Livres reçus

Calet. Henri Calet, Mes Impressions d’Afrique, éd. Michel P. Schmitt, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2019,179 p., 18€. Considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs de Henri Calet, le professeur émérite de littérature française à l’Université Lumière Lyon 2, Michel P. Schmitt, spécialiste du xxe siècle et plus particulièrement de la période 1930-1960, a déjà publié plusieurs textes de Calet : De ma lucarne et Paris à la maraude. Il a dirigé le numéro Henri Calet de la revue Europe en 2002. Explorateur des archives littéraires, qui constituent à ses yeux un champ de fouilles pour la recherche, il découvre à la Bibliothèque J. Doucet des inédits de Calet. Le fonds Henri Calet, constitué par ces archives, a été déposé là, en 1970, par la dernière compagne de l’auteur, Christiane Martin du Gard, et semblait voué à la disparition puisque siglé LT, donc voué au Léthé. M. P. Schmitt a su exhumer les dossiers relatifs à l’Afrique du Nord. Il s’agit, en réalité, de notes prises par Calet lors de son séjour à Sidi Madani en Algérie, puis à Rabat au Maroc, où il résida un mois chez le docteur Klein, frère de sa femme. La présentation de l’ouvrage reste équivoque. Le titre, voulu par Calet, a déjà été utilisé par Raymond Roussel en 1910, et le présentateur lui-même a déjà vécu au Maroc à plusieurs reprises, puis a remis ensuite ses pas dans ceux de Calet pour revivre au plus près l’expérience calétienne. L’Afrique vue par Calet se limite donc à Sidi Madani, où il vivait en résidence comme auteur invité, et à ce bref passage au Maroc dont le souvenir n’apparaît que dans des notes fort succinctes. Il s’agit effectivement d’un voyage réduit à une petite partie du Maghreb qui ne saurait représenter l’Afrique. L’organisation du livre attribué à Calet se présente comme une suite de présentations du professeur Schmitt, de notes de Calet, d’un seul texte rédigé par Calet lui-même, et déjà paru en 1955 dans Preuves, qui se compose seulement de sept pages, et intitulé « L’heure du souvenir » (p. 71 à p. 77), précédé d’une page de M. P. Schmitt qui fait le point sur cette rédaction. Ce texte définitif est une reprise des notes de Poussières de la route algérienne, notes précédées elles-mêmes d’un premier texte rédigé par Calet, « Je voudrais raconter mes impressions d’Afrique », où l’auteur précise bien qu’il ne voulait pas faire un « roman africain ». Il rappelle les conditions de son départ ; il souhaite fuir la France et les conditions difficiles qui, en cet automne 1947, sont le lot de tous les Français au sortir de la guerre. Il répond à l’invitation de Charles Aguesse, organisateur des rencontres de Sidi Madani, et trouve ainsi la possibilité de terminer le livre auquel il travaille : Le Tout sur le tout. La quiétude d’une vie organisée pour les écrivains à Sidi Madani, dans un lieu agréable près de Blida, sous le soleil méditerranéen, suffit à justifier ce voyage. De fait, ce bref séjour de décembre 1947 à mi- janvier 1948 lui permettra un travail fructueux et des rencontres intéressantes. Il se trouve à Sidi Madani en même temps que Francis Ponge, les deux couples Ponge et Calet ayant d’ailleurs voyagé ensemble depuis Paris et connu les mêmes aléas. Henri Calet reste essentiellement préoccupé de la rédaction de son livre sur Paris et avoue lui-même que la composition de ses textes sur l’Algérie s’accomplit à partir de « notes hâtives d’un touriste pressé ». Ces notes écrites au jour le jour seront reprises pour la rédaction de ses Impressions d’Afrique. La distinction entre le texte du professeur Schmitt et celui de Henri Calet n’est jamais clairement visible, les deux s’enchevêtrant. La présentation du professeur, confirmée par le texte de l’auteur, reprise par les notes, puis mise en forme par H. Calet, donne certes de la fluidité au texte mais crée une forte confusion entre le critique et l’écrivain. De nombreuses photographies, qui éclairent le texte mais n’ont pas été choisies par Henri Calet, illustrent cette présentation. Aucune distinction typographique ne signale le changement d’auteur. La reprise du même texte dans Déjà l’heure du souvenir, texte plus élaboré puisque publié, élagué de souvenirs par trop anecdotiques, révèle cependant l’intérêt de Calet pour ce coin d’Algérie qu’il ne voyait que distraitement, absorbé par la rédaction de son livre sur Paris. Se dégagent alors un style, une passion, un regret provoqués par ce séjour où l’auteur, confronté à un dépaysement voulu, rivé à la rédaction de son ouvrage sur Paris, ne se laisse distraire que brièvement, soit par la Chiffa, le torrent admiré, soit par le Kabyle et son travail obstiné, si semblable en somme à celui de l’écrivain. Ces notes révèlent l’attrait de l’auteur pour les choses simples, humbles, images qui relèveraient plutôt d’un film de Jacques Tati et que M. P. Schmitt qualifie « d’instantanés d’excursions ». Cette succession d’observations se retrouve dans les notes, tantôt un personnage croqué dans son activité (« la fille qui tricote » ou le garçon « aux beaux yeux »), tantôt la montagne, le tombeau de la Chrétienne, qu’il contemple de sa fenêtre, notations souvent reprises à l’identique dans le texte définitif. Les notes sur le Maroc constituent la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée Un Maroc d’hiver. Là encore, le professeur Schmitt éclaire, par une longue présentation de la vie et de la politique au Maroc en 1948, les notes rapides de Calet, des pages 89 à 120. Ces quelque trente pages témoignent cependant de l’intérêt de l’auteur pour ce pays, dont il a visité plusieurs villes, mais ce survol se termine par la conclusion désabusée : « c’est tout à fait ce que l’on imagine / des minarets, des palmiers, des femmes voilées ». Cet aperçu marocain est prolongé par une série de documents, des comptes rendus d’un entretien avec Kateb Yacine, un autre avec Jean Lacouture, puis Claude Vareilles ; après une postface de M. P. Schmitt, vient une annexe assez fournie intitulée « L’inventaire nord-africain d’Henri Calet », qui précise la signification des noms propres rencontrés, des personnages ou des lieux géographiques, et le sens des noms communs ou des sigles utilisés, mais là encore la plume de Calet et celle de Schmitt sont confondues, et les développements historiques en particulier ne permettent pas de savoir s’il s’agit de l’intérêt de Calet pour l’histoire des liens qui unissent la France et le Maroc, ou du souci de l’universitaire de situer l’auteur. En somme, ce que présente le professeur reste un matériau brut et non exploité par l’auteur, mort à 52 ans, en 1956 ; il n’a pas eu le temps de revenir sur ces notes : « coincé entre un passé qui ressemblerait à une enclume et un avenir qui ressemblerait à un marteau, j’avais cependant réussi à saisir au passage une bonne petite heure, une heurette simple et agréable… », écrit-il d’ailleurs dans Le Tout sur le tout. Ces moments de grâce, ce sont quelques paysages suggérés à la Marquet, des personnages campés dans leur travail : du négrillon du marché au moghazni de service, ou à l’ingénieur français, fier de son barrage. H. Calet est surtout sensible aux êtres qui l’émeuvent, à la pauvreté tellement prégnante, au désarroi que révèlent ces vies précaires croisées au marché de Rabat ou sur la place Djemaâ el F’na de Marrakech. Ses origines et sa vie tumultueuse l’ont conduit à une perception déprimée du monde qu’il a sous les yeux. Francis Ponge, avec qui il a partagé l’expérience algérienne, dira de lui « je ne connais pas d’écrivain plus noir que lui, comme Lautréamont, comme Lucrèce ». C’est cependant de l’Algérie qu’il garde le meilleur souvenir : « je tire l’Algérie à moi, je m’en couvre les épaules…. Il fait bon ». Quel meilleur hommage de la part d’un auteur qui n’ignore rien des difficultés de l’Algérie, exercé par son expérience de journaliste à Combat et instruit par les rencontres de Sidi Madani avec des intellectuels algériens. En somme, les notes de Calet, témoignant d’une évidente et fine capacité d’analyse, disparaissent sous les commentaires trop diserts d’un présentateur certes bien intentionné mais, volens nolens, se substituant exagérément à l’écrivain.

Céline. Pierre Grouix, Ferme du bois clair. Céline, Danemark, 1948-1951, préface de François Marchetti, postface de Jean-Michel Wittmann, Montrouge, Éditions du Bourg, 2019, 252 p., 24 €. Fort bien écrit, sans le moindre pastiche, intégrant habilement nombre de références, cet ouvrage tourne en spirale. L’auteur, qui fut largement aidé pour traquer les détails de la vie de Céline en exil au Danemark où il passa trois années, n’est pas avare de remerciements. Préface et postface font preuve d’une certaine neutralité esthétisée, toute de prudence. Comme le rappelle Grouix, on ne peut en effet être célinien comme on est proustien ou gidien, dans la simple mesure où le rédacteur du Voyage au bout de la nuit l’est aussi de Bagatelles pour un massacre, et aurait pu/dû finir comme Brasillach, sans générer du coup dans les années d’après-guerre une somme de contradictions. La moindre d’entre elles n’est pas sans rapport avec le pays qui a sauvé l’écrivain de l’exécution, un petit paradis qu’il traitera cependant comme un enfer. Céline avait pourtant connu, dans un premier temps, une prison danoise, sans égard pour ses libérateurs, subissant une langue locale certes pas très facile à prononcer, mais qui sera purement et simplement ignorée et méprisée par lui, une locale inoffensive à son égard, mais qu’il a proprement cochonnée. Génial et insupportable, ce Monsieur le docteur Destouches, digne d’études et indigne d’éloges. Il faut, pour s’imprégner de l’écriture de Grouix qui gère avec talent le paradoxe du célinisme, accepter de lire lentement ce texte pour comprendre ce que cet ouvrage achevé en 2010 et repris en 2019 tente de gérer : le souvenir croisé avec l’oubli. Il y eut quelque chose de précieux au Royaume du Danemark et un homme en fut indigne. Reste le voyage au bout de sa mort dont il retarda à crédit la venue.

Cocteau. Cocteau d’une guerre à l’autre. Sous la direction de Michel Collomb, David Gullentops et Pierre-Marie Héron, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, «Interférences», 2019, 259 p., 25 €. Ce volume très homogène rassemble une douzaine d’études centrées sur la biographie et/ou l’œuvre de Cocteau durant les deux guerres mondiales. Pour l’écrivain, il s’est agi de deux périodes essentiellement différentes: en 1914-1918, il connut l’expérience du front, et, parti patriote, en revint pacifiste. Au contraire, en 1939-1945, il ne fut pas mobilisé et occupa le devant de la scène mondaine et littéraire, tout en n’étant, comme le soulignent M. Collomb et P.-M. Héron, ni collaborateur ni résistant. Plus complète et plus intense fut donc l’expérience du premier conflit, qui fut au début pour Cocteau celle de la revue Le Mot (1914-15), organe de ce que M. Collomb nomme « le cocardier chic ». Puis, de retour du front, l’écrivain se lança avec Satie et Picasso dans l’aventure de Parade et finit par prendre ses distances avec l’atmosphère de la guerre, en séjournant longuement à Arcachon. Cette période se trouve également éclairée par une pertinente étude de Michel Collomb sur Cocteau et Morand, qui montre les différences (Morand ne connut point l’expérience du front) comme les similitudes (l’amitié commune avec Misia Sert, « le refus d’exploiter le thème des “poilus” »). Il y eut même une sorte de concomitance symbolique : celle de la première de Parade et de la parution de Clarisse, la première nouvelle de Morand. Alors que Cocteau découvrait les différences entre les classes sociales, Morand, lui, était davantage frappé par « l’inconscience de la classe dirigeante ». Autre étude qui ne manque pas d’intérêt, celle d’Alexis Buffet, « Jean Cocteau, la vogue américaniste et l’esprit français ». On y voit comment Cocteau commença par adhérer pleinement à ce symbole de modernité que représentait vers 1916 une certaine mode américaine (cinéma, jazz), mais qu’il le fit non sans hésitations, lesquelles le conduiront dans les années 1920 à se tourner, comme ses amis Radiguet et Auric, vers la tradition nationale française et un certain classicisme — autrement dit, vers des positions antimodernes à l’opposé de la mode américaine. Suivent deux études qu’on trouvera peut-être un peu longues : la première, de Nicolas Bianchi (« Il y aura aussi de quoi rire. Regards ludiques sur 14-18 »), s’étirant trop pour un sujet aussi… léger, et la seconde (« Jean Cocteau à l’heure allemande », par Jean Touzot), un tantinet prolixe sur la réception critique, en 1989, du Journal 1942-1945 de Cocteau. Cette dernière a cependant le mérite de souligner combien Cocteau fut à la fois naïf et imprudent de trop écouter son ami Arno Breker lui faire l’éloge délirant de Hitler, ce qui ne l’empêcha pas de cultiver dans le même temps des amitiés sincères avec des Allemands aussi peu fanatiques qu’Heller et Jünger : double portrait de Cocteau, qui symbolise sans doute un peu son attitude sous l’Occupation. Quelques touches supplémentaires à ce portrait sont d’abord apportées par l’article d’Audrey Garcia, « Les tentatives de leadership sous l’Occupation », qui montre bien que Cocteau « parvint à occuper le devant de la scène théâtrale durant toute l’Occupation » — sans parler du succès du film L’Éternel Retour. Autre complément, un bon article de David Gullentops (dont on connaît les travaux sur Cocteau) sur «Jean Cocteau et la chanson sous l’Occupation ». La chanson fut un genre auquel l’écrivain se montra très attentif, car il entendait bien lui rendre son véritable statut de genre artistique authentique. De là qu’il suivit de près la carrière de chanteurs et chanteuses comme Trenet, Piaf, Maurice Chevalier, Suzy Solidor, Marianne Oswald, Mistinguett, etc. Mais, comme l’indique David Gullentops, il s’est peut-être trop attaché à la prestation scénique des chanteurs, ce qui entraîna chez lui un certain déni de la réalité de l’Occupation. Mentionnons pour finir divers articles par Éléonore Antzenberger et Yvan Vérilhac, Serge Linarès, Pierre-Marie Héron, Yuki Taguchi, Danielle Chaperon et Fanny Van Exhaerde. L’ensemble donne une image nuancée et parfois contrastée d’un Cocteau dans toute sa complexité vivante et qui demeure attachant dans ses contradictions mêmes.

Enfantina. Cahiers Robinson, n°46, 2019, «Une littérature de jeunesse européenne au XXIe siècle ? », 21 € (dont 5 € de frais de port). L’histoire de la littérature pour la jeunesse, à bien y réfléchir, est celle d’un affranchissement des ancrages territoriaux. Européenne d’abord, au sens de cette Europe des lettres et des idées, peu soucieuse d’ailleurs de droits d’auteurs, elle a d’abord librement joué la carte de l’emprunt (du Kinderfreunde de Weisse à L’Ami des enfants de Berquin, traduit à son tour en anglais), de l’adaptation (kyrielles de Robinson de diverses nationalités au XIXe siècle) et du transfert culturel (nous devons les contes de Madame Leprince de Beaumont à son métier de gouvernante, mais surtout à sa présence à Londres à l’époque de John Newberry, premier libraire pour la jeunesse). Universaliste ensuite, lorsqu’elle devient l’instrument privilégié de la reconstruction morale dans une Europe dévastée par les guerres. Mondialisée enfin, quand les revenus des licences sur les textes comme sur les produits dérivés des univers enfantins la font entrer dans le marché des industries culturelles. De quelle Europe alors parlons-nous? C’est le grand mérite de ce volume, issu de la 3ème biennale de la littérature de jeunesse (organisée par l’ESPE de Versailles et l’Université de Cergy-Pontoise) que d’interroger sans fard ces commodités du langage que sont « l’Europe » ou la « culture européenne » dans ce domaine si sensible de l’édition et la littérature jeunesse en matière de formation des imaginaires. L’enquête est menée simultanément en deux directions, d’une part en traitant des stratégies d’appropriation nationale des formes et thématiques en vogue sur le marché international, d’autre part en proposant un panorama des façons dont l’Europe met ses propres cultures en scène dans la littérature de jeunesse. Enfin une dernière partie aborde les véhicules transnationaux de cette littérature, albums bilingues, figure du migrant, foires littéraires. On balance ainsi sans cesse de l’édition à la littérature et de l’industrie à l’artisanat, dans un patchwork somme toute instructif par son disparate même. Des articles plus ou moins thématiques qui intéresseront moins l’historien de la littérature, mais les études consacrées aux prix littéraires, à la traduction, aux foires et fêtes du livre, fourmillent de données utiles qui, articulées à la forte problématisation proposée par Christine Mougenot et Francis Marcoin, donneront à penser pour longtemps aux amateurs d’enfantina.

Perec. Jean-Jacques Thomas, Perec en Amérique, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2019, 176 p., 17 €. On croyait l’univers perecquien désormais parcouru en tous sens, suffisamment exploré pour laisser à penser qu’il n’en restait aucun territoire vierge. Et c’est un continent entier que Jean-Jacques Thomas dévoile, et pas le moindre : l’Amérique. Pas l’Amérique d’Ellis Island, que l’on connaît par le film réalisé par l’écrivain en collaboration avec Robert Bober, mais l’Amérique réelle, visitée par Perec à l’occasion de cinq voyages menés aux États-Unis et au Canada entre 1967 et 1980. Tout commence avec Les Choses dont le succès, en France (prix Renaudot 1965), attire l’attention des éditeurs américains. Jean-Jacques Thomas décrit minutieusement la stratégie mise en place par Grove Press, une maison basée à New York, qui l’emporte sur ses concurrents dans la course aux droits de traduction. C’est un véritable tapis rouge que l’on déroule sous les pas de Perec : un éditeur réputé dans le domaine de l’avant-garde, une traductrice considérée comme une pointure, un agent efficace… Tout cela pour un résultat décevant : le roman ne se vend pas, Perec ne parvient pas à accrocher le wagon de la French Theory qui va sillonner l’Amérique avec Derrida, Kristeva et consorts, et il faudra attendre une vingtaine d’années avant de voir un autre de ses livres faire l’objet d’une traduction. Toujours est-il que cette aventure des années 60 l’amène à traverser l’Atlantique à plusieurs reprises, d’abord pour des raisons éditoriales, puis sentimentales, car Perec a retrouvé là-bas une ancienne connaissance, Kate Manheim. Cette Américaine a vécu à Paris, fréquenté le cercle des amis de Perec, elle est désormais installée à New York et active dans le milieu du cinéma underground américain. La liaison chaotique qui résulte de ces retrouvailles permettra à Perec de découvrir le monde qui gravite autour d’Andy Warhol et de la Factory. Professeur à Buffalo, Jean-Jacques Thomas a eu accès aux archives de plusieurs universités américaines, jusqu’ici pas ou peu exploitées par la recherche perecquienne. Cela lui permet de jeter un œil neuf sur cette période de la vie de Perec et de livrer un ouvrage intéressant auquel on peut reprocher deux choses : une première partie introductive trop longue qui ne fait que ressasser les connaissances qu’on a de l’auteur, et des illustrations absolument illisibles.

Sapho 1900. Natalie Clifford Barney – Liane de Pougy, Correspondance amoureuse. Édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner. Introduction et Postface d’Olivier Wagner, Paris, Gallimard, 2019, 360 p., 24 €. La rapide conquête de Liane de Pougy fut, pourrait-on dire, le premier exploit de la jeune Natalie Barney. La présente correspondance permet d’en retracer à la fois les débuts et l’accomplissement. Comme l’indique le titre, il s’agit ici de la partie de leur correspondance croisée couvrant cette liaison et ses suites plus ou moins immédiates, soit de 1899 à 1905. Une partie seulement, puisque la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet conserve 225 lettres de Liane à Natalie Barney, allant jusqu’en 1930. Comme l’écrit François Chapon, «Une longue amitié succéda à ces heures passionnées, qui se poursuivit lorsque Liane de Pougy devint [en 1910] princesse Ghika » — et que, ajouterions-nous, Natalie Barney était à d’autres amours. Correspondance amoureuse, donc, et qui montre, dès la première lettre, avec quel entrain et surtout quelle audace sans pareille la jeune Américaine entreprit de faire la conquête de la courtisane alors au sommet de la célébrité. Surprise, à coup sûr, puis séduite par tant de jeunesse et d’ardeur, celle-ci se laissa adorer. Dans de nombreuses lettres, elle exhalera justement sa lassitude de la vie qu’elle menait et des caresses masculines qui étaient son lot. L’intrépidité passionnée de Natalie Barney se doublait toutefois d’une singulière naïveté, car elle s’imaginait que sa seule passion suffirait à faire changer d’existence sa bien-aimée et qu’elle pourrait goûter avec celle-ci le parfait amour dans quelque pays plus ou moins lointain. Si une telle perspective put un moment sourire à Liane, elle y renonça rapidement, tancée par sa consœur Valtesse de la Bigne, qui lui représenta qu’elle devait continuer à assurer la matérielle et cesser de poursuivre une chimère… ce qui provoqua des lettres désenchantées de Natalie Barney, qui finit par se résigner. Il convient néanmoins d’ajouter que cette liaison fut assez profondément ressentie pour inspirer à Liane un roman autobiographique, au titre sans ambiguïté: Idylle saphique (1901), dans lequel Natalie Barney est décrite sous le pseudonyme transparent de Miss Temple-Bradford. La courtisane se piquait en effet de littérature et avait déjà publié deux romans (pour plus de sûreté, elle fera néanmoins retoucher le manuscrit d’Idylle Saphique par Henri Albert). C’était là une manière de revivre leur amour, et l’on sent qu’elle avait été fascinée par la liberté d’allures et de mœurs de sa jeune amie — liberté que son métier de courtisane très achalandée ne lui permettait pas de mettre en pratique. On constate par ailleurs, dans les lettres de Natalie Barney, de véritables dons d’expression, très différents de la forme plus ramassée et parfois aphoristique qu’elle adoptera par la suite. Ces dons se révèlent pleinement dans cet ouvrage, qui rassemble en tout 172 lettres, dont, sauf erreur, 127 de Natalie Barney, laquelle se taille ainsi la part de la lionne. La lecture de cette Correspondance amoureuse est extrêmement prenante, et suscite bien des réflexions, qu’il serait cependant trop long de développer ici. Précisons cependant que sa passion pour Liane de Pougy n’ôtait pas toute lucidité à L’Amazone, qui déclarait à Pierre Louÿs : « Je lui [Liane] écrivais beaucoup. Tout nous séparait. Et puis, quand j’étais contente de ce que j’écrivais, je me disais : Elle est bête. Pourquoi lui envoyer ça ? Et je mettais la lettre dans mon tiroir. » Un mot, pour finir, de l’édition. Les originaux des lettres ont, pour certains, été dispersés, et nous sont souvent parvenus dans un grand désordre, ce qui fait que la datation en a été problématique et que l’ordre des lettres est parfois conjectural, incertitude inévitable. On peut regretter que le livre ne contienne pas au moins un fac-similé de lettre de chacune des deux correspondantes. En outre, la police de caractères adoptée pour les notes en bas de page est fort laide à l’œil, et contraste péniblement avec le texte des lettres. Quelques citations ou allusions auraient pu être explicitées. P. 221, la citation est la paraphrase d’un célèbre poème de Louis Bouilhet, «À une courtisane ». P. 251, il aurait tout de même fallu noter qu’il s’agit d’un poème d‘Études et préludes de Renée Vivien. P. 301, « Je ne danserai pas sur leurs tréteaux banals » est la paraphrase du sonnet de Leconte de Lisle, « Les Montreurs ». Même page, cette Lottie non identifiée désigne probablement Charlotte Stern, comtesse Venturini, connue ensuite comme actrice sous le nom de Yorska. P. 337, « inanités sonores » reprend un sonnet de Mallarmé. On épinglera enfin la bonne volonté si touchante d’une note de la p. 292 (textuellement répétée p. 298, pour plus de clarté), concernant cette phrase de Natalie Barney alors aux États-Unis : « Des négrillons habitent la moitié des rues, et des palais des blancs trop riches l’autre ». Rendons grâce aux deux annotateurs de nous avoir épargné une censure, puisque leur note précise opportunément : « Natalie Barney exprime ici le racisme dominant et institutionnel de son temps et de sa classe. Nous avons choisi de conserver ce passage afin de ne pas éluder la question de ses opinions. » Ah, qu’en termes galants et corrects…

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