Comptes rendus du n°40

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Baudelaire. Baudelaire, Aphorismes, choisis et présentés par Remi Duhart (Arléa, 2009, 218 p., 16 €). L’idée d’un recueil d’« aphorismes » de Baudelaire était excellente et Remi Duhart a visiblement passé un temps considérable à dépouiller l’œuvre de Baudelaire, y compris sa correspon­dance. Il reconnaît que ce n’est pas un projet nouveau, mais son travail a un caractère plus ambitieux que ceux qui l’ont précédé, la difficulté étant avant tout de déterminer l’extension possible de l’aire de l’aphorisme dans une œuvre qui offre d’innombrables sentences, une cargaison abondante de maximes, irriguant certains textes au point où l’on se demande où arrêter la pêche. Le titre même de « Choix de maximes consolantes sur l’amour » – texte que Baudelaire lui-même n’aurait pas voulu recueillir en volume, selon Claude Pichois – pose assez le problème de méthode et, dès son attaque : « Quiconque écrit des maximes aime charger son caractère ; – les jeunes se griment, – les vieux s’adonisent », la maxime se penche sur l’auteur de maximes et laisse le lecteur se demander si l’auteur (qui, en réalité, n’a pas encore ses 25 ans) se grime ou s’adonise. L’essentiel serait, non pas dans la révélation d’une authenticité de l’auteur, mais dans le fait même du masque. Le texte enchaîne : « Le monde, ce vaste système de contra­dictions ». Baudelaire réclamera justement « le droit de se contredire » au même titre que « le droit de s’en aller », comme si la contradiction était le droit de s’en aller philosophiquement, en faisant le deuil d’une énonciation stable et en se libérant de la responsabilité d’un moi haïssable. Remi Duhart a senti ces difficultés affectant le choix préalable des passages à inclure, et le danger d’y verser presque intégralement les Fusées et des pans entiers de Mon cœur mis à nu, ou les écrits satiriques portant sur la Belgique. Il a fini par passer de son projet initial d’« un choix d’aphorismes lapidaires » vers des « textes plus longs » qui échappent parfois au domaine des aphorismes à proprement parler. Il s’agit ainsi d’un florilège éminemment personnel, tenant compte de ce qui a « séduit » ou « choqué » l’anthologiste, jusque dans « ce qui me semblait injuste, outré, voire odieux », ces « outrances » pouvant souvent « dévoil[er] au mieux l’âme tourmentée du poète ». On sait les débats suscités par certains de ces propos, portant notamment sur les Juifs, les « pédérastes » ou les femmes, mais il s’agissait sans doute pour Baudelaire, dans ses derniers textes, non seulement de donner expression à des turbulences psychiques et spiri­tuelles, mais de provoquer toutes les catégories de lecteur, selon la méthode de La Genèse d’un poème : les catholiques, les bonapartistes, mais surtout, peut-être, les tenants du Progrès. Parfois, des annotations auraient pu être utiles, comme pour : « Il n’y a que deux endroits où l’on paye pour avoir le droit de dépenser, les latrines publiques et les femmes » – beaucoup de lecteurs d’aujourd’hui ne sauront pas que l’une des acceptions de latrine était « prostituée ». On trouve notamment une formulation qui serait, selon une remarque de Bernard-Henri Lévy, la seule chose bête écrite par Baudelaire (affirmation fort difficile à prouver, en supposant que soit effectivement bête l’énoncé incriminé) : « Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste. » La suite : « Ainsi, la bestialité exclut la pédérastie » montre cependant que Baudelaire prend le contre-pied de l’opinion reçue en faisant de la « pédérastie » un phénomène qui ne relève pas de la bestialité. Du coup, l’aphorisme volontairement choquant peut se retourner dangereusement : seuls les « pédérastes » auraient les qualités requises pour aimer des femmes intelligentes. C’est dire que ces aphorismes sont souvent à retourner dans tous les sens, car, même si l’on prend une tranche de l’œuvre d’une seule période de la vie de Baudelaire, la « contradiction » s’y exprime avec force, le dernier Baudelaire, en particulier, dans les écrits injustement qualifiés d’« intimes », ne tenant pas à présenter de lui-même une vision cohérente qui permettra de le cerner biographiquement. C’est un avantage supplémentaire de l’aphorisme de permettre cet éclatement d’un « moi » pre­nant l’entière responsabilité de son énonciation, ce que le poète avait déjà réussi dans Les Fleurs du Mal, au grand dam des censeurs (Barbey, on le sait, fera de cette irresponsabilité et de cette polyphonie la base de son argumentation pour défendre le recueil). La présente anthologie met devant le regard un ensemble d’affirmations, de généralisations et de provocations qui rappellent que le goût des maximes et aphorismes est bien vivant à cette époque et qu’un Oscar Wilde ne jaillit pas de nulle part.

Claudel (1)Correspondance de Paul Claudel avec les ecclésiastiques de son temps. I et II. Le Sacrement du monde et l’Intention de Gloire, correspondance éditée par Dominique Millet-Gérard (Champion, 2008, 2 vol., 1200 p., s.p.m.). Ces deux épais ouvrages viennent s’ajouter à un pre­mier volume de 655 pages, publié en 2005, pour achever de rendre accessible une « énorme correspondance » de plus de mille lettres, échangées, entre 1904 et 1955, avec des prêtres, des religieuses, mais aussi des séminaristes, des membres des clergés protestants et juifs, et des convertis. Puisque Dominique Millet-Gérard a dédié ce volume à Benoît XVI, osons dire que son édition, impeccable, constitue un travail de bénédictine. Elle a réuni des documents très dispersés, issus de multiples archives, et les a combinées à des extraits du Journal ou à d’autres documents pour éclairer leur contexte : l’abondance des personnes qu’elle cite parmi ses sources d’informations donne à mesurer l’ampleur de l’enquête. Elle signale et explique les expressions en vogue dans le discours religieux contemporain. Elle identifie plusieurs textes de Claudel, ignorés de la critique mais cités dans ces lettres. Elle présente avec précision les interlocuteurs du poète et corrige, à l’occasion de cette seconde livraison, certaines erreurs minimes du premier volume. Enfin, elle est allée jusqu’à Venise pour photographier une plaque associant un bas-relief de l’Annonciation et un soulier, dont le cliché envoyé à Claudel avait été perdu ! Tout au plus regrette-t-on qu’en sus de l’index pour les noms de personne et les titres de Claudel ne figure pas un index rerum. Il n’y a rien à ajouter à la présentation que la préface de 2005 a donné des enjeux de cette correspondance. Alors même que Dominique Millet-Gérard a choisi de ne pas reprendre les échanges déjà publiés ailleurs, l’ensemble frappe par son abondance et montre combien Claudel dialoguait avec les milieux cléricaux, protestants et rabbiniques. Les lettres de Claudel n’ont pas une grande valeur littéraire ; en revanche, cette « tranche d’histoire ecclésiastique et littéraire » permet de suivre un demi-siècle de débats catholiques, et on y lit, souvent, de véritables confes­sions de la part de jeunes prêtres en proie au doute. Ces lettres constituent également une masse de documents précieux pour les spécialistes du poète. Même si Claudel y revêt volontiers son costume de gorille catholique, vitupérant contre ses contemporains – tel Maritain, qui « embrenait tous les numéros [du Roseau d’or] des productions d’un certain Reverdy », ou les femmes, qui « ont un prurit d’écrire et surtout de publication bien fâcheux » – il montre ailleurs une grande générosité. Il donne de son temps, pourtant compté, à des inconnus, et répond aux sollicitations financières (il y aurait un amusant relevé à faire des multiples trocs où l’on échange textes contre messes, reliques contre lettres, etc.). Claudel soulève des points d’exégèse et donne des conseils de lecture des textes sacrés, qu’il incite à « mâcher longuement », métaphore digestive omnipré­sente. Il suit la mise en scène de certaines de ces pièces, autorisant, par exemple, une représenta­tion abrégée du Soulier de satin jouée, après d’autres « mystères », par « les gens du pays » de Miribel. Il évoque les ouvrages qu’il lit ou les documents qu’il recherche, et il discute de sa propre œuvre avec ceux de ses commentateurs qui étaient des religieux – occasion de multiples formules de synthèse, comme « l’idée du monde-symbole est aussi ancienne en moi que la respiration ». Une lettre de Léon Wieger, publiée intégralement ici, complète nos sources sur la genèse de la réflexion que Claudel a consacrée aux idéogrammes et à la Chine. Surtout, on découvre combien les milieux cléricaux auront formé pour Claudel une poche de réception active et spécifique, dont les réactions devront certainement être dorénavant mieux prises en compte. Bon gré mal gré, l’écrivain se voit érigé en directeur de conscience, en « grand frère » (terme déjà employé par Jacques Rivière), puis, à mesure que se développe son œuvre exégétique, en véritable Père de l’Église : « Notre époque restera grande », lui écrit ainsi le Chanoine de Saint-Pierre, « puisque vous aurez été son Prophète… » Son autorité est contestée, jamais niée, et ses lettres circulent, comme ses œuvres, parmi les séminaristes. De nombreuses missives, parfois issues de régions aussi lointaines que l’Afrique centrale, viennent le remercier pour son œuvre. L’Annonce faite à Marie, entre autres, occupe une place très particulière, non seulement parce qu’une représentation en est projetée devant le Pape, à Rome, en 1950, mais parce que Claudel reçoit des lettres asso­ciant la « pièce providentielle » à des conversions : « Violaine m’a appelé au sacerdoce », écrit ainsi Jean Massin, prêtre dont le retrait hors de l’Église suscitera chez Claudel une « indicible horreur ». Tout en se montrant attentif à de tels témoignages et aux remarques des ecclésiastiques, Claudel n’est pas sans exprimer une certaine réserve face aux sollicitations, et aux responsabilités dont il est investi, réserve d’autant plus compréhensible que l’écrivain qui doit faire face à ces demandes s’était vu refuser, après sa conversion, une carrière apostolique, de sorte qu’il ne cesse­ra de se définir comme un « solitaire », un « indépendant (et je mets dans ce mot beaucoup moins de fierté que d’inquiétude) ». En 1917, quand il écrit : « la poésie est pour moi l’expression de sentiments forts et profonds et secondairement le moyen de cette campagne d’évangélisation progressive de toutes les régions de mon intelligence et de toutes les provinces de mon âme, que j’essaye de poursuivre en dépit d’une nature barbare, païenne, capricieuse et rebelle », son corres­pondant lui répond : « Dieu ne vous a pas mis entre les mains le merveilleux instrument qui est votre talent pour que vous en fassiez cet usage solitaire. » En 1935, il prend soin de préciser sa vision de sa propre fonction : « en général je préfère m’adresser à un public incroyant, il me semble que c’est plutôt de ce côté qu’est ma vocation », mais s’avoue « un peu terrifié à l’idée que [s]es livres puissent être utilisés à des fins pédagogiques ». Les missives de ses correspondants sont d’intérêt variable, mais certaines sont particulièrement émouvantes, notamment les sept lettres de l’abbé Robert Vetch, fils aîné de Rosalie, qui ignorait, semble-t-il, que Claudel était le père de sa demi-sœur, ou les onze lettres du père Raymond Rodriguez, jeune prêtre qui s’adresse sans façon à Claudel, dialogue avec lui sur son œuvre, puis disparaît brusquement en 1943, vrai­ssemblablement après son arrestation par la Gestapo en raison du soutien qu’il aurait accordé à des Juifs. Signalons encore des échanges avec Georges Cattaui, Max Jacob, Maurice Sachs et Roger Munier, quand ce dernier était au séminaire. Plusieurs lettres à l’abbé Morel sont très incomplètes, car Dominique Millet-Gérard n’a pu en copier que les pages exposées ou les extraits du catalogue lors de la vente chez Drouot de 2005. Si leur propriétaire actuel lit ses lignes, peut-être voudra-t-il bien lui communiquer ces pièces ?

Claudel (2). Paul Claudel, La Crise. Amérique 1927-1932 (Métailié, 2009, 252 p., 11 €) ; Claudel et la Hollande, textes réunis par Marie-Victoire Nantet (Poussière d’or, 2009, 249 p., 12 €) ; Bulletin de la Société Paul Claudel n° 195, Clau­del et le Brésil (13, rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 76 p., 7 €). Kleber Haedens, pourtant peu tendre envers Claudel qu’il comparait à un « auroch taciturne englouti dans la forêt du Moyen Âge », avait en son temps déjà dû concéder : « Le monde est son domaine. » Car, catholique ou diplomate, le poète a poursuivi sa vie durant un dialogue avec la planète. Son attrait pour l’Orient est bien connu, et ces trois publications, quasi simultanées, ont le mérite d’explorer d’autres régions traversées par le voyageur professionnel comme par l’écrivain. L’épais dossier de lettres adressées au Quai d’Orsay par l’Ambassadeur de France à Washington ne saisit pas seulement un regard sur les États-Unis, mais révèle aussi les qualités d’économiste et de sociologue de Claudel. Sur fond de discussions bilatérales tendues autour du règlement de la dette de guerre de la France, l’auteur de L’Échange assiste à la « curée » des spéculateurs, analyse la distance entre l’envol bousier et la stagnation réelle, s’interroge sur la solidité de la croissance américaine, puis com­mente le krach et ses conséquences, tout en disséquant les débats et les manœuvres politiques. La postérité n’a pas toujours justifié son jugement (« Franklin Roosevelt […] est un homme assez médiocre »), mais Claudel fait souvent mouche : « Tandis [que l’argent] court d’une caisse à l’autre, il est dérobé à la création de richesses réelles » pour soutenir des « valeurs chimériques », fluctuant au rythme d’une information financière « enflée, ou comme on dit ici advertised par les procédés d’exagération démesurée que comporte la technique moderne ». Bien qu’elle ne forme qu’un extrait tiré d’une correspondance diplomatique beaucoup plus vaste, l’ampleur de la sélec­tion présentée donne à mesurer combien le travail de Claudel ambassadeur était éloigné d’une sinécure, et le lecteur pourra trouver dans ces textes de nombreux échos à la manière dont l’œuvre littéraire reprend modèles économiques et images monétaires. Cet ensemble a déjà paru en 1993, il est réédité dans un contexte économique qui permet de multiples parallèles avec la crise de 29. La préface qui accompagne la nouvelle édition développe ce rapprochement avec une certaine insistance et son auteur n’a pas, hélas, les qualités de traducteur de Claudel, qui cite de nombreux articles de journaux, quand lui-même s’appuie sur le buzz des blogs. Invité à réfléchir au « poids attaché par la littérature historique sur la destruction du commerce comme étant un facteur déter­minant de la composition de la crise », il est à gager que maint lecteur réfléchira d’abord à la crise de la syntaxe ! Et, puisque crise il y a, même si l’on salue les Éditions Métailié pour cette heureuse remise en circulation, était-ce une raison pour ne pas corriger certaines coquilles dans la transcrip­tion des lettres ? Sans être abondantes, elles sont gênantes car, Claudel ne dédaignant pas de jouer avec les règles jusque dans ses lettres professionnelles, on en est réduit à se demander si tel tour est de lui ou du copiste… N’en jetons plus et sautons quelques années en arrière pour re­joindre Tintin – pardon, Claudel – à Rio, puisque c’est au pays des cariocas que le poète est nom­mé en 1917, occasion d’un séjour raconté avec humour par Marie-France Mousli. Elle souligne le caractère inusuel du personnel de la légation, où Claudel a pour secrétaire Darius Milhaud et est vite rejoint par un autre écrivain, Henri Hoppenot, et où le « ministre plénipotentiaire de deuxième classe » correspond avec Saint-John Perse et se passionne pour la photographie. Une étude de Clarice Spitz aborde les enjeux économiques, stratégiques et politiques de ce séjour, première nomination de Claudel à la tête d’une des représentations diplomatiques françaises (la France n’a alors pas d’ambassade au Brésil). Le dossier est complété par la correspondance entre Claudel et l’homme politique brésilien Ruy Barbosa, défenseur de la cause des alliés (le Brésil n’entra en guerre contre l’Allemagne qu’après les États-Unis). Mais cette livraison du Bulletin nous conduit encore ailleurs : outre les actualités claudéliennes (comptes rendus d’ouvrages et de rencontres, annonces diverses), elle inclut un entretien avec un metteur en scène estonien et un article sur « Claudel homme d’affaires », par Michel Lioure, qui brosse un rapide rappel historique des activi­tés économiques du dramaturge, avant d’ouvrir à une réflexion sur leur impact poétique. Le sujet nous ramène à Wall Street… Il n’est donc que temps de retraverser l’Atlantique et c’est aux Pays-Bas que nous atterrirons. Marie-Victoire Nantet place les textes qu’elle a réunis sous le signe du « donnant donnant » (formule appréciée d’un autre poète voyageur, Michel Deguy). La première partie du volume présente et traduit une série d’articles que le critique hollandais W.G.C. Byvanck consacra au théâtre de Claudel, entre 1892 et 1894 – bel exemple de finesse quand on sait com­bien Claudel restait alors peu connu. L’annotation est impeccable et parvient à faire saisir la portée des choix de traduction et de réécriture que Byvanck adopte face au texte français. La correspon­dance entre l’auteur et son critique, et un article de Samuel Lair, exposant les liens qui unissaient Byvanck, Renard « et Cie », complètent cet ensemble. La suite de ce collectif renverse la perspec­tive et s’interroge sur le regard que Claudel a porté sur la Hollande. Emmanuelle Kaës et Didier Alexandre se penchent sur la fameuse « Introduction à la peinture hollandaise » (dont le faible écho auprès des spécialistes néerlandais est rappelé). Tous deux proposent une lecture intéres­sante et complémentaire, puisque l’une compare le traitement de Rembrandt chez Claudel et Genet, tandis que l’autre étudie la « psychologie » claudélienne de la peinture et conclut en confrontant les jugements divergents que l’auteur de L’Œil écoute et Valéry ont portés sur une même tradition picturale. Enfin, renouant avec le premier volet, Maaike Koffeman analyse la réception de l’œuvre théâtrale de Claudel en Hollande, article accompagné d’une riche iconographie sur les mises en scène. On ne sort pas éreinté de ce tour du monde : la qualité des trois publications montre com­bien l’auteur du Soulier de satin continue à bénéficier d’une attention critique et éditoriale soutenue, que justifie la diversité des angles sous lesquels se donne à saisir une œuvre à la taille de plus en plus imposante – auroch peut-être, mais pas englouti !

Constant. Anne Boutin, Parole, personnage et sujet dans les récits littéraires de Benjamin Constant (Champion, 2008, 580 p., 90 €). Ce livre tire son origine d’une thèse de doctorat soutenue à l’université de Lausanne, laquelle thèse vient d’être couronnée du prix Davel de la même université. L’appellation « récits littéraires » s’autorise desŒuvres complètes de Constant, dont la troisième partie, intitulée Écrits littéraires (1800-1813) (Max Niemeyer Verlag, 1995), commence par cinq « récits », dont quatre sont ici examinés : Amélie et GermaineCécile et Ma vie, impubliés du vivant de l’auteur, auxquels on rattachera parfois, par prouesse, le célèbre Adolphe. Cependant, comme l’étiquette est d’abord accueillie sans examen, le choix d’excepter du corpus la seule Lettre sur Julie méritait peut-être mieux qu’une rapide note en introduction. Ce texte de commande, destiné à présenter un recueil de lettres de Julie Talma, relève surtout du portrait, mais ce portrait ne raconte-t-il pas aussi une amie de l’auteur, que lui-même présente comme « l’esprit le plus analogue au mien que j’aïe [sic] jamais rencontré » ? Exclura-t-on des « récits » Amélie et Ger­maine, sous le prétexte comparable qu’il s’agit là d’un mixte de journal intime et de monologue délibératif ? Certes non, et d’autant moins que c’est lui qui permet de réunir ces récits autour de la notion de crise. Au début de l’année 1803, lassé de n’être que l’amant de Germaine de Staël et incertain sur son projet d’épouser Amélie Fabri, Benjamin Constant y rapporte en effet « une de ces crises du cœur et de l’imagination » dont raffoleront les romantiques. Dans les premières années du XIXe siècle, voilà que l’homme traverse une période existentielle difficile, qui, le confrontant aux défauts de la parole, affecte jusqu’à ses personnages, au point que leur expression dans Adolphe ou Cécile devient « mimétique des tourments et des bouleversements de l’auteur ». Ainsi Anne Boutin part-elle de l’intuition qu’il est possible de lire ces quatre récits comme « une seule et même histoire, celle d’un sujet – plongé au cœur d’une crise – qui souhaite parler et qui n’y par­vient pas ». La notion de sujet est à ce titre commode, qui lui permet de concilier auteur et person­nage, et d’écrire, par exemple, que le sujet constantien est « fragilisé dans sa vie personnelle, et peu engagé dans la vie sociale ». Inévitablement, les turbulences auxquelles sont soumises ces différentes instances affectent non seulement leur parole mais occasionnent « un déplacement des frontières génériques », semant le trouble entre fiction et diction, et générant ce que Simone Balayé a nommé « une écriture de la crise ». L’originalité d’Anne Boutin revient alors à établir que les quatre récits, tout en consignant les manques et la fragilité de la parole, sont à porter en der­nière analyse à son crédit, dans la mesure où la parole y est ce qui permet de se repérer dans la vie et d’aller à la rencontre de soi-même et d’autrui. Dans une première partie, elle montre que les récits de Constant combinent, à des degrés divers, et en des proportions variables, factuel et fictionnel, relation et recréation, autobiographique et romanesque. Alors qu’Adolphe est sans conteste un roman,Amélie et Germaine joue avec le journal, Cécile maquille le réel en fiction, Ma vie est une autobiographie idéalisée. Toutefois, pris en charge par une voix narrative de près ou de loin identifiable à l’auteur, ils sont d’abord, en tant que récits de vie, traversés par la difficulté proprement humaine d’accorder sa parole à sa vie. Dans une seconde partie, Anne Boutin inter­roge la représentation que ces récits donnent de la parole. Elle y montre la fragilité des person­nages confrontés à l’expression verbale et le tragique né des difficultés à en faire bon usage ou de la déception de ne pouvoir qu’imparfaitement traduire leurs idées ou leurs sentiments. À travers eux, l’on devine le mal qu’éprouve le sujet constantien à s’ouvrir à l’altérité. Une troisième partie explore l’« auscultation de la langue conventionnelle », c’est-à-dire l’analyse que fait Constant de la conversation en société, « bavardage », « parlage » ou bien « commérage » selon ses propres termes, caquetage, babillage, badinage et rumeurs, dont il dénonce les limites que sont le confor­misme et l’aliénation en tant qu’ils gauchissent l’appréhension du réel. Une quatrième et dernière partie est consacrée aux spécificités de la parole. Les récits de Constant en déploient les complexi­tés et les faiblesses, mais aussi les richesses et l’efficacité, lesquelles permettent au sujet d’échapper aux pièges de la « langue conventionnelle ». C’est qu’il s’agit, par la parole, à la fois de se réaliser soi-même et de s’ouvrir à l’autre. « Comment être soi et être reconnu ? tel est l’un des enjeux de cette crise mise en texte par Constant », résume dans sa préface Gérard Gengembre, qui propose d’analyser cette aliénation comme « une autre forme du mal du siècle » romantique. Il salue « une lecture fine, intelligente autant qu’intuitive, qui révèle une sensibilité littéraire du meil­leur aloi » et y voit « un hommage rendu à la complexité et à la profondeur d’une écriture ». On pourra juger philologiquement discutable le choix de moderniser l’orthographe d’Amélie et Ger­maine, de Cécile ou de Ma vie,alors que l’édition de référence suit le manuscrit. Quels que soient, par ailleurs, les jeux de cache-cache auxquels se livre Constant, on hésitera à « se représenter un narrateur quadragénaire réel », « assis à sa table de travail » ou « méditant sur les péripéties de sa jeunesse » : le narrateur demeurant jusqu’à nouvel ordre une instance définie par sa fonction, on peut en effet y préférer la notion de sujet. Mais ces réserves sont négligeables en regard du plaisir de découvrir – à partir de ces récits et en des parcours chaque fois pertinents – l’œuvre de Cons­tant et sa critique. Le lecteur soulignera, au fil des pages, des formulations heureuses sinon robo­ratives, en ces périodes de langue de bois et de cacophonie médiatisée. Il reconnaîtra, à partir de récits où la parole remplace l’action, ce qu’a de moderne cette prise de conscience, chez Constant, d’une « aliénation linguistique ». Et peut-être s’attachera-t-il à l’idée que « montrer un dysfonction­nement dans l’usage de la parole, c’est suggérer qu’un bon emploi des mots est possible », recon­naissant là un impératif et une visée proprement poétiques : ne s’agit-il pas, encore et toujours, au prix d’un refus des stéréotypes, de « rémunér[er] le défaut des langues » ?

Fémina. Colette Cosnier, Les Dames de « Femina ». Un féminisme mystifié (Presses universitaires de Rennes, 2009, 306 p., 20 €). Il exista, en des temps antédiluviens, un être étrange : « La Femme » 1900. Pierre Lafitte (« qui mériterait à lui tout seul un long chapitre d’histoire de la presse », précise Colette Cosnier) en fut l’ethnologue entreprenant, assisté d’une nombreuse équipe d’observateurs mâtinés de prêcheurs, comme il se devait dans cette époque d’aventures coloniales florissantes. Plus heureuse cependant que les populations sauvages d’Afrique, « La Femme » était l’objet d’un culte – objet largement recréé par l’imagination de ses adorateurs, comme dans tous les cultes. La « vraie femme » célébrée par Femina était, bien sûr, une pure construction parfaite­ment aliénante (nous n’en doutons pas, aujourd’hui où les femmes se sont – à peu près – libérées de cette étouffante religion). Pendant toute la période qui va de 1901 à 1914, Femina est la revue où se formule l’idéal féminin de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie (ce qui n’empêche pas des lectrices plus modestes sans doute de s’y référer). Elle connaît une décadence progressive ensuite jusque dans les années trente (mais le catalogue de la BnF lui prête une survie sous divers avatars jusqu’en 1978 !). Colette Cosnier se livre à une étude de ce que Femina a présenté et représenté pour les femmes pendant la grande époque qui sombre en 1914. Sans hargne, avec un accablement plein d’humour et sur un ton d’une grande alacrité, elle feuillette la revue pour tenter de restituer le mécanisme de bourrage de crâne qui visait à célébrer la femme exclusivement comme jeune fille charmante, épouse atten­tive et réservée, mondaine exquise, mère parfaite, occupée des modes, des bonnes manières, de la charité, de la composition d’élégies insipides ou de romans nuls, d’arts qui ne gâtent pas les mains, de sports pas trop violents. On découvre, sans trop de surprise, que cette entreprise de formatage était solidement menée et encadrée par des hommes, avec Marcel Prévost dans le rôle de l’idéologue prônant la culture du charme et le décervelage modéré. Chapitre après chapitre, sans prétendre à une contextualisation sociale ou historique poussée, Colette Cosnier organise sa lecture de la collection de la revue par thèmes toujours révélateurs : la femme idéale, le modèle séduisant mais redouté des étrangères (surtout américaines, dangereusement libérées), l’oubli affirmé de la politique, la propagande pour le mariage, celle pour les petits métiers bien féminins, la présence ambiguë des femmes de lettres « comme il faut », la méfiance pour les « autho­resses », etc. Parcours personnel, militant (comment ne pas s’effarer de ces niaiseries 1900 ?), mais toujours précis et documenté, escorté de notes sur les personnages oubliés de cette comédie mondaine qui a pu fasciner, pendant quelques années, des dizaines de milliers d’abonnées. En faisant constamment appel à ce lectorat par le biais de concours divers et par la publication de lettres (à l’authenticité cependant souvent douteuse),Femina permet de se représenter à peu près un public de lectrices comme il faut, mais largement provinciales. On aimerait en savoir plus afin de pouvoir recouper cette information avec celle, de plus en plus fournie, concernant les « ou­vrières des lettres » qui ont nourri l’imaginaire de plusieurs générations de femmes, pour certaines collaboratrices occasionnelles de Femina ou mises en valeur dans la revue. Le retard français habituel touche aussi les gender studies, et Mme Souley-Darqué, professeur de « féminologie » au Collège libre des sciences sociales de la rue Serpente en 1902, pourrait encore inspirer des émules. En attendant, étonnons-nous de la docilité avec laquelle tant de femmes intelligentes ont accepté de souffrir pour entrer dans le rôle qu’on leur destinait comme dans l’inhumain corset dont la publicité engraissait Femina. Mais tout cela a-t-il vraiment disparu ? Une grande partie de la pro­duction romanesque poursuit aujourd’hui dans une veine pas très différente, même si les « autho­resses » contemporaines se partagent désormais entre le roman sentimental et le roman policier bien sanglant. Et la presse féminine de notre temps n’exploite-t-elle pas des ressorts qui n’ont guère changé quand elle explique désormais aux « jeunes filles » l’art de la fellation plutôt que celui de choisir la tea-gown qui leur conviendra ? Nombreuses illustrations – qu’on aurait aimé de meilleure qualité – et brève bibliographie (où Histoires littéraires figure au côté de Clio).

Huysmans. Joris-Karl Huysmans, Cécile Bruyère, Sainte- Cécile de Solesmes : correspondance 1896-1903(Éditions du Sandre, 2009, 163 p., 19 €). Lorsque Huysmans, qui avait 48 ans et signait ses lettres avec un tréma sur le « y » de son nom, rencontra l’une des plus fortes personnalités féminines du catholicisme de l’époque, il se trouvait entre la publication d’En Route et celle de La Cathédrale. Il travaillait à peaufiner les traces de sa conversion avec la biographie de Sainte Lydwine de Schiedam, non sans difficulté. Jeanne-Henriette Bruyère, dite Cécile, avait 51 ans, mais était entrée plus jeune que lui dans la carrière. Fille spirituelle de Dom Guéranger, elle officiait depuis 26 ans comme abbesse d’un des hauts lieux du renouveau bénédictin, rendu célèbre, au-delà des frontières catholiques par la remise en route du chant grégorien. Elle était également l’auteur d’un traité, De l’oraison d’après la Sainte Écriture et la tradition monastique, édité sans grande publicité en 1886 par l’Abbaye elle-même. Dans le milieu féru d’intransigeance que fréquentait alors l’écrivain fraîchement converti, ce texte possédait à la fois une réputation de qualité et un parfum de souffre. C’est sur un malentendu à propos de l’ouvrage que la rencontre entre les deux personnages eut lieu au parloir de l’Abbaye de Solesmes, en oc­tobre 1896. Le futur auteur de L’Oblat (dont il enverra un exemplaire à sa correspondante en exil en 1903), croyait que le traité sur l’oraison qu’il avait lu en 1894 dans une abbaye et qui était devenu introuvable n’avait pas été approuvé par Rome. Qui plus est, il avait inscrit ce doute dans En Route. Or le nihil obstat du Vatican était intervenu entre-temps. La faute était donc pardonnable et fut pardonnée dans cet échange inaugural. Les annexes que propose l’édition de cette correspondance permettent de comprendre la séduction réciproque qui s’est opérée d’entrée de jeu entre les deux personnes. D’un côté, un écrivain continuait à vivre en artiste et en romancier son évolu­tion religieuse, aspirant à la mystique et à une vie de cloître, mais souffrant du moindre inconfort, croquant volontiers dans ses romans les situations et les personnages qu’il rencontrait dans sa vie, poursuivi par quelques journalistes qui s’intéressaient justement au croisement de son œuvre et de son existence. De l’autre côté, une religieuse, que l’on avait qualifiée d’autoritaire, fort intelligente autant que cultivée, se trouvait empêtrée dans la gestion de son prestigieux monastère et la fonda­tion par essaimage d’un nouveau lieu comparable ; elle était jalousée, critiquée. Son emprise sur les moniales, mais aussi sur les moines, était telle que des plaintes étaient remontées jusqu’à Léon XIII, qui lui retira, puis lui rendit la direction du monastère. Quand Huysmans arriva à Solesmes, l’affaire était réglée et la situation de l’abbesse était plus solide que jamais, même si elle se trouvait dotée d’adversaires résolus. Dès leurs premières lettres, les deux personnages se sont offert mutuellement une douce reconnaissance. Huysmans se voyait apprécié par Cécile dans ce qu’il considérait comme un haut lieu de conservation de la tradition, une abbaye qui maintenait coûte que coûte la beauté du mystère ; Cécile Bruyère trouvait en lui un écrivain célèbre assez courtois pour lui demander d’envoyer son ouvrage théologique à la princesse Bibesco, devenue prieure d’un carmel à Alger, ou pour lui commenter par écrit les deux éditions de ce traité, repris en 1899. De plus, les correspondants se trouvaient sympathiques, sans jamais se qualifier d’autre chose que de « Madame » et de « Monsieur et bien bon ami ». Il lui aura raconté des tranches de sa vie, lui confiant sans hésiter ses difficultés, y compris de la part d’une femme, le « diable espagnol » qui le poursuivait de ses assiduités dans sa vie de célibataire endurci. Elle lui répondit sur nombre de points, en l’approuvant sans réserve. Mais c’est le cadre religieux qui primait dans leurs échanges, du ciel au sous-sol. Il se sont ainsi découverts et se sont commentés des ennemis communs, surtout au sein du catholicisme. Cela explique que la première édition de cette corres­pondance par René Rancœur, en 1950, dans La Pensée Catholique, ait été incomplète, certaines lettres n’ayant pas été communiquées à l’auteur par les religieuses. Dans les premières années du XXe siècle, le contexte philosophique et politique était terrible pour les demandeurs d’absolu vou­lant revivre un passé mythifié, mais ces difficultés politiques constituent une figure mineure de cette correspondance de buveurs des derniers enchantements. La mairie de Ligugé, où Huysmans devait habiter quelque temps, était dirigée par un anticlérical convaincu, la bataille qui devait mener à la séparation des églises et de l’État faisait rage dans le pays et les expulsions de congrégations avaient déjà commencé (celle de Ligugé sera de la liste, puis celle de Solesmes). Pourtant, c’est la difficulté du maintien d’une exigence volontariste dans un cadre d’hostilité interne au catholicisme, s’ajoutant à l’évolution générale laïcisante, qui a structuré l’amitié des deux personnages. L’un et l’autre se savaient menacés, mais ne voulaient couler, si nécessaire, que pavillon haut. Du coup, les accommodements avec la réalité étaient cause de souffrance. Ainsi, Huysmans ne cessera de s’excuser, dans ses lettres à Cécile, de se trouver à proximité du monastère de Ligugé, alors qu’il avait tenté vainement de s’installer à Solesmes. Il se trouvait en effet à Ligugé en toute proximité de l’ennemi intime de ce qui était à ses yeux un haut lieu, Solesmes, se sentant obligé d’invoquer pour justifier une quasi trahison à la fois des convenances de transport avec la capitale et sa faiblesse permanente qui l’empêchait de basculer vers la trappe. Mais à quelque chose malheur fut bon. Véritable agent de renseignement et observateur averti, Huysmans put profiter de sa situation pour donner à sa correspondante une foule d’éléments sur les faiblesses de l’adversaire, la médio­crité des moines aimant médire et papoter, les travers d’ecclésiastiques qu’il jugeait peureux, la faible qualité de la liturgie. Elle en aura tiré de quoi conforter sa propre orientation rigoriste, en particulier son choix du latin et du chant grégorien qu’elle avait hérité de son maître Guéranger et dans lequel Huysmans voyait une esthétique, autant qu’un lieu inaccessible. Cécile aura sans doute constitué pour lui une figure du sublime incarné. « Il y a, au dessus de tout ce monastère, un être d’une intelligence presque plus qu’humaine et, qui plus est, une Sainte » (lettre de Huysmans à Durendal, 1909). Il fut pour elle une image du réel dans sa nécessité, et il lui permit de prendre conscience d’une certaine beauté du style dans le profane. Elle considérait en effet, sans rien lâcher de sa propre rigueur, le traitement romanesque qu’effectuait Huysmans comme une obliga­tion. Le 12 décembre 1901, alors qu’elle venait de déménager avec 83 personnes son établisse­ment à Londres (où elle devait s’éteindre en 1909), transfert qu’elle annonçait froidement comme une sorte de nécessité technique, elle lui écrivait à propos d’un article qu’il lui avait envoyé sur les carmels de Paris et qu’il reprendra dans De Tout en 1902 : « Pourriez-vous entreprendre un travail de longue haleine ? Je l’espère pour beaucoup, auxquels vous avez le don de faire avaler du chris­tianisme qu’ils n’acceptent que de vous. » Le « Récit des premiers rapports de M. Huysmans avec Solesmes et Mme Cécile Bruyère » figure en fin de volume. Il s’agit de notes manuscrites fort bien rédigées et sans signature, retrouvées dans les archives de Sainte Cécile de Solesmes. Elles nous éclairent sur ce que furent le cadre et le contenu de la première rencontre des deux futurs corres­pondants. Suivent deux textes rédigés par André Billy dans Le Figaro littéraire en avril 1950, l’un sur les rapports de l’écrivain avec l’abbesse, l’autre sur ses amitiés bénédictines. Un petit article d’Albert Houtin termine ce bel ouvrage. Sous le titre Le Témoignage de Huysmans, il présente les différentes clefs par lesquelles l’écrivain a transposé dans L’Oblat le monastère de Ligugé et ses occupants. Toutes ces précisions construisent une véritable édition critique de cette correspon­dance inédite dans sa complétude. Parmi l’ensemble des échanges épistolaires de Huysmans avec nombre de ses contemporains, qui se sont égrenés depuis sa mort en 1907, et surtout celle de son exécuteur testamentaire Lucien Descaves en 1949, ce qui est ici proposé est peut-être le plus intéressant. Au beau milieu des tempêtes, cet échange aura été marqué par une remarquable sérénité : formaté par sa dévotion mariale, Huysmans parlait à celle qu’il considérait comme une sainte (elle faillit d’ailleurs être béatifiée) et qui le comprenait sans le juger ; Cécile Bruyère, qui n’avait pas oublié qu’elle descendait de bourgeois actifs dans la cité, découvrait, par la lecture des lettres, mais surtout par celle des romans de Huysmans, une vision du monde conciliable avec son idéologie traditionaliste et n’était visiblement pas malheureuse qu’une vulgarisation nécessaire de cette forme de renouveau catholique se construisît dans un style qui déplaisait fortement à ses ennemis de l’intérieur. Ce matériau doit être bien puissant et d’une douceur suffisamment acide pour qu’il ait fallu plus d’un siècle avant de connaître le fin mot des échanges de ces deux person­nages qui se sont brièvement croisés avec une quarantaine de lettres, au seuil de leur existence. Deux grands témoins d’un ancien monde qui voulait renaître.

Larbaud. Valery Larbaud, Journal. Édition définitive. Texte établi, préface et annoté par Paule Moron (Gallimard, 2009, 1 601 p., 70 €). « Enfin … ! » Profond soupir de délivrance, poussé par tous ceux qui, depuis des années, attendaient la publication de ce Journal complet de Larbaud. Complet ? Du moins ce qu’il en subsiste, car l’écrivain a détruit une grande partie de ses journaux intimes. Pire encore, ceux que nous possédons présentent de très nombreuses lacunes : pages arrachées, lignes caviardées, etc. Quelles furent les raisons de ces si fréquentes suppressions ? Certaines s’expliquent probablement par le besoin qu’avait Larbaud de cacher à sa mère ses diverses amours et liaisons. Toutefois, on constate que ces suppressions se sont poursuivies après le décès de celle-ci… Détails trop intimes, ou bien considérations que l’écrivain jugea, après coup, intempestives ? Quoi qu’il en soit, ce gros volume de 1600 pages représente bien « l’édition définitive » (soit près du double, pour le texte, du Journal inédit publié en 1954), et il faut féliciter Paule Moron de l’avoir menée à bien. La tâche n’était pas facile, assurément, tant les manuscrits se trouvent parfois dispersés. D’autre part, l’annotation était ardue, aussi bien à cause des innombrables allusions historiques, géographiques ou littéraires semées dans le texte, que des non moins innombrables phrases en italien, anglais, espagnol ou allemand introduites de place en place par Larbaud. À cet égard, les notes, regroupées après chaque manuscrit du Journal, sont aussi précises que copieuses, et nous y reviendrons. Quant au Journal lui-même, on est frappé par sa discontinuité : trois grands blocs, couvrant respectivement (mais avec de grosses lacunes chronologiques) les années 1901-1914, 1917-1920 et 1931-1935, les deux dernières périodes étant de loin les plus copieuses, Larbaud ayant beaucoup détruit de ses journaux antérieurs à 1914. Un autre trait frappant est que certains journaux sont entièrement rédigés en anglais : Côme et Saint-Yorre (1912)Alicante-San Vicente (1917) et Alicante-Paris-Londres-Alicante (1918-1920). Bien entendu, ce volume offre à la fois le texte original anglais et sa traduction française. Le choix de l’anglais s’explique peut-être pour des raisons de prudence familiale, mais aussi, et plus encore, comme exercice de style et pratique d’une langue dont Larbaud était profondément imprégné. Après 1914, on le voit adopter tout aussi volontiers l’espagnol, suite à son long séjour à Alicante, puis l’italien, langue qu’il parlait quotidiennement avec sa compagne Maria Angela Nebbia, rencon­trée en 1922 et qui partagera sa vie jusqu’à la fin. Ce mélange incessant de quatre langues (il y a aussi, parfois, du latin ou de l’allemand) donne au texte une allure bien particulière, qui est celle d’un cosmopolitisme fondé sur un véritable humanisme européen. Par ailleurs, ce Journal, et c’est aussi une de ses caractéristiques, propose un incessant va-et-vient entre la culture et la vie. Ou plutôt, la littérature et l’Histoire y sont pleinement intégrées à la vie, comme dans Barnabooth, où la vue d’une femme dans les rues de Trieste faisait immédiatement surgir à l’esprit du narrateur le souvenir d’un vers de Stace. Les villes ou paysages sont ici l’objet d’évocations détaillées et sen­sibles, qui visent toujours à en restituer la vraie physionomie : architecture, couleurs, formes, types humains, et jusqu’aux particularités de la langue qu’on y parle. On y voit Larbaud, à chacun de ses séjours, se documenter soigneusement sur la ville ou le pays, explorer les rues, les monu­ments et surtout la bibliothèque locale, qu’il ne manque jamais de visiter – et cela qu’il s’agisse de Mèze, d’Annecy, de Vaduz, de Milan ou d’Alicante. Autant de démarches qui témoignent d’une grande sensibilité et d’une curiosité intellectuelle incessante. Certains journaux, comme ceux de Mèze, de Vaduz et d’Albanie, sont à cet égard nettement descriptifs. Parallèlement à cela, on peut suivre toute la vie intellectuelle de Larbaud, la genèse de ses livres, ses lectures et ses réflexions. Durant ses années d’Alicante, il se consacra presque uniquement à l’énorme travail que représen­tent ses traductions de Samuel Butler, travail que prolongent, dans le Journal, de longues et fréquentes réflexions sur les diverses théories de l’évolution. Puis, dans les années 1930, on le voit occupé par un sien ouvrage, qu’il ne mènera jamais à bien :L’Amour et la monarchie. Il faudrait aussi évoquer ses nombreuses lectures en langue étrangère : anglais, espagnol, italien, catalan, portugais, qui firent de lui un extraordinaire comparatiste. Il est toutefois extrêmement regrettable que nous ne disposions d’aucun Journal entre 1920 et 1931, qui est la période de Commerce et de son amitié avec Fargue, Joyce, Adrienne Monnier, Güiraldes, etc. (il semblerait qu’il n’en ait tenu qu’irrégulièrement durant cette période, mais peut-être les détruisit-il lorsqu’il en vint à concevoir une haine farouche pour Adrienne Monnier et son cercle). Sur ce qui est proprement la vie intime de Larbaud, ce Journal donne de nombreuses informations. Toutefois, comme nous l’avons signalé, ces informations sont assez incomplètes, l’écrivain ayant, semble-t-il, fait disparaître nombre de pages ou de passages concernant ses liaisons féminines, qu’il s’agisse de Gladys ou d’Espagnoles rencontrées à Alicante. En revanche, il en a conservé d’autres montrant à quel point il était, dans chaque pays, sensible à la beauté des femmes de l’endroit (soit dit en passant, les recherches d’Anne Poylö à Alicante paraissent avoir démontré que, pour ses divers flirts locaux, Larbaud faisait un peu figure de barbon, dont on se moquait allègrement). Non moins qu’aux femmes, l’écrivain était fort sensible aux très jeunes filles, ce que certains de ses livres, dont Enfantines, nous avaient déjà appris. Pour le reste, il était souvent sujet à des accès de dépression ou de mood (humeur sombre), qui se manifestaient déjà à Alicante et s’accentueront sensiblement à Paris, où il se cloîtrera de plus en plus dans une « retirance » renforcée par une sorte de délire de la persécution. On le voit de plus en plus préoccupé d’assurer le bien-être de sa compagne Maria Angela Nebbia et de s’occuper de la petite-fille de celle-ci, Laeta. Au total, voyages à part, Larbaud n’aura pas eu vraiment de vie. Le travail de Paule Moron est si considérable qu’on hésite presque à signaler quelques bévues ou à proposer quelques compléments. Signalons cependant que le terme pelmazoïdes, employé par Larbaud pour désigner les fâcheux qu’il redoute, ne vient point, selon toute apparence, du grec, comme le pense l’éditrice, mais de l’espagnol pelmazo, mot courant signifiant homme lourd, pénible, ennuyeux – disons plus brutalement : un emmerdeur. D’autre part, une citation pseudo-latine attribuée par Larbaud à « la brillante imagination » de Fargue, est en réalité chipée à Jules Verne, et joue même un rôle capital dans son Voyage au centre de la Terre. Pour Lits et ratures comme titre de la revue de Breton et Soupault, Littérature, il faut préciser que ce n’en était pas à proprement parler le titre, mais un jeu de mots de Picabia sur la couverture d’un numéro dessinée par lui. La seconde partie de l’Œuvre de René Ghil ne s’intitule par Dire des mensonges, mais Dire des sangs. Par ailleurs, Rémi de Gourmont est une double faute d’orthographe pour Remy de Gourmont (exactement comme si l’on accentuait le prénom de Larbaud). Autre bévue : Larbaud eût difficilement pu envoyer à Joyce une photo de Vico, celui-ci étant mort en 1744. Il doit plutôt s’agir d’une carte postale représentant un buste ou une gravure. Simples vétilles, pour un tel bloc de 1600 pages, aussi soigneusement édité et annoté. À le lire, on se dit qu’il y a souvent quelque chose de stendhalien, en plus large et en plus riche même, dans toutes ces pages intimes, et on ne peut que répéter le mot de Maurice Saillet : « Larbaud n’est pas un écrivain ; c’est un prince. »

Paulhan-Perros. Jean Paulhan, Georges Perros, Correspondance 1953-1967, édition établie par Thierry Gillybœuf (Claire Paulhan, 2009, 400 p., 39 €). Le premier a pris avec Marcel Arland et Dominique Aury la direction de laNouvelle Revue française ; le second, depuis un an, lit pour Jean Vilar les manuscrits du T.N.P. C’est à l’occasion des premières notes de Perros dans la NRf et de sa participation à la revue que l’échange débute. Cette correspondance compte 221 lettres, dont 99 de Perros à Paulhan, 2 de Perros à Dominique Aury, et le reste de Paulhan à Perros. Ce n’en est pas la première édition, mais les 204 lettres publiées en 1982 aux éditions Calligrammes s’enrichissent ici de 17 lettres nouvelles, d’un choix de documents – photos d’archives, reproduc­tion des cartes postales ou des dessins joints au courrier, fac-similés des lettres les plus significa­tives –, ainsi que d’une trentaine de pages d’annexes. Dans son introduction, Thierry Gillybœuf, déjà éditeur de la correspondance Perros-Grenier, pose les conditions de l’échange entre les deux hommes : Perros s’intéresse à l’homme et au penseur, jamais au directeur de revue ; quant à Paulhan, c’est plutôt le marginal qui l’attire. Les débuts sont timides, Paulhan invite Perros au « porto des critiques », à une rétrospective Picasso… Avec le temps, il s’enhardit, risque plusieurs fois le tutoiement, tandis que l’autre maintient son quant-à-soi. Pour les deux hommes, l’éloignement est non seulement l’occasion de leur correspondance, mais constitue aussi la condi­tion de leur rapprochement amical, et paradoxalement un moyen d’abolir la séparation. Paulhan voyage beaucoup avant d’être restreint dans ses déplacements, Perros s’installe à Douarnenez en 1959. « Force est de constater, écrit Thierry Gillybœuf, que c’est précisément à partir du moment où Perros a quitté Paris que Paulhan l’invite avec insistance à ses parties de boules aux Arènes de Lutèce. » Perros ne manquait pas de rendre visite à Paulhan lors de ses passages à Paris ; celui-ci, en revanche, n’alla jamais le voir dans son Finistère d’adoption. On retrouve, dans ces lettres, la pensée paradoxale de Paulhan d’une part, les formules de Perros de l’autre, qui véhiculent tout un art du vécu. Un long échange, en avril 1960, est représentatif : à une lettre dévouée à la pensée, que son auteur traque frénétiquement, répond une lettre entièrement consacrée à la personne de l’Autre, à l’échange interindividuel. Mieux vaut « partir de la main de l’homme plutôt que de celle de Dieu », écrit Perros, que son correspondant situe, alentour du Tao-té-King, du côté d’une sagesse qui vise le bonheur de l’instant. Les malentendus, certes, ne manquent pas entre deux hommes si différents, non plus que les rencontres ratées : « Je me demande si la Bretagne est bien le pays qu’il vous faut », écrit Paulhan en mars 1955. Et Perros de s’excuser, en mars 1960, d’être reparti sans lui rendre visite : « Je ne suis resté qu’une matinée, incapable de me supporter loin de la mer. » Le plus beau s’exprimant peut-être à l’occasion des inquiétudes : « Votre silence m’effraie. Suis-je mort en vous ? » (Perros à Paulhan, décembre 1962). À part quoi l’on tourne souvent autour d’un même pot : « Je crois que je tiens enfin ce qui fait du langage un objet si précieux », écrit Paulhan ; Perros n’en apprendra pas davantage, mais il importe surtout que son intérêt en ait été éveillé, et que nous conservions quelque chose de cette attention infatigable. Un autre intérêt de cette correspondance vient des contemporains, constamment évoqués : Jean Grenier, l’ami commun, avec qui Perros se brouille en 1958 ; Camus, dont l’accident mortel aiguil­lonne Paulhan ; Gérard Philipe, dont la mort est l’occasion de méditer sur les avantages et les inconvénients de la célébrité. Toujours soucieux d’éclairer le contexte des lettres, Thierry Gillybœuf fournit des données bio-bibliographiques, renvoie à l’œuvre des deux épistoliers, ainsi qu’à leurs correspondances respectives, celles de Paulhan avec Mircea Éliade, de Perros avec Jean Grenier ou Michel Butor. Ses principes d’édition témoignent des mêmes scrupules. Perros rudoie le code orthographique, cependant que Paulhan va ponctuant avec une magistrale désinvolture. Cela n’empêcha pas ce dernier d’être élu à l’Académie. Ce n’est pas cette dimension du personnage, on s’en doute, que Perros appréciait le plus : se sentant peu à l’aise sur scène, l’ancien sociétaire de la Comédie française se présentait volontiers comme « un homme essentiellement “coulisseux” ».

Sand (1). George Sand, Œuvres complètesGeorge Sand avant « Indiana », édition critique publiée par Yves Chastagneret (Champion, 2008, 2 vol., 1648 p., 270 €). La publication des Œuvres com­plètes de George Sand a enfin commencé et risque de s’étendre sur des années, tant le continent sandien est vaste et d’un relief surprenant. De 1829 à 1876, la plume de l’écrivain n’a cessé d’explorer tous les genres littéraires (sauf la poésie) pratiqués en son temps, à en forger quelques-uns même et à les fausser souvent par des jeux d’hybridation : roman psychologique, roman d’apprentissage, roman épistolaire, roman historique, roman d’artiste, roman-feuilleton, roman dialogué, parabole romanesque (socialiste), roman paysan, rurodrame, autobiographie, récit viatique, drame fantastique, conte fantastique, nouvelle, proverbe dramatique, comédie italienne, canevas de commedia, drame historique, comédie sérieuse, sans oublier les milliers de lettres privées, ni les mille et une formes de l’écriture journalistique et critique. Au moment où la critique sandienne connaît un renouveau, on s’interroge sur le mystère d’une quasi disparition : l’édition contemporaine de cette œuvre n’a conservé que peu de titres, et certains chefs d’œuvre (Jeanne, Lucrezia Floriani, Le Château des Désertes, Nanon) demeurent aujourd’hui peu connus. Sans doute l’anecdote biographique (les grandes amours de George) a-t-elle offusqué la créativité artistique de l’écrivain, réduit aux figures de l’amante éternelle ou de la bonne dame de Nohant. L’imagerie misogyne due à Baudelaire ou Barbey d’Aurevilly, relayant les lieux communs sur la facilité natu­relle d’une femme qui écrirait comme elle parle ou comme elle coud, a occulté la conscience vive de l’écrivain, une conscience littéraire qu’atteste son activité préfacière. La présente édition, pre­mier jalon d’une entreprise éditoriale qui se veut exhaustive, s’ouvre sur un recueil des préfaces de George Sand à ses « Œuvres complètes » (en réalité incomplètes de son vivant), établi par Anna Szabó, revu et annoté par Béatrice Didier. On y découvre une romancière humble, en quête d’une forme-sens susceptible d’éclairer ses contemporains plongés comme elle dans « la douloureuse histoire » du siècle, soucieuse aussi « d’éclairer le peuple » grâce à des supports éditoriaux acces­sibles, récusant catégoriquement le « pédantisme » de l’art pour l’art, autant que l’étroitesse de l’œuvre à thèse – mais acceptant de « soutenir une cause ou de combattre une erreur ». Sand se situe ici à l’écart de ce que nous appelons la « modernité » littéraire : au-delà de la déception de 1851 et de l’effondrement d’un idéal romantique, républicain et socialiste, Sand persiste dans sa décision de « croire » dans le pouvoir politique et social d’une écriture en acte, au risque de voir sombrer dans « l’abîme bienfaisant de l’oubli » ces « innombrables productions, fruits trop hâtés d’une époque d’oisiveté sociale et d’impatience ». Assurément, cette œuvre a souffert aussi de l’anarchie éditoriale qui en brouilla les lignes de force, qui en nivela la qualité – car tout n’est pas d’égale hauteur ni de même puissance d’écriture, de forme et de souffle, dans cette création continue. Les deux premiers volumes de ces Œuvres complètes s’achèvent sur le dossier des réalisations et des projets d’« Œuvres complètes » de Sand au XIXe siècle, établi par Marie-Ève Thérenty. Un cahier conservé à la Bibliothèque de l’Institut témoigne du travail mené par Sand, dans les deux dernières années de sa vie, pour établir, avec le bibliophile Spoelberch de Lovenjoul, le meilleur plan possible de ses « Œuvres complètes ». Ce projet ne vit jamais le jour. Les listes établies révèlent la maîtrise artistique de la septuagénaire, embrassant une production immense, ramassée et classée en six sections : Études de sentiment, Romans fantastiques, contes, fantaisies, Autobiographie, Théâtre, Études rustiques et paysages, Philosophie, polémique, critique, mélanges. Ce monument littéraire, nous ne le possèderons jamais. Béatrice Didier, consciente que « Sand dépasse trop souvent la notion de genre » littéraire pour « qu’une publication moderne qui suivrait un tel classement soit possible », a organisé la publication des Œuvres complètes selon un ordre chronologique, plaçant néanmoins, dans des volumes réservés, le théâtre joué à Paris et le théâtre privé de Nohant, les nouvelles ou les articles publiés dans la presse. Les présents volumes, enri­chis d’une présentation (par Yves Chastagneret) des premiers pas en littérature d’Aurore Dupin, exposent déjà le choix « maximaliste » qui présidera à cette édition vraiment complète : dans la production d’avant Indiana (le roman qui, en 1832, révéla celle qui signerait désormais George Sand), aucune sélection n’a été a priori accomplie. Les premiers essais littéraires d’Aurore Dupin sont tous donnés, textes jusqu’alors peu accessibles qui révèlent la lente entrée en écriture d’une jeune fille désireuse de se trouver des modèles (Hoffmann, par exemple, dans Histoire du rêveur, dans les premiers romans d’artiste que sont La Prima Donna et La Fille d’Albano), soucieuse aussi de s’approprier les formes et les genres les uns après les autres : le récit de voyage, le conte fantastique, le roman (La Marraine, œuvre encore bien maladroite, mais d’où le roman sandien semble parfois prêt à sortir presque tout entier), les scènes historiques (Une conspiration en 1537, dont Musset fera son Lorenzaccio), ou encore la littérature panoramique à la mode (Le Commis­sionnaire). L’inclusion de cette dernière œuvre témoigne de la volonté de Béatrice Didier de ne pas trancher dans les œuvres écrites en collaboration : cette supercherie littéraire, signée « Alphonse Signol » – du nom du défunt écrivain qui l’a laissée inachevée – est prise en charge en 1831 par Aurore et son amant Jules Sandeau, rivalisant de fantaisie dans l’exploration goguenarde des « mœurs du XIXe siècle ». L’œuvre vraiment accomplie, parmi ces ouvrages et essais de jeunesse, est Rose et Blanche, premier roman achevé et publié par l’auteur. S’y découvrent non seulement l’entrée officielle dans le métier d’écrivain, mais aussi la nouvelle maîtrise de la composition du récit et de la création de personnages (conçus comme des types sociaux mais dotés d’une épais­seur individuelle). Dans sa préface, Yves Chastagneret revient sur la question délicate de la colla­boration entre Sand et Sandeau, avant de conclure sur l’intérêt de cette première « grande » œuvre, historiquement signifiante au lendemain de la révolution de Juillet (cela justifie le choix de la première édition, de 1831, et non celle, remaniée par Sand, de 1833) : « Rose et Blanche n’est sans doute pas la grande typologie que le lecteur était en droit d’attendre après tant d’essais manqués ou à demi réussis, mais c’est à coup sûr un roman sérieux et même grave, où la satire, peut-être parce qu’elle se sait impuissante à convaincre par ses propres armes, demande à l’émotion mélodramatique les ressources qui lui font défaut. » Un écrivain est né, porté par le désir – qui ne s’éteindra plus – d’interroger et d’inventer par les moyens de la fiction, le sens d’une histoire présente, désespérante, d’en réparer aussi, par l’art du récit sans fin, les déchirures.

Sand (2). George Sand, Œuvres complètesIndiana, édition critique par Brigitte Diaz ; Valentine, édition critique par Damien Zanone (Champion, 2008, 745 p., 110 €). L’édition des Œuvres com­plètes poursuit son cours par ce couplage des deux premiers romans accomplis et reconnus de celle qui signe désormais (1832) « Georges Sand » (les du prénom tombera à partir de février 1833). Comme l’écrit Brigitte Diaz dans sa présentation du roman marquant l’entrée en littérature de Sand, « c’est Indiana qui scelle, par cette signature, le premier lien identitaire et symbolique entre l’écrivain, son nom, son œuvre ». Avec Valentine, écrit quelques mois plus tard, Sand doit surmonter les obstacles redoutables d’un deuxième roman, prouver que le succès d’Indiana ne devait rien au hasard, confirmer un talent et imposer une manière sans se parodier. Telles sont les deux étapes fondatrices de la carrière littéraire de Sand que le présent volume donne à suivre. Le premier intérêt de ces deux éditions critiques consiste à détruire l’imagerie fabriquée après-coup d’une Sand « lactifère », vache à lait de la littérature, au style coulant, à l’esprit bête. Étudiant, à partir de la correspondance et du discours métapoétique de la narration romanesque, le position­nement de la jeune Sand dans le monde littéraire, Brigitte Diaz trace le portrait d’un écrivain icono­claste, découvrant et dénonçant les « commerçants littéraires » et le « monde lecturaire », refusant l’appellation de « femme auteur », faisant table rase des modèles littéraires en vigueur. La nouvelle poétique du roman que dessine Indiana et qu’installe, non sans renouvellement, Valentine, s’oppose aux goûts contemporains pour la littérature frénétique ou pour les formes séduisantes de la couleur locale historique ; à rebours du récit romantique, dans une proximité complexe avec son contemporain Balzac, Sand invente ce qu’elle nommera plus tard le « roman de mœurs ». La destruction des modèles passe, dans la première édition d’Indiana, par l’interventionnisme d’un narrateur prompt à briser l’enchantement du lecteur pour mieux lui imposer, ironiquement, vio­lemment, le « triste tableau des misères sociales » et des « passions humaines aux prises avec les nécessités de la vie légale » (passage supprimé dans l’édition de 1833). Très tôt, Sand refuse de concevoir le roman comme un art d’endormir, par de beaux mensonges, les consciences, ou de reconduire les représentations symboliques (et idéologiques) en vigueur. En ce sens, Brigitte Diaz a raison d’assumer l’anachronisme et de mobiliser avant l’heure la catégorie esthétique du « réa­lisme », se fondant pour cela sur la réception du roman salué pour son économie de moyens, son sens de la vérité analytique, sa capacité à dévoiler, au présent, les envers de la vie familiale bour­geoise. On ne suivra pas Brigitte Diaz, en revanche, lorsqu’elle saisit dans les déclarations du narrateur « de surprenants accents pré-naturalistes », tant l’univers sandien demeure historique­ment et philosophiquement, moralement et esthétiquement, étranger au monde déterministe du futur Naturalisme. Le prouve la fin exotique et mythique d’Indiana, apparemment empruntée à Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie et La Chaumière indienne), mais relevant plus profon­dément de l’utopie romanesque où s’inventent, dans la narration et la fiction, des « voies possibles pour sortir de la crise – de la société, de ses institutions, peut-être même de l’Histoire » (Béa­trice Diaz). Ce que forge Sand dans « l’utopie bourbonnienne » de la fin d’Indiana (où d’aucuns saisiront faiblesse et candeur) est cette « poétique de la parabole » qu’étudia Michèle Hecquet dans les romans socialistes de la disciple de Jean-Jacques Rousseau et de Pierre Leroux. Aussi la tension entre « réalité positive » et « vérité idéale », déjà à l’œuvre dans ce premier roman de la maturité, constitue-t-elle la marque distinctive de l’écriture romanesque sandienne : la « vision grise » de la réalité, évoquée par Brigitte Diaz en un rapprochement entre Indiana et l’Emma flau­bertienne, ne s’impose jamais hors de l’invention active d’utopies, susceptibles de dire le présent historique aliénant, tout en faisant miroiter, au sein de celui-ci, l’image d’autres liens humains et d’autres organisations sociales possibles. Là réside le génie romanesque de Sand, plus utopiste qu’idéaliste au sens trop restreint et édulcorant de l’adjectif. Valentine confirme et infléchit la poétique romanesque forgée dans Indiana. Damien Zanone cerne les éléments fondateurs du succès remporté par la manière sandienne : « la séduction d’un cadre (l’invention de la Vallée Noire) ; l’économie d’une intrigue cohérente et resserrée (roman de la taille et de l’ambition qu’il faut, roman bien mesuré) ; la mise en jeu de questions morales articulées sur une représentation sociale (roman qui produit un sens sans l’assener, qui conteste l’ordre social sans aller jusqu’à la subversion irrémédiable) ». Damien Zanone étudie l’invention poétique, dans Valentine, de la géographie physique et humaine de cette « Vallée Noire » vouée à devenir ce « terroir » berrichon où Sand enracinera ses fictions à venir. En ce sens, Valentine, après Indiana, est une œuvre éga­lement fondatrice, non pas d’un régionalisme sandien (attribué à contresens et entretenu par l’industrie touristique contemporaine) mais d’une mythologie – que Damien Zanone compare à celle que fondent Walter Scott avec les Highlands écossais ou William Faulkner avec le sud des États-Unis. Damien Zanone relève les « signaux contraires » envoyés par le roman dont la critique du mariage et de l’ordre social, dont les audaces morales étonnantes sont compensées (contra­riées ou contredites ?) par la voix narrative porteuse d’un discours beaucoup plus tiède ou conve­nu. Faiblesse d’une œuvre où les « dispositions mêmes de l’intrigue » ne suffisent pas à « explici­ter les enjeux moraux » ? Tactique rusée de Sand pour « faire passer » sa critique ? Ou hésitation du sens même de ce roman des fractures historiques « roman de 1830, écrit juste après et dont l’action se passe juste avant » ? L’édition critique de ces deux romans suit les protocoles mis en place pour ces Œuvres complètes. On soulignera le choix, pour l’établissement du texte, de la dernière édition publiée du vivant de l’auteur : cela vaut au lecteur, pour Indiana (dont le manuscrit est perdu, à un fragment près), une étude des variantes d’un roman, en constante évolution au fil des éditions ; pour Valentine, la plongée dans le manuscrit offerte par le relevé des variantes prouve combien l’écriture sandienne est minutieusement contrôlée, travaillée dans son vocabulaire, ses images et ses rythmes. Le dossier de presse d’Indiana est présenté en annexes. On regrette le prix de vente de ces volumes, qui les voue aux seuls rayonnages des bibliothèques les plus fortu­nées.

Stendhal. Jean-Jacques Hamm, Armance ou la liberté de Stendhal (Champion, 2009, 280 p., 55 €). La perception du premier roman de Stendhal, Armance ou quelques scènes d’un salon de Paris en 1827, a beaucoup évolué depuis sa publication. Les critiques, très négatives au départ, comme celles de sa sœur ou de son ami Fiori, sont devenues ensuite plus nuancées. Avec André Gide, Roland Barthes ou Gérard Genette, sans parler de spécialistes comme Victor Del Litto ou Henri Martineau, L’Enquête en Armancie (Georges Kliebenstein) s’est poursuivie de façon révélatrice. L’ouvrage de Jean-Jacques Hamm fait aujourd’hui le point de ces réflexions d’une manière exhaus­tive. Il analyse les travaux critiques sur Armance ou quelques scènes d’un salon de Paris en 1827, ouvrage commencé par Stendhal dès sa rupture avec Clémentine Curial, en février 1826, et repris en septembre pour être publié en août de l’année suivante chez l’éditeur Urbain Canel sans nom d’auteur. Dans une somme systématique des critiques précédentes, Jean-Jacques Hamm examine la genèse de l’œuvre, puis démontre « l’impossible herméneutique des personnages ». Ensuite, les strates du roman font l’objet d’approfondissements. Il analyse la peinture acerbe des salons de l’aristocratie sous Charles X, fréquentés par les figures emblématiques du « cafard » Chevalier de Bonnivet comme de l’inconsistant Soubirane, possédé, lui, de la « fièvre du veau d’or », tandis que marquises et duchesses font et défont les réputations. C’est dans cette société que Stendhal situe ses personnages principaux : Octave de Malivert et Armance de Zohiloff, reflets l’un de l’autre, tous deux victimes des aléas de leur époque, si proches et impossibles cependant à cerner. Octave correspond au type du jeune aristocrate de la Restauration comme le veut Stendhal : « Je trouve le caractère d’Octave en tant que jeune gentilhomme fort bien peint », note-t-il dans son Journal le 5 juin 1828. Se développe ensuite, en deux temps, l’abord des particularités stendhaliennes. Jean-Jacques Hamm livre une analyse du style, trop longtemps dénié à Stendhal, et de son atout princi­pal, l’ironie, si proche du « witz » des Romantiques allemands. C’est ensuite l’intrigue qui est disséquée : loin de la matière fournie par la duchesse de Duras et reprise par Henri de Latouche, Stendhal offre un roman où le secret, que le lecteur ignorera jusqu’à la fin de l’œuvre, ménage un vide central. Ce vide, qui demande l’intervention du lecteur et fait de Stendhal un précurseur – en créant une nécessité de remise en ordre et d’interrogations autour de ce secret évoqué dès les premières pages et jamais élucidé – est parfaitement dégagé. C’est lui qui fait apparaître la véri­table structure – ou absence de structure – du roman stendhalien. La Lettre à Mérimée ne le dévoile pas davantage. C’est donc à la fois une structure et un style totalement nouveaux qui révèlent Armance comme véritable premier roman de Stendhal, trop longtemps incompris, mais dont l’auteur lui-même avait conscience qu’il était « délicat comme La Princesse de Clèves » (Journal, 23 juillet 1929), et donc réservé aux happy few. Jean-Jacques Hamm ne laisse rien à l’écart, et toutes les œuvres stendhaliennes sont sollicitées, romans ou ouvrages autobiogra­phiques. Des rapprochements entre les héros des différentes œuvres permettent une meilleure compréhension de la psychologie des personnages. Les références aux œuvres théoriques, ici De l’Amour, éclairent l’étude de l’évolution des relations d’Octave et d’Armance, comme le rappel des œuvres autobiographiques permet au critique de justifier ses prises de position. Il offre ainsi une multiplicité de chemins pour une promenade en Stendhalie. Puisque le héros est double – doit-on évoquer un « anti-héros » ? –, il est évident qu’il doit être abordé de multiples façons ; si Octave est double, Armance, son reflet, mérite pareil traitement. Jean-Jacques Hamm se plaît à baliser tous les sentiers en proposant pour chacun différentes entrées. Il étudie même les possibilités offertes par chaque spécialiste d’un aspect de l’œuvre stendhalienne. Mais l’essentiel n’était-il pas plutôt, pour Stendhal, d’exercer dans ce roman sa propre liberté, non seulement en explorant les possibilités d’une création romanesque nouvelle pour son époque – Armanceest bien « une œuvre ouverte » –, mais aussi en créant des personnages au caractère insaisissable qui sont autant de doubles de lui-même, rêvés ou abhorrés, libres d’agir à leur guise, incarnations de ses propres fantasmes qu’il pouvait ainsi exprimer. Ce thème de la liberté avait d’ailleurs fait l’objet d’un ou­vrage : Les Métamorphoses de la liberté ou Stendhal devant la Restauration et le Risorgimento (1967) d’Henri-François Imbert, dont on peut s’étonner, dans un travail aussi minutieux, que Jean-Jacques Hamm ait si fréquemment écorché les références. Cet ouvrage, reposant sur une connais­sance approfondie de l’œuvre stendhalienne, satisfera les universitaires mais laissera un peu « désenchantés » les curieux, qui regretteront qu’à la perfection d’une analyse pour « erudito » ne s’allient pas l’enthousiasme et la fantaisie si chers à Stendhal. Cette singularité, cette liberté, cette virtù, qui caractérisent le héros stendhalien, n’ont-elles pas toujours été ses qualités les plus prisées, comme le titre donné par Jean-Jacques Hamm à son ouvrage le laissait pourtant entendre ?

Valéry. Masahiko Kimura, Le Mythe du savoir. Naissance et évolution de la pensée scientifique chez Paul Valéry (1880-1920) (Peter Lang, 2009, 359 p., 52,80 €). L’intérêt bien connu de Valéry pour la science justifiait pleinement que l’on consacrât une étude approfondie à ses motivations, à ses enjeux et à ses formes. Attentif aux jugements ambigus que celui que l’encyclopédie en ligne Wikipedia présente comme un « épistémologue » a porté sur la science, Masahiko Kimura propose de suivre l’évolution de sa réflexion de sa prime jeunesse (Valéry a neuf ans en 1880) jusqu’aux années de pleine gloire du poète-penseur – le terme choisi correspondant, entre autres, à un retour critique sur l’usage des progrès scientifiques durant le conflit mondial. Une premier volet porte sur « l’émergence de la pensée scientifique chez Valéry » jusqu’en 1899 et associe une étude des liens que ce dernier établit entre science et mythe, puis une réflexion sur l’impact de la science-fiction, représentée entre autres par Verne, et enfin une analyse des liens entre thématique scientifique et stratégie militaire, autour de l’article souvent jugé prémonitoire que Valéry consacre à la société allemande. Dans un deuxième temps, Masahiko Kimura se penche sur l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, publiée en 1895, et annotée, puis amendée au fil de ses rééditions jusqu’en 1930. Le critique procède à une série de comparaisons entre ces versions, leurs brouillons, lesCahiers et la correspondance de Valéry, et trois ensembles successifs d’intertextes : les Carnets de Léonard et une biographie du peintre lue par Valéry avant 1895, les essais de savants français comme Poincaré, et enfin ceux de scientifiques britanniques – Faraday, Maxwell, Kelvin. Enfin, Masahiko Kimura analyse l’impact de la physique nouvelle (celle d’Einstein et Planck) de 1900 à 1920. C’est sans doute dans cette partie que se trouvent les remarques les plus suggestives, quand Masahiko Kimura relève une série de citations montrant l’extrême attention que Valéry a porté à la manière dont les nouvelles théories entraînaient une crise de l’image et de l’imagination, toutes deux devenues inaptes à proposer des modèles de représentation adéquate des phéno­mènes. Tout au long du volume, on sait gré à l’auteur de la pertinence des citations qu’il a su relever et mettre en réseau, on mesure l’importance de ces lectures savantes, et l’on est sensible à ses efforts pour expliquer au lecteur les éléments de théorie scientifique nécessaire à la compré­hension des lectures et influences scientifiques de Valéry. Malheureusement, le résultat appelle une série de réserves massives. En termes d’expression, malgré une très bonne maîtrise du fran­çais, le critique japonais ne laisse jamais oublier que son texte est rédigé par un locuteur étranger. Qu’ont donc fait ses relecteurs pour laisser passer de nombreux emplois de l’imparfait au lieu du passé composé, ou des expressions comme « chercher de nouveaux formulés », « ont subi de l’influence de la science », « afin d’en relever leur pertinence », « une lettre […] dans laquelle il a réussi à entrer dans la Bibliothèque Nationale sans carte », « Léonard montre l’identité de la faculté créatrice vis-à-vis de la beauté et celle orientée vers la vérité », « Valéry s’adresse […] à des notions », etc. ? Vraiment, nous nous interrogeons avec l’auteur : « Comment peut-il être pos­sible » ? Le souci d’explication scientifique de Masahiko Kimura le transforme trop souvent en vulgarisateur fastidieux, glosant les découvertes, glosant les énoncés eux-mêmes vulgarisateurs des savants, reglosant encore leur reformulation par Valéry, jusqu’à la paraphrase. Que de banali­tés, voire d’affirmations parfaitement contestables (« le mythe […] implique une transmission orale ou textuelle des histoires sans grande modification » – nous soulignons). Plusieurs contre­sens déparent l’ouvrage : ainsi, quand Valéry applique l’expression de « loisir studieux » à l’astronomie, Masahiko Kimura estime qu’il n’y voit « qu’une distraction », sans reconnaître l’allusion à l’otiumlatin. Plus largement, c’est toute la question de la culture dans laquelle s’inscrit Valéry qui est posée. La réflexion sur les vecteurs de l’information scientifique est rudimentaire, et la question des rencontres effectives avec des savants est évacuée… en conclusion. Se penchant sur les premières lectures de Valéry, Masahiko Kimura mobilise les ouvrages de science-fiction « qu’il a peut-être lus » et qui auraient été, « ainsi que les manuels scolaires […] les premiers à fournir à Valéry des connaissances scientifiques ». Certes, mais la date n’est pas anodine. Comme l’explique, par exemple, Pierre Kahn dans son essai sur La Leçon de choses, non cité, les pro­grammes scolaires du primaire n’incluaient pas de cours sur la science avant les lois Ferry de 1882. Non seulement Valéry grandit avec le débat virulent qui oppose alors partisans des lettres et des sciences, mais sa première instruction est certainement passée par les romans de vulgarisa­tion des Macé, Flammarion, Fabre, dont le succès est constant de 1850 à 1900, date qui coïncide avec l’arrivée à l’âge adulte de la première génération des écoliers Ferry. Il n’y avait aucune raison de privilégier Verne, alors que d’autres titres de Hetzel, ou la Bibliothèque des Merveilles de Ha­chette, offraient un terrain d’exploration tout aussi légitime. Comme d’autres volumes portant sur les relations entre littérature et science, l’étude de Masahiko Kimura tombe dans le piège d’une ignorance des intertextes qu’on pourrait qualifier d’indignes : la seule revue citée en bibliographie est la prestigieuse Revue philosophique de Ribot, mais le jeune Valéry ne lisait-il pas La Nature de Tissandier et d’autres illustrés (qu’il pourrait bien désigner par le terme anglais de « graphic » dans la note de ses Cahiers citée à la page 44), ou encore le best-seller de Faraday, Histoire d’une chandelle ? Quelle influence ces textes de vulgarisation ont-ils joué comme matrices d’images et d’analogie ? À mesure qu’on lit cette étude, on est envahi par un sentiment d’éclatement, et l’on cherche les motivations de longs développements génétiques qui constituent la deuxième partie. C’est beaucoup de minutie pour prouver que Valéry songe à Kelvin et à d’autres savants dans l’essai sur Léonard, ce dont on ne doutait guère. On s’interroge encore sur la part accordée à l’art militaire, ce qui pose plus largement la question de la définition que Masahiko Kimura entend donner au terme même de science. Pourquoi inclure la stratégie, et si peu faire mention de sciences naturelles ou, dans un volume intitulé Le Mythe du Savoir, passer sous silence les pro­blèmes liés au statut de certaines disciplines qui, provisoirement rattachées aux sciences, ont ensuite perdu leur provisoire légitimité – comme la graphologie, que Valéry n’a pas ignorée ? Enfin, à quoi Valéry emploie-t-il la science ? Quelle part joue-t-elle dans sa construction auctoriale ? Comment influence-t-elle sa création ? Les très longs développements sur le continuum espace-temps ou la quadridimensionnalité n’auraient-ils pas pu éclairer la fin d’un poème comme Cantique des colonnes, où ces dernières expliquent danser à travers le temps ? Las, seul Le Vin perdu est rapproché d’un texte de Poincaré, en note. Les fines remarques sur la réflexion architecturale de Kelvin ne pouvaient-elle trouver un écho dans la théorie valéryenne de la composition ? Quand Masahiko Kimura fait allusion aux thèses sur l’atome de Boscovich, on regrette qu’il n’exploite pas cette occasion de rappeler que ce savant du XVIIIe siècle fut aussi un poète distingué, auteur, entre autres, d’un poème sur les éclipses salué par le grand Lalande, et dont certaines thèses majeures ont été formulées en vers. C’est en effet toute une ouverture possible sur les débats liés à la pé­remption progressive du poème scientifique qui reste inexploitée, alors que cette discussion, qui a mobilisé des auteurs comme Poe, pourtant cité, ou Sully Prudhomme, figure dominante du champ littéraire français durant la jeunesse de Valéry, se nourrit notamment des thèses de Chateaubriand, qui avait accusé la science de désenchanter les mythes… Malgré l’ampleur des lectures engagées, l’étude de Masahiko Kimura déçoit donc, et elle déçoit parce qu’elle oscille entre la génétique, l’histoire littéraire et l’enquête interdisciplinaire, sans s’être dotée des outils méthodologiques attendus pour les deux dernières approches. Outre l’absence de spécialistes de Valéry aussi incon­tournables que Michel Jarrety, ou de références aux études très suggestives de Goux sur les liens entre Valéry et les sciences économiques, la bibliographie frappe par l’absence d’outils sur les rapports entre littérature et sciences, voire en histoire des sciences (le livre de René Taton reste d’actualité). N’en jetons plus : Valéry lui-même notait en 1906, dans sesCahiers, que « pour apprécier la littérature d’une époque, il faut joindre et regarder ensemble tous les modes d’expression de ce temps que l’on considère. » Si l’ouvrage de Masahiko Kimura n’a pas trouvé sa pleine efficacité, il a du moins le mérite de tenter de répondre à ce défi.

Notes de lecture

Apollinaire. Laurence Campa. Apollinaire. La poésie perpétuelle (Découvertes Gallimard, 2009, 128 p., s.p.m.). Encore une réussite de cette série de Découvertes – probablement ce que les éditions Gallimard produisent de plus remarquable depuis quelques années ! Ce petit Apollinaire est un subtil sésame de l’univers du poète, à travers deux chemins qui s’entrecroisent à chaque page : l’un narre l’itinéraire biographique de Guillaume de manière précise et documentée – Laurence Campa est en passe de devenir, pour les études apollinariennes, ce que le regretté Michel Décaudin en fut pendant quarante ans –, l’autre est un parcours de la vie et de l’œuvre de l’auteur de Calligrammespar l’image, et cette iconographie est proprement merveilleuse (quels illustrateurs ! Picasso, Delaunay, Braque, Derain, Chagall, Marie Laurencin, etc.). Un petit volume parfait. On est content pour Laurence Campa, et pour ses futurs lecteurs, car son Découvertes est certainement appelé à une longue vie.

Aragon. Pierre Daix, Aragon avant Elsa (Tallandier, 2009, 288 p., 10 €). Pierre Daix est l’auteur d’une œuvre très abondante, essentiellement de témoignages sur ce qu’il a vécu, la déportation et le stalinisme ; ses livres sur Aragon et Picasso sont des références. Ce nouveau volume com­prend deux grandes parties : celle qui donne son titre étudie trois amours d’Aragon avant la rencontre d’Elsa Triolet – Eyre de Lanux, Denise Naville et Nancy Cunard, où l’on retrouve les incertitudes et hésitations habituelles du poète. Pierre Daix relit, complète et corrige avec précision et autorité. Plus intéressante est la deuxième partie consacrée à Aragon et la peinture. Picasso et Matisse sont en vedette, mais aussi ceux dont, pour des raisons politiques, Aragon dut longtemps taire le nom. Pierre Daix donne d’extraordinaires exemples des aveuglements auxquels l’écrivain est conduit : voyant un homme à la place d’une femme, par exemple. Même (ou surtout) en plein délire politique, la virtuosité d’Aragon reste toujours stupéfiante. Le livre se lit avec plaisir, mais on s’étonne de la mise à l’écart annoncée de L’Exemple de Courbet (1952), parce qu’il est « par trop ancré sur les tensions poli­tiques d’alors ». Curieux argument ! comme si le portrait de Staline par Picasso en 1953, longue­ment analysé, n’était pas lui aussi « ancré »…

BanalitéRévéler l’habituel. La banalité dans le récit littéraire contemporain, sous la direction de Sandrina Joseph (Paragraphes, 2009,160 p., s.p.m.). Certains vous diront que la banalité, hélas ! la littérature de langue française contemporaine ne nous y a que trop habitués. En se plaçant sous l’invocation de Georges Perec, l’éditrice de ce collectif nous rappelle qu’il n’y a en fait rien de banal dans la banalité, et que peut la sous-tendre une « philosophie de la réalité ». Au fond, rien de plus intéressant que ce qui n’a pas d’intérêt, car c’est de cela même que notre vie est faite (« Ah ! Que la vie est quotidienne ! »). Le banal, l’ordinaire, le quotidien et toutes leurs déclinaisons, voilà qui occupe une place considérable dans la fiction contemporaine de langue française. Annie Ernaux est quasiment devenue le Dante de notre enfer froid. Elle est étudiée ici par Tu Hahn Nguyen. Audrey Camus analyse la place du poncif chez Éric Chevillard. Lucie Joubert voit dans le traitement de la banalité, chez la Québécoise Madeleine Ferron et chez la Française Muriel Barbery, une arme paradoxale permettant aux personnages féminins de se réapproprier leur vie. Marie-Pascale Huglo va plus loin en voyant dans les Fragments de la vie des gens de Régis Jauffret une terrible machi­nerie révélant l’uniformité insoutenable et pourtant acceptée de la vie des gens quelconques. Ces « gens » dont on entend toujours parler et dont cette littérature contemporaine vient nous dire à quel point il s’agit de nous, dans toute l’horreur de notre banalité.

Baroque. Gisèle Mathieu-Castellani, Eros baroque. Anthologie thématique de la poésie amoureuse (Champion, 2009, 330 p., s.p.m.). Ce livre a connu une certaine fortune, puisqu’une première édition en était parue en 1991, une autre en 1997, sans compter une édition en 10/18 en 1979 et une autre chez Nizet en 1986, soit cinq éditions en trente années : succès de public, ou stratégie éditoriale de l’auteur ? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une excellente anthologie de la poésie amou­reuse baroque, rassemblant des « textes trop peu connus des poètes français de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle ». Le tout est groupé suivant cinq grandes rubriques : Les plaisirs et les jeux, Portraits, Paysages baroques, L’espace de la nuit, Figures mythiques. La préférence pour la forme du sonnet y est très nette. On y découvre, à côté d’auteurs connus (ou supposés tels) comme d’Aubigné et Desportes, d’autres moins connus (Marc Papillon de Lasphrise, Beroalde de Verville, Étienne Durand, Amadis Jamyn, Guy de Tours), voire peu connus (Christofle de Beaujeu, Flaminio de Birague, Pierre de Cornu, Nicolas Debaste, Jean Godard, Jean de La Jessée, Claude de Pontoux, Claude de Trellon, François Scalion de Virbluneau). Tout cela témoigne de l’éclat et de la diversité de la poésie française entre la fin de la Pléiade et Malherbe, comme l’avaient déjà montré les anthologies analogues publiées autrefois par Albert-Marie Schmidt (1959) et André Blanchard (1957), ainsi que l’importante étude critique d’Henri Lafay (1975). L’ordonnance thématique de l’ouvrage rend plus sensibles encore cette diversité et cette richesse. Rompant à leur manière avec le pétarquisme qui marqua souvent Ronsard et ses amis, les baroques s’élancent en plein imagi­naire et laissent parler leur subjectivité. Il s’ensuit une poésie d’un genre bien particulier, volontiers extrême, placée sous le signe de la discontinuité, et toute nourrie de rêveries voluptueuses. Autant dire qu’on ne saurait voir en cette période une simple époque de transition et de confusion, comme on l’a longtemps pensé. Méprisée par Boileau et les classiques, cette poésie sera redécouverte par les Romantiques (Sainte-Beuve et surtout Gautier), et l’on sait aussi combien elle marquera, à certains égards, Baudelaire. N’est-ce pas assez pour qu’on s’y plonge avec délices ? L’ouvrage comporte table des incipit, bibliographie, table des références, glossaire et index des noms propres.

Barrès. Jean-Pierre Colin, Maurice Barrès : le prince oublié (Infolio, 2009, 256 p., 22 €). Le livre se présente comme un essai, même s’il est pour l’essentiel une biographie, ou plutôt, en effet, un essai de biographie. S’il admire Barrès, l’auteur demeure perplexe devant les contradictions de son sujet. Il n’est pas le seul, et sans doute ceci explique-t-il que, comme il le relève, toutes les tenta­tives pour ramener l’attention sur Barrès semblent vaines : malgré les séductions de l’écrivain, malgré le charme ambigu de ses hésitations et de ses interrogations sur lui-même, Barrès reste trop lié à un passé qui ne passe pas. D’une part, il y a l’étrange période que nous ne comprenons plus et où le hasard le fait naître et évoluer, touchant d’un côté à Verlaine et de l’autre aux horreurs du XXe siècle qu’il pressent, tantôt très proche et tantôt très éloigné de Zola, de Jaurès, de Clemen­ceau, de Blum, de Proust, tantôt vomissant sa haine antisémite, tantôt composant des lettres d’amour exacerbé pour Anna de Noailles, tantôt ignoble et tantôt presque convaincant. Qu’il ait été un maître pour Drieu la Rochelle, Malraux, Aragon, Bernanos, Jouhandeau, Montherlant, Cocteau ou Morand, cela peut-il nous le rendre plus familier ? Qu’il ait été l’une des sources de De Gaulle comme de Mitterrand ne nous éclaire pas non plus, au contraire. Il y a d’autre part l’écriture, la prose lyrique et post-romantique si célébrée, la pose de dandy décadent embourgeoisé et le mélange de pessimisme et d’énergie qui ont fasciné sa génération : pouvons-nous y être sensibles encore, pendant plus de quelques pages, connaissant tout le reste ? Malgré toute sa sympathie réticente pour son sujet, Jean-Pierre Colin reste au fond lui aussi démuni devant l’énigme de Barrès. Son essai se lit avec un certain plaisir, et on lui sait gré de ne pas avoir reculé devant les aspects les plus insoutenables et les plus indéfendables des écrits et de l’action de Barrès ; on lui sait gré également d’avoir donné tous les crédits nécessaires aux chercheurs et éditeurs auxquels il doit l’essentiel de sa documentation. On doute néanmoins, avec un peu de tristesse pour lui, que son livre apportera de nouveaux lecteurs à ce prince – justement ou injustement – condamné à l’oubli.

Bernanos. Georges Bernanos, Brésil, terre d’amitié, édition établie par Sébastien Lapaque (La Table Ronde, 2009, 237 p., 8,50 €). Cette anthologie des écrits de Bernanos sur le Brésil – articles et lettres – est une occasion de se replonger dans l’œuvre d’un écrivain trop négligé. Dans la vie sombre et tourmentée de Bernanos, les sept années qu’il passa au Brésil, de 1938 à 1945, repré­sentent un moment de soulagement, la découverte d’une alternative possible à la médiocrité suicidaire de la vieille Europe qu’il a fuie, écœuré. De nombreuses rencontres et amitiés, des tribunes dans la presse lui ont redonné une énergie bénéfique. Sébastien Lapaque insiste sur le fait que Bernanos « n’avait pas quitté [la France] pour fuir le désastre, mais pour rester libre et conti­nuer à dire et écrire la vérité » et rappelle le rôle qui fut le sien dans le changement de la politique brésilienne vis-à-vis des Alliés. Plus que tout, c’est cependant la mission de l’écrivain qu’il met en avant, entre autres dans le bel article qu’il consacre au suicide de Stefan Zweig (exilé au Brésil lui aussi) : « Je crois à cette mission aussi naïvement qu’y croyaient Hugo ou Michelet. »

Blondin. Antoine Blondin, À mes prochains. Lettres de 1943 à 1984, édition établie par Alain Cresciucci (La Table Ronde, 2009, 224 p., 20 €).Plusieurs Blondin sont rassemblés dans ce recueil de lettres. Le fils attentionné retenu au STO pour ses parents, l’auteur appliqué et inquiet pour son éditeur Roland Laudenbach, l’ami fidèle pour Roger Nimier, Kléber Haedens et Michel Déon. Diverses facettes dessinant un Blondin différent de la légende qui n’a retenu que l’assidu des comptoirs et le suiveur passionné du Tour de France. Ici, l’alcool est triste hélas, et le Tour une succession lassante de chambres d’hôtel. C’est un Blondin voyageur, appelé à couvrir des mani­festations sportives pour L’Équipe ou un Blondin en villégiature plus ou moins consentie, exilé en vacances ou envoyé en résidence forcée d’écriture par son éditeur. Cent trente-sept lettres compo­sent cette correspondance. C’est peu pour les quarante années qu’elles couvrent, mais c’est tout ce qui a été retrouvé. Des années entières sont blanches et ce qui reste n’est parfois pas très explicite, Blondin, notamment pour ses amis, pratiquant volontiers le sous-entendu et la blague intime, au grand désarroi de l’annotateur parfois obligé de reconnaître sa perplexité, voire son ignorance. La fausse insouciance de celui qui se qualifie lui-même de « singe ennivré » (sic) y apparaît cependant clairement au travers des soucis sentimentaux et financiers qui sont évoqués. Blondin y exprime aussi sa difficulté d’écrire, lui qui se voyait davantage comme un personnage de roman que comme un romancier. En tout cas, l’homme et l’auteur auront eu la chance de con­naître une maison et un éditeur fidèles, La Table Ronde veillant à prolonger l’œuvre de Blondin par-delà sa mort, avec ses nouvelles, ses articles et aujourd’hui ses lettres.

Bohèmes. Jean-Jacques Bedu, Bohèmes en prose (Grasset, 2009, 396 p., 22 €). Encore un roman de la Bohème ? Alors que des travaux sérieux d’histoire littéraire sur le sujet commencent à apparaître ici et là, l’approche dominante reste celle du légendaire inauguré avec tant de succès par Murger. Encore et toujours enveloppé de nostalgie, évi­demment, car la Bohème est depuis toujours défunte, et sa célébration est toujours une paradoxale déploration. Le récit de Jean-Jacques Bedu ne fait pas exception à cette règle : il suffit de feuilleter la chronologie finale (d’ailleurs bien faite) pour constater qu’il s’agit avant tout d’une nécrologie. Le titre choisi est curieux : pourquoi « en prose » ? Faute d’explications, sans doute faut-il comprendre qu’il s’agit de retracer ce que la vie de bohème, à travers tous ses avatars, a pu avoir de prosaïque : la pauvreté, sinon la misère, l’alcool, les drogues, les débauches tristes, les fins tra­giques. Le lecteur qui chercherait ici une atmosphère de féerie, la gaieté tonitruante des jeunesses artistes, en trouvera bien sûr des échos mais, s’il est un peu attentif, il percevra tout autant le côté sombre, voire crépusculaire, de ce qu’ont vécu les générations successives d’aspirants littérateurs venus par vagues à Paris pour n’y trouver en fin de compte que l’échec et la mort. Le dernier chapitre, consacré à Maurice Sachs, est on ne peut plus emblématique de ce qui fait en réalité l’horizon de l’étude. Cela n’empêche nullement qu’elle se lise avec un certain plaisir : tout en cédant parfois aux facilités du ton romanesque, simplifiant les psychologies, forçant sur le pittoresque des événe­ments, proche parfois du cliché, le récit ne manque pourtant pas de solidité documentaire et fait place, avec un certain détail, à des personnages généralement oubliés dans la littérature commer­ciale sur la Bohème : Glatigny, Corbière, Mécislas Golberg, Jean de Tinan, etc. sont bien présents et plutôt bien traités. Même Éphraïm Mickaël a droit à une note un peu longue. Naturellement, c’est le pittoresque des existences qui se trouve mis en valeur : des œuvres, il n’est question que de manière allusive et superficielle. Cependant, la bibliographie est ample et montre que l’auteur ne s’est pas toujours contenté des sources de seconde main, allant jusqu’à mentionner des thèses inédites. Dans le corps du récit, malheureusement, les citations sont rarement référencées et les sources des anecdotes trop peu précises. Malgré ses défauts, l’ouvrage pourra être lu avec profit par les débutants qu’intrigue la rumeur séduisante d’un siècle disparu ; leur curiosité en sera encouragée et pourra y trouver quelques pistes pour aller plus loin, ce qui n’est déjà pas si mal.

Bourdelle. Antoine Bourdelle, L’Atelier perpétuel. Proses et poésies 1882-1929 (Éditions des Cendres, 2009, 274 p., 24 €). Belle entreprise que celle-ci, menée avec le soutien, assez inattendu, de la Compagnie parisienne de chauffage urbain : éditer l’ensemble des écrits d’Antoine Bourdelle, lesquels, par leur quantité, avaient sans aucun doute effrayé plus d’un chercheur, avec ces ar­chives restées longtemps aux mains de la famille (qui a cependant eu le mérite de les conserver et de ne pas les disperser). Bourdelle a sans doute souffert de l’ombre que, médiatiquement parlant, lui fit et continue de lui faire Rodin : le musée Bourdelle, discrètement installé derrière la gare Montparnasse et, malgré sa modernisation, passé par legs depuis 2002 sous la tutelle de la Ville de Paris, n’a pas l’aura de l’Hôtel Biron, qui conserve l’ensemble de l’œuvre de Rodin, léguée par lui à l’État. Après la publication de ses Cours et leçons à l’Académie de la Grande-Chaumière (2007), voici Bourdelle écrivain, ne reculant devant aucun genre, manipulant l’aphorisme comme la poésie, l’autobiographie comme la nouvelle. Ainsi que l’écrivent ses préfaciers : « Bourdelle écrit comme il sculpte. Il envisage, travaille, retouche, révise, revoit, remanie indéfiniment. […] Le dessin du poète retrouve le dessin du sculpteur, la retouche, le repentir. » Ajoutons, quitte à déflorer les volumes à venir (ses Écrits sur l’Art, puis ses Carnets de voyages et correspondances), que Bourdelle est aussi attaché à vous entretenir de ses poules à la campagne que des tableaux qu’il est allé visiter dans les musées. La main et l’esprit, disait Focillon.

Breton (1). Marc Gontard, La Langue muette. Littérature bretonne de langue française (Presses universitaires de Rennes, 2008, 158 p., 14 €). Quel est le statut d’« une langue d’origine dont la transmission s’est interrompue » et qui devient « fantomale » ? se demande l’auteur en parcourant les œuvres de Corbière, Segalen, Guillevic et quelques autres : il y a chez eux une place vacante, celle de la langue bretonne, plus ou moins refoulée. Question théorique et politique intéressante, utilement étudiée dans les articles monographiques ici rassemblés. De façon louable, Marc Gon-tard a voulu les mettre en perspective par un premier chapitre qui ébauche une histoire de la littérature bretonne de langue française ; mais cette entreprise trop générale montre ses limites. Dire, par exemple, que Villiers de l’Isle-Adam a commencé « par des romans d’aventures histo­riques, assez dans la manière de Féval : Isis (1862),Morgane (1866) », c’est révéler qu’on n’a lu aucun de ces deux livres.

Breton (2). Emmanuel Rubio, Les Philosophies d’André Breton (L’Âge d’homme, 2009, 560 p., 39 €). L’auteur donne une synthèse remarquable sur la part de la philoso­phie de l’écrivain André Breton, qui s’est présenté comme un théoricien non moins qu’un poète ou un activiste poli­tique. Loin de refaire une « philosophie du Surréalisme » comme l’avait fait le cartésien Ferdinand Alquié, Emmanuel Rubio s’est attaché à suivre et comprendre les moments de la pensée de Breton, laquelle n’est ni un bricolage ni un bric-à-brac, mais ne suit pas non plus un développement unilatéral et harmonieux. Il analyse d’abord la rencontre avec les ouvrages de psychologie et de psychiatrie que lui a permis ses études de psychiatrie, avec le « merveilleux » attaché à l’hystérie (les expériences de Charcot et la sug­gestion de Berheim), et sa critique « positiviste » par Ba­binski. Il souligne l’importance de l’automatisme psychologique dans la psychiatrie française, de Baillarger à Janet, et sa part dans l’écriture automatique. Breton est l’un des premiers à introduire dans l’art, et dans la réflexion sur l’art, les idées de Freud sur l’inconscient, la sexualité et le rêve, qu’il a connues par la voie médicale. Le continent trouble de la parapsychologie (Myers) et ses connexions avec l’occultisme, dont les symbolistes avaient fait leur pain béni, réapparaîtra à certains moments (Le Second Manifeste), surtout après la Seconde Guerre mondiale. Emmanuel Rubio a bien délimité la période qu’il étudie : du Manifeste (1924) à 1941. Dans la première partie, il analyse l’idéalisme premier du poète, celui duDiscours sur le peu de réalité, où la lecture non seulement du paradoxal Berkeley, mais aussi de Fichte, a compté. La seconde partie (« Vers un hégéliano-marxisme conséquent (1925-1929) ») est très fouillée. Sont discutées les confronta­tions avec Bataille et Nietzsche, et le peu d’importance de Kojève. La troisième partie (« Les Vases communiquants : la constitution d’un système freudo-marxiste (1932) ») discute essentiellement du rêve. Le chapitre sur la philosophie de la nature à la lumière de l’amour fou est plutôt neuf. L’auteur termine sur l’esthétique hégélienne dont provient le « hasard objectif », et dont il montre que dérive aussi l’« humour noir ». On admirera la clarté des exposés, la ténacité des enchaîne­ments logiques, l’exhaustivité des sources, le dévoilement de certaines sources négligées (l’occultiste Piobb), et l’on appréciera les précisions apportées sur le romantisme allemand, peu connu à l’époque, ou sur Jung, dont les surréalistes n’ont pas parlé, probablement à cause de son caractère parareligieux, alors que leur conception du rôle du mythe était très proche. Mais l’on peut se demander, au terme de ce travail solide et charpenté, si la cohérence de la trajectoire n’est pas celle de l’auteur plutôt que celle du sujet étudié. Les écrivains et artistes, même les théoriciens comme Breton, font leur miel en butinant certaines œuvres. Pour apporter quelques critiques, on aurait aimé que soit évoqué plus largement le primitivisme, qui fédérait toute une pensée de l’époque, et qui explique qu’il ait apprécié les travaux de Piaget sur l’enfant et loué une image rétrograde de la femme-enfant. Enfin, comme dans la plupart des ouvrages des spécialistes du Surréalisme, il n’est apporté aucune critique des positions de Breton par rapport à ses compa­gnons, ou face aux mouvement réels qui traversaient la société : son engagement dans la version léniniste du socialisme, jusques et y compris son alliance avec Trotski, n’est pas à porter au crédit du chef du Surréalisme, même si l’intention était bonne, s’il en vécut les contradictions, et la critiqua à la fin. Mais tel quel, cet ouvrage, riche en aperçus et en mises en perspectives, va deve­nir un ouvrage de référence.

ButorMichel Butor : rencontre avec Roger-Michel Allemand (Argol éditions, 2009, 211 p., 27 €). Le choix d’une triple présentation (sur la page de droite, les entretiens ; sur celle de gauche, des extraits de l’œuvre de Butor, ou des illustrations, ou parfois des inédits) donne un ensemble d’un abord agréable. L’intitulé évoque une « rencontre », et c’est bien de cela qu’il s’agit. On pénètre dans « la caverne de l’atelier-bureau » de Butor pour parcourir quelques-unes de ses réflexions sur le monde, quelques-uns des moments capitaux de sa vie avec, sans cesse en toile de fond, l’art, qui est toujours associé à l’artisanat et à l’effort. De Mons-en-Barœul, où il est né le 14 Septembre 1926, à Lucinges pour être « à l’écart », cette conversation orchestrée par Roger-Michel Allemand s’écoule comme le cours d’un ruisseau, ignorant le temps T et parcourant à l’aventure la matière même de l’écrivain et de l’homme Butor. Pas d’emphase, ses souvenirs, ses rencontres et ses souffrances sont distillés sans état d’âme. Butor a dû « séparer soigneusement les deux cas­quettes », celle de l’enseignant « en marge » (jamais reçu au concours de l’Agrégation) et celle de l’écrivain, « jamais aidé par les puissants du jour ». Le passage dans lequel Butor explique com­ment Robbe-Grillet l’a évincé des Éditions de Minuit est significatif de son intégrité, et de ce petit quelque chose d’impalpable et de lumineux, face à la médiocrité humaine. C’est d’ailleurs l’un de ses leitmotive que d’inaugurer dans ce faire artisanal, un contre-la-souffrance. La dimension pythique de l’œuvre de Butor s’origine dans sa volonté de « réaliser une sorte de cristal » à chaque ouvrage qu’il est en train d’écrire, de sorte qu’il recherche une « écriture [pérenne] qui soit [per­pendiculaire] à lui ». Ainsi, la dimension de l’espace de l’écriture, ouverte sur une temporalité libérée, fait de lui un écrivain en marche. Là encore, l’écrivain et l’homme se rejoignent. Grand voyageur (il a parcouru pratiquement toute la planète), Butor impose également à son « artisanat » un éloignement « thérapeutique ». Adoptant à ses débuts le « silmutanéïsme narratif », Passage de Milan, publié en 1954, donne la première tonalité hiératique à cette œuvre hétéroclite et dense que Butor a décidé de faire publier dans son intégralité aux Éditions de la Différence. Souci de postéri­té ? Certes, non. Souci plutôt d’être davantage lu, puisqu’il affirme avoir toujours eu une grande impossibilité à se faire comprendre. Cette rencontre avec Roger-Michel Allemand, véritable synes­thésie où les silences, les sonorités de la plume butorienne, et les couleurs de sa vie traduites par de superbes illustrations, construisent un « hyper-lieu » dans lequel « l’Essence des digitales écoute dormir écoute rêver », un collage utopique. Les relations de Butor au monde (à sa famille, à ses pairs) se nourrissent d’un second souffle, plus secret, « cette autre respiration » de l’intelligence.

Chateaubriand (1). Denis Tillinac, Sur les pas de Chateaubriand. Illustrations de Philippe Lorin (Presses de la Renaissance, 2009, 96 p., 23,90 €). Ce « Chateaubriand et moi », joliment illustré dans un format à l’italienne et sous couverture cartonnée, n’apprendra rien aux connaisseurs. Denis Tillinac y donne un digest de la biographie du vicomte dans un style, si l’on ose dire, sobre­ment lyrique, avec la touche de romanesque qui convient : « Voilà l’histoire d’un noblaillon breton mal dans sa peau, mal dans ses siècles, qui a inventé le romantisme français en poursuivant les ombres de son ombre. Voilà, à son aube violentée par l’orage, l’envol du moi vers ses confins inexplorés, ses retours dans les cryptes de la mémoire. » Etc. Joli cadeau qui plaira beaucoup en Bretagne et dans ce qui reste du Faubourg Saint-Germain.

Chateaubriand (2)François Mouttapa commente « Atala ». « René ». « Les Aventures du dernier Abencérage » de Chateaubriand (Foliothèque, 2009, 264 p., s.p.m.). Rien de nouveau sous le soleil de l’Amérique fantasmée de Chateaubriand. On en est toujours, quand il s’agit d’ouvrir le propos, au « bréviaire de la sensibilité romantique : la somptuosité des paysages, l’expression majestueuse de la mélancolie, la création de personnages qui tournent au mythe (René, Atala), un regard nou­veau porté sur le monde et l’Histoire… » Cela dit, ce travail fait honorablement écho aux dévelop­pements récents ou moins récents de la critique consacrée à Chateaubriand (Pierre Glaudes, Marc Fumaroli, Julien Gracq) et propose une introduction valable, à défaut d’originalité, aux trois œuvres romanesques du vicomte.

Cioran. Emil Cioran, Luca Pitu, Sorin Antohi, Le Néant roumain. Un entretien. Neantul românesc. O convorbire(Polirom, Iasi, Roumanie, 2009, 267 p., s.p.m.). Merveilles de la francophonie : voici la transcription d’une conversa­tion tenue entièrement en français, en 1991, entre Cioran et deux intellectuels roumains, à Paris, dans la mansarde de celui-ci, rue de l’Odéon (pour les besoins du marché rou­main, l’éditeur a complété le volume par la traduction intégrale, en roumain, de cette longue conversation). Il s’agit d’une conversation à bâtons rompus, qui échappe heureusement à l’habituel petit jeu journalistique « question / réponse du Maître ». Cioran y parle surtout de son pays, bien entendu, avec son scepticisme habituel : « Le destin de la Roumanie est presque intolérable, quand on l’analyse de près. C’est l’originalité de l’échec. Tous les gens me de­mandent : “Mais qu’est-ce que c’est que votre pays ?” Je leur dis : “Vous savez, c’est très simple : c’est l’échec permanent, c’est l’originalité de l’échec…” » Ce faisant, Cioran évoque nombre de ses amis roumains, qui ont eu un destin à la fois lamentable et tragique : exil, censure, répression, prison, mort violente. Son désen­chantement aussi, face à tout ce qui a suivi en Roumanie la pseudo-révolution de 1989, l’effondrement de la jeunesse roumaine, la corruption toujours installée à tous les niveaux. On y apprend par ailleurs, ô surprise, que Marie-France Ionesco, la fille du dramaturge, est une enthou­siaste du roi Mihai de Roumanie, dont elle a lu, avec un vif intérêt, les mémoires inédits. Hélas, les interlocuteurs de Cioran se trouvèrent à court de cassettes de magnétophone pour enregistrer le reste de la conversation, qui dura encore une heure et demie ! La préface (en français elle aussi) de Sorin Antohi précise les circonstances de cette conversation, et Luca Pitu, de son côté, évoque « la rencontre psychosomatique » avec celui qu’il nomme « le décompositeur ». Tel quel, ce petit volume assez piquant, au rythme enlevé, donne une bonne image de Cioran causeur.

Claudel (Camille). Jean-Paul Morel, Camille Claudel. Une mise au tombeau (Les Impressions nouvelles, 2009, 318 p., 22,50 €). Loin du pathos sur une femme et artiste maudite, voici un dossier sur lequel le lecteur pourra s’appuyer pour se forger une opinion. Jean-Paul Morel, du temps qu’il était éditeur, avait fait paraître le travail pionnier, mais malheu­reusement inachevé, de Jacques Cassar. Revenu à ses recherches en histoire de l’art, il en communique le résultat sous la forme d’un dossier, avec des documents cités in extenso, comme pour son récent ouvrage sur Vollard (2007). Camille est une forte tête, comme Paul. Elle en a le style concret et truculent. On peut penser que, si Claudel avait échoué, il aurait eu le sort de Camille. Mise sur la touche par le développement du modernisme en sculpture, cette artiste est, quand elle est « mise au tombeau » ou enterrée vive, une femme aux approches de la cinquantaine, prématurément vieillie, obèse, alcoolique, en proie à un délire de persécution féroce centré sur un Rodin imaginaire. Sous l’influence de ses idées délirantes, elle a fait une hécatombe de ses der­nières œuvres, et elle survit dans la solitude, la marginalité et la crasse. Rien d’une Isabelle Adjani : on rejoint là le tragique ordinaire de la folie vraie ! À la lecture de ces documents, on comprend que son drame fut d’être la victime de la collusion de deux systèmes : un système familial d’un autre âge, avec une mère de 76 ans, bigote et rejetant sa diablesse de fille, et le système asilaire, qui a toléré, par inertie, l’absence de liens voulue par sa mère. Le frère ambassadeur et même l’ex­amant grand sculpteur ont été moins absents que de belles âmes ont voulu le faire croire. L’ouvrage contient le dossier médical de son internement et de son placement à l’asile de Ville-Evrard (1913-1914), les lettres de sa mère aux différents médecins-chefs pour la maintenir à distance, les lettres de demande de sortie et de protestation de Camille aux mêmes médecins-chefs, la série des sept articles de Paul Vibert pour sa campagne de presse en vue de la révision de la loi de 1838 et la libération de Camille, dès 1913, le dossier médical de Montdevergues (1914­1939), ainsi que de nombreux articles, lettres et témoignages sur Camille, pour la plupart inédits. Pour la première fois, on peut lire le vrai dossier médical de Ville-Evrard : celui-ci avait été publié par des amateurs locaux, avec des fautes de transcription énormes, sur lesquelles l’auteur passe charitablement, et avait été repris sans aucune vérification dans le catalogue raisonné paru en 1996. La bibliographie sélective est plutôt exhaustive : elle indique les textes repris avec des commentaires, et inclut quelques travaux d’histoire de la psychiatrie. L’auteur aurait d’ailleurs pu insister davantage sur le fait que Camille Claudel est morte en 1943 de carences alimentaires, comme nombre de ses compagnes d’infortune. Une critique, pour finir, mais visant l’éditeur, et superficielle puisqu’elle ne concerne que la couverture de ce livre : le mat et le gris pâle des photo­graphies ne conviennent guère pour représenter un personnage aux traits aussi contrastés.

Colette. Colette, Lettres à Missy (Flammarion, 2009, 311 p., 22 €). Ce livre vaut bien mieux que ce que suggère sa quatrième de couverture un peu niaise : « Elles se sont tant aimées », « leur amour leur permet de tout vivre, tout affronter, tout partager » ; « abandon si singulier » ; « extraordinaire correspondance » ; « vulnérable et tendre ». Pour aguicher le lecteur d’aujourd’hui, il faut appa­remment lui vendre une correspondance de Colette comme du Marc Lévy. La préface de Samia Bordji et Frédéric Maget n’est heureusement pas de la même eau, même s’il faut supporter d’y lire des « Morny soit qui mal y pense » (ombre de Willy, que nous veux-tu ?). On y trouvera, décrites en détail, les origines de Missy, fille du duc de Morny et petite-fille naturelle de la reine Hortense, épouse de Louis Bonaparte ; son goût du travesti (beau cahier iconographique) ; sa rencontre avec Colette, la naissance et la fin de leur amour. Mathilde de Morny, dite Missy, dite « oncle Max », faisait figure de monstre aux yeux de ses contemporains : les photographies montrent la méta­morphose complète de cette jeune femme en bonhomme ventripotent, de la coupe de cheveux au costume effaçant la poitrine. Ses gestes sont virils, son attitude envers Colette, paternaliste ; il ne lui manque que la barbichette pour faire figure de Willy bis. Il était encore trop tôt pour question­ner ainsi les signes de distinction sexuelle : le couple Colette-Missy dérangeait, et la presse fit de l’oncle Max des portraits au vitriol. Le scandale de la pantomime Rêve d’Égypte (1907), écrite par Missy et mettant en scène un baiser entre un savant (qu’elle interprétait) et une momie revenue à la vie (Colette), fut énorme. Willy en perdit son emploi à L’Écho de Paris, la marquise de Morny fut conspuée ; Colette, seule, tira son épingle du jeu. Les préfaciers, plus subtils que les chroniqueurs de l’époque, analysent les relations entre Willy, Colette et Missy, parviennent à éviter toute con­damnation morale et, surtout, s’abstiennent de présenter Willy comme le monstre anti-féministe de service. S’il a poussé sa femme dans les bras de la marquise, c’était aussi pour la sauver de la ruine qu’il savait imminente. Le récit de la redécouverte de ces lettres et du patient travail des collectionneurs qui réunirent ces fragments des années durant, avant de parvenir à cet ensemble digne de publication, n’est pas non plus inintéressant. Quant aux lettres, qui vont de 1908 à 1911, elles sont anecdotiques à souhait (dans un sens positif) : ragots sur les couples qui se font et se défont, récit des premières de Colette à travers toute la France, détail des manigances de Willy… Les notes, nombreuses et précises, permettent au lecteur de s’orienter dans ce demi-monde qui défile à toute vitesse, au gré des coups de foudre et des amitiés de Colette.

Duhamel (1). Georges et Blanche Duhamel, Correspondance de guerre 1914-1918, tome II, Jan­vier 1917-mars 1919, édition établie et annotée par Arlette Lafay (Champion, 2008, 1632 p., 245 €). La dernière de ces lettres porte le numéro 2578 : elle est de Blanche, datée du 13 mars 1919, et Duhamel va enfin être libéré, quatre mois après l’armistice. C’est dire l’étonnante masse de cette correspondance conjugale. Elle est précédée d’un belle synthèse de leur fils, le musicien Antoine Duhamel qui rappelle le contexte familial : Blanche Albane, actrice au Vieux-Colombier, ne peut suivre Copeau en tournée aux États-Unis. Georges, au front dans ses fonctions de médecin, appro­fondit sa vocation d’écrivain : il connaît ses premiers grands succès avec ses deux livres « de guerre » : Vie des martyrs, puis Civilisation, qui obtient le prix Goncourt en 1918. Duhamel, qui connaît le monde littéraire, craignait de rester à jamais « l’auteur de Vie des martyrs ». Plongé dans l’intimité d’un couple et d’une famille, le lecteur voit la tragique histoire de la guerre aller lentement, très lentement vers son dénouement, ponctuée de rares permissions et de la naissance d’un premier enfant. Chronique familiale donc, mais aussi culturelle : de nombreux échos de spectacles, de lectures (Blanche Albane est une infatigable lectrice !) et les nouvelles des amis écrivains. Il est touchant de voir comment ils lisent tous deux les écrits pacifistes de Romain Rolland et Pierre Jean Jouve avec une sorte d’incrédulité, un peu de réprobation – mais sans haine.

Duhamel (2). Hélène Plat, Blanche Duhamel, la jeune fille de juillet (Domens, 2008, 281 p., 20 €). Une biographie « familiale », sans aucun doute, qui puise la majeure partie de ses informations aux Souvenirs de jeunesse écrits par Blanche Duhamel à l’intention de ses petits-enfants et restés inédits dans les archives familiales, ainsi qu’au Journal intime rédigé par la même à partir de 1951, à l’âge de 65 ans – documents que lui a chaleureusement communiqués Antoine Duhamel fils. Une biographie tout aussi chaleureuse a ainsi vu le jour, mais il est peu aisé de s’y retrouver dans l’arbre généalogique : Blanche est née… Pas de date ni de nom de naissance : il faut lire à deux fois pour retrouver ce nom, Sistoli, – d’origine italienne par le père –, muté en « Albane » (donc deux fois « blanche ») lors de l’entrée au Conservatoire, devenue Duhamel par le mariage avec Georges en décembre 1909. S’agit-il ici de réhabiliter sa carrière théâtrale, à laquelle elle s’était vouée « corps et âme » et qu’elle dut abandonner avec un regret qui ne la quittera jamais, pour se donner toute à son possesseur de mari et à la vie familiale ? On retrouve vaguement les grandes étapes de cette carrière (Antoine, 1908 ; Copeau, 1913 ; les Pitoëff, 1928), mais aucun récapitulatif de ses pièces n’est donné, et c’est seulement au détour d’une phrase que l’on trouve parfois mentionné le nom d’un ou d’une de ses partenaires. La page 160 passée, le volume devient une biographie toute à la gloire et à la défense de Georges. Pauvre Blanche, bien écrasée, qui semble alors s’être réfugiée dans la religion, pour finir dans la folie. On aurait aimé que la biographe nous éclaire un peu plus sur certains membres du cercle de famille, à commencer par le fils Antoine, la filleule Blanchette Brunoy, sa belle-fille Claire Duhamel, mais horreur ! voilà qu’ils ont fait carrière dans le cinéma, tant honni de l’auteur des Scènes de la vie future

Duras (1). Dominique Noguez, Duras toujours (Actes Sud, 2009, 140 p., 18 €). Pour cet essai, constitué d’une série d’articles et de conférences, Dominique Noguez est allé explorer les archives Duras déposées à l’IMEC, apportant ainsi un éclairage neuf et inattendu sur la personnalité de cet incorrigible « Écrivain de l’amour », qui a pourtant, de façon paradoxale, suscité bien des haines. L’ouvrage témoigne d’une connaissance profonde de la vie comme de l’œuvre de Duras, dégageant l’image d’une femme capable d’un comique proche de celui d’Ionesco. Il est ici question autant des noms – son obsession et « son premier et dernier acte littéraire » – que de la genèse de son plus beau roman, Le Ravissement de Lol V. Stein. On y trouve encore des textes posthumes, Les Cahiers de la guerre, et probablement ses premiers récits, Heures Chaudes, signé « M. Donna-dieu » (1941), et Caprice, publié anonymement dans la collection Visages de femmes aux éditions Nicéa en 1944, que Dominique Noguez authentifie de façon formelle : « Dès les premiers mots, le lecteur familier de l’œuvre de Marguerite Duras reconnaît Capricecomme une œuvre d’elle. De façon suffocante, émerveillée, absolue. » L’essai s’achève par une lettre posthume à celle qu’il appelle « Dure Duras », où l’admiration se nuance de réserves, tant elle se montra « peu charitable, en particulier pour les confrères, même les plus grands, surtout les plus grands ».

Duras (2). Alain Vircondelet, Marguerite Duras. Une autre enfance (Le Bord de l’eau, 2009, 180 p., 15 €). Un opus de plus sur l’auteur d’Un barrage contre le Pacifique par un ami et spécialiste reconnu de l’écrivain, qui explore ici son enfance dans la maison familiale du Platier, près de Duras, cette petite ville du Lot-et-Garonne dont elle prendra le nom pour écrire. Ce récit d’un voyage intérieur d’une femme sur les traces de son père, Henri Donnadieu, perdu très tôt, se veut le « portait revisité » de celle qui, pendant la débâcle de juin 1940, écrit l’ébauche de son premier roman, Les Impudents, récit familial longtemps désavoué, qui aura pourtant marqué toute sa vie, et dont les personnages et les situations annoncent le dispositif de l’œuvre à venir. Il s’agit là d’une seconde version de ce texte publié en 1998, prétendument enrichie et profondément augmentée. Ce travail de vulgarisation, aussi bouffi de louanges que dépourvu de références précises, ne révèle en rien une autre Duras.

Espagne. Marta Giné-Janer, La Guerre d’indépendance espagnole dans la littérature française du XIXe siècle. L’épisode napoléonien chez Balzac, Stendhal, Hugo… (L’Harmattan, 2009, 265 p., 26 €). Ne boudons pas les historiens qui, pour échapper aux documents diplomatiques plus ou moins rébarbatifs, tentent une plongée dans la littérature, à la recherche de témoignages un peu plus chaleureux. Moins ambitieuse que Le Voyage en Espagne, « anthologie des voyageurs français et francophones du XVIe au XIXe siècle » de Bartolomé et Lucile Bennassar, est cette petite anthologie centrée sur la campagne napoléonienne de 1808 et qui fut le premier gros échec de l’Empereur dans son rêve de conquista de l’Europe. Seulement en fait de « témoins », en dehors du lieutenant Rocca – époux en secondes noces de Mme de Staël – et de l’incontournable mémorialiste Las Cases, nous n’avons – avec Stendhal, Balzac, Nodier, Châteaubriand, Sand, Hugo et Quinet (les voilà tous cités) – que de pseudo-témoins et desromanceros plutôt tardifs. Quoiqu’ayant demandé à des spécialistes espagnols de présenter chacun des auteurs – présentations effectivement fort bien circonstanciées –, l’objectif de Marta Giné-Janer était-il uniquement de justifier ou de critiquer la politique suivie par Napoléon ? Pour ce qui est d’un essai de littérature comparée, nous restons dans le pur domaine franco-français et aurions aimé trouver un minimum de contre-feux. Un certain Goya, « simple » illustrateur, était sans doute trop déplacé.

Femmes. Nicole Dubus Vaillant, Écritures de femmes (Vaillant, 2009, 210 p., 14 €). Nous ne connaissons de Nicole Dubus Vaillant que ce – comment dire ? – produit. La maison d’édition qui porte son nom et dont on suppose qu’elle en est la propriétaire annonce des titres éclectiques, plusieurs autour de Louis Nucera – ancrage niçois oblige, sans doute. Celui que nous avons sous les yeux est peut-être différent des autres, mais ne cherchons pas à dissiper le doute. L’enfer éditorial est, comme l’autre, pavé de bonnes intentions. Il s’agit en l’occurrence de célébrer les femmes qui écrivent. Cela donne une toute petite page de vague information sur la femme et un tout petit extrait d’un de ses textes, le tout en très gros caractères, avec beau­coup de blancs et l’accompagnement, pour chaque auteur, d’un petit dessin gentil, avec chat incorporé. Gonzague Saint-Bris, dans sa préface, fait du Gonzague Saint-Bris. On lui saura gré de sa principale contribution : rajeunir Margue­rite de Navarre de deux siècles – quelle galanterie de la part de qui voit dans les femmes auteurs « la grâce de l’intelligence et l’intelligence de la grâce » !

Finistère. Nathalie Couilloud, Promenades littéraires en Finistère (Coop Breizh, 2009, 271 p., 20 €). Entre le docte Dictionnaire des romanciers de Bretagne, de Bernard et Jacqueline Le Nail (1999) et le guide à vocation plus ou moins touristique comme le Guide des maisons d’hommes célèbres de Georges Poisson (dernière édition en 1995) –, Nathalie Couilloud, devenue haute navigatrice, a trouvé une voie médiane pour nous faire découvrir les richesses littéraires des terres réputées arides de ce « bout du monde » qu’est le Finistère. Deux cent cinquante écrivains y sont réperto­riés, amoureux de la mer, mais aussi amoureux de la terre, présentés région par région à partir de leur lieu de naissance, ou ayant laissé dans des lieux souvent inattendus une trace marquante de leur passage : des grands et des moins grands, des qui se sont battus pour leur langue et des qui ont été amenés à la « trahir », des qui se sont enracinés et des qui ont dû fuir. « Je tairai les cas de conscience qui m’ont agitée », avoue discrètement l’auteur dans son prologue, se gardant bien par la suite d’homogénéiser, pour autant, l’ensemble. L’« âme d’un peuple », à l’image de la terre, révèle aussi parfois quelques rudesses et aspérités.

Frénésie. Anthony Glinoer, La Littérature frénétique (PUF, 2009, 275 p., 22 €). Avec cet essai, Anthony Glinoer confirme qu’il existe une nouvelle génération de dix-neuvièmistes avec laquelle il va falloir compter. Après saQuerelle de la camaraderie littéraire, sa collaboration à Naissance de l’éditeur. L’édition à l’âge romantique, ses éditions de Sainte-Beuve, son nouvel essai va obliger à remanier une bonne partie des cadres historiographiques, redistribuant les relations, les filiations, les influences, les rémanences qui organisent, en un réseau complexe mais intelligible, le roman gothique anglais, le roman frénétique à la française, le conte fantastique, le roman romantique, une partie du Symbolisme, le Grand-Guignol, le roman gore, tout un aspect du cinéma depuis l’Expressionnisme jusqu’au film d’horreur hollywoodien. Encore ne signalons-nous que quelques-uns des matériaux rebrassés dans cette enquête, sous un volume qui reste cependant raisonnable. Les références de première main sont mêlées aux éléments tirés des meilleurs travaux historiques et littéraires, tant en français qu’en anglais. Le récit va parfois très vite, évidemment, et n’évite pas l’énumération, mais c’est toujours dans un mouvement plein d’allant et de vigueur. Le lecteur porté sur la théorie y trouvera aussi son compte, s’il veut bien s’intéresser aux discussions d’inspiration socio-critique qui amènent, par exemple, à distinguer classements par genre et classes de textes – ce qui permet des perspectives assez nouvelles, que l’auteur ne se prive pas de négliger parfois, moins dogmatique qu’on ne pourrait le craindre et manifestement épris de son sujet. Tout cela permet d’esquisser un panorama où se perçoivent les relations entre littérature industrielle et grande littérature au XIXe siècle, sur fond de processus d’« illégitimation », ce qui donne un tout autre sens que le sens ordinaire à la notion de « littérature populaire ». Avancée rendue possible par l’effort, partagé aujourd’hui par de nombreux historiens, pour saisir beaucoup plus concrète­ment les conditions sociales et matérielles qui sous-tendent la formidable diversité de la produc­tion littéraire depuis deux siècles. Les textes cessent d’être des entités désincarnées et peuvent être appréhendés avec une précision grandissante dans toutes leurs manifestations. Les pages de conclusion de l’ouvrage méritent une lecture attentive et passeront peut-être dans les recueils critiques destinés à l’édification des futurs chercheurs. On y trouvera une tentative de réponse vigoureuse à la question : « Y aurait-il un contentieux entre la sociologie de la littérature et le romantisme français ? » Les enjeux, on le verra, en font tout autre chose qu’une banale question de concours aux attendus connus d’avance. La bibliographie, un peu trop « sélective » pour les lecteurs curieux, apporte néanmoins d’intéressantes ouvertures, et l’on se dit qu’il reste bien des lectures à faire avant d’en finir avec le XIXe siècle.

Gard. Serge Velay, Michel Boissard et Catherine Bernié-Boissard, Petit Dictionnaire des écrivains du Gard (Alcide, 2009, 256 p., 12 €). Ce dictionnaire compte plus de deux cents entrées, entendant couvrir une période historique allant du Moyen Âge au XXIe siècle. C’est ambitieux. La longueur des notices varie, d’une demi-page pour les auteurs les moins connus à deux pages pour des écrivains consacrés. Chaque notice indique lieu et année de naissance et de décès des auteurs, et donne un résumé de leur carrière, en citant leurs œuvres principales. Les auteurs du cru, les gloires locales, comme les membres de l’Académie de Nîmes, les rénovateurs de la Langue d’Oc sont naturelle­ment les mieux traités – tout en relevant plus de la compilation que de la véritable recherche –, mais un effort a été fait pour intégrer aussi des écrivains ayant des attaches plus ou moins étroites avec la région, comme l’Antillais Joseph Zobel (1915-2006) qui vint s’installer à Générargues en 1974 ; Albertine Sarrazin (1937-1967), qui vécut les trois dernières années de sa vie à Nîmes ; Philippe Lamour (1903-1992), né à Landrecies, dans le Nord, et décédé à Bellegarde, où il est inhumé. On découvre même quelques notices inattendues, comme celle sur Jean-Jacques Rous­seau, avec citation d’un passage de l’auteur de L’Émile sur le Pont du Gard, ou celle sur Flora Tristan, donnant ses impressions sur la ville de Nîmes : « J’ai à écrire tout ce que j’ai souffert dans les sept jours que je suis restée dans cette horrible, ignoble et sale ville de Nîmes… Nîmes la ville des prêtres. – Cela veut dire : ignorance, bassesse, hypocrisie, égoïsme, fanatisme barbare. Cela veut dire : ville à jamais maudite ! Ville à rayer de la carte de France. Ville à détruire » (Le Tour de France, Journal, 1843-1844). On relève un certain nombre d’erreurs ou d’inexactitudes : Louis Eloy-Vincent est né en 1865 et non en 1868 ; Tristan Cabral est né en 1944 et non en 1948 ; le patronyme de Raoul Stephan (1889-1965) est bien Stoupan et non Stoupen. On note quelques lacunes, comme le chansonnier et poète Clément Auzière (1845-1904), et l’on regrette, cause sans doute des manquements précédents, qu’aucune source ne soit mentionnée. Mais les auteurs de ce petit dictionnaire n’avaient probablement, après tout, d’autre ambition que de revaloriser le patri­moine culturel du département.

Gary. Lesley Blanch, Romain, un regard particulier (Rocher, 2009, 160 p., 16 €). L’utilisation du seul prénom dans le titre marque la volonté de se placer dans le domaine de l’intime. Celle qui fut l’épouse de Romain Gary de 1945 à 1963 ne se pose pas en biographe et se contente d’évoquer quelques épisodes et quelques facettes d’un homme qu’elle eut, comme tout le monde, bien du mal à saisir. Au-delà des anecdotes qui auraient pu alimenter la presse people de l’époque (« n’importe quel vin ou liqueur provoquait chez lui une violente indigestion », « je me rappelle la fois où je lançai un gigot d’agneau à la tête de Romain »), Lesley Blanch livre un simple témoignage d’amour et de fascina­tion pour l’homme, et ce sans la moindre rancune, sans la trace du plus petit règlement de comptes à l’égard d’un être dont, dit-elle, « l’impulsion sexuelle était la force motrice ». Mais l’amour n’empêche pas la lucidité littéraire, et Lesley Blanch ne se prive pas de souligner les facilités dans les­quelles Gary tombait parfois dans ce domaine, ni de noter les faiblesses des Racines du ciel. En dehors de la sphère familiale, c’est davantage le diplomate que l’écrivain qui est ici dépeint, avec les séjours à Sofia, Berne, New York ou Los Angeles, où l’on trouve, pour cette dernière étape, un Gary au travail sur La Promesse de l’aube. En attendant la biographie promise par David Bellos, cette réédition d’un livre paru en 1998 permet de poser quelques pièces du puzzle Gary. Au sujet duquel on ne peut que reproduire l’exclamation qui conclut un des chapitres : « Quel numéro ! »

Gautier. Théophile Gautier, Œuvres complètes section VI. Critique théâtrale, tome II, 1839-1840, texte établi et annoté par Patrick Berthier, avec la collaboration de Claudine Lacoste-Veysseyre et d’Hélène Laplace-Claverie (Champion, 2008, 848 p., 110 €). Deux pleines années de feuilletons, s’ouvrant avec la première parisienne duRoberto Devereux de Donizetti au Théâtre Italien et s’achevant avec celle de La Favorite du même Donizetti, en création mondiale à l’Opéra. Que ceux qui n’aiment pas ce compositeur se rassurent ! Il y a entre-temps le compte rendu de très nom­breuses œuvres qui ne sont pas de lui (même si l’on y trouve aussi des critiques de Lucie de Lammermoor et des Martyrs). Dans ces feuilletons, tous parus dans La Presse, Gautier sait affir­mer sa liberté : à l’occasion d’un Laurent de Médicis de Léon Bertrand, donné en août 1840 à la Comédie Française, il consacre son article largement … au Lorenzaccio de Musset, qui l’intéresse davantage. Il n’oublie jamais le combat romantique, que ce soit pour défendre (de façon un peu appliquée, quand même) le Benvenuto Cellini de Berlioz ou, avec ferveur, le Léo Burckart de son cher Gérard. Les apparitions de Marie Dorval ou de Fanny Elssler, de Malibran, Bocage ou Frédé­rick se succèdent. Alternent les pantomimes et les féeries, les vaudevilles tièdes, les ballets exo­tiques et les tragédies de Delavigne (pauvre Delavigne, Gautier ne t’aime guère : « Tous les gens qui n’aiment pas la poésie doivent adorer les vers de M. Delavigne » !). Partisan, comme on le sait, Gautier nous donne pourtant parfois envie de connaître des pièces qu’il dénigre, comme ce Sous une porte cochère, de Lockroy et Anicet-Bourgeois, créé le 17 mars 1840 : « Le théâtre représente une porte cochère vue du côté de la cour. Il pleut à verse, et les passants surpris par l’orage viennent se réfugier sous cette porte. » On parle « d’accoucheurs, de fiacres et de parapluies » dans un « embrouillamini inextricable ». À la fin, « la pluie cesse, les amoureux s’en vont à leur rendez-vous ». Se croirait-on pas aux plus beaux jours du Théâtre-Libre ou dans un film du jeune René Clair ? Ce n’est qu’un exemple entre cinquante des aperçus d’une édition qui plonge son lecteur dans de grandes années de vie théâtrale. Patrick Berthier et ses collaboratrices ont doté cela de tout le confort moderne : notes abondantes et détaillées, et, en soixante pages d’annexes, tous les répertoires et index imaginables. Sur quoi le lecteur impitoyable s’écrie : Vivement la suite !

Ghéon. Catherine Boschian-Campaner, Henri Ghéon, camarade de Gide. Biographie d’un homme de désirs (Presses de la Renaissance, 2008, 240 p., 22 €). Le titre a quelque chose d’un peu vexant pour Ghéon, réduit à cet état de « camarade de Gide », ce qui est tout de même limitatif, même si le terme est à prendre au sens whitmanien (comme le précise la quatrième de couver­ture). Gide est certes une grande présence dans la vie de Ghéon – présence aussi bien maléfique que bénéfique, comme si souvent avec Gide. On connaît la construction si ordonnée de la vie d’Henri Ghéon ; aux temps de l’amitié avec Gide, la littérature (L’Ermitage principale­ment, puis la NRf), ainsi que la plus débridée des homo-sexualités. Un grand amour alors, celui qu’il porte au jeune Maurice Schlumberger (le frère de Jean – la littéra­ture n’est pas loin) ; la guerre ensuite, que Ghéon fait sur le front, médecin chargé d’une ambulance (et là aussi, une rencontre brève et très marquante, celle du capitaine Dupouey, vite idéalisé par sa mort au combat) ; enfin la conversion ardente qui conduit Ghéon au tiers-ordre des dominicains et à une pratique intensive de la littérature catholique, du théâtre surtout, tant écrit (soixante-dix pièces en vingt ans !) que joué par sa troupe, dans un esprit proche du Vieux-Colombier de Jacques Copeau, dont Ghéon fut l’ami. On est sensible à une générosité et à un élan constant (si loin de l’égoïste précaution gidienne !). Littérairement, que reste-t-il de tant de livres ? Les Promenades avec Mozart de 1932 ont longtemps été rééditées, malgré leur rejet par les « spé­cialistes ». Mais le théâtre, les vies de saints, les romans de jeunesse ne semblent plus attirer grand monde. Restent des correspondances publiées (avec Gide, Rivière, Jammes ou Vielé-Griffin) qui intéressent les lecteurs d’Histoires littéraires. N’y aurait-il donc plus alors qu’un « camarade de Gide » ? Et qu’eût été Henri Ghéon sans cette omniprésence de Gide ? En attendant de lire ses œuvres pour y chercher la réponse à ces questions, la biographie de Catherine Boschian-Campaner, vivante et documentée, utilisant le fonds Ghéon de la BnF, permet d’approcher une existence finalement attachante – mais elle passe somme toute rapidement sur l’œuvre, comme le montre le curieux titre du chapitre XVIII : « Mozart, Judith, Œdipe et les autres ». Ni illustrations (hors le beau portrait par Rysselberghe en couverture), ni index, malheureusement.

Gide. André Gide, Poésies d’André Walter, illustrations de Christian Gardair (Orizons, 2009, 54 p., 20 €). Christian Gardair, « peintre-citoyen de la poésie », illustre les poésies d’André Walter que Gide, de son propre aveu, trouvait trop bien écrites pour son alter ego fictionnel. Et il est vrai que ces poèmes méritent une édition à part : lecteur prévenu, on s’attend au pire, stéréotypes symbo­listes, vers libres mal ficelés ; mais non, le ton est original, mélancolique, simple sans mièvrerie, et le tout forme un récit auquel on se laisse prendre. Même réaction face aux aquarelles de Christian Gardair, dont on augure mal au vu de la couverture : elles se révèlent délicates, citant Klee ou Miro, lumineuses souvent. Ce que c’est que les préjugés !

Goulue. Michel Souvais, Moi, la Goulue de Toulouse-Lautrec. Les mémoires de mon aïeule (Publibook.com, 2008, 202 p., 24 €). Qui était mieux placé que Michel Souvais, arrière-petit-fils de Louise Weber, dite La Goulue (1866-1929), immortalisée pour l’Histoire… de l’art par Toulouse-Lautrec, pour « rédiger » ses Mémoires ? Qui était mieux placé que lui, qui fut le confi­dent et fit office de « secrétaire » d’Arletty dans les dix dernières années de sa vie – laquelle l’encouragea, précisément, à rédiger ces Mémoires, et dans une langue que tous deux partageaient ? Certes, Michel Souvais est souvent fâché avec les noms propres (Coral Pearl, Gabriel Brandon, Raimbaud). Pour situer « l’atmosphère », il fait peut-être vivre à son héroïne des évé­nements dont elle s’est pas mal fichu. Mais il a manifestement accumulé une documentation impressionnante – dont témoi­gnent les trente pages de notes terminales, pas toujours, il est vrai, exactement sourcées. Dommage, il ne nous a pas livré ses photos.

Guerre d’Espagne. Andrès Trapiello, Les Armes et les Lettres. Littérature et guerre d’Espagne (1936-1939) (La Table ronde, 2009, 528 p., 24 €). À vos fiches ! Sur l’engagement des écrivains dans la guerre d’Espagne, nous ne disposions, en langue française, que de peu de choses : La Guerre civile espagnole et la littérature française de Maryse Bertrand de Muñoz (1972) et, plus large, Les Écrivains et la guerre d’Espagne, sous la direction de Marc Hanrez (1975). Retour cette fois en Espagne-Espagne, avec une étude psycho-(politico)-littéraire signée Andrés Trapiello, dont on commencera avec profit la lecture… par la fin : 60 pages de notices bio-bibliographiques qui valent à elles seules d’enregistrer l’ouvrage. On est plus sceptique sur la thèse qu’il développe, son esprit de réconciliation, sa volonté d’œcuménisme post-franquiste (tout est dans tout, chacun peut avoir ses faiblesses ou ses aveuglements, les vessies valent les lanternes), et qui repose sur cet étrange postulat : l’Espagne « majoritaire » était « une » et avait su « intégrer des gens de toutes conditions, de tous âges et de toutes sensibilités politiques ». Quant au deuxième « Congrès international des écrivains pour la défense de la culture », Valence-Madrid-Barcelone-Paris, qui eut lieu en juillet 1937 : de façon très déclarée, pour lui, sans intérêt.

Jarry (1)Barbara Pascarel commente Ubu-roi, Ubu cocu, Ubu enchaîné, Ubu sur la Butte d’Alfred Jarry (Folio, 2008, 258 p., s.p.m.). Ce compendium de ce qu’il faut savoir sur les divers Ubu de Jarry est une nouvelle réussite de la collection. La regrettable absence des Almanachs du Père Ubu est due à leur exclusion du volume de référence en Folio. Noël Arnaud et Henri Bordillon y avaient déjà surabondamment commenté les textes, en plus de cent pages d’analyses et d’annotations, mais Barbara Pascarel parvient à échapper à la redite, apportant discrètement certains documents inédits (une lettre à Émile Straus, dont elle a la cruauté de ne donner qu’un fragment ; un docu­ment « hispanisant » datant du lycée de Rennes, donc des origines du mythe Ubu) ou inconnus (comme l’apparition détaillée d’un Ubu libidineux à la cour de Constantinople dans La Nouvelle Sodome d’Edmond Fazy, paru en 1905). L’histoire des textes est racontée avec clarté, et le lecteur se retrouve même à peu près dans la très ennuyeuse genèse d’Ubu cocu. Les rubriques « récep­tion » et « formation du mythe » proposent une grande variété de témoignages, des origines à Jean Baudrillard. Il est seulement dommage que l’esprit bien pensant menace dans l’opposition un peu académique entre les deux Henry critiques, le gentil, Bauër, ancien communard et qui aime Ubu, et le méchant, Fouquier, anti-communard, qui (donc ?) n’aime pas Ubu, si bien qu’il fait, dans sa critique, « un compte rendu malveillant de la pièce ». Henry Fouquier était peut-être une cra­pule, mais il nous semble que le droit de ne pas aimer Ubu roi fait partie des droits de l’homme. En dépit de cette réserve dictée par un amour secret pour Fouquier, une vraie réussite, donc.

Jarry (2)Alfred Jarry et la culture tchèque. Actes du colloque d’Ostrava (Universitas Ostraviensis, 2009, 338 p., s.p.m.). Le père du père Ubu en Tchéquie, pour un colloque franco-tchèque, pour­quoi pas ? L’avant-propos précise qu’Ostrava, située « à la limite de la République tchèque, de la Pologne et de la Slovaquie », est la ville « la plus pataphysicienne » de la République tchèque. Mais pourquoi essayer de donner un ancrage réel à un pays déclaré clairement « de nulle part », comme le poursuit ici Aleksander Ablamowicz ? Que dirait aussi Jarry de ces ultra-gloses qui gâchent, par exemple, « Le Jeu de récriture chez Alfred Jarry » de Yosuké Goda ? Citons, parmi ses formulations : « Le modèle herméneutique de la lecture polysémique de la Pataphysique montre donc une forme idéale de l’espace littéraire de Jarry. » Cela fait un singulier contraste avec le conseil, pourtant rappelé par le même, du prof’ de philo de Jarry pour préparer un examen : « Ne rien faire, ne rien étudier, ne rien lire ou ne lire que des matières futiles et récréatives n’ayant aucun rapport avec l’épreuve à subir. » Fine étude en tout cas, que celle de Matthieu Gosztola sur le travail de journaliste de Jarry à La Revue blanche, et intéressante reconstitution, par Vladimir Borecky, de l’histoire littéraire et politique de l’absurde en Tchéquie au long du XXe siècle, laquelle aurait mérité d’être placée en tête du recueil. Patrick Besnier trouve ensuite la musique de Terrasse pas assez d’avant-garde, bon. Mais personne pour nous parler de la confrérie des Palotins, dûment implantée, pas plus que de la Wilgeforte locale, Santa Liberata, la santa barbuta de Prague, pour­tant célébrée à la date du 20 août dans l’Almanach du Père Ubu ? Voyage à refaire.

Jeunesse. Jean Perrot, Mondialisation et littérature de jeunesse (Cercle de la Librairie, 2008, 382 p., 37 €). Examen récapitulatif de dix ans de production dans le domaine de la littérature dite « pour la jeunesse », même si l’on sait, depuis au moins le Pinocchio de Collodi, que ce genre déborde un peu du côté des adultes. Un récapitulatif s’avérait nécessaire, à l’heure de la mondiali­sation, laquelle, malgré McDonald et Disneyland, n’a pas encore trop atteint la Culture – toujours, et heureusement ! jugée pas assez rentable. Le Petit Prince et même Babar résistent bien devantHarry Potter, comme les littératures « exotiques » face à l’impérialisme que voudraient exercer les Anglo-saxons. Devant l’ampleur de l’ouvrage et le nombre de livres passés au crible, d’Est en Ouest, et du Nord au Sud de la planète, on croit avoir affaire aux actes d’un colloque, mais il s’agit bien du travail d’un seul homme : Jean Perrot, fondateur de l’Institut international Charles Perrault, un « alter-mondialiste » de la littérature, qui se réclame de l’oubliée faculté toulousaine du Gay Sçavoir. Ce point montre une prédilection pour tous les contestataires, pour tous ceux qui peuvent éveiller le sens critique chez les jeunes lecteurs, mais aussi d’un inactuel optimisme (« intempes­tif », disait Nietzsche). Les barrières sociales et raciales ont-elles été franchies ? A-t-il été réelle­ment mis fin à l’ethnocentrisme ? Les minorités, de quelque ordre qu’elles soient, ont-elles accédé à la reconnaissance ? Ces questions, et leur résolution, ne se trouvent pas, hélas !, dans les seules mains de la littérature, à commencer a fortiori par celle jugée « pour enfants ». Ce que Jean Perrot n’ignore d’ailleurs pas.

LamartineCorrespondance d’Alphonse de Lamartine. Lettres d’Alix de Lamartine. Lettres de Louis Vignet, textes réunis et annotés par Christian Croisille (Champion, 2009, 668 p., s.p.m.). La lecture d’une correspondance peut ressembler à une enquête dans la mesure où elle arrive parfois à se confondre avec la poursuite de secrets. Frôlant l’indiscrétion, cette enquête a la possibilité de devenir doublement émouvante : la curiosité menant à la découverte d’une intimité gardée et la singularité de l’expérience permettant d’ouvrir à des projets et des doutes surprenants. Nous entrons d’autant plus par indiscrétion dans le monde intime de Lamartine que ce sont les lettres de sa mère, Alix de Lamartine, et de l’ami, Louis de Vignet, qui nous sont livrées. Le fil qui court tout au long des 167 lettres de 1814 à 1829 est un lamento aux notes presque désespérées d’une mère qui n’en finit pas en recommandations tendres, en irritations et en indignations solidaires d’une carrière diplomatique en train de se mettre en marche. Elle redouble en supplications pour le fils qui, apparemment désinvolte, devrait mieux s’orienter, à prendre en compte pour le meilleur des relations qu’elle juge les plus opportunes. Par moments, Lamartine semble aller de mésaventure en mésaventure. Plutôt libertin et dépensier, il paraît une proie facile pour les créanciers. On le coince et on le vole. Mais dans la perspective de ces lettres, on peut sentir qu’il n’a de succès que grâce à l’intelligence et au soutien de son mentor maternel. Par d’autres moments, sa santé n’aidant pas, sa liberté semble rigoureusement surveillée par un appareil social où se succèdent les proches de la famille, qui lui offrent leur protection à Paris. Il faut régler les comptes et donner le change. Derrière l’évidence d’une vie mondaine, il y a ces lettres qui permettent de découvrir le futur chargé d’affaires de la Légation française à Florence. Les quatre-vingt lettres de Louis de Vignet, allant de 1811 à 1836, révèlent un être tout à la fois conservateur et fragile, plus enclin au mal du siècle, à la mélancolie que Lamartine. À parcourir la correspondance de l’ami, et la trajec­toire qu’elle dessine par trace, nous apprenons à distinguer, derrière celui qui est devenu célèbre, celui qui, conseillé et consolateur, est resté dans l’ombre. Ces quelque six cent cinquante pages n’appellent pas une lecture exhaustive, mais il s’agit d’une mine dont l’exploitation promet.

Lanterne sourde. Mélanie Alfano, La Lanterne sourde. Une aventure culturelle internationale 1921-1931 (Racine, 2009, 186 p., 19,95 €). L’interrogation des revues littéraires, lorsqu’elle prend en compte le quotidien des mouvements littéraires, élargit singulièrement l’horizon de l’historien sociologue : objet de lecture de l’actualité esthétique, où s’appliquent des procédures multiples, la revue agit en même temps comme lecteur d’une société dont il appelle à apprécier les mécanismes de représentation, dans leur mode de mise en forme comme dans les modalités de leur diffusion. Sur ce point, aux années 1990, Paul Aron a jeté un regard perspicace sur le quotidien des revues belges en offrant une perspective plus nette sur leur mouvance. Dans ce contexte, en 1993, l’éditeur bruxellois Didier-Devillez faisait paraître en fac-similé Correspondance (1924-1925), avec une préface de Paul Aron, et Œsophage (1925), avec une préface de Rik Sauwen. Cette double réalisation témoignait d’un intérêt marquant pour les activités des revues de l’avant-garde esthétique de Bruxelles. Plus dans l’ornière de L’Esprit nouveau que dans celle d’une revue d’avant-garde du style de Little Review (1914-1929), ou, encore plus tard, comme Correspondance ou ŒsophageLa Lanterne sourde, par sa célébration tempérée du modernisme et par son association à l’Université libre de Bruxelles est plutôt marquée par une méfiance à l’égard de l’avant-garde, cherchant davantage à s’établir, non sans acuité et non sans combat, comme la voie belge d’une littérature moderne d’orientation cosmopolitique. L’étude de Mélanie Alfano le démontre. C’est bien à une interrogation sur le sens d’un projet de synthèse culturel que le lecteur est convié. En ces brèves pages, l’auteur met en lumière des rapproche­ments et des aperçus souvent inattendus, mais toujours révélateurs.

LettresLes Entretiens de Florilettres (2002-2008), réalisés et rassemblés par Nathalie Junger­mann (Fondation La Poste, 2009, 114 p., s.p.m.). Qui prétend que La Poste n’est plus qu’une banque comme les autres, réduite à un système de distribution de prospectus indésirables et que l’Internet va tuer, lui qui a déjà tué tout goût pour la correspondance ? Ce petit florilège éclectique et surprenant démontre que la passion pour l’échange écrit peut susciter d’extraordinaires entre­prises, infiniment précieuses pour les biographes et les historiens, mais tout aussi bien pour ceux que retient la façon dont se formule, la plume à la main, le rapport à autrui. La variété du choix des interlocuteurs dont les entretiens sont ici échantillonnés aiguillonne la curiosité. On y entend de grands éditeurs de correspondances majeures (Jean Gaudon sur celle de Victor et Juliette, Michael Pakenham sur Verlaine, Layrent Theis sur Guizot et sa fille Henriette – tout à fait inattendu). Parmi les surprises, Gilles Cantagrel commentant le manuscrit de Don Giovanni, Hanne Finsen sur l’échange intensif entre Matisse et André Rouveyre, Nelly Kaplan sur sa correspondance avec Abel Gance, etc. Chaque extrait est précédé d’une notice bio-bibliographique. Cette mise en bouche doit amener à déguster le menu complet disponible sur le site http://www.fondationlaposte.org – le facteur y passe autant de fois qu’on le voudra.

Mallarmé. Salah Oueslati, Le Lecteur dans les Poésies de Stéphane Mallarmé (Academia-Bruylant, 2009, 196 p., s.p.m.). Ce livre a un double objet : s’interroger sur la place du lecteur dans les Poésies de Mallarmé, et articuler cette interrogation avec ce qu’on a pu nommer la religion de Mallarmé. Au point de départ, la question de l’obscurité avec le manifeste juvénile de 1862, Hérésies artistiques. L’Art pour tous, au point d’arrivée, l’obscurité encore avec Le Mystère dans les lettres de 1896, étant entendu que, d’un texte à l’autre, le livre tend à démontrer une mutation fondamentale du rapport du poète à son lecteur, d’un code ésotérique à une religion pour tous. Contrairement à ce que pourrait laisser attendre le titre, la démarche ne relève nullement de l’analyse énonciative ou pragmatique, même si elle la convoque ici ou là ; il s’agit plutôt d’une approche exégétique, qui vise à dégager, à partir de la considération successive d’un certain nombre de poèmes, une poétique (évolutive) de la lecture. Cette relecture orientée des Poé­sies se fait ainsi en trois temps : le premier est celui de la progressive prise de distance de Mallarmé vis-à-vis de ses modèles poétiques entre 1862 et 1865, le second celui de la mutation décisive que représente Hérodiade, le troisième celui de l’écriture poétique de la maturité. La première partie reprend à nouveaux frais la question de l’opacification de la poésie mallarméenne, liée à celle du rapport à Baudelaire, pour dater l’une et l’autre, non de la crise de 1866, mais des années 1864-1865, du Pitre châtié à Don du poème et Sainte, en passant par « Las de l’amer repos […] » et Les Fleurs. La deuxième partie propose une substantielle relecture de la Scène d’Hérodiade, analysée comme « un moment de réflexion sur le rapport entre l’acte d’écrire et l’acte de lire et un espace où, pour rester vierge, Hérodiade doit d’abord avoir raison d’une nourrice qui veut la forcer à se conformer aux normes traditionnelles de lisibilité ». La troisième partie est celle qui articule le nouveau rapport entre le poète et le lecteur avec la religion de Mallarmé à travers trois relectures, celle de Prose pour Des Esseintes, qui promeut, contre le grimoire de la religion traditionnelle, « l’hymne des cœurs spirituels », celle de l’Hommage à Wagner, qui discrédite le succédané wagnérien de cette religion traditionnelle, celle de « La chevelure vol […] » qui oppose au sacre « mal tu » de Wagner le diadème immatériel de la royauté poétique. C’est dans la perspective de cette relève de la religion par la poésie que la der­nière sous-partie, analysant les trois sonnets qui convoquent la métaphore de la navigation (« Au seul souci de voyager […] », Salut et « À la nue […] »), fait notamment de ce dernier sonnet, à la différence de Salut qui considère l’aventure poétique du point de vue de l’auteur, une allégorie des deux positions extrêmes de lecture, la pire et la meilleure, des Poésies. Et c’est de religion encore qu’il s’agit : « Mallarmé, conclut l’auteur, est peut-être le premier poète qui a cessé de percevoir la lecture comme une “ligature”, comme une opération consistant à aliéner le destinataire à un contenu que le texte fixe de façon inflexible (le mot “lecture” se rattache précisément par son étymologie au mot “religion”). » Un tel survol de ce livre bien documenté et qui a le mérite de dialoguer, sans polémiquer, avec les principaux travaux sur Mallarmé, ne peut que donner une faible idée de son intérêt constant. Même si l’on peut ne pas être d’accord avec tout, même si certaines interprétations méta-poétiques peuvent paraître un peu forcées, il a le mérite de cons­truire sa démonstration à partir d’une relecture très précise des textes et de stimuler toujours l’intelligence de son lecteur.

Mémoires. Jean-Louis Jeannelle, Écrire ses mémoires au XXe siècle. Déclin et renouveau (Galli­mard, 2008, 426 p., 24 €). Non pas une « suite » du Malraux, mémoire et métamorphose publié en 2006 par le même auteur, car Le Miroir des limbes est « une sorte d’hapax récapitulant une longue tradition ». C’est plutôt, annonce Jean-Louis Jeannelle, « l’arrière-plan historique et générique de cette première étude ». On pourrait résumer le propos en posant la question : comment survivre à Chateaubriand ?, tant les Mémoires d’Outre-tombe ont mis à mal la tradition des mémoires – pour la plus grande déception d’Augustien Thierry, qui notait que Thucydide ne se nommait que deux fois dans la Guerre du Péloponnèse, Chateaubriand se place en avant. Mais Jean-Louis Jeannelle distingue une deuxième mise en crise du genre des mémoires, avec la Commune de 1871 qui, pour des raisons politiques et culturelles, ne parvint pas à engendrer de mémoires vraiment… mémorables (malgré les nombreux volumes de souvenirs). Il y a donc une solution de continuité, et le XXe siècle doit réinventer le genre. Au centre du livre se dresse le monument des Mémoires de guerre du général De Gaulle, ce qui n’est pas surprenant, tant il est en prise sur l’Histoire et porté par une tradition littéraire. Mais qui s’impose, outre lui et Malraux ? La plupart des auteurs avouent un manque de légitimité – comme le souligne, par exemple, l’incipit de Notre avant-guerre de Brasillach : « On n’a pas coutume d’écrire ses mémoires à trente ans. » Le succès du genre, sa commercialisation (dont Chateaubriand avait beaucoup joué) en facilitent la diffusion jusqu’à l’avilissement, lorsque les éditeurs viennent quémander les souvenirs de « personnalités » : au seuil de Le lendemain elle était souriante, Simone Signoret donne ainsi la liste des éditeurs qui l’ont sollicitée pour obtenir ses souvenirs ! Notons enfin que l’auteur ne se limite pas à des mé­moires stricto sensu, mais étudie aussi des « Mémoires imaginaires » : La Place de l’Étoilede Modiano, le Maumort de Martin du Gard ou l’Hadrien de Marguerite Yourcenar sont étudiés autant que Les Chevaux du pouvoir de Maurice Papon. Cette masse de lectures impressionnante et maîtrisée engendre-t-elle quelque lassitude ? Légitimement, l’auteur est un peu las à la fin et se réjouit visiblement de découvrir Mes Mémoires en dix-minutes du général Rostopchine, qui se débarrassa ainsi en une journée et en quinze petits paragraphes de la corvée de témoignage qu’on exigeait de lui ! Sa fille, comme on sait, écrivit les Mémoires d’un âne. Décidément, cette famille ne respectait rien.

Mirbeau-Huret. Octave Mirbeau, Jules Huret, Correspondance. Interview et articles (Du Lérot, 2009, 288 p., 35 €). Deux écrivains « éveilleurs de conscience », un romancier-journaliste et un journaliste-enquêteur, décidés à soulever le voile des apparences par leur labeur, pour exposer « ce qui grouille d’innommable sous le vernis de respectabilité des puissants de ce monde » : c’est ainsi que Pierre Michel présente Octave Mirbeau et Jules Huret. Le petit-fils de Jules Huret, Jean-Étienne Huret, préface ce volume ; c’est grâce à lui que cette correspondance partiellement croisée a pu voir le jour. Pierre Michel raconte comment le libraire est venu lui proposer, de lui-même, les lettres inédites de Mirbeau et de son grand-père, qui dormaient dans ses archives, ignorées de tous. Parmi les treize lettres (ou brouillons de lettres) de Huret, seules rescapées de la dispersion, on notera la première, qu’il adressa au « cher maître » au lendemain de son interview pour l’Enquête sur l’évolution littéraire de 1891. Huret, sous le charme, offre son amitié à Mirbeau, de quinze ans son aîné ; quand on songe au mépris qu’il professa envers certaines des célébrités qu’il alla interroger, on comprend qu’il a dû, cette fois-ci, se passer quelque chose de profond entre les deux hommes. Tout se lit avec plaisir dans cette correspondance : les épistoliers dévoilent leurs sentiments dès les premières lettres, et trouvent très vite le ton de l’intimité qui permet de véri­tables échanges. Leur sujet de prédilection ? Le dégoût du milieu du journalisme, qui traite ses membres les plus intelligents de mauvaise manière ; Huret, devant le succès de son Enquête, se voit peu à peu écarté de L’Écho de Paris, et Mirbeau ne peut que lui conseiller d’éviter à tout prix d’entrer au Gaulois ou au Figaro, où les choses sont pires. Toute cette cuisine des rédactions fait une grande partie de l’intérêt de cette correspondance ; les directeurs des grands journaux y sont dépeints au naturel, les mœurs journalistiques y sont épinglées – comme la rétribution d’une bonne critique sur un peintre par le galeriste qui l’accueille. Nous avons affaire à une correspon­dance de qualité, contrairement à ce que l’on nous sert parfois de missives inédites et qui auraient eu intérêt à le rester : les lettres sont longues, « littéraires » dans le meilleur sens du terme, détail­lées ; les notes parviennent à donner du sens même aux brimborions de lettres dont on ne connaît que des extraits sur catalogue, voire la date ou le lieu d’expédition. On y apprend beaucoup : que Mirbeau finit par dédaigner son Journal d’une femme de chambre devant la froideur de l’accueil réservé par la presse ; que Huret est un « sacré cochon » et un homme à femmes ; qu’Octave est bien le seul à parler de Jarry en ces termes : « l’exquis, le délicieux, l’admirable père Ubu ». Voici d’ailleurs une nouvelle anecdote à ajouter à celles qui tournent autour du Surmâle de lettres : Jarry, chez Mirbeau, a provoqué le « ravissement » du colonel Picquart, héros de l’affaire Dreyfus, mal­gré son costume inquiétant. Il avait en effet débarqué en déclarant : « Mes habits sont très sales… Mais rassurez-vous… J’en ai de plus sales encore… dans ma musette… » « Et c’était vrai », conclut Mirbeau. En annexe, des articles de Mirbeau sur Huret, et vice-versa ; une double chrono­logie, un index, une longue bibliographie. On regrette quelques coquilles, mais ces « 300 000 fracs » gagnés par Mirbeau avec les représentations des Affaires sont les affaires… Quelle garde-robe !

Mockel. Albert Mockel, Propos de littérature, suivis de Stéphane Mallarmé, un héros (Champion, 2009, 296 p., 55 €). Albert Mockel fut le « seul esthéticien qu’ait produit la Belgique », assurait Paul Champagne dans l’étude qu’il lui consacra en 1922. À une époque qui vit la chose théorique se propager dans tous les esprits, et où l’on pouvait accuser à bon droit bien des noms en vue du Symbolisme de n’avoir rien produit qui justifiât leurs essais pléthoriques annonçant le Grand Œuvre à venir (n’est-ce pas, Charles Morice ?), on est tenté de dire : « un esthéticien de trop ». Voilà, en tout cas, ce que Jules Huret n’aurait pas manqué d’écrire à propos de cet ouvrage s’il était encore des nôtres. Mais aujourd’hui, la valeur, plus esthétique ou sociologique que philoso­phique de ce type d’ouvrage n’est plus à démontrer, et l’importance de la place de Mockel dans le groupe symboliste est assurée, aussi bien en Belgique qu’en France : s’il anima La Wallonie, où se croisèrent les plumes de Maeterlinck et Régnier, Verhaeren et Valéry, on le trouva souvent ici, dans les salons de Rachilde et de Mallarmé, ou à la terrasse des cafés. C’est ce qu’explique le regretté Paul Gorceix, dans une longue étude qui précède et décortique les essais de Mockel. Ses analyses prêtent parfois à débat : l’Âme est-elle le maître-mot des symbolistes ? Est-il pertinent de rappro­cher Mockel de Bergson, qu’il n’a sans doute pas lu, alors que l’influence de Taine, à qui il a con­sacré une étude, suffirait à expliquer sa description d’un Moi discontinu et fluctuant ? La notion de vers libre fait l’objet d’une étude approfondie : Mockel fut un modéré en la matière. Le vers resta tout d’abord chez lui régulier, le rythme et l’harmonie devant permettre une ouverture des carcans de l’alexandrin. À partir de 1887, Mockel fut cependant « conquis par le vers libre », dont il définit la fonction : faire concorder « l’analyse logique de la phrase, les plans des images et les formes musicales », le poème devenant, au final, un opéra en réduction, œuvre totale combinant plusieurs plans d’art. Le but central, commun à Kahn, Régnier, Vielé-Griffin, était de noter les fluctuations les plus délicates de l’esprit. Cette pensée aboutit naturellement à l’idée de synthèse : le Symbolisme, pour Mockel comme pour Maeterlinck ou Morice, est une attitude de concentration des expé­riences du monde en une œuvre unique qui leur donne une cohérence et un sens. Mais, paradoxa­lement, cette concentration ne fait pas de l’œuvre poétique un objet parfait, aux frontières bien définies : le commentateur insiste avec raison sur le rôle de l’indéfini dans cette poétique, qui fait du vague et de l’inachevé les équivalents textuels du mystère et de la pensée intuitive : c’est dans l’esprit du lecteur que le sens de l’œuvre doit s’épanouir à nouveau, ce qui était concentré s’ouvrant comme une fleur de thé japonaise dans un bol d’eau chaude. Mais faut-il voir dans ces procédés des moyens de « dire l’indicible », de « reculer les limites de l’Indéfinissable » ? Ces problématiques très XXe siècle sont plaquées sur une littérature qui, précisément, ne veut pas dire, mais suggérer. L’inconscient, l’intuition doivent être reproduits sur la page afin de provoquer chez le lecteur une communion dans le mystère, et non être analysés pour en dévoiler le sens. Ceci fait en effet de Mockel un « précurseur de l’esthétique de la réception » : mais il faudrait appliquer ce constat à l’ensemble de la communauté symboliste, Mallarmé en tête : Mockel est moins un défricheur qu’un témoin dans cette évolution – ce qui fait tout l’intérêt de ses analyses sur la poésie de Régnier, de Vielé-Griffin et de Mallarmé.

Nomade. Olivier Barrot, Je ne suis pas là 2 (La Table ronde, 2009, 124 p., 7 €). « Je ne suis pas là », annonce l’auteur pour la seconde fois – mais où n’est-il pas ? Aspirant depuis toujours à l’ubiquité, il y parvient presque, bien que le défi qu’il se lance à lui-même confine à l’impossible : parcourir tous les pays et lire tous les livres, sans oublier de voir au passage tous les films. Dans ce petit livre fait de notes rapides, sensibles et informées, sans lyrisme déplacé, il fait alterner les escales : Tristan Bernard entre l’Éthiopie et l’Azerbaïdjan, Taine entre le Bhoutan et la Mauritanie, etc. Les voyages au long cours, les correspondances interminables et les nuits sans sommeil sont propices, sans doute, à ces lectures décalées. Quelques-unes de ces notes sont presque des notices comme on pourrait en trouver sur Wikipédia : elles renseignent plus qu’elles n’éveillent le désir d’y aller voir. D’autres, au contraire, disent en quelques pages une passion vraie qui donne l’envie de replonger dans des œuvres ou des vies qu’on croit connaître, trop vite classées. On retiendra le plaidoyer convaincant pour les inconnus célèbres : Taine, Anatole France, Tristan Bernard. Faute de pouvoir partir sur l’instant pour la Mongolie ou le Malawi, secouons toujours un peu de la poussière des bibliothèques.

Parodies. Daniel Grojnowski, La Muse parodique (José Corti, 2009, 418 p., 24 €). En rassemblant six ouvrages, duParnassiculet contemporain (1866) aux poèmes de Mitrophane Crapoussin (1889), en passant par l’Album zutique, les Dixains réalistesLa Légende des sexes d’Edmond Haraucourt et les Déliquescences d’Adoré Floupette, ce recueil ne se contente pas de rendre commodément accessibles des vers parfois mythiques, où l’on croise la signature de quelques grands noms de la littérature. Il les constitue en un ensemble, dont une préface tente de rendre compte. En spécialiste de cette posture, Daniel Grojnowski éclaire les aspects parodiques de ces textes. Il propose aussi des clés relevant de la sociologie et des jeux de pouvoir qui structuraient le champ poétique du second XIXe siècle, présenté comme une période durant laquelle le rétrécisse­ment du lectorat favorise un repli élitiste marqué par l’émergence de groupes restreints, une opacification des discours, et des jeux d’initiés. Chaque ouvrage fait l’objet d’une présentation contextuelle et d’une analyse efficace, qui n’oublient pas d’indiquer ce qu’elles doivent aux cri­tiques antérieures. Les segments non publiés ou retranchés sont restitués. Autant que possible, l’identité des parodiants et des parodiés est indiquée. Le tout s’offre à de multiples approches : qu’on s’intéresse à la versification, aux représentations de la sexualité, ou au lien entre fantaisie et réalisme (on notera, dans les Dixains, plusieurs références à la poésie publicitaire), on lira avec profit cette édition globale. Un regret : de rares coquilles.

Pastiches. Paul Aron, Jacques Espagnon, Répertoire des pastiches et parodies littéraires des XIXet XXe siècles(Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009, 562 p., 38 €). Il est des ouvrages dont on sait d’emblée qu’ils vont acquérir, dès leur parution, un statut d’usuel. À l’évidence, ce réper­toire de pastiches et de parodies des deux siècles écoulés, de surcroît magnifiquement cartonné, va connaître un tel destin. Il est le fruit de la collaboration d’un chercheur et d’un libraire, qui ont inventorié, au fil de leurs fouilles et de leurs chines, plus de trois mille imprimés de langue fran­çaise. Ils ont aussi dépouillé un nombre considérable de périodiques, dont leur préface donne la liste. Cette préface aborde par ailleurs le problème de la distinction entre pastiche et parodie : on ne saurait dire que les deux complices bottent en touche sur le sujet, mais ils le traitent avec une rouerie de bon aloi. Les notices de chaque œuvre répertoriée semblent irréprochables : précises, bien références, et dotées d’un résumé en une ou deux phrases (« Pastiche de Proust. Le Narra­teur raconte la dernière nuit d’un trop long hiver », ou « Parodie politique visant Jules Grévy à la manière de Hernani »). On les chicanera sur un point : lorsqu’ils affirment que le fameux faux de la pourtant maladroitement rimbaldienne Chasse spirituelle fut dénoncé « par André Breton et seule­ment par lui » : il est exact que le pape-du-Surréalisme fut le premier à clamer publiquement le fait, mais non celui qui souleva initialement le lièvre. Son informateur fut en réalité un libraire jaloux de celui qui prétendait avoir entre les mains ce prétendu inédit de Rimbaud. Breton se garda de donner sa source et prétendit que la seule lecture du texte lui avait donné l’évidence qu’il s’agissait d’une forgerie. Tiens, à propos de Rimbaud, les auteurs de ce répertoire ont omisCe qu’on dit au poète à propos de fleurs, qui parodie, sur un ton aigre et rageur, la manière de Théodore de Ban-ville. Ce sera pour la réédition du « Aron-Espagnon », appellation probable sous laquelle ce Réper­toire va entrer dans toutes les bibliothèques publiques. Quant aux bibliothèques personnelles, c’est un des rôles de cette rubrique d’Histoires littéraires de recommander à leur propriétaire de leur adjoindre certains ouvrages : celui-ci est une priorité.

Pawlowski. Gaston de Pawlowski, Inventions nouvelles et dernières nouveautés, Finitude (2009, 128 p., 13,50 €). Excellente idée qu’a eue Éric Walbecq de vouloir faire redécouvrir aux lecteurs d’aujourd’hui l’un des esprits les plus talentueux de son époque ! À la fois très savant, très drôle, enthousiaste de toutes les nouveautés, écrivain farfelu et rigoureux, cousin génial d’Alphonse Allais, de Willy, de Tristan Bernard. Les délicieux petits textes réunis dans ce très élégant volume, bien présenté par Éric Walbecq, nous transportent dans un impossible imaginaire et, en même temps, dans une époque dont nous reconnaissons chaque détail : une fin-de-siècle assoiffée de nouveautés, éprise de techniques et de sciences, mais dont les codes sociaux et la vie matérielle ne sont plus que des matériaux pour historiens et sociologues. De là l’étrangeté de ces évocations où les femmes portent toujours des corsets, où l’on fume partout la pipe et le cigare, où l’automobile « à double allumage » métaphorise toutes les grivoiseries, où le langage de la réclame formule ses appels avec une indicible candeur. Nous retrouvons ici ce qui nous ravit aux dernières pages des journaux de l’époque : toutes ces illustrations pour des inventions baroques et inutiles, déconstruites par Pawlowski et remontées par lui comme des machines de Tinguely, désopilantes et baroques, dignes de figurer dans le catalogue des objets inutiles de Carelman. Tout y apparaît « simple », « pratique », « intelligent » et « bon marché ». Quel dommage que le Voltaire à minute­rie, le mammifère natatoire gonflant, le parapluie pour cigare, la moule perlière, la passoire à un seul trou, etc., n’existent que dans les mots – mais quels mots !

Portraits. Jérôme Garcin, Littérature vagabonde. Portraits 1985-1995 (Flammarion, 2009, 340 p., 20 €). Voilà un livre baroque ! Il présente une façade splendide, sans proportion avec le corps de l’édifice. Après un avant-propos enlevé, tout pénétré de la présence de son auteur, une quarantaine de portraits se révèlent dans l’ensemble étonnamment minces et superficiels, à peine dignes du magazine qu’on feuillette d’un œil distrait dans la salle d’attente du dentiste. Jérôme Garcin y tire à la ligne comme pour remplir sa copie, ne reculant même pas devant des mots de potache : « Rien ne sert d’écrire, quand il faut mourir à point. » Cela se lit dans le portrait de Frédéric Dard et aurait pu être proféré par Bérurier. Quelques chapitres mieux venus, par exemple sur Julien Gracq, Angelo Rinaldi et Julien Green, ne suffisent pas à tenir les promesses de l’avant-propos. On ne demandait pourtant qu’à se laisser emporter dans ce vagabondage.

ProstitutionUn joli monde. Romans de la prostitution, édition établie et présentée par Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski (Robert Laffont/Bouquins, 2008, 1120 p., 30 €). Quelle somme ! Passons sur la couverture un peu trop ouvertement aguicheuse – il y a sans doute d’autres manières d’illustrer la prostitution que d’offrir de tels nénés retouchés au public. Et les acheteurs mal informés qui se seront fait attraper par cette promesse photographique de bonnes parties de fesses écrites déchanteront vite : ce qui fait bander, ici, c’est l’érudition des éditeurs, qui offrent une anthologie de « romans de la prostitution », et même plus. On trouve, dans ce volume de récits très fin-de-siècle (les œuvres choisies ont paru entre 1875 et 1906), tous ceux qui comptent : les incontournables et connus, Zola, Mau­passant, Goncourt, Lorrain et Huysmans, mais aussi Paul Adam, Paul Alexis, Charles-Louis Philippe et les autres, enfin réédités. Tous ont écrit sur cette figure de la prostitu­tion qui fait l’unité de l’ouvrage : pas la madone ou l’hétaïre, mais la « putain, la fille de bas-étage ». À ces romans et nouvelles s’ajoutent nombre de documents : études sociales, textes de lois, enquêtes de santé publique, témoignages de filles permettent de contrebalancer les récits fiction­nels, ou, plus exactement, de montrer que ces fictions empruntent souvent au discours social, à ses fantasmes, en tentant parfois de le corriger. Sur le travail des éditeurs plane l’ombre d’un « père fondateur », Alexandre Parent-Duchâtelet, auteur de l’ouvrage de référence, De la Prostitu­tion dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration (1836), fruit de huit années de recherches (le sujet demandait, il est vrai, des enquêtes de terrain poussées) : plusieurs extraits en sont reproduits en fin de volume. Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski ont suivi son approche polymorphe du phénomène de la prosti­tution. Leur longue préface laisse presque une impression de froideur, comme pour se garder de l’émoi que suscite ce sujet. Il s’agit également de tenter une approche distanciée d’un objet d’étude qui se révèle évanescent. On ne manipule jamais que des représentations ; la putain « réelle » n’existe pas, pas même dans les témoignages recueillis, et donc sollicités, dirigés par des ques­tions, retranscrits, voire rétribués. Ceux qui parlent, ce sont des hommes : les hommes de lettres, dont les conversations, les correspondances, regorgent de récits de nuits d’orgie. On apprend ainsi, grâce à une lettre inédite de Huysmans, que les dîners entre littérateurs distingués finissaient régulièrement au bordel, où un soir « Maupassant s’est livré en public à un formidable gamahu­chage » (et ils s’étonnaient de tomber malades !). Mais ces soirées sadiennes étaient aussi des éléments importants des rites de la sociabilité littéraire, et la préface retisse les liens qui unissaient auteurs et éditeurs : autour de Zola, de Maupassant, des naturalistes, de Charpentier et de Kiste­maeckers, une école naît, et, pour des motifs autant esthétiques et éthiques que publicitaires, elle fait de la prostituée son personnage de prédilection. Un oubli : on aurait aimé voir intégré au corpus Monelle de Marcel Schwob, et les lettres de sa chère Louise, inspiratrice de cette petite prostituée divine.

Révélation. Roger Fayolle, Comment la littérature nous arrive, recueil de textes édités par Jacques Bersani, Michel Collot, Yves Jeanneret et Philippe Régnier (Presses Sorbonne Nouvelle, 2009, 312 p., 26,50 €). Beaucoup de lecteurs ne connaissent Roger Fayolle que par le volume sur La Critique paru chez Armand Colin, dans l’alors influente collection en 1964, et par quelques articles dispersés dans des revues pas toujours très répandues. Les initiateurs de la présente anthologie ont donc fait œuvre méritoire en permettant de découvrir la cohérence d’une vision forte et militante de la recherche et de l’enseignement littéraires chez un universitaire qui s’était façonné une sorte de marginalité au cœur d’un système élitiste et dominateur, dont il était lui-même le produit et l’agent. Pour qui n’en fait pas partie, les allusions aux ennuis de carrière de Roger Fayolle dans les introductions demeurent assez cryptiques et les règlements de comptes implicites n’intéresseront sans doute que les « héritiers » passés par la Rue d’Ulm. Communiste réfractaire au dogme, Roger Fayolle a cherché à comprendre – disons-le sommairement – com­ment l’institution scolaire et universitaire a fabriqué (parfois de toutes pièces) la littérature fran­çaise et l’histoire censée en expliquer la logique. Les lecteurs d’Histoires littéraires, dans la mesure où ils ne s’intéressent pas naïvement à la seule collecte de « faits » plus ou moins illusoires ou sans portée, tireront profit des textes de réflexion sur « La méthode critique de Sainte-Beuve » et sa conception de la « science de la littérature » ou sur « la langue de la critique littéraire ». Com­ment ne pas goûter encore aujourd’hui l’article toujours actuel « D’une histoire littéraire à l’histoire des littératures » ou son « Bilan de Lanson » ? Tout enseignant appréciera « La Poésie dans l’enseignement de la littérature : le cas Baudelaire » ou « Être professeur de lettres, hier et au­jourd’hui ». Les amateurs de curiosités liront avec gratitude l’article sur « Paul Lafargue, critique littéraire et propagandiste » ou les « Enquêtes sur le théâtre socialiste en France (1889-1914) » : il y a là de multiples pistes à reprendre et qui n’ont guère été poursuivies jusqu’ici. Roger Fayolle était réfractaire au formalisme des années 60 comme aux simplifications marxisantes. L’une de ses actions les plus novatrices au sein de l’Université a consisté à donner droit de cité aux littéra­tures non-canoniques de langue française. Jusqu’à quel point a-t-il été suivi ? On peut s’interroger si l’on considère que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’essentiel du travail a été mené depuis déjà plusieurs décennies dans les universités des pays anglophones, sans grand écho en France. La « Sorbonne Nouvelle » n’a pas oublié ses origines et n’en a pas fini avec la Vieille : ce volume montre que le combat continue, malgré la quasi-disparition du public que ces affronte­ments mobilisaient naguère. Bibliographie complète des travaux de Roger Fayolle et Tabula gratu­latoria où l’on pourra pointer de manière instructive les noms des présents et des absents.

Revues. Anne-Rachel Hermetet, Pour sortir du chaos. Trois revues européennes des années 20 (Presses universitaires de Rennes, 2009, 256 p., 189 €). Le comparatisme classique étant passé de mode depuis longtemps, les travaux qui s’en inspirent ne prolifèrent pas. On peut ne pas le regretter mais, dans certains cas, il lui reste quelque chose à apporter. L’étude d’Anne-Rachel Hermetet relève du comparatisme appliqué à des questions classiques de réception. En se deman­dant comment, en Europe, après la Première Guerre, les animateurs de revues importantes ont tenté de réinventer un rôle pour la littérature, elle amène de manière intéressante à relire ce qui s’y est écrit à propos de quelques thèmes communs. La NRf de Rivière, La Ronda en Italie, Criterion en Angleterre sont ainsi examinées en fonction de leur traitement de ces thèmes : l’avenir de la littérature européenne après la Guerre, en prenant en compte la question allemande, la montée du fascisme ; l’avenir de la révolution russe ; la problématique de la tradition (que choisir dans le passé pour redémarrer en mettant de l’ordre dans un paysage de ruines ?) ; le rapport à Bergson et au bergsonisme ; la réception de Proust ; l’attitude à prendre devant Dada. Plus inattendu : la réception de Dostoïevski. Le lecteur français ne doit pas attendre de révélations concernant la NRfmais pourra en apprendre beaucoup sur les deux autres revues et sur les convergences et diver­gences très significatives entre elles, ainsi que sur leurs animateurs, en particulier T.S. Eliot – et même sur Rivière, dont l’évolution et les choix sont ici analysés et décrits. Quelle influence réelle ces revues ont-elles eu, au-delà de cercles plus ou moins larges de lecteurs qui ne leur concé­daient probablement aucune exclusivité ? Difficile de l’apprécier, de telle sorte que l’étude vaut plus pour ce qu’elle nous apprend ou nous rappelle à propos des quelques personnalités plus ou moins influentes liées de près ou de loin à ces revues, que sur les mouvements de fond traversant et remodelant la culture de l’entre-deux-guerres. On peut regretter, par exemple, que, pour la France, il soit dit fort peu de choses sur les relations avec les autres revues du moment – la situation italienne étant au contraire décrite de manière plus fouillée. Cet essai fort sérieux, parfaitement lisible, documenté, est également d’aspect agréable et ressemble à un vrai livre : décidément, les Presses universitaires de Rennes s’affirment de plus en plus comme un modèle à suivre en ma­tière d’édition savante. Bibliographie complète et index.

Rimbaud. Frédéric Thomas, Salut et liberté : regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud (Aden, 2009, 200 p., 10 €). Après un Rimbaud et Marx, Frédéric Thomas propose, en guise de prolongement, l’étude d’un de ces couples dioscuriques dont les études rimbaldiennes ont le secret depuis que Breton a mis l’homme de Charleville en ménage avec Lautréamont. Bien sûr, il ne s’agit pas de s’embarrasser de citations trop exactes ou de dates trop précises ; on est ici dans le cadre de l’essai librement déroulé, et ce qui compte, c’est la vérité subliminale qui transparaît de la superpo­sition de deux trajectoires fulgurantes et forcément révolutionnaires. Le point de départ, sous le haut patronage de Blanchot, c’est le silence, silence de Rimbaud plus ou moins après la Commune, silence de Saint-Just après la trahison thermidorienne qui enterre la Révolution française. Que retirer de ces si­lences si éloquents qu’ils génèrent incontinent deux bonnes centaines de pages ? Des regrets, du pathos, mais aussi des pistes pour repenser la révolution que Saint-Just et Rimbaud auraient appelée de leurs vœux, sans en voir la couleur. Depuis que les manuels scolaires, la gauche et même l’extrême-gauche conspirent à l’occultation du projet commun au poète desIlluminations et à l’auteur d’Organt, il importait en effet que quelqu’un se penchât sérieusement sur cette compa­raison afin qu’on y voie enfin clair et qu’on sache où en est la vraie révolution. Au moins Rimbaud aura-t-il encore servi à quelque chose.

Rires. Matthieu Liouville, Les Rires de la poésie romantique (Champion, 2009, 584 p., 95 €). L’image doloriste et prophétique que le Romantisme français a laissé de lui-même a empêché de prendre en compte son autre versant : celui de ses « rires ». En s’en tenant à la période allant de 1830 à la fin des années 1860, l’auteur montre que le Romantisme a intégré le rire comme objet poétique et en a fait une force de renouvellement littéraire. Il commence par les « rires ludiques » : calembours, déformations lexicales, rimes amusantes, poésie fugitive du siècle précédent, avec ses satires, épigrammes et chansons légères pleines d’« esprit ». Puis il confronte le rire avec le sérieux et l’ennui. Dans la suite du burlesque, il analyse les parodies romantiques du néoclassi­cisme et les parodies néoclassiques du Romantisme, ainsi que les auto-parodies romantiques, comme l’Albertus de Gautier. Il analyse ensuite les « rires jaunes et noirs », comme les ricane­ments frénétiques, à valeur destructive, notamment contre la religion, relevant d’une poétique de l’excès. Parmi eux, le « rire de force », celui de L’Homme qui rit. La satire sociale, de Barthélémy et d’Auguste Barbier au Hugo de Châtiments, utilise aussi le rire, et il en rapproche le carnaval et l’essor de la caricature dans les journaux. Le rire dans ses rapports avec l’imagination est étudié sous le chef de la « fantaisie ». Dans celle-ci, le primitivisme du rire est revendiqué, et elle s’allie au fantastique. La dernière partie analyse les métamorphoses de la poésie au plan de l’énonciation : procédés de Sterne employés par Nodier dans le « récit excentrique », métadiscours, jeu avec le destinataire et mise en question du sujet. Dans « le rire philosophique », il aborde les figures du sage et du bouffon, en rapport avec le mage romantique, puis la subversion de la logique, et l’esthétique de la stupéfaction. Le poème en prose lui paraît être une forme nouvelle alliant le sérieux et cet « humour » qui prend son sens à cette époque. L’auteur aime manier les catégories des genres et analyse leurs transformations historiques, qu’il présente souvent sous une forme dialectique. À lire ses exemples souvent délectables, on comprend l’importance de la réception d’une œuvre comme la Ballade à la lune de Musset en 1830, ou les tenants et aboutissants de l’Acte d’accusation rétrospectif où Hugo dit avoir mis un bonnet rouge aux vieux dictionnaires. La modernité ne commence pas à Baudelaire, mais dans ces œuvres marginales de Nodier, de Nerval ou de ceux qu’on appelait les « petits romantiques ». Même s’il n’est pas drôle, le trop ignoré Lefèvre-Deumier est mis en avant, et Xavier Forneret sort enfin de son statut de personnage excen­trique loué par les surréalistes, pour devenir un humoriste pleinement de son temps. Banville, enfin, s’avère un personnage clé avec sesOdes funambulesques (1857), et le recueil de Hugo, les Chansons des rues et des bois (1865), est non moins important que ses Odes et ballades du début. Le rire romantique annonce l’étape suivante, celle d’un comique absurde et centré sur le langage, celui des années 1870 avec les fumistes, les hydropathes et autres praticiens du rire fin-de-siècle. Un des intérêts de la méthode de l’auteur est de prendre en compte, non seulement le canon universitaire des « grandes têtes molles », mais le très vaste corpus des poèmes qui sont publiés dans les journaux :Le Corsaire, Le Charivari, et les nombreuses revues « fantaisistes ». Et l’on rencontre avec plaisir de « petits » auteurs comme Amédée Pommier ou Michel Carré. Écrit avec clarté et agrémenté de citations humoristiques, ce livre se lit avec aisance et représente une véri­table somme sur le sujet : nul doute qu’il servira de point de départ à d’autres études revigorantes.

Roman noir. Jean-Bernard Pouy, Une brève histoire du roman noir (L’Œil neuf, 2009, 136 p., 14,9 €). Ce livre sur le roman noir – rien à voir avec la littérature frénétique, souvent identifiée par le même label, et dont les rapports avec le polar n’ont pas encore été bien éclaircis – n’est pas le premier, même en français : Ernest Mandel, célèbre économiste marxiste, y avait consacré un petit essai (Meurtres exquis : une histoire sociale du roman policier, 1987). Claude Mesplède a aussi fait date avec son Dictionnaire des littératures policières (2003), de même que Francis Lacassin avec sa Mythologie du roman policier (1993). Quelques numéros de revue ont apporté récemment leur contribution (Mouvements n° 15/16, 2001 ; Les Temps modernes n° 595, 1997). Jean-Bernard Pouy n’ambitionne toutefois pas d’embrasser toute la littérature policière, le « polar » dans son ensemble, mais seulement le roman noir, qu’il distingue du roman à énigme, du thriller et du roman policier. On continue toutefois, au long de la lecture, de s’interroger sur ce qui justifie, hors le critère de la critique sociale et une appréciation stylistique personnelle, une telle distinction. Surtout, rétorque Jean-Bernard Pouy en quatrième de couverture, il s’agit explicitement pour lui d’écrire une « ode personnelle » qui soit « loin de tout esprit universitaire ». Il n’est pas indifférent que le livre figure dans une collection non littéraire où ont déjà paru des volumes sur le rugby, le climat ou l’image. Si Œdipe Roi est considéré ici comme le premier roman noir, ce qui ne manque pas d’audace, et que des bribes de généalogie sont trouvées chez Dumas et Zola, pour déboucher rapidement sur les romans hard-boiled de l’entre-deux-guerres, cette Brève Histoire fait rapide­ment mentir son titre. Chaque chapitre suit, il est vrai, un fil chronologique, mais l’organisation du volume répond davantage à un classement personnel. Les chapitres centraux sont ainsi consacrés aux « aiguilleurs » (Chandler, Manchette, Montalban, Fruttero et Lucentini, etc.), aux « forcenés » graphomanes (Simenon – qui méritait mieux –, Jean Amila, Donald Westlake, etc.), aux « pessi­mistes » (McCoy, Patricia Highsmith, Robin Cook ou encore le regretté Thierry Jonquet), les « allumés » qui se sont saisis du genre pour le pousser dans l’un ou l’autre délire (Daniel Even Weiss dans son roman de cafards, The Roaches Have No King, William Kotzwinkle dans le bur­lesque The Midnight Examiner, etc.), les « étoiles filantes » qui n’ont fait que de rares apparitions dans la nébuleuse polardeuse (par exemple Hunter S. Thompson et son déjantéLas Vegas Parano), enfin les « intellos », issus de la Blanche, c’est-à-dire de la littérature générale, et qui ont commis de belles percées dans le roman noir (Robbe-Grillet, Viel, Échenoz, tous auteurs Minuit, mais aussi Truman Capote et Jérôme Charyn). On apprécie les hommages rendus aux hommes et institutions de l’ombre (éditeurs, festivals, associations, bibliothèques spécialisées – hélas ! pas les libraires) qui font vivre le genre. Il faut dire que Jean-Bernard Pouy s’est lui-même transformé, depuis ses débuts, en porte-étendard du « néo-polar » par ses propres romans et par la création de la série Le Poulpe et de la collection Suite noire aux Éditions La Branche. En revanche, on regrette qu’il ne consacre pas une page au phénomène de blanchissage vécu par quelques anciens auteurs de néo-polars, tels Didier Daeninckx et Tonino Benacquista, dont les romans paraissent désormais sous l’enseigne de la NRf. Une telle percée dans les plus hautes sphères du champ littéraire français est pourtant d’autant plus notable qu’elle est périlleuse en France, où l’antagonisme entre la haute et la basse romancie, dans la critique du moins, est plus dur que n’importe où ailleurs. Sans doute ce silence est-il symptomatique de la posture même de Jean-Bernard Pouy, fier de son illégitimité et de pouvoir faire la nique à l’institution germanopratine en revendiquant l’étiquette d’auteur « popu­laire » – comme l’explique Véronique Rohrbach dans Politique du polar. Jean-Bernard Pouy (2007). Jean-Bernard Pouy s’est forgé une forme de légitimité, certes marginale, mais exempte de com­promission, et c’est encore cette posture qu’il met en scène dans ce petit livre qui s’apparente moins à une histoire qu’à un répertoire égoïste et passionné du roman noir.

Romantisme. Sylvie Vielledent, 1830 aux théâtres (Champion, 2009, 688 p., 100 €). Les études culturelles en coupe synchronique tendent à se multiplier ces dernières années : après les clas­siques L’Année 1913 dirigé par Liliane Brion-Guerry (1971) et 1889. Un état du discours social de Marc Angenot (1989), un numéro récent d’Études françaises s’est penché sur l’année 1857. Il est d’un grand intérêt, pour peu que l’on ne s’arrête pas à s’extasier sur la richesse de l’année en question, de prendre en considération l’ensemble des productions culturelles à un moment donné, d’en saisir les enjeux et les tendances qui restent dans l’ombre à l’examen des seules œuvres et débats consacrés. L’ambition de Sylvie Vielledent est moindre : il s’agit d’embrasser la production théâtrale de l’année 1830, ou plutôt de lire l’année 1830, climatérique à plusieurs égards, à travers une sélection des pièces jouées ou publiées durant ces douze mois. Sélection qui, disons-le, se limite aux œuvres liées à l’actualité – essentiellement la bataille d’Hernani et la révolution de Juillet, avec son corollaire, l’abolition temporaire de la censure. Les tragédies et drames du Théâtre-Français, Hernani compris, ont été exclus du corpus, de même que les opéras et les vaudevilles moins circonstanciés. Il va de soi que cette définition restrictive du corpus produit des effets d’optique que l’auteur n’interroge guère pourtant. Le traitement de ces dizaines de pièces est thématique, ce qui offre l’avantage de ne pas cautionner des critères plus contestables (théâtre officiel contre théâtre privé, genres consacrés contre genres « populaires », classicisme contre romantisme, etc.). Le livre est donc divisé en quatre parties suivant les thèmes d’actualité majeurs abordés cette année-là. La première s’intéresse à la dizaine de parodies d’Hernani et de satires du théâtre romantique parues ou montées dans les premiers mois de 1830. On y raille les invraisem­blances de l’intrigue, on s’inquiète des cabales montées par les camaraderies littéraires, on met enfin à profit les trucs et astuces traditionnels de la parodie (rabaissement du niveau de langue, jeux de mots, burlesque). La deuxième partie est consacrée à la Révolution de Juillet et au chan­gement de régime. Comme de juste, l’épisode des Trois Journées a engendré une masse de pro­ductions éphémères. Les unes mettent directement ou indirectement en scène les barricades, les autres sont des scènes historiques, voire des pièces classiques (comme Le Mariage de Figaro) adaptées dans les costumes et les décors aux événements du jour. Les critiques plus ou moins virulentes du régime déchu qui abondent dans ces pièces s’accompagnent cependant, une fois la fièvre révolutionnaire retombée, de mises en scène acerbes de la foire aux places qui s’est dérou­lée tout de suite après Juillet. Les dramaturges d’alors, certains d’entre eux du moins, n’ont pas été dupes de la révolution manquée qui s’était jouée sous leurs yeux. La troisième partie traite du thème des Jésuites, omniprésent au théâtre (à représenter ou à lire), comme dans d’innombrables brochures publiées. Rien de très nouveau dans la peinture de leurs mœurs dépravées et de leur esprit tordu : avec les ressorts du vaudeville ou du mélodrame, les auteurs les peignent hypocrites, gourmands, lubriques, vénaux et intrigants. Il en était déjà ainsi dans le théâtre révolutionnaire des dernières années du XVIIIe siècle, dont le théâtre de circonstance de 1830 s’inspire largement. La quatrième et dernière partie porte sur l’emprise croissante du mythe napoléonien – 1830 est aussi l’année du Rouge et le Noir – sur la société française et sa littérature. Avec une redondance tendant à l’infini, les dramaturges peignent le petit Corse sobre et frugal en surhomme, puis en martyr. Le domaine du théâtre de cette époque avait déjà été balisé par les travaux d’Odile Krakovitch, de Patrick Berthier, de Jean-Marie Thomasseau et de Jean-Claude Fizaine. Les spécialistes ne s’étaient toutefois pas encore penchés sur les « séries » thématiques auxquelles Sylvie Vielledent a consacré ses recherches, faisant apparaître ainsi les redondances et le conformisme d’une produc­tion théâtrale de circonstance. De cet épais volume, à l’érudition sans faille (mais non exempt, cette collection nous y a habitué, de quelques scories), bourré de notes et couronné par soixante-dix pages de bibliographie, le lecteur apprend toutes sortes de choses sur 1830 et son théâtre, mais reste sur sa faim quant aux enseignements à en tirer. Peut-être qu’une plus grande attention aux auteurs de théâtre de 1830, voire aux éditeurs, aurait conduit à un résultat, non pas plus complet, mais plus stimulant.

Rostand. Edmond Rostand, Le Gant rouge. Pièce inédite, suivi de Lettres à sa fiancée, édition de Michel Forrier et Olivier Goetz (Nicolas Malais, 2009, 500 p., 28,5 €). Un vaudeville en prose d’Edmond Rostand ! La découverte est inattendue, d’autant que ce Gant rouge n’était mentionné que pour mémoire dans les biographies. Retrouvé par Michel Forrier aux archives de la censure (on ne dira jamais assez de bien de cette belle institution), le texte est aujourd’hui publié avec tout le soin désirable par un nouvel éditeur. Dans sa longue et remarquable introduction, Olivier Goetz dessine d’abord un portrait psychologique du jeune Rostand. À vingt ans, il est déjà le grand neurasthénique qu’il sera toujours, à la fois sûr de lui (jusqu’à la vanité) et fragile, facile à découra­ger. Le moment où il écrit cette pièce est celui de ses premiers échanges avec Rosemonde Gérard, documentés par leur correspondance publiée dans le même volume. Olivier Goetz met en valeur l’importance de Rosemonde, collaboratrice décisive tout au long de la carrière du poète et souligne que lorsque les époux se sépareront (elle, lassée de trop d’infidélités), Rostand deviendra inca­pable d’achever quoi que ce soit. Le Gant rouge par ailleurs co-signé avec Henry Lee, le demi-frère de Rosemonde, aurait pu porter aussi la signature de celle-ci. La pièce stupéfie d’abord par la totale absence de rapport avec tout ce que nous connaissons de Rostand. Olivier Goetz, échappant au travers de certains découvreurs, insiste sur le peu d’originalité du Gant rouge et souligne qu’il s’agit d’un « vrai » vaudeville, tout à fait classique (le gant du titre – une enseigne de gantière – tenant la place du chapeau de paille chez Labiche, remarquait Francisque Sarcey). Le mouvement perpétuel, les quiproquos incessants, les situations incongrues, les accessoires baroques (comme le Gant du titre ou un buste de Parmentier) provoquent les rires du lecteur, même si seule la représentation fait prendre feu à ces vaudevilles dont, malheureusement, la tradition scénique s’est perdue, comme le déplore Olivier Goetz. Mais par cette réussite technique, le vaudeville de Ros­tand annonce en somme déjà le reste de l’œuvre grâce à l’extraordinaire sens du théâtre de ce jeune homme de vingt ans. Au Gant rouge est joint un précieux dossier de presse complet. Après le Faust révélé l’an passé par Philippe Bulinge et la reprise généralement saluée de Cyrano de Bergerac à la Comédie-Française (sans oublier le récent numéro d’Histoires littéraires !),l’espoir vient que Rostand, trop négligé, voit peut-être venir son heure…

Roussel. Raymond Roussel, Œuvres VII. Impressions d’Afrique (Pauvert, 2009, 986 p., 45 €). Un livre se déplie en partie de Parmi les noirs : les Impressions d’Afrique trouvent en effet leur source dans ce conte paru dans lesTextes-Genèses, où apparaissent au grand jour les procédés d’écriture trop célèbres de Roussel. Jean-Philippe Guichon, analysant ces méthodes en préface, tente d’en saisir la fonction et d’en limiter la portée : par l’étude des brouillons et avant-textes, tous repro­duits ici, il montre à quel point les corrections de Roussel visaient avant tout à occulter ces procé­dés, et à substituer, à la tonalité burlesque qui en résultait, une forme profonde d’angoisse. Nul besoin de s’attarder ici : le préfacier préfère analyser les Impressions d’Afrique comme le texte littéraire qu’elles sont, dans le contexte des récits coloniaux alors à la mode. L’Afrique dépeinte par Roussel est une Afrique de pacotille, créée à partir des constructions littéraires de ses contempo­rains, qui n’y avaient jamais mis le pied ; l’écrivain parasite cet imaginaire pour en faire un lieu de redistribution de ses souvenirs de jeunesse et d’exploration de ses fascinations – en premier lieu, la mythologie du rayonnement réel du génie, qui émet une lumière visible pour tous les hommes. On pense souvent, à le lire et à parcourir les passages que Janet, qui le soigna, lui consacra dans ses écrits, à un autre personnage : le président Schreber, dont le statut de créateur fut malheureu­sement occulté par celui de malade mental. On pense également à Jarry, qui utilisa de manière très semblable ses souvenirs de lectures de jeunesse pour construire des œuvres d’une obscurité mélancolique ; la machine à escrime de Roussel, qui produit mécaniquement des combinaisons inattendues et imparables, semble tout droit sortie de la cervelle de l’auteur duFaustroll. Un im­pressionnant appareil de variantes et d’ébauches donne une nouvelle ampleur aux Impressions : on y découvre les premières années de Claude Givaudan, que Roussel renomma Carmichaël dans la version finale du roman, et la création du Club des Incomparables, backstory nécessaire à l’élaboration ultérieure du récit. Plus de 400 pages de variantes, tirées des manuscrits, dactylogra­phies et épreuves corrigées, permettent aux chercheurs de n’avoir à aller voir les originaux qu’en cas d’extrême nécessité : le moindre saut de ligne différant d’une version à une autre y est noté. Une liste des personnages et de leurs avatars lors des diverses phases de rédaction permet de s’orienter dans cette masse aussi foisonnante que l’œuvre même. À lire, ce délirant produit de l’ennui des soirs.

Sand (1). Bernard Hamon, George Sand et Michel de Bourges, une passion (Lancosme, 2008, 231 p., 17 €). On connaît la figure de Michel de Bourges et son importance dans la vie amoureuse, mais aussi politique, de George Sand. Leur correspondance a probablement été détruite, mais des copies partielles en avaient été faites. Auteur d’une thèse sur George Sand et la politique, Bernard Hamon en présente ici une que Georges Lubin n’avait pu que tardivement et très partiellement utiliser dans le tome complémentaire de son édition de la correspondance : cette copie plus fiable et plus complète que celle connue jusqu’alors comprend cinquante-sept lettres de George Sand, ainsi que le mémoire rédigé pour demander sa séparation d’avec Casimir Dudevant (ce fut l’occasion de la rencontre de Sand et de l’avocat). Abondamment commentée, cette édition est donc un apport important aux études sandiennes, mais elle peut aussi se lire de façon autonome, comme le récit d’une passion romantique, qui dura deux ans. La présentation matérielle n’est pas idéale, en particulier la fragmentation en petits chapitres de la vie de Michel ne paraît pas très heureuse. Quelques illustrations, pas d’index, mais un dictionnaire des « principaux noms cités ».

Sand (2). Sylvie Delaigue-Moins, Les Hôtes de George Sand à Nohant (Christian Pirot, 2008, 304 p., 22 €). On connaissait les « peintres du dimanche », voici une « conférencière du dimanche ». Venir d’une famille enracinée dans le Berry suffit-il pour parler de George Sand ? Certes, Sylvie Delaigue-Moins a épluché mémoires et correspondances pour tenter de pénétrer au plus intime, mais cela l’autorise-t-elle, comme elle le fait, à être « à tu et à toi » avec George, au premier chef, mais aussi avec Honoré (de Balzac), Marie (d’Agoult) et Franz (Liszt) ? Elle n’est pas allée jusqu’à Fredie (Cho­pin), Gégène (Delacroix), Tatave (Flaubert), mais on sent qu’il s’en est fallu de peu. En fait de ce qui aurait pu constituer le riche Livre d’or des « visiteurs » de George Sand dans sa folie de Nohant, nous est livrée une sauce bizarrement reconstituée et difficile à ingérer. L’auteur elle-même en a eu quelque conscience, puisqu’elle a cru devoir préciser, par un appareil de notes en fin de volume, la nature de ses ingrédients. Tout le monde ne peut pas être Saint-Simon, ni Jane Austen.

Sand (3). Isabelle Hoog-Naginski, George Sand mythographe (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2007, 273 p., 24 €). Tout n’avait-il pas déjà été dit sur George Sand, l’année du Centenaire de sa naissance, en 2004, avec la floraison d’ouvrages à elle consacrée ? Non. Isabelle Hoog-Naginski – grâce à une bourse de recherche, non venue de France, mais du National Endowment for the Humanities s’est attaquée, loin des fureurs mondaines, à un patient travail de relecture de ses œuvres, prouvant déjà au moins que l’Histoire littéraire pouvait profitablement se revisiter. Son champ de bataille : la période de sa production 1833-1843, de Lélia à La Comtesse de Rudolstadt, soit entre ses écrits dits autobiographiques et son engagement social comme journaliste (reconsti­tué par Michèle Perrot dans Politique et polémiques (1843-1850), 1997). Alors « mythographe » ? Notre chercheuse s’en explique longuement, explique ce curieux paradoxe, aux lendemains de la Révolution française et de celle de 1830, du retour/recours à la mythologie pour une « religion nouvelle ». Elle aurait pu, de fait, franchement dire « George Sand philosophe », si ce n’est que Sand n’entendait nullement construire un système, s’appuyait sur « les idées de son temps », venues notamment des utopistes, qu’elle entendait faire passer par la voie du roman. Philosophe, et hérétique, non seulement parce qu’elle se réfère notamment à ce trublion calabrien du XIIe siècle, Joachim de Fiore, mais en ce qu’elle entend réhabiliter « trois groupes sociaux victimisés » : les femmes, la paysannerie, le prolétariat. Sans reprendre l’étendard des féministes post-68, appuyé même sur une lecture psychanalytique de son œuvre (Hélène Deutsch), Isabelle Hoog-Naginski entend bien dire leur fait aux indécrottables « machistes », tel Pierre Reboul, avec sa présentation de Lélia.

Sand et Ségur. Dominique Bussilet, Sand et Ségur. Essai (Cahiers du temps, 2009, 175 p., 12 €). La mode est aux rapprochements d’artistes : les dernières expositions de peinture, à Paris ou en province, ne s’épuisent-elles pas à inventer le couple susceptible d’ameuter les foules avides d’« événements » culturels ? La rhétorique et l’étude des Belles Lettres ont, depuis des siècles, parié sur les vertus de la comparaison-opposition : Corneille et Racine, Racine et Shakespeare, Rousseau et Voltaire, Sartre et Camus. Aujourd’hui : Sand et Ségur. Voici donc un petit livre résolument ancré dans la tradition et dans l’air du temps : un « essai » même, selon son sous-titre. Le titre sonne bien : Sand et Ségur. Le double S appelle, au chapitre I, le double N de Nohant et des Nouettes : le rapprochement se précise. Il est vrai que Sand séjourna en Normandie, où la comtesse avait un château, comme le rappelle à propos le chapitre V (où les références au roman normand Mademoiselle Merquem auraient pu être complétées par une étude du Beau Laurence). Il est vrai aussi que Sand et Ségur sont des femmes qui écrivent, et l’on ne doute pas de la sincérité de l’auteur qui a « découvert avec elles, et souvent entre leurs lignes, les grands sentiments humains que sont l’amour, la jalousie, la compassion, la douleur, le courage, la violence, la peur… ». Il est vrai également que l’on peut noter, chez Ségur et chez Flaubert (le vieil ami de Sand), une « même haine inexpliquée pour les épiciers ». Il est vrai enfin que la demeure de la comtesse de Ségur se situe à Aube et que, « coïncidence » soulignée par l’auteur, l’Aube rappelle le prénom Aurore (Dupin). Tout s’éclaire donc, et le lecteur ébloui referme bien vite le livre, non sans avoir porté son attention aux illustra­tions créées par trois jeunes artistes. Au moins cet ouvrage sans intérêt a-t-il stimulé leur imagina­tion créatrice.

Schwob. Marcel Schwob, Maua, conte inédit présenté par Sylvain Goudemare (La Table Ronde, 2009, 61 p., 22 €). On croit rêver : un conte érotique inédit de Schwob ! Mais tout arrive… Dans sa présentation, Sylvain Goudemare précise que la première moitié du manuscrit date vraisembla­blement des années 1894-1895, tandis que la seconde, située à Samoa, est datée par Schwob lui-même d’avril 1903. Cela indiquerait une rédaction en deux temps, dont le second correspondrait à la période suivant le retour de Samoa et à la rédaction de Mœurs des Diurnales. Le fac-similé du manuscrit, qui précède la transcription, fait apparaître une légère différence de graphie entre les deux parties. La seconde est d’une écriture plus fine, ce qui peut tout aussi bien, il est vrai, être dû à l’utilisation d’une plume différente. Détail à noter, un des chapitres est rédigé en anglais, langue que Schwob maîtrisait parfaitement. Jusqu’ici, Maua était parfaitement inconnu, et le hasard l’a fait récemment ressurgir dans une vente à l’Hôtel Drouot. La reproduction en fac-similé semble, a priori, écarter tout soupçon de mystification. C’est à juste titre que Sylvain Goudemare rapproche Maua des Chansons de Bilitis de Louÿs, publiées en 1895 (en fait, décembre 1894). Ce rappro­chement s’impose d’autant plus, que, tout comme chez Louÿs, Maua n’est pas un texte unique­ment lesbien, mais, si l’on peut dire, bisexuel. De même, les petits chapitres de Schwob tendent tous au poème en prose, avec, çà et là, des touches symbolistes, sinon symbolardes : « la jeune fille aux seins orangés », « Mes prunelles s’éteindront ainsi que des opales malades », « Les gouttes de mon sang seront des pierres vermeilles et tes rires cruels se figeront en sardoines ». Nulle Antiquité là-dedans, cependant, comme le montrent les allusions répétées au « pantalon », accessoire féminin typiquement 1900. Toutefois, contrairement aux Chansons de BilitisMaua abonde en détails extrêmement libres, ce qui suffirait à prouver que, comme le remarque le préfa­cier, Schwob n’entendait pas publier (ce qui eût, d’ailleurs, été strictement impossible à l’époque) cet « exercice littéraire, destiné à son propre plaisir ». Il est par ailleurs malaisé de démêler si Schwob aurait pu, pour ce texte secret, être influencé par lesChansons de Bilitis, ou bien par la traduction (non expurgée) des Scènes de la vie des courtisanes de Lucien, publiée par le même Louÿs en 1895. Disons que ce n’était peut-être pas absolument nécessaire. Traducteur de Moll Flanders, incomparable connaisseur de Villon et savant éditeur du Parnasse satyrique du XVe siècle, Schwob avait des curiosités très variées et très particulières, et la fréquentation des Coquillards tout comme celle des sonnets de Lasphrise le portait tout naturellement à s’intéresser aux curiosa. Imbibé comme il l’était de telles lectures, il ne serait pas étonnant que l’idée lui soit venue de s’essayer lui-même à de semblables exercices. À la mort de Schwob, Louÿs, qui aimait converser avec lui, écrira à sa veuve Moreno, qu’il avait, dans le disparu, « un ami digne d’être un maître ». Faudrait-il penser qu’il aurait pu lui parler de ses propres écrits érotiques, voire de ces Chansons secrètes de Bilitis, qui seront publiées après sa mort, et qui présentent, bien plus que le volume « officiel » de 1895, des ressemblances avec Maua ? Rien n’est moins sûr. Louÿs était, à certains égards, au moins aussi secret que Schwob. Quoi qu’il en soit, on pourrait déceler entre les deux écrivains certaines analogies d’écriture, ainsi le clitoris décrit comme « cette fleur rouge d’hibiscus ». Mais, thématique érotique à part, cela s’arrête là. S’il y eut rencontre, elle ne peut être que concomitance chronologique. Encore plus que la sœur de Bilitis, Maua est celle de Monelle, une Monelle passant à l’autre extrême du registre. Tout comme son contemporain et ami Louÿs, Schwob aura été fasciné par cet éperdu érotique que ce texte inclassable (monodie bien plus que conte, en fait) fait flamboyer devant nous cent ans après : « La mort est-elle obscure dans la lumière rouge de ton baiser ? O elle est rayonnante, chérie ! Parle-moi, parle-moi encore douce­ment dans l’oreille – parle, ô parle. Je meurs de tes désirs, je meurs véritablement. Oui, je suis ta petite dure et je t’accompagne ; prends-moi, prends-moi ! Tu me mouilles jusqu’au cœur ; je suis ta voix ; c’est une intrusion âpre et douce, ô violence de mon âme ! Tes lèvres sont comme deux petits doigts sanglants qui me tirent en moi. »

Surréalisme. Hester Albach, Léona, héroïne du Surréalisme (Actes Sud, 2009, 320 p., 21 €). On hésite à parler de romanquête, car il y a des antécédents fâcheux, mais c’est bien de cela qu’il s’agit : récit, romancé parfois, d’une enquête à caractère initiatique où l’on part à la recherche de Léona Delcourt, alias Nadja. À rebours des concepteurs du premier volume de la Pléiade consacré à Breton, qui préservaient un voile pudique sur les dessous de cette histoire transfigurée par l’écriture, Hester Albach se lance à corps perdu sur la piste de la femme cachée sous le nom de Nadja. D’où venait cette Léona Delcourt ? Que devint-elle ensuite ? La chronique de l’enquête suit le fil d’une vie commencée dans les environs de Lille en 1902 et qui s’achève tristement en 1941 dans l’indifférence coupable qui présida au sort des aliénés pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre les deux, une rencontre capitale qu’André Breton transcrit dans Nadja, récit qui ménage bien des ellipses et bien des obscurités quand on prend la peine d’y aller voir de plus près. Hester Albach excelle à mettre en lumière les distorsions que Breton fait subir à ce qu’on sait de son aventure avec Nadja-Léona. Son interprétation du dessein qui préside à ces distorsions paraît cependant plus discutable que leur recension. Prenant acte de la fascination reconnue de Breton pour l’imaginaire ésotérique, Hester Albach s’ingénie à retrouver, dans la Kabbale, le symbolisme alchimique et la langue des oiseaux, les clefs de Nadja : récit crypté d’une opération ratée de transmutation des êtres par les puissances magnétiques du désir, Nadja ne serait pas le récit d’une initiation de Breton par Léona, mais le récit de l’initiation du lecteur par Breton. Initiation à quoi ? Cela reste un peu flou, mais il appartient à chaque lecteur, désormais prévenu, de relire Nadja pour voir si, la dernière fois, il ne serait pas passé à côté de l’essentiel.

Tardieu. Jean Tardieu, Margeries. Poèmes inédits 1910-1985, préface de Jean-Yves Debreuille (Gallimard, 2009, 322 p., s.p.m.). Suivant une pratique éditoriale éprouvée, la collection Poésie reproduit à l’identique un recueil publié en 1986 dans la collection blanche. Cette mise en poche ne ferait en somme que diviser par deux à la fois le prix du livre et son format (sa lisibilité), si elle n’était augmentée d’une préface inédite de Jean-Yves Debreuille, par ailleurs éditeur des Œuvres dans la collection Quarto. Jean-Yves Debreuille situe la publication de Margeries dans un mouve­ment rétrospectif au cours duquel Tardieu, « sentant sa mort prochaine », interroge son chemine­ment et tout à la fois le réinvente. Mouvement plus général dont relève aussi quatre ans plus tard On vient chercher Monsieur Jean (1990). Il montre ensuite que la progression du recueil – tour à tour et simultanément chronologique, thématique ou problématique – obéit au principe d’instabilité cher à l’auteur. Il suggère enfin et surtout que les textes de Margeries, quoique « écrits en marge de [s]es livres publiés », n’en abandonnent pas pour autant les inquiétudes propres à Tardieu, témoignant ainsi d’une volonté inlassable de déchiffrer le monde : « Errant autour des questions qu’ils n’espèrent plus résoudre, écrit-il des poètes, ils brodent en marge, d’un ton pas toujours sérieux. » Mais tout ce qu’on peut dire des poètes deviendrait vite un costume trop étroit pour qui s’aviserait de l’essayer même à l’ombre d’un seul…

Tombeaux. Jean Daniel, Les Miens (Grasset, 2009, 352 p., 20 €). C’était au temps où l’on pouvait disséquer les structures du « pouvoir intellectuel en France ». Autour de Jean Daniel et du Nouvel Observateur gravitait alors un ballet de courtisans courtisés, exerçant sans retenue sa domination symbolique (et souvent matérielle) sur tout un milieu grouillant d’ambitions diverses, mêlant haute et basse intelligentsia. La « gauche caviar » de l’époque ressemblait furieusement à la droite de toujours, sauf par le discours, et contrôlait de multiples réseaux tissés entre journalisme, édition, université, industrie, finance, politique… Le recueil d’éloges funèbres proposé par Jean Daniel peut faire office d’une sorte de Je me souviens pour les survivants de cette époque, devenus rares. Jean Daniel aura peut-être été tenté d’écrire ses Mémoires d’Outre-Tombe, sachant cependant se rappeler qu’il ne fut que journaliste, encore que plus puissant en son temps que Chateaubriand dans le sien. Il y a bien sûr du « De Gaulle et moi » dans ces papiers. Nous ne pouvons pas ignorer que les grands se sont pressés au chevet de l’auteur quand il était malade, ne manquant jamais de l’appeler ou de lui écrire pour lui dire à quel point il comptait pour eux, quand il siégeait dans son bureau ou les mentionnait dans son journal, lui servant de guide quand il parcourait l’Italie ou visitait les grands musées du monde (la France profonde n’est pas son fort). Constamment en mode admiration, il était lui-même au foyer de toutes les sollicitudes. Il sait cependant ne pas s’enivrer de l’encens qu’il dispense et qu’il respire en retour : sa modestie affichée est peut-être sincère, et les tonnes de bons sentiments qu’il répand n’excluent pas parfois une réserve ou une légère critique. Les écrivains tiennent une place importante dans cette galerie d’ancêtres, ou plus généralement les gens de plume, du plumitif au Prix Nobel. Devant eux, Jean Daniel se présente avant tout en lecteur, ou plutôt en relecteur – car il a cette faiblesse d’écrire toujours « j’ai relu » ; chacun sait en effet que la culture n’est que dans ce second degré, le premier devant avoir été acquis à seize ans. Il n’est guère question des œuvres, sinon sur le ton de l’éloge éperdu assorti de l’amusante prétention de connaître par cœur des pages entières de tel ou tel commensal. « Les miens » : l’expression, qui veut souligner l’attendrissant esprit de famille de l’auteur, évoque parfois un peu trop le plus franc « mes gens » d’autrefois. Jean Daniel n’aura pas été le Saint-Simon de cette phase nouvelle de l’Ancien Régime (les historiens nous disent bien qu’il ne fut abattu qu’en apparence) que furent les années soixante à quatre-vingts, et en partie au-delà. En sommes-nous vraiment sortis ? Sans doute, et il en est pour le regretter. Comment ne pas le faire ? Ces années furent excitantes au moins autant qu’insupportables. Les discours péremptoires des anti-mandarins, arrogants en public et parfois serviles en privé, avaient de la force et de l’allure, souvent du style, faute d’avoir toujours de la vérité. La plupart des œuvres seront oubliées, naturel­lement, mais il restera peut-être des curieux dans de futures générations qui, à défaut de les lire, en trouveront un écho dans ces portraits d’un temps révolu qui croyait aux révolutions. Ils regret­teront cependant sans aucun doute de ne trouver nulle part, sinon occasionnellement celle de leur révision, les dates de ces chroniques pas plus que celles des vies ou des œuvres évoquées. On sait le journalisme éphémère, mais à ce point ?

Töpffer. Rodolphe Töpffer, Correspondance complète, volume IV, éditée et annotée par Jacques Droin (Droz, 2009, 510 p., s.p.m.). Fort peu connu des Français, malgré le jugement flatteur que lui offrit, un jour de 1841, Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes, Töpffer (1799-1846) est en revanche une gloire statufiée en pays genevois, apprécié à la fois comme romancier et comme précurseur de la bande dessinée, grâce à ces nombreux voyages illustrés. De ce créateur d’origine allemande très prolixe en matière de correspondance, Jacques Droin a rassemblé tout le corpus possible, malgré les nombreuses destructions, ce qui nous vaudra prochainement un cinquième et probablement dernier tome (le volume IV concerne la période allant du 17 septembre 1838 au 11 août 1840). Dans ses lettres, Töpffer s’adresse beaucoup à sa femme Anne-Françoise, dite Kity, longtemps éloignée de lui, puisqu’elle était partie à la campagne se reposer du choc de la mort de son père, et dont il aura un quatrième enfant en 1839. Il lui raconte ses activités, pas toujours passionnantes, par le menu. Mais il gère aussi par écrit ses relations professionnelles d’écrivain et de dessinateur prolifique, autant que son activité politique, puisqu’il est membre du parlement du canton de Genève, siégeant sur les bancs conservateurs. Cela commence fin 1838 par la menace d’une guerre avec une France qui voudrait venir chercher manu militari le futur Napoléon III, lequel, pour avoir monté quelques coups de main, est activement recherché. Celui-ci est devenu citoyen helvétique, et son pays d’adoption permet de le protéger avant que l’intéressé, à l’époque grand voyageur, ne passe de lui-même la frontière et vienne se faire arrêter dans le nord de la France. Cette France, trop libérale à son goût, Töpffer l’aime peu, malgré quelques écrivains classiques qu’il apprécie hautement (Molière, Racine, Rousseau). Il a fait ses études à Paris, où il avait aussi tenté de faire soigner ses yeux déficients, mais n’y a guère fréquenté que d’autres Genevois. Il soigne cependant, dans quelques lettres, ses relations avec Xavier de Maistre, le frère de Joseph, qui servit d’intermédiaire pour faire connaître Töpffer à Paris. L’auteur du Voyage autour de ma chambre a détruit une bonne partie de sa correspondance, ce qui fait que n’ont été conservées que les réponses qu’il fit à Töpffer. Charpentier publia en 1841 les Nouvelles genevoises de Töpffer. Deux ans auparavant, était sortie à Genève une édition augmentée de son roman épistolaire Le Presbytère, dont Droin nous offre, en annexe de ce volume, deux critiques d’époque. Dans ces années, Töpffer est également responsable d’un pensionnat de jeunes garçons, ouvert grâce à la dot de sa femme, et où son père, Adam, enseigne le dessin. On notera aussi, dans ce volume, les missives adressées à l’ami Auguste De la Rive, physicien et homme politique aussi conservateur que lui, et au pasteur théologien protestant David Munier. Töpffer défend l’académie locale contre ses détracteurs et proteste contre les contrefaçons dont son œuvre est victime en France. Pour qui, hors de Suisse, ne se souviendrait pas que le Valais était alors en relative ébullition, et que la partie romande du pays vivait en toute francophonie tout à fait hors de la France, cette correspondance apportera un indéniable dépaysement.

Vian (1). Philippe Boggio, Boris Vian (Flammarion, 2009, 420 p., 23 €). Il s’agit de la version augmentée d’une première mouture parue en 1993, ce qui rend particulièrement faux-cul l’avant-propos dans lequel l’auteur enjoint de se méfier de l’avalanche éditoriale que risque de provoquer le cinquantenaire de la mort de Boris Vian. Philippe Boggio est un bio­graphe multicarte, capable de passer de Coluche à Charles Pasqua, via Bernard-Henri Lévy et Johnny Hallyday. Sur Boris Vian, il a le mérite de tordre le cou à la légende qui fait de l’homme à la trompinette une co­mète radieuse traversant deux décennies dans un tourbillon de notes et de phrases. Vian est vu ici comme un empêché majeur, obligé de se battre de façon continuelle sur plusieurs fronts : la maladie, la censure avec l’affaire Sullivan, le milieu éditorial qui renâcle à le considérer comme faisant partie du sérail, sans parler des tensions familiales. Plus qu’un touche-à-tout de génie, Boggio montre un homme qui s’épuise au fil des ans et rebondit de moins en moins haut au long d’un parcours qu’il faut suivre à travers des évocations déjà lues de Saint-Germain-des-Prés et des caves, donnant lieu à une avalanche de noms et de portraits tout à fait convenus. La bibliographie ne comporte pas d’étude postérieure à 1992, négligeant notamment les récents apports de Marc Lapprand et d’autres : version augmentée, soit, mais pas dans tous les azimuts.

Vian (2). Raymond Espinose, Boris Vian, un poète en liberté (Orizons, 2009, 112 p., 11 €). Le corpus étudié, assez maigre, est constitué de trois volumes : Barnum’s Digest (dix poèmes), Cantilènes en gelée (vingt poèmes, mais « deux ou trois réussites » seulement) et Je voudrais pas crever (vingt-trois poèmes), l’auteur ayant choisi de laisser de côté les Cent sonnets et surtout les chansons de Vian, puisque, selon lui, « un texte de chanson n’est pas un poème », affirmation sur laquelle on pourrait longuement discuter. De cet ensemble, Raymond Espinose tente de dégager des constantes selon trois axes : la versification, le langage poétique et la thématique. La première partie nous offre un cours élémentaire de versification, qui permet de souligner les entorses à la règle introduites par Vian, entorses dans lesquelles on voit l’influence de Queneau, Prévert et Michaux. De ce dernier, moins attendu que les deux autres, on cherchera en vain une citation propre à appuyer cette thèse dans la dizaine de lignes qui lui est consacrée. Le langage poétique est étudié sous l’angle de la parodie, de l’humour et de l’aphorisme, et la dernière partie aligne sagement une série de thèmes évoqués par Vian dans ses poèmes. Parsemée d’évidences, de paraphrases et d’explications simplistes, cette étude ne pourra que concerner des lycéens en mal de banalités, qui apprendront que, « dans la composition de ses poèmes, Vian fait le choix du vers libre et du vers régulier », qu’il utilise des rimes plates, croisées ou embrasées (sic) et que, selon lui, « il faut aimer passionnément la vie ».

Vigné d’Octon. Christian Roche, Paul Vigné d’Octon. Les combats d’un esprit libre, de l’anticolonialisme au naturisme (L’Harmattan, 2009, 173 p., 16,50 €) ; Marie-Joëlle Rupp, Vigné d’Octon. Un utopiste contre les crimes de la République (Ibis Press, 2009, 180 p., 16 €). Curieux que paraissent coup sur coup deux livres sur ce personnage oublié entre les oubliés : après avoir été médecin de marine et assisté à quelques atrocités coloniales en Afrique, il entreprit de devenir homme politique (il fut député de l’Hérault) et de dénoncer ces horreurs à la tribune et dans des publications comme La Sueur du burnous et La Gloire du sabre. Il est mort en 1943 à Octon, la localité de l’Hérault qui lui avait fourni son nom de plume, après avoir prôné et largement pratiqué le Naturisme. Pas le Naturalisme.

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