EN SOCIÉTÉ

L’Amitié Charles Péguy, n° 165, Le cinéma et Péguy, n°166, Paris capitale du monde, n° 167, Barres et Péguy, si loin, si pris, n° 168, Bourget, Apollinaire, Iqbal…, 2019 (4 numéros, 344 p., 20 € chaque ; 16 rue Vavin, 75006 Paris). «Le cinéma et Péguy»: le titre du numéro 165 de L’Amitié Charles Péguy surprend d’abord, même si les deux films de Bruno Dumont l’inscrivent dans l’actualité (seul le premier, Jeannette, étant sorti à l’heure de la publication du numéro). Mais le propos est beaucoup plus vaste. On retient en particulier l’évocation d’une série d’émissions conservées à l’INA où de grands témoins ont été filmés : Madame Simone, Henriette Psichari, Jules Isaac ou Stanislas Fumet. Joint sous forme de DVD et commenté dans le numéro, un fort beau film de Jean Seban, L’Invention de l’année 2020, d’inspiration très bergsonnienne, peut faire songer au Je t’aime Je t’aime d’Alain Resnais. Ce qui pourrait être un jeu maniériste constitue une lumineuse méditation sur le temps. – Consacré à « Péguy et Paris », le numéro du printemps 2019 est une manière de préparation au colloque organisé sur le même sujet à la fin de l’année. Il prend pour l’essentiel la forme d’une anthologie qui donne à lire ou relire les pages souvent admirables de Péguy sur la « Ville-Lumière comme disent premièrement les imbéciles, deuxièmement les cérémonies officielles, troisièmement les romantiques, quatrièmement Hugo tout seul » : Notre-Dame, l’Arc de Triomphe, les ponts (Mirabeau contre Alexandre III !), mais aussi toute la complexité humaine de la capitale. — Le numéro 167 s’attache à la relation complexe de Barrès et Péguy. Vital Rambaud et Denis Pernod rappellent les hommages que l’auteur des Déracinés s’est attaché à rendre à celui de Notre Jeunesse : l’article sur « Une Jeanne d’Arc en 1910 », les chroniques consacrées à la mort de Péguy dans L’Écho de Paris et la belle préface de 1920 à un ensemble de textes critiques, dont Notre Patrie. – Après ces trois numéros thématiques, ce sont des Varia que propose le dernier fascicule de 2019. S’y trouvent d’abord évoqués les rapports de Péguy avec Paul Bourget, à propos de l’attribution du prix Estrade-Delcros de l’Académie en 1911 (à défaut du Grand Prix qu’espérait Péguy). Une minutieuse recherche d’archives éclaire l’engagement de Bourget en faveur de son cadet. Puis un parallèle entre le philosophe indien musulman Mohammad Iqbal (1877-1938) et Péguy, marqués tous deux par la question du temps et leur lecture assidue de Bergson. Une troisième étude portant sur Péguy et Apollinaire reste à nos yeux bien acrobatique, l’auteur de l’article admettant d’ailleurs que le parallèle puisse paraître « saugrenu ». Au moins nous donne-t-il l’occasion de relire quelques belles pages poétiques.

Livres reçus

Absinthe. Les Fous de l’absinthe, anthologie de Gérald Duchemin, Paris, Le Chat Rouge, 2019, 262 p„ 25 € – « Un verre d’absinthe, il n’y a rien de plus poétique au monde. » C’est à partir de cette citation d’Oscar Wilde, placée en épigraphe de sa préface, que Gérald Duchemin propose au lecteur un parcours à travers un thème bien connu des amateurs de littérature fin-de-siècle : le spiritueux vert qui inspira tant les poètes. Curieuse préface, d’ailleurs, qui s’ouvre sur une anecdote biographique. Citant Benoît Noël, grand spécialiste de la question, l’auteur rappelle la réputation sulfureuse de cette plante, à cause de la fameuse thuyone qui provoquerait crises d’épilepsie et hallucinations et ferait de la fée verte une séductrice capable de vous mener sur les pentes de la folie. Peu importe si le mythe de l’absinthe a été exagéré par les médecins hygiénistes : il contribue fortement à l’aura maléfique de la boisson, qui promet ses charmes à qui mettrait sa vie en jeu. L’absinthe fascine, elle séduit, elle réconforte et ensorcelle. L’histoire de la fortune de cette boisson est retracée, depuis l’ouverture de la première distillerie en 1798, en Suisse, jusqu’au succès des cabarets cent ans plus tard, en passant par la colonisation de l’Algérie où le breuvage se démocratise auprès des soldats pour ses vertus gustatives. La loi de prohibition de 1915 pour lutter contre l’alcoolisme a finalement raison d’elle. Comme l’écrit Gérald Duchemin, avec l’interdiction de l’absinthe s’achève aussi la Belle Époque. La préface se termine par révocation de quelques poètes, ces maudits qui se saoulent à l’absinthe, et de quelques peintres adeptes de cette boisson : Degas, dont on connaît le célèbre tableau, Van Gogh et Toulouse- Lautrec… mais aussi, ceux qui, comme Félicien Rops, peignent la déchéance dans l’alcoolisme. L’anthologie est construite sur une alternance de poèmes et de récits en prose. Parmi les poètes, le lecteur retrouvera en ouverture Charles Cros (« L’Heure verte ») et Alfred de Musset (à travers le poème « Ode à l’absinthe » qui lui est attribué sans certitude, mais dont Gérald Duchemin dit qu’il a grandement contribué au succès de la Fée verte à Paris). Raoul Ponction, injustement négligé aujourd’hui, est largement mis à l’honneur, ainsi que Jean Lorrain (par un poème et une nouvelle). On trouve encore « La Buveuse d’absinthe » de Rollinat, et une évocation très précoce de la boisson chez Nerval, mais sous la forme d’un récit. Petrus Borel et Arthur Rimbaud sont également convoqués. Des poèmes plus connus, de Baudelaire ou d’Apollinaire, complètent cette liste non exhaustive. Côté prose, Émile Zola figure naturellement avec L’Assommoir, mais aussi un extrait de Madeleine Férat. Sa position est réprobatrice, puisqu’à travers l’absinthe, il s’attaque à la propagation de l’alcoolisme dans les milieux ouvriers. Cette thèse hygiéniste n’est pas rare au XIXe siècle : on la retrouve aussi, par exemple, dans le texte d’Alfred Delvau qui est présenté. En contrepoint, l’anthologiste livre un essai intéressant d’Henri Lierre daté de 1867, qui aborde de front « La Question de l’absinthe » pour désamorcer par l’humour les critiques qui sont faites à la boisson, mais aussi un éloge par Ernest Tisserand. Attentifs à la question de l’alcoolisme, les auteurs associés au naturalisme ou au réalisme ont souvent évoqué l’absinthe, comme le prouve la présence au sommaire des Goncourt ou d’Alphonse Daudet. Catulle Mendès est présent à deux reprises et Alphonse Allais, dont l’éthylisme est bien connu, évoque la boisson d’une manière plus fantaisiste. Paul Verlaine, autre alcoolique notoire, est également convoqué par une nouvelle. Un bouquet de citations courtes vient compléter cette anthologie, promenade agréable qui nous aura conduit des joyeux cabarets montmartrois aux déchéances de l’accoutumance.

Livres reçus

Alain-Fournier. Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes suivi de Choix de lettres, de documents et d’esquisses. Édition établie par Philippe Berthier. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2020, 559 p„ 48 €. Le charme insinuant que continue d’exercer, après cent ans, Le Grand Meaulnes n’est sans doute pas près de s’évanouir. Roman de la jeunesse, de l’aventure, de la quête, de l’amour impossible, du paradis perdu de l’enfance, de l’imaginaire enraciné dans le quotidien, le livre est susceptible de nombreuses lectures, qui n’épuisent pas son étrange mystère. Voici que Philippe Berthier nous en offre une édition critique, et presque diplomatique. Outre les habituelles notes critiques sur le texte, on y trouve en effet la transcription des nombreux brouillons et esquisses du roman, qui ont été miraculeusement conservés, ainsi que du Carnet de Rochefort de 1913. Très opportunément, Le Grand Meaulnes est, dans ce volume, suivi par près de deux cents pages d’extraits de lettres de l’auteur (essentiellement à Jacques Rivière). Se trouvent ainsi éclairées à la fois la vie de l’écrivain de 1904 à 1914, et toute la genèse du roman, qui s’étala de 1907 à 1913. Précisons que le présent volume ne comprend, comme l’indique son titre, que Le Grand Meaulnes, et non les autres œuvres comme Miracles, La Femme empoisonnée, Colombe Blanchet et La Maison dans la forêt. Dans sa préface substantielle et précise, Philippe Berthier passe en revue les influences perceptibles dans le roman. Picturales et musicales, d’abord : Carrière, Maurice Denis, Debussy, Rossetti (Julien Gracq a ainsi pu parler de « sexualité préraphaélite »). Littéraires, ensuite : Nerval, Robinson Crusoé, Dickens, Maeterlinck, Jammes, entre autres. On sait que l’influence de ce dernier fut importante sur toute une partie de la littérature de l’époque. Un autre point mis en lumière par Philippe Berthier est l’influence – ou la parenté, comme on voudra – avec le Claudel de Tête d’or et de Partage de Midi. Par ailleurs, et même si Le Grand Meaulnes ne saurait être lu comme un roman régionaliste, il n’empêche que, pour qui connaît la Sologne, les paysages rouillés de cette région y sont admirablement évoqués. À moins que, pour reprendre un mot de Wilde, ce ne soit au contraire la nature qui imite l’art, et que le roman d’Alain-Fournier ait déteint à tout jamais sur ces paysages ? Quoi qu’il en soit, ce livre est sensiblement plus complexe qu’il n’y paraît, car bien des thèmes très différents s’y entrelacent. C’est ainsi que Philippe Berthier décèle, dans la vie de l’auteur aussi bien que dans le roman, « une résistance à tout le moins obstinée à l’accès à la maturité », ce qui explique l’espèce de régression à un état d’enfance que proposent certains épisodes ou certaines notations. De là, sans doute, la poésie très particulière et captieuse du livre. La préface souligne cependant à quel point Alain-Fournier s’est attaché à désexualiser son texte, comme le montre l’étonnant chapitre supprimé intitulé « La Dispute et la Nuit dans la cellule », qui mettait en relief la cruauté presque sadique de Meaulnes/Fournier et sa « fascination dégoûtée pour le corps “malade” de la femme » (Ph. Berthier). On entrevoit ainsi qu’il peut y avoir chez l’écrivain un « appel des plus troubles à la pureté ». Sont également sensibles un profond scepticisme à l’égard du bonheur, et la croyance que « le mariage n’apporte aucun salut » (id.). Autant dire que nous sommes à cent lieues d’un « roman pour la jeunesse » ou d’une fiction idyllique. Et encore moins d’un roman édifiant, comme tentera obstinément de l’imposer Isabelle Rivière. La préface de Philippe Berthier stigmatise à juste titre le rôle néfaste joué par cette sœur abusive, qui, telle une simple Isabelle Rimbaud, fabriqua une vision catholique du roman, vu comme une Quête de Dieu. Loin de tout angélisme, souligne-t-il plus loin, Alain-Fournier « a écrit un livre sans concessions et cruel ». En 1913, lors de sa publication quantité de critiques, tels que Lanson, Souday, Thibaudet, et même, plus tard, Gide, feront la fine bouche devant Le Grand Meaulnes, à leurs yeux simple bluette ou roman bien décevant… lequel, après un siècle, a bien mieux survécu que tant d’œuvres à présent mortes prônées par ces juges. Il est vrai qu’à l’époque, certains critiques comme Rachilde ne s’étaient pas mépris, eux, sur la valeur du roman, qu’ils saluaient comme un chef-d’œuvre. L’étude des esquisses du roman, commentées par Philippe Berthier, montre bien que son apparente simplicité n’est qu’un leurre et que « l’art y est caché par l’art, et son triomphe est de se faire oublier ». On remarque, dans la bibliographie (qui n’est cependant qu’un « choix »), une absence, celle du livre pionnier de Jean Loize, Alain-Fournier, sa vie et Le Grand Meaulnes (Hachette, 1968), somme biographique de 526 pages, fruit de vingt ans de recherches et d’enquêtes auprès de témoins, qui n’est, sauf erreur, non plus citée nulle part dans le volume. Toujours à propos de bibliographie, il est probable que le Mon ami Benoist cité dans Le Grand Meaulnes soit en réalité L’ami Benoit de Bernard de Laroche (A. Colin, 1892). – Ce volume de la Pléiade est, par ses documents, ses notes, et en général tous ses commentaires, une somme sur un livre heureusement inclassable, dont il renouvelle la compréhension.

Bloch-Dano. Évelyne Bloch-Dano, Mes maisons d’écrivains. D’Aragon à Zola, Paris, Stock, 2019, 416 p„ 23,40 €. L’ouvrage constitue la version revue et complétée d’un recueil de textes paru chez Tallandier, en 2005, sur les maisons d’écrivains visitées par l’auteure. Il s’inscrit dans le prolongement des chroniques que la journaliste, essayiste et biographe (Zola, Sand, Flora Tristan…) a données au Magazine littéraire au cours de la décennie 1990, et des monographies écrites sur telle ou telle maison (le Médan de Zola en tête). Plus largement, le livre reflète la passion de l’auteure pour ces lieux qu’elle commence à visiter pendant ses études de lettres, de façon quasi clandestine (confie-t-elle, amusée, dans l’introduction), tandis que régnait en maître le structuralisme… Le texte se situe à la croisée du guide touristique (avec ses détails pratiques, ses illustrations d’un pittoresque modernisé par Marion Cochard, son principe de classement), de la notice biographique, mais aussi de l’autobiographie. Car, comme l’énonce le choix de l’adjectif possessif dans le titre (récemment traduit en italien par une formule qui détourne du cœur du sujet : « les maisons de mes écrivains »), le parcours proposé coïncide avec un récit de vie personnel qui mène Évelyne Bloch-Dano de souvenirs de voyages en rencontres personnelles et professionnelles (avec les familles des écrivains, avec les responsables des lieux visités…). L’auteure a cependant opté pour une organisation rationnelle – l’ordre alphabétique – et, secondairement, pour des regroupements divers qui peuvent apparaître labyrinthiques, pour ne pas dire « arbitraires » : évocation consécutive de plusieurs maisons d’un même écrivain (dans un seul texte « Les trois maisons de Georges Simenon », dans plusieurs « Balzac en Touraine », « à Passy »), ou par thématique, par période ou par ville (« Le Paris des exilés allemands »). C’est que le voyage est sentimental : l’ordre alphabétique comme la brièveté des textes doivent faciliter l’appropriation de l’ouvrage par un lecteur qui doit y piocher au gré de ses envies. Il s’agit en somme de rêveries d’une promeneuse qui se veut solitaire lorsqu’elle s’immerge dans la vie et dans l’intimité domestique des écrivains qu’elle a élus à son panthéon personnel. Les exemples traités couvrent une aire géographique très vaste (Europe surtout, Afrique, Amérique du Nord). En dépit de cet esprit d’ouverture très appréciable, le parcours demeure assez canonique pour ce qui est des auteurs, mais aussi de certains lieux, comme en témoigne la référence répétée (jusque dans la partie finale, « En refermant la porte ») à la liste des maisons-musées labellisées par le Ministère de la Culture. Difficile, donc, de sortir complètement des sentiers battus. Si la dimension biographique des notices individuelles présente un intérêt limité, ces textes redonnent en revanche toute leur place aux cadres de vie visités, qui ont souvent exercé un rôle important sur l’existence de l’homme, parfois sur les œuvres de l’écrivain. Ainsi, les choix personnels de l’auteure s’avèrent intéressants quand ils élargissent l’horizon des maisons-musées les plus connues et celles qui sont ouvertes au public : l’auteure nous ouvre en effet la porte de certaines maisons privées (M. Genevoix, par exemple). Cette libre conception du sujet conduit l’auteure à s’interroger moins sur ce qu’est un « écrivain » (les philosophes Alain et Descartes sont enrôlés dans cet inventaire à la Prévert) que sur la manière dont le cadre de vie contribue à construire un imaginaire artistique et nos propres représentations, bourgeoises quand nous assignons l’écrivain à résidence dans une imposante maison de maître ou dans un cottage coquet, « bohèmes » ou « aventurières » quand nous l’imaginons à la terrasse d’un café (Sartre), dans un pavillon de banlieue (Céline) ou sur les routes (Cendrars). Cette réflexion, conduite en filigrane et peu approfondie en tant que telle, d’aucuns pourraient la considérer comme «hors-sujet»: peut-on considérer les «passages parisiens », certes arpentés quotidiennement par Baudelaire et Benjamin, comme des « lieux de vie » au même titre que les garnis et autres logements provisoires et itinérants ? La réponse importe peu au plan de la logique adoptée par l’auteure qui dresse là une cartographie mentale, imaginaire et sentimentale du sujet que le lecteur est invité à compléter, à la fin du livre, avec une page blanche consacrée à ses propres notes de visite et de lecture. Reste que cette démarche « impressionniste » – servie au demeurant par une plume élégante et quelques questions de fond sur la mise en scène de soi, les ressorts communs à la création en général – peut laisser le lecteur sur sa faim : l’ouvrage diffère peut-être trop peu de ceux qui l’ont précédé. Enfin, l’absence de bibliographie (en dehors de quelques « liens » vers des sites Web généralistes, non valides pour certains) et d’index (pour établir toutes les correspondances entre les hommes et les lieux) fait cruellement défaut.

Bouvier. Olivier Lugon, Nicolas Bouvier iconographe, Genève, Bibliothèque de Genève & Gollion, Infolio, 2020. Il n’est jamais mauvais de se rappeler que la plupart des écrivains, au cours de leur vie, n’ont pas été seulement des écrivains. D’un point de vue strictement pratique et économique, tout le monde ne peut, à l’instar de Flaubert ou Proust, vivre de ses rentes et consacrer l’essentiel de ses jours à l’écriture de poèmes ou de chapitres de romans. Même en cas de relatif succès, les droits d’auteurs ne sont pas toujours suffisants pour garantir le nécessaire et permettre le superflu. Souvent, les écrivains ont exercé d’autres métiers, dans le monde de l’édition parfois, dans d’autres secteurs aussi bien, dont certains n’entretenaient parfois qu’un lien bien ténu avec l’univers des lettres. Considéré de nos jours comme l’un des plus grands noms de la littérature de voyage de langue française au XXe siècle, Nicolas Bouvier n’a cependant connu la reconnaissance qu’assez tardivement. L’Usage du monde n’est pas d’emblée devenu le classique qu’il est aujourd’hui. Bouvier et son compagnon de route et ami de toujours Thierry Vernet, auteur des images qui ponctuent le texte de Bouvier, ont essuyé plusieurs refus et le premier tirage du livre a mis un temps considérable à s’écouler. De retour du voyage en Fiat Topolino qui allait donner lieu à ce livre-phare et conduire son auteur jusqu’au Japon (la Fiat, bien fatiguée, ayant été abandonnée en chemin…), et suite aux échecs de ses premières tentatives de faire publier son livre, il a bien fallu lui trouver à s’employer. Cet amateur d’images, devenu photographe durant son séjour au pays du Soleil Levant, en vient à «accepter] […] un mandat de recherche d’images», qui lui tombe dessus un peu par hasard, et cette première commande en « entraîne immédiatement d’autres […] plus importantes qui transforment bientôt le gagne-pain occasionnel en un véritable métier » (p. 18). Le livre qu’OIivier Lugon consacre à son activité d’iconographe apporte une pièce majeure à la connaissance du parcours d’une figure déterminante de la culture suisse-romande de la seconde moitié du XX’ siècle, en se concentrant sur un volet de l’activité publique de l’auteur jusqu’à présent complètement méconnu, ou alors très partiellement et de quelques spécialistes seulement. Comme le note Lugon, lorsque Bouvier commence à se livrer à cette activité, l’appellation n’en est pas encore stabilisée. Et pour cause : la profession n’était alors guère identifiée comme telle, et Bouvier fera, précisément, partie de ceux qui contribueront activement à la reconnaissance et à la professionnalisation de cette activité qui aura constitué sa principale source de revenus durant sa vie active (de 1961 à 1998). Le livre se décline en quatre parties, qui suivent, de façon chronologique et en ses différentes facettes, l’évolution de l’activité de Bouvier, en la situant précisément dans le contexte de l’émergence, des transformations et, enfin, de la disparition de l’iconographie comme pratique professionnelle. Lugon parvient en effet à tenir simultanément deux ambitions : tout en centrant son travail sur l’histoire de l’activité de Bouvier comme iconographe, il esquisse conjointement celle d’une profession, en situant l’écrivain genevois dans les réseaux professionnels et amicaux dans lequel son travail autour de l’image a pu se développer. L’auteur s’acquitte avec brio double tâche, sans faire de Bouvier le prétexte d’une recherche sur des réseaux professionnels ni subordonner leur description à la compréhension de l’activité d’iconographe de l’auteur du Poisson-scorpion. La première partie, « L’invention d’un métier », plante le décor d’une période de l’histoire du livre qui voit l’émergence de la profession d’iconographe. Tout d’abord méconnus, les chercheurs d’images qui permettent la réalisation de livres illustrés sont initialement qualifiés de « documentalistes ». Ce n’est que progressivement que l’appellation d’iconographe s’impose, avec des figures comme Bouvier, mais aussi Jacques Ostier et Roger-Jean Ségalat. La deuxième partie du livre, « Les grandes heures du livre illustré », dresse le portrait des débuts de Bouvier comme iconographe, dans une ville, Genève, qui accueille de nombreuses institutions internationales. C’est dans cet environnement favorable que Bouvier est contacté par Erik Nitsche, au sujet d’un livre commandé par l’OMS. Le même Nitsche est alors sur le point de lancer aux Éditions Rencontre, à Lausanne, l’ambitieuse collection à vocation encyclopédique « La Science illustrée », premier chantier d’envergure de l’iconographe. La troisième partie, « La photographie de bibliothèque », montre comment la quête d’images de Bouvier relève de sa pratique photographique. L’iconographe reproduisait lui-même les images qu’il glanait, pour des raisons pratiques et économiques à la fois : une telle option permettait une plus grande rapidité d’exécution et de livraison en même temps que la réduction des frais de sous- traitance. À partir du début des années 1970, l’iconographe ne se borne plus à réunir des images, mais s’implique de plus en plus dans l’élaboration des livres auxquels il contribue, jusque dans l’écriture des textes. La quatrième et dernière partie du livre, enfin, « L’iconographe, historien des images », montre comment Bouvier est, à la faveur de ses activités d’iconographe, progressivement devenu historien de la photographie, notamment à l’occasion d’une exposition à laquelle il a participé en 1975 à propos de l’histoire de la photo en Suisse. À cet égard, non seulement Bouvier écrit et publie des études sur le sujet, mais en outre va jusqu’à contribuer activement à la reconnaissance de ce patrimoine iconographique national (que son fonds finira par rejoindre…). La conclusion du livre insiste sur le fait que la profession d’iconographe telle que Bouvier s’y est livré, à l’échelle de l’histoire des images, ne constitue qu’un moment particulier, rendu possible par un contexte éditorial et technique, qui correspond aux Trente Glorieuses en les débordant quelque peu et qui prend fin avec le développement d’internet. « Dans ce contexte », conclut Lugon, « éditeurs, rédacteurs ou graphistes se montrent de moins en moins enclins à reconnaître comme une compétence spécifique celle action et à rémunérer des spécialistes pour l’effectuer» (p. 150). Tout le livre montre combien, si elle a coïncidé avec les difficultés à faire publier L’Usage du monde, l’activité d’iconographe de Bouvier n’a pas correspondu avec une forme de pis-aller. Au contraire, Bouvier paraît avoir embrassé sa profession avec passion et, au fil des ans, a été conduit à conjuguer son travail de chercher et d’assembleur d’images avec l’écriture. Évitant toute forme de jargon, ce livre devrait à plusieurs titres intéresser aussi bien les historiens du livre que ceux des images et de la littérature. Au-delà du public des historiens de la culture au sens large, il paraît en outre susceptible de recueillir les faveurs des amateurs éclairés et des curieux. Olivier Lugon propose en effet un parcours qui se lit avec beaucoup de plaisir et de facilité, sous la forme d’un volume dont la qualité formelle est tout bonnement épatante. Le savoir- faire helvétique, tout de même, c’est quelque chose… Le traitement des images, tout spécialement, procure un véritable bonheur de lecture. On rencontre au fil des pages différents types de documents : de nombreuses pages et double-pages de livres, qui permettent d’apprécier le travail de Bouvier, des documents professionnels (correspondances…), mais aussi des photographies de l’iconographe au travail. La grande variété, de nature, de taille et de mise en forme de ces images font de ce livre un digne héritier des ouvrages dont il traite. À l’évidence, l’auteur et les personnes qui ont conçu ce volume ont recherché à produire à travers lui une forme d’hommage à une époque et à une manière de concevoir le livre illustré. Le soin remarquable apporté à la réalisation formelle de l’ensemble est tout à leur honneur et pour le plus grand plaisir du lecteur.
Toute personne intéressée par l’histoire du livre illustré au XXe siècle devrait prendre connaissance de cet ouvrage, remarquable à tous égards.

Corps. Charles Grivel, Le Corps défait. Études en noir de la littérature fin-de-siècle, s.l., Les Ames d’Atala, 2019,149 p. – C’est un livre incomplet que nous donne à lire lan Geay, qui a rassemblé et réorganisé les disjecta membra des études fin-de-siècle entreprises par Charles Grivel au fil des années. Ces études auraient dû aboutir à un livre complet, si la mort n’avait cueilli l’auteur trop tôt. À la place, nous nous trouvons devant un livre défait qui n’a jamais si bien porté son titre, et qui assume son incomplétude comme si elle faisait écho à la thématique du morcèlement qui va occuper les pages à venir. Ainsi, l’avant-propos est un ensemble de pages vides, seulement occupé par une citation et la référence d’un article de la revue Romantisme, qui aurait dû figurer là sous une forme remaniée. Il en va de même des deux études sur Lorrain, de celle sur Rachilde, et de l’article consacré à « L’Excès, la décadence. Tactiques d’écriture dans l’effet de système », supposé clore le volume. Il ne reste donc que trois textes consacrés à Villiers de l’Isle-Adam, à Gourmont et à Goncourt. Pour les autres, le lecteur pourra les lire à condition qu’il aille par lui- même les chercher dans leurs revues d’origine : voici donc un recueil très contradictoire, et qui ne recueille, hélas, que des lambeaux d’un corps défait. Si la démarche, qui veut rendre hommage à l’ami disparu, est fort belle et honorable, elle amoindrit pour le lecteur, il faut le reconnaître, l’intérêt de posséder ce livre. Voyons maintenant les trois études. Celle qui est consacrée à Villiers s’intéresse à ses rapports avec le positivisme, en particulier à travers le corps artificiellement augmenté de l’Ève future. Ce corps composé est-il capable d’aimer ? ou encore de rêver ? Grivel s’intéresse ensuite au personnage de Tribulat Bonhomet, dont le scientisme se confronte, dans Claire Lenoir, aux positions plus spiritualistes, sinon mystiques, de son interlocuteur. La photographie, art de capturer les corps, est alors interrogée comme une pratique cannibale qui dévore le modèle. Dans l’essai consacré à la luxure chez Gourmont, l’auteur étudie le regard que Gourmont porte sur la femme et sur l’amour, à une époque où le corps féminin apparaît le lieu du délit sexuel. Dans la décadence, le sentiment s’épuise et le sexe seul demeure : coquetterie, galanterie, dévergondage sont profondément liés à la conception fin-de-siècle du couple, fortement marquée par les bas instincts du rut que le naturalisme a mis au jour. À la décapitation des corps féminins répond le travestissement masculin : l’époque est à la dépossession des identités, ou ce que Charles Grivel nomme la « passation décorporée des sexes ». Ainsi la luxure est-elle avant tout un moyen de défaire les identités : dans l’acte sexuel, les corps s’annihilent, se ruinent et se détruisent. Alors que le début du siècle, qui a vu se développer la mode du portrait photographique, croyait fermement à la correspondance entre l’âme et son étui corporel (c’est le développement de la physiognomonie), la dernière décennie se heurte, au contraire, à l’insolubilité de l’être dans la forme qu’il prend. C’est l’image positiviste du corps que la fin du siècle s’attache donc à détruire, ce qui explique l’engouement pour les artifices, les voiles et les fards, qui ont pour fonction de dénaturer. Alors que les fictions du siècle ont montré le bonheur dans la communion des sentiments, celles de l’époque montrent désormais l’échec de cet idéal, à travers des personnages féminins inaccessibles, baudelairiens, à la fois Idéal et chemin vers l’enfer. L’activité sexuelle n’est plus qu’un tourment, décliné sous la forme de scènes de dévoration, et l’homme se révèle bien impuissant face à la femme, Méduse ou vampire, idole monstrueuse et fascinante à la fois. Charles Grivel approfondit cette réflexion par une analyse de la Lulu de Champsaur, et surtout de la Physique de l’amour de Gourmont, dont le but est de montrer l’inefficacité de la morale dans la sexualité et de justifier la luxure comme fonction naturelle et physiologique. Le dernier essai s’intéresse à « Dolmancé », texte de Jean Lorrain reproduit en annexe, et à ses rapport» avec La Faustin d’Edmond de Goncourt. L’étude porte sur le sadisme de Selwyn, personnage de La Faustin et montre comment la thématique homosexuelle développée par Goncourt inspira Lorrain, qui le fréquenta régulièrement, et qui inséra une page de ce récit dans « Dolmancé ». Il poursuit ainsi un dialogue commencé des années plus tôt. Charles Grivel met enfin le texte de Lorrain en relation avec une nouvelle de Maupassant, « L’Anglais d’Étretat », qui présente une nouvelle variation du personnage de Selwyn, ici fortement inspirée par Algernon Swinburne.

Excentriques. F. Chaffiol-Debillemont, Petite Suite excentrique (Bassac, Plein Chant, 2020, 224 p., 18 e). Edmond Thomas et les éditions Plein Chant auront bien mérité de l’histoire littéraire, ne serait-ce que par leur riche collection « La petite librairie du XIXe siècle », qui ne compte pas moins de 66 titres. Vient justement d’y paraître la réimpression d’un ouvrage paru en 1952 et dû à Fernand Chaffiol-Debillemont (1881-1971). Sur celui-ci, qui peut paraître assez oublié, une postface de l’éditeur nous livre toutes les informations souhaitables, nous invitant à voir en lui « un redécouvreur passionné ». C’est en effet non pas par ses poèmes ou ses romans, mais par ses ouvrages d’histoire littéraire qu’il mérite de survivre: Jeux d’ombres (1936), Bibliothèque tournante (1943) et Suicides et misères romantiques (1957). Petite Suite excentrique rassemble treize études, généralement sur des « petits romantiques » (Forneret, Cabanon, Lassailly, Chaudes-Aigues, Laurent-Jan, Forbin, Élise Moreau, Clavé, Boucher de Perthes, Rousseau, Asselineau) ou des figures liées au Romantisme (Jenny Dacquin, Les Trois Mousquetaires). La plupart du temps, c’est sa passion bibliophilique qui a donné l’impulsion aux recherches de Chaffiol-Debillemont : tel livre inconnu ou rarissime déniché chez les libraires l’a tout naturellement amené à en savoir plus sur l’auteur. S’il s’agit d’un roman, il se met en devoir de nous en résumer l’intrigue, par exemple Elisa de Rialto de Chaudes-Aigues ou Les Opinions de M. Christophe de Boucher de Perthes, tout en n’en cachant pas, à l’occasion, les faiblesses. Ou bien, c’est l’auteur lui-même qui lui déplaît, tel le misanthrope Laurent-Jan, boulevardier invétéré, toujours occupé à cracher son venin sur les autres. En général, Chaffiol-Debillemont ne surfait point ses auteurs, même si la plupart lui semblent dignes d’une certaine sympathie apitoyée. Son jugement critique ne manque pas de pertinence, ainsi lorsqu’il définit Xavier Forneret, « procédurier, retors, avide de publicité et naïf en outre », comme « l’Annonciateur de la poésie moderne ». Sans se dissimuler que « l’humour noir des petits romantiques a eu ses poncifs », il classe Les Roueries de Trialph de Lassailly « parmi les humbles sources du Surréalisme ». On l’aura compris, l’auteur de Petite Suite excentrique est à la fois un liseur, un bibliophile et un curieux de l’histoire littéraire. Ces trois qualités, qui ne sont pas toujours réunies chez un critique, loin de là, donnent à ses essais une allure libre et avenante. Le livre datant de trois quarts de siècle, on pourrait peut-être le compléter sur certains points de détail, bien que nombre des auteurs étudiés n’aient sans doute pas fait, depuis, l’objet de recherches approfondies ou de découvertes capitales. Pour Forneret, il y a eu cependant, en 1971, la thèse d’Eldon Kaye, Xavier Forneret dit l’Homme noir (1809-1884). Quant à Asselineau, l’histoire anecdotique mentionnerait sa passion placide et sans espoir pour Louisa Siefert, dont il fit sa légataire universelle. Peut-être pourrait-on aussi revenir sur ce que Chaffiol- Debillemont dit de la rouée Jenny Dacquin. Celle-ci fit, on le sait, un tri sévère dans les lettres de Mérimée qu’elle laissa publier, en s’ingéniant, comme dit notre critique, « à brouiller les pistes ». Maintenant, fut-elle toujours la « chaste et secrète figure » qu’il décrit ? On pourrait en douter, et, même si nous n’avons pas tenu la chandelle, il semblerait bien qu’il y ait eu une brève liaison charnelle, La suppression d’un certain nombre de lettres laisse en tout cas planer un sérieux doute. (Petit lapsus : l’auteur prénomme Cécile la maîtresse de Mérimée, la très libertine Valentine Delessert). Comme toutes les publications de Plein Chant, cette réédition se caractérise par un grand soin apporté à la réalisation matérielle. Très attrayante est la couverture jaune d’or décorée d’un encadrement et d’une vignette romantiques, et le volume est congrûment illustré de gravures ou de photographies choisies par l’éditeur. Bref, un petit livre fort attachant, par son contenu comme par sa présentation.

Loti. Alain Quella-Viliéger, Pierre Loti. Une vie de roman (Calmann-Lévy, 2019, 436 p., 21,90 €). Seconde biographie de Loti (la première datait de 1986), par celui qui est sans doute, avec Bruno Vercier, le meilleur connaisseur de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. Depuis plus de trente ans, l’auteur a eu l’occasion de parfaire cette connaissance, notamment par l’édition et la publication, avec le même Bruno Vercier, des cinq gros volumes du Journal intime inédit de Loti. Il s’ensuit une biographie renouvelée, d’une documentation encore plus étendue et variée, et qui nous donne de l’écrivain un portrait à la fois plus fouillé et plus complexe. Que ce volume ne comporte ni illustrations, ni notes, ni index, ne tire nullement à conséquence, car il se lit fort bien, et les citations y sont aussi nombreuses que bien choisies. Il en va de même pour les considérations sur les différents livres de Loti et leur réception. En outre, tout ce qui est dit de la Turquie (dont on sait le rôle qu’elle tint dans la vie de l’écrivain) atteste une sûre connaissance de ce pays, de son histoire et de ses usages. Portrait complexe, avons-nous dit, ainsi en ce qui concerne la vie amoureuse de Loti, dont, remarque son biographe, bien des aspects resteront toujours mystérieux. Loti était, en quelque sorte, bigame, puisque, outre son épouse légitime Blanche, il eut une longue liaison avec la basque Crucita, qui lui donna trois fils. Pour le reste, il multiplia les amours furtives en tout genre, comme on le voit dans son Journal intime, où abondent les signes mystérieux, et souvent le mot turc guedjé (= nuit), lequel sert sans doute à noter laconiquement quelque rencontre amoureuse sans lendemain. Sa bisexualité ne semble point faire mystère, tant est profonde sa fascination pour les marins athlétiques (dont il a laissé de beaux dessins), et sa fréquentation assidue de compagnons masculins comme Joseph Bernard, Pierre Le Cor, Léo Thémèze, Edmond Gueffier, Osman Daney, etc. Il y avait chez Loti une curieuse naïveté (ses articles sur la guerre du Tonkin, sa crédulité vis-à-vis des Désenchantées, sa fréquentation des têtes couronnées), naïveté qui le rend d’ailleurs sympathique. Mieux encore, cette naïveté l’a rendu sensible à bien des choses qu’une conscience blasée n’aurait pas senties. Elle se manifeste aussi dans le fait qu’à l’étranger, il prenait toujours soin de se mêler au petit peuple, et non aux mondanités des ambassades. Alain Quella-Viliéger se livre par ailleurs à quelques bonnes mises au point, notamment sur la religion de Loti (cet athée était fasciné par l’Islam), et sur son attitude souvent déconcertante et hostile envers les Grecs et les Arméniens. On sait que sa turcophilie l’entraîna très loin, et qu’il soutint jusqu’à sa mort, contre vents et marées, la cause de ce pays qu’il aimait tant. Lors de la déclaration de guerre, le 1er août 1914, il prophétisait : « Ce sera une guerre d’extermination, la plus atroce qu’on ait jamais vue ». Mais, comme tant d’autres, il eut un sursaut patriotique et se mit à défendre fougueusement la cause des Alliés, ce qui ne l’empêchait point de conserver sa lucidité en déconseillant vivement, en 1915, l’expédition des Dardanelles, qui se révélera en effet désastreuse. On doit porter à son crédit que, durant la guerre, il ne resta point à l’arrière, mais fit des pieds et des mains pour être chargé de mission sur le front. Ses amitiés au sein du gouvernement (Poincaré, Barthou) lui vaudront même d’être employé à des missions diplomatiques secrètes, notamment auprès de la Turquie, afin de détacher celle-ci de l’alliance allemande. Un autre aspect bien mis en relief par le biographe est le combat incessant livré par Loti – qui, par ailleurs, ne croyait absolument pas à l’avenir des colonies, dont il aurait pu dire avec Montherlant qu’elles « naissent avec la croix de mort sur le front » – contre le tourisme de masse profanateur, dont il stigmatise (déjà !) la prolifération et les multiples nuisances. La Mort de Philae (1909) vitupère tous ceux qui ont fait de l’Égypte « une immense baraque de foire », et c’est le même constat partout, même au Pays Basque : « Des milliers d’oisifs, de snobs accourus des quatre vents de l’Europe s’y déversent en troupeau chaque année, alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils électriques. » Comme le note Alain Quella-Viliéger, Loti ne manque pas, en l’occurrence, de lucidité politique, écrivant à propos des Égyptiens : « Aujourd’hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu : les Occidentaux sont là, partout chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l’usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. » Lignes écrites en 1909 et plus que jamais valables à notre époque d’avions low cost et de bétonnage généralisé des côtes, des plaines et des montagnes. On voit combien il est erroné et injuste de faire de Loti une sorte d’esthète complice du colonialisme.
Cette biographie a aussi le mérite de montrer à quel point le vie de Loti forma la matière première de son œuvre, où il n’est guère question que de lui-même. Et les travaux de Quella-Viliéger et de Vercier ont bien souligné à quel point l’immense Journal intime (1868-1913) a fourni tous les matériaux de cette œuvre. Certes, Loti a beaucoup écrit, et son œuvre est diverse. Mais, si l’on excepte la littérature engagée de la fin, elle dégage souvent une étrange fascination. André Suarès a eu raison de voir en Loti un grand impressionniste. Tel est bien ce qui a permis à celui-ci de sentir si profondément les paysages les plus divers, en y posant souvent un regard désabusé, sinon tragique. Aziyadé, Fantôme d’Orient, Le Roman d’un spahi, Ramuntcho, Fleurs d’ennui, d’autres livres encore, attestant une grande liberté d’écriture ; certains sont même quasiment « des livres sur rien ». Et Henry James pourra voir dans l’œuvre de Loti « l’un des exemples les plus étonnants et les plus satisfaisants […] de l’irresponsabilité littéraire ». Caractéristiques qui tranchent fortement sur la littérature de son époque, celle des mornes constats naturalistes comme des tarabiscotages symbolistes. Au fond, c’était un poète. Il est bon de terminer par l’hommage que rendirent à Loti deux écrivains, et non des moindres. Apollinaire dédicaça son Poète assassiné « au plus pur, au plus touchant des écrivains vivants », et Raymond Roussel lui envoya Locus Solus avec ces mots : « à Pierre Loti, au surhomme dont on ne doit prononcer le nom qu’à genoux, hommage d’incommensurable fanatisme ». Fanatisme qu’il n’est peut-être pas déraisonnable de partager.

Vilmorin. Geneviève Haroce-Bouzinac, Louise de Vilmorin. Une vie de bohème (Flammarion, 2019, 518 p., 23, 90€). Voici la quatrième biographie de l’auteur de Madame de… Sans doute sa vie, bien plus que son œuvre, explique-t-elle une telle pléthore. Il est vrai que cette vie fut assez agitée, du moins si on en juge par la liste quasiment kilométrique des amants de la belle et spirituelle héritière des graines Vilmorin-Andrieux : Saint-Exupéry (qui fut même son fiancé), Roussy de Sales, Malraux, Sieburg, Jean Hugo, Pierre Brisson, Gaston Gallimard, Esterhazy, Duff Cooper, Rufus Clarke, Marreco, Pianzola, etc… Son ami Cocteau l’a très justement dépeinte comme une « ondine vorace ». Manière de fixer sans relâche l’attention d’un certain monde ? Les mauvaises langues diront qu’elle semble n’avoir jamais trouvé chaussure à son pied. Elle se maria deux fois : avec Leigh-Hunt, puis avec le comte Palffy (lequel avait déjà été marié quatre fois). Sur la fin, elle faillit épouser Malraux, dont la présence à Verrières, et les incessants monologues, finirent par la fatiguer, voire l’accabler. Elle vécut une enfance cossue, auprès d’une mère cruelle, coquette et mondaine. Ses œuvres, et surtout ses poèmes, donnent cependant l’image d’une femme solitaire et lasse, voulant se détacher de la vie mondaine effrénée qu’elle avait menée durant tant d’années, mais n’y parvenant guère, car cette vie lui était consubstantielle. Et elle n’eut pratiquement aucune vie de famille avec les trois filles qu’elle avait eues de Leigh-Hunt. Peut-on cependant parler, comme le fait le titre du livre, d’une « vie de bohème » ? Ce serait fort exagéré, ou alors il s’agit vraiment d’une bohème de luxe. Ce ne sont que fêtes, grands dîners, bals, palaces et palais, voyages, même après 1945 : incessants séjours à Vienne, Venise, Budapest, Genève… Une vie vécue en grande partie parmi une certaine aristocratie cosmopolite et de riches oisifs, pour qui il n’était point question de descendre dans des hôtels de second ordre, ni de s’attabler dans des gargotes. Le Danieli, le Crillon et le Ritz leur étaient visiblement plus familiers que les bords du canal Saint-Martin ou du Petit Morin. Cette café-society accueillait avec le sourire les écrits d’une femme qui prenait plaisir à être en représentation quasi permanente. On voit aussi qu’il s’est décidément passé des choses étranges durant l’occupation allemande d’une partie de l’Europe : mariée au comte hongrois Palffy, Louise ne cessa de faire des allers-retours entre Budapest et Paris, comme si de rien n’était (toutefois, elle n’allait pas, comme la cynique princesse Bibesco, jusqu’à déjeuner à Berlin avec Goering). Et à Paris, sous l’Occupation, les fêtes, les mondanités et la vie tranquille continuaient pour certains. Sur ce point, la biographe passe un peu rapidement sur la période de la Libération et de l’épuration. Or, il semble bien que ce ne soit qu’à la haute protection de son nouveau soupirant, l’ambassadeur anglais Duff Cooper, que Louise, qui était assez compromise, dut d’échapper de justesse aux foudres de la justice. Après 1945, la célébrité arriva, mais la femme du monde était condamnée à multiplier les collaborations à des journaux et magazines de mode, pour « ne pas se priver de ses sources de financement », comme le dit suavement Geneviève Haroce-Bouzinac. Littérature facile et superficielle, qui la fit connaître du grand public et l’imposa comme une célébrité bien parisienne. Quant à ses livres, sa biographe en donne une vision peut-être un peu trop hagiographique. Les citations de poèmes, souvent trop longuement glosées, sont cependant bien choisies, qui trahissent une âme inquiète et finalement pessimiste. Louise de Vilmorin aura pourtant-passé la mesure, en se faisant célébrer par son propre frère André, qui écrivit à sa gloire un Louise de Vilmorin dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers. La biographe semble emboîter le pas, lorsqu’elle déclare, à propos d’une soirée poétique en honneur de Louise, à la Comédie-Française, en 1966: «Louise est désormais considérée comme l’égale des plus grands ». Si les poèmes de Louise de Vilmorin ne sont peut-être pas absolument négligeables, faut-il pour autant la placer aux côtés d’Apollinaire, de Baudelaire et de Louise Labé ? D’aussi comiques extravagances doivent être laissées aux mondains illettrés et aux journalistes en mal de copie. D’ailleurs, le reste de son œuvre, assez surfait, n’est-il pas à l’image de cette société futile où elle s’ébroua toute sa vie et qui, en fin de compte, formait la matière de ses livres ? On peut par ailleurs trouver bien excessives les louanges faites par la biographe aux gouaches de Jean Hugo, lesquelles n’ont qu’un intérêt fort limité et platement décoratif, un point c’est tout. Ces réserves faites, cette biographie est, dans i’ensemble, complète et précise, très documentée, se basant notamment sur le copieux Fonds Louise de Vilmorin de la Bibliothèque Doucet. Elle comporte un utile Index, des notes copieuses, une riche bibliographie et un cahier photographique très évocateur du personnage si éminemment sociable et social que fut Louise de Vilmorin – ce qui montre les exactes limites de son œuvre.

[Patrick Besnier, Jean-Paul Goujon, David Martens, Marie-Clémence Régnier, Kevin Saliou]

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