L’éditorial du n°52

Tout comme la littérature, la bibliophilie se doit d’être un « vice impuni ». Un vieil auteur assurait même qu’elle ressemblerait assez à la cuisine, étant tout à la fois, comme celle-ci, une science et un art, qui ne visent qu’au plaisir de celui qui les pratique. C’est dire que son domaine est immense, et sa nature même, des plus complexes. Ainsi revêt-elle les formes les plus diverses, des plus extrêmes et spécialisées, aux plus éclectiques. Autrefois, les plus grands bibliophiles ne juraient que par les elzévirs ou les livres illustrés du XVIIIe siècle ; aujourd’hui, leurs successeurs soupirent après un Hollande des Fleurs du Mal, un Papier jonquille des Amours jaunes, un Madagascar de La  Peste ou un Japon de certains surréalistes. D’autres, qui ne sont pas les moins savants ni les moins curieux, dédaignent ce qu’ils considèrent comme des ouvrages trop communs ou trop galvaudés, voire trop cher payés, et se désespèrent d’acquérir jamais Les Loups ravissans, l’Origine degli volgari proverbii d’Aloysio Cynthio, une originale de Xavier Forneret ou un grand papier des Œuvres posthumes de G.-Albert Aurier. Certains autres, tel Gérard Nordmann, ne veulent que des curiosa. D’autres encore rêvent  à des « livres impossibles », véritables merles blancs qui sont l’objet de leurs impatientes convoitises et que, comme le montre ici Julien Bogousslavsky, ils parviennent parfois à capturer. Après les « livres impossibles », les livres inconnus, dont on verra un exemple révélateur : le Journal du Voyage de Hollande du fermier général La Popelinière, dont Jacques Duprilot, au terme d’une longue enquête, nous restitue la piquante et mystérieuse histoire. Et les livres pour enfants ? Nul ne semble y songer, mais Jacques Desse vient opportunément nous rappeler que, dans ce domaine aussi, on trouve de petites merveilles. Et n’est-ce pas faire par ailleurs de l’histoire littéraire que de ressusciter, comme il le fait, Minou Drouet ? Bref, la bibliophilie est, on l’aura compris, aussi variée et aussi diverse que les joies qu’elle promet à ceux qui la cultivent. Autre avantage : elle rejoint et épouse même infailliblement la bibliographie, cette somme de connaissances sur laquelle va désormais s’appuyer l’amour des livres.  Tout vrai bibliophile ne saurait négliger une telle science, accumulée par des générations de savants, d’érudits et de collectionneurs. Mais il s’en faut de beaucoup que la bibliographie soit toujours une science exacte. Aussi bien notre bibliophile devra-t-il reconnaître souvent que cette science a ses limites, ses incertitudes, ses zones d’ombre, voire ses inexactitudes. Tel exemplaire peut révéler des surprises, et telle édition originale rester inconnue durant plusieurs siècles, voire avoir disparu à jamais. Ou  bien elle ressuscite soudain, comme il en arriva, on le sait, avec Une saison en enfer, dont, en 1901, la découverte imprévue du stock chez l’imprimeur désespéra tellement Louis Barthou… Chaque génération de bibliophiles doit ainsi soit compléter, soit rectifier. Il s’ensuit que, pour rassembler ce numéro spécial, nous avons été amené  constater la constante imbrication de la bibliophilie et de la bibliographie. Mieux encore, certaines recherches bibliophiliques et bibliographiques intéressent directement l’histoire littéraire. On verra comment, par la simple description bibliographique de trois exemplaires de rarissimes comédies de contemporains de Molière, Olivier Roussel nous invite à nous interroger sur certains « points obscurs » de la vie de celui-ci, en même temps qu’à reconsidérer toute la production dramatique de cette époque, qu’on ne saurait certes limiter à Corneille, Racine et Molière.
Mais la bibliophilie, c’est aussi le monde des libraires d’ancien – un monde qui a toujours eu une réelle importance, mais n’a pas souvent été évoqué. Combien aimerions-nous avoir des souvenirs, des documents et des monographies sur certaines grandes librairies du passé : la librairie Techener, la librairie Damascène Morgand, la librairie Rahir, la librairie Ronald Davis, la librairie Marc Loliée, et combien d’autres, disparues ! Il faut donc louer Daniel Zinszner d’avoir évoqué des souvenirs divers, en nous promenant à travers tant d’endroits petits ou grands dévolus au commerce du livre. Fort de son expérience de bibliothécaire, Christian Lacombe nous emmène chez certains libraires américains, qu’il fréquente parce qu’il s’occupe de constituer, pour des entreprises, des collections de livres rares : une manière de nous rappeler que de tels livres sont aujourd’hui devenu des objets de spéculation à part entière. C’est là une nouvelle « tendance », mais on ne saurait donner le nom de bibliophilie à de telles pratiques, pas plus qu’aux « collectionneurs » qui amassent des livres dans le seul but d’obtenir une plus-value en vendant au bout de quelques années, à l’Hôtel Drouot, leur « bibliothèque ». Non moins que les libraires, les éditeurs ont partie liée avec le monde de la bibliophilie. Très ferré sur Poulet-Malassis, Kistemaeckers et Doyon, René Fayt nous propose de suivre, au début des années 1920, le tandem André Malraux-Pascal Pia dans ses aventures éditoriales, ce qui nous vaut quantité de précisions bio-bibliographiques, dont le lecteur ne se plaindra sans doute pas.
Au long des siècles, la bibliophilie a cependant sensiblement évolué au gré des modes comme des goûts des collectionneurs. Il faut ainsi rappeler que, durant tout le XIXe siècle, et même jusque dans les années 1930, une bibliothèque de vrai bibliophile se composait des cinq sections suivantes, parfaitement canoniques et consacrées : I. Théologie ; II. Jurisprudence ; III. Sciences et Arts ; IV. Belles-Lettres ; V. Histoire. On peut penser qu’aujourd’hui les deux premières sections sont quelque peu négligées. De même, dans les Belles-Lettres, la sous-section consacrée aux « Facéties », laquelle avait l’avantage d’admettre des ouvrages que la morale désapprouve, mais que la bibliophilie tolère. Inversement, les « fous littéraires », qui, autrefois, entraient volontiers dans cette dernière catégorie, atteignent souvent aujourd’hui des cotes vertigineuses, tandis que des auteurs bien représentés jadis dans les grandes bibliothèques, comme Boileau, sont infiniment moins recherchés. Et qui songe à présent à collectionner les « poëmes » et à réunir sur ses rayons les œuvres de Saint-Lambert, Delille, Pezay et autres infatigables versificateurs ? Même si la lecture de la Zélis au bain de ce dernier peut se révéler ni plus ni moins ennuyeuse que celle du dernier Prix Goncourt, les modes bibliophiliques changent, avons-nous dit : on lira à ce sujet l’article de Willa Z. Silverman sur l’Histoire des Quatre Fils Aymon, best-seller  bibliophilique des années 1880, qui marqua une rupture avec les goûts d’alors, lesquels restaient marqués par ce XVIIIe siècle mis à la mode, sous le Second Empire, par les frères Goncourt. Il est donc tout à fait logique qu’en l’an de grâce 2012, plutôt que les Chansons de La Borde « avec le portrait de l’auteur à la lyre, et les gravures avant la lettre » ou les Contes de La Fontaine dans l’édition des Fermiers généraux, les collectionneurs préfèrent se disputer Les Jeux de la Poupée de Bellmer.
Les chercheurs ont  aussi leur propre bibliothèque, qui, pour être surtout constituée d’ouvrages de documentation, n’exclut pas les raretés ou les exemplaires particulièrement curieux : captures dues souvent au hasard et faites à l’occasion de visites aux libraires ou de ventes aux enchères. Ou bien la bibliographie peut intriguer le chercheur par tel point de détail, qui l’entraînera dans des recherches insoupçonnées, et parfois fort loin. C’est ainsi qu’à propos du frontispice des Épaves de Baudelaire, Jean-Paul Goujon sera amené à poursuivre une autruche de livre en livre jusqu’au XVIe siècle.
Enfin, la bibliophilie, c’est aussi, bien évidemment, les bibliophiles eux mêmes. Ils sont de toutes sortes, comme leurs collections, leurs passions et leurs marottes. Aussi avons-nous jugé opportun d’interroger l’un d’entre eux, et non des moindres. Nous sommes donc reconnaissants à Jean Bonna d’avoir bien voulu considérer nos questions, car ses réponses, à la fois précises et informées, permettent de mieux définir la bibliophilie actuelle et la psychologie des collectionneurs.
Et puisqu’il est question de bibliophilie, terminons par un petit document éminemment bibliophilique. Il s’agit d’une note du baron Jérôme Pichon – ce nom seul nous dispense… – concernant le baron d’Heiss, qui avait, à la fin du XVIIIe siècle, réuni une splendide collection de poètes anciens. Celui-ci avait toutefois une autre passion, non incompatible et que l’on va découvrir à travers cette charmante anecdote, que nous transcrivons telle qu’elle fut publiée dans le Bulletin du Bibliophile du 15 octobre 1906 :

Le Baron d’Heiss

M. d’Heiss, seigneur de Maffliers, près Pontoise, était officier dans les Gardes Suisses. C’était un excellent homme, prodigue s’il en fut, amateur déclaré des livres et du beau sexe.
Il a vendu ses livres en plusieurs fois. Son premier et plus gros catalogue fut vendu en 1782, pour le compte du marquis de Paulmy, qui avait acheté la bibliothèque en bloc et qui la fit revendre à l’enchère après en avoir distrait quelques articles. Son second catalogue fut vendu en 1785. Le petit supplément de ce second catalogue contenait des livres appartenant à un nommé Basan, marchand d’estampes rue Serpente ; enfin, il y a un troisième petit catalogue.
M. Milly Debure, le jeune, m’a raconté hier (11 juin 1836) qu’allant chez M. d’Heiss travailler au catalogue de sa vente, en 1785, par conséquent, il vit sur une ottomane une élégante et fraîche robe de tulle. Négligeant cet indice, il allait traverser la chambre à coucher du baron pour arriver à la bibliothèque, quand celui-ci vint à lui et, lui frappant légèrement sur l’épaule : « Doucement, dit-il, j’ai un oiseau là-dedans. » – C’était l’oiseau qui avait laissé son plumage sur le sopha.
Il avait épousé une femme  fort riche, mais il était resté veuf encore jeune. Lamy a raconté à Crozet que M. d’Heiss lui avait acheté, un jour, une charretée de livres sur l’inspection de cinq ou six des volumes qu’elle contenait, mais Lamy n’était pas toujours véridique.

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Publié dans 52, Actualités, Editorial du n°52, Les éditos