Chronique de l’@ 1

Ressources littéraires des XIXe et XXe siècles

texte intégral

Michel Pierssens

Histoires littéraires est une revue dont l’ambition est, entre autres, de célébrer le papier : le vieux papier, en invitant à redécouvrir des textes et des documents oubliés et en rappelant que les livres sont aussi des objets concrets ; le papier neuf, en offrant aux lecteurs une impression d’une qualité devenue rare. N’y a-t-il pas, par conséquent, un curieux paradoxe à mêler à cette célébration d’un médium désormais détrôné une chronique consacrée à celui qui lui fait aujourd’hui concurrence ? Je ne le crois pas, pour plusieurs raisons. La principale tient au fait, un peu trop oublié, que les livres (les revues, les journaux, les autographes) ont toujours été d’un accès difficile. Les bibliothèques publiques ne se sont enrichies que lentement, de manière souvent lacunaire, et n’ont mis au point des outils de repérage universels que tardivement. Des générations de bibliographes ont dû suer sang et eau, avec abnégation, pour produire des répertoires partiels, pas toujours fiables. Que d’énergie dépensée par ailleurs par les curieux, les amateurs, les collectionneurs, pour trouver chez les bouquinistes et dans les marchés aux puces les ouvrages patiemment recherchés ! L’Internet fait faire à tous les chercheurs de documents un immense progrès en leur permettant désormais de localiser presque instantanément ce qui les intéresse. Bien des livres restés inaccessibles peuvent enfin être lus, tout simplement parce que l’on sait maintenant où les trouver, grâce aux catalogues informatisés des bibliothèques ou à ceux des marchands. Une seconde raison tient à la multiplication des entreprises savantes qui font de la Toile un immense dépôt d’information organisée, grâce à la spécialisation des sites, consacrés les uns à une période, les autres à un auteur, un genre, etc. Entre la couche primaire d’information (pour l’essentiel : les bibliothèques) et l’ordinateur individuel, une autre couche forme un relais en produisant un ensemble croissant de matériaux virtuels qui permettent au chercheur une prise de connaissance des sources documentaires sur un mode tout à fait nouveau. L’objet informatique qui représente le document concret pour le chercheur est sans commune mesure avec l’esquisse représentée par la photocopie ou le microfilm. La troisième raison repose sur une observation historique : depuis le XVIème siècle, aucun médium n’en a encore éliminé un autre. Au contraire, il s’est toujours produit simultanément, d’une part des hybridations fécondes, d’autre part un transfert fonctionnel du médium déplacé vers de nouveaux usages. Pour ce qui concerne plus particulièrement l’édition de périodiques, on voit bien aujourd’hui comment prennent forme des objets mixtes, pour partie imprimés, pour partie numériques, avec des imbrications de plus en plus sophistiquées entre les deux présentations. Beaucoup de revues savantes (surtout aux États-Unis, mais ce genre de localisation tend lui aussi à perdre de son sens) ont ainsi une version papier et une version web, les deux fonctionnant de manière complémentaire. Dans l’état actuel des choses, nous avons donc toutes les raisons de produire une revue imprimée, mais où sera faite une large place aux ressources de la Toile, perçue non pas comme une concurrente mais comme une alliée. À terme, Histoires Littéraires y trouvera aussi sa place.

Toutes les périodes littéraires sont maintenant représentées dans le cyberespace. Fidèle à l’objectif d’Histoires littéraires, je ne traiterai que des deux derniers siècles, en commençant par le dix-neuvième, de loin le mieux représenté.

Le Dix-neuvième siècle sur la Toile

Référence.

Bibliothèques

Iconographie

Libraires

Sites spécifiques

Auteurs

Oeuvres

Conclusion.

Je ne peux que reprendre ici, presque à l’identique, ce que je soulignais il y a de cela trois ans : ce parcours très sommaire à travers quelques sites d’intérêt inégal permet de souligner deux choses : l’abondance de ressources déjà disponibles et la vitesse de leur accroissement d’une part, la quasi-absence de réalisations entièrement satisfaisantes, d’autre part. Les textes sont fréquemment lacunaires ou fautifs, les choix discutables, les présentations imprécises ou de seconde main. À côté de découvertes inattendues qui sont de vrais bonheurs d’exploration, les déceptions sont nombreuses. Comment les choses vont-elles évoluer et que pouvons-nous souhaiter – et entreprendre – pour que la Toile réalise tout son potentiel de documentation littéraire ?

Il faut d’abord souhaiter des mises en ligne complètes et fiables de plus en plus nombreuses. Ceci ne peut se faire qu’avec du temps, un équipement de qualité et une supervision compétente. L’ère des amateurs va s’achever et de grandes institutions, des associations ou des groupes de recherche prennent la relève, avec des projets à long terme et des moyens humains et techniques plus sérieux. Les sociétés d' »amis » et les centres de recherche consacrés à des auteurs ou des mouvements particuliers sont très nombreux : ils commencent à prendre la responsabilité d’entreprises informatiques d’utilité publique, qui rendront de bien plus grands services que les publications existantes, souvent anémiques et ennuyeuses. Une fois les textes rendus disponibles, il faut encore travailler à fournir l’accompagnement documentaire qui peut en éclairer le contexte – ce que beaucoup de sites esquissent déjà, et c’est là que réside pour une bonne part l’attrait de ces constructions informatiques : photographies, dessins et tableaux, musique, paysages, etc. À quoi doivent absolument s’ajouter les grands outils de référence, linguistiques et bibliographiques – grands dictionnaires, index, dépouillements, banques de données sur l’histoire du livre et des périodiques, etc. Un seuil sera franchi quand, dans une étape ultérieure, il sera possible de mettre en ligne des documents d’une autre nature, aujourd’hui difficiles d’accès : les reproductions de manuscrits (des modèles existent pour la littérature anglaise). On imagine la gratitude que recueillerait un site géré par l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes qui reproduirait l’ensemble des manuscrits de Flaubert ! Quelle avancée pour les études fondées sur les principes de la génétique ! Sans espérer voir les grands massifs disponibles rapidement (Balzac, Proust, Flaubert…) rien n’interdit d’espérer que s’élaboreront des sites plus expérimentaux, avec des ensembles de manuscrits plus restreints, mais qui permettraient aux étudiants et aux chercheurs d’apprendre, avec le respect de l’écriture dans tout ce qu’elle possède de bien matériel et concret, quelques principes de génétique. De telles entreprises ne peuvent évidemment être mises sur pied que par des centres de recherche puissants, ou par des éditeurs dont l’exploitation du fonds ne pourrait que profiter de telles initiatives.

Ces possibilités sont en train de se concrétiser. En attendant, il faut susciter, dans toute la mesure du possible, des formes de travail collectif fondées sur l’usage de l’Internet. Là encore, les sociétés consacrées à l’étude d’un auteur sont sans doute les mieux placées pour créer des forums (listes de discussion) et des publications électroniques permanentes dont l’existence changera en profondeur le travail de séminaire, les collaborations entre amateurs et professionnels, l’organisation de colloques ou encore le rituel de publication des actes qui en sont issus.

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