L’éditorial du n°53

Dossier Breton

Breton Ajamais

Henri Béhar

Voici Breton pour toujours, Breton Ajamais, comme le surnommait prophétiquement Aragon dans Anicet ou le Panorama, dressant de lui un portrait complexe, d’un destin pour le moins ambigu. Georges Sebbag montre ou plutôt démontre que, dès le départ, le duo Aragon-Breton a échafaudé un véritable projet philosophique, inaugurant ainsi une révolution surréaliste de l’esprit. Troublants sont les emprunts au ciel étoilé de Kant, au point d’indifférence de Schelling mais aussi à l’immatérialiste et nominaliste George Berkeley1.
Qu’est-ce qui fait que l’histoire littéraire conserve une mémoire immédiate de certains auteurs ? Qu’est-ce qui la conduit, tribunal redoutable, à les passer à la trappe, quitte à les ressusciter quelques lustres après ? De nombreuses instances interviennent dans ce processus de panthéonisation, y compris pour ceux qui, de leur vivant, s’en seraient offusqués, ne voulant rien devoir à quiconque. Le fait est qu’André Breton n’a pas connu le traditionnel purgatoire qui suit de très près la disparition des écrivains. Le groupe de ses jeunes amis qu’il avait rendus orphelins, d’une certaine manière, s’est employé à le rendre présent devant la communauté, tandis que, de son  ôté, sa femme Elisa entretenait son appartement comme un véritable musée vivant. En exécution de son testament, et par une remarquable révolution (au sens astronomique du terme) vers sa jeunesse, la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet recevait sa correspondance, conservée en dépit des aléas de la vie. La publication de ses Œuvres complètes dans cette autre institution de la littérature qu’est devenue la Bibliothèque de la Pléiade donnait à lire la totalité de ses écrits, en mettant au jour bien des inédits ou des éléments épars de ses interventions dans le siècle, tout en les contextualisant.
Coup de tonnerre dans le silence des bibliothèques, en 2003, la Vente Breton,  comme se sont plu à dire les marchands de la rue Drouot, est venue proposer au public le trésor insoupçonné de sa collection ou, mieux, de son cabinet de curiosités. On n’a pas fini d’en parler, et la discussion se poursuit sur la Toile. Partant de l’immense documentation soudain offerte aux amateurs, nous avons souhaité, en réunissant ce dossier, montrer au lecteur un autre Breton, tel qu’il ne pouvait se l’imaginer à travers les lunettes des mauvais vitriers.
Revenant à la source, c’est-à-dire à la formation psychiatrique du jeune conscrit, Alain Chevrier montre ce qui, d’une discipline scientifique, est passé au jeu et à la cohérence fondatrice du groupe surréaliste. Les pas dans  es pas de Chevrier, Julien Bogousslavsky et ses collègues dressent le portrait de Joseph Babinski, ce pionnier de la neurologie, si peu oublié qu’un neuf pavillon de belles dimensions porte son nom à la Salpêtrière. Il impressionna fort Breton, qui pourtant ne fut son externe que durant le mois d’août 1917 tout au plus.
Étonné par la fréquence des coupures de presse relatives à de véritables faits divers, collées sur les recueils factices que Breton se constituait, j’ai, pour ma part, tenté d’établir le lien qui, d’une  ortie de soi, mène à une vision morale de la société. Des chiens écrasés au meilleur compagnon de l’homme, il n’y a qu’un pas, gracieusement accompli par une jeune chercheuse, Christina Rudosky, qui eut le privilège de travailler sur le site André Breton et a pu établir le parcours conduisant d’une image à l’autre jusqu’à une esthétique généralisée. « Aimer d’abord. Il sera toujours temps ensuite, de s’interroger sur ce qu’on aime », prescrivait Breton. Soit, mais qu’est-ce qui le conduisit à se tourner vers l’autre et, le  lus souvent, à privilégier l’étranger, à l’encontre de la tendance dominante de l’époque ? Breton xénophile, c’est ce que Jean-Claude Blachère, inlassable admirateur des totems, a su pointer avec une efficacité remarquable.
C’est une démarche identique qui pousse Elza Adamowicz à tenter de définir, non pas le regard mais l’ œil de qui fut plus qu’un amateur de peinture, un véritable critique d’art, disciple de Baudelaire et surtout d’Apollinaire.
Entré fort jeune dans le groupe des amis de Breton, il semble que Jean-Pierre Lassalle n’en est jamais ressorti. Il nous dit, avec le maximum d’objectivité dont soit capable un témoin-acteur, comment Breton s’y tenait, moins en Commandeur qu’en joueur perpétuel. Selon Aragon, Baptiste Ajamais « composait des vers galants et s’émerveillait d’introduire en poésie le mot chignon ». Quoi qu’on pense des outils informatiques mis à la disposition du public aujourd’hui, il est une chose qu’on ne peut leur contester : c’est le fait qu’ils servent à repérer aussi bien la fréquence de certains vocables que leur  totale absence. Ayant numérisé pour mon propre compte les oeuvres de Breton, je peux certifier qu’il n’emploie jamais le vocable chignon en poésie ! Allant plus loin dans cette voie, Michel Bernard, semblable à « l’homme qui relevait les absences », ouvre des portes insoupçonnées qui donnent sur le large.
Participant du même esprit, Pénélope  veillant aujourd’hui au bon fonctionnement du site André Breton en l’alimentant de données chaque jour nouvelles, Constance Krebs témoigne de ce que cet auteur est déjà sur une autre planète, toute virtuelle, dévolant vers la quatrième dimension.

1. Pour plus d’éclaircissements, voir : Potence avec paratonnerre. Surréalisme et philosophie de Georges Sebbag.

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