Comptes rendus du n°44

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Blanchot. Maurice Blanchot, La Condition critique. Articles 1045-1998, édition de Christophe Bident (Gallimard, 2010, 502 p., 32 €). La disponibilité de l’œuvre de Maurice Blanchot dans une version intégrale se construit petit à petit.Après les Chroniques littéraires du Journal des Débats, 1941-1944 qu’il a rassemblées il y a peu et en attendant, on l’espère, une édition critique des textes maudits d’avant 1941, Christophe Bident, auteur d’un remarquable essai biographique (Maurice Blanchot, partenaire invisible, 1998), propose une nouvelle série de textes dont la plupart étaient devenus introuvables, publiés dans des revues aussi prestigieuses que parfois confidentielles et dans quelques journaux. On peut regretter que ces supports n’aient pas fait l’objet d’une sorte de cartographie qui aurait montré la manière dont, depuis sa quasi réclusion – puisqu’il ne sortait guère de chez lui –, Blanchot a distillé une partie de ses écrits critiques pour le haut du panier du paysage éditorial intellectuel français, tout en regroupant ce qu’il considérait comme l’essentiel d’un travail incessant dans des recueils d’articles de critiques ou d’essais, depuis Faux Pas (1943) jusqu’à Une voix venue d’ailleurs (2002). On pourrait considérer que ce qui est ici présenté relèverait, pour l’auteur comme pour le lecteur, d’une importance secondaire. Mais il n’en est rien. Les critiques littéraires sont ponctuées de quelques prières d’insérer concernant des textes de fiction, Blanchot ne laissant pas à ses éditeurs le soin de présenter son œuvre en un style adéquat. On trouve également des réponses à quelques-unes des innombrables sollicitations qu’il recevait. Le moins que l’on puisse dire est donc qu’il ne s’agit pas dans cet ensemble couvrant un demi-siècle, de textes accessoires. La spécificité de l’ouvrage vient sans doute du ton général, qui témoigne d’une certaine humanisation de celui qu’on aurait pu considérer comme un pur esprit et que l’on sent partiellement détaché de ses préoccupations austères récurrentes. On relève même fréquemment, sous la profondeur du propos, une sorte de douceur de ton, le style inimitable de Blanchot restant présent. En se plaisant à mettre en valeur les travaux de nombreux écrivains, avec une générosité sans faille, il lui arrive cependant de lancer quelques piques dans un style faussement aimable. Ainsi en va-t-il des pages consacrées à ce qu’il considère comme l’empâtement de Julien Gracq par abus d’adjectifs. Parmi les passages les plus passionnants de ce recueil figurent les réponses que Blanchot fait à telle ou telle revue qui lui demande un article ou un témoignage. Avec une exquise politesse, il aime à répondre qu’il ne peut répondre, tout en répondant, que cela soit écrit en cinq ou en cent lignes, toujours brillamment, ce qui fait que la publication concernée se fait à la fois un devoir et un plaisir de publier en bonne place la production du Maître. En se promenant avec lui hors des sentiers balisés, on se plaît à constater que la culture de Blanchot, dont témoignent ses lectures, dépasse largement en étendue ce dont on avait eu trace dans les textes connus, lesquels ont été essentiellement consacrés aux auteurs canoniques avec lesquels le quasi reclus était entré en amitié réelle autant que littéraire et philosophique. Certes, on retrouve ces relations privilégiées, depuis l’échange avec Levinas, unique objet d’un tutoiement abolissant la distance au nom d’une amitié conçue comme quasiment originelle, jusqu’aux rapports étroits avec Dionys Mascolo, Georges Bataille, ou Jacques Derrida. Dans un ouvrage récent, Yun Sun Limet (Maurice Blanchot critique) a retracé le fonctionnement de ce réseau. Mais qui eût cru que l’auteur de Thomas l’obscur aurait pu s’intéresser à Fourier, à Malcom Lowry ou à la science-fiction ? Les habitués d’une prose profonde, austère, constellée de pépites enchâssées dans de longs développements quasi obsessionnels ne seront pas pour autant déçus par ce nouveau volume, comme en témoigne cette réponse à la question posée par Combat en 1946 sur l’engagement intellectuel, auquel Blanchot répond, comme nul autre ne pourrait le faire : « Il est étrange de demander si l’écrivain est responsable : il l’est devant les lois qu’il reconnaît, devant celles qu’il ne reconnaît pas, devant d’autres qu’il est seul à reconnaître et, aussi, devant cette absence de loi que son œuvre, où domine nécessairement l’imposture, lui donne l’illusion de tenir pour essentielles. » Mais il n’est pas que la littérature et la philosophie que l’on retrouve dans ce recueil. Trace s’y trouve en effet de ce qui fut par ailleurs regroupé pour l’essentiel en 1998 comme écrits politiques dans un ouvrage qui montrait l’ancrage du dernier Blanchot dans une extrême-gauche très personnelle, avec des options qui l’éloignaient parfois de ceux avec lesquels il se sentait proche. Ainsi, en cette même année 1998, ces lignes envoyées à Globe : « Quoi qu’il arrive, je suis avec Israël. Je suis avec Israël, quand Israël souffre. Je suis avec Israël quand Israël souffre de faire souffrir. Je ne puis rien dire de plus. Certes, j’ai mes préférences politiques. Je suis du coté de Pérès. Je crois que Begin a tort, grand tort d’encourager la colonisation. Mais je ne me sens pas le droit de paraître donner des leçons, lorsque est en jeu ce qui m’est le plus proche. » La nouvelle contribution qu’offre Christophe Bident dans l’établissement et la publicisation d’une œuvre majeure donnera à quelques sceptiques l’impression d’un nouveau tour d’ellipse dans la poursuite d’un ressassement. Elle enrichit pourtant la connaissance qu’il faut patiemment acquérir d’un parcours massif et exemplaire, ancré dans une faute majuscule commise avant guerre et corrigée depuis dans une tension permanente entre l’écriture et la mort.

Bloy. Léon Bloy, Lettres à Paul Jury, texte édité et présenté par Michel Brix (Du Lérot, 2010, 320 p., 30 €).Gaudeamus igitur ! Les études bloyennes bougent encore et alors que l’édition du dernier tome du Journal intime et inédit à l’Âge d’Homme n’est pas encore advenue, cet ouvrage nous arrive pour nous faire patienter. Parmi les nombreuses correspondances que Bloy a entretenues avec ses amitiés toujours fragiles, les lettres échangées avec Paul Jury constituent l’un des ensembles les plus intéressants. L’échange épistolaire commence en juillet 1894, après qu’un jeune homme de seize ans, fruit d’une première éducation laïque, mais amené au catholicisme par sa mère après la mort du père, a frappé à la porte du 19, rue d’Alésia où le plus bougon des écrivains de son temps habitait avec son épouse. En 1898, Jury, qui partage avec celui qu’il n’a pas tardé à admirer une piètre idée de l’Église française du moment, rejoint l’ordre des Jésuites à Toulouse. Cet engagement ne conviendra pas à Bloy qui, malgré l’aide matérielle que le jeune homme lui aura apportée, sera sur ses gardes, mendiant ingrat qu’il est plus que jamais. Il en voudra en effet à son correspondant de rejoindre une Compagnie qu’il accuse d’être partie prenante dans la décadence des mœurs et des esprits contre laquelle il ne cesse de vitupérer. Ce qu’écrit Bloy sur les Jésuites, de même que la vision qu’il a de sa religion et du comportement de ses adeptes, notamment la nécessaire pauvreté – l’un des thèmes du Salut par les juifs – indispose un Jury dont la formation à une orthodoxie théologique progresse. Alors qu’il va devenir prêtre, il n’est pas loin de trouver son interlocuteur authentiquement hérétique. Outre cet aspect intellectuel, les relations entre les deux hommes connaîtront un premier refroidissement à cause de la présence envahissante du plus jeune dans le pauvre logis de l’écrivain aux premiers moments de leur rencontre. Les lettres reprendront cependant, espacées, jusqu’à la rupture définitive en 1905, y compris lorsque les Bloy seront partis quelque temps au Danemark, pays de naissance de Jeanne. Fort heureusement pour le grand imprécateur, lorsque Jury quittera la Compagnie, puis le catholicisme, ce sera neuf ans après la mort de Bloy, en 1923. Bien qu’il ait progressivement perdu toute foi, il n’abandonnera pas l’habit religieux, alors même qu’il se consacrera à cette psychanalyse dont il deviendra praticien et prônera l’athéisme. L’introduction de Michel Brix nous renseigne sur ce personnage oublié, incarnation originale d’une laïcisation violente, mort en 1953, et dont les œuvres posthumes, marquées par le rationalisme de la fin de sa vie, n’ont été que partiellement publiées par son disciple André Michel, parmi lesquelles Le Journal d’un prêtre, paru en 1956. On doit également à cet auteur deux articles sur cette correspondance parus dans le Bulletin de la Société des Études bloyennes. Quant à l’ouvrage que Jury comptait écrire sur Bloy après leur brouille, il n’est resté que quelques pages dans les 95 000 qu’il a laissées. Une lettre à Martineau, autre ami et financier de Bloy en 1903 (que Michel Brix cite abondamment), constitue en peu de mots la meilleure contribution apportée par Jury à la mémoire de l’écrivain. Partagé entre sa critique de ce que le polémiste publie dans une certaine indifférence du public, mais avec la violence qu’on lui reconnaît et l’amitié qu’il lui conserve, Jury écrit : « Si on fourrait Bloy à l’index, on ne manquerait pas de raisons et je prie souvent pour qu’il échappe à cette occasion qui le jetterait hors de l’Église infailliblement. Vous ne pouvez comprendre dans quelle angoisse cette pensée me jette : c’est un Tertullien, notre Bloy, ou un Lamennais. » On trouvera, dans cette édition, le détail du parcours que cette correspondance a suivi avant de se retrouver en dépôt à Namur et des références au Journal inédit de Bloy, qui rétablissent une sorte d’équilibre. Qui s’intéresse au contexte agité du catholicisme dans l’entre-deux siècles y apprendra plusieurs éléments croustillants. Il apparaît par exemple, à propos de l’expulsion des congrégations dans les années qui précédèrent la séparation des Églises et de l’État (qui amènera Jury en Belgique et en Hollande), que nombre de prêtres séculiers ne se sont pas montrés franchement mécontents de voir leurs concurrents réguliers sortir du paysage. L’histoire littéraire s’enrichit également d’éléments instructifs. Ainsi, les stocks du Salut par les juifs entreposés depuis sept années « entre des robinets et des appareils pour cabinets d’aisance » chez un éditeur, Adrien Demay, devenu plombier : « Il y a là huit cent exemplaires absolument cachés, dérobés à toute recherche et il ne se présente pas un seul acheteur parmi les libraires […]. Allez donc dire à nos millionnaires catholiques de sauver cette épave pour la gloire de Dieu et l’amour des âmes », écrit Bloy le 17 mai 1901 à son correspondant, auquel il confie également, dans une longue lettre du 26 mars 1902, qu’il attend depuis un mois les premières épreuves de L’Exégèse des lieux communs. « C’est toujours la même lutte contre les imprimeurs. Heureux encore lorsque ces typos ne sont pas des penseurs que révoltent mes écrits. Cela m’est déjà arrivé deux fois, pour le Désespéré et pour Je m’accuse. » Confirmation est aussi donnée du soutien indéfectible que Rachilde apporte aux livres de celui que cette constance charme, quelque difficulté qu’il ait à admettre le personnage de son admiratrice, qui trône au Mercure de France dans un statut d’efficace médiatrice, mais aussi dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une position queer. Double intérêt, en résumé, que l’édition critique de cette correspondance : un nouvel éclairage sur le parcours littéraire et intellectuel de Bloy, et une ouverture sur un homme, Paul Jury, dont on pourrait espérer qu’il fasse l’objet d’un travail de recherche, lui qui avait pour projet, dans ses écrits, de dénoncer, dans le christianisme, « la plus grande escroquerie de l’histoire », au profit d’un « rationalisme psychanalytique » que le responsable de l’édition de cette correspondance n’est pas loin de considérer d’une manière équivalente. La psychanalyse comme sortie de la religion : la lecture de Bloy mène à tout… 
Cendrars. Christine Le Quellec Cottier, Blaise Cendrars : un homme en partance (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, 141 p., 11,50 €). Blaise Cendrars est né à La Chaux-de-Fonds, en Suisse, et bien qu’il ait fort peu fréquenté son pays d’origine, qu’il se soit installé en France et ne soit jamais revendiqué comme Suisse, la collection Le Savoir suisse s’est investie dans cette monographie de Christine Le Quellec Cottier, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et directrice du Centre d’études Blaise Cendrars. La vie de Frédéric Sauser y est décrite en 135 pages assez denses. La voici, sommairement. Né sous le signe du voyage le 1er septembre 1887, il est très tôt emmené à Naples où son père, tirant le diable par la queue, a eu l’idée d’importer de la bière pour faire vivre sa famille (trois enfants). À l’arrivée, les tonneaux de bière non pasteurisée sont devenus de la soupe, et c’est l’échec de l’aventure. Retour au pays, mais Blaise est indiscipliné à l’école : en 1904, son père l’envoie chez sa sœur, à Saint-Pétersbourg. Il y reste quelques années, mais est marqué par les morts conjointes d’une mystérieuse amoureuse, Hélène, et de sa propre mère : Frédéric Sauser rentre à Bâle en 1907, retourne à Saint-Pétersbourg en 1911, mais comprend qu’il s’est trompé, traîne son remords et s’enferme dans les bibliothèques. Une amie polonaise lui propose de la rejoindre à New York, lui offrant les quinze dollars nécessaires à la traversée en troisième classe. Il parvient à Ellis Island le 11 décembre 1911, mais est terriblement déçu par la capitale ; sa situation est des plus précaires et son moral à l’agonie. Il vit en clochard, passe la fête de Pâques là-bas, écrit des notes lors de sa fameuse « plus belle nuit d’écriture de sa vie » (qui deviendront plus tard le superbePâques à New York), puis rentre en France en juin 1912. Ceci nous fait comprendre à la fois le malaise général, l’état profondément dépressif et la volonté inextinguible d’écrire qui animent à la fois Frédéric Sauser, lequel a rompu avec son père, mais aussi son goût entreprenant du voyage et des langues. Il s’installe à Paris, côtoie La Ruche – résidence pour artistes où il fréquente Chagall, Léger, Modigliani – et le Bateau-Lavoir à Montmartre. Il écrit ce mot admirable à Apollinaire : « Monsieur, / L’Hérésiarque m’a séduit. J’ai voulu empocher le volume à l’étalage de la librairie Stock. Je me suis fait arrêter. Me voici en cellule au Dépôt ! Veuillez, je vous prie, faire quelque chose pour moi […] Je suis l’auteur de “Pâques”, Blaise Cendrars, le poème que je vous ai fait parvenir dernièrement. Venez me voir si vous voulez bien. Très respectueusement. / Frédéric Sauser. » S’ensuit (mais pas immédiatement) une amitié avec Apollinaire et les Delaunay, renforcée par la publication de La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913). La même année, il choisit son nouveau nom, forgé sur l’idée des cendres et de la braise. Il se marie et a un premier fils en 1914, un second qu’il ne prend pas le temps d’inscrire à l’état civil. Survient la guerre, dans laquelle il s’engage avec violence. « Cette guerre est une délivrance pour accoucher de la liberté. Cela me va comme un gant », écrit-il à son grand ami sculpteur August Suter. En 1915, il perd le bras droit, amputé au-dessus du coude, et donc la main de l’écriture. Cocteau le nommera plus tard Blaise sans bras. Il installe sa famille à Cannes et lui en région parisienne, dans une grange, où il écrit. Rencontre avec le couturier, amateur d’arts et mécène Jacques Doucet, qui lui paie mensuellement un chapitre d’un livre de voyage. Il rencontre également Raymone Duchâteau, comédienne chez Jouvet, qui devient sa muse. Se rapproche un peu des surréalistes, mais se méfie, s’en éloigne ; puis de Satie et de Cocteau. Veut se lancer dans l’aventure cinématographique, cet art l’a toujours attiré, mais il ne réussira jamais à le dominer : échec de La Vénus noire. Publie Anthologie nègre en 1921, ouvrant la voie de cet art comme un art à part entière. En 1919, il fait encore un enfant (Miriam, plus tard biographe de son père) à sa femme Félicie, mais lui écrit une lettre de rupture très dure (1920). Il rencontrera Miriam pour la première fois en 1937, à la demande de celle-ci, et encore la vouvoiera-t-il à cette occasion. Le mécène brésilien Paul Prado invite Blaise au Brésil : il ira par trois fois, en 1924, 1926 et 1927. Il fait là-bas des conférences sur l’art nègre, sur les poètes français contemporains, achève L’Or, histoire romancée du général Suter, aventurier suisse parti faire la conquête de l’or en Amérique et ruiné en 1848, des mines d’or sous les pieds. C’est un peu la figure du père que Blaise tente ici de recomposer, interprète Christine Le Quellec Cottier, qui ne déteste pas la psychanalyse. Publié en 1925, L’Or est un succès immédiat. Cendrars achève Moravagine et fait paraître Dan Yack, puis Le Plan de l’aiguille. Dans les années trente, il devient de fait journaliste, fait des reportages, puis les transforme en récits. On voit les trois écrivains réunis chez lui : le poète, le romancier et le journaliste. Pendant la Seconde Guerre mondiale (il est déclaré inapte), il est correspondant de guerre pour l’armée anglaise. En 1945, parution de L’Homme foudroyé, recueil de poèmes anciens, puis trois grands romans : La Main coupéeBourlinguer, et Le Testament du ciel. De fait, Cendrars invente l’autofiction (le terme n’existe pas encore, Cendrars parle d’« autonarration »). La mort de sa femme semble ne pas l’atteindre (1943). Il est plus marqué par celle de son fils cadet, Rémy (1945). Il épouse Raymone Duchâteau en 1949, sa relation avec elle étant de nature plutôt mystique, et s’installe à Paris en 1950. Vie parisienne, mondaine et trépidante. Adaptations de ces récits à la radio, entretien radiophonique avec Michel Manoll en 1952. Se remet à écrire un roman déconcertant, Emmène-moi au bout du monde, qui paraît en 1956 et divise la critique et les lecteurs, car trop trivial. Les dernières années sont marquées par le déclin physique : rhumatismes, hémiplégie, paralysie. Raymone l’entoure jusqu’au bout : il meurt le 21 janvier 1961, à 73 ans. L’auteur de cette biographie entrecoupe l’histoire avec des extraits de l’œuvre. Assurément, ce sont ces extraits qui sont le plus réussi de l’ensemble qui nous est proposé ! Non que la monographie soit décevante : elle donne une bonne idée de la vie du bourlingueur, qui a, en fait, surtout voyagé dans la première moitié de sa vie. Mais la langue de Cendrars est incomparablement belle, et cela ne peut que donner envie de le lire. Les interprétations de Christine Le Quellec Cottier auraient pu disparaître, notamment celles, psychanalytiques, sur le rejet du père ou la perte de la main droite (ainsi, le village de Méréville où il s’installe est-il perçu comme « un retour au “ventre de la mère”, un retour sur soi qui passe par l’acceptation de la gauche de son corps, de sa nouvelle main d’écriture »). On aurait pu éviter les (rares) répliques que l’auteur se croit obligé d’inventer pour émailler son récit, répliques peut-être empruntées à la longue biographie de Miriam Cendrars sur son père, laquelle utilise beaucoup ce mode narratif. On regrette aussi un manque de rigueur, surtout dans les noms propres : Théodore Hertzl par exemple devenant Hertz page 15 (non, ce n’est pas à louer), Darius Milhaud devenant Marius, Saint Matthieu perdant un t. En dépit de ces défauts, cet ouvrage est une bonne première approche de la vie du poète-romancier-journaliste. Il faut également écouter l’entretien radiophonique de 1952, enthousiasmant, déroutant, beau dans la voix éraillée, décisive et claire du poète et du conteur.

Commune. Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune, postface inédite (La Découverte Poche, 2010, 200 p., 9,50 €). Aussi intéressant que soit ce texte qui propose une entrée originale sur la réception, par la littérature, de la Commune de Paris, on relève avant toute chose le parfum qu’il exhale de ces années, pas si lointaines, où nombre d’universitaires français parlaient, et plus encore, écrivaient la langue marxiste-léniniste. Paul Lidsky s’appuie sur des textes canoniques que Karl Marx a consacrés à la fois à l’état social de l’Europe au xixe siècle et à l’échec de la Commune. L’essentiel de son propos consiste à analyser le cadre esthétique et littéraire dans lequel l’oubli de cette période tragique s’est construit dans les romans des deux décennies qui l’ont suivie. Premier mouvement de cette configuration, la théorie de l’art pour l’art, que l’auteur fait remonter à un échec des forces progressistes, forgée dans la période 1848-1852, après laquelle bien des écrivains auraient renoncé à « diriger les classes populaires et réaliser leurs valeurs ». Sous l’égide d’un esthétisme dominant, le refus de l’action politique allait suivre. Mallarmé, mais aussi Gautier et Flaubert ont fourni les principales figures de cette attitude « artiste » qui allait conduire nombre d’auteurs, tous genres confondus, de Du Camp à Taine, Daudet, Feydeau, ou Littré (que Lidsky ne cite pas), à dénigrer plus ou moins fortement la Commune et ses acteurs. Qu’ils fussent écrivains de droite ou de gauche, Lidsky les considère essentiellement comme des artistes bourgeois. Dans cette logique, rares sont ceux qui, comme Rimbaud, Vallès, Verlaine et Villiers de L’Isle-Adam sauvent à ses yeux l’honneur de la littérature pour n’avoir pas participé au chœur des sceptiques ou adversaires plus ou moins acharnés du mouvement populaire. Pour autant, la typologie des personnages que l’auteur dresse dans la littérature anti-communarde est intéressante : le jeune déclassé, le mauvais ouvrier, le voyou, la communarde, le soldat marseillais offrent autant de figures d’une détestation croisée du petit peuple et des femmes qui ont eu le mauvais goût de sortir de leur rôle social. On peut savoir gré à Paul Lipsky de citer, dans sa démonstration, autant des écrivains aujourd’hui oubliés que ceux qui ont traversé le tamis de l’histoire littéraire, donnant ainsi une bonne idée de ce qu’était en France, dans les années 1870-1890, l’offre de romans que l’on n’osera pas qualifier d’historiques, au sens installé par Walter Scott, mais plutôt de politiques. Dans cette configuration éditoriale, le père du Naturalisme apparaît sous un aspect peu glorieux : « On a trop souvent classé Zola parmi les écrivains républicains avancés, sinon socialistes. En réalité, la peinture des milieux populaires et même une certaine attirance pour eux n’impliquent pas une adhésion aux thèses révolutionnaires. Au contraire, il semble que le républicanisme de Zola soit avant tout “raisonnable et pondéré”, se refusant à toute violence, à toute transformation brutale et révolutionnaire de la société. Zola manifeste constamment une profonde méfiance vis-à-vis de ceux qu’il appelle à travers tous ses livres des “exaltés”. » L’auteur, qui explique ainsi le peu de goût de l’auteur des Rougon-Macquart pour les outrances de la Commune, étudie ensuite les thèmes et les mythes générés par les événements dramatiques qu’elle a recouverts dans les romans, puis les procédés littéraires et les registres d’écriture employés par les romanciers. Il s’agit pour lui d’un ensemble littéraire à la fois bourgeois et revanchard, d’une « littérature versaillaise » dont il explique en conclusion qu’elle durera une vingtaine d’années, avant que le silence ne s’installe durablement, et il n’hésite pas à finir son livre avec une expression exagérée, « la littérature anti-communarde peut être également considérée comme le point de départ de la littérature polémique d’extrême-droite qui, à travers les thèmes nouveaux de l’antisémitisme, du colonialisme, du nationalisme et du communisme, reprendra les mêmes procédés de langue, les mêmes images et usera de la même violence verbale ». En dehors de ce que l’on peut considérer comme des excès, mais qui relèvent d’une opinion respectable et inscrite dans une doxa datée, ce livre pose un problème méthodologique majeur : il s’agit de la mise entre parenthèses de la guerre de 1870-1871, qui est à peine évoquée, mais sans laquelle non seulement la Commune n’aurait pas eu lieu, pas davantage que ne serait apparu le Naturalisme dans le champ littéraire, comme il en advint, comme nul n’en ignore, avec Les Soirées de Médan. La troisième édition de cet ouvrage, écrite plus de quarante ans après la première, est accompagnée d’une double postface. Celle de 1999, reproduite dans ce livre de poche, marquait un ton adouci, et tentait un parallèle osé : comparer ce que fut la réception, par les écrivains, de la Commune de Paris et celle des événements de mai 1968. Le parallèle semble, aujourd’hui comme hier, difficile à soutenir. En effet, le texte qui précède, écrit en 1970, montre bien que c’est pour partie des écrivains ancrés dans une forme de progressisme qui prirent leurs distances avec la Commune. En revanche, après 1968, qui fut un moment de bien moindre violence verbale et écrite, on aura certes pu noter les diatribes d’un Jean Cau et de quelques autres réactionnaires s’illustrant dans la détestation d’événements qu’ils considéraient comme un moment de décadence. Mais la réception des événements de mai aura essentiellement fonctionné comme un moment d’apprentissage d’une partie d’une génération qui ressortissait le plus souvent à une bourgeoisie par ailleurs dénoncée par Lipsky, mais qui ne critiqua pas pour l’essentiel ce qui reste considéré comme un moment de décrispation de la société. On serait bien en peine de citer un corpus de textes peu ou prou comparables à ceux qui furent publiés dans les années 1870-1890. Sous le titre La Commune n’est pas morte… dans la fiction française, la seconde postface qui accompagne cette réédition tente, de manière plus convaincante, d’expliquer la place que la Commune semble avoir prise aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, autour de trois raisons principales : le rattrapage d’une mémoire longtemps enfouie ; la chute du mur de Berlin et, du même coup, celle de la confiscation marxiste-léniniste de cette mémoire ; les déceptions causées par le caractère dictatorial permanent des régimes révolutionnaires tiers-mondistes laissant bon nombre de personnes en déficit d’admiration ; enfin, la puissance de scénarios que la Commune offre aujourd’hui aux artistes. La bibliographie fournie à la fin de l’ouvrage authentifie cette efficacité. On lira donc l’ouvrage de Paul Lidsky dans une oscillation entre un premier degré permettant de recueillir une caractérisation de la solitude des éléments révolutionnaires prolétariens dans le dernier quart du xixe siècle et leur expulsion du champ littéraire et un deuxième degré, permettant d’apprécier un bel exemple de critique marxiste « à la française ».

RadioÉcrivains au micro. Les entretiens-feuilletons à la radio française dans les années cinquante, sous la direction de Pierre-Marie Héron (Presses universitaires de Rennes, 2010, 252 p., 15 €). C’est André Gide qui a inauguré en France, fin 1949, sur invitation du grand médiateur que fut Jean Amrouche, la formule originale de l’entretien radiophonique avec un écrivain. Pas moins de trente-trois émissions d’un quart d’heure furent consacrées à l’auteur de La Porte étroite. Dans les deux années qui suivirent, le succès de la formule s’étendit rapidement, raconte Pierre-Marie Héron. Cela concerna à la fois la Chaîne nationale et la chaîne parisienne qui allait devenir Paris-Inter et la nouveauté fut très favorablement accueillie par la presse. Cette réception fait l’objet d’une analyse de Christophe Todd qui nous rappelle, entre autres décalages nés de ce nouveau dispositif, qu’un Léautaud fit davantage de bruit médiatique qu’un Duhamel. L’auteur insiste également sur le fait que nombre d’entretiens radiophoniques ont été rapidement imprimés, puis se sont trouvés disponibles en enregistrements audio, voire, plus tard de DVD, supports qui ont fonctionné comme outils de consécration pour les écrivains invités au micro. Mais la qualité inégale de leurs prestations et de celles des journalistes entraînèrent une certaine lassitude dès 1953, une usure précoce de la nouveauté relayée par une partie de la presse, avant un redémarrage en vitesse de croisière quelques années plus tard. Auteur d’un ouvrage sur les entretiens pionniers menés par Amrouche (Les Écrivains à la radio, 2000), Pierre-Marie Héron s’est attaché ici à mettre en valeur le travail d’autres journalistes, notamment Robert Mallet, Michel Manoll, André Parinaud et Pierre Sipriot. Avant de s’interroger dans sa très pertinente introduction sur les techniques et les compétences mobilisées pour l’occasion, comme sur les dispositions des acteurs et les mérites respectifs de l’improvisation et de la construction, il avoue ne se trouver qu’à mi-chemin de sa mise en valeur de ce moment crucial que fut la rencontre de la littérature et de la radio. Il n’a pu en effet mobiliser des chercheurs intéressés par certains corpus pourtant majeurs, comme les interviews de Francis Carco, la princesse Bibesco, Julien Benda, Fernand Gregh, Pierre-Jean Jouve, Georges Simenon, Henry de Monfreid, nonobstant quelques « séries de poche » où l’on entendit Jean Guéhenno, Armand Salacrou ou Jacques Chardonne. Avis est donc lancé aux amateurs pour de nouvelles recherches à entreprendre et une prochaine publication. Il s’est cependant trouvé une douzaine de spécialistes pour se consacrer au passage en studio d’un écrivain, ce qui nous donne autant de chapitres qui apporteront aux amateurs de tel ou tel personnage de précieux compléments sur son œuvre, sa vie, et leur interaction, sans omettre ce que Pierre-Marie Héron définit comme un véritable enjeu dramaturgique créé par la radio, dont les auteurs se sortent différemment. De Colette, Cendrars, Léautaud, Cocteau, Ghelderode, Duhamel, Breton, Montherlant, Paulhan, Paul Fort, André Chamson, on connaîtra ainsi la manière dont ils se comportèrent dans cette mise en ondes de leur personne et de leur œuvre. Un texte d’Alexandre Castant sur la radiodiffusion du Journal du Testament d’Orphée de Jean Cocteau, qui eut lieu en janvier et février 1960 sur Paris-Inter, émission produite par Roger Pillaudin, conclut le volume. L’auteur s’interroge sur ce produit hybride entre la radio et le cinéma qui a été réédité par l’INA en 1998. Pour l’ensemble de ces contributions, on sera redevable à la deuxième étape de ce travail en cours mené par Pierre-Marie Héron d’un double intérêt. D’abord, l’analyse des rapports singuliers que les écrivains entretiennent avec un nouveau média, qui ne fera que rebondir avec la télévision, puis Internet et qui tient autant à leur psychologie qu’à leur stratégie, est une source d’enrichissement de l’histoire littéraire et détermine un véritable Zeitgeist ; ensuite, l’instauration, par le média, d’une sorte de Panthéon de la littérature contemporaine dont les titulaires se voient gratifiés d’un supplément de notoriété, voire accèdent à la marge à un public de non-lecteurs, ne constitue pas non plus une question mineure. Les entretiens radiophoniques se sont poursuivis dans les années 1960 et 1970, mettant en valeur de nouvelles générations d’écrivains et en excluant d’autres, ceux qui n’étaient pas invités et les rares qui refusaient l’exercice. Peut-être un travail sera-t-il consacré un jour à ces derniers, celles et ceux dont la voix nous manquera à jamais, soit qu’ils n’aient jamais été invités, soit qu’ils aient refusé cette première interaction de la littérature avec une technique d’information, ou en d’autres termes, ses amours ancillaires.

ZolaZola au Panthéon : l’épilogue de l’affaire Dreyfus, édité par Alain Pagès (Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, 266 p., 20 €). Sans cesse sur le métier… Le nouvel ouvrage qu’a dirigé Alain Pagès à propos d’un moment crucial de la constitution de l’image de Zola confirme la place que le maître de Médan maintient au firmament de la critique universitaire francophone (à quand l’équivalent de ce que le magazine américain Forbes propose comme classement des dix écrivains les plus rémunérés du monde ?). L’auteur insiste, dans son propos liminaire, sur l’appui que l’écrivain reçut tout au long de sa carrière de la part de ses amis littéraires et politiques, qui furent parfois les mêmes, comme ce fut le cas de Léon Blum, mais aussi sur la haine corrélative dont il fut l’objet par les hommes de droite. À ce titre, parmi la vingtaine de contributions qui constituent ce recueil, on insistera sur le texte introductif d’Antoine Compagnon consacré aux « ennemis de Zola ». Brunetière, principal rédacteur de la Revue des Deux Mondes, adversaire résolu et constant, fut identifié et détesté comme tel par la population étudiante du début du siècle, majoritairement favorable à l’écrivain. Mort en 1906, deux ans avant la panthéonisation de sa Tête de Turc, Brunetière laissera la place d’accusateur en chef à Maurice Barrès, lequel choisira principalement pour agir la tribune parlementaire, alors que, les républicains étant au pouvoir, Dreyfus aura été réintégré comme chef d’escadron et Picard comme général de brigade. L’article fourmille de citations éclairantes sur le rapport des forces culturelles, mais aussi sur l’évolution du langage polémique. Il est intéressant de noter en filigrane combien, en 1908, le souvenir de la Commune et du débat qu’elle avait créé chez les écrivains semble oublié, Vallès participant à la campagne de révision du procès de Dreyfus et ceux qui auraient pu en vouloir à Zola pour sa timidité en 1871 ayant largement rallié sa cause. Barrès, qui cherche à isoler Zola, procède de plusieurs manières : il glorifie à la fois Hugo et le scientifique Berthelot, ce dernier accompagnant Zola au Panthéon, mais considérant que l’hommage rendu à l’écrivain naturaliste menace l’unité nationale. Jaurès le remettra à sa place en déclarant : « Malgré les alliances premières, momentanées, accidentelles du Romantisme avec les pouvoirs d’autorité et de tradition, vous avez bien reconnu qu’il portait en lui le souffle orageux de la Révolution, que c’était l’aspiration infinie des âmes françaises vers la liberté et vers la justice qui a renouvelé l’art du Romantisme, qui lui avait donné le frisson et dans, le Romantisme comme dans le Naturalisme, vous poursuivez l’essentiel de la Révolution appliquée à l’art. » En plein moment de construction de l’idée d’intellectuel, c’est pourtant bien en artiste que Zola est glorifié par Jaurès, pour son esthétique, alors que nombre d’historiens insistent aujourd’hui sur l’aspect politique du personnage. Il en va du reste ainsi de Marc Knobel, qui décrit dans ce livre ce que fut la cérémonie du 3 juin 1908, dominée par l’attentat manqué de Grégori contre Dreyfus, l’un des rares invités de la famille. Michel Drouin fournit la première étude jamais consacrée à ce nationaliste outrancier qui fut acquitté par un jury populaire en septembre de la même année. Le déroulé de son procès, qui nous est présenté en détails, peut nous laisser perplexes quant à l’interprétation que l’auteur donne d’une sentence destinée à éviter de faire de Grégori un martyr de la cause nationaliste, dédouanant le jury d’une sympathie pour cet extrémiste. Le débat reste ouvert. Jean-Sébastien Macke rappelle, de son côté, ce que fut la mise en musique de la cérémonie, avec La Marseillaise, la marche funèbre de Beethoven et le final de sa neuvième symphonie (déjà !), Le Chant du départ de Méhul et Chénier, mais aussi le prélude de Messidor, opéra très oublié d’un Alfred Bruneau dont l’histoire de la musique n’a pas non plus conservé le nom. On aurait pu espérer une réflexion sur l’échec de l’opéra naturaliste en France et, plus généralement, des transpositions lyriques de l’œuvre de Zola. Ce sera pour un autre ouvrage. D’autres contributions soulèvent l’intérêt. Vincent Duclert, dans son texte intitulé La République et l’héroïsme démocratique au tournant du siècle, estime que l’arrivée de Zola au Panthéon, si elle fut un échec relatif, aura cependant constitué une reconnaissance accrue de la démocratie dans le pays. Philippe Oriol décrit ce que fut la dernière offensive antidreyfusarde dans une « apothéose de la calomnie ». D’autres auteurs insistent sur les enjeux idéologiques du moment et de l’œuvre de Zola. Une seconde partie de l’ouvrage inclut la contribution de descendants de l’écrivain présentant l’état des archives de l’œuvre et de la mémoire zolienne. David Baguley propose in fine une bibliographie dont l’abondance atteste de la rencontre d’un intérêt des littéraires et des politiques pour Zola au moment de sa panthéonisation, cet événement dont Alain Pagès et ses collègues auront voulu montrer qu’il avait bel et bien installé l’écrivain dans une majesté ayant constitué un élément majeur de sa longue et prolifique réception.

Notes de lecture

Adelsward. Jacques d’Adelsward-Fersen, Une jeunesse. La Neuvaine du petit faune (Quintes-Feuilles, 2010, 154 p., 21 €). La vie de Fersen (1880-1923) est aujourd’hui assez connue, grâce à l’évocation romancée – mais bien documentée – qu’en donna Roger Peyrefitte dans L’Exilé de Capri (1959). Toutefois, Fersen est aussi un écrivain, et cette réédition d’un bref roman publié en 1907 a le mérite de nous le rappeler. C’est le récit, à peine transposé, de la passion éprouvée par Fersen pour le jeune Nino Cesarini, qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort. Dans le roman, Nino est un adolescent de Taormina, tenté par un peintre français de passage, Robert Jélaine, porte-parole de l’auteur et qui l’invite à fuir, pour goûter à la fois la liberté et la beauté. Repris en mains par les siens, Nino est envoyé à Vérone, au séminaire, pour être prêtre. Tout en s’adaptant à ce nouveau milieu, il éprouve une passion croissante pour une jeune fille, Michaëla, jusqu’à ce que Jélaine retrouve sa trace : le scandale éclate, et Nino est chassé du séminaire. Au terme d’une ultime entrevue, il refuse de suivre Jélaine, pour devenir prêtre. Tel quel, ce roman atteste une grande sensibilité et sonne juste. Certaines évocations de villes ou de paysages, telles impressions fugitives, des états de conscience brièvement notés, tout cela est assez prenant, et parfois poignant. On voit que c’est moins le sujet même et l’intrigue qui retenaient l’auteur, que l’occasion d’exprimer certaines choses. L’écriture est dépourvue des tics et des fioritures décadentes, et Fersen n’y aura cherché qu’à mettre en scène ses passions et ses hantises. Certes, l’exaltation amoureuse y est contrôlée, car on était en 1907, et la censure régnante empêchait l’écrivain de s’exprimer tout à fait librement. Néanmoins, cela ne semble pas l’avoir entravé dans son propos même, qui était de défendre les droits de la passion, et de crier sa révolte face à un monde qui lui refusait la Beauté. Une jeunesse est prolongé par La Neuvaine du petit faune, série de poèmes restés inédits et inspirés par Corrado Annicelli, « brun gamin de Sorrente au goût de figue mûre », que rencontra Fersen à la fin de sa vie. Le récit comme les poèmes renvoient au destin même de l’homme et du poète qui se suicidera en 1923 dans sa villa de Capri – comme si un tableau d’Alma-Tadema s’était brusquement fissuré, pour tomber en poussière. Fersen eut-il le temps de murmurer, comme jadis Sainte-Beuve : « Sorrente m’a rendu mon doux rêve infini » ? Au moins ne préférait-il pas, comme le faisait le critique matois, le Léman au Pausilippe, et à Sorrente, « les rainettes en chœur de l’étang de Champblande ! »… Cette réédition est savamment préfacée par Patricia Marcoz, auteur d’une thèse sur Fersen et qui a fait de nombreuses recherches. La préface nous apprend beaucoup de choses sur l’auteur de Notre-Dame des mers mortes, et aussi sur les avatars posthumes de La Neuvaine du petit faune. Peut-être Patricia Marcoz, lorsqu’elle évoque la revue Akademos (1909) que dirigeait Fersen, eût-elle pu en mentionner certains collaborateurs, car leur simple liste montre qu’il ne manquait ni de goût ni de discernement poétique : Barbusse, Derème, Deubel, Ghil, Moréas, Nau, Péladan, Salmon, Symons, Tailhade, Verhaeren, Renée Vivien, Colette Willy.

Agir. Pierre Campion, L’Agir littéraire. Le beau risque d’écrire et de lire (Presses universitaires de Rennes, 2010, 216 p., 16 €). Continuum de l’œuvre de Genette et de Ricœur, cet ouvrage pose l’équation du devenir littéraire : le vouloir écrire, supérieur ou égal au vouloir agir, tend à « l’avènement d’un ordre dans le désordre d’un imaginaire ». Le principe de l’ellipse, posé comme axiome d’une destinée créatrice, met en relief le rôle primordial et exclusif de la formulation même. De sorte qu’écrire, c’est concevoir un foyer de sens qui dépassera la conception même. Surgissent alors toutes les difficultés des interprétations, et l’exemple des éditions remaniées de A la Recherche du temps perdu de Proust, illustre le fait que la décision d’écrire est extrinsèque de son « agir ». Il faut reconnaître la réalité et par le style, comme l’appliquait à la lettre Flaubert, la modifier. Ce modelage du réel, cette sculpture d’une perception, naît donc d’une intention première, laquelle peut pourtant s’abîmer dans les « moments de l’immortalité ». Ainsi, il y a des écrivains qui procèdent du « travail », comme Flaubert, et ceux qui procèdent de la « stratégie », comme Mallarmé. Les signifiants pour le premier deviennent des effets de sens pour le second, ce qui n’implique pas le même engagement des possibles. Pierre Campion évoque ensuite le rôle heuristique du principe de « résolution » sur l’« agir littéraire » : « La résolution est une vertu d’écrivain : qui y manquera, ce sera par sa faute. Là, il faut regarder des vies. » En effet, tout ce chapitre est consacré à l’observation des aléas de cette résolution aux prises avec ceux des vies des écrivains. L’écrit tend à ressembler parfois plus à l’homme qu’à l’écrivain lui-même, pour son malheur ou pour son bonheur. Les pas du Rimbaud-marcheur, scansions de sa volonté, scellent ceux du Rimbaud-poète, dans un agir effervescent et implacable. Au contraire, les étreintes moroses de Kafka ont désempli des pages splendides de sa créativité. Par conséquent, la résolution ne fait pas tout : « Les œuvres qui existent peuvent être regardées sous l’hypothèse de leur manque. » Proust et Kafka, « écrivains du livre à venir », Isidore Ducasse, figure exemplaire du vouloir écrire, bref, tous ces exemples d’auteurs frappés par l’immortalité de leur œuvre elliptique mettent en questionnement les doxai du temps humain, et temps de l’Histoire, et du temps mythique. Les fractures diachroniques aspirent les possibles et l’impossible littéraires, vis-à-vis desquelles seules les batailles d’hommes restent des garde-fous. Voltaire semble être ici l’exemple inconditionnel de la persévérance, de « l’agir littéraire, en maintenant envers et contre tout les exigences de la raison ». Comme chez Nietzsche, « la pensée est faite pour combattre ». Pourtant, on ne saurait ignorer « l’ennemi intime », tapi dans chaque écrivain, qui menace l’édifice créatif et renforce le concept de risque lorsqu’il s’agit de considérer l’écriture comme une dialectique ex nihilo. Alors, le temps du présent, temps hors de la narratologie, mais dans lequel tout écrit s’origine, étire à l’infini la durée du chaos, pour faire entrer ex abrupto l’« agir littéraire » dans une chronologie de lecture. Cet ouvrage pose les questions fondamentales de l’essence et de l’existence de la littérature dans ses mouvements et ses pauses, dans sa fonction de régulateur et de vecteur humains.

ApollinaireGuillaume Apollinaire. Correspondance avec les artistes 1903-1918, édition établie et annotée par Laurence Campa et Peter Read(Gallimard, 2009, 944 p., 35 €). Le volume pèse son poids, et la quatrième de couverture est alléchante : « Ces lettres, en majorité inédites, forment la correspondance entre Guillaume Apollinaire et les artistes de son temps. » La préface retrace utilement l’évolution de la carrière de critique du poète. Les correspondances sont classées par artiste, dans l’ordre chronologique du début des échanges, et font l’objet de descriptions matérielles et d’annotations scrupuleuses, ainsi que de reproductions bien choisies. Un index facilite le repérage et chaque ensemble est précédé d’une biographie des artistes et d’un rappel de leurs relations avec le poète. Leur liste est un véritable who’s who : les noms de Max Jacob (qui fut peintre), Chirico, Picasso, Derain, Marie Laurencin, Matisse, Vlaminck, les Delaunay, Braque, le Douanier Rousseau, Signac, Dufy, Metzinger, Gris, Léger, Picabia, Carrà, Gontcharova, Villon, Zadkine, Chagall, Diego Rivera, Medardo Rosso, Van Dongen, pour n’en citer qu’une partie, permettent de mesurer quel fut l’ancrage d’Apollinaire, au cœur des mouvements artistiques contemporains. Pourtant, ou plutôt en raison même des attentes ainsi créées, la lecture du volume déçoit. Certes, on consulte avec intérêt la correspondance avec Max Jacob, qui varie entre complicité et défiance, ou les échanges avec Rouveyre, ensemble substantiel où les deux épistoliers, engagés, s’envoient nouvelles affectueuses et vers variés. La correspondance avec Serge Férat et Hélène d’Œttingen, artistes russes proches d’Apollinaire, est également riche, et celle qui réunit Apollinaire et Picabia offre l’occasion de mesurer la proximité des deux correspondants et de glaner des informations sur Les Soirées de Paris et la revue 391. À défaut d’être bien profonde, la correspondance avec Rousseau est elle aussi assez fournie (au prix de l’indication et description matérielle, il est vrai, de plusieurs… enveloppes vides). Enfin les échanges avec Dufy renseignent sur l’élaboration du Bestiaire, mais ils ne comportent guère de considérations esthétiques. Or cette absence affecte la plupart des lettres réunies ici. Beaucoup se réduisent à d’insipides remerciements pour une mention dans un article, à l’établissement ou à la modification d’un rendez-vous, à de brefs poulets ou cartes postales. Plus d’un ensemble ne franchit pas la barre de la missive isolée, autre type d’« unique cordeau des trompettes marines » qui rend quelque peu abusif l’emploi du terme de correspondance… Les échanges avec Picasso, qui complètent le volume publié en 1992 à la RMN, n’occupent que dix-sept mots. Les quatre lettres échangées entre Matisse et Apollinaire nous apprennent qu’en novembre 1907, le peintre invite le poète à dîner à 7 h 1/2 par trois fois, tandis que le poète invite réciproquement le peintre à 6 h 1/2, à une seule reprise, et l’on pourrait malheureusement multiplier de tels exemples. L’appareil critique offre souvent le seul intérêt de l’édition, qui n’intéressera donc, pour sa plus grande part, que les historiens de la littérature ou de l’art les plus scrupuleux, s’ils manquent de matière pour une biographie, ce qui semble peu probable au vu des acteurs impliqués. On en déduira que le contenu des échanges dont les traces sont archivées ici se trouve ailleurs, transposé dans les textes et les œuvres des uns et des autres, ou qu’il aura passé par des conversations dont la plupart de ces papiers n’ont conservé que le plus fade des échos.

Blanchot. Yun-Sun Limet, Maurice Blanchot critique (La Différence, 2010, 128 p., 15 €). Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment-clé de la réception de l’œuvre de Blanchot. Bientôt, doit-on en tout cas espérer, viendra une édition critique des premiers textes journalistiques dont on connaît le contenu politique d’extrême-droite, redécouvert dans les années 1980 et dont l’extrême discrétion de la vie de l’écrivain, comme la nature complexe de son œuvre, sont en partie la conséquence. En attendant, Yun Sun Limet campe aux limites actuelles de la recherche en travaillant sur la transformation du journaliste largement polémiste en figure de critique dans les années 1940, faisant sentir la démarche qui s’est imposée à Blanchot, à force de labeur, nous laissant comprendre que la conversion idéologique, en forme de travail d’excuse implicite sans cesse réactivé, s’est aussi effectuée, en l’absence d’autocritique, par la mise en place d’une thématique de la mort et de son refus. Cette évolution sera marquée par un nouveau changement de registre, après le passage du journalisme à la critique littéraire, avec une plongée dans la fiction qui confirmera le registre dans lequel, parcourant son chemin de ronde, Blanchot écrira désormais pour expliquer, dans de superbes labyrinthes, qu’on ne peut plus écrire, s’installant par là dans un paradoxe qui le mettra au premier rang caché des artistes d’après-coup. Aussi prudent – et Yan Sun Limet l’est également – que l’on puisse se montrer à introduire la dimension biographique chez ce personnage d’exception, la révélation par Blanchot du simulacre d’exécution dont il fut l’objet (À l’instant de ma mort) ne peut qu’éclaircir cette position qui n’aura cessé d’intriguer le lecteur. L’auteur réussit, en peu de pages, à reconstruire l’itinéraire d’un homme de plume qui, à l’occasion de ses passages du journalisme à la critique, puis à la fiction, s’est longuement arrêté sur des monuments de la pensée dont il fera du coup ses interlocuteurs post mortem, et, de fait, ses égaux, en commençant par un Mallarmé dont la notion de « dernier livre » ne pouvait être par lui évitée, poursuivant par Kafka, avant que ne s’instaure un dialogue avec ses contemporains Emmanuel Levinas, Georges Bataille, Dyonis Mascolo ou Jacques Derrida, sous le signe d’une amitié qui deviendra l’un de ses concepts favori, sans cesse retravaillé. Yun Sun Limet montre aussi comment Blanchot, qui finit par mourir, en restant plus que d’autres vivant, fut dans sa jeunesse un incomparable meneur de revues, dans Le Journal des Débats au premier chef, de 1941 à 1944, où il produisit pas moins de 170 articles, au cœur du chaudron, puisque ces analyses devenues dès cette époque froides et détachées de la polémique, n’en coexistent pas moins avec des publicités de la Kriegsmarine, tout en préparant les ouvrages critiques majeurs qui seront publiés plus tard. En déployant ce que fut l’activité d’écriture incessante de Blanchot, Yun Sun Limet s’en prend à l’idée répandue de son culte du silence, le seul silence qui menace étant celui de la littérature. Blanchot se sera donc sorti de son fascisme originel par le haut, par une sorte de sublimation froide reconfigurant la souffrance dans le culte de la haute littérature, attitude marquée par la figure du refus de la facilité, véritable obsession ce grand commentateur des textes des années 1930-40, qui deviendra un modeste et tenace constructeur de ce qu’il contribuera à poser comme la difficile écriture d’après Auschwitz. On appréciera l’analyse que l’auteur fait à la fin de la discussion par Blanchot du mythe d’Orphée comme anti-Narcisse. On touche ici au cœur du discours sur l’altérité, croisé avec une certaine disparition de soi, au cœur de cette complexité qui n’est pas obscurité, portée en-deçà et au-delà de la lumière par cette voix à jamais singulière.

CélineL’Année Céline 2008 (Du Lérot, 2009, 251 p., 38 €). On connaît le principe de cette « revue d’actualité célinienne », qui en est à son dix-neuvième numéro : recenser tout ce qui s’est publié de et sur Céline durant l’année précédente. D’abord, des textes et des lettres de Céline inédits, puis des dédicaces, fragments de lettres, etc. Ensuite, des documents et des études, puis une chronique, recensant aussi bien les ouvrages ou articles sur l’écrivain, que les adaptations, les expositions et l’iconographie. Difficile d’être plus complet. Pour 2008, nous est d’abord offerte la suite et fin des Cahiers de prison (1946) de Céline, puis neuf lettres à Roger Nimier, suivies de lettres à divers. On trouve un peu de tout dans ces Cahiers de prison : des réflexions (« Ajouter la prison à l’exil est un raffinement »), de brèves notations, beaucoup de citations tirées de lectures (Renan, La Rochefoucauld et Voltaire, notamment), des extraits de chansons et, naturellement, de fréquentes invectives contre l’ambassadeur de France au Danemark, Guy Girard de Charbonnières, « présomptueux imbécile », en qui Céline voit son bourreau. Le va-et-vient est constant entre les réflexions de l’écrivain sur son sort, et les citations de tel ou tel, qui lui semblent de nature à le conforter dans sa vision de l’humanité. Tout cela donne à ce texte une allure syncopée, à la fois haletante et obstinée. Les lettres à Nimier montrent toute la sympathie que Céline éprouvait pour ce jeune écrivain qui s’était fait son supporter et pouvait lui être secourable. C’est une aide un peu analogue qu’il attendait de Marcel Aymé, comme le montre une longue lettre à celui-ci. En revanche, dans une lettre à X. du temps de l’Occupation, Céline ne craint pas le paradoxe : « Vous savez parfaitement que Pétain est gaulliste et judéophile convaincu (Demandez à Darquier !) » Gaël Richard étudie en détail un curieux ami de Céline, l’écrivain Francis Vareddes, qui fréquenta les milieux du théâtre et du cinéma (il fut notamment directeur de Ciné-coulisses). Autre ami de Céline, le chanteur Alfred Pizella, dont la figure est restituée à travers des dédicaces de Céline et un dossier de presse. Le docteur Destouches n’est pas oublié ici, car on y republie un petit article inconnu de lui, paru en 1923 dans L’Année pharmaceutique : « Sur une petite thérapeutique des acouphènes par le son et par transmission osseuse ». Après un long article, très technique, de Catherine Rouayrenc, « Remarques sur la dislocation dans Voyage au bout de la nuitet Mort à crédit », on passe à la bibliophilie avec des éditions originales de Céline (dont deux volées à sa veuve et ressurgies dans une récente vente Artcurial) et des portraits de celui-ci par Gen-Paul. Très fournie, la revue critique (volumes, articles, etc.) est, comme d’habitude, l’occasion de se divertir en découvrant certaines extravagances d’écrivains ou de critiques, et aussi des esbroufes, comme ce numéro spécial de la revue Lire annonçant des « inédits » et dont il ressort qu’« il n’est publié rien d’inédit ni de peu connu dans ce fatras destiné à épater on ne sait trop quel public ». Philippe Bordas ne craint pas, de son côté, de faire un parallèle entre Céline et Jarry, tous deux férus de vélo (et de courses de côtes ?) : « Chez Céline, la métaphore de son écriture finale, testamentaire, c’est un vélo. » On le voit, la lecture de L’Année Céline ne déçoit pas et, tout en fournissant quantité de documents et d’informations, n’est pas triste.

Cendrars. Patrice Delbourg, L’Odyssée Cendrars (Écriture, 2010, 240 p., 17,95 €). Il est des écrivains dont la fonction première semble être d’aider à prolonger l’adolescence de lecteurs principalement mâles, un peu anars, plus que légèrement machos, amateurs de jeux de mots et volontiers bourlingueur pour de faux comme pour de vrai. Ainsi en va-t-il de Blaise Cendrars : « Entre les lectures quelque peu pasteurisées des Pieds Nickelés et de Bob Morane, un ours mal léché, bougon, hâbleur, terriblement généreux, souvent gai, pointait sa trogne de vieux légionnaire dans le paysage littéraire de l’après-guerre. » En passant dans son introduction la production éditoriale de la fin des années quarante au vitriol, la jugeant assez fortement compassée, Patrice Delbourg installe son train-train d’hommage à Freddy Sauser, alias Blaise Cendrars, dotant son ouvrage de vingt-six wagons chapitres, autant que de lettres, on l’aura compris, pour traverser l’alphabet (faute de Sibérie), d’Alfa Romeo à Zone, précisant pour que tout soit bien clair de la posture : « Cet opus veut autant régler une vieille dette d’adolescence que dédommager l’indifférence dans laquelle l’ont tenu bon nombre de ses contemporains. » Disparu il y a cinquante ans, l’auteur de Moravagine, roman complexe auquel un chapitre du livre est consacré, avait perdu le bras droit lors de la Première Guerre mondiale. Cela n’en fit pas un être plaintif, mais un homme soucieux d’une vie active qui nous est décrite dans sa relation directe avec une œuvre très personnelle et comme étant marquée à la fois par l’existentialisme, la poésie et une permanente introspection : « Cendras ausculte l’abécédaire de l’éther, le cadastre des nuages, le lotissement de sa voûte intime en quête d’un espace mythique qui ne cessera d’être le mirage de sa vérité intérieure. » L’écrivain d’origine helvétique semble en tout cas devenu aujourd’hui une sorte de lieu de mémoire nostalgique d’un monde en délicate reconstruction où il paraît que, toute contradiction assumée, on rigolait sérieusement, modernisant traditionnellement, écrivant en un langage aussi débraillé que travaillé, buvant pas mal et sans entretenir trop d’espoir du côté des femmes. Cet hommage qui fourmille d’anecdotes et où l’on croise bien d’autres écrivains que Cendrars a croisés ou avec qui Jérôme Solal le compare, semble le confirmer.

Char (1)René Char en son siècle, sous la direction de Didier Alexandre (Classiques Garnier, 2009, 403 p., 58 €). Actes du colloque consacré à Char à la BnF en 2007, « mettant à profit la juste distance d’un centenaire ». Nous ne savons si la distance est si juste que cela, pour apprécier le rôle historique de Char et l’action de l’Histoire sur son œuvre – car c’est le double sujet de ce colloque –, et pensons que l’ajout d’un siècle surnuméraire aidera sans doute la réflexion, avec pour résultat, prédisons-nous, que le bicentenaire ne sera salué par nulle publication, Char ayant fait les frais d’un oubli salutaire et mérité. Mais trêve d’anticipation. Saluons la présentation de cet ouvrage pourvu, chose rare pour des actes, d’un index des noms. Les interventions sont solides, formant un monument un peu trop parfait, sans craquelures, sans critiques. On voit Char édifier son panthéon personnel, critiquer Romantisme et Surréalisme pour mieux les utiliser, tâter des philosophes (Camus, Nietzsche, Héraclite, Heidegger), tenter des formes, dialoguer avec les autres arts, s’engager –mais, ici, les opinions des critiques divergent fortement, saine attitude –, laisser sa trace, enfin, sur les générations qui l’ont suivi. Il y a beaucoup à glaner en termes d’histoire et de réflexions sur les formes et les catégories littéraires, preuve que le sujet importe moins que la méthode.

Char (2). Mireille Sidoine-Audouy, Darwin fera de la mise en scène. Une enfance auprès de René Char. Journal(Éditions du Sextant, 2009, 247 p., 19 €). Pendant dix ans, dans les années 40, René Char vécut avec Marcelle Sidoine, la mère de Mireille Sidoine-Audouy, tenant auprès de cette dernière le rôle de père et l’incitant à tenir un Journal. Ce n’est pas ce Journal que publie aujourd’hui la fille devenue grande, mais une suite de souvenirs surgis à la lecture de ces pages et réécrits sans souci de la chronologie exacte – fragmentaires, à l’image de l’œuvre de Char. « Darwin fera la mise en scène », c’est une phrase codée destinée aux Alliés, que Mireille Sidoine-Audouy devait lire pour une reconstitution des activités résistantes de Céreste filmée par Char. N’y arrivant pas, Char lui écrivit un autre message, « la bibliothèque est en feu ». Tous les aphorismes de l’auteur des Feuillets d’Hypnos ne seraient-ils que des messages militaires ? Radio-Londres a-t-elle diffusé le meilleur de son œuvre ? Nous réservons notre jugement. Les souvenirs de la guerre, de la Résistance, de la passion de Char pour Marcelle sont illustrés par de nombreuses photos et lettres inédites et au charme désuet.

ClaudelPaul Claudel et Le Figaro : lettres de Paul Claudel à Maurice Noël (1937-1955). Édition présentée et annotée par Michel Lioure (Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2010, 147 p., 22 €). Cette correspondance de cent-cinquante lettres ou billets, souvent brefs, de Claudel au directeur du Figaro littéraire n’a pas l’ampleur, ni la richesse d’autres correspondances de cet écrivain. Néanmoins, elle possède un indéniable intérêt, car elle nous montre l’écrivain journaliste très attentif aux détails de sa collaboration. Claudel n’ignore pas, et même s’en flatte, les échos recueillis par ses articles du Figaro littéraire, qui, assure-t-il, lui « valent une nombreuse correspondance, généralement désagréable, mais intéressante ». Aussi tonne-t-il régulièrement contre les coquilles du typographe, ou bien parce qu’on ne lui a pas fait le service du journal… De même, il proteste pour un article non inséré : « À 70 ans on me traite encore comme un débutant », tout en admettant plus loin : « J’ai dans le caractère un côté violent et hargneux. » De pressants billets visent à faire insérer des publicités pour les représentations de ses pièces ou tel livre de lui. En envoyant son Cantique de l’Espérance, il souligne que ce poème « a été accueilli par une assistance de 2000 personnes au Palais des Beaux-Arts [de Bruxelles] avec un véritable enthousiasme ». Certaines lettres, par contre, sont des dérobades, ainsi pour écrire sur Rimbaud, sur sa sœur Camille Claudel, ou bien sur Léon Bloy : « C’est un type que je n’apprécie à aucun degré, ni comme homme, ni comme écrivain. » A côté d’admirations littéraires (Rimbaud, Fombeure, Colette), il proclame son rejet total de Stendhal : « L’émoi produit par les justes sentiments que j’exprime sur Stendhal, le Napoléon des professeurs et la gloire de tous les ratés m’amuse infiniment. Que serait-ce si on connaissait l’opinion que j’ai de nos grands classiques, et en particulier de Corneille ! » Claudel, on le voit, n’abdiquait jamais sa personnalité et le faisait même plus violemment encore à propos de Maurras : « S’il y a un homme pour qui, qu’il s’agisse du caractère ou du talent, j’éprouve un total et complet mépris, c’est bien ce dégoûtant personnage. Charles Maurras, un grand écrivain, ô mon Dieu ! » L’Académie française n’est pas oubliée non plus : « Les académiciens sont en majorité de malhonnêtes gens et je n’ai aucune confiance dans leurs promesses. » De telles aménités donnent à cette correspondance un piquant et une saveur particuliers, et nous proposent un Claudel sans retouches. On savourera aussi les deux lettres (respectivement du 28 avril 1941 et du 27 novembre 1944) par lesquelles le solitaire de Brangues envoyait successivement à Maurice Noël deux poèmes qui, chacun, feront date : Paroles au Maréchal, puis Au Général de Gaulle. Abondantes et précises, les notes de Michel Lioure sont complétées par une bibliographie des articles publiés par Claudel dans Le Figaro et Le Figaro littéraire.

Cocteau. Jean Cocteau, Lettres à Mario Brun journaliste. Préface de Nicole Dubus-Vaillant (Vaillant, 2010, 203 p., 15 €). Les lettres de Cocteau, durant toute sa vie ? Innombrables comme les vagues de la mer – une mer où il y a souvent beaucoup de sable, et, parfois des pépites. Qu’en est-il pour ces soixante-dix-sept lettres au journaliste niçois Mario Brun (1911-1990) ? Échelonnées de 1952 à 1962, et datant donc de la dernière époque de la vie de l’écrivain, elles se réduisent pratiquement toutes à de brefs billets de quelques lignes seulement : demandes de rendez-vous, fautes à corriger dans un texte, remerciements pour un article, etc. Tout cela, il faut l’avouer, ne va pas très loin. Nul doute cependant que Cocteau éprouva une sympathie croissante pour Mario Brun, qui, journaliste àNice-Matin, lui était souvent indispensable sur la Côte d’Azur. Aussi s’emploie-t-il à plaider vigoureusement sa propre cause, à propos de sa chapelle de Villefranche-sur-Mer : « J’ai peine à comprendre que le football, le cyclisme et Lollobrigida aient plus de valeur d’actualité que cette œuvre visitée par dix-sept mille personnes et propre à honorer les Alpes-Maritimes. Quelle époque ! » Il rectifie au passage des erreurs de son correspondant : « Où as-tu pris qu’Apollinaire avait quelque chose à voir avec Parade ? Où as-tu pris que Diaghilev (directeur duBallet Russe) faisait partie de la mise en scène ? Jamais il ne s’est mêlé d’une seule mise en scène. » Et, en plus mondain : « Encore faudrait-il ne pas appeler madame Alec Weisweiller “madame Francine” comme dans les bordels. ». On voit ainsi Cocteau s’affairer, suggérer tel écho pour Nice-Matin, revenir, repartir, bref, donner l’impression flatteuse d’un homme très occupé et très demandé, en pleine activité mondaine. Ajoutons qu’il devait, à son habitude, écrire également, dans le même temps, à d’innombrables correspondants, et qu’il ne s’agissait pas pour lui, dans ces lettres à Mario Brun, de multiplier les confidences ou les considérations littéraires, mais d’être bref et précis. Même si ces lettres de Cocteau me méritaient sans doute guère une publication, ce petit livre est intéressant par les autres documents qu’il contient : un cahier d’illustrations assez fourni, diverses notes et textes, parfois assez longs, de Cocteau adressées à Mario Brun, et trois articles du second sur le premier. Il est vrai que, sans ces ajouts bienvenus, le livre eût été aussi épais qu’un paquet de papier à rouler des cigarettes.

Cosmopolitisme. Nicolas di Méo, Le Cosmopolitisme dans la littérature françaiseDe Paul Bourget à Marguerite Yourcenar (Droz, 2009, 348 p., 48,04 €). Dans la première moitié du xxe siècle, face à un sentiment largement partagé selon lequel le monde était en train de se défaire, le cosmopolitisme se voyait souvent accusé d’être l’une des causes principales de la décadence que connaîtrait la civilisation occidentale par la dilution du national qu’il symbolisait, constituant à la fois un repoussoir et une figure de la décadence. Nicolas Di Méo, dans son étude de l’application de cette véritable angoisse marquant alors les plus beaux esprits dans le monde de la littérature, étudie son incarnation dans des personnages romanesques du premier xxe siècle, des vecteurs d’air du temps que l’on peut qualifier d’authentiquement cosmopolites et dont certains, comme celui de Barnabooth, l’un des pseudonymes de Valery Larbaud, s’affirmant au creux de la contradiction (« je suis un patriote cosmopolite »), pourraient, selon l’auteur, servir d’archétype de la tension à l’œuvre. Mais l’auteur ne se contente pas de produire des exemples  parlants : il interroge leur naissance à travers les facettes de ce qui se joue chez les écrivains, de Claudel à Giraudoux, en passant par Dieu La Rochelle, romanciers marqués par les débats politiques et culturels de leur temps. Les trois parties de l’ouvrage déploient des thèmes pertinents pour cadrer ce paysage : les rapports entre le cosmopolitisme et la notion de décadence ; les liens qui s’établissent entre le patriotisme et les idéologies internationalistes ; la question des projets universalistes. Le propos de Nicolas Di Méo est en effet de montrer la complexité des positions en présence, telles qu’elles se traduisent dans les romans tout au long d’un demi-siècle. Vues sous cet angle, les années 1890-1950 constituent un moment original de l’histoire de la littérature française, qui voit la curiosité pour l’autre se mêler au désir de repenser l’ordre du monde, et la nécessité de défendre une construction identitaire se heurter à l’assimilation prudente et mesurée des influences étrangères, tout cela traçant la spécificité d’une France et d’une littérature idéales, devant échapper à la décadence dont elle se sentent l’une et l’autre menacées. C’est toute la dialectique entre l’identité nationale et une nécessaire ouverture au monde qui est traitée dans l’ouvrage, à travers une foule d’exemples qui pousseront le lecteur à lire ou relire les textes cités. Cette dialectique s’exerce non seulement entre les œuvres, mais également au sein de bien des univers romanesques, la coexistence de convictions nationalistes et de discours cosmopolites se révélant fréquente chez les écrivains qui ne prônent pas le strict repli sur eux-mêmes et s’intéressent aux rapports entre les peuples. Barrès, Morand,  Giraudoux, Larbaud, Drieu La Rochelle, Claudel et Yourcenar, mais aussi d’autres écrivains, font à ce titre l’objet d’un regard acéré et documenté. La qualité de l’index et de la bibliographie agrémente au surplus la lecture de cet essai qui réussit le pari, annoncé en introduction, d’utiliser la littérature comme outil majeur de l’histoire des mentalités, en l’occurrence d’un nationalisme de droite ou de gauche qui, marqué par la crainte du métissage, ne baissera pavillon qu’au début des années 1950.

Critique d’art. Richard Leeman, Le Critique d’art, l’art et l’histoire : de Michel Ragon à Jean Clair (Presses universitaires de Rennes, 2010, 280 p., 18 €). L’ouvrage de Richard Leeman vaut d’être lu pour ce que le lecteur apprendra sur ceux qui firent l’histoire de l’art contemporain des années 1950 aux années 1970. Si Jean Clair, Michel Ragon ou Pierre Restany sont des figures encore familières de la critique d’art et de l’amateur, qu’en est-il aujourd’hui de Raymond Cogniat, Bernard Dorival, Jean Cassou, François Mathey ou encore Jacques Lassaigne et Nello Ponente ? L’intérêt méthodologique de cette étude est remarquable par la rigueur avec laquelle sont exploités les outils de l’analyse linguistique pour rendre compte de la spécificité des stratégies discursives à l’œuvre dans les textes analysés. Le résultat est d’autant plus intéressant que nombre des textes sur lesquels Richard Leeman s’est penché, particulièrement ceux des années 1950, souffrent de développer un « discours où rien n’est dit, ni démontré, où tout va de soi, un discours articulé par le sentimentalisme, le spiritualisme et l’anti-intellectualisme ». Richard Leeman traque la figure de rhétorique qui révèlera, par-devers son caractère apparemment creux, un telosparticulier de l’histoire. Il fait montre de finesse dans l’utilisation de sources difficiles à manipuler : comment comparer des tables des matières ? Comment comparer des textes qui semblent souvent n’être que des énumérations de noms ? Que peuvent révéler les formulations des titres de chapitres ? Que conclure du nombre et de la nature des illustrations présentes dans un catalogue d’exposition ou un essai ? Le propos de l’auteur s’appuie sur un travail de re-contextualisation de ses sources. Les conditions dans lesquelles chacun des textes analysés a été écrit, publié, reçu, sont mises en perspective, tant sur le plan national que sur le plan international. L’utilisation d’archives inédites, comme celles de Pierre Restany, est un des points forts du livre. Richard Leeman s’intéresse à la façon dont s’est écrite l’histoire de l’art moderne après la Seconde Guerre mondiale. Il synthétise les thèmes développés par la génération d’historiens de l’entre-deux-guerres et trace ainsi les contours d’une modernité dite aujourd’hui classique (l’art moderne est pensé comme une rupture avec ce qui précède, l’abandon du sujet face aux préoccupations formelles, l’art perçu comme le champ d’expression de la subjectivé pure de l’artiste, etc.). Il montre que cette historiographie naissante ne peut être analysée sans mettre en parallèle les textes dont la visée est rétrospective (les panoramas et anthologies de l’art moderne) avec les textes dont la visée et au contraire prospective (la critique d’art par opposition à l’histoire de l’art). L’auteur analyse, ce faisant, comment s’est imposée progressivement, sur le plan international, une périodisation de l’art de la seconde moitié du xxe siècle, qui reflète des enjeux idéologiques et non simplement esthétiques. Cette périodisation, qui commande encore l’organisation de la plupart des ouvrages généraux consacrés à cette période, s’articule autour de deux limites chronologiques : « après 1945 » et « après 1960 ». La première, par exemple, a permis, en Allemagne, de faire table rase de la période de la guerre. Mais, parallèlement, l’entreprise conquérante de la critique d’art américaine de l’après-guerre a conduit du coup, dans la décennie suivante, à accentuer les effets de cette attitude et à mésestimer de façon durable les liens entre l’art des années 1940 et celui des années 1950. La seconde limite (« après 1960 ») est surtout approchée à partir de textes français et américains. Les textes français sont le fait d’une nouvelle génération de critiques issus de 1968, qui ne peuvent plus ignorer l’internationalisation de l’art. Certes, ils rompent avec les stéréotypes nationalistes et chauvins qui embarrassaient le discours de la critique d’art en France, mais l’effet majeur de leur attitude est d’instaurer « un nouveau paradigme esthétique, principalement incarné par Marcel Duchamp », au détriment des tendances réalistes ou expressionnistes favorisées par le discours de la génération précédente. À la suite de l’auteur, il faut souhaiter que ce travail permette de reconsidérer, d’une façon peut-être plus objective, les enjeux théoriques de l’art de la fin du xxe siècle et les hiérarchies de valeurs communément acceptées aujourd’hui.

Dada, Surréalisme. Georges Sebbag, Memorabilia, constellations inaperçues, Dada et le Surréalisme 1916-1970(Éditions Cercle d’art, 2009, 406 p., 40 €). Georges Sebbag, né en 1942, a fait partie du dernier carré surréaliste (il a rencontré en 1964 André Breton, qui est mort deux ans plus tard). Cet ouvrage, publié avec un soin auquel ne nous ont pas habitué les Édtions Cercle d’art, est une déambulation dans une collection privée (Hérold) de deux cents œuvres de quatre-vingt dix artistes. L’auteur place sa rêverie sous l’auspice des Memorabilia du savant et théosophe suédois Emmanuel Swedenborg, cher à Nerval, à Rimbaud et, semble-t-il aussi, à Breton, tout en lui donnant un titre qui affirme une fois de plus la sempiternelle articulation Dada-Surréalisme, alors qu’il y a plutôt, on commence à s’en apercevoir, solution de continuité entre ces deux moments, surtout dans le domaine pictural. D’où vient alors que cet ensemble où se côtoient le pire (Ljuba) et le meilleur (Arp, Hannah Höch, Chirico, Wols, Richter, Picabia) se regarde avec plaisir et enseignement ? D’abord en raison du texte sensible, attentif et intelligent de Georges Sebbag, ensuite parce que, contre toute attente, entre le meilleur et le pire, on « découvre » ici des œuvres, de toute évidence bien choisies, de seconds couteaux qui méritent peut-être une attention plus indulgente. Cette collection est-elle un collage ? s’interroge l’auteur. Oui, sans doute, et même un contexte favorable pour Stanley William Heather, Wifredo Lam, Camille Bryen. Si l’on n’aime pas Sima ou Masson, Dorothea Tanning ou Alice Rahon-Paalen, force est de reconnaître que ceux que l’on découvre ici sont à sauver. Oscar Dominguez aussi tient presque la route. Jorge Camacho séduit. Charchoune se confirme anecdotique, sans importance, mais il est intéressant de revoir des exemples de son cubisme ornemental ou ce que peignait Papazoff. Deux beaux Malkine, que l’on connaît si mal. Un Alechinsky vif et frais de 1966. D’admirables Michaux et Klee. Pourtant, cette collection compte trop d’œuvres définitivement non convaincantes, qui tournent à la caricature du Surréalisme (Valentine Hugo, Jane Graverol, Félix Labisse, Mimi Parent, Jacques Hérold, Iaroslav Serpan, Pierre Roy), comme les collages laborieux de Mesens ou Aube Elléouët, la fille de Breton. Parmi les bonnes surprises, les détournements d’Alberto Gironella et quelques artistes qui relèvent de « l’art brut », Gabritchevsky ou Schröder-Sonnenstern. Déjà datée au moment où les avant-gardes développaient des procédures créatrices inédites, la peinture surréaliste a en outre mal vieilli. Il n’est donc guère surprenant que la partie consacrée aux photogrammes dadas de Man Ray, Raoul Hausmann, Christian Schad et, dans une moindre mesure, Tabard, soit la plus envoûtante. Cette collection constitue un témoignage de ce que fut, à un moment donné, l’appréhension des productions surréalistes, jusque dans leurs faiblesses les plus flagrantes, cependant qu’en toute objectivité on tire un bel enseignement à observer ce qui s’est peint et acheté avant que la postérité – dont Duchamp soulignait le caractère incontournable – n’avalise quelques artistes indiscutables.

 

Dandysme. Karin Becker, Le Dandysme littéraire en France au xixe siècle (Paradigme, 2010, 186 p., 19 €). Il y avait – il y a d’ailleurs toujours – le Carassus, c’est-à-dire l’ouvrage Le Mythe du dandy publié par Émilien Carassus en 1971 : référence obligée pour qui souhaitait s’immerger dans l’univers du dandysme et y trouver des repères sûrs, clairement établis. Puis vint le temps de Roger Kempf et de son essai Dandies. Baudelaire et Cie(1977), qui mettait l’accent sur l’« intempestif » et voyait dans le dandy un « collage d’humeurs et de positions ». Karin Becker, qui enseigne à l’Université de Münster, centre son approche sur le « dandysme littéraire », s’inscrivant ainsi dans le sillage de Barbey d’Aurevilly, qui, le premier parle du « Dandysme en littérature », et de Baudelaire soucieux de cerner le « Dandysme dans les lettres ». Le propos est donc double, puisqu’il s’agit de rabattre un ensemble de données éthiques et de principes axiologiques – relevant de l’étude sociale des comportements individuels – sur le champ de la littérature conçue comme un système complexe de signes et de représentations, un ensemble de discursivités. L’intérêt de cet essai, qui suit une méthode à la fois progressive et démonstrative, est d’articuler le dandysme mondain, que la figure quasi mythique d’un Brummell suffit à incarner, avec un dandysme constitutif d’une classe et érigé d’une certaine façon en signe d’appartenance. S’ingéniant à se démarquer de l’« uniforme » bourgeois, les écrivains romantiques vont sacrifier au culte de la différence. La stratégie est donc démarcative autant que distinctive, comme on peut l’observer chez Chateaubriand ou Musset. Il s’agit en fait d’une tentative de restauration d’une élite spirituelle : seul le rétablissement d’une compagnie glorieuse de l’intelligence peut guérir contre les assauts dégradants de la prose du monde. Comme le dit l’auteur, Chateaubriand, puis Stendhal, ont cherché à « intérioriser » le dandysme, à en faire moins une attitude, une pose, qu’une exigence morale. Renversement que Baudelaire fera sien et dont on peut relever, dans la seconde moitié du siècle, jusqu’à Huysmans ou Mallarmé, les prolongements et les inflexions. Telle est la ligne de force qui ordonne la présente étude : de l’édification du modèle, de son intériorisation intellectuelle et littéraire, à sa déconstruction critique et ironique par Proust dans La Recherche, Karin Becker retrace l’historicité d’un discours et les conditions d’intelligibilité d’une réclamation éthique, politique et poétique. Car l’histoire du dandysme est aussi, dès lors qu’on épouse le point de vue de l’auteur, l’histoire d’une aristocratie de l’esprit qui résiste aux valeurs du présent. On est globalement convaincu par la démonstration de l’auteur, qui sait allier aux propositions d’ordre général les analyses de textes et de documents. On s’interroge seulement sur un point : à rattacher ainsi la posture dandy aux enjeux irréductibles de la création littéraire, ne risque-t-on pas de diluer une notion dont la persistance idéologique ne s’explique que par rapport aux pratiques et usages de l’Ancien Régime et dont le caractère réactionnel et réactionnaire s’éclaire dans bien des cas des braises à demi-éteintes de la mélancolie ?

Debord. Bessompierre, L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère (Les Fondeurs de briques, 2010, 108 p., 15 €). Des révélations ponctuent ce petit volume : « Dans le courant du mois d’octobre 1994, levé tôt vers 4 heures du matin, je fis une lettre adressée à Alice et Guy que je n’avais plus revus depuis mon départ d’Arles. Je ne sais pour quelle raison je n’ai pas envoyé cette lettre qui a disparu depuis » (on comprend qu’il faut y voir un signe prémonitoire de la mort de Debord). Au lieu de donner simplement le témoignage de ses relations avec un personnage remarquable, Bessompierre tente d’être profond et se laisse même aller à pasticher Lautréamont, ce qui, disons-le, ne marche pas. L’ensemble est donc peu intéressant, sauf pour les fanatiques de Debord, qui y trouveront quelques photographies assez floues.

DédicacesEnvois et dédicaces, édité par Gérard Farasse (Presses universitaires du Septentrion, 2010, 160 p., 18 €). Il s’agit là, « pour l’essentiel », des actes d’un colloque organisé à l’Université du Littoral-Côte d’Opale en 2008, sous le titre Dédicaces. Partant de l’ambiguïté du mot (quand dédier et dédicacer constituent deux actions nettement distinctes), Gérard Genette déjà, dans Seuils (1987), étudiait successivement la dédicace d’œuvre et la dédicace d’exemplaire (ou envoi). Un autre Gérard y joint ici, sans trop appuyer, l’ex-dono, expression qui s’applique à tout envoi manuscrit mais qu’il réserve doctoralement « aux ouvrages offerts par qui n’y a aucune part ». On croyait la littérature intransitive, mais c’était sans compter avec ces seuils-là : la dédicace, comme l’envoi – tel Cyrano à la fin de l’envoi –, touche. L’ambition d’« une réflexion sur le don du livre » ne peut, sous de tels patronages, que forcer la sympathie. Pourtant, la perspective cavalière déçoit quelque peu, qui, par endroits, avoisine la voltige, sinon le papillonnage. D’où tient-on, par exemple, que les Dédicaces de Verlaine comptent 113 pièces dès 1890 ? Ce chiffre est celui de la seconde édition, parue quatre ans plus tard : la première, elle, en compte seulement 41 ! Ce n’est qu’un détail, mais il semble qu’on gagne à recentrer sa réflexion sur un auteur – qu’il soit l’envoyeur ou le dédicataire importe peu – ou bien à la situer dans le cadre d’une approche de type générique. Ainsi Natacha Levet étudie-t-elle cet élément du paratexte dans certains romans dits quelquefois paralittéraires. Les dédicaces n’ont pas la même fonction dans le polar et dans la science-fiction : alors qu’elles cherchent ici l’effet poétique, elles affirment là davantage diverses formes de solidarité entre auteurs. Leur développement dans ces genres du roman pourrait du reste montrer qu’ils gagnent en légitimité. Côté auteurs, sous le titre du Paradoxe de l’archer, François Berquin consacre une belle étude à Baudelaire. Les dédicaces du poète – pour beaucoup d’entre elles littéralement « impertinentes » – peuvent être lues comme dénonciation de la sociabilité en littérature. Loin pourtant de clignoter en circuit clos, elles ne cessent d’éclairer tel ou tel aspect de l’œuvre. Et si l’on veut une preuve extérieure à ce livre de l’intérêt des approches qu’il promeut, il n’est que d’ouvrir le deuxième numéro desCahiers Jean Tardieu, qui vient de paraître, et où Jean-Yves Debreuille épluche les dédicaces d’exemplaire faites au poète de La Première Personne du singulier. Non, la littérature n’est pas intransitive : s’il paraît avéré qu’on n’écrit jamais seul, qu’est-ce qui nous interdit d’imaginer le cas extrême d’une œuvre qui, se nourrissant des envois manuscrits à son auteur, évoluerait selon ?

Desbordes-Valmore. Marc Bertrand, Une femme à l’écoute de son temps : Marceline Desbordes-Valmore (André Éditeur, 2010, 141 p., 14 €). Réputée écrivain spécialisé pour un public de fillettes, Marceline Desbordes-Valmore a tiré de son existence malheureuse et voyageuse une part de son univers poétique et romantique qu’elle a dédiée à la défense du monde des réprouvés. Cette petite partie de son œuvre étant considérée comme par trop négligée par rapport à la poésie aimable et sans grande conséquence, Marc Bertrand s’attache à l’étudier et surtout à présenter de larges extraits de textes peu disponibles. C’est donc sur les 10 % politiques d’un ensemble aujourd’hui bien oublié que se penche l’auteur, sans nous convaincre pour autant que ces textes qu’il adore puissent encore soulever autre chose qu’un intérêt historique, doublé d’un pâle sourire compassionnel. Il installe sa poétesse, et à juste titre, dans une sorte de christianisme social pré-quarante-huitard. Celle que Christine Planté a appelée « la petite sœur de Balzac », tandis qu’elle était moins aimablement surnommée par d’autres « Notre-Dame des pleurs » oscille en effet souvent entre l’élégie et la prière, dans une écriture non exempte de sensiblerie, la poétesse s’interrogeant parfois sur son efficacité : « Mon Dieu ! S’il ne faut plus ni parler, ni se taire, la pensée innocente aura l’air d’un remords. » Marc Bertrand, qui s’était déjà intéressé au regard positif porté par Aragon sur celle à qui l’on semble devoir, nonobstant de tels alexandrins, l’invention du vers à onze pieds, a construit ce petit livre comme une sorte de procès en tardive béatification de la camarade Marceline.

 

DessinLe Dessin de presse à l’époque impressionniste, 1863-1908 : de Daumier à Toulouse-Lautrec (Democratic Books, 2010, 168 p., 29,95 €). De bien belles images, mais l’on se pose plusieurs questions. Pourquoi avoir choisi de couper systématiquement les œuvres reproduites pour ne livrer que des détails qui en détruisent la construction ? Pourquoi avoir choisi un format allongé, certes original, mais complètement impropre à la mise en page d’images ? Pourquoi surfer sur la mode de l’Impressionnisme dans le titre, quand les dessins publiés couvrent toute la presse de l’époque, s’attachant particulièrement aux caricaturistes et aux affichistes qui n’avaient rien d’impressionnistes, comme Vallotton ou Toulouse-Lautrec ? Pourquoi s’affirmer « Democratic » quand on vend ses livres près de trente euros, ce qui doit couvrir amplement les frais de reproduction et certainement les droits d’auteurs des rédacteurs du texte, presque inexistant ? La passion du lucre dévorerait-elle les éditeurs ?

Dolent. Pierre Pinchon, Jean Dolent, 1835-1909 : écrivain, critique d’art et collectionneur (Presses universitaires de Rennes, 2010, 288 p., 18 €). Issu d’une thèse soutenue en 2007, ce livre est consacré à Jean Dolent, de son vrai nom Charles-Étienne Fournier : un sujet difficile à traiter en raison de la personnalité de cet auteur, de son œuvre plutôt mince et d’une documentation laissant à désirer. Pourtant, l’influence de Jean Dolent a été primordiale dans un cercle restreint d’amis. Pierre Pinchon a récolté diverses correspondances, et son travail montre tout ce que l’on peut découvrir en dépouillant la presse. Signalons-lui toutefois deux erreurs : Henriette Maréchal a été jouée en 1865 ; il y a confusion au sujet de Guillaume Régamey : Félix et Frédéric n’étaient pas ses fils, mais ses frères cadets (leur père, qui vécut de 1814 à 1878, était aussi prénommé Guillaume). L’oncle paternel de Dolent eut une grande influence sur le jeune homme, fils et petit-fils d’ouvriers. Cet oncle, seul membre de la famille à avoir réussi dans les affaires, était également un artiste amateur, qui débuta au Salon de 1872. À l’instar de son oncle, Dolent, « amateur de petites ressources » (il n’était qu’un modeste employé de banque), devint collectionneur. En 1877, il possédait une soixantaine de pièces, décrites dans Le Livre d’art des Femmes : peinture, sculpture. Auparavant, il avait publié un Petit Manuel d’art à l’usage des ignorants. En 1888 parut son livre le plus important, Amoureux d’art, lequel, pour citer Charles Morice, « date et consacre la rencontre » d’Eugène Carrière avec son grand ami Dolent. Carrière y reproduit à l’eau-forte sa toile L’Allaitement. Bracquemond fit plusieurs portraits de Dolent, dont un avec sa fille Jeanne. En 1890, Dolent put accrocher un chef-d’œuvre aux cimaises de la Villa Ottoz de Belleville : le portrait de Verlaine, acquis directement du poète. Rodin, Gauguin, Puvis de Chavannes et Redon déjeunèrent à sa table. Son salon, à l’écart de Paris, prit de plus en plus d’importance (la liste des habitués est impressionnante). L’influence quasi occulte de Dolent était due à sa présidence (1884-1896) de ce dîner des « Têtes de Bois » dont il avait été membre fondateur. Toutefois, il ne faut pas oublier qu’il avait été journaliste dès sa jeunesse : sa collaboration au Journal des artistes fut pour beaucoup dans sa réussite dans la littérature d’art. Pierre Pinchon a cependant raison de parler de « reconversion », car Dolent avait débuté comme écrivain. Son premier livre, Une volée de merles (1862), regroupait une série de portraits contemporains (Sainte-Beuve, Alphonse Karr, Berlioz, Sarcey, Gautier, etc.) et une suite de lettres. Quatre ans plus tard, ce fut Le Roman de la chair, puisL’Insoumis (1871), et un volume politique intitulé Avant le déluge. Malgré ce bagage, la Société des Gens de Lettres refusa de l’admettre en ses rangs en 1872. Grosse déception, donc. Dix ans de travail perdus. Il ne lui restait que la dure tâche de pénétrer dans le monde d’art. En dépit de son anticonformisme, de son désordre voulu et de son goût immodéré pour les aphorismes, sa manière de faire appel à l’imagination de ses lecteurs emporta la victoire. Le Mallarmé de Belleville répondit à l’enquête de Jules Huret : « Vivre sans bruit console de vivre sans gloire. » Dolent n’a sans doute pas prévu qu’il aurait un jour sa rue, laquelle, inspirée par son pseudonyme lacrymal, longe la prison de la Santé (en 2000, Nathalie Kuperman intitula son roman La Rue Jean-Dolent).

Duras. Françoise Barbé-Petit, Marguerite Duras au risque de la philosophie (Kimé, 2010, 210 p., 21 €). Duras, qui aimait brouiller les cartes, affirmait : « J’ai oublié à peu près toutes mes lectures », tout en avouant ne jamais avoir été seule dans l’écriture de ses textes. Qui est alors cet autre par qui, ou avec qui, Duras écrit ? Que lui reste-t-il de ses lectures de Diderot, Pascal, Kierkegaard ou Rousseau ? Françoise Barbé-Petit se risque à renouer le lien existant entre l’héritage philosophique de l’écrivaine et son œuvre romanesque, alors même que le refus de Duras de l’intellectualisme, des maîtres à penser et des théories philosophiques réfute a priori la possibilité d’un tel dialogue. À l’image de la démarche de Duras, du côté de l’irrationnel plus que de la maîtrise et de la cohérence, Lol V. Stein, personnage qui lui était si cher, précède le temps de la réflexion, mais dispose du privilège d’un « savoir insu », d’une connaissance non médiatisée, non établie et non vérifiée. Saisir ce qui surgit ou ressurgit après avoir été oublié, donc sans la médiation avérée d’une résonance intellectuelle délibérément construite, telle semble être la quête de cet ouvrage ambitieux, à la hauteur de son projet. Son mérite, c’est d’être allé chercher des influences qui n’étaient pas en pleine visibilité ou intégrées au patrimoine précieux de la littérature et de la philosophie – tels Pascal, Rousseau, en abordant des philosophes plus contemporains comme Lévinas, que Duras n’a jamais mentionné, ou Judith Butler, qui partage avec elle une même conception du désir et du deuil, et un même « trouble dans le genre ». Le choix chronologique et méthodique de Françoise Barbé-Petit, construisant un pont entre le XVIIe siècle et aujourd’hui, et arrêtant la réflexion sur chacune des grandes figures intellectuelles, permet malgré tout au lecteur de saisir des points de convergence entre des auteurs d’époques différentes. Cette manière de penser la pluralité des influences recentre et légitime l’entreprise littéraire de Duras, qui ne pouvait qu’avoir des affinités profondes avec certains penseurs ou écrivains de l’angoisse. Un certain type de savoir s’exerce bel et bien dans ses romans : dans une logique de la fulgurance ou du ravissement, une intuition opère au cœur de l’expérience singulière des personnages, celle qui fait le fondement de toute philosophie, le « scandale de la négativité » : chaque livre est fait de « l’amour qui devient désamour, de la proximité qui devient éloignement, de la mémoire qui devient oubli et du savoir qui se déconstruit ». Chacun des thèmes en appelle manifestement à l’altérité philosophique : si « l’homme cogne contre sa définition », selon l’expression de Duras, il ne peut que se reconnaître dans les interrogations pascaliennes ou kierkegaardiennes, et rejoindre l’autre ou le grand Autre, malgré lui, pour lutter contre la perte et l’absence. La démarche invite à exposer d’autres œuvres romanesques du xxe siècle « au risque de la philosophie ».

Éluard. Paul Éluard, Lettres inédites à Maria Sukupova (1934-1938). Édition établie et présentée par P. Kemény (Népi Himzéseink, Budapest, 2010, 137 p., 23 €). Polygame en règle, Éluard, tout en célébrant lyriquement tour à tour Gala et Nusch, eut d’innombrables liaisons. En voici une nouvelle preuve, une correspondance amoureuse inédite adressée à une Hongroise d’origine tchèque, qu’il avait connue à Paris en 1934 mais qui semble être restée inconnue de tous ses biographes. Maria Sukupova (1910-1982) exerçait dans son pays la profession toute alchimique de brodeuse en fil d’or, ce qui ne pouvait que retenir le poète. Elle conservera toute sa vie la trentaine de lettres et cartes postales qu’elle en reçut, ainsi que divers livres de celui-ci dédicacés. Toutefois, lorsqu’elle se maria en 1938, elle lui demandera de brûler les lettres qu’elle lui avait adressées poste restante, ce qui semble avoir été fait. Petit-neveu de la correspondante d’Éluard, P. Kemény prend bien des précautions pour nous parler des relations de sa grand-tante avec l’auteur de Capitale de la douleur. De son introduction un peu diffuse et entortillée, il ressort cependant que cette correspondance suivit une brève flambée charnelle à Paris en 1934, et qu’Éluard chercha obstinément ensuite à y faire revenir la belle Hongroise, dont le souvenir le hantait : « Souviens-toi du Quai aux Fleurs. Mais tu n’as pas bien connu Paris, c’est vrai… Nous irons voir Picasso… » Les lettres se font de plus en plus ardentes, peut-être parce que le poète s’était rendu compte que Maria Sukupova, qui avait à faire face à des difficultés économiques croissantes, ne reviendrait pas. Une longue missive, assez plaintive, vise à répondre à des reproches, notamment à propos de Toyen. D’autres lettres contiennent des poèmes, dont certains semblent inédits : ils n’ajoutent rien à la couronne poétique d’Éluard, sauf peut-être un, qui chante en une longue litanie les seins de la brodeuse. Les généticiens y trouveront de leur côté du grain à moudre, avec des versions différentes, et parfois plus explicites, de poèmes qui seront recueillis, mais modifiés, dans Cours naturel (dans ses notes, P. Kemény relève minutieusement toutes ces variantes). La politique se glisse aussi dans ces lettres : le nazisme, la guerre civile espagnole, etc. De Prague, en 1935, Éluard confie ses sombres pressentiments sur l’avenir de cette ville, où il séjourne alors avec Breton et où il aurait tant voulu retrouver Maria Sukupova. Plus gaies sont les cartes postales 1900 qu’il lui adresse d’Angleterre (reproduites ici en couleurs), mais toutes ses sollicitations demeurèrent vaines : Éluard ne reverra jamais sa correspondante, laquelle réussira à échapper à la tourmente mondiale en se réfugiant avec son mari aux États-Unis, et ne reviendra en Hongrie qu’en 1969. Ces lettres sont belles, mais on ne peut se défaire de l’impression que, pour le poète, il s’agissait surtout, en cultivant cet « amour de loin », de se livrer à des exercices de style. P. Kemény a sans doute raison de voir, dans certains passages de ces lettres, une réminiscence presque textuelle du long poème en prose naguère inspiré par Gala, Nuits partagées (soit dit en passant, ce livre prétendu hongrois, mais entièrement en français, semble bien avoir été imprimé en France, et sans doute les mentions de lieu et d’édition sont-elles destinées à égarer les ayants droit du doux poète. Un traducteur nous a assuré que, en hongrois, Népi Himzéseink signifie Quelques Broderies : ce serait alors un amusant clin d’œil aux initiés). En frontispice, une photographie représentant Maria Sukupova vers l’époque de sa rencontre avec Éluard. Cigarette à la main, dardant vers le photographe l’ovale d’un visage fuselé où brillent deux admirables yeux noirs : qui aurait pu lui résister ?

Épistolaire. Jelena Jovicic, L’Intime épistolaire (1850-1900) (Cambridge Scholars Publishing, 2010, 200 p., s.p.m.). Que ceux que rebutent les travaux de Derrida, Deleuze, Bourdieu ou tout ce qui touche de près ou de loin auxcultural studies passent leur chemin. La thèse de Jelena Jovicic s’inscrit dans leur droite ligne – mais son objet, « l’intime épistolaire », lui confère un plaisir de lecture que lui disputent, parfois seulement, certaines obscurités théoriques. Notre époque étant ce qu’elle est, toute dévolue au culte de l’individu, il n’est guère étonnant de constater qu’après le Journal intime et l’autobiographie, la correspondance suscite de plus en plus l’intérêt des chercheurs – et des lecteurs (car l’édition s’en est mêlée aussi, qui a multiplié depuis une trentaine d’années, l’édition de correspondances privées). Sous-titrée « genre et pratique culturelle », la thèse de Jelena Jovicic analyse cet « envers de la fiction » d’un point de vue textuel – envisageant l’épistolaire comme un genre littéraire et tentant de le caractériser – et d’un point de vue culturel – définissant ces correspondances privées comme un « phénomène culturel » qui fait ressortir la « micropolitique des rapports de force » et devient, comme tel, « le locus privilégié d’analyses culturelles et idéologiques dans le cadre d’une existence intime et quotidienne ». Le corpus élu est composé d’écrivains épistoliers de la seconde moitié du xixe siècle (Zola, Baudelaire, Maupassant, Flaubert, Daudet, Edmond de Goncourt, Bashkirtseff et Eberhard, voire Sand, souvent citée, même si elle ne fait pas l’objet des développements les plus nourris), la période 1850-1900 ayant connu un grand développement de la correspondance postale, non plus réservée à une élite cultivée, voire aristocratique. Contribution à la théorie du texte épistolaire autant qu’à l’élaboration d’une « technologie de soi » (comme geste culturel), le livre de Jelena Jovicic déplace sans cesse les catégories du textuel et du culturel, de l’historique et du théorique, du privé et du public, et suggère un enjeu plus large : illustrer comment la lettre moderne « médiatise et défie les investigations extra-littéraires » et comment, par ailleurs, les pratiques culturelles se lisent dans les textes épistolaires. Ultime horizon : à partir de la pratique épistolaire croisée avec l’étude du Journal intime, des usages romanesques des formes intimes (le roman par lettres) et des manuels épistolaires très en vogue alors, constituer une archéologie de l’intimité épistolaire au xixe siècle. Vaste programme, on le voit.

Exode. Marguerite Bloch, Sur les routes avec le peuple de France 12 juin-29 juin 1940 (Claire Paulhan, 2010, 190 p., 24 €). Marguerite Bloch est la femme de Jean-Richard Bloch et la sœur d’André Maurois. En juillet 1940, elle écrit à chaud le récit de son exode, texte que, dans un geste d’humanité compatissante, elle signe sobrement « Une Française ». Le 12 juin 1940, elle a fui, comme des millions d’autres, l’avance allemande pour tenter de rejoindre son mari dans les environs de Poitiers, où la famille possède une maison. Elle est accompagnée de sa fille Marianne, enceinte de quelques semaines, et de quelques amis. Parmi eux se trouve Frans Masereel, peintre flamand dont les planches illustrent, avec une belle âpreté, les péripéties de cette équipée dramatique et souvent bouleversante. Au départ, malgré les marches harassantes, malgré les mitraillages et les difficultés du ravitaillement, on se rassure en se disant que les Allemands sont toujours derrière et que viendra nécessairement le temps de la contre-offensive. Mais jour après jour, l’espoir de voir l’armée française se retourner pour faire face à l’ennemi s’amenuise et le sentiment d’une trahison se fait jour : le mythe d’une armée sous-équipée à qui l’on n’aurait jamais donné l’occasion de se battre naît ainsi dans la stupeur d’une débâcle inattendue qui a rendu la France hagarde. La révolte semble boursoufler d’autant plus ce récit que l’auteur y voit une répétition des trahisons de la guerre d’Espagne, dont le peuple fut la première victime. Animée par l’amour des gens pris dans le tourbillon de l’histoire et galvanisée par l’énergie qu’elle a pu déployer pour protéger les siens, Marguerite Bloch laisse transparaître le portrait d’une belle âme, généreuse et bien trempée. Son témoignage, donné comme à contretemps, méritait les soins affectueux dont ont su l’entourer l’éditrice et ses collaborateurs pour lui fabriquer l’écrin qu’il réclamait, depuis soixante-dix ans, du fond de son oubli.

Félibrisme. Philippe Martel, Les Félibres et leur temps : renaissance d’oc et opinion (1850-1914) (Presses universitaires de Bordeaux, 2010, 690 p., 45 €). On peut regretter – comme se sentir soulagé – du fait que les thèses d’État en histoire ont en principe disparu. N’offraient-elles pas les avantages de leurs inconvénients, et réciproquement ? Le travail de Philippe Martel, bien que toiletté, s’inscrit dans ce paradoxe : il présente le traitement maniaque de données pour tenter d’analyser les conditions d’apparition et le développement du Félibrige. Tout est épluché, ses statuts, ses finances, son fonctionnement (la répartition par sexes, par lieux, par ville/campagne, par professions). Chaque ouvrage de Mistral est apprécié laborieusement par la réception qu’il suscite, toutes étiquettes et sensibilités politiques confondues, de telle manière que sont dégagés les clichés qui les produisent. Sans doute le travail est-il parfaitement mené, sans doute est-il exemplaire et désormais parfaitement incontournable, mais est-ce si lisible ? La presse accumulée et systématiquement dépouillée et analysée pour chaque livre, pour chaque événement, pour chaque geste, vient effectivement préciser les préjugés, les enjeux et les tensions qui pèsent sur les félibres et leurs activités et, plus généralement, sur le Midi. Les opinions des uns et des autres sont passées au crible : celles des linguistes et des romanistes, celles des littéraires, celles des historiens et des géographes… afin que toute cette diversité concoure à définir l’exacte position des félibres, ni nationalistes ni régionalistes, mais nationalitaires. Ils sont Français, d’opinion politique variée, et ils restent avant tout attachés à leur culture et, surtout, à leur langue dans ses divers aspects dialectologiques. Au fil des pages perle qu’une autre solution eût probablement dû être pressentie par les politiques : celle du fédéralisme. Elle aurait eu probablement l’avantage de respecter les langues et cultures qui sévissaient sur le sol national. Philippe Martel est aujourd’hui professeur d’occitan à l’Université Paul-Valéry de Montpellier.

Fils prodigueLe Fils prodigue et les siens xxe et xxie siècles, sous la direction de Béatrice Jongy, Yves Chevrel, Véronique Léonard-Roques (Cerf, 2009, 306 p., 24 €). Si la Bible ne fait plus partie des livres de chevets de nos enfants, ses figures n’ont pas fini de hanter la littérature et les arts, comme tente de le montrer ce recueil d’articles qui traque les fils prodigues dans la production contemporaine, du roman à la sculpture en passant par le cinéma ou les séries TV. Oublié au xixe siècle, pourquoi ce personnage redevient-il si prégnant ? Cette histoire semble cacher un modèle culturel important pour les xxe et xxie siècles. Il serait tentant, pour le critique, de crier à l’illusion, arguant que les histoires d’enfants fugueurs n’ont plus rien à voir, aujourd’hui, avec la parabole biblique ; mais les auteurs de cet ouvrage ont pris leurs précautions, et Yves Chevrel livre un scénario-type, issu des Évangiles, que respectent scrupuleusement les productions analysées. Et l’on constate que le destin de cette figure à notre époque est lié à deux autres icônes : Kafka et Rilke, coupables d’avoir métamorphosé le mauvais fils en artiste rebelle au-dessus des lois de la société – il a la cool attitude, et il n’est guère étonnant de le retrouver en Russie et en Belgique, chez Bloy ou chez Claudel, et jusque dans la série Six Feet Under. Béatrice Jongy conclut en montrant qu’il est un fils prodigue en chair et en os, exemple pour les générations qui l’ont suivi : Rimbaud.

France (Anatole). Christian Andrès, Anatole France, Pierre Nozière (1899) et Saint-Valéry-sur-Somme(Publibook.com, 2010, 76 p., 10 €). Christian Andrès n’est pas un spécialiste d’Anatole France : agrégé d’espagnol, il a consacré sa thèse de doctorat d’État à Connaissances et croyances au Siècle d’Or d’après l’œuvre théâtrale de Lope de Vega. Mais il est tombé amoureux de Saint-Valéry-sur-Somme, où France a écrit Pierre Nozière : occasion pour lui de dédier ce (court) volume à une brève présentation-réhabilitation d’Anatole France, qui le mérite et en a plus que besoin, après le purgatoire où l’ont précipité les surréalistes, et en dépit de l’engouement récent d’un Milan Kundera pour sa dimension « humaniste ». Présentation suivie d’une introduction au roman Pierre Nozière et d’une publication annotée du chapitre III dudit roman… où il est beaucoup question de Saint-Valéry-sur-Somme et de son histoire. Une curiosité qui ne manque pas de charme, entre érudition locale et excursus d’un universitaire.

Frank. Martine de Rabaudy, Une saison avec Bernard Frank (Flammarion, 2010, 200 p., 17 €). Bonne ou mauvaise, dans ce volume la littérature s’est toute réfugiée sur la première page où figurent trois épigraphes (citations de Vila-Matas, Marguerite Duras et Nabokov). La suite est un effrayant mélange de facilités journalistiques (titres de chapitres à « clin d’œil » : Du côté de chez Sagan ou Enfin Malraux vint, etc.), de dizaines de citations qui forment au moins la moitié du livre – et un style innommable. Ne nous attardons pas, terminons seulement par une devinette : de quel adjectif qualifier la préface de Bernard Frank à Gatsby le magnifique ? Eh bien, c’est une « étincelante préface ».

Gautier (1)Un aficionado romantique. Écrits taurins méconnus de Théophile Gautier, édition établie par Jean-Louis Marc (Union des Bibliophiles taurins de France, 2010, 94 p., 25 €). Il y a encore beaucoup à découvrir dans l’œuvre considérable de Gautier, et ce volume bienvenu propose une réédition de textes de lui sur les corridas, textes dont certains n’avaient jamais été repris depuis leur publication en journal ou en volume. Pas de doute, Gautier mérite d’être considéré, ainsi que le remarque Jean-Louis Marc dans sa présentation très documentée, comme le meilleur connaisseur français, avec Montherlant et Leiris – Mérimée faisant office de précurseur – des corridas. Outre qu’ils renferment des descriptions précises des corridas proprement dites, avec une bonne connaissance à la fois de la langue espagnole et du langage tauromachique, ses textes sont très évocateurs de leur ambiance, ce qui est important. Les préoccupations plastiques de l’écrivain lui font multiplier les notations sur la préparation du spectacle et sur tous ses aléas, et il le fait en poète : « les éventails palpitaient comme des papillons cherchant à se poser comme des fleurs. » C’est d’abord une évocation des « courses royales à Madrid » en 1846, auxquelles assistèrent, entre autres, Alexandre Dumas et le duc d’Aumale : « À peine y eut-il une douzaine de chevaux éventrés », note placidement Gautier, qui en profite pour remarquer que « les courses de taureaux rendent les plus grands services à l’agriculture et à l’élève [sic] des bestiaux ». Détails comiques, en passant : « Quelques plaisants tendirent des parapluies aux picadores, qui attaquèrent le taureau la lance d’une main et le riflard de l’autre. » À la fin de la corrida, l’écrivain s’en va au Musée du Prado : « Saturé de sang et d’émotions poignantes, nous avions besoin de sensations plus douces et plus idéales ; il nous fallait, pour nous reposer de la brutalité du cirque, la sérénité du musée et la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art. » Velázquez et Zurbarán cèdent ainsi la place à Montes et autres espadas. Auparavant, l’écrivain avait enregistré cette sensation visuelle : « Tout le temps de la course, nous avions été préoccupé d’un détail puéril et bizarre : chaque cadavre de taureau ou de cheval, traîné par des mules, traçait sur le sable une traînée parabolique, partant d’une marque de sang et aboutissant à la porte dumatadero, que nous ne saurions mieux comparer qu’à ces courbes décrites en l’air par le vol des bombes dans les gravures des villes assiégées. » Les autres articles traitent de corridas à Bilbao (1849), à Bayonne (1853, puis 1856) et Vitoria (1864), avec un égal brio, que viennent renforcer, en passant, des impressions de voyage : « Nous respirâmes, en traversant les Landes, cette saine odeur de résine et de bruyère, parfum des solitudes, dont l’amer arôme a un charme infini. » On le voit, il y a, dans ces textes, un grand bonheur d’écriture, Gautier faisant vraiment œuvre d’écrivain en célébrant « le seul vestige des arènes antiques, ce mâle divertissement, ce drame de la vie et de la mort, qui amusait les Romains quand ils étaient maîtres du monde ». L’édition est enrichie d’un glossaire tauromachique, d’une bibliographie et de reproductions de gravures d’époque représentant des toreros célébrés par Gautier. La présentation et les textes de liaison dus à Jean-Louis Marc attestent une grande compétence en la matière. Une publication qu’il faut saluer, en souhaitant longue vie à l’Union des Bibliophiles Taurins de France !

 

 

Gautier (2). Alain Montandon, La Cuisine de Théophile Gautier (Alternatives 2010, 144 p., 12 €). De la tauromachie à la cuisine, la transition serait facile : l’excellente queue de taureau, gloire de la cuisine espagnole, n’en déplaise aux comités anti-corrida. Las, ce plat (à ne pas déguster, toutefois, en plein été, ni avant de prendre le volant) ne figure pas dans ce livre, et Gautier ne semble pas, sauf erreur, en avoir goûté lors de son fameux voyage en Espagne. Mais peu importe : le livre d’Alain Montandon est une réussite, tonique, allègre, érudit sans être pédant, et montrant une parfaite connaissance de son sujet. De plus, il est agréablement réalisé, et la maquette en est attrayante, avec ses petites illustrations espiègles imprimées en bleu. Bravo à l’éditeur, et bravo à l’auteur ! Tout en observant qu’il y a chez Gautier un constant « bonheur de la nourriture », Alain Montandon souligne que Le Capitaine Fracasse est avant tout « le roman de la faim » et que c’est « sur fond de mélancolie » que l’écrivain évoque l’orgie antique et son gigantesque entassement de nourritures rares et sophistiquées. Sur ce dernier point, la leçon d’Une nuit de Cléopâtre ne sera pas perdue : voir les repas dans Salammbô et Aphrodite. Puis l’auteur nous entraîne dans un petit voyage gastronomique, sur les pas de Gautier. Première étape, Paris, où nous voyons celui-ci raffoler presque exclusivement de deux plats qui n’ont rien de bien français : les macaronis et le risotto, dont il devint un excellent spécialiste. Sur ce point, Gautier n’était nullement chauvin, et l’on peut aussi penser que ce n’est pas impunément qu’il avait été l’amant de Marie Mattei, puis d’Ernesta Grisi. Nous le trouvons ensuite en Espagne, où il ne témoigne que mépris pour le gaspacho (sic), dont il dit : « Chez nous, des chiens un peu bien élevés refuseraient de compromettre leur museau dans une pareille mixture. » Seuls, les boissons gelées, les sorbets et les glaces trouvent grâce à ses yeux, et l’on est plutôt surpris de constater qu’il reste totalement insensible à cette suprême gloire de la cuisine espagnole qu’est le poisson grillé. En Russie, ce sont les hors-d’œuvre, zakouskis, etc., qui l’impressionnent ; il les trouve cependant trop abondants et fait la fine bouche devant les délicieux ogourtsy(concombres marinés). Pour lui, la cuisine russe est curieuse ; un point, c’est tout. Moins exotique et plus appétissante est l’italienne, dont les produits ont des couleurs qui enchantent Gautier. Mais, curieusement, de la cuisine italienne, si variée et riche selon les régions, il paraît n’avoir connu que la seule vénitienne, dont il loue fort les zucchette (courgettes farcies) et la soupe aux pidocchi (sorte de moules) ; même remarque pour les vins, Gautier ignorant le Barolo, le Chianti e tutti quanti altri. Quant à la Turquie, il note que « les jouissances culinaires [y] sont rares » et n’en retient guère que les pâtisseries. L’Angleterre ? Ce pays extrêmement civilisé a une cuisine périlleuse, à cause des pickles et des condiments, mais le voyageur exalte sa soupe à la tortue, « héroïque et moelleux potage ». Autant dire que, comme tout bon Français voyageant à l’étranger, notre écrivain est d’abord intrigué, puis passablement déconcerté par les cuisines locales qu’il a l’occasion d’expérimenter, pas toujours de son plein gré. Il est vrai qu’en France même, il affirmait hautement ses préférences et ses dégoûts, n’hésitant pas à traiter les oursins de « dépravations gastronomiques »… Quoi qu’il en soit, on a plaisir à le suivre dans ses considérations culinaires, car c’était aussi un excellent écrivain, souvent piquant, et jamais académique. Il aura communiqué ces vertus à Alain Montandon, qui a eu l’idée d’entrelarder (c’est le mot) son propos par des recettes françaises et étrangères – en transcription modernisée – évoquées par Gautier. C’est inviter les lecteurs et lectrices à mettre la main à la pâte, afin de vérifier s’ils partagent les goûts et dégoûts de notre écrivain (soit dit en passant, il semble bien que, contrairement à ce qu’indique l’auteur, le gazpacho, du moins andalou, ne comporte ni estragon, ni basilic, ni cumin, ni anis). Une notice biographique nous apprend qu’Alain Montandon prépare une biographie de Gautier : on l’attend avec impatience, tant cet opuscule culinaire montre une véritable fréquentation de son modèle, une bonne connaissance de l’œuvre si vaste, et, parfois, une complicité amusée. Au reste, les récentes biographies de Gautier par Anne Ubersfeld puis par Gérard de Senneville nous ont un peu laissé sur notre faim, à tous les sens du terme : fades, parfois lacunaires, un peu académiques, un comble ! À propos d’Académie, Alain Montandon en conte une bien bonne. Au cours d’un repas où Gautier s’employait à convaincre de vieux, très vieux académiciens de voter pour lui, un de ces respectables débris se lança dans un vibrant éloge de Racine et déclama ces vers d’Athalie : « Du temple orné partout de festons magnifiques, / Le peuple saint en foule inondait les portiques ». Et le bon mais imprudent Théo de s’exclamer : « Oh ! les malpropres ! Inonder les portiques… Cela prouve que la police était bien mal faite ! » Suit ce commentaire bien pertinent d’Alain Montandon : « Mais quand on est un bon vivant, peut-on se retenir d’un bon mot ou d’un bon mets ? » Ce petit livre, au prix modique, est un bijou succulent, ce qui est rare. Il doit donc se trouver jour et nuit dans la poche de tout gourmet ou gourmand qui se respecte.

Genet (1). Agnès Vannouvong, Jean Genet, les revers du genre (Presses du réel, 2010, 400 p.,
21 €). Genet au secours du Queer. On savait Genet dérangeant. Nul n’ignore que son œuvre fit scandale. Mais le voici convoqué dans le champ du genre troublé. Agnès Vannouvong est principalement allée chercher dans les mises en scène du théâtre de Genet de quoi alimenter les cas d’inversion et d’indétermination sexuelle sur le mode du revers, qu’en sa manière Rachilde avait illustré il y a un siècle. On lira donc ce travail très documenté comme une ouverture sur un Genet anticipateur d’une lecture qui a du mal à pénétrer en France, les queer studies, lesquelles placent l’œuvre de Genet bien au-delà de la question homosexuelle, qui a déjà été largement commentée. On peut en conclure que le caractère sulfureux des personnages, des situations et de l’écriture de cet artiste ne s’émoussera pas tant que de nouvelles problématiques s’en empareront, à supposer que l’on n’atteigne pas la limite dans ce qui nous est ici proposé, puisque les combinatoires, même à supposer l’existence de trois sexes, se trouvent par la force des choses limitées. Autre limite à souligner, celles d’un effort théorique certes intelligemment mené, mais qui gomme ce qui fait le charme de l’écriture de Genet, son style, qu’on ne saurait réduire à la question du genre, sa densité, son esthétique incomparables, repérables jusque dans l’adaptation qu’en fit Fassbinder au cinéma, cette transcendance textuelle dont parla Genette, qui ne fut et ne sera jamais le féminin de Genet.

Genet (2). Melina Balcazar Moreno, Travailler pour les morts. Politiques de la mémoire dans l’œuvre de Jean Genet (Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, 260 p., 19 €). Desservi par une abominable couverture (un ersatz de Francis Bacon), une thèse sur Genet et la mort, les morts comme moteur d’écriture. Le Condamné à mort est dédié à la mémoire de Maurice Pilorge, Notre-Dame-des-Fleurs à Jean Decarmin, Pompes funèbres « à un jeune mort ». Dans L’Atelier d’Alberto Giacometti, Genet déclare que « l’œuvre d’art n’est pas destinée aux générations enfants » mais « à l’innombrable peuple des morts ». Dans le langage convenu des thèses, Melina Balcázar Moreno suit la piste.

Google. Alain Jacquesson, Google Livres et le futur des bibliothèques numériques (Éditions du Cercle de la Librairie, 2010, 220 p., 36 €). Les livres sur les nouvelles technologies ont un défaut : ils sont plus que périssables. Alain Jacquesson pallie cet écueil en faisant œuvre d’historien, retraçant la genèse du projet Google Books, qui vit la numérisation du patrimoine des bibliothèques prendre une dimension industrielle, avec plusieurs dizaines de millions d’ouvrages numérisés de par le monde. La description du moteur de recherche Google Books est par contre déjà périmée, tout comme la comparaison avec d’autres bibliothèques numériques : Google a dernièrement modifié des points importants de son interface, rajouté des options, et nous ne voyons qu’une partie de ce qui est déjà disponible aux États-Unis. Le dernier chapitre, sur les controverses qui entourent ce projet, est, lui, toujours intéressant et d’actualité. À mettre entre les mains des chercheurs qui pensent encore que rien de bon ne peut être produit avec Internet. 

Gourmont. Remy de Gourmont, Sur Rimbaud. Textes choisis et présentés par Christian Buat (Éditions du Sandre, 2010, 74 p., 12 €). Le titre est évidemment factice, car jamais Gourmont n’aurait réuni ses écrits sur Rimbaud, poète dont il ne goûta jamais réellement l’œuvre – son premier article sur le poète est souvent cité comme sa plus grande erreur de jugement littéraire. L’annotation de Christian Buat est des plus sobres, mais suffisante. Un point discutable, toutefois : il n’est pas du tout établi que Les Étrennes des Orphelins constitue les « premiers vers d’Arthur Rimbaud » que Gourmont, dans une lettre du 5 décembre 1905 à Pierre Dauze, prétend avoir découverts « dans une revue absurde ». La Revue pour tous, où, selon Christian Buat, parurent ces vers, ne pouvait guère être considérée comme une revue « absurde » et surtout le poème était, en 1905, connu de longue date, ayant été recueilli dans l’édition Vanier de 1895 des œuvres poétiques de Rimbaud. Gourmont aurait-il découvert une collection de ceMoniteur où avaient été reproduits les premiers vers du collégien de Charleville ? La réponse se trouve peut-être dans la collection de la revue que dirigeait Dauze. Ou s’agirait-il de Première Soirée, paru dans La Charge en 1870 ?

Groult. Josyane Savigneau, Benoîte Groult, une femme parmi les siennes (Textuel, 2010, Livre et CD, 96 p., 19,90 €). Deux approches de la personnalité de l’auteur d’Ainsi soit-elle : sur le CD, des extraits d’entretiens avec Clémentine Autain enregistrés pour France-Culture ; dans le volume, une série de citations de Benoîte Groult longuement commentées par Josyane Savigneau. Cette dernière, constamment tendue, déplore que notre début de siècle soit en pleine régression quant à la place des femmes, malgré les livres de Simone de Beauvoir et de Nathalie Kosciusko-Morizet. La véhémence du commentaire tend malheureusement à déséquilibrer l’échange (ou à en souligner le caractère artificiel), le ton de Benoîte Groult étant plus calme et plus distancié.

Guilloux. Sylvie Golvet, Louis Guilloux. Devenir romancier (Presses universitaires de Rennes, 2010, 307 p., 18 €). Depuis les travaux de Yannick Pelletier et le livre d’Henri Godard (Louis Guilloux, romancier de la condition humaine, 1999), l’auteur du Jeu de patience connaît une nouvelle actualité dans la critique. L’activité de l’association de ses Amis et l’utilisation des archives de l’écrivain déposées à la Bibliothèque municipale de Saint-Brieuc offrent une documentation inédite. Le colloque qui lui a été consacré à Cerisy en septembre 2010 a ouvert ce que l’on pourrait appeler « l’atelier de l’écrivain », à travers sa correspondance, ses cahiers de notes et ses écrits intimes. La version publiée de la thèse de Sylvie Golvet participe à ce renouveau. Elle balise les débuts du parcours littéraire d’un fils de cordonnier socialiste. On voit comment Guilloux emprunte à une vaste matière autobiographique, soigneusement recueillie dans ses carnets, les situations et les personnages de ses premières œuvres, en particulier de La Maison du peuple. Il assume pleinement les valeurs de travail et d’obstination qui sont celles de son milieu (les relations avec son père sont passionnantes), et de mise dans une institution littéraire à priori assez hostile. Presque malgré lui, il emprunte la voie du roman prolétarien et se voit conduit à gérer une image d’écrivain attentif à la misère et aux « petites gens ». Cette position est largement encouragée par un noyau familial intransigeant sur la qualité réaliste des scènes décrites. Toutefois, pour ne pas se laisser enfermer dans une logique de romancier-témoin, laquelle ne lui apporte d’ailleurs pas l’indépendance financière qu’il recherche, Guilloux explore aussi un réseau d’amitiés catholiques et humanistes, auquel le poussent des amis comme Edmond Lambert et Jean Grenier, ainsi que sa femme Renée, dont Sylvie Golvet révèle le rôle dans les travaux de traduction que signe le romancier. C’est un peu à l’écart de ces influences que Guilloux rédige son chef-d’œuvre, Le Sang noir, qui se nourrit largement de la vie de son ami Jean Palante, mais aussi de nombreuses lectures, dont Freud, Sophocle, Cervantès et les grands romanciers russes. Précise, bien construite, sans jargon, cette thèse est une contribution importante au dossier Guilloux. On lui suggère seulement de ne pas attribuer à un certain Pivert ce qui revient à Prévert.

Hergé. Jean-Marie Apostolidès, Dans la peau de Tintin : essai (Les Impressions nouvelles, 2010, 304 p., 22 €). Dans le déluge de littérature qui s’est abattu ces dernières années sur le maître de Milou et sur l’univers de son créateur, ce livre émerge et va certainement se poser sur le mont Ararat de la Tintinophilie. Tous les albums deTintin y sont considérés dans l’ordre de parution, avec, pour chacun, les liens qui peuvent être établis avec la biographie et les états d’âme du moment de Georges Remi, dit Hergé. Ceux qui reviennent régulièrement sur les aventures du Belge le plus célèbre de tous les temps liront cet ouvrage avec délectation, et avec l’impression, point du tout désagréable, de se croire aussi fins que l’auteur. Les dernières pages rompent quelques lances avec les héritiers du dessinateur, namely sa veuve et le second mari de celle-ci, auxquels on peut toutefois reconnaître cette justice : jamais œuvre n’aura fait l’objet d’une telle surveillance rigide et procédurière de la part d’ayant droits. C’est ainsi que le volume de Jean-Marie Apostolidès ne comporte aucune illustration extraite des fameux albums et qu’aucun personnage desdits albums n’est reproduit, faute d’autorisation. Par solidarité, insérons ici un cadre quiaurait pu contenir une image de Tintin. Ô familles !

Huysmans. Jérôme Solal, Huysmans avant Dieu : tableaux de l’exposition, morale de l’élimination (Classiques Garnier, 2010, 230 p., 35 €). C’est une sorte de manuel, mais de bonne facture, que propose Jérôme Solal dans la logique toute wébérienne d’un processus de désenchantement, tel que l’illustra l’œuvre de Huysmans dans sa première période, née d’une proximité avec Zola et ses disciples. L’auteur revisite en effet un parcours classique et bien connu, celui qui conduisit l’un des écrivains les plus commentés du courant naturaliste, dont il fut l’un des fondateurs, à une participation active mais originale au renouveau catholique français. Pour Jérôme Solal, les dix œuvres naturalistes ou assimilables d’avant la conversion de Huysmans auraient relevé du long marquage d’un manque, du développement d’une attente sans objet déterminé, sensible à travers des figures comme la chambre, les tripes ou les jupes, chacun des dix textes étant associé à l’une de ces figures dans l’analyse de leur contenu. Il se serait aussi agi d’une douleur causée par un désenchantement allant jusqu’au dégoût de soi-même par privation d’un espace personnel de transcendance. Jérôme Solal procède à une analyse des ouvrages naturalistes métaphorisés en tableaux d’une exposition et même en « un décalogue peu recommandable ». Depuis Marthe. Histoire d’une fille(1877) jusqu’à Là-bas (1891), en passant par la nouvelle qui ne fut publiée qu’en 1966, La Retraite de M. Bongrand et une autre, Un dilemme, que l’auteur estime négligée par la critique, ces textes conduisent l’auteur à parler d’une « morale de l’élimination » chez Huysmans, l’écrivain finissant par se retrouver, comme Job, sur un tas de fumier, sans écho et n’ayant plus qu’une solution : le plongeon dans un bain de pureté religieuse dont il se sent pourtant indigne. Quelle que soit la qualité de son travail, on a du mal à suivre l’auteur sur la qualité littéraire de l’œuvre, une fois la conversion réenchantante effectuée. Quiconque a lu ce qui est venu sous la plume que Huysmans trempa dans l’eau bénite après le retour à Dieu pensera que c’est loin de valoir littérairement ce qui a précédé. Dès lors, l’inscription de la dernière période dès l’origine peut laisser sceptique. Il en alla un peu comme pour Racine : peut-on préférer Esther ou Athalie à Phèdre ou à Andromaque ? Cela se discute, mais mettre La Cathédrale ou Sainte Lydwine de Schiedam au dessus d’À vau-l’eau relèverait d’une grande audace. D’où le sentiment de lecture téléologique que l’on a devant une thèse qui pose l’inscription de la fin dernière comme étant écrite depuis le départ. Preuve qu’il y a risque à détacher une œuvre de son contexte social et idéologique. L’inscription de Huysmans dans le renouveau catholique demeura partielle et largement spécifique, et fut peut être davantage une décadence qu’une progression, ce dont semble témoigner la réception de son œuvre, plus d’un siècle plus tard et l’infinie série des exégèses dont Huysmans est l’objet.

Italie. Marceline Desbordes-Valmore, Louis Aragon, Les Yeux pleins d’églises. Le Voyage d’Italie, avant-propos de Jean Ristat. Introduction et notes de Claude Schopp(La Bibliothèque, 2010, 175 p., 16 €). Une double merveille en un seul livre. Ce petit ouvrage n’est modeste que par son apparence : il réunit deux textes hors du commun, et qui se complètent parfaitement, comme s’il s’agissait d’un miroir. On y trouve un carnet inédit du voyage en Italie (1838) de Marceline, qui conduisit celle-ci d’abord à Turin, puis à Milan, ville qui occupe la plus grande partie du document. Or, ce carnet avait appartenu à Aragon, qui s’en inspira de près pour écrire son long poème Le Voyage d’Italie (in Les Poètes, 1960) : c’est dire combien ces vers prolongent et amplifient les notes de Marceline. « Des yeux pour admirer et un cœur pour souffrir », note celle-ci en arrivant à Milan. Et c’est bien là ce que révèle ce carnet, où les descriptions d’usage sont comme métamorphosées par la sensibilité de cette femme qui note ses impressions et veut avant tout laisser libre cours à « la liberté mélancolique d’errer, de parler, de pleurer, le long de ces rues désertes, de ces maisons inconnues, de ces églises hospitalières où je me précipite comme si j’entrais par une porte dérobée dans la maison de mon père ». Nul tourisme hâtif, mais une ouverture constante, une extrême capacité à se laisser imprégner par tel spectacle, telle atmosphère, telles paroles saisies au vol. Au milieu de tout cela, une sorte d’angoisse mélancolique, lancinante : « […] je pense au bruit assourdissant d’une roue qui tourne dans la cour pour faire des sorbets ; ce bruit qui rampe dans l’air donne à mes idées, selon moi, la forme de mouches qui ne peuvent voler, mes idées rampent aussi et me font défaillir le cœur. » Et il suffit d’une phrase, pour retrouver le grand poète qu’était Marceline : « Toutes les voix maigres des cloches de Milan déchirent en ce moment l’air chargé de pluie. » Ce carnet contient d’ailleurs quelques poèmes et fragments de poèmes, qui montrent leur auteur « par le vent de l’exil partout balayée ». En regard, l’admirable poème d’Aragon, peut-être le chef-d’œuvre poétique de cet écrivain, par son ton haletant, sa prosodie comme entrecoupée, cette espèce de long sanglot ininterrompu qui se déroule autour de Marceline et de ce voyage d’Italie. La pulsation du vers y est souvent extraordinaire, dans son effort pour retrouver la vérité sensible d’une vie, s’introduire dans les replis secrets du cœur, et affirmer sa sympathie profonde pour ce destin de femme et de poète :

Écoute cette femme qui te parcourt d’un silencieux concert
Cette femme de murmures divins dans une chambre d’hôtel
Qui s’en revient d’avoir erré dans une ville de marbre et de mascarades
Où le soleil est du vin renversé l’ombre sent l’ambre du figuier
Lasse à mourir de la beauté des pierres…

Chose remarquable, le poète arrive à tenir jusqu’au bout sa longue psalmodie, comme s’il s’était installé de plain-pied dans l’âme de Marceline. On doit, pour finir, saluer le travail de Claude Schopp, qui, outre une brève introduction, a enrichi son édition d’une série de « Lettres d’Italie » de Marceline, lesquelles complètent son carnet de 1838, et de notes précises, qui attestent sa parfaite connaissance de la vie et de l’œuvre de la poétesse. Livre précieux, sinon unique, éminemment singulier par la double décharge poétique qu’il renferme, et dont les échos se prolongent dans l’esprit du lecteur.

Jeunesse. Nathalie Prince, La Littérature de jeunesse (Armand Colin, 2010, 236 p., s.p.m.). Ce livre à vocation pédagogique universitaire parcourt les différents genres qui forment le cadre de lecture de la jeunesse, bande dessinée comprise, pour tracer une théorie qui insiste sur une tension existant de plus en plus entre de faibles lecteurs et un effort renouvelé des écrivains pour tenter de les agripper en les extrayant d’autres sollicitations. Une des clefs du genre, mais aussi de l’important marché que constitue la littérature pour la jeunesse serait donc, plus que jamais, un certain volontarisme. Nathalie Prince commence à retracer l’histoire de cette activité, avant de se demander quelles sont les règles de sa poétique. Dans un domaine de recherche qui ne compte pas moins de cinquante titres disponibles, dont plusieurs sont de sa plume, l’auteur construit une théorie de cette activité qui mobilise nombre d’auteurs spécialisés, qu’ils soient écrivains ou illustrateurs.

Jouhandeau. Didier Mansuy, Le Linceul de pourpre de Marcel Jouhandeau : la trinité Jouhandeau-Rode-Coquet(Orizons, 2010, 642 p., 48 €). Rarement vit-on livre plus bourré de lettres inédites, de documents et de citations – bien davantage, même, qu’une thèse de doctorat. Cette énorme étude de plus de 600 pages concerne les amours de Jouhandeau et leurs effets sur sa création littéraire, ou, plus exactement, comme l’indique le sous-titre, elle est essentiellement centrée sur le trio amoureux formé par Jouhandeau, l’écrivain Henri Rode (de 1947 à 1966) et le pianiste Robert Coquet (de 1948 à 1960). L’auteur y vise un double but : d’une part, écrire toute l’histoire de ce trio, et d’autre part, démontrer, pièces à l’appui, que L’École des garçons et Du pur amour, deux livres signés Jouhandeau, ont en réalité été écrits avec la collaboration d’Henri Rode. Selon Didier Mansuy, il s’agit en fait d’une « sorte de compilation des lettres de Marcel à Henri, d’Henri à Marcel ou Robert, et de Robert à Marcel ». Rode est mort en 2004, mais l’auteur paraît l’avoir assez bien connu et interrogé ; surtout, il a recueilli ses papiers, ce qui lui permet d’écrire : « Ce livre est réalisé, exclusivement, sur la base des documents qu’Henri Rode me donna » : aussi transcrit-il de nombreuses lettres de Jouhandeau et de divers adressées à Rode. Il parvient ainsi à reconstituer avec minutie tout le détail des relations entre les trois hommes. Celles-ci furent fort changeantes, et passablement compliquées : Rode avait, auparavant, rencontré et aimé le jeune Robert Coquet, que, en « manipulateur de génie », il présenta à Jouhandeau, lequel s’enflamma durablement. Dans cette chronique presque quotidienne, scandée par les fréquentes lettres qu’échangeaient les trois protagonistes, on s’y perd parfois un peu, avouons-le. Parallèlement, Didier Mansuy retrace la genèse de L’École des garçons et Du pur amour (et le rôle tenu à cette occasion par Rode), et les petits drames que provoqua leur publication. Cette longue démonstration était-elle absolument nécessaire ? On se doutait un peu que Jouhandeau n’avait fait que puiser dans la réalité vécue par lui auprès de ses deux amis, et le reste de son œuvre est là pour attester qu’il n’avait nul besoin de collaborateur, même s’il ne s’interdisait pas, comme tout écrivain, d’emprunter ses matériaux où bon lui semblait. Si la documentation, en majeure partie inédite, accumulée par l’auteur, est impressionnante, on sent parfois quelque décousu dans son propos, ainsi dans certains chapitres ne traitant pas directement de son sujet. Par exemple, que viennent faire des chapitres comme Marcel et les pigeons et Jouhandeau [franc-]maçon, quel rapport avec le trio amoureux, et même quel intérêt ? Cela tourne un peu au fourre-tout, et on a l’impression que l’auteur s’éloigne çà et là considérablement de son sujet. Mais, comme chronique amoureuse et sentimentale, son étude est étonnante, et son mérite principal tient évidemment aux centaines de lettres inédites qu’il transcrit ou cite. À la fin, se trouvent reproduits des textes inédits (par divers), des photographies, et le fac-similé de nombreuses lettres. Pour la période considérée, il s’agit là d’un ouvrage capital pour la biographie de Jouhandeau. Sans doute faudra-t-il, en un second temps, qu’un autre biographe vienne interpréter, éclairer ou nuancer cette masse de lettres, où l’on risquerait peut-être de perdre pied. La perspective demandera alors à être sans doute plus ou moins rectifiée, car les trois amis en question sont trop vus et décrits à la lumière du quotidien, tellement fragmentée, et aussi parce que toute lettre, pour aussi explicite qu’elle soit, ne reflète guère que des moments et des humeurs fatalement passagers. Mais Didier Mansuy a voulu avant tout publier cette si copieuse documentation : c’est là l’essentiel, et tous ceux qui s’intéressent à Jouhandeau doivent lui savoir gré.

Lettrisme. Bernard Girard, Lettrisme, l’ultime avant-garde (Presses du réel, 2010, 256 p., 9 €). Tous les cinq ou dix ans, un ex-lettriste sort un opuscule ou un numéro spécial pour montrer que le Lettrisme « mérite » une place, un titre dans l’histoire de l’« avant-garde ». Hélas, trois fois hélas, cette ambition historiciste, pas très d’avant-garde d’ailleurs, tourne la plupart du temps au ridicule : les œuvres ne suivent pas et le ressassement des mégalomanies d’Isou ou de Lemaître est lourd et sans humour. Bernard Girard se livre à une démonstration prudente (« Très démodé dans son ton, le Traité de bave et d’éternité fait aujourd’hui plus sourire qu’il ne choque. C’est cependant un film important régulièrement projeté dans les festivals et les cinémathèques »). Truffée d’approximations. Qu’on ne vienne pas nous parler d’avant-garde si c’est pour graphier le nom du dadaïste berlinois Raoul Hausmann comme celui du baron architecte de Paris, Finnegans Wake avec la faute classique, tandis que l’auteur s’emmêle les pinceaux dans la graphie des noms de François Augiéras ou Brion Gysin, entre autres, quand ce n’est pas « Isisdore » pour Isidore. Sur l’épineuse question de la dissimulation des inventions verbales antérieures de Khlebnikov, Hausmann et Schwitters par Isou à ses « disciples », sur les pages violentes et injurieuses qu’il a écrites à leur sujet jusqu’à la fin de sa vie, sur les répliques qui lui ont été portées, Bernard Girard fait l’impasse. Lucide, il ne peut que marquer la plupart du temps de la distance, mais cela déforce le propos de cet opuscule mal préfacé : une vingtaine de lignes sont imprimées deux fois, la date de parution de Poésie de mots inconnus d’Iliazd est fausse, le nom de Khlebnikov est mal écrit, et l’on mentionne en référence un ouvrage en écrivant deux fois le prénom de l’auteur sans son patronyme (tout ça sur deux pages). Textes approximatifs, traductions bâclées, absence de directeurs ou de collaborateurs compétents pour relire les manuscrits ou les épreuves font un n’importe quoi qui porte un dommage sévère à la cause de l’« avant-garde » qu’elle prétend défendre.

Littré. Émile Littré, Comment j’ai fait mon dictionnaire (Éditions du Sonneur, 2010, 96 p., 6,50 €). Réédition d’un texte paru en 1880 dans un recueil d’articles intitulé Études et glanures pour faire suite à l’Histoire de la langue française. À la différence de celle de 1992 au Mas de Vert, cette édition ne propose pas d’apparat critique. Ce tout petit livre – une conférence vivante et personnelle – contient l’épopée du Littré, depuis les hésitations du début jusqu’à l’épuisement victorieux de la fin. Quelles furent les consignes de travail que s’imposa l’ascète, éditeur d’Hippocrate, biographe de Comte, bientôt député et contributeur au Journal des savants ? Comment mit-il ses précieuses notes à l’abri des incendies ? Comment réussit-il, avec sa fille, à identifier la provenance des citations que ses collaborateurs n’indiquaient pas ? Ce document est plein d’enseignements sur la lexicographie et procure une connaissance presque intime de ce positiviste – « saint laïque », selon Louis Pasteur – qui voua toute ses forces à l’auscultation des mots français et à l’établissement de leur hérédité.

Louÿs. Pierre Louÿs, Le Nom de la femme, présentation de Philippe Brenot (L’Esprit du temps, 2010, 140 p., 12 €). Pierre Louÿs est décidément un sujet (c’est le mot) inépuisable. Voici un curieux inédit de lui, présenté par Philippe Brenot, qui en possède le manuscrit et a voulu – c’est tout à son honneur – en faire profiter le public. Psychiatre et anthropologue, auteur de nombreuses publications sur la sexualité et la création, Philippe Brenot était à même de porter, dans sa présentation, un éclairage révélateur sur Louÿs et sur son manuscrit, tout comme sur la psychologie si particulière de cet écrivain. Il s’agit en effet d’un Vocabulaire des noms, prénoms et surnoms féminins composé au Caire en 1898 et recensant 471 noms ou surnoms. On connaît le goût de Louÿs pour les listes, le catalogage et les mises en fiche, mais on peut deviner qu’il ne s’est pas limité aux prénoms communs. Mieux encore, sa fantaisie, qui était grande, s’est plu à recenser toutes sortes de surnoms, certains assez imprévus. Ainsi, pour la seule lettre T, nous citerons, comme exemples, une partie de sa liste : Tristane, Trogne, Trognon, Trompe, Trompette, Tropique, Trotin, Trou-madame, Trousse, Troussecotte, Troussepanet, Troussequeue, Truande, Truelle, Truffe, Tubéreuse, Tulipe, Tulle, Turbine, Turbotière, Turlurette… Comme le souligne Philippe Brenot, nous avons affaire ici à un « poème-vocabulaire », à « un long jeu de femmes entre elles, qui, comme dans un dictionnaire, jouent avec les mots qui les entourent, créant une atmosphère qui leur ressemble ». Et c’est très logiquement que le présentateur a complété son édition (où figurent aussi des fac-similés du manuscrit) par divers lexiques (personnages, termes peu connus, néologismes), des repères biographiques et bibliographiques, des notes, etc., ainsi que quelques belles photos prises par Louÿs, lequel avait plus d’une corde à son luth. Tout cela prolonge parfaitement le manuscrit de Louÿs, reste fidèle à son esprit même et va dans le droit fil des recherches obstinées de celui-ci. On se dit aussi qu’il est sans doute peu d’écrivains qui auront, autant que Louÿs, consacré une telle énergie à des travaux aussi glorieusement inutiles. Ce que Hugo nommait « la pente de la rêverie » prenait chez lui un caractère irrésistible, presque totalitaire, notamment lorsqu’elle s’attachait à tout ce qui concerne la femme et l’amour. Lecteurs, n’hésitez pas : pour un prix modique, vous pourrez à votre tour glisser sur cette « pente de la rêverie », grâce à ce petit livre allègre et surprenant, très tonique.

MaritimesLes Écrivains des mers et des océans, édité par Nicole Dubus (Vaillant, 2010, 260 p., 20 €). Un florilège, dont le capitaine a embarqué, arche de Noé de la littérature francophone, tout ce qu’il a pu trouver comme proses et poésies sur la mer et l’océan, sur les voyages maritimes et sur les ports. Le bateau ivre fraye sur le vieil océan, croise devant le navire de La Pérouse et le Galion de François Coppée. Curieusement, de toutes les villes de bord de mer, Nice se taille la part du lion. Serait-elle la plus littéraire de toutes ? À feuilleter, pour le plaisir de relire des morceaux connus et pour la curiosité de découvrir certaines envolées sur la Grande Bleue. Aucun avis de tempête, pour autant.

Martin du GardRoger Martin du Gard et le biographique, textes réunis par Hélène Baty-Delalande et Jean-François Massol (Ellug, 2010, 163 p., 16 €). Il y a du sérieux jusqu’à l’austérité dans le questionnement posé par ces huit contributions, surtout pour qui n’est pas très familier de l’œuvre de l’auteur des Thibault, d’autant que les auteurs se plaisent à des retournements, cherchant « Une interrogation romanesque du biographique » (Aude Leblond) ou étudiant « le Journal comme un roman, comme le roman d’une vie », lecture dont Hélène Baty-Delalande avoue qu’elle pourra sembler « paradoxale, sinon déplacée ou réductrice ». Autrement dit, les deux parties annoncées, Lignes de vie et Formes de la fiction sont appelées être constamment niées ou dépassées. Volume dense et réservé aux spécialistes.

Mauriac (1-. Jean-Luc Barré, François Mauriac. Biographie intime 1940-1970 (Fayard, 2010,
520 p., 26 €). Ce second tome contient visiblement moins de révélations sur la vie intime que le premier, dont il a été rendu compte ici. Non que Mauriac s’y révèle moins sensible à certains jeunes hommes, comme le montrent ses relations avec, par exemple, Yves du Parc, Jacques Chazot, Roger Stéphane, Jean Blanzat ou François-Marie Banier (ce dernier promis, on le sait, à d’autres destinées). D’autre part, cette période 1940-1970 est bien moins créatrice pour le romancier, qui cède la place au journaliste et au chroniqueur, souvent polémique. Ce volume s’ouvre sur la période de la guerre, qui fut amère pour Mauriac, d’abord à cause des attaques qu’il dut subir de la part de Brasillach et d’autres. Paradoxalement, il eut moins à souffrir de la censure allemande « que de la haine de certains de ses compatriotes », ce qui ne l’empêchera pas, on le sait, de demander à la Libération la grâce de Brasillach, mais ce, souligne Jean-Luc Barré, pour des raisons surtout littéraires. La censure allemande avait d’ailleurs des côtés curieux, car l’on voit, en 1940, son éditeur Grasset avertir Mauriac que les Allemands saisissent aussi tous les ouvrages hostiles à l’URSS, en ces temps de pacte germano-soviétique… Prudence, donc, et pas trop d’anticommunisme. Moyennant quoi, l’écrivain fera figure, en 1945, de partenaire du PCF dans une sorte de dialogue. Soucis familiaux, également, à cette époque : son frère Pierre, partisan déclaré de Vichy, sera blanchi à la Libération, sur intervention de De Gaulle, tandis que son autre frère, l’abbé Jean Mauriac, se suicidera en 1945. La « frénésie d’écrire », déjà perceptible en 1940, se fera sentir dès 1945 : éditorialiste du Figaro, puis le Bloc-Notes dans les Cahiers de la Table Ronde, où Mauriac livra notamment un combat hasardeux contre la NRF. C’est ensuite le chemin vers la gloire : leBloc-Notes dans L’Express, le Nobel en 1952, avec quelques épisodes retentissants, comme la polémique avec Cocteau à propos de Bacchus, polémique où Jean-Luc Barré décèle, non sans raison, un vrai « psychodrame », témoignant des blessures refoulées à la suite de leurs relations assez étroites d’avant 1914. On le vit bien aussi avec l’article nécrologique écrit en 1963 à la mort de Cocteau, singulière et peu chrétienne oraison funèbre. Autre scandale, les attaques contre Roger Peyrefitte et ses Amitiés particulières, qui révèlent sans doute des hantises analogues et valurent à notre éditorialiste une réplique d’une violence agressive inouïe. Côté politique, le prix Nobel et son immense notoriété d’alors ne refrénèrent pas Mauriac de dénoncer courageusement les méfaits et graves « bavures » de la colonisation : au Maroc en 1953 et, en 1955, contre la torture pratiquée en Algérie. Les relations avec De Gaulle font aussi l’objet de nombreux commentaires de Jean-Luc Barré. On voit d’abord comment, en 1940, Mauriac, pas fâché de voir finir cette république parlementaire qu’il n’aimait guère, se tint un peu sur la touche : pratiquement nulle mention du Général dans sa correspondance ni dans son Journal d’alors (celui-ci, par parenthèse, resté inédit à la demande de la famille). Après l’euphorie de la Libération, Mauriac, en 1947, se montrera méfiant et réticent envers De Gaulle. Il changera plus tard, comme on sait, mais, observe le biographe, son lien avec celui-ci sera finalement « davantage d’ordre littéraire que politique ». Sans doute attendait-il plus d’abandon de la part de son idole ? De fait, son livre sur De Gaulle, en 1964, ne sera qu’« une simple anthologie commentée », passablement décevante. Un nouvel éclat du chroniqueur, en 1960 : son départ de L’Express et sa rupture avec le vibrionnant Jean-Jacques Servan-Schreiber, à cause d’une interview de Jean-Jacques Pauvert, où celui-ci exaltait Sade et Histoire d’O. En fait, prétexte commode pour quitter un magazine devenu à ses yeux « anticlérical, antimilitariste, anarchiste et érotique » (sic). Dans le même temps, Mauriac faisait l’éloge de Françoise Sagan, de Jean-René Huguenin et d’un jeune auteur nommé Philippe Sollers, que (ironie fortuite ?) il rangeait parmi les « écrivains bourgeois ». Petite erreur de l’auteur, au passage : ce n’est pas Jean Amrouche, mais Robert Mallet qui donna la réplique à Léautaud dans leurs célèbres entretiens. On retrouve, dans le second tome, les qualités de documentation, de précision et d’écriture du premier, et qui sont d’un historien de formation. Nous est ainsi restitué, dans sa vérité complexe et parfois secrète, Mauriac politique, écrivain et homme privé.

Mauriac (2). François Mauriac, De Gaulle (Grasset, 2010, 280 p., 9,40 €). On mesure par les temps qui courent le fossé, pour ne pas dire l’abîme, qui nous sépare de l’époque où fut écrit ce livre (1964). Mauriac a rencontré De Gaulle dès 1944 et lui tisse vingt ans plus tard une couronne de lauriers. Il admire De Gaulle sans réserve et, n’était son insistance à en exalter aussi ses valeurs chrétiennes, on suivrait presque sans souci le Prix Nobel 1952. Dans une préface loyale, Éric Roussel ne manque pas de rappeler que Mauriac ne s’était pas remis de la séparation de l’Église et de l’État et ne pardonnait pas ce péché originel à la IIIe République (sic). Le livre fut pris à partie comme le mauvais livre d’un grand homme sur un grand homme (Claude Roy dans L’Observateur), et Jacques Laurent, dans son Mauriac sous de Gaulle, émit quelques critiques fondées (De Gaulle n’ayant pas pressenti, par exemple, le rôle de l’aviation dans les guerres modernes). Reste que le livre de Mauriac trace le portrait stupéfiant d’un homme qui s’identifie à la France dès les années trente et qui, dans une lettre de 1929 à un ami, Louis Nachin, écrit : « Dans quelques années, on s’accrochera à mes basques pour sauver la patrie. » Mauriac entre dans le détail des méandres de la politique française jusqu’en 1964, non sans avoir lu attentivement tout De Gaulle (mémoires et discours), un homme qui se méfiait du personnel politique, tenait l’État pour prépondérance absolue, un « homme insupportable, inévitable ». L’ouvrage de Mauriac est terriblement daté mais de grand intérêt historique et, osons-le dire, éthique.

MicheletMichelet, rythme de la prose, rythme de l’histoire, sous la direction de Paule Petitier (Presses universitaires du Septentrion 2010, 226 p., 19 €). Des articles qui se font écho dans ce recueil d’études consacrées au « rythme de la prose » et au « rythme de l’Histoire » dans l’œuvre de Michelet. L’ensemble donne envie de replonger dans La Mer ou de relire l’Histoire de France. C’est le gage du pari tenu par Paule Petitier, avec ce volume qu’elle a dirigé. Avant Braudel, Michelet est un des rares historiens à avoir insisté (à un tel point) sur « la perception des allures du temps » : « siècles du Moyen-Âge qui s’étirent interminablement, pas vif de la Régence, boitement du xixe » selon que l’Histoire pèse, écrase ou porte ses acteurs. Michelet transcrit en « rythme(s) » une histoire ainsi incarnée. Lucien Refort, Gustave Rudler ou Gustave Monod, au début du xxe siècle, ont tôt attiré l’attention des lecteurs et des historiens sur « l’obsession du rythme » chez Michelet. On en a fait l’éloge, on lui a aussi reproché une subjectivité qui reflétait un tempérament, un corps, une allure « émue, fiévreuse, convulsive ». Sainte-Beuve, du vivant même de Michelet, exprimait sa « répulsion pour cette exaltation contraire à l’impassibilité attendue d’un historien » : « Qualité lorsqu’il confère à la représentation de l’histoire sa valeur de résurrection, le rythme devient un point problématique lorsqu’il est perçu comme le symptôme d’une histoire poétique, lyrique, engagée ». On en revient alors nécessairement à une vieille question débattue dès l’orée des années 1840 : Michelet, historien ou poète ? Jusqu’au début du xxe siècle, on est encore sensible au « style oratoire » de l’historien, « à la tournure périodique de certaines de ses phrases, à son imprégnation par le style biblique et surtout au modelage, romantique, de cette éloquence par l’émotion ». On s’en éloigne avec les études sous les auspices du texte et de lalittérarité de Roland Barthes ou de Jean-Pierre Richard. On s’en rapproche aujourd’hui que l’intérêt renaissant pour l’éloquence (Marc Fumaroli) met en évidence l’écriture de Michelet comme « mise en texte d’une parole », en remarquant que lier la stylistique du rythme avec la conception de l’histoire est devenu une (presque) nécessité depuis la Nouvelle Histoire et sa théorisation d’une temporalité complexe. Rythme et réflexion historique ainsi devenus indissociables ont conféré à l’historien le rôle de qui « donne forme et sens au temps en dégageant des cycles, des crises, en distribuant des accents sur une continuité qui autrement resterait amorphe et obscure ». L’Histoire comme forme en mouvement, comme combinaison de structure et de flux, comme série de « configurations particulières du mouvant » : chez Michelet, la « saisie d’un objet de réflexion commence sous les espèces du rythme » (voir La Mer). Le rythme, ou plutôt la « différence rythmique », car c’est la pluralité des rythmes qui est le geste inaugural de la compréhension. Rythmes naturels, rythmes historiques, leurs alternances, leurs rapports : « L’idée d’un rythme consubstantiel à l’histoire (celui qui donne sens et forme) permet à contrario de décrire des périodes d’arythmie. » La notion de rythme unifie ainsi les objets d’étude autour de la métaphore organique : l’histoire selon Michelet, envisagée « comme réalité organique et vivante associée au corps du peuple », contraste avec la cadence mécanique, ou abstraite, linéaire et désincarnée, que d’aucuns ont associé à l’histoire selon Guizot ou Cousin. Le rythme chez Michelet dit « une histoire qui ne veut pas rompre avec l’expérience de ceux qui l’ont vécue ». Un volume, dont la variété des contributions (variété des œuvres de Michelet abordées et variété des perspectives adoptées), leur suggestivité, leur intelligence, font un modèle du genre, même s’il est parfois d’un abord aride.

Mistral. Gérard Baudin, Frédéric Mistral (HC, 2010, 160 p., 24,50 €). La réussite de ce livre luxueux tient à son iconographie inattendue. L’auteur est cartophile et a recueilli des images relatives aux produits dérivés liés au nom de Mireille, que certains industriels de l’huile d’olive, du saucisson, du roquefort, etc., ont contribué à populariser après Gounod. La collection des bustes, portraits, statues, médailles, cartes postales, photographies de Mistral n’est pas mal non plus. Le catalogue des maîtresses de Mistral – la Cigalo de Maiano –, bien que non illustré, constitue une avancée biographique incontestable. Toutefois, pourquoi ouvrir le livre sur une généalogie fastidieuse ? Pourquoi la « première biographie illustrée » de Mistral, plutôt que d’accumuler commémorations, fêtes, triomphes, visites prestigieuses, se garde-t-elle scrupuleusement d’apprécier l’œuvre ? Pourquoi – c’est plus grave – vider Mistral de son contenu politique ? S’il est à ce point aseptisé, le félibrige (la défense de la « langue », de la « race », de toute une culture) n’est-il pas vidé de ses enjeux, et Mistral de la Provence ? 

MosellyDans les pas de Moselly… (Cercle d’études locales du Toulois, 2010, 126 p., 25 €). Ce qu’il reste aujourd’hui d’Émile Moselly : une école à Toul, quelques noms de rues dans sa province natale, un prix récompensant un conte ou une nouvelle « d’inspiration lorraine », un Goncourt 1907 (« Il l’a parce que nous étions six à ne pas vouloir le donner à Vignaud », dit Jules Renard dans son Journal), une Légion d’Honneur, une place au Panthéon des littérateurs victimes du chemin de fer (une crise cardiaque à bord du Quimper-Paris mit fin à ses jours en 1918), un rang élevé dans les anciens recueils de dictées et une réédition du Rouet d’ivoire dans les années 1990 à Nancy. Autant dire que ce recueil de textes est bienvenu pour donner une idée plus précise de cet écrivain régionaliste né à Paris, déraciné à la Barrès, soutenu par Péguy, professeur, entre autres, à Orléans où il eut Maurice Genevoix comme élève. De réhabilitation, point : les extraits donnés ici renforcent l’image que l’on peut avoir du bonhomme. Le groupement thématique par saisons (le printemps, saison des promesses, l’été ou le triomphe de la maturité et ainsi de suite), la présence exclusive de séquences descriptives enfoncent le clou de l’auteur à dictées modèle Troisième République : des descriptions léchées de la campagne lorraine et de ses habitants, nom plus adjectif, adjectif plus nom, une métaphore et une comparaison par paragraphe. Tout est en place : le seigle est barbu, le chardon laineux, l’hiver est rude, les sonnailles frémissent et les corbeaux croassent, lugubrement, bien sûr. En lisant cette enfilade de tableaux, on en vient à se demander s’il finissait par se passer quelque chose dans les romans de Moselly. Léautaud n’y allait pas par quatre chemins : « fade, bien pensant, neuf en rien ». Pourtant, la nouvelle inédite offerte en fin de volume n’est pas sans charme, de même que les reproductions de tableaux (scènes rurales dues à Bastien-Lepage, Victor Prouvé et à d’autres artistes locaux moins connus) qui, avec une biographie rapide, complètent un travail éditorial soigné.

NervalGérard de Nerval par Gérard Cogez (Gallimard, 2010, 349 p., 8,20 €). L’auteur avance par clichés verbaux et mentaux, et sa langue elle-même est peu agréable. Ses jugements moraux sont faibles. Par exemple, dans Les Nuits d’octobre, il voit la description d’un « monde en désintégration », un « milieu très dur, sans avenir, qui fournit nombre de représentations du malheur et de l’abrutissement où chacun vit plus ou moins à la petite semaine, se soutenant comme il le peut grâce aux innombrables libations. Un monde cynique où le langage même se délite, devenant une sorte de dialecte pseudo-argotique qui gagne progressivement toute la société ». Apparemment Gérard Cogez dédaigne le fait que la littérature est en effet question de « représentation », que Nerval prend précisément soin de se définir comme écrivain dans ces Nuits d’octobre, et que sa représentation, d’ailleurs parcimonieuse, de l’argot anticipe sur les usages qu’en feront un Joyce ou un Queneau, tout étant question de déplacement et de contexte, de « vivacité et de fraîcheur », celle-là même que Goethe aimait dans la traduction de son Faust par Nerval. Quant à la triste mort de Nerval à l’aube du 26 janvier 1855, dans une rue bien entendu « sordide », elle est assenée au lecteur en quelques lignes finales qui relèvent soit de la pure insensibilité, soit d’une volonté bien contemporaine d’évacuer le pathos, soit encore de la précipitation d’en finir : « Il meurt dans le froid implacable qui règne alors sur la capitale. Complètement désorienté. Exténué. Seul. Délivré. » Sur ces mots se termine cet ersatz de biographie, sans que soit même mentionnés le manuscrit de l’admirable Aurélia dans les poches de Nerval, ni la façon dont sa mort fut ressentie dans le monde des Lettres. Le lecteur, lui, est délivré aussi.

Nouveau Roman. Johan Faerber, Pour une esthétique du Nouveau Roman (Champion, 2010, 530 p., s.p.m.). Il faut une certaine imagination pour voir dans le Nouveau Roman un univers baroque. Certes, l’auteur s’attache à monter que la notion peut s’étendre bien au-delà de sa période de naissance au XVIIe siècle. Le caractère fort différent des principaux acteurs de ce moment littéraire, Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, et les univers qui sont les leurs résistent à première vue à être classés dans une catégorie qui plus est relativement floue. Johan Faerber, qui estime cependant ce couple possible, commence par une lecture de la création du style baroque.

PagnolMarius. Enregistrement 1931, avec texte de liaison par Marcel Pagnol (Frémeaux et associés, 2019, 3 CD et un livret ; s.p.m.). Après une préface sonore inédite de Pagnol, dans laquelle se détache la forte personnalité de Raimu, l’écoute de l’intégralité des enregistrements sonores du film de 1931 donne l’occasion de se rendre compte que l’image n’est en rien indispensable pour goûter le charme de cette trilogie fameuse (la réciproque n’est sans doute pas vraie). Le texte de liaison des scènes et des entrées ou sorties des personnages est dit par Pagnol lui-même, qui l’enregistra en 1960. On prend grand plaisir à cette écoute, et on attend avec gourmandise les deux œuvres suivantes. A la fin du troisième CD du coffret, une autre archive inédite présente la place de Marius dans un cinéma parlant lançant alors ses premiers vagissements.

Pamphlet. Frédéric Saenen, Dictionnaire du pamphlet (Infolio, 2010, 192 p., 10 €). Si l’étymologie du vocablepamphlet reste floue, son ancrage littéraire en France, ainsi que sa graphie se fixent au XVIIIe. Sa forme reste toujours à haute portée critique et oscille de l’essai à la simple phrase sur le Web. C’est dès 1789 que ce genre littéraire explose, avec l’essor de la presse d’opinion et les pamphlétaires, durant deux siècles, joueront sur deux tableaux : celui du journalisme et celui de la littérature. Dès lors, rhétorique et stylistique seront les deux garants d’un écrit subversif à souhait. La figure bien dessinée du pamphlétaire voit le jour surtout au xixe et s’installe peu à peu dans l’univers social et politique. C’est pourquoi certains d’entre eux ont servi les pouvoirs en place et ont paradoxalement détourné le sens originel de leur fonction. Après ces prolégomènes, l’ouvrage propose un récapitulatif des divers pamphlétaires, qui se distinguent les uns des autres en fonction des risques engagés. Remy de Gourmont, par exemple, fut révoqué de son poste d’attaché à la Bibliothèque Nationale en 1891, pour quelques lignes fustigeant la querelle entre la France et l’Allemagne ! Le J’accuse de Zola est de la même veine. Le mouvement surréaliste a nourri des attaques contre l’obscurantisme ambiant et excella dans des formes esthétiques des plus subversives. In fine, le pamphlet doit être nocif, aux risques et périls de son auteur, qui est souvent unique. Toutefois, il pose un problème de frontières, qui sont soit trop nettes, soit trop floues, et vont geler ou noyer sa raison d’être, et l’on pénètre ici sur les terres de la philosophie, à tort peu abordées dans ce Dictionnaire.

Plagiat. Louis Dumur, Un coco de génie (Tristram, 2010, 244 p., 19 €). Une vraie curiosité que ce roman publié en 1902 au Mercure de France. Dans un cadre provincial naturaliste, l’histoire de Charles Loridaine, un être médiocre qui, sans le savoir, récrit quelques chefs d’œuvre de la littérature universelle. C’est amusant et incongru comme certains romans de Céard ou de Hennique, bien que l’élément satirique soit pesant (les provinciaux sont tous gros et laids, bêtes et incultes, comme de bien entendu) ; le phénomène littéraire du plagiat inconscient (expliqué de manière un peu simplette) est ici un sujet plaisant, mais la quatrième de couverture de l’éditeur nous paraît faire fausse route en convoquant le « Pierre Ménard auteur du Quichotte » de Borges, car le travail de Ménard est une recherche savante et consciente, tout le contraire de ce qui arrive à Loridaine. La postface de Jean-Jacques Lefrère est une véritable biographie de Dumur, qui fut l’un des piliers du Mercure de France. Curieusement, elle paraît ignorer l’excellente réédition du premier roman de l’auteur, Albert, par les soins de Guy Ducrey, en 1999.

PoésiesRegards sur la poésie du xxe siècle, textes réunis et présentés par Laurent Fels (Éditions namuroises, 2009, 570 p., s.p.m.). Un recueil d’essais sur 32 poètes, évoqués tantôt par des universitaires, tantôt par d’autres poètes : on passe de Bauchau à Beckett, de Char et Jouve à Reverdy ou Guillevic, de Maurice Chappaz à André Du Bouchet, de Jaccottet à Francis Jammes, etc.. C’est tantôt très inspiré, tantôt un peu abscons, avec une logorrhée mal endiguée et confinant à l’hermétisme.

Proust (1)Marcel Proust en verve (Horay, 2010, 120 p., s.p.m.). Autant se conçoit que l’on peut extraire (principe de la collection) des passages ou des formules humoristiques chez Jarry, Cocteau, Jules Renard ou Talleyrand, autant est-il délicat de découper dans La RechercheJean Santeuil ou Les Plaisirs et les jours. Parce que l’humour fondamental de Proust réside dans sa position d’observateur narquois et dans le rythme même de sa phrase. C’est déjà plus aisé dans la Correspondance. Quoi de plus délicat et révélateur qu’un trait d’esprit ? Proust n’offre pas vraiment prise aux bons mots et, quand il épingle le ridicule, le mépris, la bêtise épaisse et prétentieuse, il est surtout mordant. La duchesse de Guermantes se moque des « lettres idiotes et emphatiques » de Dreyfus en regard du chic des tournures de phrases d’Esterhazy : « Cela ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour eux qu’ils ne puissent pas changer d’innocent. » On rit moins qu’on ne s’offusque. Proust, amusant et subtil, se montre surtout impitoyable. Rien ne lui échappe, comme le savent ses lecteurs. Ce n’est pas son humour qui frappe dans cet ouvrage, mais sa pénétration, son intelligence analytique, de sorte que cet opuscule attachant rassemble plus d’aphorismes ou de notations morales que de traits d’humour, et c’est bien ainsi aussi. Notons quand même : « Cela fait souvent de la peine de penser. »

Proust (2). Paul Mommaers, Marcel Proust, esthétique et mystique. Une lecture d’« A la recherche du temps perdu » (Cerf, 2010, 260 p., 24 €). Ce livre n’est sans doute pas totalement inintéressant pour qui s’obstinerait à le lire, ce à quoi la plupart des lecteurs renonceront vite tant il est épouvantablement ennuyeux et mal écrit. Impossible de comprendre où veut en venir Paul Mommaerts, professeur émérite, qui a déjà donné, chez le même éditeur, un livre sur Hadewijch d’Anvers et sur Robert Musil, mystique et réalité, spécialiste de la mystique chrétienne, qui a séjourné plusieurs fois en Inde et au Japon.

Rimbaud. Steve Murphy, Stratégies de Rimbaud (Champion classiques, 2009, 626 p., 16,50 €). L’auteur pratique une forme de microlecture dynamisante pour l’esprit. Le livre s’ouvre sur la citation célèbre de la lettre à Izambard du 13 mai 1873 : « Ça ne veut pas rien dire. » Reprenant les différentes interprétations de ce fragment, Steve Murphy choisit celle qui rend son projet clair : il y a une logique à l’œuvre dans chaque texte, chaque phrase, chaque mot de Rimbaud, lequel n’écrit pas sous la dictée d’une inspiration débridée, mais cherche à signifier, même si nos esprits moins agiles que le sien ne peuvent le suivre aisément. Pourquoi parler de stratégies ? C’est que toute communication se fonde sur une prévision des attentes, outils conceptuels et préjugés de ceux à qui l’on s’adresse. Rimbaud, très sensible à ces questions comme la plupart des auteurs du xixe siècle (qui ne le serait avec les exercices de rhétorique qui faisaient le fonds de l’enseignement secondaire ?), écrit pour provoquer certaines réactions prévues dans l’esprit de ses lecteurs. Ses polysémies sont voulues, et la Société et l’Histoire entrent pleinement dans le champ de son action poétique. Steve Murphy étudie les « systèmes opacifiants » de Rimbaud, qu’une lecture contextualisante permet souvent de contourner, des poèmes de 1870 aux Illuminations. Chaque mot est retourné, chaque système de rimes analysé, chaque allusion relevée, et plutôt trois ou quatre fois qu’une, les interprétations se démultipliant pour ne laisser aucun possible inexploré. On lit ce livre comme un roman policier, l’œil rivé aux indices, et étonné toujours lorsque l’auteur-détective fait parler ce qui semblait secondaire. Un modèle du genre.

Romantisme. Bruno Viard, Les 100 mots du Romantisme (PUF, Que sais-je ?, 2010, 128 p., 9 €). Ce vade-mecum parvient à nous faire « lire le Romantisme » sous un jour nouveau, dégagé des poncifs qui, souvent, l’encombrent. En lieu de quoi, des entrées qui se répondent, où chaque mot est pesé au trébuchet de sa nécessité : pas une once de graisse, c’est érudit, inspiré, intelligent. Manque (le format imposait sans doute cette absence), une bibliographie. Une réserve : l’absence d’une entrée Stendhal, romantique iconoclaste, très XVIIIe, cité une page sur deux.

Sartre. Jacques Deguy, Sartre. Une écriture critique (Presses universitaires du Septentrion, 2010, 242 p., 22 €). Un recueil d’articles peut-il jamais se métamorphoser en un vrai livre ? La réponse n’est pas évidente et, malgré le rêve de nombreux universitaires, un recueil d’articles reste le plus souvent… un recueil d’articles, malgré les beaux titres inventés pour la circonstance. Si les articles sont bons, le lecteur ne se plaindra pas, et c’est le cas ici, mais les quatrième et cinquième parties sont un peu artificiellement rattachées au livre. Jacques Deguy rappelle le parcours de Sartre critique qui, pour l’essentiel, n’est pas inconnu, avec deux pièces centrales : le « duel récurrent » avec Mauriac et l’article ambigu consacré en 1943 à L’Étranger. Ses collègues qui présentent l’auteur dans l’avant-propos (il s’agit d’un volume offert pour son départ à la retraite) ont raison d’apprécier « la solidité de la pensée » et « la clarté des idées » dans les travaux de Jacques Deguy qu’on lit avec un vrai plaisir.

Simenon. Denise Brahimi, À la découverte de Simenon romancier (Minerve, 2010, 240 p., 22 €). Ce parcours critique des romans les plus connus de Simenon met en évidence les liens avec l’œuvre d’écrivains comme Balzac, Zola, Maupassant, Colette et, plus curieusement, Mauriac, Denise Brahimi rapprochant la figure énigmatique de Thérèse Desqueyroux (1927) de celle de Bébé Donge (1940). Ce livre démontre encore comment le romancier utilise l’histoire de la Première et de la Seconde Guerres mondiales comme celle des années 60, où Le Chat – emblématique des grands bouleversements urbanistiques parisiens – est mis en parallèle avec la décrépitude d’un couple qui tourne à la neurasthénie. Là, comme dans les Maigret, Simenon scrute de façon obsessionnelle la société de son temps : la famille, la bourgeoisie provinciale et le racisme ordinaire, l’amour et la sexualité, la folie et le bonheur habilement mis en place dans Les Anneaux de Bicêtre (1962), où Maugras, le personnage principal, semble bien proche de lui. Denise Brahimi livre quelques découvertes inattendues, qui révèlent la profondeur d’un écrivain réputé facile d’accès. Ainsi nous amène-t-elle à constater que sa vision du monde est « beaucoup moins attendue qu’on ne l’aurait supposé, beaucoup plus audacieuse qu’il n’a pu en donner l’impression en dehors de ses romans. Raison de plus pour s’en tenir à ceux-ci, prenant résolument le parti de Proust contre Sainte-Beuve dans ce célèbre débat. » Cette étude sérieuse montre à quel point Simenon est imprégné par la lecture des écrivains qui sont ses précurseurs ou ses contemporains, tout en explorant les marges de l’Histoire et les relations humaines de son temps.

Stendhal (1). Pierre-Alain Bergher, Les Mystères de La Chartreuse de Parme : les arcanes de l’art (Gallimard, 2010, 292 p., 23 €). Une déception. On s’attendait à « du nouveau » à propos de La Chartreuse, on se retrouve avec un volume controuvé, même s’il est érudit et plein d’anecdotes. Mais quant aux « arcanes » et à la supposée clé qu’offriraient le tarot et la franc-maçonnerie pour La Chartreuse, on avouera notre scepticisme. Et sur l’explication de l’origine du « To the happy few » fameux, on se pince. Stendhal a connu et autorisé toutes les lectures, marxistes, maurrassiennes, sociologiques, romantique, classique. Alors, une de plus, pourquoi pas ? Comme l’écrirait un stendhalien : so what ?

Stendhal (2). Philippe Berthier, Stendhal. Vivre, écrire, aimer (De Fallois, 2010, 550 p., 24 €). « Il ne faut jamais retarder de faire plaisir à ceux qui nous ont donné du plaisir. [Votre Stendhal] est un grand et beau livre. Je vous le dis sans flatterie, sans envier, car je serais incapable de le faire, et l’on peut louer franchement ce qui n’est pas de notre métier » : si Balzac ne l’avait déjà écrit, en ces termes mêmes, à Stendhal, en avril 1839, à propos de La Chartreuse, c’est ainsi que l’on saluerait la biographie « à la milanaise » (différente de sa rivale « à l’américaine »), que Philippe Berthier vient de consacrer à Stendhal. Il est vrai qu’après son Stendhal en miroir. Histoire du stendhalisme en France (1842-2004) (2007), qui faisait le tour des interprétations et lectures suscitées par Stendhal depuis sa mort, on la guettait un peu, sa biographie de Stendhal, où tout est mené tambour battant, avec érudition, jamais empesée, fidèle au tempo stendhalien. Philippe Berthier ne retrace pas une « vie », mais la survole et restitue un cours qui, confirmation de ce que l’on pressentait depuis longtemps, ne fut pas aussi « stendhalien » qu’on – que Stendhal même – l’eût aimé. Beyle n’était donc pas « stendhalien ». Pour lui, Stendhal fut un idéal, dont les œuvres sont les « jalons », « témoins », « bornes ». Toute sa vie, il s’efforça d’être stendhalien. Jusqu’aujourd’hui, seul Stendhal, écrivain génial, nous semblait stendhalien. Chaque chapitre du présent livre emprunte son intitulé au titre d’un roman (aussi bien L’Insurgé et Fin de partie que Les Horreurs de l’amour et A Sentimental Journey), sans doute pour dire que la vie de Stendhal est un roman et que cette vie les contient tous. On se doute que l’auteur n’a pas voulu faire œuvre « impassible ». Son essai est une rencontre qui confine au rendez-vous. Beylissimo !

Surréalisme. Paul Aron, Jean-Pierre Bertrand, Les 100 mots du surréalisme (Que sais-je, 2010, 126 p., 9 €). L’histoire du Surréalisme en cent leçons, c’est un pari comme un autre. Mais le Surréalisme accepte-t-il des leçons ? Et où trouver les (mauvais) élèves pour un apprentissage si risqué ? Ne reculant devant aucune difficulté, Paul Aron et Jean-Pierre Bertrand attaquent joyeusement le sujet, avec audaces d’argonautes et courage à toute épreuve. Cela commence par « acte » et finit par « voyance », comme de bien entendu. L’écriture automatique est du voyage et « la femme enfant » se retrouve installée dans des niches d’adoration dont la Femme tout court se passerait bien (qu’on ne vienne pas lui dire que l’enfance est la période la plus heureuse de la vie !). La beauté convulsive est de la partie. Les cadavres, exquis, exhalent des parfums dont Des Esseintes raffole. Breton n’a pas toujours raison et Soupault, excédé, part comme il sait le faire, les mains derrière le dos, comprenant que l’Homme aux semelles de vent lui ressemble comme un frère. L’érotisme est considéré comme un des Beaux-Arts, même si en lisant les enquêtes sur la sexualité, on peut se demander si certains surréalistes avaient vraiment compris celle de la femme, ce « continent noir » qui affolait le grand Sigmund, et devait les affoler un petit peu. Folie, humour, hasards de toutes sortes, occultisme et polémiques (oui, beaucoup de polémiques !), autant de pierres scintillantes jetées dans la forêt pour éclairer les voyageurs. Et quand on arrive à la dernière page, l’évidence s’impose : lire et relire les surréalistes peut devenir un bain de Jouvence salutaire pour la peau.

TardieuJean Tardieu, des livres et des voix, sous la direction de Jean-Yves Debreuille, Alain Passard, Juliette Rennes (ENS Editions, 2010, 340 p., 34 €). Tardieu, vous avez dit Tardieu ? On croit savoir beaucoup de choses au sujet de cet écrivain ingénieux et inventif, qui s’est appliqué, non sans malice, à déplacer les lignes des formes et des genres littéraires, se plaisant ainsi à provoquer surimpressions saugrenues et télescopages lumineux. De là des livres singuliers et déroutants, qu’il est malaisé de définir ou de qualifier génériquement. Serait-il un expérimentateur, de cette espèce que rien ne retient, prêt à faire flèche de tout bois ? Il se peut sans doute que Tardieu, dont l’œuvre a été récemment réévaluée et éditée par Jean-Yves Debreuille dans la collection Quarto, soit, à l’instar d’un Michaux, un écrivain amoureux des espaces en mouvements, des plans brisés, lieux improbables de l’imaginaire et du langage où se décide, en se jouant, quelque chose de la grande comédie de l’existence. Cette turbulence joueuse qui engendre des objets non identifiés ou hybrides, témoigne également, sans doute, de cette volonté « de ne pas emprisonner dans un provisoire parti pris éditorial la polyphonie d’“une voix sans personne” ». Le présent ouvrage – actes d’un colloque qui s’est tenu à Lyon – se présente comme la cartographie de cette voix multiple et sans ancrage, qui questionne aussi bien les formes de l’expression littéraire, dans la pluralité de ses emplois (prose narrative, théâtre, poésie, critique), que le sujet créateur lui-même. Dans un ensemble de textes et d’études qui se déclinent en cinq rubriques, se dessine la morphologie instable et changeante de cet écrivain sans pareil. Une voix multipleUne identité incertaineUn théâtre hors lieuDes livres en mouvement, et Une confusion des genres : telles sont les « entrées » choisies pour approcher le territoire Tardieu et tenter d’en éclairer à la fois la périphérie et le centre, les parages et l’atmosphère. On apprécie que la plupart des articles rangés dans ce volume se tiennent à l’écart de cet arraisonnement théorique auquel le poète du langage en folie a pu prêter le flanc. Le discours critique, quoique toujours assuré d’une méthode efficace et pertinente, se met à l’écoute des voix de Tardieu et tente de s’en faire l’écho, dans un travail de reprise qui n’est ni redite ni redondance, mais prolongement explicatif, le fil qui court entre ces études étant celui du musical, ou plutôt du rythme, du tempo. Tempo, ou « accent » des voix, dans l’énonciation poétique, mais aussi scansion du vide et du silence, dans Une voix sans personne ou Monsieur Monsieur, dynamique scénique et spatiale au théâtre, rythme visuel et graphique des livres où les mots et les images cherchent à s’ajuster, enfin mouvement de dépassement qui porte au-delà des genres… C’est cette unité frappante dans la variété des tons et des formes qui fait de ce volume collectif une parfaite réussite. Tardieu y est tout entier dans chacune des voix qui ici risquent le dialogue…

Tranchées. Odile Roynette, Les Mots des tranchées : l’invention d’une langue de guerre, 1914-1918 (Armand Colin, 2010, 272 p., 22 €). Amateurs de folklore, passez votre chemin : ce n’est pas La Langue poilue expliquée à ma sœur ni on ne sait quel Dictionnaire amoureux du français des tranchées qui nous est proposé, mais une étude des plus sérieuses sur le français des combattants de la « der des ders ». Une étude historique, linguistique, sociologique aussi, puisqu’il s’agit de montrer que l’on combat aussi avec la langue, que celle-ci fait partie du paquetage du combattant, et que c’est une arme comme une autre. Odile Roynette n’est pas la première à se pencher sur le sujet : dès 1915, les journaux puis les éditeurs font paraître des lexiques et des dictionnaires consacrés au vocabulaire poilu. La même année, Lazare Sainéan publie L’Argot des tranchées, sur lequel les linguistes vont prendre position, avant de forger leurs propres outils pour étudier le phénomène : Albert Dauzat lance une enquête de vocabulaire parmi les combattants, Gaston Esnault s’appuie sur son expérience personnelle pour écrire Le Poilu tel qu’il se parle. En parallèle, la langue des Poilus entre en littérature : Arnould Galopin écritLes Poilus de la 9e en 1915, soit un an avant Le Feu de Barbusse qui aura le retentissement que l’on sait, puis viennent Dorgelès, Alexandre Arnoux, Maurice Genevoix. Après l’exposé historique, Odile Roynette étudie le poilu en tant que langue, une création hybride issue de l’argot parisien et de l’argot de caserne, enrichis par les inventions des combattants face à des situations inédites et des nouveautés technologiques. Une langue qui survivra : Boche, poilu, cagna, camouflage, pinard, zigouiller et quelques autres entrent dans le Petit Larousse illustré, et les métaphores guerrières vont envahir les discours politique et littéraire. Le propos de l’auteur est un peu parasité par l’abus des annonces (« Comme nous aurons l’occasion de le montrer », « Comme nous le verrons plus loin ») et par certains assauts de sérieux qui virent au comique, comme lorsqu’il s’agit de justifier le nombre de mots désignant les pieds du combattant (« Le pied est en effet la seule partie du corps placée en contact permanent avec le sol ») ou quand l’auteur semble découvrir que « la voix véhicule un certain nombre d’affects – colère, haine, peur, incompréhension, affection et joie – qui passent par la parole ». Mais bon, dans les tranchées aussi, il fallait bien rigoler un peu de temps en temps. À ce propos, savourons cette définition du pinard donnée dans un journal de tranchées, Le Rigolboche : « Le pinard a ceci de commun avec Diogène qu’il habite un tonneau, mais contrairement au philosophe, il ne cherche pas un homme, ce sont les hommes qui le cherchent. »

Triolet. Elsa Triolet, Dix jours en Espagne, présentation et notes de Marie-Thérèse Eychart (Aden, 2010, 130 p., 10 €). Ce petit volume rassemble deux textes d’Elsa sur l’Espagne : à l’automne 1936 (et non en 1937, comme le dit la quatrième de couverture), elle participe avec un petit groupe de communistes français à un voyage à travers le pays ravagé par la guerre civile, jusqu’à Madrid, où ils croisent Bergamin, Alberti, Catopos et quelques autres… Publié en 1937 dans le périodique soviétique Znamia, ce reportage, vif et brillant, est riche en visions puissantes. Nous lisons ici, traduit en français, le texte du tapuscrit avant les aménagements réalisés par la censure soviétique (les Annales de la Société des amis d’Aragon et Elsa Triolet ont déjà publié ce récit en 1999). Beaucoup plus bref, le deuxième texte est un reportage de janvier 1939 à la frontière franco-espagnole sur les réfugiés républicains. Écrit en français cette fois par l’auteur, il fut publié dans Regards au mois de février suivant. Marie-Thérèse Eychart remarque qu’Elsa journaliste traite dans Znamia « de sujets politiques, alors que dans Ce Soir, dont Aragon va être co-directeur, elle se contentera de tenir la page de mode en 1937 ». Cela pose quelques intéressantes questions, justement énumérées par la préfacière.

Valéry. Paul Valéry, Souvenirs et Réflexions, édition établie par Michel Jarrety (Bartillat, 2010,
92 p., 20 €). Valéry a multiplié les conférences et publications à partir des années vingt, tant parce qu’il devait à son renom croissant d’être fortement sollicité que parce qu’il dut alors vivre de sa plume. Or nombre de ces textes n’ont pas été repris dans les volumes d’essais réunis de son vivant, ni dans Vues, recueil posthume, et tous ne figurent pas dans les Œuvres en Pléiade. Michel Jarrety a donc choisi de publier ici quelque vingt-cinq de ces oubliés, devenus peu accessibles, voire ignorés et retrouvés récemment, pour certains, par Jane Blevins. Rappelant que Valéry n’a guère laissé de mémoires, Jarrety a rassemblé sous le titre de Souvenirs une série de témoignages de dates diverses, dans lesquels l’auteur de La Jeune Parque évoque ses souvenirs de Thibaudet, Souday, Fargue, Vallette, Rilke ou Conrad. La seconde partie du volume réunit des essais de formes diverses, conférences ou articles, qui portent sur le statut de l’intellectuel complet (« L’homme d’Univers »), la poétique, « La Question de l’Europe », ou encore le cinéma. Il arrive que ces textes reviennent sur des points bien connus des lecteurs de Valéry, telles sa conception de l’auteur, sa méfiance envers l’écriture de l’Histoire, son analyse des conflits mondiaux ; hormis quelques formules bien frappées, ils ne recèlent donc pas de surprise de taille, d’autant que Valéry est coutumier de reprises et collages d’une contribution à l’autre, signalées ici par l’éditeur. Toutefois, Jarrety explique qu’au moment de choisir parmi plus d’une centaine de textes, il a souhaité privilégier des pages « qui n’offrent pas de redondance majeure avec le reste de son œuvre », et ce contrat est rempli, car l’anthologie rend notamment accessibles différents documents relatifs aux activités de la Commission internationale de coopération intellectuelle, ainsi que plusieurs analyses remarquables. L’hommage à Henry de Jouvenel est ainsi l’occasion de remarques sur la multiplication des « commissions », système incertain dont pourtant « il arrive qu’il en résulte quelque chose », et dont Valéry démonte le fonctionnement avec une verve jubilatoire et une acuité qui pourrait séduire maint sociologue des groupes. L’Avenir de la littérature, publié en 1928, condense en quelques pages une réflexion d’une grande prescience sur l’impact culturel des médias audiovisuels balbutiants et sur la multiplication des informations : Valéry évoque une situation, qui n’a rien perdu de son actualité à l’heure d’Internet et de l’iPad, où « l’immense majorité des esprits est soumise nécessairement, [dans ses pratiques de lecture], à un régime dont l’incohérence et le papillotement sont, en somme, la règle », et où « les caractéristiques techniques des écrits tendent nécessairement à être celles d’ouvrages que l’on peut lire dans ces conditions de mouvement et de chaos » qui sont celles des transports. Même intelligence dans l’adresse radiophonique rédigée en 1939 pour répondre aux demandes de la propagande, allocution dans laquelle Valéry se refuse à attiser une haine entre nations, mais incite les Français à concevoir la guerre imminente comme une entreprise de délivrance du peuple allemand. Sans modifier sensiblement notre vision de l’œuvre de l’écrivain, cette sélection constitue donc une remarquable invitation à découvrir, ou mieux connaître un esprit aux multiples facettes.

Verne. Éric Nosal, Mode d’emploi : voyages ordinaires par Jules Verne (Requins-Marteaux, 2010, 213 p., 20 €). Drôle d’objet. Une bande dessinée, ou plutôt, comme il est l’usage de dire devant ce genre d’ouvrage, un roman graphique. Du roman, les codes sont adoptés : petit format, couverture rouge à dos toilé reprenant la maquette de la collection des Voyages extraordinaires de Verne, chapitrage… Mais on entre ensuite dans le « méta », pour parler chiquement. Éric Nosal livre en effet une biographie apocryphe de Jules Verne, tel qu’il aurait vécu dans une uchronie où la littérature aurait pris la forme de la bande dessinée, où la Terre se serait arrêtée de tourner, où Napoléon III, nain comique, disparaîtrait par ennui des soucis du pouvoir pour rejoindre le jeune Jules sur la plage. Le récit est entrecoupé de pages tirées des œuvres de Verne parues dans cet univers parallèle, où les récits ont un impact direct sur le monde. Il y a aussi une histoire d’amour, et de sirènes. Que ceux qui n’ont rien compris aillent lire Mode d’emploi, tout sera plus clair.

Vigny. Jean-Pierre Lassalle, Alfred de Vigny (Fayard, 2010, 500 p., 25 €). Si l’on croit Jean-Pierre Lassalle, et l’on a toutes les raisons de le croire, avec Alfred, les muses s’amusent. Après un court survol généalogique, le deuxième chapitre de la biographie plonge dans un tourbillon d’amours féminines, dont Delphine Gay, Marceline Desbordes-Valmore, Virginie Ancelot, Marie de Flavigny, sont les plus connues. Il aime les filles, ce sacré Vigny, sans pour autant négliger les mères. Son épée bien trempée n’a rien à envier à celle d’Excalibur, un Excalibur qui a flirté avec le Grand Orient, mais dont le mariage ne fut pas consommé. Cela le fait passer allégrement des amours avec une blonde anglaise au militantisme en faveur de la cause grecque, jusqu’à ce que les muses, réunies en assemblée générale extraordinaire, décident de le plonger la tête en avant dans un encrier en lui inspirant un article sur Byron, publié en décembre 1820 dans Le Conservateur littéraire. À partir de là, tout s’enchaîne : un poème, Le Bal ; Cinq-Mars ; Chatterton ; le théâtre (« notre chaire la plus puissante », comme il l’écrit à Adolphe Dumas en août 1836) ; la rencontre volcanique avec Marie Dorval ; son séjour dans cette Albion dont la perfidie lui fut épargnée ; la bien douloureuse aventure de l’Académie française ; le gentleman-farmer et le mirage des urnes ; les neuf années de liaison avec Louise Colet, avec quelques éclipses : lui, partant en Orient, elle, s’orientant vers les nuits d’un autre Alfred, Musset. Vient ensuite Louise Lachaud (« la fille parfaite » qui héritera de Vigny). On ne voit pas passer le temps, mais voici arriver Augusta Bouvard, « la jeune fille et la mort », en compagnie du crabe terrifiant et non nommé qui ronge son corps avec une féroce obstination. Vigny se défend comme il le peut, jusqu’à ce jour du 17 septembre 1863 où il est obligé de déclarer forfait. Le rideau est baissé. Tout cela, et beaucoup plus, est évoqué par Jean-Pierre Lassalle en 400 pages d’une méritoire densité, en nous transmettant, osons l’écrire, le séduisant, le puissant bonjour d’Alfred.

 

[Paul Aron, Jean-Pierre Bacot, Claudine Brécourt-Villars, Pauline Bruley, Marc Dachy, Marc Décimo, Bertrand Degott, Philippe Didion, Jean-Paul Goujon, Jean-Philippe Guichon, Nelly Kaplan François Kasbi, Jean-Jacques Lefrère, Agnès Machet, Hugues Marchal, Delphine Nicolas-Pierre, Michaël Pakenham, Henri Scepi, Julien Schuh.]

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