Comptes rendus du n°14

En société

ApollinaireQue vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 21, janvier-mars 2003 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). La totalité du présent Bulletin est constituée d’un article de 22 pages d’Henri Béhar consacré aux rapports entre Apollinaire et le Surréalisme. L’auteur a la sagesse de renoncer à refaire ce qui a été depuis longtemps réalisé (et à quoi il renvoie). Il opte pour un sondage-inventaire direct dans les œuvres de Breton, Aragon, Tzara, ainsi que dans diverses revues. Un dossier soumis à l’appréciation critique du lecteur : réception d’Apollinaire de son vivant et au moment de sa mort, approbations et réserves – voire rejets –, débats esthétiques sur l’Esprit nouveau. L’intérêt principal de ces pages est double : faire légèrement vaciller le socle d’une statue que l’on peut juger un peu trop indéboulonnable aujourd’hui en montrant un Apollinaire « médiocre théoricien » et finalement mort « à temps » ; livrer des appréciations techniques de poètes sur l’activité poétique d’Apollinaire. 

AragonAnnales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n° 3, 2001, Autour des « Voyageurs de l’impériale » ; Faites entrer (l’infini), 30 écrivains parlent d’Aragon (42 rue du Stade, 78120 Rambouillet ; 298 p., 16,78 €). Parmi les romans d’Aragon, qui semblent s’épaissir et devenir de plus en plus verbeux au fur et à mesure que les années passent, Les Voyageurs de l’impériale est plutôt méconnu et présente un intérêt historique. Vingt-deux contributions tentent de le cerner, tantôt de critique littéraire, tantôt d’histoire. Parmi les premières, on retiendra « Un déballez-moi ça dans le bleu ébloui : l’exposition romanesque des Voyageurs de l’impériale » (Olivier Barbarant), « Pourquoi les « Hirondelles » annoncent le printemps ou le bordel des Voyageurs de l’impériale comme seuil tragique » (Dominique Massonnaud), « Du Surréalisme au réalisme : quelques traits du style d’Aragon » (André Dedet), les études de Pierre Juquin sur l’affaire Dreyfus et de Raphaël Lafhail-Molino sur le thème des « chambres ». En ce qui concerne l’histoire, Gilbert Badia évoque les « bonheurs et malheurs des émigrés allemands en France de 1933 à 1939 », et deux articles décrivent la vie clandestine d’Aragon et sa femme à Dieulefit, ainsi que leurs liens avec d’autres écrivains résistants. L’ensemble est intéressant et comporte une bibliographie établie par Daniel Bougnoux. À la fin, une section de quatre articles est consacrée à Elsa Triolet. En prime, une nouvelle de l’oncle maternel Edmond Toucas-Massillon, Le Louis, sur un joueur, qui n’est pas sans rapport avec le roman et qui est présentée par Michel Besnier. Pour le vingtième anniversaire de la mort d’Aragon, des écrivains et des poètes ayant eu des liens avec lui (Marie-Claire Bancquart, Olivier Barbarant, Pierre Bourgeade, Jean Ristat, Michel Deguy, Jean L’Anselme, Pierre Lartigue, Jean-Baptiste Para, Lionel Ray, etc.), et des artistes (Gérard-André, Marc Ogeret, Laurent Terzieff) joignent leur voix, toutes plus lyriques les unes que les autres, dans un concert d’éloges. Mais l’œuvre tourmentée d’Aragon se tient au-delà de ces témoignages. Le numéro publie également une nouvelle inédite, Pastorale dernier cri. Malgré la présentation de Marie-Claire Dumas, ce texte oral confirme qu’en matière de paysans, Aragon ne connaissait que celui de Paris et qu’il avait bien fait de laisser ce texte sous le boisseau. Les illustrations sont intéressantes car, outre les portraits des écrivains sollicités, sont reproduites des photographies des murs de l’appartement de la rue de Varenne. Ceux-ci sont entièrement couverts de photographies, de reproductions d’œuvres d’art (La grande Odalisque d’Ingres, la noyée d’Aurélien) et de sites touristiques (URSS). Cela tient de l’album de photos de famille, du musée secret et du panneau d’affichage. Parmi les idoles, on ne peut s’empêcher de noter : Maurice Thorez (deux fois), Georges Marchais, Picasso, l’auteur lui-même, et une icône géante : Elsa. 

BalzacL’Année balzacienne 2001, revue publiée par le Groupe d’études balzaciennes (PUF, 2002, 449 p., 41 €). La ruche balzacienne bruit encore des réverbérations du bicentenaire. Les ouvrières affairées qui butinaient déjà en tous sens du Balzac à pleine trompe se sont surpassées ces dernières années, et l’on ne compte plus les colloques, les livres, les éditions, les numéros de revue débordant de nouveautés diverses, grandes ou minimes. Parmi les sociétés laborieuses qui prospèrent à l’ombre de « Grands Écrivains », le Groupe d’études balzaciennes est l’un des plus vigoureux et l’un des plus éclectiques. L’un de ceux aussi qui ont su le mieux faire se côtoyer grands anciens chevronnés et jeunes thésards ambitieux. Le volume de L’Année balzacienne paru en 2002 en porte témoignage. Inévitablement, certains textes sont plus riches que d’autres. Beaucoup appartiennent au grand genre dissertatif et quelques-uns au genre modérément ennuyeux, mais tous sont impressionnants d’érudition et de dévouement à la cause, pour ne pas dire de dévotion à leur Auteur majuscule. Curieusement aussi, si l’on pense que ce dernier a souvent été dans le passé flétri pour écrire « mal », la plupart des Balzaciens écrivent « bien » (on pourrait d’ailleurs faire une statistique amusante et montrer comment les Proustiens écrivent souvent mal, comment les Stendhaliens manquent de légèreté, ou les spécialistes de l’humour d’humour). À propos de théâtre (sujet souvent négligé malgré les travaux fondamentaux de René Guise naguère), Patrick Berthier s’interroge sur Balzac et le théâtre romantique, et conclut que Balzac y est encore (ou déjà) romancier. Dans le genre dissertatif mentionné à l’instant, Pierre Brunel offre un exercice de haute école en répondant à la question : « Le sublime et le grotesque chez Balzac. Vous traiterez la question en vous appuyant sur l’exemple du Père Goriot. » Juliette Frølich parle de Balzac auteur de mélodrame en l’étudiant comme « imagier », idée que nous avouons ne pas avoir très bien saisie. Pour les historiens de la vie littéraire, Christine Bouillon-Mateos produit un intéressant dossier sur les relations de Balzac et Frédérick Lemaître, liés par une amitié et une estime réciproques que n’affectent pas les insuccès de Balzac dans ce genre. Bonnes études de facture classique chez Danielle Dupuis à propos du « tableau pathétique » balzacien, d’Adrien Goetz sur le portrait peint dans La Comédie humaine. À propos de pastiche, Aude Déruelle livre un exercice un peu scolaire, et Pierre Loubier, sur la flânerie balzacienne, montre ce qui la différencie de la flânerie baudelairienne et met en garde contre la lecture benjaminienne inappropriée qui projetterait sur Balzac ce qui peut être vrai de Baudelaire. Brigitte Grente-Méra traite de mythe à partir d’un article de Balzac sur la biographie Michaud, et Alex Lascar propose un intéressant tour d’horizon à partir de la figure de Caïn. Régine Borderie disserte sur « le corps dans La Peau de chagrin » tandis que Marie-Bénédicte Diethelm offre une réflexion éclairante sur « la sœur-amante dans les œuvres de jeunesse », relayée par Bénédicte Milcent qui ouvre d’intéressantes perspectives sur « liberté intérieure et destinée féminine dans La Comédie humaine ». Le reste du volume est occupé par diverses études et documents, dont certains purement balzacologiques (rendons hommage à l’abnégation de Roger Pierrot, qui produit des tables alphabétiques et chronologiques des suppléments à la correspondance de Balzac initialement publiée chez Garnier dans les années 1960), dont l’habituelle bibliographie et des comptes rendus.

CaletEurope, novembre-décembre 2002, Henri Calet (4 rue Marie-Rose, 75014 Paris ; 320 p., 18,30 €). Voici la chronologie de vingt pages (par Jean-Pierre Baril) qui nous manquait, et la bibliographie de trente-quatre pages par M.P. Schmitt et M. Hermet. Henri Calet ne sera plus ce méconnu qui marchait solitaire sur le trottoir du grand boulevard littéraire des années 50, délaissant la chaussée encombrée par les voitures des Maîtres en route vers l’oubli. Il a eu la modestie d’écrire des livres peu coûteux à réimprimer, aussi son oeuvre est-elle à peu près complètement disponible en librairie, et ses chroniques inédites sont publiées régulièrement. Un numéro d’Europe à ne pas délaisser.

CamusBulletin de la Société d’études camusiennes, bulletin n° 65, janvier 2003 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 22 p., s.p.m.). Ce bulletin donne à lire ce qui semble une des tendances actuelles des recherches camusiennes : le retour à l’homme (voir dans ce numéro le compte rendu du livre de Jacques Chabot, Albert Camus, « la pensée de midi »), sinon à l’enfant, né en Algérie. Les rapports entre Camus et l’Algérie, qui ont été l’objet d’une exposition fin 2002 à Aix-en-Provence, occupent l’essentiel de ce bulletin. Les années que Camus y a passées suffisent-elles pour faire de lui un écrivain algérien, qui appartiendrait en outre à une École d’Alger ? Et comment cela réapparaît-il dans son œuvre ? La publication récente du Premier Homme joue un grand rôle dans cette réévaluation : ce texte inachevé a donné lieu à un colloque à Cornell University en septembre 2002. Deux principales lectures s’en sont dégagées, l’une historique (comment la guerre d’Algérie transparaît dans cette œuvre et ailleurs), l’autre autobiographique (les rapports de Camus avec ses parents). Finissons, comme ce bulletin lui-même, en signalant la parution, chez Minard-Lettres modernes, du livre de Jacqueline Baishanski, dans la même lignée : L’Orient dans la pensée du jeune Camus. « L’Étranger », un nouvel Évangile ?

CommuneLa Commune. Bulletin de l’Association des Amis de la Commune de Paris-1871, 2003, n° 18 (46 rue des Cinq-Diamants, 75013 Paris ; 28 p., s.p.m.). Le souvenir de la Commune est bien entretenu, et le bulletin invite à de nombreuses activités : conférences, commémorations, expositions, promenades dans Paris (dont une, pour l’anniversaire du 18 mars, commence devant la maison de Thiers !). Note de lecture sur Le Cri du peuple de Tardi-Vautrin. Intéressant article sur le sculpteur Dalou, dont le centenaire de la mort a été bien oublié en 2002. Réimpression d’un long article du colonel Rol-Tanguy sur « Les aspects militaires de la Commune ». Enfin, citant l’étude de René Faÿt parue dans le n° 11 d’Histoires littéraires, Daniel Zinszner présente brièvement le bouillant Hector France.

GideBulletin des Amis d’André Gide, n° 137, janvier 2003 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons ; 138 p., 11 €). Cent cinquante pages très tassées d’intérêt fort variable. Sidonie Rivalin-Padiou n’apporte rien de nouveau au sujet qu’elle traite, « Marcel Proust et André Gide : autour de Sodome », dont la conclusion est bien plate. L’article d’Évelyne Méron, « André Gide, un modèle toujours salutaire », est presque parodique avec ses intertitres en caractère gras : « GIDE EST UN MODELE, IL EST UN MODÈLE SALUTAIRE, IL EST TOUJOURS SALUTAIRE… » Quelle dévotion ! Des travaux plus sérieux, comme l’étude de H. Emeis s’interrogeant sur la ressemblance de Guy, un des héros du Maumort de Martin du Gard, avec Gide, ou celle de C. Foucart, « André Gide, Rudolf Kayser et Die neue Runschau ». Plusieurs feuilletons se poursuivent : le journal de Robert Levesque et les intéressants Dossiers de presse des publications de Gide. Comptes rendus, nécrologie de Robert Mallet. Ensemble austère et curieusement hétéroclite. 

GuillaumeCarnets de l’Association des Amis de Louis Guillaume, n° 27, 2002 (114 ter avenue de Versailles, 75016 Paris ; 83 p., 25 €). Parmi les textes rassemblés dans ce carnet, on distinguera les lettres adressées au poète par Robert Sabatier, une étude de Jacqueline Michel sur « Une musique des vers » chez Louis Guillaume et, surtout, les extraits du journal inédit du poète (janvier-juillet 1941), intéressant tableau au jour le jour de préoccupations littéraires mêlées à de brèves observations du Paris occupé (« On ne trouve des arguments contre les Juifs que pour justifier notre lâcheté »). On s’interroge cependant sur ce qui a pu être laissé de côté pour produire ces extraits. 

Mauclair. Bulletin des Amis de Camille Mauclair, n° 1, 2003 (André Leblond, Association des Amis de Camille Mauclair, 82 avenue du Général-Bertrand, 75007 Paris). Tels les champignons après la pluie de septembre, les sociétés d’amis poussent un peu partout. Curieuse idée que d’en former une autour de Camille Mauclair, qui n’est plus guère connu, ni réédité. Cette résurrection est-elle bien légitime ? On reste assez perplexe, à lire ce petit bulletin constitué par quatre articles. N’est-il pas exagéré de voir en Mauclair « un esprit complet, créateur multiple et écrivain des plus variés, parfaitement représentatif de la période 1895-1930 » ? André Leblond traite d’Eleusis : étude de coupe structuraliste, sorte de prêt-à-porter sans grand intérêt et qui semble un DEA condensé. Quant à Jean Lerminier, il exalte le critique d’art « ouvert à toutes les nouveautés et cherchant l’équilibre et la discipline parmi les diverses expressions de la modernité ». Voilà qui est beaucoup dire. Loin d’être le critique perspicace qu’on voudrait nous faire admirer, Mauclair se distingua tellement par son esprit rétrograde et ses œillères qu’il reçut du discret Félix Fénéon une volée de bois vert sous la forme d’une lettre sans réplique, qu’on regrette de ne point voir mentionnée dans l’article : elle donne l’exacte mesure de cet « esprit complet ». 

NRfNouvelle Revue française n° 564, janvier 2003 (Gallimard, 367 p., 15 €). Dans ce numéro inégal, on a lu avec intérêt une sélection d’auteurs venus des Pays-Bas – Salon du livre oblige –, ainsi que la fin du journal de 1971 de Félix Guattari. Mais on n’a guère été convaincu par le dossier consacré à « L’Anticipation sociale », un courant littéraire dans lequel Benjamin Berton, adoptant la bien précaire fonction de prophète, propose de voir « l’avenir du roman », dans un essai en forme de « petite présentation des maîtres anglo-saxons ». L’auteur confond-il les lecteurs de la NRf avec ceux des Inrockuptibles ou de Jalouse, pour leur « présenter » des « maîtres » dont, par définition, ils n’auront pas attendu ces pages pour entendre parler ? La revue elle-même les a habitués à des panoramas autrement fouillés de la production américaine (nous pensons aux articles de Serge Chauvin), et Ballard, Douglas Coupland, Will Self ou Bret Easton Ellis ne sont pas exactement des inconnus, aussi reste-t-on perplexe face à ce cours de rattrapage en forme de « Viens papy que je t’explique ce qui s’est passé durant ton coma »… Proposant quatre critères de regroupement (ancrage de la fiction dans un univers prospectif peu éloigné ; usage dominant de structures narratives traditionnelles ; distance entre destin du héros et destin collectif ; approche satirique), Benjamin Berton livre des synthèses trop superficielles : l’œuvre complète de chaque auteur est évacuée en quelques paragraphes, aussi peu enlevés pour le fond que pour l’expression, plus « Fun radio » que « France culture ». Pour ne donner qu’un exemple de ce propos, avec La Flèche du temps (1991), un récit écrit de manière entièrement rétrospective, Amis est censé adopter « un mode narratif unique en son genre et radicalement nouveau », de sorte que Berton, qui donne apparemment une grande importance à l’alcoolisme de l’écrivain, estime « qu’il pourrait facilement s’arrêter après ça et picoler tout son saoul ». Hélas, le procédé a déjà été souvent utilisé (voir notamment le « Journal d’une ménagère inversée » de Juliette Raabe, un célèbre texte de 1963 repris dans l’anthologie Les Mondes francs de Gérard Klein). Enfin ces textes sont supposés « faire l’impasse sur la recherche formelle » – ce que contredit, outre le bon sens, autant le travail de Ellis (dont l’usage des marques déposées est pourtant signalé) que celui de Maurice G. Dantec (qui est cité ici et qui, à bien des égards, organise au contraire la matière langagière à la lumière de structures décrites par la biologie contemporaine). En guise de pendant à cet essai, des textes de Michel Braudeau, Thibault Lang-Willar ou Aurélien Masson, qui convoquent force clichés sur les drosophiles et autres clonages ou dopages, séduisent peu, car ils trahissent surtout l’influence de ces lectures anglophones (on pense aussi à David Foster Wallace), avec, pour le lecteur perplexe, la désagréable sensation de voir ici des écrivains courir après un train en marche, dans la locomotive duquel pourrait figurer depuis longtemps un Guy Hocquenghem. On retiendra toutefois, du même Aurélien Masson, une présentation impeccable de Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight club (on regrette seulement que l’« homme du nom de Tom Spanbauer », cité deux fois dont une sans coquille, ne soit pas au moins signalé comme l’auteur de The Man who fell in love with the moon), et un texte de Thomas Gunzig, aussi efficace que cruel, « La Vache ». Ailleurs, un article d’Andrei Vieru sur Salinger débute en expliquant avoir « longtemps considéré la culture du Nouveau Monde comme un phénomène de second ordre. Les Américains ne pouvaient, me disais-je, rivaliser avec nous » : Gardons pour nous-mêmes nos remarques sur cette formule et sur l’approche compétitive des cultures qui la sous-tend. 

QueneauLes Amis de Valentin Brü, nouvelle série, 2002, n° 24/25, hors-commerce « Un ami verviétois : Blavier » ; n° 26/27, Voyages au centre de l’œuvre (69/71 rue d’Alleray, 75015 Paris). André Blavier s’est éclipsé le 9 juin 2001, rappelle Claude Debon, l’organisatrice de ce numéro d’hommage au disparu. Comme on pouvait s’y attendre, l’ensemble réuni est à l’image de son objet : blagueur, joyeux quand même, légèrement chaotique et plein d’émotion. Élégant aussi, orné qu’il est de collages d’Odette Blavier parfaitement reproduits. Chacun y va donc de son petit souvenir, de son sourire ou de sa larme. Voisinent ainsi (entre autres) François Caradec, Yves Frémion, Michel Décaudin, Thieri Foulc, Jean-Pierre Verheggen, etc. Umberto Eco, avouons-le, ne s’est pas foulé en laissant simplement reproduire un papier minimaliste de L’Espresso. Pouvait mieux faire. En revanche, Jean-Marie Klinkenberg donne un petit article à la fois personnel et plein d’aperçus sous le titre « Ceci n’est pas un article scientifique » (thème filé un peu laborieusement pour ne pas avoir l’air trop savant). Astrid Bouygues conclut avec des Éléments de bibliographie bienvenus. Quand le personnage aura cessé d’occulter la personne, et la personne l’auteur, le moment viendra de regarder de plus près l’écrivain, dans la voie ouverte par Thieri Foulc. La gentille gaudriole verbale un peu infantile mais obligatoire chez les vieux enfants de l’Oulipo laissera peut-être alors la place à quelque chose de plus grave mais non moins réjouissant… Le numéro 26/27, très riche, compte trois articles de fond : de Daniel Compère, une étude sur « Raymond Queneau et Jules Verne » (latillu ?) ; de Jacques Lecarme, un examen du contexte et des réactions à « Chêne et Chien, autobiographie en vers » ; et de Christelle Reggiani, une intéressante étude « Poétique de la philosophie (à propos de trois romans de Queneau » sur la relation avec Kojève qui, en 1952, consacra un article dans Critique à trois œuvres de son auditeur le plus appliqué, Pierrot mon Ami, Loin de Rueil et Le Dimanche de la vie. Intéressants comptes rendus du livre de Laure Adler sur Marguerite Duras qui eut avec Queneau des relations éditoriales suivies, et de l’Autobiographie d’un lecteur de Pierre Dumayet, où, bien entendu, Queneau a la part du lion. Deux hommages (un à Jacques Bens, un à Eugène Helmlé) suggèrent que « quenien » ne signifie pas immortel. Mais la chronique des spectacles, celles des expositions et le relevé des travaux universitaires rassurent : Queneau bouge encore.

Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 100, octobre-décembre 2002, Centième numéro. Hommages (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 96 p. numérotées 381-476, 12 €). Écrire de ce Numéro Cent : « ce n’est pas une lumière, c’est plutôt un projectile » – flèche de Claudel ciblant Péguy – serait honorer indélicatement l’exactitude d’une amitié d’un quart de siècle : ce fascicule n’est point conton­dant. L’ouvrent cinq hommages de « patrons » de la revue : le vif Roger Dadoun saisit cette occasion de répertorier ses interventions péguystes depuis 1948 (en particulier aux midis de France-Culture aujourd’hui veufs, hélas, de sa passion panoramique). Feu François Bedarida signe son article ultime, « Histoire et mémoire chez Péguy », republié ici à fin d’adieu. Jérôme Gondreux donne un bel et grand article, « Péguy et la connaissance historique ». D’Henri Meschonnic résonne « Oralité et rythme » qui nous rappelle qu’Hugo n’a jamais trouvé meilleure caisse de résonance critique qu’en la prose lyrique de l’auteur de Notre Jeunesse et de Clio. Claudel jugeait qu’il manque à Péguy le nombre, la puissance : c’est vite dit ! Témoin le rire qu’emballe la bile analytique d’Un nouveau théologien, Monsieur Fer­nand Laudet, pamphlet arrachant, sur les degrés d’une implacable suite de paragraphes numérotés dont chacun ajoute un clou au pilori logique à défenestrer la prose blême du petit clerc Fernand, de plus chaudes larmes que Molière et Feydeau réunis – à seize ans, voilà ce que, sadique, on se dit. La conférence de Mme Chvedova marque l’impact de Péguy chez les poètes russes de son temps. Ce n’est pas cela qui va relaurer Charles de sa palme de haut comique, mais l’estime des graves n’a pas toujours nui.

RamuzFondation C.F. Ramuz, bulletin 2002 (CP 181, CH-1009 Pully, 76 p.). Toujours austère de mise, ce bulletin, en dépit des reproductions généreuses dont nous gratifie ce numéro. La pièce centrale en est le fac-similé (avec sa transcription) du manuscrit inédit d’une causerie de Ramuz autour d’un film adapté de La Séparation des races (novembre 1934), et scénarisé par Benjamin Fondane. Un dossier rassemblé par Roland Cosandey fournit des éléments de contexte et une série d’articles d’époque sur le film. Et de bonnes nouvelles du chantier de l’édition des œuvres complètes.

RDDMRevue des Deux Mondes, n° 12, décembre 2002, Barthes, le goût, la nuance ; n° 1, janvier 2003, Quels romantiques sommes nous ? (97 rue de Lille, 75007 Paris ; 191 p. et 11 € le numéro). Pour une « expérience sensible de la rigueur » : c’est le mot d’ordre du dossier consacré à Barthes, qui prend place dans une année de commémoration où chacun peut se faire disciple, tant il est de Barthes en circulation. Celui-ci est un maître du goût, de l’élection et du fragment : jugement critique, valeurs anoblies du snobisme, extrême subjectivité, saveurs de toutes sortes, c’est typiquement le « dernier Barthes » que l’on retrouve chez Marc Lambron, Philippe Sollers et Michel Crépu, celui en faveur duquel le siècle a définitivement tranché, et qui guide plus lointainement tous les autres auteurs de ce dossier dans leurs réflexions sur leurs propres usages du goût (Benoît Duteurtre, Édith de la Héronnière, Jean-Michel Damian, Guillaume Erner, Philippe Perrier, Ariel Colonomos et Anthony Rowley). Ce Barthes enfin acceptable « déteint » d’ailleurs sur tout le numéro, qui en prend avec bonheur la couleur, du côté par exemple des impressions chinoises de Violaine de Marsanguy et Clémence Roux de Luze, ou des « Souvenirs de la révolution européenne » de François Taillandier. Hors dossier encore, les réflexions de Maurice Nadeau consonent avec ce Barthes dernière manière lorsqu’il redessine son propre parcours, et l’entretien avec Jean Clair autour du Court traité des sensations fait comme lui l’éloge de l’essai-fiction et du discernement critique… Après un bref entretien avec J.-P. Richard sur l’avenir du roman, qui prend fait et cause pour une « complication interne des genres », le dossier Romantisme du numéro de janvier prend un départ plus incisif. Quels romantiques sommes-nous ?, annonce la couverture, mais les textes rassemblés posent aussi une question plus oblique : quel sublime nous est à présent accessible ? Marc Fumaroli montre, dans une vaste étude, ce qu’en poésie et en pensée politique Tocqueville doit à Chateaubriand ; Eryck de Rubercy suggère que le sublime d’après le sublime s’est réfugié dans le quotidien ; Robert Kopp revient sur « la religion de bric et de broc » de Hugo, du sublime divin au grotesque des tables tournantes ; on observe au long de ces pages la part de l’ironie (Marie De Gandt), le roman de Napoléon (Charles Ficat, Luigi Mascilli Migliori) – et sa Fondation (Philippe Perrier) –, le Moyen Âge des Romantiques (Yves Renouard), l’héroïsme de la « bataille d’hommes » et son délabrement dans la littérature (Guy Dupré)… Bref, la critique contemporaine a tout intérêt à s’abreuver à un romantisme pur jus, aussi grinçant qu’idéaliste, et dégagé de l’étreinte heideggerienne comme le réclame Olivier Schefer. « Nous sommes tous des romantiques allemands ! » 

Valéry. Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt éd., « Paul Valéry und die Geschichte », Forschungen zur Paul Valéry / Recherches valéryennes, n° 13, 2001, 210 p., 15 € (Forschungs- und Dokumentationszentrum Paul Valéry, Romanisches Seminar der Universität Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel). Précisons pour les non-germanistes que Geschichte, c’est l’histoire, et l’on comprendra que cette livraison des Recherches valéryennes aborde l’un des objets les plus intéressants de la pensée du poète. Tourné vers le passé, le bulletin l’est deux fois, puisque mimant son thème, il s’ouvre sur deux contributions anciennes, avec, d’une part, la traduction allemande d’un chapitre du Valéry devant la littérature de Michel Jarrety (1991), d’autre part la reprise d’un article en français de Maurice Crubellier (1946), dans lequel l’historien s’attache déjà à souligner l’importance de la réflexion de Valéry pour sa discipline. On sait en effet que si l’auteur de Regards sur le monde actuel a critiqué une écriture de l’histoire inféodée aux notions d’événement, d’individu, et même de savoir, il a aussi plaidé pour une prise en compte de la longue durée, des modifications du quotidien et des interactions complexes. Cet apport est souligné par Blüher, qui compare efficacement les thèses de Nietzsche et Valéry, et par Schmidt-Radefeldt, qui revient sur la mise en cause du « progrès », tandis que Hans Holzkamp déplace le questionnement dans le champ poétique, en étudiant, autour de la figure de César, le rôle affecté aux hommes de pouvoir. À cet ensemble s’ajoutent un article sur Valéry et Arno Schmidt, le compte rendu de plusieurs ouvrages parus en 1998 ou 1999, et une bibliographie des essais et articles parus cette même année. D’où une suggestion aux éditeurs de cette excellente revue : puisque le numéro, daté de 2000, ne nous est arrivé qu’en 2002, pourquoi ne pas rattraper une bonne fois le décalage par quelque volume triple, et quitter l’histoire pour revenir à l’actuel – ce qui éviterait au présent chroniqueur d’éveiller l’ire des dangereux personnages aux commandes d’Histoires littéraires, prêts à punir de la manière la plus rétrograde, comme chacun sait, le moindre retard chez leur humble troupe de chroniqueurs…

[Patrick Besnier, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Hugues Marchal, Jacques Noizet, Michel Pierssens, etc.]

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Baudelaire. Pierre Brunel, Baudelaire et le « puits des magies ». Six essais sur Baudelaire et la poésie moderne (José Corti, 2003, 254 p., 17 €). Pierre Brunel fait bien de prévenir son lecteur : ce qu’il livre ici relève en effet de l’essai, au sens le plus libre du terme, et les « exemples » qu’il propose ne sont bien que le point de départ de « suggestions » et non pas d’analyses, encore moins d’explications. Comme le serpent au bout d’un bâton, que commente l’un des chapitres, la prose de Pierre Brunel ne connaît pas la ligne droite : elle sinue sans but posé d’avance et rebondit d’idée en idée, de mot en mot pour balayer de manière souvent imprévisible un vaste espace baudelairien plutôt que les textes de Baudelaire. Il y a à cela un charme (le terme est longuement commenté dans son acception baudelairienne) parfois déroutant, tant le parcours se trouve hérissé d’associations soudaines ou de références implacablement exhaustives (Pierre Brunel est un virtuose de la fiche, à moins qu’il ne dispose d’assistants irréprochables). On se dit qu’une telle façon de procéder serait mieux servie par l’hypertexte (qui autorise une démarche de flâneur – toujours Baudelaire) que par la linéarité difficilement déjouable du livre. Peut-être est-ce d’ailleurs un modèle musical que l’auteur s’efforce de transposer – hypothèse vraisemblable tant les références à la musique y sont fréquentes, précises, détaillées et magnifiquement éclairantes. Il faut le souligner : ce n’est pas tous les jours que les notes d’un essai universitaire livrent tant de mentions discographiques qui donnent l’envie de se précipiter chez le disquaire (s’il en reste). Ce n’est pas tous les jours non plus que les essais littéraires « modernes » proposent tant de citations grecques et latines dans l’original (on en croyait la tradition perdue) permettant ainsi au lecteur d’aujourd’hui de se replonger dans l’univers où baignaient encore tout naturellement les esprits cultivés du XIXe siècle, Baudelaire tout le premier. Les langues modernes ne sont pas oubliées puisque figurent aussi ici et là des gloses de l’allemand et de l’anglais (notons cependant que « to make something of them » trouvé chez Eliot devrait se traduire, plutôt que par « d’en faire quelque chose », page 171, par « les interpréter, les comprendre »). Ce dialogue avec les textes et avec la musique ne s’arrête pas au passé : il est question d’Alban Berg, de Cage, de Ligeti ou de Dutilleux, à côté de Liszt, de Wagner ou de Debussy, comme paraissent aussi au fil des notes Bonnefoy, Luca, Perec ou Deguy. Cela posé, de quoi est-il question dans ce livre ? Il n’est pas facile de le cerner, avouons-le. Bien sûr, la question de la magie court à travers les six essais, mais la démarche mythocritique dont Pierre Brunel est un adepte autorise bien des errances et l’on doit parfois faire un effort pour se rappeler ce qui forme moins un fil rouge qu’une basse continue. Le premier chapitre tourne autour de la nekuiai, autrement dit l’évocation, entre autres avec ce qui s’y entend de relation avec les morts – où l’on croisera Schumann, André Breton et Faulkner. Le second essai, à partir et autour de la phrase « tout un monde lointain » forme une longue et belle variation appuyée sur l’écoute du Concerto pour violoncelle et orchestre de Dutilleux qui la prend pour titre. Évocation cette fois des métamorphoses du temps et de l’espace, y compris dans l’expérience des drogues que Baudelaire trouve décrite chez De Quincey. « La magicienne » est ensuite, il le fallait, une figure de la femme, toujours un peu Circé, ce qui autorise quelques excursions chez Apulée, chez Virgile et chez Théocrite, avec Heredia pour curieux repoussoir. « Le serpent qui danse », quatrième essai, est le plus représentatif de ce que pourrait être une explication de texte mythocritique, avec de belles ressources offertes par la figure du serpent depuis les origines en passant par les psylles et les thyrses mais aussi par l’Humoreske op. 20 de Schumann et la sonate en si mineur de Liszt. Du commentateur de Rimbaud qui annonce une édition critique des Illuminations, on devait attendre un « Baudelaire et Rimbaud » : c’est ce que propose le cinquième essai, « Sous le signe de la magie ». Le nom de Baudelaire n’est cité qu’une seule fois par Rimbaud, mais l’« alchimie du verbe » fournit ample matière à interroger leur relation, ou plutôt leur « divorce » (idée reprise de Jean-Pierre Richard), symbolisé par la discordance entre paradis et parade. C’est enfin par une méditation sur le rapport du « où » et du « ou » que Pierre Brunel achève son parcours, le plus riche en références à la poésie contemporaine, si riche elle-même en interrogations sur l’errance et la sédentarité ainsi que sur les complexités du lieu – tout cela ramassé dans une question fondamentale : « où va la poésie aujourd’hui ? » Le livre reste sans conclusion, on s’en doutait. Il suffit qu’il nous ait entraîné après lui, non sans une certaine ferveur, à travers le paysage toujours changeant d’une monde mental et verbal où chaque rencontre imprévue illumine un instant, magiquement, ce que la clarté factice de trop d’analyses courantes laisse en fait dans une ombre où Pierre Brunel sait révéler au contraire, en habile évocateur, de puissants mystères.

Critique. William Marx, Naissance de la critique moderne. La littérature selon Eliot et Valéry. 1889-1945 (Artois Presses Université, 2002, 411 p., 20 €). William Marx se penche sur les fonts baptismaux de la critique contemporaine en développant une thèse exposée dès l’orée de l’ouvrage : « si [au tournant du XXe siècle] le lien entre le langage et la réalité est coupé, si la littérature ne peut plus refléter le réel et si le réel n’est pas non plus appelé à refléter la littérature […], alors la critique se trouve ipso facto exilée de ce qui constituait jusque-là ses terrains de prédilection : le biographisme, le moralisme […] ; et il lui faut inventer de nouveaux objets : la forme, par exemple ». Pour retracer l’histoire de cette « révolution formaliste » (la substitution d’un critère interne, ou autoréférentiel, à un étalon externe, ou référentiel), William Marx propose une étude comparée de la critique française et anglo-saxonne entre 1889 et 1945. Il part ainsi des travaux de Bergson systématisant, à ses yeux, la coupure et s’arrête à la mort de Valéry. Présenté comme le principal acteur de cette évolution de ce côté de la Manche, l’auteur de Variété est associé à Eliot, second « saint patron » de cette transformation selon l’auteur, pour qui l’Anglais « reçut le prix Nobel de Valéry ». Les deux poètes apparaissent dès lors comme les figures dominantes d’une « crise » transnationale bien plus vaste, dont William Marx restitue la richesse et la fertilité dans les quatre premiers chapitres de son ouvrage, en montrant qu’elle a modifié la nature de l’objet critique, les valeurs invoquées, la fonction attribuée au critique, et enfin la forme même des métadiscours. Ces pages sont passionnantes, parce qu’au-delà de l’éclairage qu’elle jette sur les œuvres des deux écrivains, cette histoire des idées restitue la diversité des théories critiques elles-mêmes et donne accès à un vaste éventail de postures interprétatives et méthodologiques. La suite de l’essai, consacrée au traitement réservé à la traduction, au manuscrit et à la tradition chez Valéry et Eliot, opère un recentrement qui, inévitablement, semble moins riche après une enquête aussi ambitieuse. William Marx s’y attache à montrer que, dans le cas de la traduction, l’importance donnée à un même objet de réflexion cache chez les deux poètes une analyse distincte, qui va les conduire à donner une fonction emblématique, pour le premier, au brouillon, pour le second, à la tradition. Or l’ingéniosité de la démonstration ne convainc peut-être pas suffisamment de sa nécessité, et ces pages paraissent parfois subtiles. Profitons de cette réserve pour glisser quelques remarques de détail. On regrette de voir l’auteur réduire quelque peu l’apport d’une revue comme Le Manuscrit autographe, qu’il oppose à Valéry : ce dernier y a en effet contribué et Claudel, notamment, y rompit autant que l’auteur de Charmes avec le téléologisme des lectures du brouillon proposées, par exemple, par Paul Bouju. Ailleurs, le pastiche de Dante par Eliot est comparé à la transposition de Virgile par le poète français, mais les deux exercices répondant d’emblée à deux visées pragmatiques différentes, il n’est pas certain que leur réunion sous le vocable commun de traduction tienne. Enfin, on apprend, grâce au témoignage de son fils, que la lecture du Voyage de Céline avait fait une grande impression sur Valéry, mais que, selon William Marx, elle « ne laiss[e] pas de trace visible dans ses écrits critiques » ; or l’évolution des discours du poète sur le statut accordé au corps dans les romans témoigne du contraire : alors qu’en 1913, puis encore dans « Rhumbs », en 1926, il les accusait de nier l’« intestin » et la sexualité des personnages, en 1938 il écrit qu’on « ne voit point de roman où ces choses se mettent […] assez en clair » (Cahiers, t. II, p. 1532 de la Pléiade) – une différence qui rend compte de la lecture du Voyage où Ferdinand entreprend de « dire tout », et de l’Ulysse de Joyce, ces pages qui, selon Cassou, « désirent, mangent et digèrent ». William Marx a beau avoir choisi de ne pas prendre en compte les Cahiers, publiés après son terminus final, le fait aurait pu être signalé. Reste que les réserves suscitées par son propos sont rares et relèvent plus au désir d’engager ou d’affiner la discussion que d’un véritable désaccord. L’étude, dense, manie une somme de références considérable, qui allie le corpus des deux poètes et celui des critiques des deux cultures, des plumes les plus célèbres aux auteurs des manuels scolaires, et le moindre de ses mérites n’est pas d’introduire le lecteur français à une tradition anglophone peu ou mal connue. De plus, William Marx puise abondamment aux autres disciplines en multipliant les rapprochements significatifs, associant par exemple le rêve d’une histoire de l’art « sans noms » de Wölfflin (1915) à la quête valéryenne d’une histoire littéraire menée « sans que le nom d’un écrivain fût prononcé » (1937). L’auteur a le sens de la formule et découpe son propos en micro-chapitres aux titres volontiers plaisants, sans pour autant renoncer à une cohérence d’ensemble. Son approche, originale, analyse les discours, mais aussi leurs silences ou « dénis », et il reconstitue avec conviction des objets polyphoniques tels que les débats sur « la renaissance classique » des années 1907-1914 ou, un peu plus tard, la querelle de « la poésie pure ». Offrant le meilleur de ce que peut le comparatisme, il problématise les effets de décalage qui rapprochent et distinguent en une unique constellation non seulement deux cultures, mais aussi différentes disciplines et les auteurs eux-mêmes. Ajoutons qu’une chronologie comparée des publications critiques des deux écrivains, une bibliographie et un index complètent dûment le tout, et nous oserons le dire : lisez Marx !

Magasin pittoresque. Marie-Laure Aurenche, Édouard Charton et l’invention du Magasin pittoresque (1833-1870) (Champion, 2002, 534 p., s.p.m.). De 1833 jusqu’à la veille de la Guerre de 14, tout ce qui sait lire s’est gavé chaque mois, pour une somme dérisoire, d’informations et d’images sur les sujets les plus incroyablement variés en ouvrant le Magasin pittoresque, « journal à deux sous ». Quel chercheur, quel curieux n’en a pas feuilleté la collection, dont de très nombreux exemplaires circulent encore chez les bouquinistes ? Les sommaires éclectiques et les illustrations en effet souvent pittoresques en font un vaste capharnaüm où l’on est toujours sûr de dénicher quelque chose, mais aussi, rétrospectivement, une base de données où puiser pour mieux comprendre les goûts, les enthousiasmes, les savoirs de nos arrière-grands-parents. Parmi les innombrables lecteurs figurent, bien entendu, tous les écrivains et tous les savants qui ont ensuite fait une œuvre : on ne peut ignorer, sans pouvoir le mesurer, l’impact de leurs découvertes de jeunesse sur la formation de leur imaginaire. Savoir ce qu’était le Magasin pittoresque et qui était son animateur, Édouard Charton (1807-1890), est donc de toute importance pour saisir avec plus de précision ce qu’a été la formation de la culture commune de plusieurs générations de Français (et d’étrangers, par le biais des adaptations et imitations qui ont été réalisées de cette revue dans divers pays). Étonnamment, le travail proposé par Marie-Laure Aurenche est le premier sur le sujet. Grâce à elle, nous saurons désormais qui était Charton, quel était son but, avec qui il travaillait et comment, quel rôle il a joué en outre dans la création de L’Illustration ou de la Bibliothèque des merveilles de Louis Hachette. Les cent-vingt premières pages de l’ouvrage représentent la première version d’une biographie que l’auteur nous annonce plus complète pour accompagner la parution à venir de la correspondance de Charton. Telle qu’elle est, on y trouvera cependant un tableau détaillé de ses années de formation, ainsi que de la période d’adhésion au mouvement saint-simonien. Il y a là une découverte : celle de l’enthousiasme initial du jeune provincial avide d’excitation intellectuelle pour l’œuvre du Philosophe inconnu d’abord, pour l’action politique et sociale prônée par Saint-Simon ensuite. Charton fut pendant quelques années un ardent propagandiste et un apôtre militant (c’est dans le cadre d’une mission dans l’Ouest qu’il rencontre Émile Souvestre). Il lui en restera, une fois éloigné à la suite des dissensions qui fractureront le mouvement, une foi intacte dans la valeur sociale et morale de la connaissance. Le programme du Magasin pittoresquerestera très largement celui de ses premières années : apporter au peuple l’émancipation par l’éducation. En racontant cette histoire très étroitement centrée sur l’aventure personnelle de Charton, Marie-Laure Aurenche est amenée à étudier le contexte plus précis des « débuts de la presse à bon marché » sous la Monarchie de Juillet. On y apprendra beaucoup sur la manière dont Charton saisit au bond l’idée lancée par quelques déçus du saint-simonisme et qui fut mise en œuvre techniquement par l’imprimeur Lachevardière (dont le rôle fut décisif dès le début, et qui resta le gérant de l’affaire pendant longtemps). Comme dans bien des domaines, l’Angleterre était en avance sur la France (il faudrait faire l’histoire de ce « retard français » chronique) en matière de presse populaire, et c’est le Penny magazine de Charles Knight (découvert à Londres par Lachevardière) qui servit de modèle : format et disposition identiques. La conformité des deux publications fut renforcée par la pratique de la stéréotypie, qui permettait à Knight de revendre à bon marché des illustrations que Charton pouvait intégrer à son tour dans son journal. Il faudra du temps pour que l’atelier de gravure du Magasin pittoresque prenne le relais, ce qui ne sera d’ailleurs pas sans incidence sur l’apparition du métier d’illustrateur et la reconnaissance de ce dernier comme un artiste à part entière, dont le nom méritera plus tard de figurer dans les sommaires. Marie-Laure Aurenche ne se contente pas de raconter l’histoire de cette entreprise de presse réussie : elle fournit également des éléments d’analyse parfois très poussés concernant le contenu du Magasin pittoresque. Par sondages approfondis et en s’appuyant sur un traitement statistique, elle offre une vue d’ensemble très solidement documentée qui va bien au-delà des impressions approximatives que peut en avoir le lecteur ordinaire. Avec cette étude d’un côté et, de l’autre, la version numérisée de la collection complète de la revue disponible en ligne sur le site Gallica de la BnF, nous disposons désormais d’une panoplie complète d’outils de recherche sur la presse populaire du XIXe siècle. On n’oubliera pas en outre que Charton fut aussi l’un des initiateurs de L’Illustration, qu’il abandonna assez rapidement, peu satisfait, semble-t-il, des ambitions plus frivoles de ses promoteurs. Il fut aussi l’auteur de quelques ouvrages savants, mais également le collaborateur (salarié) de Louis Hachette pour la création et la direction d’entreprises aussi considérables pour l’histoire culturelle et sociale du XIXe siècle que la revue Le Tour du Monde ou la collection de la Bibliothèque des merveilles (on trouvera dans le livre d’intéressants détails sur les débuts de Flammarion, auteur du premier volume de la collection). C’est à juste titre que Marie-Laure Aurenche conclut que Charton « peut donc être considéré comme le véritable pionnier de la vulgarisation scientifique au XIXe siècle même s’il n’a lui-même jamais employé le mot et le Magasin pittoresque comme le modèle, reconnu ou non, de toutes les entreprises de diffusion de connaissances qui se sont créées après lui ». Ces aventures sont traitées ici plutôt en relation avec celle du Magasin pittoresque que pour elles-mêmes, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de l’étude, centrée avant tout sur la question de l’illustration. Il ne manque à l’ouvrage qu’une inscription plus précise et plus comparatiste de Charton dans le contexte historique et intellectuel pour en faire un monument d’histoire culturelle – mais ce serait beaucoup demander, nous le reconnaissons volontiers. Le tout est complété d’annexes importantes : repères chronologiques, schémas des tables des matières, répartition statistique des rubriques, listes des dessinateurs et des rédacteurs avec leur spécialité, origine professionnelle de chacun, listes des illustrateurs et des graveurs, etc., sans compter bibliographie et index très développés, comme nous y ont habitués les éditions Champion, qui devraient en cela servir de modèle à la concurrence.

Modernité. Jeanyves Guérin, Art nouveau ou Homme nouveau. Modernité et progressisme dans la littérature française du XXe siècle (Champion, 2002, 470 p., 73 €). Il manquait une synthèse de l’évolution du champ littéraire du XXe siècle, de l’Affaire Dreyfus à l’aube du XXIe siècle. La voici. Ce livre organise le champ autour de la tension entre deux forces qui se sont affrontées pendant tout le siècle : d’une part, la « modernité » rassemble les écrivains qui, de Proust à Claude Simon, ne mettent rien au-dessus de leur art, d’autre part le « progressisme » réunit des intellectuels prêts à sacrifier leurs convictions esthétiques et éthiques à leur combat politique. Alors que l’innovation artistique a partie liée avec la liberté de l’esprit et le pouvoir créateur, le discours idéologique s’enferme dans une interprétation systématique du monde dominée par la haine : le camp de l’Action française honnit les Juifs et la modernité, les « compagnons de route » du PCF abhorrent le capitalisme et la bourgeoisie. Les uns et les autres font l’apologie de la violence avec un cynisme qui implique l’indifférence envers les dizaines de millions d’êtres broyés par les terribles machines de guerre et les répressions totalitaires. L’ouvrage parcourt l’histoire du XXe siècle avec une lucidité salutaire ; il commence par l’Affaire Dreyfus qui met aux prises les défenseurs des Droits de l’homme avec les politiques, lesquels placent les intérêts de la patrie au-dessus de la justice. Ces choix font des Antidreyfusards « des hommes du XXe siècle », écrit l’auteur. Celui-ci se garde d’interprétations manichéennes. Il montre par exemple comment Zola, écrivain progressiste, n’a pas compris que le Symbolisme n’est pas seulement une « réaction idéaliste », mais constitue une matrice de la modernité, car il met en cause l’esthétique de la représentation et du vraisemblable. Apparaît alors une contradiction entre les valeurs éthiques, la défense de la justice, et les positions esthétiques. Cette contradiction s’accentuera jusqu’au fanatisme quand l’Europe sera livrée aux idéologies totalitaires. Les principaux centres nerveux de la vie littéraire française sont analysés en fonction de l’évolution du contexte politique et intellectuel : la NRf, Le Surréalisme, Esprit, Europe, Les Temps Modernes, Critique. Il en ressort l’affrontement entre de grandes figures : Gide, Paulhan, Breton, Malraux, Ionesco, Simon sont appréciés pour leur rigueur esthétique et éthique ; en revanche Aragon, Céline, Drieu La Rochelle, Brecht et, en tant que philosophes, Kojève et Althusser, apparaissent comme des champions irresponsables de l’embrigadement et de la propagande. On pourrait certes nuancer ou compléter certains aspects de ces excellentes analyses, le rôle de Cendrars et de Michaux reste dans l’ombre, par exemple. La place de la psychanalyse lacanienne pourrait aussi être développée. Il est vrai que le cœur de l’ouvrage oppose le « Tombeau d’Albert Camus (chapitre X) au chapitre XII, « Sartre législateur des Lettres françaises. Le second est présenté comme un bourgeois rongé par la haine de son milieu, défendant de manière agressive des positions souvent contradictoires fondées sur des faits inexacts ou des analyses mal documentées, sans jamais la moindre autocritique quand l’histoire lui donne tort. Il impose sa loi à coups d’anathèmes, d’affirmations péremptoires. C’est ainsi qu’il justifie la terreur stalinienne. À partir des années 60, Sartre et Beauvoir deviennent des aparachiks coupés de la pensée nouvelle. Camus, au contraire, privilégie une éthique exigeante fondée sur des analyses rigoureuses de faits avérés. La critique du totalitarisme dans L’Homme révolté a cristallisé la haine de Sartre contre ce réfractaire à l’embrigadement. Camus, en effet, s’efforce de penser l’échec des projets collectifs sans sacrifier les idéaux. « Dreyfusard égaré en milieu pseudo-bolchevik », ce démocrate convaincu donne des leçons de modestie qui peuvent servir en ce début de siècle marqué par de nouvelles violences et de nouvelles menaces. Où en sommes-nous donc ? Sur le plan littéraire, le diagnostic de l’auteur est net : « Prométhée et Sisyphe ont pris leur retraite, reste Narcisse », et les intellectuels perdent leur légitimité au profit des « bateleurs de la vidéo sphère ». La voie de la littérature libre, créatrice, est toujours aussi étroite ; elle doit se frayer un chemin non plus contre la littérature servile, dite « engagée », mais contre la littérature frivole de la consommation de masse : « la littérature, à peine libérée de son surmoi politique, paraît menacée par la machine médiatique » qui impose ses normes de manière insidieuse. L’analyse de la décadence des grands éditeurs parisiens en est une preuve. Souhaitons que nos sociétés continuent de résister aux simplifications et aux exclusions destructrices et que la littérature vivante résiste au mercantilisme en inventant des chemins de traverse.

Rimbaud. Pierre Brunel, Rimbaud (LGF, 2002, 288 p., 7,30 €). Auteur de plusieurs livres consacrés à Rimbaud, Pierre Brunel a écrit en particulier l’un des volumes qui ont le plus influé sur l’analyse de l’évolution poétique de Rimbaud (Rimbaud, projets et réalisations, 1983) ; il est aussi l’un des meilleurs éditeurs de l’œuvre de Rimbaud. C’est dire que le présent livre repose sur une connaissance intime de l’œuvre et de la critique rimbaldiennes. Or, la spécificité de cette monographie est sa manière de centrer l’étude sur l’intertextualité de l’œuvre (justifiant son inclusion dans la collection « Références », puisqu’il s’agit d’un ouvrage de référence et consacré à la référence littéraire). L’avantage de l’approche est double et cumulatif : en synchronie, on cerne mieux les contextes des poèmes de Rimbaud, qui écrit moins souvent avec que contre (« La provocation, dans l’œuvre de Rimbaud, est inséparable de la vocation ») ; en diachronie, on perçoit avec netteté l’évolution esthétique du poète, sur l’arrière-fond des contextes fournis, ce qui permet de situer sa poétique de rupture, spiraliforme plutôt peut-être que linéaire. C’est ainsi qu’après les 174 pages d’une étude chronologique synthétique et émaillée d’observations permettant d’entrer dans le vif de l’œuvre et de sa gestation, Pierre Brunel fournit une anthologie de poèmes de Rimbaud et d’intertextes décisifs, connus (Gautier, Baudelaire, Coppée, Verlaine) ou non (Louisa Siefert), sans exclure des intertextes de composition plus tardive (Francis Ponge, Jean-Pierre Duprey). Le Cœur volé, avec son étrange tournoiement envoûtant mais en même temps loufoque, trouve un éclairage décisif grâce à un passage où Banville caractérise la forme et les emplois prototypiques du triolet – « petit poëme bon pour la satire et l’épigramme » – et grâce aussi à l’illustration de ce que sont les triolets par le biais d’un poème extrait des Amoureuses d’Alphonse Daudet, texte que l’on n’avait jamais cité dans la critique rimbaldienne. On peut ajouter que Rimbaud avait peut-être ce poème à l’esprit lorsqu’il écrivait Le Forgeron (Daudet : « Les prés en habit de gala […] Elle sautait, allait, venait, / Comme un volant sur la raquette » – Rimbaud : « Pour se les renvoyer comme sur des raquettes […] Poussent leurs régiments en habits de gala »), de même qu’il se réfère au recueil des Amoureuses dans Mes petites amoureuses. L’attention au détail du commentateur apparaît dans de nombreuses élucidations inédites de formulations du poète. À titre d’exemple, dans la lettre dite « du Voyant », Rimbaud parle de « Rabelais, Voltaire, Jean lafontaine [sic] ! commenté par M. Taine ! » : Pierre Brunel rappelle que Taine avait publiée en 1860 sa thèse consacrée aux fables de La Fontaine (Rimbaud s’amuse sans doute aussi de la rencontre fortuite Taine/La Fontaine…). L’auteur explore ensuite l’intérêt de Rimbaud pour les théories de Taine avant d’envisager ce qui, dans le destin poétique du jeune Ardennais, relevait de l’influence du milieu, de la race, du moment, y compris une analyse de son évolution idéologique, insistant sur l’importance de l’échec de la Commune dans la perception politique de Rimbaud (il n’est cependant pas sûr que Rimbaud envisage l’échec dès la lettre du 13 mai 1871, et il n’est pas évident que le « recommencement » envisagé dans Après le Déluge « se situe à distance de l’histoire et de la politique » ; comme le fait remarquer l’auteur, « le Grand Soir des Marxistes » est « peut-être ce Soir historique qui donne son titre à l’une des Illuminations » – nous dirions même certainement, à condition de désigner les révolutionnaires insoumis de l’époque, plus souvent blanquistes et proudhoniens pour l’heure que marxistes). Le travail de Pierre Brunel représente une introduction utile à l’étude de l’œuvre, avec de nombreuses pistes qui intéresseront les chercheurs. On est frappé par son interprétation de la formule « Il faut être absolument moderne » : « ce que renforce l’adverbe, ce n’est pas l’ordre, c’est la notion, dont le texte propose un superlatif – un absolu même du moderne », sans oublier l’interprétation d’Henri Meschonnic, qui y voit une ironie aux dépens du « moderne ». Car le paradoxe rimbaldien joue sur le fait que le moderne romantique et post-romantique soit le plus souvent caractérisé, forcément, en termes résolument relatifs face au goût pour des valeurs absolues prêté au classicisme (Stendhal exprimant ce relativisme de manière exemplaire dans Racine et Shakespeare). Quoi qu’il en soit, amateurs et spécialistes puiseront avec intérêt dans cette étude nuancée et suggestive, qui représente à n’en pas douter l’un des ouvrages qui permettront le mieux aux lycéens et étudiants, notamment, une vision d’ensemble de l’œuvre.

Verlaine. Paul Verlaine, Romances sans paroles, suivi de Cellulairement (Le Livre de Poche, 2002, 352 p., 5,60 €). Cette édition des Romances sans paroles et de Cellulairement s’ajoute à deux autres éditions de Verlaine en Livre de Poche. L’édition des Poèmes saturniens dans la collection était largement tributaire de travaux antérieurs, de ceux notamment de Jacques Robichez ; celle des Amies, des Fêtes galantes et de La Bonne Chanson (la première d’Olivier Bivort dans la collection) s’avérait supérieure, par l’originalité des problématiques esquissées dans l’introduction comme par la qualité des annotations (lexicologiques, en particulier). En connaisseur de l’œuvre de Verlaine et de la critique verlainienne, Olivier Bivort fournit une documentation philologique sans précédent dans les éditions en format de poche de Verlaine. Elle procurera une base solide à ceux qui voudraient procéder à des recherches génétiques et stylistiques. Pour les Romances sans paroles, Olivier Bivort prend comme texte de référence l’édition de 1874, s’écartant ainsi de la tradition consistant à privilégier l’édition de 1887 (c’était le choix notamment de Jacques Robichez dans l’édition des « Classiques Garnier », la meilleure pour les recueils allant jusqu’à Parallèlement avant les éditions d’Olivier Bivort) ; l’éditeur tient compte néanmoins de certaines modifications demandées par Verlaine dans ses lettres. Si l’édition de 1891 ne semble avoir bénéficié d’aucun travail de révision ou de lecture d’épreuves sérieux de Verlaine, celle de 1887 atteste sans aucun doute une relecture, d’où quelques modifications significatives. Pour beaucoup d’éditeurs, le texte de 1887, tout en constituant la dernière version des poèmes revue par leur auteur, était caractérisé, sinon par des défauts, du moins par des aspects plutôt décevants en comparaison avec l’édition de 1874. Quoiqu’avariée par de nombreuses coquilles, la première édition comportait par exemple des épigraphes pragmatiquement juteuses, lesquelles trouvaient leur logique dans le dispositif officiellement autobiographique du recueil, dispositif dont les plaquettes antérieures de Verlaine n’offrent aucun équivalent. De sorte que certains éditeurs avaient tendance à adopter le texte de 1887 en rétablissant les épigraphes de 1874. Le travail d’Olivier Bivort est soigné, de même que l’introduction, les notes et la provision de variantes. On peut partager son scepticisme à l’égard de l’édition de 1887 – combien de modifications de ponctuation, par exemple, sont vraiment de Verlaine, plutôt que de la maison Vanier ? – mais il semble bien que ce fût Lepelletier qui effectua le travail d’épreuves pour l’ensemble du recueil, et non Verlaine. Or, les documents révélés dans Histoires littéraires n° 4 (2000) suffisent pour montrer des écarts assez importants entre l’édition de 1874 et les manuscrits, écarts qui, dans bien des cas, sont loin de laisser inférer la présence de modifications accomplies par le poète lui-même. Ce qui fait que pour la ponctuation, en particulier, on n’est pas beaucoup plus avancé sur la voie d’une édition à ponctuation auctoriale qu’en prenant comme point de référence l’édition de 1887. Relevons en passant une petite difficulté terminologique : le commentateur évoque souvent des « corrections » de Verlaine, lorsqu’il serait plus approprié de parler de « modifications ». On retrouve là des traces d’une conception philologique traditionnelle suivant laquelle la dernière version s’oppose aux jalons antérieurs d’un texte comme une version exacte à des versions fautives. Alors que « Rouvre-Ostende » (pour « Douvres-Ostende ») est une vraie faute d’impression, la notation « Princesse-de-Flandre », approximation référentielle pour « Comtesse-de-Flandre », le vrai nom du navire à bord duquel Verlaine a traversé la manche, n’est ni incompréhensible ni, pour le lecteur, de l’ordre de l’erreur textuelle. A fortiori, on ne peut dire que « Entre vos deux jeunes seins » a été « corrigé » en « Sur votre jeune sein », la première leçon autographe étant différente mais nullement fautive dans une perspective sémantique ou esthétique. On remarquera d’autre part que l’éditeur n’a pas assez pris en compte les documents et analyses fournis dans l’article d’Histoires littéraires, mais sans doute était-il difficile d’incorporer des modifications importantes à un moment où le travail d’édition était pour l’essentiel achevé. Ce ne sont là, bien sur, que des pinailleries, qui n’enlèvent rien au mérite du travail accompli par l’éditeur. C’est cependant pour Cellulairement que ce travail a été le plus important. Antoine Fongaro avait depuis longtemps suggéré l’intérêt qu’aurait une édition de ce recueil-fantôme, dans la perspective de l’évolution esthétique de Verlaine mais aussi parce que cette série représente en elle-même un véritable joyau poétique (Jean-Luc Steinmetz eut ce mérite en 1992). Olivier Bivort a eu raison d’inclure Cellulairement pour la première fois dans une édition en format de poche, comme il avait raison d’inclure Les Amies en tant que recueil à part entière dans le volume précédent de la série, s’opposant ainsi à une tradition qui consistait à ne donner les six sonnets en question que dans le cadre fourni vingt ans plus tard dans Parallèlement. D’autre part, l’éditeur a procédé à une analyse philologique et codicologique approfondie que Jean-Luc Steinmetz n’avait pas prétendu accomplir. Ce réexamen d’un dossier énigmatique lui a permis de donner un recueil dont le contenu est différent et avec des choix de leçons fondés sur l’étude de manuscrits disponibles, accompagnée d’une critique des articles influents mais peu fiables d’Ernest Dupuy. Le renouvellement permis est radical et, si certains choix sont discutables (il reste de nombreux points d’interrogation), l’éditeur les effectue avec prudence et sur la base d’une argumentation dont il ne pouvait évidemment donner tous les maillons dans une édition de ce type. On trouve donc ici une édition maniable et complète des recueils concernés.

Zola. Jean-Pierre Leduc-Adine, Zola. Genèse de l’œuvre (CNRS éditions, 2002, 304 p., 25 €). Si les dossiers préparatoires de Zola sont bien connus des chercheurs, du point de vue génétique, ils n’ont guère été étudiés que de façon parcellaire. Partant de ce constat, Jean-Pierre Leduc-Adine et ses collègues se sont proposé d’explorer ce massif avec l’ambition de faire avancer simultanément la connaissance de l’œuvre et la théorie génétique. On avouera sans ambages que le second objectif ne semble pas réellement atteint, ce qui nous semble bénin au regard de l’importance, pour les études zoliennes, des présents travaux, qui portent soit sur la connaissance du processus global de création, soit sur l’étude d’un point spécifique à la lumière des manuscrits (genèse des scènes théâtrales, onomastique, dialogisme et avant-textes, sélection des personnages – cette dernière étude ne parvenant pas à se dégager d’un déterminisme un peu paradoxal quand toutes les autres, au contraire, restituent au créateur une liberté qu’on lui a souvent déniée). On retiendra particulièrement dans cette catégorie l’article d’O. Lumbroso sur la portée et le sens du principe de « cadrage », finement mis en relation avec le souci de stylisation mentale de l’époque, théorisé par Taine. S’agissant du cheminement de la création, le recueil pose d’abord un ensemble de données matérielles utiles : bien que l’analyse codicologique (C. Bustarret) se soit révélée décevante, la synthèse réalisée par A. Pagès sur les méthodes et les rituels concrets de l’écriture est efficace, et souligne la dualité du pré-texte zolien, l’essentiel des corrections et ratures apparaissant sur les épreuves et non sur les manuscrits. D. Ferrer relève que c’est un trait spécifique des manuscrits zoliens que cette « linéarité » du manuscrit : sorte de discours que se tient l’auteur, où le repentir prend la forme de la reprise et de la bifurcation, et non celle de la rature, il semble accorder autant de valeur au processus, impasses comprises, qu’à la solution finalement retenue. Enfin, et nous glissons ici déjà à l’analyse des voies de la création, ces textes sont caractérisés par la présence massive et engagée de la première personne, appelée pourtant à s’effacer totalement du texte final, ce qui permet au même D. Ferrer de conclure que Zola semble avoir besoin de se construire une « vision de l’œuvre » qui attire et absorbe le « je », avant même la mise en texte, dès la recherche scénarique. Cette observation soulève d’emblée des questions passionnantes, s’agissant de textes qui présentent simultanément un fort caractère programmatique, métadiscursif, voire autoprescriptif. Il n’est guère possible de résumer ici les contributions qui traitent cette contradiction, mais on retiendra deux voies essentielles, empruntées par plusieurs contributeurs. Se posait donc d’abord la question du rôle réel du programme dans la genèse des romans, notamment en ce qui concerne les Rougon-Macquart. On s’attache à mettre la « méthode » à l’épreuve des « ébauches » (qui ramène à l’idée d’une co-présence et d’une interaction entre pré-narratif et discours-« je », selon les termes d’A. Grésillon) ; au rôle des « notes », qu’elles soient notes-tremplin ou notes-techniques (Colette Becker) ; à redéfinir la notion même de projet, qui se substitue utilement à celle de programme : pour Jacques Neefs, qui conçoit l’ébauche comme « pensée du récit et de la forme », c’est une vision dynamique du projet qui prime, c’est-à-dire une projection imaginaire que l’écrivain trouve dans le travail de préfiguration lui-même. Enfin, s’agissant d’aborder un massif romanesque cohérent et articulé, et non une œuvre unique, une autre question majeure méritait d’être traitée, celle de la charge du projet d’ensemble des Rougon-Macquart sur la genèse d’un roman spécifique. Comme le montre D. Baguley à partir du roman-charnière Au Bonheur des Dames, si le développement du projet global engendre des réorientations des différents romans, à l’inverse, la genèse de certains textes peut infléchir durablement la conduite du projet au point d’apparaître comme une nouvelle genèse. L’étude de J. Noiray sur le personnage de Benedetta dans Rome confirme à un autre niveau cette analyse : la conception d’un personnage peut influer sur la composition du roman, voire la déterminer. On voit qu’à défaut de faire progresser la théorie génétique, ces travaux répondent efficacement au programme proposé par J.-P. Leduc-Adine dans son introduction : genèse scénarique, genèse narratologique, spécificité des romans et intertexte y sont abordés avec efficacité et clarté, tout en ouvrant la voie à des recherches futures. On ne saurait donc se priver de ce joli volume – en espérant que tous les exemplaires ne comportent pas les fautes d’impression de celui que nous avons reçu, riche en macules, ce qui est un comble s’agissant d’un auteur qui ignorait, dans ses brouillons même, la rature.

Notes de lecture 

Afrique. Albert Gandonou, Le Roman ouest-africain de langue française. Étude de langue et de style (Karthala, 2002, 357 p., 25 €). Le très sérieux ouvrage d’Albert Gandonou sera discuté car il ne plaira sans doute pas à tout le monde. L’attitude politically correct en matière de littérature africaine de langue française veut aujourd’hui qu’elle soit née d’elle-même et d’emblée portée par la revendication de la négritude, liée dès l’origine aux cultures orales. Albert Gandonou fait observer au contraire, analyses à l’appui (ce que ne font pas toujours les spécialistes actuels des littératures francophones dont les motivations sont plus idéologiques que scientifiques), que le roman « africain » forme un long continu évolutif dont les origines sont à chercher du côté du roman naturaliste français du dix-neuvième siècle, entre autres sources françaises. Une fois sortie de l’exotisme « à la Loti », une littérature romanesque d’abord coloniale (écrite par des Blancs) transmet à des auteurs de plus en plus indigènes des modèles narratifs et linguistiques qu’ils commencent par maîtriser avant d’y introduire progressivement des marques « africaines ». Tout au long de son développement, cette littérature passe de Zola à Céline et Beckett (ces deux auteurs sont les favoris d’Ahmadou Kourouma) sans cesser de se vouloir africaine et sans abandonner la fidélité à la langue française. Albert Gandonou en fait la démonstration dans des analyses linguistiques centrées principalement sur Doguicimi de Paul Hazoumé (1938), Le Docker noir d’Ousmane Sembène (1956), Les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma (1968). Contre le « mythe » d’une littérature « africaine » d’origine orale (« c’est-à-dire qu’elle n’aurait rien à voir avec la littérature française »), il estime qu’il s’agit d’une « vue étriquée et tronquée de la réalité et de l’histoire » et que la littérature africaine, celle qui a « pour thème l’Afrique et ses hommes », « l’est tout autant sous la plume des écrivains blancs que celle des écrivains noirs ». Il ne faudrait pas croire cependant qu’Albert Gandonou veut, en soulignant cela, restaurer une sorte de néo-colonialisme littéraire et linguistique. Il appelle au contraire au développement des langues africaines, à leur instauration écrite, à leur diffusion et à leur usage littéraire renforcé. Pour l’instant, le français est cependant encore la langue des élites et il serait irresponsable, dit-il, d’en occulter les origines comme la réalité de ses usages littéraires. Ces perspectives seront sans doute contestées et probablement plus par les spécialistes non-africains de la francophonie que par les Africains eux-mêmes. Elles ouvrent pourtant la possibilité de ramener clairement la littérature africaine à l’attention des lecteurs non-africains en leur montrant qu’il ne s’agit pas d’une littérature devenue totalement étrangère et qu’on ne pourrait aborder qu’en spécialiste. La littérature « française » a bien besoin de s’entendre dire que l’Hexagone n’est pas sa fatalité, et que son histoire et sa langue, toutes deux extraordinairement riches, appartiennent à tout le monde et d’abord à l’Afrique. 

Alain. Roger Malmenayde, Vues sur Alain (Fondation Henri-Lasnier, 2002, 236 p., s.p.m.). Mystères des Fondations : elles éditent, souvent luxueusement, des publications d’un intérêt variable et qui n’ont pas grande diffusion. Tel est sans doute leur destin. En voici une sur Alain, dont l’auteur, professeur de philosophie, s’est proposé d’étudier une figure et une œuvre un peu oubliées. La philosophie est, on le sait, fille de l’étonnement : à l’origine de ce livre, la perplexité de Roger Malmenayde en voyant jadis, à la bibliothèque de son lycée, nous dit-il, la ribambelle de volumes de la Pléiade consacrés à Alain. Comment et pourquoi un aussi imposant monument ? Alain méritait-il une telle immortalité ? Voilà ce que s’est demandé Roger Malmenayde, accordant peut-être un peu trop de crédit au palmarès que constitue cette collection. Toutefois, son étude n’est nullement, loin de là, une hagiographie, et on a même parfois l’impression que l’auteur s’y est évertué à faire honnêtement le tour d’un écrivain dont les mérites ne lui apparaissaient pas toujours éclatants. On trouvera donc ici une biographie correcte et complète du philosophe, où l’accent est mis à la fois sur la pédagogie à Henri-IV et sur les points de convergence entre la pensée politique d’Alain et le radical-socialisme de son temps. On est moins convaincu par le chapitre sur Alain critique littéraire, car il faut avouer que le commentaire de Charmes par l’auteur des Propos d’un Normand… Valéry lui-même dut avoir quelque mal à réprimer parfois un fou-rire en lisant les gloses de son savant commentateur. Roger Malmenayde cite également une déconcertante étude de Paulhan, « Alain ou le secret des règles », en se demandant, non sans raison, quel pouvait être le vrai sentiment de Paulhan. Alain, grand homme de Gallimard et de la NRf ? Il le reste en tout cas pour une certaine critique, qui met également au pinacle, dans un autre ordre, un Giraudoux. Tradition humaniste, qui garde ses charmes et conserve des lecteurs. Mais peut-être cet humanisme marque-t-il précisément les limites de tels écrivains : qu’on imagine Alain lisant Pour en finir avec le jugement de Dieu… Roger Malmenayde a bien vu les impasses et les apories de la philosophie d’Alain, à tel point qu’il ne peut s’empêcher de remarquer au passage : « Répéter l’échec de la violence, comme le fait Alain, n’aboutit malheureusement qu’à former une conscience qui sera éternellement et naïvement surprise devant l’Histoire. » Remarque des plus actuelles, on en conviendra. 

Aragon. Cécile Narjoux, Aragon, le paysan de Paris (Ellipses, 2002, 128 p., 6,50 €). Narrer, jouer, fixer Elsa entre ses cils, ce fut tout Aragon et ce qui doit ici faire saluer Cécile Narjoux au nom de l’onomastique. Ouvrage scolaire visant les lycéens ou leurs professeurs, il répond scrupuleusement aux exigences du genre, sauf sur le point délicat du scrupule typographique. Ainsi un exercice est proposé en page 111 : préciser en quoi un extrait choisi des Rêveries de Rousseau est un « poème en prose ». La réponse semble dans la disparition des virgules : de ces seize lignes, treize virgules ont disparu. Au bas de la même page, la Sylvie de Nerval, porteuse en temps normal d’un chapeau, arbore un hapeau (sic) de paille (pas de hapeau dans le glossaire, très bien fait au demeurant ; mais dans le « guide du lecteur », histrion est défini comme « bouffant », trait plutôt bouffon). Page 112, un extrait du Grand Meaulnes affiche des sauts de ligne arbitraires dignes d’un e-mail mal équarri. Frémissant de se retrouver « sous la feuille » (au lieu de feuillée), Alain-Fournier prend la chose avec un humour nouveau de sa part en grinçant : « ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche. » Page 47, la « dissection d’une machine » nous avait déjà paru curieuse (le syntagme « beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie », à quoi se réduit Maldoror pour les enfants, comporte bien sûr deux virgules (et pourquoi renvoyer à l’édition désuète – 33 ans ! – de la Pléiade quand la meilleure – 2001 – se trouve en Livre de Poche ?). Surdité au caractère musical des phrases, moyennant quoi Le Paysan de Paris émigre de l’Œuvre poétique où le poète l’a mis vers le genre « roman » – écart qu’Aragon tolérait « à condition de n’en rien dire ». Page 16, déjà, sonnait le glas de la syntaxe : « Quel étrange aspect revêt [sic] chez l’orthopédiste ces appareils trop bien faits » (Anicet). Bref, si l’appareil Narjoux, fort bien fait, mérite à ce titre louange, l’orthographiste aux yeux ouverts en juge l’aspect étrange. Aragon qui, dans les caves des Lettres modernes, poussait le scrupule jusqu’à tracer de sa main les accents graves sur les À majuscules devenus A en typographie sommaire, n’a pas mérité cette désinvolture. Cécile Narjoux se méfiera à l’avenir des « relectures amicales de Suzanne Ravis et Frank Merger » : l’issue en est, on le voit, plutôt vicieuse. 

Arrivé (Michel)Le Signe et la lettre. Hommage à Michel Arrivé, textes réunis par Jacques Anis, André Eskénazi et Jean-François Jeandillou (L’Harmattan, 2002, 482 p., 39 €). Dans le genre désuet mais décidément increvable des Mélanges offerts à une sommité académique, on sait qu’il y a à boire et à manger, et souvent à rejeter. Certains auteurs se fendent d’un article de fond, d’autres refilent leurs fonds de tiroir. Il y a en effet beaucoup à boire et à manger dans cet ouvrage dédié à Michel Arrivé, enseignant, linguiste (grammairien et auteur d’un livre sur la linguistique et la psychanalyse), directeur d’une édition de Jarry qu’il a laissée en plan pour tâter du roman parodique (les comptes rendus de livres parus dans Le Monde ne sont pas nécessaires pour allonger sa bibliographie). Les articles les moins convaincants concernent les cocktails de linguistique et de psychanalyse, qui suivent d’ailleurs l’exemple tardif du maître. De même, les articles de sémiotique, où sont répétés force schémas saussuriens, hjelmsleviens, greimassiens, voire lacaniens, fatiguent la mémoire ainsi qu’un tympanon. En revanche, la référence de nombreux auteurs au théoricien français Gustave Guillaume réjouit l’intelligence. De même, on peut déguster les articles aux problématiques originales, fussent-elles minuscules : l’infinitif et sa négation, ça et cela, l’ordre des mots en français et en norvégien. Intéressants aussi, les articles sur l’argot (Jean-Paul Colin) et sur les néologismes journalistiques (Marie-Françoise Mortureux). Parmi les études les plus proéminentes, on retiendra celle de Jacques Anis sur la terminologie des termes d’écriture, la contribution de Claude Hagège (avec d’autres néologismes), celle de Jean-René Ladmiral sur la traduction (prenant le parti des « ciblistes » contre les « sourciers », qui prônent le calque de la langue-source), et celle de Marc Décimo, originale et pointue, sur le mot même dans La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. La palme revient à la révélation de Jean-François Jeandillou, modèle de critique génétique sur une découverte érudite, « L’Affaire Lemoine dans un roman de Proust ». Un fac-similé de cet unicum est reproduit. C’est un auto-pastiche de Proust, où l’on reconnaît les longueurs de son style et la langueur de ses thèmes, et il aurait mérité une publication dans une revue spécialisée – une revue consacrée aux mystifications littéraires, puisque ce spécialiste du genre a semé des indices pour laisser au lecteur le plaisir de le prendre en flagrant délit de parodie d’une parodie. En revanche, l’article de Linda Stillman, « Déconstruction et Pataphysique », plonge dans l’embarras, dans la mesure où la déconstruction est prise aussi au sérieux que la pataphysique. Malgré son hétérogénéité, ce n’est pas un mauvais ouvrage. 

Avant-garde. Henri Béhar, Les Enfants perdus. Essais sur l’avant-garde (L’Âge d’Homme, 2002, 288 p., 20 €). Filant la métaphore militaire de l’avant-garde, Henri Béhar visite les avant-postes (Breton, Tzara, Eluard, Arp, Prévert), débusque des égarés (Picasso, Yvan Goll, Roussel, Caillois) et définit des éléments de stratégie. Il s’agit d’articles déjà publiés qui, dans la perspective où ils sont mis ici, prennent une dimension nouvelle. On retiendra les chapitres sur les égarés – un beau regard sur Picasso – et les mises au point sur le « surréel » et le « merveilleux », ainsi que sur les relations entre Freud et Marx dans l’imaginaire, plus que la dialectique, surréaliste.

Balzac (I). Balzac, Un début dans la vie, édition établie et annotée par Pierre Barbéris, préface de Gérard Macé (Folio classique, 2003, 304 p., 5,10 €). Ce Balzac méconnu, écrit en 1842, s’inspire très directement et sans aucun complexe d’une nouvelle, Le Voyage en coucou, composée par la sœur préférée de l’auteur, Laure SurvilleDans la voiture du messager Pierrotin, sur le trajet de Paris au château de Presles (dans les environs de L’Isle-Adam), les voyageurs bavardent pour passer le temps. Le comte de Sérisy voyage incognito, M. Léger est un fermier obèse, Mistigris, son valet, réinvente naïvement les proverbes, deux jeunes gens, un clerc de notaire et un décorateur, font les malins, et Oscar Husson débute dans la vie. On raconte son existence, on s’invente un passé, on fait son intéressant, bref on parle à tort et à travers, et, pour ne pas passer pour un imbécile, Oscar livre en pâture l’intimité du comte qu’il connaît par ouï-dire, sans savoir que celui dont il parle est assis devant lui. Ce conte moral et cruel est bien enlevé, drôle et grinçant. C’est un Balzac en verve qui démontre avec ce texte les dangers du vouloir paraître et signifie que, parfois, comme le dit Mistigris, « les voyages déforment la jeunesse ». La préface de Gérard Macé est sympathique, et riche le dossier qui clôt le volume. On y trouve, entre autres, le texte complet du Voyage en coucou de Laure Surville. Avis aux amateurs pour une éventuelle étude comparative des textes du frère et de la sœur. 

Balzac (II). Takao Kashiwagi, Balzac, romancier du regard (Nizet, 2002, 167 p., 20 €). Pour avoir déserté la Place de la Sorbonne, le nom de Nizet reste présent dans le champ de l’érudition littéraire. Le sigle de la librairie réfugiée en Touraine orne ici un recueil d’articles d’un éminent Balzacien japonais. On ne soulignera jamais assez la force et le sérieux de la recherche japonaise en littérature française, surtout en ce qui concerne le XXe siècle. Le dernier chapitre de l’ouvrage en donne une illustration rapide mais éclairante en résumant plus d’un siècle de travaux japonais sur Balzac. Les autres chapitres sont eux-mêmes d’intéressantes contributions à l’étude de textes et de questions qui intriguent depuis longtemps les spécialistes, ainsi des raisons qui amènent Balzac à nommer sa « belle noiseuse » Catherine Lescaut. Takao Kashiwagi donne sa propre réponse en allant chercher du côté de Cellini dans une étude minutieuse et convaincante. Les non-spécialistes retiendront également un article de synthèse sur « Le Cimetière parisien et le destin des héros romantiques ». L’ensemble s’articule sans trop d’arbitraire autour du thème du regard et offre à son tour de rafraîchissantes perspectives sur le travail de Balzac romancier. 

Baudelaire (I). Patrick Labarthe, Jacques-Philippe Saint-Gérand, Isabelle Turcan, Les Fleurs du mal. Baudelaire. Analyse littéraire et étude de la langue (Armand Colin, 2002, 152 p., s.p.m.). L’analyse littéraire qu’offre cet ouvrage est un véritable essai intégrant les derniers résultats de la recherche baudelairienne : il en propose une lecture renouvelée, entre tradition et modernité. Ce livre serait ainsi le premier à mettre en scène une conscience réflexive de la poésie, qui se sait paradoxale, duelle comme l’homme lui-même. Les dédoublements nombreux du poète – on sait que Baudelaire rêvait d’être comédien, comme Samuel Cramer, le héros de La Fanfarlo – sont signe de cette réflexivité, liée au spleen. Cette ambivalence serait ainsi « le cœur de l’énergie créatrice » de Baudelaire et se donne à voir dans tous les principaux thèmes de sa poésie, Paris, le Beau, l’amour et le Mal. En complément s’ajoute une étude linguistique des Fleurs du Mal, incluant une approche lexicologique autour des parfums et l’analyse de la construction poétique (marques d’énonciation et emploi des adjectifs qualificatifs).

Baudelaire (II)L’Année Baudelaire 6. De la Belle Dorothée aux bons chiens (Champion, 2002, 163 p., 25 €). Ce numéro s’ouvre sur un article d’Yves Bonnefoy qui, partant de Boudin, des couleurs et de la perception sensorielle qu’en avait Baudelaire, souligne chez celui-ci « l’obsession du fait humain comme réalité transcendante » et s’attache à l’analyse du poème en prose La Belle Dorothée. Bonnefoy y distingue « une étude » en même temps qu’une sorte d’« allégorie de la peinture ». On s’étonne cependant de ne le voir point citer ici Guys, qui fut tout de même un interlocuteur privilégié du poète. Il est vrai que certains autres continuent à se demander pourquoi Baudelaire a eu l’étrange fantaisie de prendre ce « marginal » pour sujet de son Peintre de la vie moderne… Nous retrouvons Boudin dans l’étude très précise de Jean-François Campario sur le poète et ce peintre, que Baudelaire « a su inventer ». À vrai dire, comme le note l’auteur, on ne sait presque rien des relations ayant pu exister entre les deux hommes. Observons au passage que, même s’il fera, dans son Salon de 1859, un vibrant éloge des « magies liquides ou aériennes » des pastels de Boudin, Baudelaire ne semble avoir (sauf erreur) possédé aucune œuvre du peintre, alors qu’il possédait des Jongkind, où il pouvait contempler des ciels au moins aussi mouvants et profonds. Un article de Ross Chambers cherche à préciser ce « nomadisme de l’esprit » qui caractérise Baudelaire, tandis que « Baudelaire lecteur de Volupté » est étudié avec précision et perspicacité par Patrick Labarthe. Les rapports de Baudelaire avec Sainte-Beuve homme et écrivain furent en effet des plus complexes, et Patrick Labarthe a le mérite de les éclairer, en montrant que le premier, qui se situait « à l’opposé de la religion humanitaire huronienne », a pu être sensible à « la dialectique de l’expérience intimiste et de l’Histoire » mise en œuvre dans le roman du second. Intéressants parallèles, également, entre Volupté et Oberman. Dans un article sur Baudelaire, Barbier et Gautier, Bertrand Marchal souligne, à propos du Mauvais Moine, l’originalité de la représentation baudelairienne de « la fonction monachique du poète ». À signaler aussi diverses notes de Jean Starobinski, dont une rapprochant le titre Mœsta et errabunda d’un passage de Chénier, et des notes de Ryszard Engelking sur Le Spleen de Paris. 

Baudelaire (III). Antoine Compagnon, Charles Baudelaire devant l’innombrable (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 210 p., 14 €). Agrégation oblige, Baudelaire est à l’ordre du jour. Tant mieux si cela permet de rassembler, comme ici, des lectures attentives de textes qui demandent à être regardés à la fois de près et de loin, dans le détail, mais sans perdre de vue pour autant les hauteurs où se situe toujours la pensée de Baudelaire. Antoine Compagnon regroupe ici plusieurs études parues en divers lieux depuis une dizaine d’années et y ajoute un chapitre nouveau, semble-t-il, sur la question de l’allégorie chez Baudelaire. Le fil conducteur, pas toujours évident, car il est habilement mais parfois sophistiquement noué, est celui du nombre et de l’innombrable, à quoi se prêtent les méditations baudelairiennes sur la foule, la mer, l’infini, la loi, le vers. « Haine du nombre » et « jouissance de l’innombrable » cohabitent ainsi et produisent des figures paradoxales. Antoine Compagnon serre les textes de près et cite beaucoup, tout en avançant des analyses fermes et éclairantes. Les agrégatifs apprécieront et ne manqueront pas de faire marcher les index obligeamment fournis. 

Berl. Emmanuel Berl, Jean d’Ormesson, Tant que vous penserez à moi (Grasset, 2003, 168 p., 7,40 €). Qui n’a lu Berl trouvera ici l’accès le plus prompt au sémillant éclectique qui, dans Marianne (« grand hebdomadaire illustré » supervisé par Malraux et lancé en 1932 par Gallimard pour faire pièce à Candide et à Gringoire), inventa la rubrique « Beauté » et qui, à la radio, mit dans la bouche d’un vieux maréchal de retour la jolie formule « Je hais ces mensonges qui nous ont fait tant de mal », cela bien avant de publier une Histoire de l’Europe. Berl a 75 ans, Ormesson 42 lorsqu’ils ont ces entretiens radiodiffusés juste avant mai 68 et imprimés seulement en 1992. Quand il le rencontre, Jean a un peu lu Berl, mais il en ignore beaucoup ; ainsi, il ne le sait pas l’époux d’une chanteuse célèbre, la Mireille du Petit Conservatoire télévisé chaque vendredi. Grandi dans un vrai bouillon de culture (lycéen, Bergson corrige ses devoirs), ami de Malraux, de Drieu, de Cocteau et de cent autres, Berl vient, en 68, de sortir un livre sur un thème séculaire, le conflit israélo-arabe – Nasser tel qu’on le loue –, mais il regrette de n’avoir pas écrit un seul livre amusant, tel Les Trois Mousquetaires. Peignant Proust en pédagogue, il affiche sa préférence pour le quiétisme de Fénelon : « Si ça ne vous est pas donné, si ça ne vous est pas imposé par le monde extérieur, ne faites rien. » – « Non, je ne suis pas un malin. J’attends que les choses viennent ou ne viennent pas. Je pense que si je veux les faire venir, elles s’en iront. » Car toutes choses se tiennent – c’est ainsi que Berl résume le Structuralisme, période où enfin il respire, s’étant senti proscrit aux temps sartriens de l’engagement forcé. Lisant Foucault, Lacan, Lévi-Strauss, il regrette qu’il soit devenu impossible, vu l’abondance des publications, de se tenir sérieusement au courant dans aucun domaine, mais il étonne pourtant Jean d’Ormesson par l’étendue de ses lectures. À la fois profond en pensée et vif dans l’expression, Berl peut toujours faire le bonheur du lecteur. À l’époque, ces entretiens n’ont pas paru en librairie, on ne lut entre-temps (1976) que ceux donnés à Patrick Modiano : L’Interrogatoire suivi de Il fait beau, allons au cimetière – titre marquant qu’on peut s’esquiver en homme d’esprit. 

Bernanos. Sébastien Lapaque, Sous le soleil de l’exil : Georges Bernanos au Brésil 1938-1945 (Grasset, 2003, 232 p., 17 €). Cet agréable reportage sur les pas de Bernanos au Brésil aurait gagné à être doté d’une iconographie, qui fait cruellement défaut, s’agissant d’un ouvrage dénué de toute utilité critique par ailleurs, et qui se lit surtout comme un exercice de sympathie. 

Bergson. Philippe Soulez, Frédéric Worms, Bergson. Biographie (PUF, 2002, 390 p., 15 €). L’ouvrage, paru chez Flammarion en 1997 et que les PUF republient aujourd’hui dans une nouvelle version, n’est pas une étude de la philosophie de Bergson mais une biographie. L’importance de l’œuvre dans l’histoire intellectuelle n’a pas à être soulignée. Il n’en va pas de même pour la vie du philosophe, son implication active dans un grand nombre d’événements importants, au-delà de la carrière académique du penseur, méritant d’être mieux connue. La destruction (demandée par lui) de ses papiers personnels après sa mort ne facilite cependant pas les choses et oblige ses biographes à s’en tenir à une perspective assez extérieure, encore que fortement empathique. Situation encore compliquée du fait que les deux auteurs n’ont pas collaboré mais se sont succédé dans l’entreprise, Frédéric Worms prenant le relais de Philippe Soulez après la mort prématurée de celui-ci, et sans l’avoir jamais rencontré. Tout ceci explique la complexité matérielle du livre, avec deux systèmes de notes, des annexes, des documents sur Philippe Soulez et une postface de l’épouse de ce dernier. Les littéraires y apprendront d’ailleurs peu de choses, Bergson n’ayant fait que côtoyer les écrivains sans aller bien loin dans leur fréquentation. Cela n’a pas empêché, on le sait, que sa pensée ait eu des répercussions, pas toujours faciles à mesurer, dans la littérature elle-même.

Bloy. Léon Bloy, L’Âme de Napoléon, préface de Laurent Joffrin (Gallimard, 2003, 133 p., 6 €). On s’attendait à voir Bloy reparaître au Mercure de France plutôt que dans la collection Tel de Gallimard (après tout, c’est la même maison), mais à l’heure de Monsieur N. sur les écrans, Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, préface une nouvelle édition de L’Âme de Napoléon, livre extraordinaire et peu connu. Car il n’y a bien que la préface (pas inintéressante, d’ailleurs) qui soit nouvelle dans cette édition, et même si, par deux fois, il est précisé que « les notes ont été revues pour la présente édition », force est de constater qu’elles sont identiques, presque mot pour mot, à celles de l’édition Bollery et Petit de 1966. Par miracle, les incertitudes de Bollery se transforment ici en certitudes. Pas très sérieux tout cela, M’sieur Joffrin.

Camus. Jacques Chabot, Albert Camus. « La Pensée de midi » (Édisud, 2002, 204 p., 16 €). Jacques Chabot donne à lire dans son ouvrage un Camus Socrate et un Camus christique ; leurs points communs ne sont pas seulement leur humanisme et l’injustice de leurs procès, mais aussi le Sud, le pourtour méditerranéen, qui joue un si grand rôle dans la vie et dans l’écriture camusiennes. Alors, le retour de l’homme ? Ecce Camus, qui écrit dans la préface de L’Envers et l’endroit (1954) : « Pour corriger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire, le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » À travers cette nouvelle théorie des climats, c’est l’importance de la biographie de l’écrivain qui est reconsidérée. Le mythe du soleil est ainsi un composant poétique essentiel de la pensée de Camus, avec, entre autres, la Méditerranée, Sisyphe et Don Juan : Jacques Chabot aborde en cinq chapitres ces mythes et leur fonction poétique. Il propose de lire Camus « à la romantique », comme on le ferait de Michelet ou de Hugo, « littérature et philosophie mêlées ». Ce suivi chronologique de l’élaboration de la pensée de Camus, au moment du « second romantisme » des années 1950-1960, est très convaincant, servi par une plume alerte et précise, et se double d’un parcours éclairant à travers les textes.

Chateaubriand. François-René de Chateaubriand, Écrits politiques (1814-1816), édition critique établie par Colin Smethurst (Droz, 2002, 588 p., s.p.m.). À une carrière de voyageur puis d’homme de lettres devait succéder, pour Chateaubriand, une carrière d’homme politique. Ce volume recueille les écrits par lesquels s’opère cette reconversion, sur la période courant de 1814, année de la première Restauration, à 1816, quand, déjà, Chateaubriand se fâche avec ceux de son camp. Les textes sont édités à partir des publications originales. Le cas échéant, les variantes des rééditions et des Œuvres complètes Ladvocat figurent en note. Napoléon, ou comment s’en débarrasser : c’est, en 1814, le pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, réquisitoire fameux contre l’« insulaire obscur » qui a tenu la France en esclavage de sa gloire, et plaidoyer pour la monarchie légitime. Celle-ci doit être constitutionnelle ou « selon la Charte », tel que le formule l’autre grand texte repris ici, dont le Post-scriptum, très critique envers la dissolution de la « Chambre introuvable » par ordonnance royale le 5 septembre 1816, entraîne la disgrâce. Entre-temps, l’écrivain avait offert aux Bourbons sa plume de journaliste inspiré, à Paris, puis de Gand, pendant les Cent-Jours, à travers divers essais et articles. Louis XVIII le remercie en le nommant ministre d’État le 9 juillet 1815, pair de France en août. Les huit allocutions de Chateaubriand à la Chambre des Pairs reprises dans le volume reflètent ses convictions constitutionnelles et disent son souci de restaurer le rôle social de l’Église, tout en sécularisant la politique. Avant même la publication de De la Monarchie selon la Charte, l’orateur défend ainsi les grands principes du gouvernement représentatif, héritage de la Révolution. Il plaide pour l’irresponsabilité royale et la responsabilité des ministres, la formation d’un gouvernement issu de la majorité parlementaire, le droit d’initiative et d’amendement des représentants, la liberté de presse et d’opinion. Libéralisme paradoxal, mis au service des Ultras de la Chambre qui renchérissent alors dans la réaction royaliste par la « Terreur blanche », mais Chateaubriand œuvre en faveur d’une évolution conforme à la nature constitutionnelle du régime. L’apparat critique de Colin Smethurst, professeur à l’Université de Glasgow, rappelle et commente quelques-uns de ces enjeux. Il faut aussi saluer le travail d’édition, très sérieux, et la cohérence de la sélection. Mais on aurait souhaité que, sous une forme ou sous une autre, les textes soient référencés plus clairement par rapport à la biographie de Chateaubriand et à l’actualité chaotique de cette période historique de transition. Les travaux et les publications de Jean-Paul Clément, cités en bibliographie, compléteront utilement cette nouvelle contribution à l’étude du « Chateaubriand politique ». 

Clichés. Hervé Laroche, Dictionnaire des clichés littéraires (Arléa, 2003, 189 p., 7 €). Après Flaubert qui n’a donné qu’une esquisse, plusieurs essais ont paru et disparu sans laisser de trace. Gageons qu’un sort meilleur attend celui-ci. Sans faire déjà les deux mille pages sans lesquelles un dictionnaire disparaît trop facilement dans la rayonnante touffeur des tomes, il rendra service à quiconque redoute les plaisirs « sans mélange » que procure, par exemple, dans un nid – « toujours douillet (à l’exception du nid de serpent ») – une femme « demi-nue » (« demi-nue : beaucoup plus audacieux que nueElle fit irruption dans le salon, demi-nue, échevelée, hagarde ; on ne précise jamais quelle moitié ») lorsque, toutefois, elle n’est point dénuée de tout charme (« dénué : beaucoup plus chic que sans »). Hervé Laroche propose au lecteur un voyage en littérature où son double, décrit par un lettré, est orné des attraits d’une rhétorique opportune, arpentant en fredonnant (chanter est trop commun) un chemin semé d’embûches (quand le goudron fait défaut). Où va-t-il d’un si bon pas ? L’article fascination nous l’apprend : « Marie-Martine exerçait sur lui une étrange fascination. Mieux qu’étrange : troubleCédant à une trouble fascination il s’approcha de la fente et y colla un œil. » Ne déflorons pas davantage cette aventure alphabétique. Il y a de quoi sourire à toutes les pages.

Dada. Clément Pansaers, Bar-Nicanor : avec un portrait de Crotte de bique et de Couillandouille par eux-mêmes Le Pan-Pan au Cul du Nu Nègre (Devillez, 2002, 52 p. et 42 p., 18 € chaque volume). Procurées par l’éditeur bruxellois Didier Devillez, ces deux rééditions de très rares plaquettes de Pansaers sont une réussite : de beaux fac-similés, précédés chacun d’une substantielle préface de Benjamin Hennot. Voilà de quoi remettre à l’honneur la figure si originale de Clément Pansaers, et surtout le faire lire. Peut-on, comme on l’a souvent fait, enfermer cet écrivain dans les cadres stricts de Dada ? Son cas est bien embarrassant, ou trop clair, comme on voudra : ami de Joyce, de Larbaud et de Carl Einstein, très influencé par le taoïsme, Pansaers est bien autre chose qu’un Dada marginal. Mort à 37 ans, en 1922, il prit soin de rester toujours un peu à l’écart, et sans doute n’eût-il pas grossi les rangs du Surréalisme, ayant dénoncé très tôt, comme il le fit, l’autoritarisme d’un André Breton. « Vivre est une maladie imaginaire », proclamait-il au début de son Pan-Pan au Cul du Nu Nègre (1920). Ce texte était déjà très remarquable par son écriture délibérément brisée charriant des aphorismes. Qu’on y distingue, comme certains, des bouffées d’anticolonialisme, ou bien, comme le préfacier, « un fantasme sodomite à caractère racial », il n’en reste pas moins que la fantaisie de l’auteur va sans doute beaucoup plus loin que toutes les interprétations tendant à la rattacher à Dada. Elle se situerait plutôt du côté de certains « exercices » lyriques de Cravan, autre compagnon incontrôlé des débuts du mouvement. En effet, dans son déchaînement primitiviste, l’écriture polyphonique de Pansaers échappe aux classifications trop précises et trop rationnelles. Sa personnalité éclatée, bondissante, s’exprime de préférence dans des sarcasmes, des collages de mots et de petites chansons. Au reste, une nette évolution se fait sentir dans le second recueil, Bar Nicanor (1921). Ici, plus de ponctuation ni de solution de continuité dans la coulée des phrases mises bout à bout, agrémentées de fantaisies typographiques. Tout le décor de la modernité de l’immédiate après-guerre (jazz, danses, clowns, bars, publicité, sexe, cosmopolitisme) semble en proie à un véritable tournis, celui de l’alcool et de la saoulographie, « philosophie pan-zéroïque ». « Sucer toute la Californie à la paille… » : est-il sacrilège de dire que, échappant aux poncifs de l’écriture Dada, ces textes de Pansaers prennent figure d’œuvre-limite ? Ils n’en sont que plus fascinants dans leur liberté solitaire et insolente.

Debord. Guy Debord, Correspondance. 3. Janvier 1965-décembre 1968 (Fayard, 2003, 299 p., 23 €). Jamais si vive qu’au combat, l’amitié entre jeunes gens a un sel qui en fait l’un des secrets des guerres et des luttes. On a ici la réaction toute chaude de l’auteur de La Société du spectacle au Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem, ce télégramme du 4 mars 65 : « MOITIE DEJA LUE MAGNIFIQUE – STOP – CE QU’IL NOUS FALLAIT – STOP – ECRIRAI DEMAIN ET VIENDRAI ASSUREMENT – STOP – AMITIES Guy. » Suit, le 8, une lettre qu’entonne ce mot : « Un peu tardivement les éloges vont pleuvoir. » Bientôt pleuvront les pavés. Intéressantes sont les lettres où l’on voit s’esquisser la forme de La Société du spectacle. Allant jusqu’à l’après-mai 68 qui révéla les Situationnistes au fil des slogans, lesquels, non loin d’aphorismes ducassiens, poétisèrent un moment les murs de Paris, ce troisième volume aurait toute la saveur des coulisses mentales de l’Histoire si, sur cette période justement, la rareté des lettres ne décevait (on sait la difficulté de cette sorte de réunion, c’est un premier essai). On trouve un peu de tout dans cette correspondance, jusqu’à des recettes de cuisine (recommandons la « Sorbonne flambée », meringue au chocolat garnie de cerises et flambée à la vodka verte). Le recueil se ferme sur trois lettres plutôt sèches à son négligent éditeur Buchet (la deuxième assortie de roboratives menaces dans la regrettable hypothèse où un jury, par exemple celui du prix Sainte-Beuve, aurait l’audace de le couronner). Document sobrement mais plaisam­ment présenté, bien sûr indispensable à quiconque ne fuit pas les noces de la poésie et de l’incendie. 

Decour. Pierre Favre, Jacques Decour. L’oublié des lettres françaises 1910-1942 (Farrago/Léo Scheer, 2002, 379 p., 26 €). Le nom de Jacques Decour (pseudonyme de Daniel Decourdemanche) est resté gravé dans les esprits parce qu’il est mort, le 30 mai 1942, fusillé par les Nazis sur le Mont-Valérien. Pourtant, on ignorait jusque là l’œuvre de ce professeur, romancier et directeur de revues qui avait fondé, quelques mois avant de disparaître, Les Lettres françaises avec Jean Paulhan. Germaniste, il publia deux romans et un récit de voyage en Allemagne, et collabora à la Nouvelle Revue française. Il a également fondé et dirigé les revues L’Université libreLa Pensée libre, après avoir dirigé Commune.

Derème. Daniel Aranjo, Tristan Derème (1889-1941), Le télescope et le danseur (Atlantica, 2002, 286 p., 20 €). Le livre était annoncé depuis longtemps. L’auteur date lui-même son texte de « 1983-1989, 2000 ». On attendait une somme qui fît le point sur la biographie du poète, sur ce qui a été publié sur lui, qu’il relance l’intérêt pour Derème – lequel a faibli depuis la mort de l’écrivain – et qu’il creuse les premiers chemins de recherche. C’est une déception. La préface sonne la première alerte : les trois pages de Pierre-Olivier Walzer (qui justifient notamment, par une citation de Derème lui-même, le sous-titre du livre : T comme télescope et D comme danseur / Derème aux pieds légers a rejoint les étoiles) sont parues… dans la revue Pyrénées il y a quinze ans (n° 157, 1989). La section La vie s’ouvre par un résumé biographique de presque une page : c’est, en un seul paragraphe, la chronologie que Daniel Aranjo avait donnée dans la même livraison de Pyrénées sous le titre « Biographie pratique de Tristan Derème » – les italiques sont nôtres. On n’en apprendra pas beaucoup plus tout au long des 260 pages qui restent. Le premier chapitre commence ainsi : « Pourquoi ce nom : Derème ? » C’est en effet la question que se posent ceux qui se sont intéressés à l’auteur de La Verdure dorée, mais à laquelle nul n’a pu répondre. Ici, à la fin d’un chapitre de quinze pages, la réponse ne vient pas non plus ; elle est même relancée au chapitre suivant, « Identité à facettes… » (dix pages) et encore au suivant, « …à facette et variations » (quatorze pages). Que fait l’auteur ? Il brode, il lance, au début de chaque chapitre, une question qui laisse augurer l’étude d’un thème : « Mais, au fait, quelle fut la vie de ce funambule franco-lunaire […] ? », « Mais […] revenons à l’enfance de Philippe Huc », « Comment Tristan découvrit-il la poésie ? » Croit-on que les réponses sont dans les pages qui suivent ? Chaque fois, l’auteur montre de la bonne volonté pendant quelques lignes, puis il gambade, va, vient, repart, se disperse, multiplie les citations, qui le convainquent manifestement (« On comprend mieux maintenant pourquoi le mobile et l’aérien Derème n’éprouva guère le besoin de bouger » – alors que rien n’a été expliqué… et que la question ne méritait peut-être pas d’être posée). Si l’on retirait les citations de Derème, l’ouvrage perdrait les trois quarts de son volume ; si l’on retirait les autres, il ne resterait que la matière d’un ou deux articles – que nous aurions déjà lus, et qui ne nous auraient pas appris grand-chose. Triste an pour Tristan.

Dix-septième (arr.). Jean Rimeize, Poètes et écrivains du XVIIarrondissement de Paris (Presses de Valmy, 2002, 284 p., 20 €). « Je suis un pâle enfant du vieux Paris et j’ai / Le regret des rêveurs qui n’ont pas voyagé » : le livre est pour ceux qui se reconnaîtront dans ces vers, assez tragiques au fond, de Coppée. Les compagnons de marche à travers ces rues du Dix-septième ont pour nom Dumas fils, Léon Dierx, Léon Frapié (l’auteur de La Maternelle), Tristan Bernard, Edmond About, Catulle Mendès, Louÿs, Mallarmé, Verlaine, Vincent Muselli, Victorien Sardou et une bonne vingtaine d’autres. Le ton du livre est celui du guide qui débite son boniment devant les touristes : pittoresque, coloré, accrocheur et pas toujours exact. 

Duras. Catherine Bouthors-Paillart, Duras la métisse. Métissage fantasmatique et linguistique dans l’œuvre de Marguerite Duras (Droz, 2002, 246 p., s.p.m.). L’œuvre et la vie de Marguerite Duras sont hantées par un questionnement identitaire que Catherine Bouthors-Paillart analyse sous le triple auspice de la déliaison, de l’inceste et du métissage, qui a pour fonction de faire barrage aux deux premiers périls. Le métissage est en effet l’objet d’une tension centrale entre conjonction et disjonction – entre le désir d’un « devenir-métis » entendu comme opération positive de transgression et quête indéfinie de la traversée des frontières, et l’aporie d’un « métissage », d’un « ratage du tissu identitaire » souvent vécu sur le mode de la culpabilité ou de l’ellipse. L’ouvrage est constitué de deux parties. La première, axée sur la biographie ainsi que sur certains doubles et motifs fantasmatiques récurrents dans l’œuvre de Duras, met l’accent sur le problème de la filiation, de la fratrie et de l’apesanteur sociologique. Le rapport au père (mort prématurément d’une maladie « indigène ») est élidé, mais non aboli : l’écrivain refuse le patronyme de Donnadieu, mais se reconnaît dans le nom de « Duras », localité du Lot-et-Garonne où son père avait acheté une maison. Quant à la relation avec la mère, elle s’avère écartelée entre un désir d’amour mortifère et un refus qui renvoie le maternel dans l’abjection (la mère est une Blanche, une étrangère, qui préfère ses fils, surtout l’aîné, à sa fille). Enfin, le rapport incestueux au petit frère apparaît conjointement comme un rempart (contre le « monstre dévastateur » maternel) et un danger (puisque toute altérité s’y avère impossible). Certains thèmes relatifs à la problématique identitaire sont approfondis, comme les rapports entre prostitution et don de soi, le désir et l’effroi de la lèpre, les motifs-frontières de la forêt, du fleuve ou de l’embouchure ; sont aussi analysés la hantise du décalage sociologique d’une enfant élevée parmi les Annamites, mais appartenant malgré elle à la classe des colons qui a trahi sa mère et qui abandonnera sa langue natale, la fantasmatique de l’identité juive et du trou néantisant, la fascination pour la maigreur charnelle et textuelle. La seconde partie s’attache à reconnaître les traces du métissage dans le style de Duras. La critique examine comment la langue de Duras est « travaillée, perturbée, parasitée par les soubresauts d’un idiome clandestin, celui de son enfance », que ce soit au niveau des structures, des rythmes ou des accents. Précisant qu’il ne faut pas confondre la langue durassienne avec une créolisation linguistique, l’auteur analyse très précisément les procédés d’effraction du vietnamien dans le style musical de Duras, mettant en relief l’importance du mot en tant que tel, le rejet de la syntaxe au profit de la parataxe, le rôle majeur du blanc, des redoublements lexicaux et des juxtapositions d’antonymes. Amphibologie, emploi d’un présent atemporel, hétérogénéité des instances narratives évoquent en définitive un moi kaléidoscopique, décentré, exilé. Si le lecteur ne peut qu’être séduit par la finesse d’analyse de Catherine Bouthors-Paillart, il n’en a pas moins parfois la sensation d’un certain ressassement : des redites trop nombreuses, des textes cités et re-cités, des termes-clefs, comme celui de métissage, perdant leur prégnance à force d’usage, des notes trop abondantes nuisent à la continuité et au plaisir de la lecture. Critique de détail cependant, car l’ouvrage dans son ensemble est nuancé, et la seconde partie, axée sur le décryptage d’une écriture en genèse – d’une « écriture courante » – particulièrement novatrice. 

Éluard. Louis Parrot, Jean Marcenac, Paul Éluard (Seghers, 2002, 219 p., 15 €). Ce premier numéro de la collection Poètes d’aujourd’hui, réédité, frappe tout d’abord par sa composition disparate : l’essentiel du texte de Louis Parrot date de janvier 1944 ; il est précédé d’une petite préface de mars 1945 qui explicite le rôle d’Éluard dans la Résistance, et suivi d’une postface d’août 1948 qui revient sur la mort de Nusch Éluard et son impact sur la poésie éluardienne. La présente édition est complétée d’une postface par Jean-Marie Gleize, qui s’interroge sur l’influence actuelle d’une poésie « ininterrompue », c’est-à-dire marquée par son unicité, sa continuité, et essentiellement « immédiate ». Dans les cent premières pages du livre, le lecteur suit donc de façon quelque peu chaotique le parcours chronologique des œuvres d’Éluard qui lui est proposé, des premières plaquettes de 1917 aux lignes deL’Éternelle Revue de 1944, et finalement aux poèmes du Temps déborde et de Corps mémorable (une chronologie précise située à la fin de l’ouvrage permet tout de même de se repérer). Ce parcours donne globalement l’impression d’une louange un peu trop générale – les commentaires poétiques y sont flous, mais n’est-ce pas un défaut inhérent à ce type d’écrit critique ? – à la gloire de la poésie morale et engagée du poète qui fut l’ami de Louis Parrot. Si ce livre n’est pas une étude poétique précise, il n’est pas non plus une biographie satisfaisante : tout d’abord parce qu’il prend fin en 1948 et qu’il manque de fait au lecteur les quatre dernières années de la vie et de l’œuvre d’Éluard ; ensuite parce que la délicate discrétion de Louis Parrot – concernant la vie amoureuse du poète notamment – le conduit parfois à des formulations assez mystérieuses. Ces silences sont compensés par la présence de photographies ou de dessins qui éclairent cette étude : l’iconographie est intéressante, voire émouvante. L’essai de Louis Parrot a cette autre qualité qu’il communique l’envie de retrouver les textes d’Éluard : les relire à la fin du recueil dans un choix de textes avisé, voire se replonger dans des écrits comme « Nuits partagées », feuilleter les dessins et les poèmes en miroir des Mains libres, ou revenir aux poèmes du Temps déborde. 

Espace surréaliste. Cyril Bagros, L’Espace surréaliste. Promenade en zone interdite (Librissimo, 2003, 275 p., s.p.m.). Étude savante, très savante que celle-ci. Philippe Hamon, qui la préface élogieusement, félicite l’auteur pour avoir eu l’audace d’affronter « le problème de l’espace représenté en fiction ». Il faudra également quelque courage au lecteur pour le suivre dans ses subtiles analyses de différents types d’espace rencontrés dans la pratique surréaliste : anthropocentrique, narratif, rhétorique et esthétique. Il montre, en étudiant de très près certains textes, de Breton à Gracq, qu’une forte logique est à l’œuvre dans tous les cas. Cela dit, malgré la caution poéticienne de Philippe Hamon, il nous a semblé que Cyril Bogros se livre en réalité à des explorations qui doivent tout autant à la thématique et à G. Durand qu’au souci taxinomique. L’intéressant « index des notions » fourni à la fin de l’ouvrage renforce ce sentiment en autorisant des parcours de ce qui ressemble à des complexes assez bachelardiens – ainsi figurent à la suite « Désert, eau, éclair, escalier, étoile, excréments, fenêtre, feu, flamme, forêt », etc. 

Excentriques. Michel Braudeau, Six excentriques (Gallimard, 97 p., 11 €). À peine retouchés, ces six portraits d’excentriques (Pierre Loti, Raymond Roussel, Salvador Dali, Rosa Bonheur, Sarah Winchester et Bobby Fischer) avaient paru dans Le Monde au milieu de l’été 2002. Ils sont aujourd’hui repris en volume, précédés d’une préface et suivis d’une « Bibliographie sommaire ». Ce sont les deux écrivains qui ouvrent le volume : Loti et Roussel. Rondement menées, d’un style alerte, ces courtes biographies rapportant des faits et gestes des plus curieux sont également une réflexion sur la vie de l’excentrique et sur son œuvre. La plupart des lecteurs d’Histoires Littéraires n’apprendront rien de nouveau sur Loti et Roussel, mais auront profit à lire les portraits de Sarah Winchester et de Bobby Fischer, tant la vie de ces deux-là a basculé plus vers la folie que vers l’excentricité. À signaler également, l’extraordinaire citation de Havelock Ellis qui ouvre le volume. Allez-y voir vous-même. 

ExotismeCrise fin-de-siècle et tentation de l’exotisme, textes réunis par Jean-Marc Moura et Guy Ducrey (Université Lille-3 Charles de Gaulle, CeGes, 2002, 242 p., 18,50 €). L’exotisme comme essai de sortie d’une crise largement fantasmée : tentation ou solution ? Si elle n’est pas totalement neuve (Jean-Marc Moura n’y est pas pour rien), la question est bien posée, et ce recueil a le mérite d’apporter des éléments au débat, du point de vue des champs disciplinaires comme du point de vue méthodologique. Les arts de la scène et la musique ne sont pas ici réduits au rôle de condiment qui leur est habituellement dévolu, et la section qui leur est consacrée semble écraser la section romanesque, plus convenue ou moins pertinente : on s’y interroge notamment sur les danses « cambodgiennes » de Cléo de Mérode, sur l’importance de l’exotisme de Sardou, qui contribuèrent au renouvellement de l’art de Sarah Bernhardt, sur l’usage que fait Debussy de la musique orientale pour sortir de la crise du système tonal. C’est bien d’Orient qu’il s’agit surtout, en fait d’exotisme (terme curieusement jamais vraiment défini ici, ce qui est parfois ennuyeux, car on risque d’y assimiler toute influence étrangère), en littérature comme ailleurs : la Chine, avec l’inévitable Mirbeau (rien de neuf au jardin des supplices), la Malaisie de Paul Adam, et Java d’où vient cette langue qu’utilise René Ghil dans sa recherche d’un renouvellement des formes poétiques, par la musicalité du mot étranger. Enfin, on s’intéresse dans la dernière section fourre-tout (tentation et refus de l’exotisme, vraiment ?) à l’exotisme des étrangers, au refus de l’exotisme dans l’Espagne du XIX-XXe siècle, aux tentations exotiques des Symbolistes russes. Malgré quelques scories et quelques dérapages mal contrôlés, un recueil stimulant dans son éclectisme. 

Famille FlaubertFlaubert-Le Poittevin-Maupassant, une affaire de famille littéraire, actes du Colloque international de Fécamp, réunis et présentés par Yvan Leclerc (Publications de l’Université de Rouen, 2002, 266 p., 20 €). Fruit d’un colloque qui s’est tenu en octobre 2000, ce volume s’inscrit dans la suite d’un autre colloque, Maupassant et l’écriture (1993), qui avait ouvert la voie à de nouvelles et fécondes réflexions sur Maupassant. Aussi le choix des organisateurs s’est-il porté sur une question de généalogie littéraire : du coup, Maupassant, ici retenu comme objet d’enquête, vient logiquement (et chronologiquement) dans le titre de cet ouvrage en troisième position, position de l’héritier en somme, à qui incombe le devoir de faire fructifier le bien reçu. Si, de fait, un lien de parenté unit Maupassant à Alfred Le Poittevin, son oncle, il n’en va pas ainsi de Flaubert qui, cependant, entretint avec Le Poittevin un lien d’amitié intime, et avec Maupassant, comme on sait, des relations de maître à disciple, comme le rappelle Yvan Leclerc dans sa « Présentation » des relations père/fils, si bien que se noue, dans l’ordre symbolique et imaginaire, « un vrai lien de famille entre l’épileptique et le fou, la maladie prouvant la filiation biologique par l’hérédité ». On en reste, évidemment, au niveau des analogies, des associations métaphoriques. Mais il est néanmoins pertinent de considérer, fût-ce à titre d’hypothèse de travail, que le plan des unions et des filiations imaginaires a tout aussi d’importance, et, dans le domaine de la création littéraire, d’influence que celui des liens du sang. D’ailleurs, par des lapsus répétés, insistants, la critique du temps n’a pas manqué de rattacher Maupassant à la famille biologique de Flaubert. Et Alfred Le Poittevin lui-même se voit promu au rang de « cousin de Flaubert ». Erreurs, certes, mais erreurs témoignant d’une continuité, d’une consanguinité poétique unissant ces trois auteurs : entre eux circulent textes, lectures, conversations, courants d’influences et de sensibilités, en somme, tout ce sur quoi peut légitimement se pencher la critique universitaire afin de circonscrire de nouveaux terrains d’enquête. Telle est bien l’ambition de ce recueil d’actes : éclairer et dénouer, autant que possible, les motifs de cet « échange intime ». Les études rassemblées ici, si elles approchent, pour certaines d’entre elles, les questions de famille réelle ou d’amitié authentique, se consacrent cependant pour la plupart à l’examen des rapports de Maupassant et de Flaubert, laissant un peu en marge Alfred Le Poittevin dont on voit bien que sa figure – pour décisive qu’elle fut dans l’initiation de Flaubert à la littérature – peine à s’inscrire durablement dans le tableau trinitaire. La réflexion s’oriente ainsi dans le sens d’un traitement comparé des choix esthétiques, des déterminations rhéto-poétiques, des thématiques, que Maupassant partage avec son maître et initiateur. De sorte que cette problématique généalogique finit par dériver et par s’éloigner de ce qui eût pu encore être son centre : le tissage des figures ou des schèmes symboliques qui, dans ces écritures, dessine secrètement la filiation – don ou legs – des encres et des fictions. Les articles stimulants de Jacques Bienvenu (« La lettre volée »), de Florence Emptaz (« Flaubert et Maupassant : les enfants indésirables ») et de Catherine Botterel (« La parade nuptiale : mimesis et paradoxe(s) dans Madame Bovary et Bel-Ami »), gardent le cap par bonheur, en maintenant l’intérêt de la lecture – et de la découverte. 

Flaubert. Ildiko Lorinszky, L’Orient de Flaubert : des écrits de jeunesse à Salammbô : la construction d’un imaginaire mythique, préface de Pierre Brunel (L’Harmattan, 2003, 346 p., 28 €). Salammbô pâtit à nos yeux de lecteurs exigeants de sa réputation de roman historique, de lourde machine littéraire qui associe aux règles de la reconstitution documentaire les artifices d’un style qui affiche son ambition de résumer à lui seul l’absolu d’une vision, et, pour finir, la décision ultime d’une vérité. Dans la production flaubertienne, ce roman semble jouir – de par ses options esthétiques spécifiques – d’une place singulière, presque exclusive, qui le tient à distance des oeuvres dominantes, Madame Bovary ou L’Éducation sentimentale. C’est précisément de cette spécificité que l’ouvrage d’Ildikó Lorinszky voudrait rendre compte, en se proposant de mener une enquête archéologique sur le terrain de l’imaginaire mythique. Approche en profondeur des figures et des structures d’une mythologie personnelle dans son rapport aux mythes, qui repose sur le présupposé suivant : Salammbô serait le lieu privilégié où se concentrent et se déploient, selon un rythme poético-narratif inédit, les grands informants mythiques de Flaubert écrivain – une écriture en formation et en actualisation, aux prises avec cet objet à la fois imposant et fuyant, l’Orient. Résolument démonstratif et progressif dans sa démarche analytique, l’essai d’Ildikó Lorinszky s’attache à suivre les étapes d’une genèse qui, des premiers écrits à l’œuvre de 1862, du projet du Conte oriental, si finement analysé par Jean Bruneau, au récit de la « guerre inexpiable », reflète la permanence et les déplacements successifs d’un rêve si cher à Flaubert. Rêve dont les motifs doivent certes beaucoup aux propositions idéalistes du Romantisme, en littérature comme en peinture, tournées vers l’aperception d’un ailleurs mythique, garantie d’un sens originel et d’une prévalence primitive du religieux. Mais cette obsession se nourrit aussi des thèses avancées par Creuzer et des leçons de la mythologie comparée. Flaubert ne se contente pas de réorchestrer des données déjà parfaitement lisibles et pour certaines stéréotypées, il s’emploie à plier mythes et vision mythique de l’Orient – prenant ainsi le contrepied des goûts et des attentes du moment – aux schémas d’un imaginaire individuel qui, choisissant par nécessité le document et l’horizon historique comme prétexte, affecte à toute entreprise humaine engagée dans la voie du bonheur et, en règle générale, des vertus positives, un coefficient nul. L’auteur relève ce point, en commentant notamment les notes que Flaubert rapporte de son voyage en Orient. On pourrait aussi solliciter le carnet du second voyage du printemps 1858. Le goût marqué pour le fugitif, l’inachevé, mais aussi pour la décrépitude, la maladie, la mort, l’emporte sur l’évocation des fastes orientaux : le réel s’infiltre dans les mailles relâchées du mythe. Ildikó Lorinszky montre comment Salammbô articule aux figures mythiques empruntées à la religion carthaginoise les schèmes flaubertiens de la répétition, du vide, de l’absence de sens, du néant de toutes choses. Mais elle n’insiste pas assez sur ce fait que l’écriture exhibe là sa propre scène et la tentation du rien qui la hante, en sorte que le roman peut se lire comme une mythologie de l’écriture selon Flaubert, pour laquelle, tout bien pesé, les fictions du mythe ne sont que des faux-fuyants, des images inopérantes que le discours romanesque, moderne, s’ingénie à déconstruire. En quoi l’ironie flaubertienne continue aussi dans ce roman son travail de mise à distance et de neutralisation – chose qui échappe à l’auteur de cet essai. L’ouvrage d’Ildikó Lorinszky n’ouvre pas vraiment de nouvelles perspectives interprétatives ; il réordonne, autour de cette question du mythe, des grilles d’intelligibilité, des hypothèses et des thèses, mises au point par les travaux respectifs de Jean Bruneau, de Bernard Masson, de Lucette Czyba, de Gisèle Séginger, de Daniel Fauvel et Yvan Leclerc, auxquels ce livre doit beaucoup, pour ne pas dire tout. 

GaryRomain Gary ou la pluralité des mondes, sous la direction de Mireille Sacotte, Actes du premier Colloque international consacré à Romain Gary, 26 et 27 mai 2000, Université de Paris III-Sorbonne-Nouvelle et Association « Les Mille Gary » (PUF, 2002, 185 p., 17 €). Quoique prise par la force des choses dans une problématique de réhabilitation – puisqu’un auteur à succès n’est pas un auteur à valeur –, l’étude de Romain Gary s’impose, ne serait-ce que pour mettre en lumière ce « phénomène aberrant d’histoire littéraire » que fut l’invention par la critique de deux auteurs en un, et pour revenir sur certaines topiques littéraires de « l’autre » XXe siècle : héroïsme, romanesque, masculinité. C’est ce principe de pluralité qui gouverne le volume, chaque auteur développant librement la métaphore géographique : les deux faces inconciliables de l’Europe pour Paul Audi, la cartographie de l’homme pour Jean-François Pépin, celle de la bibliothèque imaginaire de Gary pour Firyel Abdeljaouad, le travail sur les lieux communs nationaux, sur la distance de la parole au téléphone pour Denis Labouret, l’errance, le voyage, et l’invention géographique pour Jean-François Hangouët. La géographie du sujet se dessine souvent, à travers la question de pseudonyme et de la masculinité (notamment Jacques Lecarme), ou dans une application du roman à la psychanalyse : Pierre Bayard montre que la littérature ici invente un « roman parental » qui n’était pas dans Freud, et innove en techniques de savoir de l’intime. Tzvetan Todorov propose une topographie de la mémoire, où un Gary humaniste croise le silence de toute une partie de la littérature de son époque : aucune exploitation dans son œuvre, ni héroïque ni victimaire, de la période de la guerre, mais un déplacement vers la question des vertus. Diffus dans ses outils, enthousiaste par méthode, ce volume ouvre un dossier. 

Genet. Jérôme Neutres, Genet sur les routes du Sud (Fayard, 2002, 351 p., 20 €). Que les choses soient claires : l’auteur de ces lignes n’est nullement spécialiste de Jean Genet, c’est donc d’un avis de lecteur amateur dans tous les sens du terme qu’il s’agira ici. Nous laissons d’autant plus aux professionnels le soin de relever les éventuelles erreurs factuelles figurant dans cet ouvrage qu’il nous semble que ses qualités sont ailleurs, dans une réflexion sur le sens de l’engagement de Genet dans un certain nombre de causes, en particulier auprès des Palestiniens. Réflexion délicate, car le texte central, et posthume, Le Captif amoureux, a souvent désarçonné les critiques, la presse n’hésitant pas à transformer le tropisme « sudiste » de Genet en coquetterie de touriste sexuel – passons. Il a pu être délicat, en effet, de faire comprendre que, pour Genet, le désir est politique, au sens où la sexualité est un premier champ de révolte. Du refus d’être français au désir d’écrire du sud contre son pays natal, au statut étrange d’écrivain moins engagé que compromis, Jérôme Neutres dévoile les contorsions idéologico-affectives de Genet, sans complaisance mais avec une grande sûreté dans l’analyse. Tout au plus lui reprochera-t-on d’enfoncer longtemps le même clou sous des angles différents, d’où un certain effet de surplace. Mais cet ouvrage fut une thèse, estimons-nous heureux qu’il se lise avec plaisir et ne tenons pas trop rigueur à l’auteur de n’avoir pas eu le courage de trancher suffisamment dans le vif pour rendre son texte plus concis et plus dynamique. 

Gide (I). Martine Sagaert, André Gide (ADPF-Publications, 2002, non paginé, 15 €). Une assez jolie réalisation éditoriale : ce catalogue se présente sous la forme d’un port-folio de trente fiches, organisé en dix brèves stations, associant en recto-verso, sur une série de cartons volants, les analyses et les représentations iconographiques de l’univers esthétique, amical, familial ou imaginaire de Gide. Pas de documents rares, mais une belle reconstitution visuelle, depuis Goya jusqu’au Congo, de l’univers de l’auteur de Paludes. La mise en page des textes est parfois inélégante, mais le parti pris moderniste de Martine Sagaert rend un bel hommage à ce « contemporain capital » qui n’entendait « gagner [s]on procès qu’en appel ». La bibliographie et les références convoquées avec une belle liberté rapatrient elle aussi Gide dans notre présent. Une affiche en prime. 

Gide (II)Gide et la tentation de la modernitéactes du colloque international de Mulhouse (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2002, 512 p., 19,50 €). Il y avait ces temps-ci, parmi les ouvrages reçus à Histoires littéraires, pas moins de trois titres composés autour de « la tentation de… », en passe de remplacer le démodé « l’invention de… » réservé aux fourre-tout à orientation historique. Passons sur ce que ce titre révèle de tics et d’approximations, passons sur le côté fourre-tout qui est le lot de tous les colloques, passons encore sur les articles qui ne font guère progresser la question puisqu’ils se contentent d’accommoder à la mode de leur sujet de prédilection le malheureux Gide. Écartons encore, pour paradoxal que cela paraisse, une introduction squelettique et une conclusion oiseuse (le moderne se démode-t-il, peut-on être vieux et moderne, le post-moderne est un moderne qui prend de l’avance – tirons l’échelle). Que reste-t-il ? Heureusement, un nombre plutôt réconfortant d’articles de bonne tenue, qu’ils essayent ou non d’accrocher au passage leurs wagons à la locomotive modernité. On lira notamment, mais la liste n’est pas exhaustive, les études portant sur les relations littéraires déterminantes (notamment Proust et Balzac) ou significatives (Tzara et Breton), ou encore celles isolant un objet narratif spécifique, que ce soit une figure (l’ironie mise en relation avec le classicisme pour une paradoxale modernité, mais aussi la prosopopée comme figure de l’échec), une forme (le fragment), une technique : la mise en abyme fait ainsi l’objet d’une lecture intéressante de Dällenbach qui revient aux sources héraldiques de l’expression pour en écarter le principe de réduplication. Un bon cru en somme, sous une étiquette galvaudée. 

Gourmont. Anne Boyer, Remy de Gourmont : l’écriture et ses masques (Champion, 2002, 416 p., 62 €). Figure décisive de la critique de la fin du XIXe siècle, Remy de Gourmont est aujourd’hui cette silhouette fuyante à l’horizon de nos références et, pour le dire tout simplement, le parent pauvre des études universitaires françaises. Il est fort probable que le jugement extrêmement négatif de Gide, comme d’ailleurs l’anathème gratuitement lancé par les Surréalistes, n’aient pas été étrangers à cette assignation de Gourmont et de son œuvre dans les basses sphères de l’oubli. Mais peut-on s’en tenir aux appréciations des écrivains sur leurs pairs ? Certes non. Et il y a eu, pour corriger les erreurs et rétablir la balance, les travaux de Karl D. Uitti, de Charles Dantzig ; en 1996, un grand colloque international qui s’est tenu à Padoue ; en 2002, un colloque à Cerisy – preuve que cet écrivain qui, de son temps, fut admiré et célébré connaît, après une longue période de silence et d’absence, un regain d’intérêt : il semble bénéficier à son tour de cette inlassable curiosité qui faisait son talent de lecteur insatiable et une bonne part de son génie de chroniqueur de la vie littéraire, toujours à l’affût de la nouveauté, de l’originalité, de l’inédit. Le livre d’Anne Boyer s’inscrit dans cet élan de faveur nouvelle ; s’il s’attache à resituer rigoureusement Gourmont dans son époque et dans son oeuvre, il ne verse jamais dans les travers de la réhabilitation. Le propos est ailleurs : il vise d’abord à cerner au plus proche, selon une méthode raisonnée qui utilise avec discernement documents, textes et témoignages, un écrivain aux nombreux visages, dont l’œuvre se caractérise par une diversité de formes déroutante. Mais le projet profond de cette thèse (car tout indique qu’il s’agit bien d’une thèse de doctorat) est de dégager les lignes de force d’une poétique de la critique, l’idée directrice de ce travail étant que la critique gourmontienne est fondamentalement créatrice. Ce à quoi on ne peut qu’applaudir. Le lecteur se réjouit de suivre Anne Boyer dans ce parcours pertinent et efficace qui propose de nouvelles conditions de lisibilité de l’œuvre de Gourmont : quatre parties, solidement articulées, qui envisagent successivement le statut de l’auteur comme un fantôme (typique de l’imaginaire fin-de-siècle, qui tend à virtualiser, voire à subtiliser, les conditions objectives de l’écriture et les produits de l’art, en des simulacres garants d’une vision intériorisée de l’écrivain, demeurée idéale), le problème de l’ironie ensuite, conçu à la fois comme une méthode critique et une grille d’intelligibilité des œuvres, la légende et le mythe en troisième lieu, définis comme des formes d’écriture, enfin la poétique du discours critique, qui reflète notamment les préoccupations de Gourmont en matière de langue et de style. Démarche progressive qui s’enfonce au cœur même de la critique comme un langage – et comme une force déstabilisante, qui fait vaciller le sens commun tout en rendant inopérantes les phraséologies admises. Et c’est sans doute sous cet angle que se manifeste toute l’originalité déconcertante de Gourmont critique : dans sa capacité à déplacer sans cesse les perspectives de lecture, les entrées du sens, les enjeux de la littérature. Se démarquant d’un Sainte-Beuve, qu’il considère cependant comme un modèle, Gourmont refuse « le dogmatisme, l’esprit de système, la volonté moralisatrice ». Par là, il entre en dissidence par rapport aux positions d’un Brunetière ou d’un Faguet ; il s’emploie à réintroduire l’individu et ses vertus anomales dans l’ordre fluctuant des valeurs et des jugements. En quoi la critique, activité profondément « dissociatrice », brise les lieux communs et instaure une nouvelle échelle de grandeurs, à l’aune de laquelle toutes les formes du discours critique sont possibles, dès lors qu’elles s’attachent à comprendre et à faire comprendre, en se gardant des appréciations a priori qui toujours substituent à la féconde « dissociation des idées » la détestable déformation des œuvres. 

Havet. Mireille Havet, Journal 1918-1919, édition établie par Pierre Plateau, présentée et annotée par Dominique Tiry, avec l’aide de Pierre Plateau et de Claire Paulhan (Claire Paulhan, 2003, 252 p., 20 €). Publiée à quinze ans par Apollinaire dans Les Soirées de Paris en 1913, interprète de la Mort dans l’Orphée de Cocteau en 1926 auprès de Georges Pitoëff, Mireille Havet – qui meurt en 1932 de tuberculose, d’abus de la drogue et aussi d’une soif inextinguible de vie et d’amour – est un personnage exceptionnel. De 1913 à 1929, elle a tenu un journal vibrant de l’amour de la vie et des autres, de l’angoisse aussi, toujours ivre de sensualité. Ce petit volume d’une belle composition en donne les années 1918-1919. Mireille Havet s’y résume en trois citations : « Je fus très jeune libre d’agir et de choisir selon mes goûts et surtout les hasards autoritaires des rencontres et des livres » – « La vie ! perdre le goût de la vie » – « Une excitation folle me tient en alerte… » Sans aucune retenue, elle dit ses amours, ses exaltations et ses déceptions, sans illusion elle regarde le monde et la littérature dans ce climat de guerre finissante et de paix illusoire. Jusqu’à la dernière ligne de cette année 1919 : « Tant l’amour et la mort, l’espoir et la folie se touchent dans le monde. » Un texte unique, bien servi par les commentaires et les notes d’une équipe qu’on sent en profonde sympathie avec son auteur. 

InvalidesCe que je ne sais pas, actes du Cinquième Colloque des Invalides (Le Lérot, 2002, 145 p., 20 €). Le plus mince des Colloques des Invalos. Rares sont les participants qui ont osé faire un aveu que leur état, semble-t-il, leur interdit. Bien sûr, on peut s’en tirer en prétendant que « Je » est un autre, mais ça ne prend pas longtemps. Philippe Oriol est bien le seul à reconnaître clairement ce qu’il ne sait pas (de l’affaire Dreyfus) ; il en est presque attendrissant. Toutefois, quelques bonnes pistes à explorer. Voir aussi la remarquable intervention de Georges Vigne sur les Orphelins de l’Art. L’exposition des œuvres anonymes qu’il propose pourrait-elle avoir lieu ? Ne répondez pas tous à la fois. 

Jacob. Max Jacob, Lettres de Max Jacob à Edmond Jabès (Opales, 2003, 80 p., 10 €). Ces conseils à un jeune poète égyptien sont un petit complément à la correspondance de Max Jacob, qui ne goûte guère les poèmes qu’il reçoit : « Si vous lancez des flèches au hasard et que vous vous approchez de la cible après pour voir si c’est ça, vous courez le risque que ce ne soit jamais ça. » En 1935 : « J’ai peur que les mots en liberté soient un peu démodés… si vous essayiez de mettre tout cela en phrases-syntaxes !… » Il lui conseille de lire Chateaubriand. « La poésie est un jus. » Il faut vraiment aimer Max Jacob pour le retrouver dans ces lettres à un correspondant qui l’agace en « le prenant pour un bureau de placement » de poèmes. Mais Jabès en est si flatté qu’il publie cette correspondance à Alexandrie en 1945. En supplément : un avant-propos de Steven Jaron ; une préface d’Edmond Jabès ; un article de Gabriel Bounoure sur Max Jacob paru en 1934 ; bibliographie d’Edmond Jabès et de Max Jacob. Le tout pour 10 euros. 

Jarry. Henri Béhar, La Dramaturgie d’Alfred Jarry (Champion, 2003, 408 p., 70 €). Pour cette nouvelle édition de son Alfred Jarry dramaturge, paru chez Nizet en 1981, Henri Béhar revient au titre original de sa thèse – les raisons de ce changement nous échappent un peu. Le livre demeure fort utile, et l’on déplore de ne pas disposer d’un Jarry romancier ou d’un Jarry poète qui aideraient à prendre la mesure réelle d’un écrivain trop méconnu et à sortir du « tout Ubu » qui règne toujours : car le P.H. a naturellement la part belle dans ce volume, même si l’auteur s’attache également au reste de la production théâtrale de Jarry et explore le théâtre mirlitonesque jusqu’à l’ultime Pantagruel. Il ne s’agit pas simplement d’étudier textes et représentations, mais aussi l’influence immense de la dramaturgie de Jarry dans le monde entier. En annexe, une analyse d’Ubu monté au TNP par Jean Vilar en 1958 et un répertoire des mises en scène, qui va jusqu’à l’Ubu Roi monté par Bernard Sobel au Festival d’Avignon en 2001. L’introduction du livre a été également actualisée et permet un intéressant survol critique de la bibliographie consacrée à Jarry jusqu’à aujourd’hui. Cahier d’illustrations et index. 

Lambron. Marc Lambron, Carnet de bal. Chroniques. 2 (Grasset, 2003, 667 p., 23 €). Que Marc Lambron doive gagner sa vie en écrivant des critiques dans Le Point, passe encore, mais qu’il tienne à les réunir en épais volumes pour une éventuelle postérité, cela dépasse tout. Charabia et stupidités sans nom s’accumulent, sous prétexte peut-être de fantaisie. Des exemples ? De l’historien de la rue d’Ulm Marc-Olivier Baruch : « Oiseau du sérail, il n’a pas dédaigné de faire la généalogie des murs ». Gracq est un « monument classé coiffé d’un paratonnerre de papier ». Éloge pataud de la mondanité et de la nostalgie (ah ! les Twenties ! ah ! les Sixties ! etc.) dans un désastreux confusionnisme mental. Cela doit impressionner les lecteurs du Point. Pas ceux d’Histoires littéraires.

Legrand. Jean Legrand, L’Amour insolent, préface de François Leperlier (La Termitière, 2002,  70 p., 7, 50 €). C’est à François Leperlier que nous devons, on le sait, la redécouverte de Claude Cahun, portée disparue dans les histoires officielles du Surréalisme. Celle-ci fut proche, dans les années 30, du « groupe Brunet » dont Jean Legrand était le principal animateur. Poète, romancier, promoteur du « Sensorialisme » (une doctrine où se mêlent, pour le dire très vite, politique d’extrême-gauche et érotisme), Legrand n’a guère laissé de traces dans l’histoire littéraire de son siècle – du moins jusqu’à maintenant, mais cette publication peut laisser supposer l’intention de François Leperlier de ramener l’attention sur celui qui fut aussi l’éditeur de Bataille pour Madame Edwarda, ainsi que de certains tracts de Contre-Attaque, en même temps que l’ami de Pierre Caminade. L’Amour insolent, disons-le, n’a rien de fracassant (il est d’ailleurs orné de coquilles), mais attendons d’éventuelles rééditions des oeuvres romanesques (une partie en était parue chez Gallimard) pour nous prononcer. Dans l’intervalle, la longue préface de François Leperlier ouvre un intéressant chapitre d’une histoire littéraire trop méconnue. Le vingtième siècle change vite : il sera bientôt méconnaissable.

Lilith. Pascale Auraix-Jonchère, Lilith, avatars et métamorphoses d’un mythe entre romantisme et décadence (Presses universitaires Blaise Pascal, 2002, 356 p., 24,40 €). Au commencement était un mythe kabbalistique, déjà un peu flou, diffracté par la multiplicité des dialectes et des traditions. À l’arrivée, un objet indigeste, qui enfile des analogies à la chaîne sur un fil de citations, à moins que ce ne soit l’inverse. On ne sait comment l’auteur articule romantisme et décadence ; on ne sait pourquoi la première partie, « Mythe et écriture », se divise en « mythe et nomination », « mythe et narration », « mythe et description » ; on ne comprend pas comment elle peut produire des lectures aussi forcées des œuvres utilisées (la « Lulu » de Champsaur ? Lilith. « Josiane » chez Hugo ? Lilith. Et Albine chez Zola, et Lélia chez Sand, et Chantelouve chez Huysmans, etc.). Qu’en conclure ? Que l’auteur de ce compte rendu est totalement obtus, naturellement, ou incapable d’apprécier certain genre de littérature critique, et qu’il ne devrait pas chercher à en dégoûter les autres. 

Lombard. Jean Lombard, L’Agonie, présentation de Marie-France David (Séguier, 2002, 523 p., 38,50 €). « Le navigium égratignait, de ses rames cadencées, la mer saphirée, vaporante, et sa voile rouge à peine se gonflait sous l’ambiant calme qui planait sans qu’aucun bruit le troublât, ni les appels de l’équipage, ni le céleusma balancé des rameurs assis sur les transtras, au mouvement régulier du bâton du hortator, pendant que les passagers, accoudés sur les bords, rêvaient, indiciblement. » Si vous avez résisté à cette première phrase sans agacement, vous irez jusqu’au bout de cet énorme roman, vous ne vous étonnerez plus que le primicérius se fasse ouvrir l’ostium par le janitor et qu’une ancilla le conduise en traversant les cubiculas jusqu’au tablinium où il est attendu, vous accepterez les « verticalités roides d’enseignes », la fumée qui « floscule » ou le « ton érubescent » d’une casaque, et même les « méplats [qui] se creusaient dans la fosse des joues, marquant ainsi l’émergence d’une nubilité travaillant en dessous ». Et vous ne le regretterez pas, car ce maelström tumultueux d’agitation de rues, de défilés hystériques, de scènes d’orgies collectives, de violences en tous genres, de mélanges et d’antagonismes de peuples et de religions est loin de se réduire à un exercice gratuit d’écriture artiste ou de se ramener à un « esthétique souci ». Le règne d’Héliogabale (pardon, Elagabalus) permet à Lombard de réaliser « une véritable paléontologie sociale », comme il l’écrit à Louis-Xavier de Ricard. La vieille civilisation romaine se meurt sous les pressions de l’Orient. Les disciples du Christ (pardon, du Kreistos) sont divisés entre Occidentaux attachés à la structure de l’Empire favorable, croient-ils, à leur expansion et orientaux qui pensent que le culte de la Pierre noire introduit par le nouvel empereur et la recherche de l’Unité qu’il préconise leur ouvrent la voie. Une Unité rêvée dans la désexualisation de l’Androgyne que représentent Attilius, qui s’est moralement « dévirilisé » et sa sœur Attilia, qui « ne se sentait point femme, mais plutôt éphèbe », une Unité qui ne serait plus « de chair », comme l’accomplit Elagabalus dans la débauche, mais « d’Idée pure ». Le thème de la décadence romaine rejoint celui de l’esprit décadent des années 80 et l’image apocalyptique de l’agonie d’un monde celle de la révolution attendue par les anarchistes. Rien de surprenant à ce qu’en 1897 le rhétoricien Wilhelm de Kostrowitzky, futur auteur de L’Hérésiarque et Cie, porte aux nues L’Agonie. Pourtant, il ne disposait pas de l’excellente présentation de Marie-France David et de ses annexes, qui comportent notamment deux utiles lexiques.

LoufoqueFigures du loufoque à la fin du XXe siècle, sous la direction de Jean-Pierre Mourey et Jean-Bernard Vray (Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2003, 384 p., 23 €). Même empaillé, un toréador peut faire école. L’ouvrage de Pierre Jourde sur l’incongru dans la littérature française (1999) sert en effet de matrice aux vingt-huit communications présentées au colloque organisé par le C.I.E.R.E.C. à Saint-Étienne en novembre 2001 qui sont éditées ici. L’ouvrage se veut interdisciplinaire : on y parcourt les manifestations de la danse et des arts plastiques contemporains, on fait incursion dans le cinéma et le cirque, on évoque enfin des créations littéraires et de la bande dessinée. Le fil rouge est un concept flou, modalité particulière de l’ironie ou du comique, qui semble se caractériser par son goût pour l’excès du langage ou de la logique, par la construction de machines absurdes (comme la machine à enfoncer des clous, que l’on doit fixer avec un clou, chère à Gaston Lagaffe) qui sont autant de points d’interrogation sur la marche du monde dit normal. Il n’est pas certain, au terme du parcours, que le loufoque doive désormais être considéré comme une catégorie esthétique ou littéraire de plein droit. Il manque une conclusion qui ramasserait les idées semées à profusion dans ce collectif. Mais le tout est divertissant et nombre de suggestions donnent envie de les approfondir. 

MalrauxAndré Malraux, d’un siècle l’autre. Colloque de Cerisy-la-Salle, août 2001 (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2002, 410 p., 19,50 €). Lors du premier Cerisy consacré à André Malraux, en 1988, la postérité littéraire de l’écrivain-ministre restait incertaine, de l’aveu même des spécialistes : ce colloque du centenaire aura permis de constater la vivacité des études malruciennes, comme leur variété. Les intitulés des différentes sections le prouvent aisément, qui renvoient à des secteurs de l’œuvre autant qu’à des méthodes d’approche (« Questions de civilisation », « littérature », « philosophie et spiritualité », « création artistique », « médiologie » (?), « phares et modèles »), sans masquer parfois l’embarras des maîtres d’œuvre face à des communications floues ou anecdotiques (« la littérature et les défis de la modernité », « fascinations étrangères »). Déformation professionnelle ou signe de la définitive victoire du Malraux écrivain sur tous les autres, il nous a semblé que les sections consacrées à la littérature et à la création artistique (ensembles sécants !) étaient les plus riches, alliant efficacement lecture des textes et effort théorique. Les amateurs d’histoire apprécieront également les éclairages apportés sur la relation de Malraux au gaullisme, à la revue Esprit… ou aux Affaires culturelles. 

Mandiargues. André Piyere de Mandiargues, Ultime Belvédère (Fata Morgana, 2003, 152 p., 20 €). Cinquième et dernier de la série des Belvedères, ce recueil posthume rassemble, selon la fatalité du genre, des textes un peu inégaux. Certains, très brefs, sont des hommages ou des préfaces pour des catalogues d’exposition, et appartiendraient à ce genre des « critiquettes » hautement revendiqué par l’écrivain : littérature, peinture, sculpture et même cuisine, telles ces pages sur les rougets, qui se veulent une défense de l’ichtyophagie : « quel plaisir que de mordre dans les bêtes qui semblent faites pour vous mordre ». Mais, narcissisme à part, fallait-il vraiment reprendre une note glosant une étude anglo-saxonne sur la fiction chez Mandiargues lui-même ? Le texte le plus long et le plus dense est consacré au peintre serbe Ljuba, rapproché de Dali. L’éloge de certains Surréalistes (Bellmer, Miro, Mansour, Oppenheim, Brauner) voisine avec celui de figures moins connues (Cingria, Perros, Saby). On remarque aussi que Mandiargues était très attentif à tout ce qui nous vient d’Amérique latine (Alfonso Reyes, Cardenas, Soriano, Cuevas), et surtout d’Italie (Montale, Ungaretti, Calvino, Gambini, Saba, Marini). Parfois, certains jugements déconcertants, comme celui qui range le peintre ferrarais De Pisis dans la même catégorie que Goya, Lautrec, Matisse et Picasso (il est vrai que Bona, l’épouse de l’écrivain, était la nièce de De Pisis). Un singulier parallèle, aussi, entre les conférences d’Ungaretti et les discours de Castro, où, assure l’auteur, on apprend « ce que parler peut vouloir dire ». Il est vrai que nous avons entendu un jour Mandiargues nous assurer que Boumedienne était un grand protecteur des arts… Tel quel, ce recueil témoigne bien de la grande variété des curiosités de l’écrivain. On y sent aussi un goût profond pour l’érotisme, comme dans le beau texte sur Apollinaire qui exalte Les Onze Mille Verges : « Plongez-vous sans effroi dans l’ardent délire. Vous connaîtrez Apollinaire un peu mieux qu’en vous limitant au Pont Mirabeau, je vous assure ! » 

Mauriac. Bernard Chochon, Le Bloc-notes de François Mauriac : une poésie du temps (L’Harmattan, 2002, 180 p., 15 €). Honnête étude de l’œuvre de journaliste du romancier, guidée par l’observation d’une conscience du temps historique (ou gaullien) et intime (ou croyant) qui en unifie les pages discontinues, et qui intéressera les Mauriaciens. 

Modiano. Annie Demeyère, Portraits de l’artiste dans l’œuvre de Patrick Modiano (L’Harmattan, 2002, 272 p., 22 €). Un imaginaire de la création en mineur : « évanescence, imposture, nihilisme et humour », sur lequel se bâtit une figure d’auteur assez convenue. Le parcours en suit sans surprise la pente autobiographique (le roman familial) et réflexive (la mise en abîme de l’identité). 

Monosyllabes. Alain Chevrier, La Syllabe et l’écho. Histoire de la contrainte monosyllabique (Les Belles Lettres, 2002, 588 p., 43 €). Auteur, chez le même éditeur, d’un livre consacré à l’histoire de l’alternance en genre rimique (Le Sexe des rimes), Alain Chevrier a de nouveau réussi à combler une importante lacune dans l’histoire de la versification. Il s’agit cette fois d’une étude portant sur « des textes composés de mots monosyllabiques, des poèmes en vers d’une seule syllabe, et de nombreuses autres variations, pour la plupart peu connus ou complètement oubliés ». Cette indication de la quatrième de couverture est amplement justifiée par le contenu du volume, qui repose sur une recherche imposante, partant de la poésie du Moyen Âge pour aboutir aux expérimentations poétiques du dernier siècle. Parmi les corpus les plus récents envisagés, la poésie de l’Oulipo n’est évidemment pas oubliée, car on trouve comme une préhistoire partielle des pratiques oulipiennes sous l’angle d’un faisceau de contraintes organisés autour du monosyllabisme. L’auteur n’oublie pas la prosodie latine et on y trouve un exemple virgilien « Procumbit humi bos » qui a beaucoup amusé Rimbaud, à en croire son ami (peu fiable souvent, il est vrai) Delahaye, puisqu’un professeur de son collège, Pérette, aurait eu comme surnom Bos à cause de sa manière de réciter le vers en question. Avec les vers « rhopaliques », Alain Chevrier déploie des trésors d’érudition qui, en dévoilant la richesse et la relative continuité d’une tradition parfois prestigieuse, parfois réduite à une existence parapoétique, voire potachique, fournissent à la fois un corpus riche pour l’étude et de nombreuses pistes intertextuelles. Ces considérations sur un phénomène qui peut paraître marginal (quantativement et qualitativement) éclairent latéralement bien d’autres aspects du syllabisme constitutif de la versification française. Les textes abordés sont parfois eux-mêmes assez célèbres, que ce soit le prototype dans l’idée du dix-neuvième siècle du sonnet à vers monosyllabiques de Paul de Rességuier ou Le Pas d’armes du roi Jean de Hugo, poème que Verlaine aimait tant. On y trouvera le poème Conseils à un jeune poète cité par Quicherat qui, avec les vers « Mais qu’en sort-il souvent ? / Vent ; » fait allusion à La Montagne qui accouche de La Fontaine (« C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ? / Du vent »)… qui se réfère à son tour, explicitement, à un exemple célèbre d’Horace cité par Alain Chevrier, celui de la naissance d’un « ridiculus mus »… Les Zutistes, amateurs de la contrainte monosyllabique, connaissaient bien le poème cité par Quicherat, comme le prouve le poème à titre et à stratégie tributaires Conseils à une petite moumouche de Camille Pelletan : « O fuis sa bouche, / Mouche ! / Villemessant / Sent. / Fuis son haleine / Pleine / De l’odeur du / Cu. » Après ces menus compléments, qui ne font que confirmer la force intertextuelle de cette tradition, affirmons simplement le plaisir que donne la lecture de ce livre qui présente les documents et leur interprétation avec une économie verbale qui peut aussi être tenue pour le choix d’une contrainte formelle, pesant en l’espèce sur le discours critique : Alain Chevrier a un goût pour la concision qui frise parfois le laconisme, mais avec toujours finesse et érudition, et le sens de l’humour percutant dont témoignait déjà Le Sexe des rimes, « wit » ou « Witz » en diapason avec le corpus un tantinet « décalé » qu’il a choisi d’aborder. Mention TH avec les félicitations unanimes du jury (monologique, il est vrai). 

ObermannSenancour, Obermann. Dernière version, introduction et notes de Béatrice Didier (Champion, 2003, 486 p., 80 €). « Senancour, c’est moi », s’exclamait Proust, qui s’attachait à retrouver dans les Rêveries sur la nature primitive de l’homme des phrases qui auraient pu avoir été écrites par lui-même. Obermann est un livre étonnant, qui oblige le lecteur à dépasser l’image convenue d’un Senancour pré-romantique, malencontreusement coincé entre Rousseau et Chateaubriand. Paru en 1804, ce roman (qui est bien davantage une longue rêverie) fut réédité en 1833, avec une préface de Sainte-Beuve, puis en 1840, avec cette fois-ci une préface de George Sand. Sur la fin de sa vie, Senancour songea à une édition de ses œuvres complètes, pour laquelle il corrigea certains exemplaires. Projet avorté, mais il existe un exemplaire d’Obermann corrigé par l’auteur, que Béatrice Didier a mis à profit pour élaborer cette édition, qui donne une dernière version du texte, restée inédite. Nul n’était mieux qualifié pour cette tâche que cette exégète à laquelle on doit, entre autres travaux, un livre fondateur sur L’Imaginaire chez Senancour (1966). Même si les ultimes corrections de Senancour sont en général des corrections de détail, visant à un expression plus brève, nous avons ici une véritable édition critique du roman, qui complète celle procurée par la même Béatrice Didier en 1984 en Livre de Poche, et qui se basait sur le texte de l’édition originale de 1804. Édition critique très complète, puisqu’elle donne toutes les variantes des éditions de 1804, 1833 et 1840, et reprend en tête la préface de George Sand, qui est une belle page (précisons à ce sujet que l’exemplaire d’Obermann offert à George Sand n’est point perdu, mais a ressurgi dans la vente de la cinquième partie de la Bibliothèque Jacques Guérin, Drouot, 29 novembre 1988, n° 50). Une substantielle introduction éclaire bien la genèse du livre, sa structure et son écriture. L’auteur insiste à juste titre sur le fait qu’il est erronné d’« arrêter l’histoire d’Obermann et de Senancour à l’année 1804, comme on a trop souvent la tentation de le faire » : l’écrivain ne cessa de travailler jusqu’à sa mort, survenue en 1846. Réédité chez Slatkine en 1980, son roman Isabelle (1833) mériterait justement d’être connu. Cette édition critique d’Obermann permettra en tout cas de relire ou bien de découvrir ce texte, qui dégage souvent une véritable poésie biblique, empreinte de ce nihilisme bien particulier que recouvrent l’attente perpétuelle de son héros et l’absence de tout romanesque dans le livre. Sainte-Beuve exagérait assurément, lorsqu’il écrivait que « à force d’être ennuyé, Obermann court le risque à la longue de devenir ennuyeux ». Chez Senancour, tout est senti, et il n’y a point de rhétorique. Tels passages sur « l’odeur des foins que l’on avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune », sur « un goût de fruit et de crème […] et le vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin », ou sur une femme qui chante dans la pénombre du soir, peuvent hanter certains esprits, pour qui les rêveries de celui qui aimait à fouler « l’herbe courte des sommets », constituent, pour reprendre une formule de Mallarmé, une des grandes attitudes humaines. 

OulipoLa Bibliothèque oulipienne, volume 6 (Castor Astral, 2003, 306 p., 20 €). 

Voici que publiant douze fascicules

(parus entre quatre-vingt-quinze et dix-sept),

Du séjour lipien les hôtes jouant jettent

Vers la masse le fruit d’un neuf opuscule.

Hervé Le Telli-er pense que « personne

ne connaît les derniers mots de Sénèque et

que c’est aussi bien comme ça » (tss, ce mec est

bien hardi : le souffle fut « Néron me sonne »).

Michelle Grangaud fait maigrir Du Bellay,

De chaque sonnet extrayant un tercet.

Zumthor, qui jamais pourtant n’avait glandé,

Par ses amis se voit tout enguirlandé.

On lit encor : « le Jocond lui est un con » !

Pour les anciens que d’irrespect : où vaquons ? 

PerecCahiers Georges Perec, n° 7, Antibiotiques, textes réunis et présentés par Éric Beaumatin (Castor Astral, 2003, 174 p., 20 €). Le bacille contre lequel sont prescrits ces antibiotiques n’est autre que David Bellos, auteur de la seule biographie complète de Georges Perec. C’est un tir de barrage contre son œuvre et sa personne – et à retardement : la traduction française de l’ouvrage a paru en 1994 ! Le numéro s’organise autour des réactions passionnelles et du témoignage d’une proche parente de Perec, qui a déjà été publié en volume et qui se trouve ici scindé en deux articles. Dans le premier, qui est une « lecture critique », elle se risque à donner une argumentation personnelle sur l’ouvrage, qui est d’ailleurs parfois convaincante. Le second est une liste d’errata : « Corrections et appréciations portées » sur ladite biographie. Une autre parente non moins proche emboîte le pas avec le même procédé. Ces deux témoignages valent ce que valent les témoignages des proches, surtout quand ils portent sur des faits de plus en plus éloignés dans le temps. Le reste du numéro, dans sa quasi totalité, n’est qu’une succession de « listes d’erreurs » écrites sur le modèle précédent. Quelques-unes proviennent d’amis écrivains de Perec et ressemblent à la liste des « Je me souviens ». Mais la plus grande part est le fait de certains enseignants spécialistes de Perec, qui semblent poursuivre ici une de leurs occupations préférées : la correction de copies. Les organisateurs du numéro, dans leurs présentations théoriques, allèguent d’un nouveau genre, voire d’un exemple à suivre. En fait, l’image de Gulliver ligoté par les Lilliputiens que l’un d’eux croit avancer avec ironie est un très bon reflet de cette entreprise. Ce numéro des Cahiers Georges Perec pourra satisfaire la curiosité des amateurs et des spécialistes de Perec, mais le lecteur de base sera surpris, voire irrité, par la mesquinerie des reproches et par le ton déplaisant de la plupart des communications. Le ci-devant professeur de Princeton, coupable d’une « biographie à l’anglo-saxonne » – et qui présente le défaut supplémentaire d’avoir fait œuvre d’écrivain – est une cible de choix, et sans danger de ce côté-ci de l’Atlantique. On comprend qu’il n’ait pas voulu participer à ce numéro, comme il y a été invité avec une feinte libéralité. Car, pour ces critiques, il ne peut qu’avoir tort : toutes ses prudences sont prises pour des faiblesses, et ses hypothèses pour des fabulations. Gardons-nous de suivre cette fâcheuse pente en relevant à notre tour des erreurs dans leurs corrections, y compris en matière de langue française, ou en pointant les innombrables procès d’intention (on touche le fond avec un article intitulé « Lecture de David Bellos »). Comme une biographie « à la française » de Perec n’est pas pour demain, du moins de la part de critiques ayant de tels présupposés idéologiques, espérons que l’auteur incriminé pourra tenir compte du noyau de vérité contenu dans certaines de ces remarques pour améliorer son ouvrage en sa prochaine édition. 

Poètes. Sylvestre Clancier, La Voie des poètes (Les Lettres du temps, 2002, 253 p., 17 €). « L’âme de Michaux s’atteint », « la voix de Desnos est poésie pure », et « chez Artaud, on constate l’absence totale de l’humour » : chez nous aussi, on n’a pas ri.

Poictevin. Francis Poictevin, À Arcachon (Songes, Ombres…), textes choisis et présentés par François Talmont (Pierre Mainard, 2003, 36 p., 5,5 €). De Poictevin, auteur inexploré, n’ont été réédités, dernièrement, que LudineDouble et Derniers Songes. Félicitons donc cet éditeur bordelais et son préfacier d’avoir réuni, en une jolie petite plaquette, des extraits de divers livres de Poictevin ayant trait à Arcachon. Rien de touristique ni d’étroitement « local », qu’on se rassure : l’Arcachon évoqué ici est volontiers hivernal, et surtout fantomatique. Ville mangée par les pins, la mer, le ciel, la lande, où tout se transforme en paysage mental, où l’homme se dissout dans la nature  une nature qui semble l’intriguer infiniment. Nulle disparate dans ces extraits, qui se complètent et se répondent. « Pâleurs plumuleuses », « profondeurs halitueuses », « vaches pâturantes ou regardeuses » : parfois flotte une sorte d’écriture artiste, forgée pour fixer des visions, des couleurs, mais aussi des états psychologiques. Ce petit coin du monde prend figure de nirvana, à la fois brume et sable mouvant, qui enveloppe et aspire, en un grand vertige mou. On songe à un Huysmans sans nerfs ni bafouage, mais plus impressionniste, plus résigné aussi, et comme hébété. Il y a enfin, dans ces pages, de vrais dons de peintre. Et, pour mince qu’elle soit, cette plaquette dégage un charme singulier, comme ces tableautins de Khnopff ou de Whistler contemporains du très curieux écrivain que fut Francis Poictevin. 

Radiguet. Monique Nemer, Raymond Radiguet (Fayard, 2002, 520 p., 26 €). Une biographie qui n’est pas une monographie, mais à tout instant situe son personnage dans l’époque, on ne s’en plaindra pas. Solidement documentée, Monique Nemer trace le portrait d’un Radiguet moins dépendant de Cocteau ou de son éditeur Grasset qu’on ne l’a souvent dit ou cru, à la fois précoce et mature dans les cinq années fulgurantes de sa vie littéraire. Pour elle, « Raymond existe, c’est certain », et elle nous fait partager son point de vue dans les trois moments de son étude : Narcisse, Télémaque, Icare. Quant à l’environnement, il était nécessaire, mais n’occupe-t-il pas un peu trop le terrain ? Ainsi du chapitre V de la première partie, vingt-quatre pages d’où Radiguet est pratiquement absent. Et puis, disons-le, l’information n’est pas toujours sûre. Un exemple : lire en 2003 qu’Apollinaire ne quitte pas son uniforme alors qu’il est réformé, ça fait mal ! On croyait cette médisance plus que septuagénaire bien enterrée. Mais, puisqu’il le faut, rappelons qu’après sa blessure il a été, non réformé, mais exempté du service actif et que son engagement pour la durée de la guerre le maintenait sous les drapeaux, donc en uniforme. Et il n’a jamais publié dans le Mercure en 1917 de manifeste intitulé « L’Esprit nouveau et les poètes ». Quand on cite de seconde main, on vérifie. Passons : le livre n’en reste pas moins de ceux qu’on conserve sous la main.

Renoir. Jacques Renoir, Le Tableau amoureux (Fayard, 2003, 279 p., 19 €). Qui a dit que la famille était nécessairement une malédiction ? Avec son Tableau amoureux, Jacques Renoir, arrière-petit-fils de Pierre-Auguste Renoir, est là pour nous prouver le contraire. Certes, on n’a pas réussi à sauver grand’chose du patrimoine familial. Certes, il y a eu beaucoup de liaisons et de séparations… Mais il reste un esprit Renoir, venu de ce diable de peintre qui, malgré ses handicaps physiques, se refusait à lâcher le pinceau et qui continue manifestement à régner sur la constellation à laquelle il a donné naissance. Il suffisait déjà de lire le livre de mémoires de Jean pour en être convaincu (P.-A. Renoir, mon père, publié en 1962, aujourd’hui disponible en Folio). Jacques rajoute aujourd’hui sa propre touche d’amour et d’humour. 

Rimbaud (I). Sergio Sacchi, Études sur les Illuminations de Rimbaud (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 270 p., 29 €). Le livre de Sergio Sacchi compile des textes parus entre 1985 et 1995. Au lieu de suivre une perspective chronologique, il s’ouvre par trois articles généraux et se poursuit par une succession de commentaires respectueux d’une illusion chérie de distribution en recueil. Toutefois, nulle mise en perspective d’ensemble desIlluminations n’est proposée, les analyses livrées s’avèrent pour ainsi dire « achroniques ». Les « mondes d’idées » de Sergio Sacchi attachent de l’importance aux sensations et aux émotions. Comme pour des montagnes russes, est porté ici un regard plein de fraîcheur candide sur des « engrappements » syllabiques ou surtout phonématiques, que l’on devine doués de sens. Quelques rares suggestions ressortent, ainsi de l’idée de remontée progressive du souvenir dans Vies, mais le coup de la redite dans Ouvriers trahit un certain maniérisme dans la démarche. Même impression de vacuité quand on voit l’auteur ponctuer sa réflexion de oui, mais… impertinents, en particulier à l’adresse d’un spécialiste des proses de Rimbaud, Bruno Claisse. Pour Sergio Sacchi, pas la peine d’ailleurs de vouloir résoudre les énigmes si elles ont la beauté de l’étrange. Certes, la « dénégation du sens » chère à T. Todorov n’est qu’un conte à dormir debout, mais notre auteur se rebiffe contre les interprétations adultes des tours de magie rimbaldiens. Sa force, dénoncer les éclaircissements comme autant de traductions. Un grand érudit, au demeurant. Il connaît, en fait de poésie, Baudelaire et Rimbaud, les inepties critiques de Breton, Bonnefoy, Segalen, et il a lu des tas de critiques rimbaldiens. Très fils spirituel de Baudelaire, les lettres de mai 71, souvenez-vous ? Hugo écrit un roman « vrai poème », « multiplicateur de progrès », quand Baudelaire, s’il a plus de mal dans la forme, a le potentiel visionnaire d’un Dieu. Pour Après le Déluge, après un rappel des acquis socio-historiques, on attendait un rendu de la dynamique du poème autour des répétitions de mots qui créent des symétries entre versets, une étude sur le style liturgique commun à d’autres proses, un comparatisme avec le doublet Soir historique. Pour Enfance, pardonnons à la difficulté des trois premiers textes, mais les rapprochements ne sont pas relevés. Le plaisir de « la fin du monde » évoquée en IV n’est pas traité, et le côté révolutionnaire du lac qui noie la cathédrale est complètement noyé à son tour dans une mise à plat littérale. À propos de Conte, les deux dernières pages évoquent à peine l’évidence. Conte est bien sûr une parabole de l’expérience poétique du « voyant », le Prince étant métaphore de (l’âme de) Rimbaud : rien là qu’un procédé d’écriture immémorial. Reprenons. Premier temps moral, les massacres de désir avec retour du refoulé (deux phrases l’expliquent dans Vierge folle). Second temps, rencontre créatrice et mort poétique avec le génie, qu’achève l’absence de « vraie vie » dans une fin « ordinaire ». Tout un rapprochement icarien à faire avec le « Tête à tête » et le « faux accord » du spleen baudelairien. Dans Royauté, le couple ne passe ni sous le carmin relevé, ni sous les palmes. La succession strophique fait clairement l’ellipse du sacre du « midi », d’où la tension des imparfaits et passés simples. Enfin, l’intérêt de Sergio Sacchi pour les marques temporelles lui fait voir un bilan du révolu dans Bottom et une opposition entre passé et présent dans Vies, quand il est clairement question d’une opposition entre l’ailleurs d’un passé lointain et l’ici d’exil du passé proche, du présent et du futur.

Rimbaud (II). Paul Gravillon, Le Secret de Rimbaud : poète jusqu’au bout (Aléas, 2002, 223 p., 12 €). Un poète du calibre de Rimbaud peut s’aborder sous deux rapports essentiellement distincts : dans l’ordre littéraire où ses textes se forment et agissent – et sur le plan psychologique, celui de la relation personnelle du poète à la charge qu’une œuvre aussi prégnante constitua pour lui, et aux circonstances de sa manifestation. Si l’on ne distingue pas entre ces deux approches, on reste dans un cadre où elles interfèrent en permanence, germe des mythologies dont Etiemble forma un répertoire toujours ouvert. On fait alors, comme ce livre subjectif, engagé ­– sympathique à ce titre – acte d’alliance avec une lecture adolescente, marquée par la répétition. Des notations intéressantes certes, comme le couplage en « Livre noir » et « Livre rouge » d’Une saison en enfer et des Illuminations (aux­quelles, note Pierre Gravillon, le titre Coloriages eût mieux convenu) et bien d’autres remarques dont le lecteur risque de retenir peu de chose. Il est dangereux de faire un destin d’un malheur qui consista surtout pour le jeune « fuyard » à ne rencontrer aucun guide sûr, aucun lecteur proche qui fût à la fois assez mûr et assez conscient du drame d’une telle sensibilité associée à un tel talent, assez fort enfin pour l’aider à juguler ses écarts, lui inspirer une confiance qui lui a toujours manqué, plaçant toutes ses relations humaines sous le signe de la déception. C’est un malheur, ce n’est pas une malédiction. 

Rimbaud (III). Arthur Rimbaud, Œuvres complètes. IV. Fac-similés, édition établie par Steve Murphy (Champion, 2002, 704 p., 140 €). Autrement plus rigoureuse que l’édition Textuel, si défectueuse, des trois volumes de L’Œuvre intégrale manuscrite concoctée à la va-vite par Claude Jeancolas, l’entreprise de Steve Murphy se poursuit avec ce tome IV – qui suit la parution d’un tome I et précède celle des tomes II et III… foin de la chronologie – lequel contient les fac-similés de la plupart des autographes connus de poèmes, textes en prose et lettres littéraires de Rimbaud. Ceux que ne donne pas le volume sont ceux dont le manuscrit n’est pas localisé ou reste inaccessible, enfermé dans une collection privée dont le propriétaire refuse la communication. Chaque pièce reproduite est commentée dans une notice donnant la description précise du document, sa localisation, sa datation, la référence de la première reproduction, la référence de la meilleure reproduction, l’existence d’autres versions, etc. Tout cela est précis, cartésien, documenté, et c’est la première fois que tous les fac-similés connus d’écrits de Rimbaud sont réunis dans l’ordre chronologique de rédaction. Steve Murphy, en faisant appel aux collectionneurs détenant des manuscrits dont le fac-similé demeure inconnu, sera ainsi le premier à périmer certaines notices de son volume. C’est peut-être le vœu secret de ce chercheur inlassable et patient. Signalons-lui que son numéro 336, qui est la carte de visite portant l’adresse « 18 B[oule]vard Montrouge » n’a pas eu qu’une « seule reproduction », comme il l’affirme, et que son numéro 417, qui est l’exemplaire d’Une saison en enfer dédicacé à Verlaine, est aujourd’hui conservé dans la collection Berès. Ce n’est pas un des moindres mérites de ce tome IV des Œuvres complètes de Rimbaud que de permettre au lecteur de constater l’extraordinaire évolution de l’écriture de Rimbaud au cours de sa période poétique. 

Romantisme. Gonzague Saint-Bris, Le Romantisme absolu, préface de Patrick Poivre d’Arvor (Éditions 1, 2003, 370 p., 18 €). Méfiez-vous des flatteurs : ici, le préfacier commence bien, plaçant Gonzague sous le signe du « gilet rouge de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas » – que de monde pour un gilet, chipé de surcroît à Gautier ! La farce se poursuit sur le quatrième de couverture couvert d’académiques éloges : on ne sait si cet ouvrage fut lu lors de sa première édition en 1978, mais les articulets de Gonzague Saint-Bris, « prince des royaumes de glace et enfant bondissant des terres du soleil » s’enflamme Didier Decoin, sont à présent illisibles, flasques de fond et ternes de forme. De François Mitterrand, l’essayiste souligne l’intelligence, assez puissante pour éclaircir les idées embrouillées de son interlocuteur : « il vient vers vous comme un essuie-glace dans le déluge. » Hélas, le déluge perdure et on manque d’essuie-glaces.

Rops. Hélène Védrine, De l’encre dans l’acide. L’œuvre gravé de Félicien Rops et la littérature de la Décadence (Champion, 2002, 624 p., 100 €). Ce titre intrigant résume la pensée centrale d’Hélène Védrine dans l’essai qu’elle consacre à Rops : bien loin de n’être que l’illustrateur, au sens restreint du terme, de quelques-unes des perversions de l’imaginaire littéraire décadent, l’œuvre gravé de l’artiste doit être considéré comme appartenant de plein droit à cette même littérature, car la dynamique du travail de Rops n’a visé qu’à occuper ce terrain avec toujours plus d’assurance et d’originalité. Les six cent pages de ce qui fut d’abord une thèse dirigée par Jean de Palacio offrent tous les éléments d’une démonstration savante, circonstanciée, attentive aux complexités de son sujet – tant l’homme que l’œuvre, sans en rajouter dans la technicité académique. Le plan est clair : une première partie qualifiée de « préambule » est en réalité une biographie de cent pages, pleine d’intérêt, fondée sur une solide exploitation des archives et axée sur les relations de travail de Rops avec les écrivains de son temps, de Baudelaire à Verlaine en passant par Hanon, Uzanne ou les Goncourt. Il en ressort d’ailleurs que Rops, farouche défenseur de son indépendance et de ses choix (il était assez à l’aise pour pouvoir se le permettre et multiplier les promesses sans les tenir), traitait plutôt de puissance à puissance avec les éditeurs qu’avec les auteurs eux-mêmes, parfaitement conscient qu’il était de la plus-value considérable que représentait sa signature sur un frontispice ou un hors-texte. La partie de l’essai intitulée « En marge des textes » explore ensuite, avec un grand luxe de détails, la nature et l’évolution du travail de Rops, à partir précisément d’une étude des frontispices et des illustrations, deux modes d’intervention à la logique bien différente. Le public trop facilement fasciné par la thématique érotique, voire pornographique, de cette imagerie en néglige la dimension formelle : complexité des moyens techniques (dessin, eau-forte, pointe sèche, héliogravure, etc., souvent combinés) et recherche sophistiquée dans la distribution des motifs et surtout dans la manière d’y inscrire des textes. Au-delà, c’est la « mythologie de Rops » qui demande un examen soigneux que livre Hélène Védrine en faisant le tour de ce qui ressortit au merveilleux païen et au merveilleux chrétien, particulièrement le satanisme et les figures christiques. C’est là que s’épanouit l’ironie décadente de Rops avec le plus d’efficacité. La partie plus spécifiquement littéraire de l’enquête, sous le titre « Textes en marge », explore enfin les relations de Rops avec la littérature sous deux angles différents : celui du traitement de l’œuvre dans la « critique des littérateurs » et celui, moins original mais pourtant instructif, de la référence à Rops dans les textes littéraires eux-mêmes, y compris par le biais des dédicaces. Hélène Védrine peut ainsi conclure de manière convaincante que « l’œuvre de Rops se constitue comme un véritable fait et objet littéraire ». On notera que l’éditeur de ce riche travail a préservé ce qui fait d’une thèse une ressource pour les chercheurs : une bibliographie spécifique très fournie, y compris les références précises aux documents d’archive, mais aussi une bibliographie secondaire qui sera utile à beaucoup sur « le fait artistique fin-de-siècle en France et en Belgique » comme sur le « fait littéraire fin-de-siècle » dans les deux pays ou sur les « correspondances entre arts visuels et littérature ». Un index donne les références des auteurs cités ainsi que de leurs œuvres, ces dernières faisant en outre l’objet d’un index distinct organisé par titres. Malgré une tonalité parfois un peu trop académique et des reproductions hors-texte qu’on aurait aimé d’une meilleure qualité graphique, l’ouvrage sera un must pour toute bibliothèque décadente. 

Sartre. Jean-François Louette, Silences de Sartre (Presses universitaires du Mirail-Toulouse, 2002, 418 p., 31 €). Nouvelle édition revue et augmentée (d’un bon tiers) d’un ouvrage de 1995, ensemble d’articles très homogène, ces Silences de Sartre offrent une lecture remarquable, vive et dépaysante, de l’œuvre littéraire et philosophique de Sartre. Dégageant Sartre de l’engagement, Jean-François Louette choisit un univers sartrien contre un autre : 1930 plutôt que 1945, Flaubert et Mallarmé plutôt que La Cause du peuple, l’écriture et l’horizon très blanchotien du silence plutôt que le porte-voix. L’entreprise littéraire, donc, est évaluée à l’aune de son lieu de naissance plutôt qu’à la mesure des positions politiques postérieures. Toute une première partie expose et interprète ce projet littéraire, en plaçant en son centre les principes de la contingence et du silence ; trois figures de discours s’imposent : intertextualité, réflexivité et ludisme, que l’avant-propos avait rapidement exposés. On sait qu’avec le livre d’Alain Buisine, Laideurs de Sartre, en 1986, est apparue l’image très neuve d’un Sartre sans style à force de polygraphie. Jean-François Louette déplace l’hypothèse en jetant les bases d’une phénoménologie de l’intertextualité, pour un écrivain qu’« aucun langage ne définit » mais qui ne cesse de donner le sentiment du « déjà lu », et dans une conscience nette de ce que les pratiques intertextuelles doivent à une situation historique précise : sabotage, pastiche, maîtrise, ascèse. L’accent mis sur la réflexivité et la substitution du ludisme au roman à thèse donnent une vue évidemment paradoxale de la création sartrienne, mais rendent bien raison des liens de transformation mutuelle qu’entretiennent chez Sartre l’assertion philosophique et le jeu romanesque. Bref, une écriture engagée n’est pas fatalement une écriture à thèse et Sartre redevient lisible, pensif, interprétable. La deuxième partie prolonge ces hypothèses en replaçant l’entreprise esthétique sartrienne dans l’histoire littéraire et culturelle, dégageant des rapports à géométrie variable : relation parodique à Freud, convergence inattendue avec Foucault sur l’écriture de la folie, nostalgie de Stendhal, haine de soi en Bataille. Bien des traits de style s’éclairent : la vitesse sartrienne, le malaise à l’égard de la langue, l’élaboration d’un réalisme critique ; le corpus biographique recueille toute l’attention qu’il mérite, analysé dans sa progression dialectique et le creusement de son style, chef-d’œuvre sans doute de la prose sartrienne ; plusieurs pratiques de lecture de Sartre sont aussi brillamment analysées, dans leurs jeu de cache-cache et de profit. Sartre mystique, Sartre baroque, prosateur bergsonien et herméneute du silence, le portrait ici dressé prend discrètement ses distances la condamnation foucaldienne devenue lieu commun du « pathétique effort d’un homme du XIXe siècle pour comprendre le XXe siècle », sans pour autant épouser les lectures fatalement pathologiques d’un philosophe écrivain malgré lui ou autobiographe sans le savoir. Sartre recroise enfin l’aventure esthétique de son siècle, reconnu même comme un cas exemplaire d’entrée en modernité. 

Simenon (I). Anne Richter, Simenon malgré lui (La Renaissance du Livre, 2002, 142 p., 19 €). Mystique, Simenon ? – Non, répondait en 1964 Anne Richter. – Mais si, se corrigea-t-elle en 1993, aguerrie par trente ans de lectures sur un monticule accru durant ce laps d’un cent de titres. Revoici, un peu abrégée dirait-on, cette étude. Les excessifs effraient à démontrer une faculté générale dont un sort trop commun nous priva. On préfère au rang des monstres le rustre qui, d’une pipe ordinaire, enfumait son cas d’impu­ter à paresse le petit débit des confrères. Familière du fantastique et de la poésie au zénith (elle en préside à Bruxelles les Midis), Anne Richter s’attache – Jung aidant (« les drames les plus insensés et les plus saisissants ne se déroulent pas au théâtre, mais dans le cœur de bourgeois que l’on rencontre sans leur prêter attention ») – à combler l’hiatus entre une œuvre qui va au fond d’une certaine vérité des êtres, et un monsieur plutôt louche, cadenassé sous ses airs bonhomme. Mystère pas si grand, sitôt admis que la vérité qui prend lettre a peu à faire de la vertu des canaux qu’elle emprunte : « Les saints ne font pas de romans », disait Julien Green. Son enfance hante Simenon, des fantômes reviennent, font un tintouin assez monotone et morose sous leurs masques variés. La sorcellerie romanesque vouée à alléger l’âme de ces diables de revenants admettait leur récurrence puisque, bon an mal an, en somme elle rapportait : jusqu’au jour où la plume de Simenon restée en l’air, Georges dicta, non plus des romans écrits en huit jours à raison d’une crise par trimestre, mais ce qui lui venait en tête au quotidien. Couronnées en 1995 du prix de la Communauté française de Belgique, ces cent-cinquante pages denses, d’une écriture nette et d’une réflexion critique scrupuleuse, projettent sur le « cas Simenon » une clarté rasante. Relire Simenon, cette réédition y convie à la bonne heure : M. Gallimard lui en saura gré, s’il la lit, chose douteuse. Aux impressions reçues d’un grand mâle par une grande lectrice convient, typographique­ment, le papier vergé dont La Renaissance du Livre n’est pas chiche – comme le papier bible de la Pléiade où il pénètre doit ravir l’ombre chinoise du romancier papelard.

Simenon (II). Jacques-Charles Lemaire, Simenon jeune journaliste. L’« anarchiste » conformiste (Complexe, 2003, 240 p., 19,90 €). Du 7 janvier 1919 au 10 décembre 1922, le tout jeune Simenon se fait engager par la Gazette de Liège pour rédiger des « faits divers », puis, dès novembre 1919, se voit confier un billet d’humeur, ce qui est, dans ce métier et à cet âge, une consécration inhabituelle. Dans la même période, il produira ainsi des dizaines d’articles, une vingtaine de contes et 789 billets, signés d’abord « M. le Coq » (la rubrique étant intitulée Hors du poulailler), puis « G. Sim » (pour Causons) – déjà prolifique et non dépourvu de gloriole virile. On y trouve de tout, des portraits, des historiettes et, diront les Simenoniens, les premières touches de sa fameuse ambiance, évasive et envoûtante certes, qui le placera aux premiers rangs des écrivains de son époque, mais aussi des aspects moins connus de son caractère ou de sa philosophie, sur lesquels Jacques-Charles Lemaire a choisi d’apporter quelques révélations déconcertantes. Le jeune Rouletabille liégeois se montre à la fois anti-libéral, anti-social, anti-maçon, anti-communiste, anarchiste de droite très conservateur, comme on s’en doutait déjà, mais surtout antisémite, bien plus qu’on ne le pensait. Il déteste les Juifs férocement, dénonce leur omniprésence, leurs mœurs, leur odeur (sic) dans maints articles. Toute une série porte le titre du « Péril Juif », dans laquelle il dresse des listes interminables de Juifs formant, par des mariages avec des non-Juives, un réseau abominable, une « pieuvre », s’inspirant des Protocoles des Sages de Sion, sur un ton péremptoire, utilisant le je et non le nous de circonstance. Plus tard, il feindra d’oublier ces quelques erreurs de jeunesse, « deux ou trois articles » – quinze en fait – en plaidant, comme souvent, qu’il a beaucoup d’amis juifs, le meilleur étant Pierre Lazareff. Air connu. Rien de très différent, d’ailleurs, de ce que d’autres auteurs illustres signèrent à la même époque (et dont ils payèrent plus ou moins le prix), mais qui restera longtemps occulté dans son cas grâce, selon Jacques-Charles Lemaire, aux talents de caméléon anarchiste de Simenon, habile à embrasser toutes les causes sans en épouser aucune. On peut en juger avec moins d’indulgence, pour le moins. Et si cela n’ôte rien au grand art du romancier qu’il fut, il était nécessaire que ces choses fussent dites sans fard. Pour la vérité, d’abord, celle de l’homme dans l’Histoire, mais également pour aider ses admirateurs mal informés à y voir un peu plus clair dans le légendaire brouillard qui nimbe la silhouette de Maigret : un rideau de fumée sur le sens de toutes choses, de toutes vies, et aussi, hélas, sur la part refoulée d’une certaine abjection.

Surréalisme (I). Didier Ottinger, Surréalisme et mythologie moderne. Les voies du labyrinthe d’Ariane à Fantômas (Gallimard, 2002, 156 p., 24,50 €). L’essai explore les liens entretenus par le Surréalisme avec la mythologie et une certaine vision, politique et sociologique, de l’homme. Paradoxe de ce mouvement qui souhaitait promouvoir une expression libre de toute conscience (et où la mythologie trouve aussi sa place) et qui, pourtant, était l’un des plus bavards sur toutes les idéologies, ne cessant de se redéfinir par rapport au marxisme, aux rites et religions. Ainsi le Surréalisme dont il est question ici est militant, prenant la parole dans des revues sulfureuses comme Le Minotaure, ou dans des congrès en Russie. Il est dommage que cette attitude réflexive prenne souvent le pas sur l’analyse des productions artistiques elles-mêmes, où le lien avec la mythologie n’est pas amplement commenté, malgré de belles illustrations en noir et blanc. Mais il est vrai que la période des années 30 poussait à l’engagement, et à une réflexion sur la place de l’art dans des sociétés en butte à des régimes extrémistes. 

Surréalisme (II)Mélusine n° XXIII, Cahiers du Centre de recherche sur le Surréalisme (L’Âge d’Homme, 2003, 339 p., s.p.m.). Depuis plus de vingt ans, Mélusine est là, sous la gouverne de l’infatigable Henri Béhar, pour soutenir l’étude du Surréalisme dans un esprit de rigueur et d’ouverture. Rares sont les volumes de la série qui n’apportent pas du nouveau ou de l’inattendu. Celui-ci veut délibérément aller au-delà des frontières parfois trop restreintes à l’intérieur desquelles se poursuit la recherche courante – frontières du groupe, du genre ou de la géographie. Tous les textes réunis ici pour jouer de l’idée du rapport « dedans-dehors » ne sont pas passionnants, mais tous sont intéressants à un titre ou un autre et permettent d’explorer des personnalités et des œuvres qu’on ne voyait pas, à priori, graviter d’aussi près – ne disons pas : autour du Surréalisme mais au moins de certains de ses thèmes ou de ses figures. Traversées parfois réciproques, car le Surréalisme, s’il a beaucoup donné, a aussi beaucoup reçu. Ainsi découvrira-t-on, avec plus ou moins de détail, ce qu’il en fut chez Mac Orlan, Drieu La Rochelle, Julien Green (ce qui peut surprendre), Saint-John Perse (toujours pénible), Henri Michaux, Bataille, Nelly Kaplan et Abel Gance (ce qui peut étonner), Guy Debord (la publication récente des écrits d’Isidore Isou sur ces questions aurait pu être exploitée, comme la biographie de Debord par Vincent Kaufmann), Sartre, Jacottet, Brion Gysin, Unica Zürn, Gracq, Joë Bousquet, Ghelderode, Kenneth White. À cela s’ajoutent d’intéressantes études sur le théâtre « surréaliste » après 1945 et sur le Surréalisme vu de Grèce à travers l’œuvre de Milos Sachtouris. Recommandons aussi, hors du thème retenu et classées sous la rubrique variété, deux beaux essais, l’un de Georgiana Colleville sur Valentine Penrose, l’autre de Jean Arrouye sur la vie étrange des mannequins. 

Tentation théâtrale. Philippe Chardin et aliiLa Tentation théâtrale des romanciers (Seded, 2002, 167 p., s.p.m.). Le jeune Flaubert réclamait imprudemment la peine de mort pour les mauvais dramaturges, de façon à ce que seuls se risquent à cette aventure les créateurs les plus solides. Comme l’écrit joliment Yvan Leclerc, nombre des meilleurs romanciers du siècle auraient dû ainsi périr pour une muse qui n’était pas leur genre. L’enjeu de ce colloque était donc d’interroger cet échec des Balzac, Flaubert, Zola, Dostoïevski, Joyce, Musil… S’il est aisé de comprendre ce qui poussa les moins dramaturges d’entre eux vers la scène, ou encore de mettre en évidence la méconnaissance totale de certains à l’égard précisément, d’un « genre » dont ils méprisent les succès et le personnel, il est moins facile de saisir ce qui empêche la théâtralité romanesque de se transformer en une autre forme de théâtralité. On soulève un peu vite l’excuse de la subtilité du texte lu, qui ne passerait pas la rampe : c’est justement parce qu’ils considèrent le théâtre comme un art grossier, tout de ficelles et de trucs, que les romanciers abdiquent leur complexité et produisent des navets. L’autre explication, qui fonctionnerait particulièrement bien pour les romans réalistes, met en avant des différences importantes de gestion du temps, qu’il s’agisse de la longueur, des tempi, de l’usage de la discontinuité. Ce qui nous renvoie à des caractéristiques génériques, en même temps qu’à l’incapacité des romanciers à imaginer un autre théâtre – celui du XXe siècle finalement. Voilà un vaste chantier de recherche. Sans doute la relative brièveté des textes bride parfois l’analyse – en dépit du côté réjouissant du jeu de massacre auquel se livrent certains contributeurs sans pitié. En revanche, on félicitera les Comparatistes d’avoir su concevoir ce colloque (Tours, 2001) autour d’un vrai sujet, fermement défini, de sorte que chaque communication dialogue véritablement avec celles qui l’entourent. Ce qui devrait être la règle de tout projet collectif. 

Texte poétique. Alfred Glauser, Écriture et désécriture du texte poétique. De Maurice Scève à Saint-John Perse (Nizet, 2002, 162 p., 20 €). – A : Sept études qui abordent successivement Scève, Ronsard, La Fontaine, Verlaine, Mallarmé et Claudel, puis Laforgue et enfin l’auteur d’Amers. Alors ? – B : Sans systématisme, l’analyse soumet les textes à une lecture auto-référentielle qui souligne les points de tension entre volonté de création et distance désœuvrante, que le poème manifeste ostentatoirement une perfection formelle qui finit par jouer contre son objet, qu’il opte pour la ténuité d’une voix en-allée, qu’il s’érige dans l’auto-ironie, qu’il affirme soutenir son élan dans son propre éloge, qu’il oscille entre les exigences contradictoires de la morale et du plaisir, ou qu’il alterne promesse de sincérité et antipétrarquisme. Nommant désécriture à la fois les signes d’une réflexivité auctoriale, et les marques d’une écriture qui se nie formellement ou thématiquement à mesure qu’elle se compose, Alfred Glauser théorise peu – en témoignent la brièveté de son introduction et de sa conclusion, et la rareté des références érudites ou critiques sollicitées. Sa lecture s’autorise des seuls textes – un reploiement sur le matériau de la création qui se traduit aussi, au sein de l’argumentation, par une fréquente sollicitation de l’étymologie des concepts, une stratégie qui suscite le rappel de quelques ponts aux ânes sur vers et prose, et une affirmation bien hasardeuse où putare semble proposé comme étymon pour penser. – A : Ainsi vous déconseillez ? – B : Eh bien pas du tout, car cette réflexion autonome, précise, sert les textes par des formules alliant finesse et force de synthèse, et elle a le mérite de proposer une approche problématisée et curieuse de l’œuvre complet de chaque poète. – A : Oui. DansDélie, les oxymores deviennent le moyen « de ne rien dire, d’annihiler son propre texte, de le vider du sens qui l’obstrue » ; la grenouille de La Fontaine crève « parce qu’elle avait atteint son destin scriptural » – la fin de la fable ; chez Verlaine, « le poème est fait de sens qui se fuient, se répètent pour s’annuler davantage, comme pour endormir le pouvoir des mots », et son « Art poétique », à force de discordances entre les préceptes énoncés et la facture du texte même, tend à la débauche d’un poème-épave ; de son côté, le texte de Laforgue « est, mais ne se désire pas » et se rend « admirable à force de ne pas vouloir l’être ». Chacun de ces essais mérite la lecture. – B : Reste qu’on regrette le relatif isolement discursif choisi par Alfred Glauser : il laisse, dans ce volume au moins, le sentiment d’un débat évité, tant pour penser ce couple écriture/désécriture (que l’on aurait aimé voir rapprocher, par exemple, des concepts de création et décréation explorés par Alain Roger), que pour éclairer certaines monographies (ainsi les travaux récents d’Emmanuel Bury et Patrick Dandrey, qui ont montré combien l’autocommentaire, chez La Fontaine, s’inscrivait dans la politesse d’un « lyrisme mondain » exigeant à la fois mise à distance, sincérité et neglegentia diligens, auraient mérité d’être rappelés et utilisés pour enrichir l’analyse des Fables proposée ici). – A : Mais précisément, direz-vous, Alfred Glauser à son tour ne mine-t-il pas d’avance toute tentative pour que sa parole accompagnatrice se mue en théorie positive ? – B : Peut-être, mais cette théorisation aurait lié les auteurs qu’il aborde à maint enjeu contemporain… – A : Fi donc. En doutiez-vous, et n’est-ce pas une relation qu’il laisse ainsi le lecteur étudier par lui-même ? – B : Eh Monsieur moi-même, je vous laisse, vous voici en train de désécrire cette note ! 

VaillandCahiers Roger Vailland, n° 17, juin 2002, Quelle morale pour le XXIe siècle ? (Le Temps des cerises, 236 p., 9,15 €). Cinq débats philosophiques issus des VIIe Rencontres Roger Vailland (Bourg-en-Bresse, 23-24 novembre 2001) sous un titre général : « Quelle morale pour le XXe siècle ? » Avec la participation, entre autres, de Michel Maffesoli, François Dagognet et Robert Damien, Laurent Jaffro et Sandra Laugier, Marcel Conche et Giulano Sansonetti, Pierre Pouwels et Olivier Weber. On voit bien le lien du titre avec l’œuvre de l’écrivain, moins bien celui du contenu. Dépourvues de problématique centrale et hâtivement retranscrites, ces discussions en restent souvent aux généralités. Les « introuvables » de Roger Vailland (une dizaine d’articles parus dans Paris-Soir entre 1934 et 1936) intéresseront les amateurs insatiables. Les autres se rabattront sur les rééditions publiées parLe Temps des cerises. 

Valéry. Paul Valéry, Cahiers 3 : 1943 (Fata Morgana, 2002, 40 p., 9 €). Valéry fête ses 72 ans quand il rédige les notes dont ce volume vert et ivoire propose une soixantaine de brefs extraits. Tantôt imprimés, tantôt donnés à lire à travers les calligraphies de Jean Cortot, ces fragments lapidaires privilégient des sujets comme l’enseignement, la métaphysique ou la morale. À quelques exceptions près, ils ne figurent pas dans la sélection courante constituée par les deux volumes de la Pléiade, et ainsi séparés à leur tour du massif des manuscrits, ils se présentent avec une acuité nouvelle. Ni note ni préface au service de cette poétique de la pensée : c’est l’insecte net. 

Vallotton. Jean-Paul Morel, Félix Vallotton, dessinateur de presse et graveur (Favre, 2002, 112 p., 19 €). Jubilatoire et subversifs : ce sont les adjectifs qui s’imposent lorsqu’on feuillette cet album constitué de dessins et de gravures du grand Vallotton, qui poussa très loin le trait « économique » en misant sur le jeu du blanc et du noir. Les sympathies de l’artiste allaient à la Commune, aux anarchistes, aux frondeurs. L’Ordre n’a jamais trouvé refuge dans son œuvre. Page 19, une gravure sur bois, La Mer, exprime « l’art minimal » de Vallotton : le résultat est extraordinaire. Préface documentée de Jean-Paul Morel, qui a sélectionné les images de l’album. 

Verne. Lionel Dupuy, Itinéraire d’un voyage initiatique. Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne (Clef d’argent, 2002, 32 p., 5 €). Dans cette étude qui prolonge un précédent opuscule – http://clefargent.free.fr/etverne.php3 –, l’auteur s’attache à profiler certains aspects omis par la lecture linéaire qui a si obstinément réduit Verne à l’auteur pour enfants qu’affichait Hetzel. De la dialectique opérant entre les dimensions d’espace et de temps (le gain in extremis du pari résultant d’une convention de géographe) ressort la dimension spirituelle du périple de Phileas : au-delà de la sphère des accidents, l’aventure intente une valeur initiatique, celle-là même qui court dans toute l’œuvre. Si l’exposé est bref, au moins il fait valoir une clé argentine de nature à faire rouvrir Verne (cf. le site http://membres.lycos.fr/DupuyL/jules_verne.htm où ces deux textes sont donnés à lire). 

Yourcenar. Anne-Yvonne Julien, Marguerite Yourcenar ou la signature de l’arbre (PUF, 2002, 287 p., 25 €). Que cachent la souveraineté auctoriale, le goût des fictions savantes, la cartographie presque montaignienne de toute une culture dans l’œuvre de Yourcenar, cet îlot dans le siècle ? Une attention constante au souci de soi, une volonté d’élucidation de la subjectivité qui fait passer en quelque sorte l’érudition et y trouve des modèles culturels « innervants », répond Anne-Yvonne Julien. La lecture est élégante, dans son souci d’exploration d’un imaginaire et dans son tracé même, et l’interrogation autobiographique consonne avec les préoccupations subjectives et éthiques de la critique contemporaine. 

Zola (I). Émile Zola, Paris, édition de Jacques Noiray (Gallimard-Folio, 2002, 701 p., 9,50 €). Ce volume complète la publication du cycle des Trois villes en poche, dont on ne saurait trop se féliciter, vu le coût des éditions disponibles. Courte préface et maigres notes, question de place sans doute, car Jacques Noiray compte parmi les meilleurs connaisseurs de l’œuvre. Le préfacier nous a tout de même semblé quelque peu en panne d’enthousiasme, comme écrasé par le poids de la tâche qui lui incombait : convaincre en vingt pages un lectorat grand public de l’intérêt de lire les 650 pages d’un ouvrage dont il n’a de surcroît jamais entendu parler à l’école ! 

Zola (II)Mon cher Maître. Lettres d’Ernest Vizetelly à Émile Zola, sous la direction de Dorothy E. Speirs et Yannick Portebois (Presses de l’Université de Montréal, 2002, 401 p., 32 €). Beau volume, et beau travail, qui confirme le rôle important d’une équipe qui continue à alimenter en documents soigneusement édités les Zoliens du reste du monde. L’équipe d’étudiants qui s’est attelée au déchiffrage des lettres du traducteur et factotum anglais de Zola avait pourtant affaire à un corpus assez rébarbatif, car on ne peut dire que ces lettres d’affaires, qui tardent à prendre un tour un peu personnel, soient spécialement séduisantes dans leur détail. Ernest Vizetelly prenait très à cœur son rôle officieux de représentant de Zola et de ses intérêts en Albion, ce qui donne à ses lettres un caractère intermédiaire entre le rapport comptable et le rapport diplomatique. Pour autant, l’ensemble offre une plongée intéressante dans l’économie des lettres, et singulièrement celle de la traduction. Questions de droits d’auteur avec les États-Unis, non signataires de la Convention de Berne, éditions pirates, procès de moralité, le traducteur de Zola rencontre de nombreux écueils sur son chemin, qui sont autant d’occasions de comprendre de l’intérieur le rôle d’intermédiaire, médiateur ou bras armé, que peut jouer l’économie de l’édition à l’égard d’une société et d’une littérature. 

Zola (III). Henri Barbusse, Zola (Le Temps des cerises, 2002, 309 p., 15 €). On se sent plein d’indulgence à l’égard de ce joli livre cerise soigneusement illustré, mais on doute que les amis de Barbusse trouvent là l’occasion de faire valoir les qualités de leur grand homme, tant son « évocation » de Zola est plate et médiocre. André Picciola n’y pourra rien changer, ce n’est pas « un livre de notre temps » que ce Zola à la fois conventionnel dans l’analyse, lourd de style et léger de méthode. On est frappé de voir combien les hommes de gauche ont été prompts à figer Zola dans un personnage de travailleur robuste et brutal, écrivain de la force et de l’effort obstiné – on a pu lire encore très récemment des poncifs de ce genre dans la presse. Si l’on voit bien comment, de l’écrivain du peuple, on a pu se fabriquer une sorte d’écrivain-peuple (dans une conception très dix-neuvième : une force brute), il reste évident que c’était aussi reproduire par là le système d’évaluation binaire de la presse littéraire la plus conservatrice, retranchée derrière les critères de la subtilité (réservée aux élites culturelles), du primat du style et d’une forme surannée de psychologie. Sait-on si peu de choses sur Zola, qu’on puisse ignorer, même en 1931, ce que l’homme avait de fragile et d’angoissé, qu’on puisse oublier qu’il est tout aussi pétri de culture classique que n’importe quel académicien, et que ses options stylistiques et narratives découlent d’une réflexion sur l’évolution du genre romanesque dont bien peu de ses collègues furent capables ? En somme, les Barbussiens y trouveront un document intéressant sur Barbusse et les contraintes de sa position idéologico-professionnelle. Les autres s’amuseront tout de même à lire certains débats démodés : La Case de l’oncle Tom, plus juste queL’Assommoir envers les opprimés ? Sur la première page, le bouquet de cerises de la marque d’éditeur vient s’accrocher par transparence sous l’œil sombre de Zola, comme un clin d’œil ironique. 

Zola (IV). Jean Borie, Zola et les mythes ou La nausée du salut (LGF, 2003, 352 p., 7,50 €). On ne présente plus le texte que réédite Le Livre de poche pour le plus grand plaisir des Zoliens de tous âges – eh oui, trente ans déjà… Souvenez-vous, c’était en 1971, et Jean Borie nous promenait dans l’univers mythique des Rougon-Macquart, boue, excrétion, digestion et scènes originaires… Naturellement, toute réédition incite à une réévaluation : nous n’irons pas jusqu’à dire avec l’éditeur que cet ouvrage reste neuf de part en part, ne serait-ce que parce que les références psychanalytiques utilisées peuvent apparaître aujourd’hui à la fois fort minces et puisées à une source unique (freudienne), de sorte qu’elles semblent plus servir de prétexte à l’analyse que d’accréditation théorique. Reste que le texte peut être plus riche que son prétexte. Alors il faut lire et relire le livre de Jean Borie, d’abord parce qu’il fait partie des livres-clefs de la critique zoliennne du XXe siècle, ensuite parce qu’on y puisera toujours des analyses passionnantes et des remarques lumineuses, en particulier dans la dernière section, « Maisons », la plus sensible à l’inscription du cycle romanesque dans son contexte historique et sociologique, et qui de ce fait nous semble avoir moins que les autres souffert du vieillissement de son substrat psychanalytique.