Chronique de l’@ 8

La bibliothèque électronique de Lisieux

Olivier Bogros

 L’arrivée de l’informatique à la Bibliothèque municipale de Lisieux dans le courant de l’année 1994, le souhait de ne pas voir limiter cet outil à une simple fonction de gestion de stocks, la découverte des projets Gutenberg (1971) et Abu (1993) (1), quelques informations enfin sur les développements de la numérisation à la BnF ont été les éléments à l’origine de la création de La Bibliothèque électronique de Lisieux (2). Ce site, ouvert en juin 1996, souhaite participer à la mise à disposition sur le réseau de textes littéraires et documentaires de langue française relevant du domaine public, et mettre en valeur les collections anciennes de la bibliothèque, encore trop peu consultées et exploitées.

Un petit atelier de copiste
Les choix techniques de la bibliothèque en matière de numérisation de documents imprimés témoignent de la modestie du projet initial (ambition, moyens et financement). Toutes les étapes de l’élaboration du site sont réalisées en interne par une équipe de trois personnes pour un volume horaire mensuel de 45 heures.

Les textes sont saisis au clavier dans un simple éditeur de texte directement à partir de l’exemplaire conservé dans les magasins. Après vérification à l’aide d’un correcteur orthographique, et relecture ligne à ligne, les textes sont encodés en html et chargés sur le serveur qui héberge le site. Quelques règles sont appliquées pour la publication des textes numérisés (3):

– La pagination de l’édition suivie n’est pas maintenue.
– Les illustrations ne sont pas reproduites.
– L’orthographe et la graphie sont conservées.
– Les fautes typographiques et les coquilles ne sont pas modifiées.
– Pour les textes plus anciens sont restitués les i/j, u/v, les « s »
longs et résolues les abréviations.
– Le texte est présenté sur une seule page.
– Les caractères accentués ne sont pas systématiquement rendus sous forme
d’entités html, les navigateurs étant maintenant assez permissifs sur ce point.
– Aucune police de caractères n’est imposée, le texte se présente dans le navigateur de l’usager avec la police par défaut.

– Les paragraphes sont justifiés et afin de réduire la longueur de la ligne affichée qui croît à mesure de l’augmentation des résolutions d’écran, le texte est encadré par une balise tableau qui restitue, à gauche et à droite, des marges confortables à l’œil.

– Chaque texte est précédé d’une étiquette catalographique (étiquette reprise sous forme de métadonnées dans l’en tête du fichier html) qui dispense quelques informations sur l’œuvre numérisée, son auteur, l’édition utilisée ; le nom du copiste, celui du relecteur, la date de saisie…

Élaborer un contenu

Les collections patrimoniales de la Bibliothèque municipale de Lisieux ne sont ni importantes, ni prestigieuses : c’est le fonds moyen, d’une bibliothèque moyenne, d’une ville moyenne. Elles reflètent les goûts de lecture dans une sous-préfecture de province dans la seconde moitié du XIXe siècle (4). Le projet de la bibliothèque électronique de Lisieux est de présenter un choix représentatif de la variété de ces collections, avec toutefois la liberté et le plaisir de privilégier des auteurs oubliés ou les œuvres mineures de grands écrivains.

Des contraintes externes ont conditionné le choix des œuvres :

– Le mode de  » numérisation  » des textes (saisie au clavier) a conduit à ne sélectionner que des textes courts permettant une saisie et une mise en ligne rapide : nouvelles, brochures, tirés à part de revues, documents assez répandus dans des collections constituées au XIXe siècle.

– La disponibilité des œuvres au regard de la législation sur la durée de protection des œuvres. Par mesure de précaution, et en application des articles L 123-1 nouveau, 123-8, 123-9 et 123-10 du Code de la propriété intellectuelle, ne sont retenus que des auteurs décédés depuis 86 ans (5).

– Éviter autant que possible de mettre en ligne des titres déjà disponibles sur d’autres serveurs, sauf si l’édition retenue est différente ou si la version existante est en mode image.

Le corpus de textes en ligne fait une très large place aux auteurs du XIXe siècle, une des orientations actuelles est de l’ouvrir à des œuvres des siècles antérieurs. La fiction domine aussi sur le théâtre et la poésie. La partie documentaire privilégie notamment pour le fonds local des communications issues des bulletins de sociétés savantes.

Le site est très schématiquement organisé en quatre grands rayons et complété par un index général des auteurs et une liste de liens vers d’autres collections numériques. Les mises à jour mensuelles (quatre ou cinq textes) essaient de respecter un équilibre entre documents d’intérêt régional et littérature générale :

– La sélection mensuelle (et ses archives) veut mettre en valeur un texte précis parmi les derniers numérisés. On aura donc la possibilité de lire ou de relire ou de découvrir des nouvelles de Charles Rabou, Xavier Forneret, Philarète Chasles, Edmond Picard, Marc de Montifaud…

– Le rayon littéraire présente pour quelques écrivains un ensemble de textes. On y trouvera Alphonse Allais, Charles Baudelaire, Jules Barbey d’Aurevilly, Jean Lorrain, mais aussi des auteurs plus discrets comme Jules Tellier, ou Albert Glatigny. C’est aussi dans ce rayon que sont mis en ligne quelques bibliographies et des travaux réalisés par des classes du Lycée-collège Marcel Gambier de Lisieux dans le cadre de P.A.E. et de Travaux croisés (Dumas, Zola, nouvelles sur la vie des ouvriers à Lisieux au XIXe siècle).

– Le rayon documentaire est un pot-pourri de brochures sur des sujets très divers, qu’il s’agisse d’une Petite biographie dramatique, faite avec adresse par un moucheur de chandelle (1826) ou de Les Relais ou la mère de famille et le fileur : fiction d’une triste réalité (1841) et encore L’Art de donner des soins aux nouveau-nés par l’Académie d’hygiène contre les maladies du premier âge et la mortalité des nourrissons (1883). On y trouvera aussi des textes plus littéraires comme la Lettre inédite de Philothée O’Neddy (1811-1875), auteur de Feu et Flamme, sur le groupe littéraire romantique dit des Bousingos : Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Petrus Borel, Bouchardy, Alphonse Brot, etc… (1875) ou le Manifeste de la jeune littérature : Réponse à M. Nisard par Jules Janin.

– Le rayon normand présente des brochures d’intérêt local concernant l’élevage, la culture ou l’histoire comme le Traité de la boiterie des poulinières : définition de ses causes généralement ignorées, et à tort, jugées héréditaires, méthode de traitement pour la guérison : opuscule d’hippiatrique, dédié à MM. les cultivateurs éleveurs (1869) ou le Mémoire sur la maladie épizootique, dite fièvre aphteuse, cocotte, qui régna en Normandie en 1839 (1846), et encore une Notice sur les francs-porteurs de sel de la Ville de Caen (1840) ou l’Histoire véritable de la Gargouille : Complainte en 32 couplets, ornée du portrait de la bête et d’un fac simile de son écriture, dédié aux rouennais (1826).

Des exigences, certes fort peu scientifiques

La bibliothèque électronique de Lisieux a pour ambition première d’être un simple réservoir d’œuvres littéraires et documentaires du domaine public français dans lequel chacun viendra faire son miel. Il s’agit d’une approche très minimaliste des bibliothèques numériques : les textes numérisés sont d’abord des supports de substitution permettant de faire connaître et de diffuser une partie des collections de l’établissement. Il n’y a dans ce projet, local, aucune ambition d’édition scientifique : pas d’encodage enrichi du texte (xml, sgml), juste un balisage de structure (chapitre, paragraphe) et de forme (gras, italique) et non un balisage de sens (thèmes, arguments). C’est dire que la valeur ajoutée des textes numériques produits à Lisieux est réduite au minimum au regard de la linguistique statistique, de l’analyse sémantique, de l’analyse morpho-syntaxique.

Le site ne comprend aucun des attributs généralement décrits dans les discours prescripteurs sur ce que devraient être les collections numériques en bibliothèque : moteur de recherche interne, notes hypertextuelles reliant les textes, lexique, chronologie, parcours pédagogiques… Pour dire les choses de manière savante il n’y a pas là de  » recontextualisation, historique et polyphonique des textes qui tient compte des conditions de production propres à une époque donnée « (6).

Un site n’est jamais isolé sur le réseau. Depuis septembre 2000, les textes disponibles en lecture sur la bibliothèque électronique de Lisieux sont interrogeables en simultané dans les bases Lexotor (textes lexoviens indexés à l’université de Toronto)(7) , de la même manière des requêtes plus élargies peuvent être faites à partir d’Aleph (8) , moteur de recherche spécialisé en littérature. Ces connexions internet et intertextuelles, issues d’un travail collaboratif (Lexotor) ou simplement fortuites (Aleph) enrichissent le travail de base effectué à Lisieux. La question qui se pose aujourd’hui pour la bibliothèque électronique de Lisieux, après six années d’existence, est la suivante : Comment faire réseau sur le réseau, quels partenariats envisager ?

NOTES

1. voir la chronique de l’@ de Michel Pierssens dans la première livraison d’Histoires littéraires pour une vue d’ensemble des sites internet consacrés à la littérature.

2. http ://www.bmlisieux.com/

3. On consultera pour référence la grille d’analyse des sites et des textes numérisés du CCRTI (http ://inalf.ivry.cnrs.fr/ccrti/index.htm) et aussi Arlette Attali et Richard Walter,  » Le Catalogue critique des ressources textuelles sur internet « , Les Cahiers du numérique, 5, la publication en ligne, 2000.

4 . La Bibliothèque publique de Lisieux a été ouverte en 1837. Sur le destin des fonds antérieurs à la Révolution, on pourra consulter avec profit Victor-Ernest Veuclin, La Bibliothèque publique de Lisieux : ses origines, Morière, 1903 www.bmlisieux.com/normandie/biblioth.htm

5. Cette décision du mois de juillet 2000 fait suite à la réception d’une mise en demeure d’une société de gestion de droits pour un des auteurs alors représenté sur le site et que nous avions cru à bon droit appartenir au domaine public (décédé depuis plus de 70 ans) : c’était sans compter sur les deux articles du CPI concernant la prorogation de la durée de la protection liée aux évènements de 1914-1918 et 1939-1945 ! Cette interprétation extensive, faite par les sociétés de gestion de droits, est contestable, mais pour éviter de recevoir de nouveau de telles missives, la liste des auteurs disponibles sur le site a été modifiée.

6. Muriel Amar,  » Enjeux des collections numériques en bibliothèque : Création de nouveaux dispositifs d’accès au savoir ? « , Les cahiers du numérique. 5, la publication en ligne, 2000.

7 . LexoTor www.chass.utoronto.ca/epc/langueXIX/lexotor/ a été créé à Toronto sur le site Langue du XIXe siècle de Jacques-Philippe Saint-Gérand (Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand II) et Russon Wooldridge (University of Toronto).

8. Aleph (http ://aleph.ens.fr/), hébergé sur les serveurs de l’Ens, est géré pour sa partie littéraire par les équipes de Fabula (http ://www.fabula.org/).

. Il y a quelques années a paru un livre portant comme titre, Le Texte et son inscription (Éditions du CNRS, 1989), où Roger Laufer a réuni des communications présentées lors d’un colloque qui avait pour but d’étudier les rapports entre le texte et son support matériel. Y sont examinés des cas d’un intérêt exceptionnel allant du tatouage (François Boullant,  » Griffes/graphes/greffes : tatouages (carcéraux) « , pp. 167-85) à la peau scarifiée (Daniel Vidal,  » Cette peau qui n’est que chagrin  » [remarques sur la fonction de l’inscription dans le jansénisme convulsionnaire du XVIIIe siècle], pp. 155-66), à l’écriture numismatique (Michel Pastoureau,  » L’Écriture circulaire « , pp. 15-21), à la poésie visuelle (Tibor Papp,  » De la page mallarméenne à l’écran poétique « , pp. 193-206), et, bien sûr, au texte cathodique (Juliette Raabe et Étienne Pereny,  » De la page écran à l’écran texte/image « , pp. 207-21).

2. Bernard Stiegler, La Technique et le temps (Galilée/Cité des sciences et de l’industrie, 1994).

3. Roger Chartier, Forms and Meanings : Texts, Performances, and Audiences from Codex to Computer (Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1995).

4. Michel Lenoble,  » Une Génération perdue « , Texte, numéros 13/14, 1993, pp. 48-9.

5. Publiée sous le titre Clavis indicis thomistici : in indices distributionis, series I voll. 1-8, et in operum St. Thomae concordantiam primam, series II voll. 1-23, latine atque anglice / auctore Roberto Busa (Stuttgart-Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog, 1979).

6. Parmi les logiciels les plus performants on trouve : Wordcruncher pour DOS seulement, développé à Brigham Young University sous le nom de Brigham Young University Concordance Program, vendu ensuite à la Electronic Text Corporation et rebaptisé WordCruncher, avant d’être racheté par la Johnson Company (Provo, Utah) ; Tact (Text Analysis Computing Tools 2.1,) développé à l’université de Toronto, par John Bradley, Lidio Presutti, Michael Stairs et Ian Lancashire, diffusé par le Centre for Computing in the Humanities de l’université de Toronto ; Micro-OCP développé aux Oxford University Computing Services par Susan Hockey, Ian Marriott et Jeremy Martin, diffusé par Oxford Electronic Publishing, Oxford University Press (Oxford et New York).

7. Dont certains logiciels intégrés comme Tustef et Micro-Tustef développés par Wilhelm Ott à l’université de Tübingen, et des logiciels de collationnement comme l’Urica (User Response Interactive Collation Assistant) de Robert Oakman et de Robert Cannon de l’université de la Caroline du Sud.

8. Dont Archetyp, Msfamtre et Prelimdi. Voir Vinton A. Dearing,  » Computer Programs for Constructing Textual Stemmas on Genealogical Principles : the Theoretical Basis of Prelimdi and Archetyp  » in Jean Irigoin et Gian Piero ZARRI éds., La Pratique des ordinateurs dans la critique des textes (Éditions du CNRS, 1979), pp. 115-20.

9. Le remarquable Hyperbase d’Étienne Brunet permet en outre des recherches d’ordre statistique des plus sophistiquées y compris une comparaison avec le Trésor de la langue française .

[http://134.59.31.3/~brunet/pub/ commande.html]

10. Voir Andrew Oliver,  » Du bon usage des textes électroniques : lesquels ? « , Texte, numéros 13/14, 1993, pp. 291-306.

11. Voir mon compte rendu des sites Flaubert dans Dix-neuvième siècle. Bulletin de la Société des études romantiques et dix neuvièmistes, nº 33, juin 2001.

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Publié dans 08, chronique de l'@ 08, Les chroniques de l'@robase, Olivier Bogros