Chronique de l’@ 6

Une histoire e-littéraire

Hugues Marchal

Le manque de recul mâtine de reportage la démarche historienne ; il ne l’interdit pas. Alors que plusieurs revues (1) viennent de tenter une exploration des liens tissés par les pratiques d’écriture et les nouvelles technologies depuis l’émergence d’Internet, il n’est pas mauvais de s’interroger sur la forme et l’opportunité d’une histoire littéraire des créations en ligne. L’écrit d’écran relève-t-il de la littérature ? Sur des prémisses empruntées à McLuhan, la majorité des auteurs s’accorde à souligner une rupture : le changement de médium et l’innovation technologique, comparables seulement au passage du rouleau au codex, impliquent à leurs yeux l’émergence d’une nouvelle textualité. Certes, pas plus aujourd’hui qu’alors il n’y a solution de continuité et il n’est pas question de sonner le glas de la page : la rédaction de Doc(k)s note que « les média ne se remplacent pas mais s’ajoutent en se spécifiant « , et Éric Sadin moque  » l’inconséquence [qui] consiste encore à croire que l’avenir de la littérature et de la poésie va exclusivement se déployer sur les réseaux « (2). Mais ce dernier souligne aussitôt l’importance d’une enquête sur les nouvelles possibilités ouvertes au texte, l’e-littérature se définissant, par différenciation, comme l’ensemble des pratiques littéraires  » utilisant les capacités de la technologie pour réaliser des choses que ne permet pas l’imprimé « (3). La création et la critique s’assignent ainsi mutuellement l’exploration des modèles opératoires émergents, la  » question cruciale  » tenant à notre capacité à  » concevoir des types distincts de projets – à la mesure de la démultiplication des modes d’inscription et d’exposition du texte « (4). Or, si l’on convient de cette différence dans sa radicalité, force est d’y reconnaître un terminus post quem, puisque l’apparition d’une textualité autre instaure la co-existence de deux types concurrents de littérarité, pour l’une hors et sur le net, pour l’autre uniquement en ligne. Force est aussi de voir modifiée la structuration de l’histoire littéraire, telle qu’elle aura été théorisée et pratiquée depuis le XIXe siècle :

1 – Avec cette image de bifurcation, une nouveauté se construit hors du champ littéraire précédemment défini, donc hors de la logique de dépassement ou de complexification des esthétiques antérieures qui aura largement caractérisé, pour le dire à gros traits, la dynamique des avant-gardes. Il y a péremption par déplacement, comme le montre la constitution d’enjeux spécifiques à l’écran et à l’imprimé (par exemple, les formes narratives actuelles de l’e-littérature ne reflètent guère le débat sur l’auto-fiction, de même que l’hypertexte ne constitue pas une question dominante pour le récit sur papier).

2 – Si l’étroitesse des influences, la probable double activité des auteurs et l’existence de filiations manifestes entre écrits d’écran et textes passés (du cut-up de Burroughs au manuscrit enluminé, de la poésie concrète à Queneau, etc.) rendent peu souhaitable la formation d’une discipline d’historiographie autonome, il faudra en revanche réévaluer considérablement la place de l’histoire des techniques : pour longtemps, la nature et le rythme de leur évolution risquent de conditionner celle des textes informatiques, et nos travaux(5) auront à s’inspirer des études sur la matérialité de l’écrit d’un Chartier, par exemple, ou de la démarche des historiens de l’art ou du cinéma, vers une inévitable pluridisciplinarité.

3 – Pendant un certain temps, la description va valoir comme prospective littéraire, la détermination des traits distinctifs des travaux actuels servant à prévoir les caractères des pratiques à venir, signe de l’intense travail de définition générique en cours, qui cherche à  » construire des architectoniques dont les schémas découvriraient des structures de types radicalement inconnus, et qui plus encore exposeraient des propriétés, des épaisseurs langagières jamais perçues jusque-là « (6) . Tentant nécessairement, à son tour, de penser la singularité des nouvelles pratiques, l’histoire littéraire de l’écran élabore un cahier des charges et emprunte volens nolens à l’horizon pragmatique du manifeste : aborder les récits disponibles revient ainsi à  » apercevoir, en filigranes, les contours des univers fictionnels de demain « (7) .

4 – Rarement fixes d’une consultation à l’autre, étroitement dépendants de leur support, pris dans des processus de stratification où n’existent ni avant-texte ni état définitif, œuvres d’auteurs déterminés, de collectifs à géométrie variable, d’anonymes ou de tous, avec ou sans structure, les écrits d’écran entrent en résonance avec certains concepts phares de la post-modernité, tels que ceux d’œuvre ouverte, de co-énonciation, de différence, de mort de l’auteur, de rhizome, etc., qu’ils exemplifient de manière démonstrative : à ce titre, ils poseront de multiples défis à notre discipline, dont ils émoussent nombre de postulats et d’outils. Si l’intégralité du champ de la production littéraire est concernée, les aspects socio-économiques (édition, livre électronique, indexation, copyright, etc.) restent bien plus documentés que les œuvres proprement dites. Or ces recherches sont aujourd’hui parvenues à un degré de maturité qui invalide toute tentative de les réduire à de simples gadgets techniques. Elles forment un ensemble complexe aux procédés trop multiples (génération de textes et de scénario, hypertextes à exploration aléatoire, transcodages, mise en mouvement et réification de l’écrit, interactivité, réaction au parcours du lecteur, modification autonome de l’œuvre, généralisation du régime iconique, etc.) pour être évoqués ici : c’est le mérite des revues citées que d’avoir entrepris cette tâche.

Mais, limité par définition, le papier ne peut se substituer à une consultation directe et il faut y aller voir par soi-même, à l’aide des multiples répertoires de signets disponibles , d’autant que ce qui est accessible un jour peut ne plus l’être demain, d’où l’intérêt de travaux de veille et d’archivage. Enfin, il est urgent que les bibliothèques prennent acte de l’existence de ces textes et offrent aux chercheurs des conditions adéquates pour les étudier(8) .

Les remarques qui précèdent datent du printemps et viennent de paraître, en ce mois de juin 2000, dans le numéro 6 d’Histoires littéraires : conformément à une pratique propre à cette chronique, une partie seulement en est imprimée, les lecteurs étant invités à se connecter pour une consultation complète. Or, que je puisse à présent poursuivre ce propos, et vous sa lecture, si vous en avez parcouru la première partie sur papier, manifeste à la fois la solidarité des deux media et leur disparité. Pour s’en tenir au régime temporel de la textualité électronique, les délais de publication de l’écriture télématique sont inférieurs à ceux de l’édition, ce qui me permet d’amender mon texte  » en temps réel « , en fonction des informations obtenues, sans les inconvénients d’un décalage. Au centre des modifications de ce que nous nommons  » texte « , il y a ainsi, précisément, la possibilité de transformer indéfiniment le texte en écrasant ses versions antérieures, auto-pilonnage où l’e-textualité efface ses traces pourtant publiées. La formule canonique, attendue sur tout site sérieux, d’indication de la date de création puis de dernière modification d’un document mis en ligne, marque l’ajout ou la perte mais n’en dévoile ni la teneur ni les étapes. Aujourd’hui, dans la logique de médium de la toile, vous n’auriez donc pas dû lire mes dernières phrases (celles qui sont surlignées) comme telles. Car la  » bonne  » version, mise à jour en fonction d’informations nouvelles, devrait apparaître (et donc paraît dorénavant) ainsi :

Mais, limité par définition, le papier ne peut se substituer à une consultation directe et il faut y aller voir par soi-même, à l’aide des multiples répertoires de signets disponibles, d’autant que ce qui est accessible un jour peut ne plus l’être demain, d’où l’intérêt de travaux de veille et d’archivage.Or, mises en branle par les États (mais non uniquement par eux) en fonction de critères encore curieusement très marqués par la notion de culture nationale, les premières campagnes de  » fouille  » apportent vers les grandes institutions d’archivage des  » photographies  » témoins de l’aspect du réseau à tel ou tel moment. En fonction de quels critères de sélection ? Aux soins de quels opérateurs (responsables de sites, cyberbibliothécaires, internautes…), à quel rythme et sous quel format de stockage ? L’ensemble mérite débat car certaines décisions auront un grand poids. Par exemple, la Bibliothèque nationale de France, investie de ce travail d’archivage pour notre pays, semble se diriger vers un usage des indices de fréquentation des sites ou de leur taux de référençage hyperlien pour tenter d’en évaluer l’importance au titre de vestiges futurs.(9) Si en matière d’édition sur papier, avec l’obligation du dépôt légal, la BNF n’a pas à s’interroger au préalable sur ce qui entre ou non dans ses collections, le caractère forcément partiel d’une préservation hors-ligne de la toile pose aussitôt celui de la partialité, car c’est Noé muni d’un simple zodiac. Or, il y a quelques mois, Christian Allègre s’inquiétait sur la liste de discussion Balzac des effets de  » chréode  » créés par les répertoires de signets (comme celui qui va suivre) et les moteurs de recherche : empruntant ce terme au biologiste Waddington, l’universitaire notait avec justesse que, de même qu’un phénomène naturel tend à repasser par le même itinéraire (c’est la situation classique de l’ornière), sur la toile plus un site est vu, plus il tendra à l’être par un jeu des renvois démultipliés au même – soit un mécanisme préoccupant par lequel, à mesure que les pages augmentent, le voyage moyen (pensons au tourisme) s’uniformise et se standardise. Devant le danger d’une telle concentration de la collecte, on aimerait donc aussi plaider pour une stochastique de la navigation et de la conservation des sites, et avoir l’assurance que des procédés de sélection aléatoire seront mis en application en marge – précisément – des méthodes indexées au nombre de visites ou organisées de manière thématique. Enfin, si la préservation a commencé, beaucoup reste à faire au simple niveau de la consultation des sites : il faut que les bibliothèques prennent encore davantage acte de l’existence de ces textes et offrent aux chercheurs des conditions adéquates pour les étudier . (10)

On pourrait poursuivre un travail d’amendement et développement par  » caviardage  » et étendre de l’intérieur l’ensemble du propos et des notes – ce n’est évidemment pas le but. Simplement, on aura mesuré combien cette élasticité et cette évolutivité potentielles des écrits en ligne obligent à reformuler ce que nous entendons par historicité ou traces de l’histoire d’un texte…

On pourra poursuivre la réflexion par soi-même et entamer la visite à partir des signets qui suivent. La liste ne prétend aucunement à l’exhaustivité mais ouvre simplement différentes portes. Elle est d’autant plus parcellaire que l’on gagnera à se laisser entraîner d’un site à un autre par le jeu des signets commentés que la plupart proposent à leur tour, mais aussi à consulter régulièrement les moteurs de recherche comme Google en entrant les mots clés comme e-literature, littérature électronique, poésie et informatique, fiction hypertextuelle, générateurs de texte, cybertexte, etc. Enfin elle reprend en partie une liste similaire réalisée l’automne dernier pour le Magazine littéraire et qui est proposée sur le site de la revue depuis cette date, parmi d’autres liens (en particulier des renvois vers des pages consacrées aux auteurs classiques ). On pourra débuter par différents espaces fort actifs de réflexion théorique sur les cyberlittératures, à commencer par deux collectifs :

· Aux États-Unis, l’Organisation pour la littérature électronique propose une série de définitions utiles pour cerner le champ qu’une telle appellation recouvre.

· En France, la liste é-critures rassemble des auteurs et des critiques pour des forums de discussion, des essais en ligne (par Philippe Bootz, Philippe Castellin, Éric Sérandour, etc.), et aussi des travaux d’écriture collective. On cherchera en particulier, sur une unique page, WC Field, un titre en hommage à l’humoriste américain mais qui évoque aussi un  » champ de graffiti  » comme en offre une porte de toilettes, pour un projet qui offre un bon exemple d’œuvre évolutive puisque les différents intervenants (notamment Gérard Dalmon, Lucie de Boutiny et Xavier Malbreil) qui possèdent la clé d’accès à cet espace peuvent sans cesse changer leur propre contribution et celle des autres intervenants. N’hésitez pas à suivre les différents liens recensés par la liste, comme Confetti , etc.

· Autre travail de référence, celui de la revue Doc(k)s dirigée par Philippe Castellin et Jean Torregrosa : on y trouvera des créations de différents auteurs venus du monde entier, et de nouveau une liste fournie de signets.

· Même abondance de références sur deux sites en anglais. Une partie de la vaste « zone » du Norvégien-amibe Marius Watz contient des liens majoritairement valides, avec une section passionnante sur la génération de textes, mais aussi des créations graphiques où l’écrit est traité comme une donnée iconique, des renvois vers des essais théoriques et des archives originales sur les débats du monde de la cybernétique.

· L’Australien Komninos Servos propose lui aussi, outre ses propres œuvres, plus d’une centaine de liens régulièrement mis à jour.

· On pourra également consulter le site du Laboratoire hypermédia de l’Université de Paris VIII, avec notamment des renvois vers les recherches de Jean-Pierre Balpe et Jean Clément .

· Spécialiste des générateurs de texte, Balpe a créé, avec plusieurs collaborateurs, le site Trajectoires , un dispositif narratif en forme de roman policier sur le thème de la Terreur, mêlant la navigation hypertextuelle, un  » dialogue  » par courriel de l’œuvre et des internautes, et la production aléatoire de contenus variant sans cesse au gré des consultations.

· Un moyen très simple de comprendre le fonctionnement de ce type de logiciel est Charabia , le site de Rodrigo Reyes, qui présente et démonte un certain nombre de ces petites machines et expose leur lien avec la grammaire générative.

· Gérard Darmon est un Français installé à New York dont le site, néogéjo , est certainement l’une des réalisations techniques les plus abouties et les plus cohérentes. Après avoir proposé un temps une progression narrative fondée sur un modèle emprunté aux jeux informatiques – un état du site malheureusement devenu inaccessible aujourd’hui (ce qui rapproche le régime de réception de l’œuvre de celui d’une performance ou mieux, d’une série de représentations de théâtre répétées mais finalement terminées au bout d’une saison) – néogéjo rassemble dans sa version actuelle et jusqu’à une prochaine modification des œuvres multimédia diverses, avec certaines contributions d’artistes.

· Coordinateur actuel d’e-critures.org, Xavier Malbreil propose sur son propre site 0m1 certains textes théoriques, mais surtout un excellent panorama de diverses approches possibles du réseau. On y trouve en effet à la fois des textes de facture traditionnels (comme les nouvelles extraites de Des corps amoureux dans quelques récits – un recueil proposé en version imprimé par une maison d’édition suite à cette auto-publication partielle – et comme les étapes d’un work in progress, Je ne me souviens pas très bien …, que l’écrivain met en ligne au fil de la rédaction – un processus transposant le travail de remémoration progressive qui est au cœur de l’intrigue), et des textes issus des nouvelles technologies, avec en particulier de nombreux poèmes mobiles et réactifs, dotés d’hyperliens, qui connaissent de multiples états et permettent à l’internaute un grand nombre d’itinéraires de lecture différents.

· Avec une irrévérence affichée, l’œuvre de Lucie de Boutiny, autre membre active du groupe, joue aussi des hyperliens et de compositions graphiques complexes, dans son NON-roman entamé en 1997 et hébergé par la remuante revue du Métafort d’Aubervilliers, Synesthésie.

· A l’échelle d’un vaste roman, ce dispositif de circulation aléatoire, qui prolonge les expériences de l’Oulipo et d’un certains nombres de textes proposés sans reliure ou sur des jeux de carte, a donné naissance au genre spécifique des fictions hypertextuelles. La plus belle réussite en la matière est peut-être un projet américain mené par un groupe d’universitaires facétieux, et sans cesse approvisionné en nouveaux textes, Millenium or the Unknown – qui a la particularité d’être une véritable fiction théorique, puisque l’enjeu de la narration n’est autre que la constitution de l’œuvre. Au choix, on s’y perdra en prenant l’entrée principale , ou l’on choisira de débuter par l’hilarante page de l’incipit qui, l’ordre linéaire cessant d’être pertinent, ne peut plus en être un.

· Pour une mise en œuvre simple et efficace du même procédé à petite échelle, on pourra aller lire l’Explication de texte de Boris du Boullay , un poème dont les mots donnent naissance à des phrases complémentaires qui en envahissent les marges, se recouvrent et s’effacent.

· La question du mouvement et de la  » mise en film  » des textes, dans la suite des expériences de poésie concrète, trouve une illustration intéressante chez le poète brésilien Eduardo Kac , auteur d’une théorie sur la poésie holographique. On verra aussi comment, avec Genesis, à partir de l’informatique et du réseau, l’artiste et écrivain a inscrit une phrase de la bible dans le patrimoine génétique d’une bactérie.

· La revue écarts ne met pas en ligne ses contenus, mais son site comporte, sous la houlette de l’écrivain et critique Éric Sadin, une série de renvois et un agenda utiles, qui permettent en outre de mesurer les affinités de cette publication et du courant littéraire contemporain représenté par des poètes comme Christophe Hanna, les éditions Al Dante ou la revue tija.

· Deux écrivains  » traditionnels  » et relativement connus font une utilisation remarquée d’Internet : il s’agit du poète Jean-Michel Maulpoix et du romancier François Bon, qui assurent leur propre présentation mais entretiennent aussi ainsi une relation directe avec leurs lecteurs. Le site de Bon constitue en outre un excellent portail littéraire avec une sélection et des évaluations incisives de sites très divers.

Bonne visite et bon travail…

NOTES

(1)  » Textualités et nouvelles technologies « , éc/artS, n° 2, 2000 (384 p., 140 F, en librairies ou Dif’pop, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris) ;  » Internet all over : l’art et la toile « , Art press, hors série nov. 1999 (114 p., 50 F) ;  » Un notre web « , Doc(k)s, n° 3 : 21-24, 1999, et  » Poésie animée par ordinateur « , Doc(k)s, n° 3 : 13-16, 1997 (revue + cédérom, 416 p., 300 F, et 256 p., 250 F, en librairies ou Akenaton / 12 cours Grandval, 20000 Ajaccio). .

(2) E. Sadin,  » Pratiques poétiques complexes & nouvelles technologies : la création d’une agence d’écritures® « , éc/artS, p. 12.

(3) Définition de l’Organisation pour la littérature électronique.

(4) E. Sadin, ibid.

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