Voici encore un numéro de Varia. Il s’ouvre par un article de Francis Marcoin sur la comtesse de Ségur : « 167 ans d’éloges et de blâmes (1857- 2024) ». On y apprend que la bonne dame fut rapidement reconnue, à la fois pour sa « capacité à restituer l’âme enfantine » et pour « la finesse de son esprit ». Cependant, malgré le culte posthume entretenu par la famille, des voix discordantes se firent entendre. Puis, à la lumière du freudisme, on insistera sur le « péril rose » et le sadomasochisme de certains romans, faisant de leur auteure une perverse. Un certain apaisement finit toutefois par se manifester à l’aube de notre siècle. Grand contraste avec Jacques Vaché, ce météorique précurseur du surréalisme, dont Emily Martin étudie avec une grande précision linguistique « le h mouvant » : entendez la manière très particulière dont, tour à tour, Vaché supprime ou ajoute cette lettre dans certains mots : umour, umore, pohète, etc. On assiste alors à un h souvent excentrique, influencé par le parler d’Ubu, mais aussi le vocabulaire allemand, et même italien : une telle « interlangue » reflète sans doute le traumatisme de la guerre de 1914-18.
C’est ensuite à un long recensement des épigraphes mises par Montherlant à ses livres que s’attelle Pierre Duroisin. On y voit combien l’écrivain les a multipliées, tout en s’employant à les changer d’une édition à l’autre. Epigrammes d’ailleurs très variées, allant de Poe à Lacordaire, de Claudien à St. Thomas d’Aquin, de Goethe à Mommsen, de Krishna à Napoléon… sans oublier, naturellement, Montherlant lui-même : toute la lyre ! Nous retrouvons le surréalisme, avec Lise Deharme, dont Ruth Peeters retrace les « années perdues » sous l’Occupation, en faisant appel à son Journal intime 1939-1949 : période vécue avec angoisse par l’auteure, qui, on le sait, était juive. Grâce à de faux papiers, elle échappa par miracle aux persécutions et aux rafles, mais ressentant vivement l’impossibilité de « la poursuite d’une création littéraire ».
Olivier Barrot consacre sa chronique Lecture, lectures, à Jean Desbordes, un « méconnu véritable ». On connaît certes ses relations avec Cocteau, auprès de qui, souligne Barrot, il remplaça Radiguet. Rapidement intégré dans « la bande à Cocteau », il s’en détacha peu à peu, et, au début de la guerre, s’engagea dans le service de renseignements. Il connut une fin tragique : arrêté en 1944, il fut torturé à mort par la Gestapo.
La treizième livraison des Zigzags de Patrick Désile nous introduit dans le monde des Phantasmagories de Philidor, spectacle qui représente « un autre monde » : squelettes, spectres, revenants, etc., exhibés grâce à la lanterne magique. Cela dans les années 1790 et dans le sillage des illuministes et des théosophes, mais aussi, bien sûr, du roman noir, qui faisait alors florès. Suivent deux entretiens. Le premier, de David Martens avec Emilien Sermier, s’attache à définir et à explorer « une francographie poétique ». Le but est de remettre en lumière un certain nombre de poètes sud-américains ayant aussi écrit en français : Huidobro, Gangotena, Moro, Alcorta. Leur production en français nous invite à les réhabiliter, en les intégrant dans l’histoire de la poésie de langue française, au lieu de les cantonner dans leur langue d’origine. Prix Goncourt 2017, auteur de divers récits historiques, Eric Vuillard s’entretient avec Luca Di Gregorio, sur ses rapports avec l’histoire littéraire. Ses lectures s’avèrent des plus variées : Forster, Nietzsche, Balzac, Steinbeck, etc., et ses récits concernent les faits les plus divers : la Révolution française, Buffalo Bill, la guerre d’Indochine, etc. « J’écris mes livres sans méthode, souligne-t-il. Tout vient chaque fois différemment ».
La rubrique Loisirs de la poste permet à Michel Brix de resituer chronologiquement une lettre de Gautier à Arsène Houssaye et d’en supprimer la version tronquée publiée dans la Correspondance générale de Gautier. Des propos « délicieusement incorrects » de Chardonne sur ses contemporains sont transcrits dans la Chronique des ventes et des catalogues de Jean-Paul Goujon, où l’on trouvera aussi une lettre de Huysmans vitupérant Lourdes et le roman éponyme de Zola, et un curieux pastiche anonyme de Céline, à propos de Violette Nozières. Se trouve ainsi, dans ce numéro, à peu près réalisé l’équilibre entre XIXe, XXe et XXIe siècles.
