Comptes rendus du n°74

En Société

Larbaud. Correspondance Valéry Larbaud — Henri Buriot Darsiles (1908-1944). Sous la direction de Paule Moron et Maurice Sarazin, Cahiers Valéry Larbaud, n° 54, 2018, 338 p., 35 €. Il faut féliciter les Amis de Larbaud, qui, depuis pas mal d’années déjà, ont entrepris la publication de nombreuses correspondances inédites de l’écrivain. En voici une qui est importante par le nombre total de lettres (293), et aussi par le fait qu’il s’agit d’une correspondance croisée. Elle est à peu près complète, même si un certain nombre de lettres ont été perdues, et si certaines réponses de Larbaud en ont été distraites et ont circulé sur le marché des autographes. À vrai dire, cette correspondance témoigne non pas d’une véritable amitié, mais de longues relations de sympathie et de cordialité, très suivies. On ne saurait donc y trouver de véritables confidences. Jusqu’à la fin demeure même quelque distance : « Cher Monsieur Larbaud », « Cher Monsieur Buriot-Darsiles »… La première rencontre avec celui-ci provoqua chez Larbaud une nette antipathie, qui se dissipa cependant bien vite. Ils avaient en effet des amis communs, comme Émile Guillaumin, et étaient surtout liés par une passion commune pour le Bourbonnais. C’était là un sujet qui leur tenait également à cœur, et qui alimente une grande partie de leurs lettres : commémoration de Charles-Louis Philippe, recherches sur Achille Allier, publication d’Allen de Larbaud, animation de sociétés érudites locales, etc. Larbaud mettra ainsi un point d’honneur à offrir un exemplaire de tous ses livres à la Société d’Émulation du Bourbonnais, dont il fait partie tout comme son correspondant. Les deux hommes se font également part de leurs passions respectives : les soldats de plomb pour Larbaud, les timbres-poste pour Buriot- Darsiles. Puis les curiosités s’élargissent : il est question des traductions de Dante et des travaux sur Waiblinger entrepris par Buriot-Darsiles, de Joyce et de son traducteur allemand George Goyert, et également de Marcel Ray et de Marcelle Auclair. Petit à petit, Larbaud parvient à communiquer certaines de ses curiosités à Buriot-Darsiles, et les lettres deviennent plus touffues, même si le Bourbonnais en reste comme le refrain. Larbaud tient d’ailleurs à se faire bien voir de ses « pays », et ne manque pas, par exemple, de demander à Buriot-Darsiles de signaler à leurs confrères de la Société d’Émulation, qu’il vient d’être nommé commandeur de la Couronne d’Italie ! Ce qui ne l’empêchait pas de déclarer paradoxalement au même : « Personnellement, je ne suis pas poète ». La confiance s’installe assez vite entre les deux hommes, qui se rendent de petits services, et, lorsqu’il est de passage à Moulins, Larbaud vient volontiers dîner chez son correspondant. Pour le reste, lors de ses incessants voyages à l’étranger, il lui répond ponctuellement et en détail. Lorsque Larbaud sera frappé d’aphasie, Buriot-Darsiles maintiendra le contact avec Maria Angela Nebbia et viendra le voir. Sa dernière lettre est de mars 1944, quelques mois avant sa fin tragique en septembre, fusillé par les F. T. P. lors de la libération de Moulins. L’annotation de cette correspondance est tout à fait remarquable, et éclaire parfaitement le texte des lettres, surtout en ce qui concerne les personnalités et les allusions bourbonnaises, qui se trouvent toutes élucidées avec une grande précision. Excellente édition, et qui constitue un véritable livre.

Livres reçus

Bibliophilie. Nicolas Malais, Bibliophilie & création littéraire (1830-1920), Paris, Cabinet Chaptal Éditeur, 2016, 452 p., 35€. Livre sur la bibliophilie, le volume de Nicolas Malais Bibliophilie et création littéraire est aussi et avant tout un livre de bibliophile : une édition soignée pour un très bel objet au papier épais et à la présentation élégante, qui fait honneur au sujet. Cet ouvrage traite un thème souvent abordé par les manuels de bibliophilie, mais jamais étudié en tant que tel : l’amour des livres comme modèle d’inspiration littéraire et comme pratique sociale. Dans son introduction, l’auteur distingue la bibliophilie de la bibliomanie, fétichisme obsessionnel qui isole le collectionneur tournant le dos à la vie pour se perdre dans ses livres. Au contraire, si l’étude fait commencer la pratique bibliophile vers 1830, c’est parce qu’un ensemble de passionnés s’organise peu à peu en communauté, à travers ses lieux de prédilection – la Bibliothèque du comte d’Artois où travaille Charles Nodier, future Bibliothèque de l’Arsenal – et ses publications – le Bulletin du bibliophile fondé en 1834. Cette promenade dans un siècle de littérature présente les réflexions menées sur la matérialité du livre, tant par ceux qui le lisent que par ceux qui le font. À travers quelques figures fondamentales, Nicolas Malais montre comment se met en place une pratique littéraire du livre d’écrivain, pendant au livre d’artiste qui serait, non plus le fruit d’une collaboration entre un écrivain et un peintre-graveur illustrateur, mais bien un objet conçu entièrement par son auteur, qui supervise tous les stades de sa fabrication. L’étude s’intéresse d’abord aux acteurs les plus importants de la fondation du Bulletin du bibliophile, Charles Nodier et le Bibliophile Jacob. Si la revue est d’abord le catalogue de la librairie de Joseph Techener, elle devient très vite l’organe officiel des collectionneurs, grâce à ses rubriques bibliographiques et à ses notices qui abordent l’histoire du livre, les questions de reliure, les exemplaires rares et curieux, ou encore la valeur des éditions. La bibliophilie est alors vue comme un plaisir aristocratique de la rareté : elle se construira aussi contre le développement des éditions à gros tirages. Pour chacun des acteurs qu’il choisit de mettre en lumière, Nicolas Malais n’omet jamais d’examiner les préférences bibliophiliques qui dictent la composition de leur bibliothèque personnelle, mais aussi, et ceci est plus novateur, la manière dont la pratique bibliophile influe sur la production poétique. Nodier et le Bibliophile Jacob ont en commun un goût de l’histoire, du pastiche et des mystifications qui, associé à leur érudition, les conduit à l’écriture de fictions facétieuses mettant en scène des bibliophiles à la recherche de textes perdus. Dans ces jeux de mise en abyme, précurseurs des nouvelles de Borges, experts et faussaires s’affrontent dans des bibliothèques, des librairies ou des salles des ventes où les faux littéraires côtoient les incunables, décrits avec la plus grande précision. Avec son antiroman Histoire du roi de bohème et de ses sept châteaux, Nodier expérimente aussi une littérature graphique qui joue sur la typographie et l’espace de la page. Amateur de gravures sur bois, Nodier s’en sert pour illustrer son volume et lui donner un aspect ancien. Pour rendre compte de l’évolution de la pratique bibliophile au cours du siècle, Nicolas Malais choisit les figures d’Octave Uzanne, bibliophile écrivain, et de José-Marla de Heredia, l’un des premiers à doter la poésie d’une valeur bibliophilique alors qu’on s’intéressait jusqu’alors essentiellement aux romans et aux ouvrages historiques. Graphomane, amateur de curiosa et écrivant abondamment sur le livre, Octave Uzanne a opéré un rapprochement entre le goût bibliophile de la rareté et les anciens ouvrages érotiques. S’intéressant aux libertins du XVIIIe siècle, Uzanne évoque dans ses récits les noms de Restif de la Bretonne, de Casanova ou encore de Sade, et ses recherches annoncent l’érotomanie d’Apollinaire ou de Pierre Louÿs. À travers ses fictions érudites, qui sont en fait le plus souvent des essais déguisés, Uzanne joue sur les codes de la bibliophilie et s’adresse clairement à un public d’initiés : c’est le signe que la pratique est devenue sociale. De son côté, Heredia est d’abord un poète du Parnasse, et l’un des premiers à penser l’esthétique de la plaquette poétique comme un objet de bibliophilie. Amateur d’art possédant une impressionnante bibliothèque, futur conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal lui aussi, Heredia a le goût des éditions anciennes, qu’il évoque dans son poème « Vélin Doré ». Il affectionne les volumes de Ronsard et aborde la bibliophilie comme une pratique liée à la sensibilité personnelle. Reconnu comme une passion noble, le goût des livres rares est parfois l’objet de caricatures, chez Mirbeau, Gourmont, Louÿs, Schwob ou encore, bien entendu, chez Huysmans. Avec Des Esseintes, le romancier fixe les limites acceptables d’une pratique qui pourrait enfermer le collectionneur dans une bibliomanie confinant à la folie. Ce topos décadent est l’objet d’un chapitre intéressant où Nicolas Malais aborde les excès de raffinement où peut conduire la recherche excessive de rareté. On regrette cependant que le sujet des reliures rares – peau d’animaux exotiques, voire peau de jeune fille vierge – ne soit pas traité plus en détail. À l’inverse, Octave Mirbeau désacralise la pratique en montrant, dans Monsieur Joseph, un bibliophile petit bourgeois. À la bibliophilie comme quête sans fin de l’exemplaire rarissime ou comme accumulation, on oppose alors une pratique humaniste qui permet la redécouverte des textes et le goût des lettres. Le bibliophile, tel que le conçoit Remy de Gourmont, a aussi un rôle de conservation des textes. La seconde partie de l’étude de Nicolas Malais s’intéresse à la pratique personnelle du livre à l’époque décadente. Machine à explorer le temps selon Pierre Louÿs et Marcel Schwob, l’étude du livre ancien permet de faire revivre une époque fantasmée ou de fabriquer des mythes par la réécriture des sources. On crée des œuvres nouvelles qui ont la saveur des anciens livres qu’elles réécrivent avec plus ou moins de fantaisie. Un chapitre très riche est consacré à Pierre Louÿs, dont l’impressionnante bibliothèque méritait au moins une étude. Sa Bilitis est un bel exemple d’œuvre qui prend sa source dans le pastiche de véritables poètes antiques. Autre nom auquel on ne saurait échapper dès lors qu’on aborde la bibliophilie fin-de-siècle, Remy de Gourmont est étudié, d’abord en tant qu’historien-bibliophile et que mémoire de son époque (Le Livre des masques, l’étude systématique des petites revues, la découverte des Poésies de Ducasse au cours de recherches à la Bibliothèque nationale…), mais également en tant que créateur. Sa revue L’Ymagier est un hommage à ses ancêtres imprimeurs : amoureux de la gravure sur bols, Gourmont y reproduit des images rares qu’il veut sauver de l’oubli. Pour les livres qu’il fait paraître, Gourmont soigne la typographie et la mise en page, jouant avec la couleur des caractères et des papiers pour faire du livre une création graphique inédite. Nicolas Malais évoque enfin la rivalité avec Alfred Jarry qui, après la brouille définitive avec Gourmont, quitte L’Ymagier pour fonder la non moins originale revue Perhinderion. On y retrouve le goût des images populaires d’inspiration médiévale et de l’héraldique. La dernière partie de l’étude de Nicolas Malais s’intéresse à l’évolution de l’objet livre et à l’apparition de livres entièrement pensés par leur auteur, qui tiennent compte des contraintes techniques pour réfléchir à une esthétique de la réception. C’est le Parnasse qui révolutionne le genre du livre d’artiste en faisant paraître, en 1869, un volume de Sonnets et eaux-fortes où quarante-deux peintres illustrent quarante-deux poèmes. Grand succès d’édition, le volume, tiré sur papier précieux, est reconnu pour sa beauté. Dès lors, quelques ouvrages vont poursuivre de semblables expérimentations formelles : Charles Cros et son Fleuve illustré par Manet, Mallarmé et sa traduction du Corbeau, puis L’Après-midi d’un faune, également illustré par Manet. Mais ces poètes sont alors des marginaux, en rupture avec le Parnasse, et qui doivent faire appel à un autre éditeur que Lemerre ; tandis que Manet est également le peintre de la rupture avec l’académisme. Ces expérimentations, toutes des échecs éditoriaux, se produisent à la marge. Avec leurs gravures, ex libris, frontispices et jeux typographiques, elles sont pensées comme des expériences de lecture nouvelles. C’est avec le symbolisme que se développe une véritable poétique de l’objet. Contre l’académisme usé des volumes classiques de chez Lemerre, on préfère faire appel à Vanier, « l’éditeur des modernes », ou passer par les maisons d’édition des petites revues comme Le Mercure de France, qui confèrent une indépendance propice à la réflexion sur le livre. Gourmont compose, avec son Latin mystique, un objet d’art illustré par Charles Filiger et tiré sur papier pourpre ou violet. Les jeux typographiques allégoriques nourrissent les théories idéalistes et cultivent le goût pour le symbole. André Gide fait appel à Maurice Denis, peintre nabi, pour illustrer son Voyage d’Urien. Mais désormais, les images, omniprésentes dans le livre, s’intègrent dans la lecture car le texte leur fait place sur la page. Elles n’ont souvent qu’un rapport métaphorique avec le récit et appellent à l’interprétation. Le choix d’un imprimeur, enfin, ne se fait pas au hasard. Charles Renaudie sera à la fois celui de L’Ymagier et du Perhinderion, acceptant les jeux typographiques audacieux de l’une et l’autre des revues. Tous ces exemples prouvent que le Coup de dés de Mallarmé n’a pas été la première tentative pour libérer la page. Désormais, Apollinaire et Cendrars vont poursuivre les recherches dans cette voie, qui culmineront avec les avant-gardes dadaïstes et surtout futuristes. C’est avec ces deux écrivains, rivaux, disciples de Gourmont et tous deux flâneurs sur les quais de Paris, que Nicolas Malais achève son étude. D’Apollinaire, il souligne la bibliophilie et l’impressionnante bibliothèque, où les curiosa côtoient les études accumulées sur le cycle arthurien et les livres de folklore. Son livre d’écrivain le plus abouti est L’Enchanteur pourrissant, qui reprend les codes du livre ancien – la typographie archaïsante, les lettrines, les gravures insérées dans le texte – tout en les modernisant. De son côté, Cendrars fait paraître en 1913 La Prose du Transsibérien, long poème qui se déplie en un objet spectaculaire de deux mètres de long illustré par Sonia Delaunay d’une façon tout à fait nouvelle. Le texte y est imprimé en blocs de couleurs différentes. Nicolas Malais montre, au cours de cette étude, combien l’étude de la bibliophilie peut aider à comprendre aussi les processus de création littéraire. La dimension matérielle de l’objet livre n’est que trop rarement interprétée, et à l’heure où les bibliothèques numérisent à juste titre des volumes devenus introuvables, on oublie trop souvent que la manipulation d’un objet soudain mis à plat sous forme d’un PDF contribue aussi à l’expérience de la lecture et du sens de ce qui est lu. Pour parvenir à la création de tels objets, il aura fallu un siècle de pratique bibliophile au cours duquel s’est mise en place une culture, avec ses codes et ses traditions. Nicolas Malais met en lumière cette réflexion esthétique qui s’est élaborée par un dialogue entre les textes et une série de clins d’œil, non pas gratuits et vainement érudits, mais partis pris qui travaillent le sens et font du livre un objet à déchiffrer.

Céline. Jean Monnier, Elizabeth Craig, une vie célinienne, Robert Laffont, 2018, 264 p., 18 €. Attention, le titre de ce livre est extrêmement trompeur ! Il ne s’agit nullement, comme on pourrait le croire naïvement, d’une biographie. Nous avons tout bonnement affaire à un roman, ou, plus exactement, à une autobiographie fictive, où la dédicataire du Voyage au bout de la nuit parle à la première personne et nous déroule toute sa vie jusqu’en 1988. C’est là une louable entreprise, mais qui ne peut guère intéresser que les fanatiques les plus inconditionnels de Céline, et encore seulement dans la mesure où ils tiennent absolument à découvrir un remake romanesque de l’étude d’Alphonse Juilland, Elizabeth et Louis : Elizabeth Craig parle de Louis-Ferdinand Céline (traduite en 1994 chez Gallimard). Celui-ci avait en effet été le tout premier à avoir retrouvé la danseuse américaine et à l’avoir longuement interrogée, mais son important ouvrage, d’abord paru en anglais en 1991, s’était vu précéder en 1988, en France, par un court entretien publié par Jean Monnier sous le titre Elizabeth Craig raconte Céline. N’insistons pas sur ces stratégies éditoriales, et contentons-nous de noter qu’Alphonse Juilland est mort en 2000 et que la nouvelle mouture de Jean Monnier sort en 2018. Cette récente publication nous réserve d’ailleurs d’étranges surprises, car Jean Monnier ne craint pas de déchaîner « les kanguroos implacables du rire », en nous assurant, dans son prologue, que Guignol ‘s band est « un véritable traité de science occulte », que Mort à Crédit révèle des « connaissances assez pointues de l’ésotérisme tantrique » et que Céline « renoue dans l’orgie avec les expériences du chamanisme traditionnel ». Sont ainsi convoqués à la rescousse Mircea Eliade, Épiphane de Salamine, Stephen Benko et les Phibionites d’Alexandrie, qui n’en demandaient sans doute pas tant. Voilà qui est encore plus merveilleux que de taire de Rimbaud un initié qui aurait potassé à tond tous les vieux traités de magie et d’alchimie, et serait incollable sur la Kabbale et le Zohar. Repasser les plats céliniens ne va donc pas sans inconvénients, même si on les réchauffe en les enrobant de sauce occultiste.

Cocteau/Radiguet. Denis Blanchard-Dignac, Cocteau-Radiguet. Sous le soleil du Cap Ferret, Cairn éditions « Hors collection », 2017,135 p., 20 €. Est-ce un récit biographique ? un roman ? C’est selon. À première vue, c’est l’histoire des trois étés (1920, 1921, 1823) que Jean Cocteau et Raymond Radiguet ont passés à Piquey, petit village de pêcheurs du bassin d’Arcachon, époque remarquable, puisque sont écrits Le Diable au corps et Le Bal du comte d’Orgel. L’auteur Denis Blanchard-Dignac est président de l’Académie du bassin d’Arcachon et connaît mieux que quiconque les lieux qui servent de cadre à son récit. On serait tenté de dire qu’il les connaît trop bien, car son récit est interrompu, à tout bout de plage ou de pinède, par des considérations de géographie physique, ou humaine, au risque de détourner le lecteur du cours narratif principal. Aussi intéressants que soient les tableautins régionalistes que l’auteur se plaît à accrocher aux scènes de la vie d’artistes, c’est souvent au détriment de l’histoire littéraire proprement dite. Il n’approfondit pas les relations complexes, intenses et rompues par la mort, des deux poètes ; il semble même les gazer. Il n’apporte donc que peu de choses aux défrichements des biographies de Cocteau par Claude Arnaud et de Radiguet par François Bott. Denis Blanchard-Dignac s’en inspire, mais il s’en démarque en contaminant l’histoire par des procédés romanesques. Cependant, le socle sur lequel il fonde son livre, ce sont les lettres de Cocteau à sa mère, dont la publication a été dirigée par Jean Touzot. Le joli livre, quelles que soient nos réticences, réussit quelquefois à faire circuler un peu de la vie de ces anciens étés.

D’Annunzio. Maurizio Serra, D’Annunzio le Magnifique, Paris, Grasset, 2018, 704 p., 30 €. « D’Annunzio ? Un fasciste ! ». Tel est ce que vous assènent les bien-pensants asservis à la « pensée unique ». Il en va de même pour Barrès, à ceci près que le poète italien se voit souvent qualifié en outre de « ridicule histrion décadent ». Et de son œuvre si vaste et finalement si peu connue chez nous, il ne saurait, bien entendu, être question. Aussi cette importante biographie de Maurizio Serra apparaît-elle comme particulièrement salubre et bienvenue, surtout en France, où le « politiquement correct » fait de plus en plus de ravages. On n’en attendait pas moins de l’auteur des remarquables biographies de Malaparte et de Svevo, et de ces excellents essais que sont Une génération perdue et Les frères ennemis. Diplomate de profession, bilingue italien-français, Maurizio Serra possède en effet une culture historique, politique et littéraire fort étendue, qui le mettait à même d’entreprendre un travail d’ensemble sur D’Annunzio, une vaste synthèse aussi éloignée des bavardages mondains pleins de suffisance de Philippe Jullian que de la vision marxiste, souvent peu sensible à la littérature, de Paolo Alatri. Il bénéficiait par ailleurs, et tout naturellement, de l’immense travail de publication, de critique et d’exégèse, qui s’est fait en Italie depuis un demi-siècle sur l’auteur du Feu. Il a eu cependant à cœur d’interroger toutes les sources possibles, et sa bibliographie, considérable, comprend des travaux aussi bien en italien et en français qu’en anglais, allemand et espagnol. Qui dit mieux ? Ainsi documenté, Serra, au rebours de bien des biographes, n’hésite pas à voir d’abord dans D’Annunzio un grand poète doublé d’un poète de l’action. Toute l’oeuvre se trouve ainsi envisagée comme une « poétisation active […] de l’existence », et même une « immense féminisation de l’univers sensible ». .Le fait biographique reste cependant privilégié, ce qui conduit l’auteur à réfuter certaines légendes, car, souligne-t-il, « sur D’Annunzio, on pouvait, et on peut, raconter n’importe quoi ». Il est sûr, néanmoins, que le poète a voulu créer lui-même sa légende, et que sa célébrité quasi-mondiale faisait de lui la proie des échotiers et des folliculaires. Dès ses débuts à Rome en 1881, il s’était révélé « un acteur féroce, qu’il faut prendre au sérieux ». Après 1918, et plus encore après 1945, il devra payer le tribut de cette gloire. Mais cette gloire, il l’avait voulue et obstinément recherchée, comme le montre son biographe, en détaillant les étapes de cette ascension, qui, pourrait-on dire, culmina dans les années 1905-1914 : « On a du mal à concevoir aujourd’hui que D’Annunzio fut l’écrivain- personnage le plus entouré, le plus imité, le plus jalousé de son temps », souligne l’auteur. Si certains de ses contemporains comme Suarès, Montherlant et Benda surent l’apprécier à sa juste valeur, il ne recueillit en revanche que du mépris de la part des Romain Rolland, Gide et Thomas Mann, et même de Valéry. Il eut aussi à pâtir de la tradition anti-italienne du Quai d’Orsay et de ses responsables Philippe Berthelot puis Alexis Leger. Mais l’entre-deux-guerres lui vaudra par ailleurs des disciples comme le même Montherlant, et surtout Malraux, ce curieux amalgame de D’Annunzio, de Barrès et d’Élie Faure. La guerre, puis l’épisode de Fiume donnèrent un second souffle au poète-soldat, puis ce fut la réclusion volontaire au Vittoriale. De la naissance en 1863 dans les Abruzzes à la mort en 1938 sur les bords du lac de Garde, la vie de D’Annunzio se trouve restituée selon ses temps forts : les débuts provinciaux, la conquête de Rome, la renommée croissante, la liaison avec la Duse, l’exil en France, la guerre, le discours de Quarto, les cinq cents jours de Fiume, le long crépuscule du Vittoriale. Ce faisant, tout l’arrière-plan social et politique se trouve parfaitement éclairé, et cette grande biographie devient en même temps le portrait d’une époque, et même un double portrait, car c’est à la fois celui de l’Italie et celui de la France. Sur la guerre, l’épisode de Fiume et les rapports avec Mussolini, cette biographie contient des mises au point très précises, qui montrent entre autres toute la duplicité de Mussolini, lequel utilisa machiavéliquement le poète, qui rêvait d’un destin national qui finit par lui échapper au profit du Duce. On y voit aussi, pour Fiume, l’évolution de D’Annunzio durant cette période, d’abord antiautrichien, puis antislave. Alors que les biographes expédient d’habitude en quelques pages creuses les vingt dernières années du poète, Maurizio Serra a le grand mérite de leur en consacrer pas moins de cent trente, et substantielles. Quant à l’œuvre elle-même, elle se trouve bien mise en valeur, et d’abord la poésie, qui, souligne avec raison Serra, est presque intraduisible dans sa musicalité et sa richesse verbale. Pour la prose, il faut faire un sort à l’étonnant récit intitulé Giovanni Episcopo (1892), dont le protagoniste est un anti-héros très différent des personnages des autres romans. Tout comme dans L’Intrus, D’Annunzio s’y est essayé avec grand succès dans le genre plus serré de la psychologie dramatique (le roman fut d’ailleurs remarquablement porté à l’écran en 1947 par Alberto Lattuada, sur un scénario co-écrit par Fellini). Si les romans de la maturité sont bien davantage connus (L’Enfant de volupté, Le Feu, L’Intrus), Serra sait parfaitement en souligner les mérites comme les faiblesses. Il attire surtout notre attention sur des textes comme Nocturne et La Léda sans cygne, et plus encore sur toute une série d’oeuvres tardives (1924-1928), malheureusement jamais traduites en français : L’Homme d’aventure sans aventure, Le Deuxième Amant de Lucrezia Buti, Le Camarade aux yeux sans cils, La Violante à la belle voix. Encore plus intéressant est Le Livre secret ( 1935, traduit en 1993), d’une écriture qui « brise les codes littéraires » et montre que le dernier D’Annunzio savait trouver de la ressource (curieusement, ce livre ferait parfois penser à certains Journaliers de Jouhandeau). Lorsque seront enfin traduits les livres importants de cette période, on s’apercevra que le poète y expérimente une nouvelle écriture, se recréant ainsi une sorte d’autobiographie qui le situerait presque entre Proust et Joyce. Il y supprime la chronologie, pour (nous le citons) « affranchir l’autobiographie de l’erreur du temps et de l’erreur de l’espace », et explorer un moi qui s’invente à mesure qu’on en parle. Ce livre de près de 700 pages est tellement foisonnant, que l’on pourrait multiplier les remarques et les commentaires. Ainsi, il faudrait presque autant de pages (nous n’exagérons pas tellement) pour traiter exhaustivement des rapports de D’Annunzio avec les femmes, ne serait-ce qu’en faisant appel à ses très nombreuses correspondances amoureuses. Et sans doute serait-ce là l’occasion de souligner qu’il est au moins deux femmes, certes créatures d’exception l’une et l’autre, avec qui il entretint des rapports non ambigus et qui furent loin de se limiter à la simple attraction charnelle : Romaine Brooks et la marquise Casati. De même (mais cela nous entraînerait trop loin), il y aurait une curieuse étude à faire sur les « plagiats » de D’Annunzio, qui s’en est expliqué bien avant le scandale Thovez (1896), sur sa pratique de la citation dissimulée et sur l’usage constant qu’il fait du fameux dictionnaire italien Tommaseo-Bellini. Maurizio Serra a rédigé directement en français son livre, ce qui est méritoire, et nous n’y avons trouvé que quelques petits italianismes à éliminer çà et là. Dernière remarque : il est regrettable qu’un livre aussi important en son genre ne comporte pas de cahier d’illustrations, ni surtout d’index des noms cités. La faute n’en incombe certainement pas à l’auteur, soyons-en persuadés, mais à l’éditeur, qui s’est ainsi DÉSHONORÉ. Et qu’on ne nous bassine pas avec les « économies » : les mêmes éditeurs fauchés publient à chaque rentrée des flopées de « premiers romans », tous les mêmes, tous nuls à vomir, dont il ne se vend même pas cent exemplaires et auprès desquels le plus plat discours d’un député paraîtrait un petit chef-d’œuvre d’humour et d’intérêt.

Drieu la Rochelle/Paulhan. Pierre Drieu la Rochelle & Jean Paulhan, Correspondance 1925-1944. « Nos relations sont étranges », édition établie, introduite et annotée par Hélène Baty-Delalande. Éditions Claire Paulhan, 2017, Collection «Correspondance de Jean Paulhan», 351 p., 36 €. Comme beau bijou offert dans un vilain écrin, cette Correspondance de Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan se présente sous une couverture de couleur brique, maculée de lettres noires au pochoir, assez peu engageante. Et pourtant on a tout à gagner à cette traversée, par temps agités, de 1925 à 1944, où la barque NRF tangue avant de sombrer. Le lecteur bénéficie pour tracer sa route d’un guide excellent en la personne d’Hélène Baty-Delalande, qui, par son annotation pertinente sait restituer les enjeux d’alors ; dès l’entame, elle s’interroge sur les étranges relations nouées entre Drieu et Paulhan : « Peut-on parler d’une amitié ? Y eut-il autre chose que les relations compliquées entre un écrivain et son éditeur, les conseils avisés d’un directeur de revue à son successeur, et enfin les étranges échanges intellectuels entre un collaborateur et un résistant, qui furent ininterrompus entre 1941 et 1944 ? » Elle rappelle les jugements cruels que les deux écrivains portaient l’un sur l’autre : pour Drieu, Paulhan n’était qu’un petit pion, un petit fonctionnaire pusillanime et sournois, oscillant entre le surréalisme hystérique et le rationalisme gaga de la « république des professeurs » ; pour Paulhan, Drieu n’était qu’un essayiste médiocre, un romancier insuffisant et un idéologue inconséquent. Ces opinions négatives se reflètent dans la froideur de leurs échanges épistolaires, dont les perpétuelles récriminations de Drieu, qui entend, par l’intermédiaire de Paulhan, rédacteur en chef de la NRF, régler ses comptes avec Aragon, haï d’avoir été trop aimé. Collaborateur régulier de la revue, il se sent mésestimé et peu soutenu. Cependant, la Correspondance ne devient essentielle pour l’histoire de la NRF qu’à partir du moment où la revue, sur l’initiative d’Otto Abetz, reprend la parution. Alors se développe, jusqu’à la démission de Drieu, le 25 juin 1943, un jeu subtil, voire tortueux, entre l’ancien et le nouveau rédacteur en chef de la NRF, tentant tous deux de faire survivre cette dernière que certains, comme Jacques Decour, jugeaient être « une entreprise de trahison ». Reste encore un moment fort dans la relation entre les deux hommes : lorsque, le 15 mai 1941, Paulhan est arrêté par la Gestapo, accusé d’avoir caché chez lui une ronéo sur laquelle a été imprimé le bulletin Résistance, il doit à l’intervention de Drieu d’être libéré après une semaine d’interrogatoire. « Je crois bien que c’est à vous seul que je dois d’être rentré tranquillement ce soir rue des Arènes. Alors, merci. Je vous embrasse. » écrit-il à Drieu. C’est bien là l’un des rares moments d’expansion affective que renferme la Correspondance.

Fantômas. Dominique Kalifa, Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas, Paris, Éditions Vendémiaire, Hors collection, 2017, 336 p. 28 €. Dans l’abondante bibliographie des ouvrages consacrés au héros de Pierre Souvestre et Marcel Allain, voici un livre qui fera date. Présenté sous forme d’abécédaire, de A comme Apollinaire à Z comme Zigomar ou le génie du crime (en ajoutant un * final pour les repentirs de l’auteur et un bref chapitre « De l’épopée au mythe »), Dominique Kalifa réussit à synthétiser d’une plume alerte tout ce qu’un lecteur actuel souhaite connaître du génie du mal. En bon historien, il relie l’apparition du criminel ubiquiste aux articles d’une presse à sensation avide de rendre compte des exploits des « apaches » et des « bandes urbaines » parisiennes. Journalistes eux-mêmes, les auteurs se servaient des faits divers et des enquêtes de la presse pour inscrire les activités de leurs héros dans un cadre réaliste. Mais en contraste, et c’est le génie d’Apollinaire, puis de Cendrars et des surréalistes de l’avoir observé, la série accumule les méfaits les plus improbables dans une sorte de célébration jouissive ou grandguignolesque. Un excellent chapitre fait ainsi le décompte des procédés typographiques expressifs (exclamations, questions rhétoriques, points de suspension) qui donnent au récit sa tonalité orale haletante. Le romantisme noir est ainsi actualisé dans un décor contemporain, il fait grand usage des techniques en vogue tout en instituant le mystère au cœur même de la cité actuelle. Fantômas est tôt devenu un mythe moderne, dont témoignent ses innombrables adaptations, suites, rappels et citations en peinture, en poésie, dans le cinéma ou la bande dessinée. Ces échos sont français, mais également américains, japonais ou italien, et même belges (voir le chapitre : Phantomas, roi des Belges). Au centre des épisodes, outre le génie du mal, se trouvent un quatuor de personnages occupant des positions symétriques, l’inspecteur Juve et le journaliste Fandor du côté du bien, Fantômas et son fils Vladimir du côté obscur. Le dernier volume de la première série, qui verra les héros sombrer dans le naufrage du Gigantic, révèle que Juve et son ennemi sont frères : Louis Feuillade l’avait bien compris, en montrant leurs déguisements parallèles en générique de son film de 1913 (on peut le voir sur Youtube). Les quelques femmes qui gravitent autour d’eux accentuent cette dimension presque familiale, par quoi le récit rappelle les tragédies homériques. Le livre de Dominique Kalifa ne remplace pas les études récentes ou réactualisées d’Alfu, d’Annabel Audureau, de Loïc Artiaga ou de Matthieu Letourneux (pour n’en citer que quelques-uns). Mais sa passion est communicative, et il donne à ses lecteurs le souhait de se documenter plus avant, de revoir des films ou de relire des textes comme ceux de Desnos ou d’Ernst Moerman. Un seul regret, sans doute subjectif : on peut ne pas apprécier la typographie tarabiscotée de l’éditeur et le choix des illustrations de ce livre, qui tirent Fantômas vers un XIXe siècle brumeux ou fantastique (voir p. 52), alors que l’auteur insiste au contraire, et très justement, sur l’usage des engins mécaniques modernes et la contemporanéité des décors.

Mai 68. Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS Éditions, coll. « Culture et Société », 2018, 400 p., 25 €. Les écrivains et Mai 68 ; le sujet n’est pas inattendu en cette année de cinquantenaire. L’ouvrage de Boris Gobille, reprise actualisée d’une thèse en sciences sociales soutenue en 2003, n’en est pas moins original dans la définition du périmètre et des méthodes qu’il s’assigne. Quand on évoque mai 68 et les écrivains, c’est le plus souvent des intellectuels dont on parle dans une périodisation qui excède largement la crise de mai-juin 68 : la spécificité des écrivains parmi les clercs se trouve généralement diluée voire ignorée et les événements de mai 68 ne constituent qu’une borne chronologique au sein d’une histoire plus vaste. Il s’agit ici, au contraire, de se concentrer sur un moment de crise précis et d’analyser, par les moyens d’une socio-histoire du temps court, la manière dont l’événement impacte et transforme le paysage des avant-gardes littéraires. Nourri par des archives nombreuses – notamment celles de l’Union des écrivains et celles de la Société des gens de lettres -, des entretiens avec la plupart des protagonistes de l’époque, tels Jacques Roubaud, Jean-Pierre Faye ou Alain Jouffroy, l’enquête s’attache à l’analyse des recompositions que vient accélérer la crise de mai-juin 68. Pour les surréalistes et les existentialistes, alors en voie de relégation, cette crise, comme l’écrit Boris Gobille, est à la fois est un moment de grâce et le coup de grâce ; elle porte ces avant-gardes à un point d’incandescence inédit, mais sans lendemain, en actualisant et neutralisant par là-même le discours prophétique qu’elles portaient. À l’inverse, des mouvements comme Tel quel, qui semblaient au départ très déphasés par rapport aux mots d’ordre de la contestation, sortiront affermis des événements quitte à ce que ceux-ci dessinent de nouvelles lignes de fracture : c’est là toute l’histoire des guerres fratricides entre Tel quel et Change qui traverse la décennie suivante, cette époque glorieuse, et désormais très exotique, où l’on pouvait en appeler aux mânes du « camarade Mallarmé » dans les colonnes de L’Humanité pour soustraire à l’adversaire l’héritage du Cercle de Prague. Au-delà des analyses sociologiques qui permettent d’accéder à une lecture des positionnements et agissements de chacune de ces avant-gardes, Boris Gobille montre bien que la manière qu’elles ont d’investir la crise et les reconfigurations qui en résultent tiennent à la substance même du projet esthétique et politique qui anime chacune d’elle. On comprend ainsi que mai 68 n’est pas seulement le décor d’une énième passation de pouvoir entre générations, d’une énième lutte pour s’arroger le monopole de l’avant-garde, mais le moment de cristallisation d’un renouvellement profond dans la conception de l’écriture et des rapports de l’écrivain avec le monde qui l’entoure. L’une des conséquences majeures de ce changement tient notamment à l’invention d’un nouveau syndicalisme d’auteur qui confirme que la crise de mai-juin 68 ne fut pas qu’un épisode de plus dans l’histoire déjà longue et passablement agitée des avant-gardes littéraires, mais le lieu d’un questionnement sur le statut social de l’écrivain et sur ses conditions de vie matérielles. Les avancées sur ce terrain, nonobstant les désillusions politiques qui s’ensuivirent, montrent que mai 68 fut aussi la matrice symbolique et idéologique d’une révolution inédite, quoique partielle, en matière de droit des auteurs. Reste à savoir si cette crise qui redessine le champ des avant-gardes ne signerait pas en même temps leur acte de disparition, prélude à un automne des clercs maintes fois évoqué. Y a-t-il, après Change et Tel quel, un épuisement du geste avant-gardiste ? Cet « assèchement de la conflictualité avant- gardiste » est-il une conséquence directe de Mai 68 ? Sur ces questions, Boris Gobille se garde bien de tirer le fil d’une causalité si ténue qu’elle en deviendrait indémontrable, mais il suggère dans sa conclusion des pistes de réflexion – changement de bain idéologique, social et médiatique pour aller vite – qui n’attendent que d’être explorées, d’autant qu’elles concernent ce qui s’écrit aujourd’hui.

Michon. Michon, cahier dirigé par Agnès Castiglione et Dominique Viart avec la collaboration de Philippe Artières, éditions de L’Herne, 2017, 344 p., 33 €. Parlons d’abord d’André Blanchard. André Blanchard est un homme de Haute-Saône, de Vesoul exactement – qui vaut bien son Guéret. Dans les carnets qu’il a publiés au Dilettante, Il se montre assez médiocre aphoriste, assez bon observateur des ridicules des temps modernes, moraliste de galerie, mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est l’aversion qu’il a pour Michon, qu’il ne peut s’empêcher de déverser dans chacun des volumes qu’il publie : « En salle d’attente je parcours une interview de Michon dans Le Nouvel Observateur. Il se pose en alter ego d’un Faulkner : on croirait entendre Homals ». Blanchard déteste Michon. Michon – et le reste de la Création – s’en fout, ce qui doit donner à Blanchard une autre raison de le détester. On ne peut que détester Michon quand on a soi-même essayé un jour d’aligner deux phrases sur un bout de papier et qu’on s’est aperçu qu’on ne pouvait faire que du Blanchard. Le détester pour son écriture chaotique, tellurique, ses phrases qui dévalent les pages en cataractes. Le détester pour son sans-gêne, sa manière de s’approprier les vies minuscules de ses compatriotes creusois, celles de Van Gogh, de Rimbaud, de réécrire ou d’inventer des épisodes mythologiques et historiques. Le Michon est haïssable, c’est ainsi, pauvres Blanchards que nous sommes. Tout ça pour dire qu’on ne risquait pas de croiser Blanchard dans ce Cahier de l’Herne. Pas parce que Blanchard est mort : Gérard Bobillier, Henri Cueco, Maurice Nadeau, Pierre Pachet, qui figurent au sommaire, le sont aussi et Mathieu Riboulet les a suivis il y a peu. On ne risquait pas de l’y retrouver parce que ce volume est tout à la gloire de Michon et qu’aucune restriction n’est avancée au sujet de sa valeur et de son importance. Pourtant, on aurait pu placer Michon face à quelques-unes de ses contradictions, soulever quelques interrogations sur quelques sujets, son rapport au lecteur par exemple même si, Marie-Hélène Lafon a raison, « Il s’en fout, il voit ça, et le reste, de loin ». Car Michon se plaint fréquemment d’être mal lu, on lui « colle des casseroles », Il dit ressentir « pour [ses] propres textes un dégoût pour la façon dont ils sont lus ». Mais l’exigence envers le lecteur vient peut-être de la lente gestation des textes, longtemps enfouis, dormants, travaillés et retravaillés par un auteur qui dut attendre d’avoir trente-neuf ans avant d’être publié. Nul doute en tout cas qu’il soit satisfait de la façon dont il est traité Ici. Pour célébrer le grand homme, on a convoqué le ban et l’arrière-ban : collègues en écriture, éditeurs, critiques, universitaires, historiens, géographes, comédiens, traductrice, libraire, et même un religieux dominicain. Le corpus étudié est assez mince, on le sait : Maurice Nadeau constate (en 2007 déjà) que « son œuvre n’atteint pas, en volume, le cinquantième, le centième des commentaires qui lui sont consacrés. ». On peut donc en faire le tour complet, examiner les influences des auteurs qui l’ont précédé, se pencher sur quelques thèmes récurrents, analyser le lexique. À côté des études rassemblées, on trouve des propos de Michon – qui n’a jamais été avare de sa parole, on est loin de l’ermite de la Creuse – ainsi que des pages de carnets, des lettres, des brouillons, tout ce qu’on cherchera en vain à l’avenir quand il s’agira d’étudier les auteurs de ce siècle aux écrits moulinés par l’Informatique. La multiplication des contributions amène des redites, on reprend souvent les mêmes citations, on fait parfois les mêmes constats, mais permet aussi de dégager les axes principaux : les rapports entre fiction et autobiographie, ceux entre fiction et Histoire, sans oublier la mystérieuse affaire du style qui soulève la question mystère : comment peut-on devenir un classique d’aujourd’hui avec une écriture « coulée dans le moule latin » (Agnès Castiglione), une écriture nourrie de souvenirs scolaires, des classiques, des « barbichus » du XIXe siècle (mais qui a su aussi digérer les avant-gardes des années 1969-70), mise au service du modèle antique des Vitae ? Pourtant, le fait est là, le tombeau (l’obsession de la mort chez Michon permet d’employer ce terme) de L’Herne en fait foi. Mais la sagacité des commentateurs, la finesse de leurs analyses, leur jargon parfois (« Pierre Michon au revenir de la Littérature et des Arts », quel titre !) ne doit pas faire oublier ce qui saisit le lecteur minuscule lorsqu’il découvre le premier livre de Michon : l’émotion. Pierre Michon nous émeut, seule sa traductrice Elisabeth Deshays le souligne, parce qu’il sait combiner les trois éléments qui font, sur ce plan-là du moins, la littérature de calibre supérieur : la géographie, l’enfance et le dialogue avec les morts.

Oulipo. Noël Arnaud, chef d’orchestre de l’Oulipo. Correspondance 1961-1998, Textes réunis et présentés par Marc Lapprand et Christophe Reig, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2018, 260 p., 39 €. Le titre est tout à fait congru, car Noël Arnaud, à la fois comme co-fondateur de l’Oulipo en 1960, et en tant que son président de 1984 à 2003, sut se montrer un extraordinaire animateur. Ce recueil de lettres a ceci de particulier, que ces correspondances sont le plus souvent des correspondances croisées. En effet, le Fonds Noël Arnaud, déposé à la Bibliothèque de l’Arsenal, contient à la fois les lettres reçues par celui-ci et ses réponses, dont iI prenait toujours (déformation de haut fonctionnaire) un double au carbone. On observe que son équipe de correspondants est souvent la même : Queneau, Le Lionnais, Blavier, Roubaud, Mathews, Caradec, Bens, Gayot, Fournel, Bénabou. Parmi les échanges les plus nourris, celui avec André Blavier prend figure d’un véritable axe oullpien France-Belgique. Ce qui frappe dans toutes ces lettres, c’est l’érudition et la curiosité quasi universelle de Noël Arnaud, qu’il partageait avec son ami Queneau. Ses lettres foisonnent dans les directions les plus diverses, qu’il y soit question de Thackeray ou de paralittérature, de Jean Meschinot, de l’étymologie du mot fada ou de l’Institut Français des Farces et Attrapes, ou bien qu’elles prônent la réhabilitation du subjonctif, ou encore évoquent le souvenir de grands disparus : Boris Vian, Albert-Marie Schmidt, Georges Perec. Plus brefs, certains messages sont destinés à fixer des agapes communes ou des rendez-vous. Et c’est l’occasion pour Arnaud de lâcher la bonde à sa fantaisie et de faire déraper le langage : « À lundi. Mais est-ce un bon [jour] si les martiens sont maîtres des lieux ? Ne vaudrait-il pas mieux mardi, le Jour où ils se saoulent leurs dix-huit gueules et s’effondrent Ivres-morts de Marsala, sur leurs trente-trois culs de marsupiaux ? Mais tant pis, mars ou crève, nous irons lundi, déguisé en marsouin qui est un animal fort martial. » Loin d’être administrative ou corporative, cette correspondance est constamment ludique, ce qui est un trait essentiel de l’Oulipo. On lira aussi avec amusement tout ce qui concerne le « Dossier du Bœuf », vaste échange de correspondances à propos d’un curieux poème de Jean Queval. Arnaud s’employa par ailleurs à dissiper certains malentendus fondamentaux, par exemple en insistant sur le fait que, comme l’avait souligné Queneau, l’Oulipo ne saurait apprendre à devenir écrivain, mais « se donnait pour tâche d’inventer et de proposer de nouvelles structures aux ÉCRIVAINS ». De là son horreur des fameux « ateliers d’écriture » (lesquels sévissent plus que jamais en notre an de grâce 2018 !). Envers certains exégètes discutables de l’Oulipo, il n’est pas tendre non plus : « Ce type est un universitaire nouveau modèle, qui admire Bonnefoy, etc., et vit dans la lumière double d’Eliot et de Mallarmé. Ce con au regard clair — ce mauvais poète et critique délié, mais d’une terrifiante confiance en sol. » Et, à propos de l’usage du « calicot « Culture » » : « Je suis violemment hostile à l’usage de ce mot tudesque, et de toute façon il n’y a plus de Belles-Lettres, de Beaux-Arts et de Belles-Paroles à la T. S. F. depuis la mort de Pierre Dac et celle de Francis Blanche. » Cette phrase est extraite d’une série de deux lettres à Régine Detambel, qu’il faudrait citer intégralement, tant elles sont étourdissantes d’ivresse verbale. La lecture de cette correspondance fait ainsi apparaître qu’il aura fallu à Noël Arnaud autant d’énergie que de fantaisie, et réciproquement, pour mener à bien sa tâche de chef d’orchestre de l’Oulipo. Sous sa baguette, l’Oulipo fait même des petits, et l’on volt notre infatigable animateur fomenter ou encourager la création d’ouvroirs annexes, ayant pour objet spécifique la cuisine, la musique, la bande dessinée, la peinture, les marionnettes. Ses correspondants savaient être au diapason, et le volume est Imprégné d’une humeur tonique. Malheureusement, l’édition est loin d’être sans reproche, et semble parfois avoir été faite un peu légèrement : outre des erreurs (dont la liste serait trop longue à détailler ici), Il manque pas mal de notes et d’éclaircissements en bas de page, ce qui est doublement regrettable.

Prévost. Emmanuel Bluteau et François Ouellet (dir.), Jean Prévost le multiple, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2015,154 p., 15 €. Que ceux qui ont lu plus d’un des trente-neuf livres de Jean Prévost énumérés dans la bibliographie de ce collectif lèvent le doigt ! Sans doute y a-t-il parmi nos lecteurs d’anciens agrégatifs qui auront lu sa thèse sur Stendhal rééditée en Folio. Sans doute aussi certains auront-ils lu l’un ou l’autre des quelques titres republiés ces dernières années chez de petits éditeurs. Mais pour le reste, qu’on ne voit même pas chez les bouquinistes ? La mémoire littéraire est cruelle et cet auteur né en 1901 a eu la malchance de mourir trop tôt, héroïquement, en 1944 dans le Vercors, sous les balles allemandes. Brillant esprit, normalien fidèle jusqu’au bout à son maître Alain, très tôt transfuge de l’enseignement, il entame à 23 ans sa carrière dans la littérature à la NrF, pour laquelle il continuera à écrire pendant des années. Intarissable polygraphe d’une solide culture, il se multiplie dans les revues et les journaux, sur tous les sujets, produit chroniques, essais, romans à la pelle. Il connaît évidemment tout le monde dans l’édition et le journalisme et tout le Paris qui scribouille dans l’entre-deux-guerres le connaît et l’apprécie, bien qu’avec des nuances, des réticences, des incompréhensions. Il a contre lui le défaut, pour le lecteur d’aujourd’hui, de produire de la littérature d’époque qui ne nous intéresse plus – mais c’est vrai pour quasiment toute la littérature de son temps, avec de rares exceptions, dont même Sartre ne fait pas partie, pas plus d’ailleurs qu’une part croissante des avant-gardistes du temps, surréalistes compris. De valeureux efforts sont faits malgré tout depuis quelques années pour faire renaître l’intérêt. Le colloque dont nous lisons les actes en fait partie, poursuivant les efforts d’Odile Yelnik (Jean Prévost, portrait d’un homme, Fayard, 1979) ou de Jérôme Garcin (Pour Jean Prévost, Gallimard, 1994, Prix Médicis de l’Essai 1994, disponible en Folio). Collectif qui a la particularité de n’être pas franco-français mais franco-canadien, ce qui est peut-être bon signe pour Prévost puisqu’il peut intéresser au-delà des spécialistes d’une période aux odeurs de naphtaline. Il faut avouer pourtant que même les auteurs des articles réunis ici semblent parfois avoir du mal à se convaincre des qualités littéraires de Prévost. Le moins qu’on puisse dire est que nous n’en sortons pas avec une envie irrépressible de lire Les Frères Bouquinquant, Rachel ou Le Sel sur la plaie. Aussi est-ce plutôt sur d’autres aspects de l’activité graphomaniaque de Prévost que notre curiosité se trouve attirée, grâce aux deux excellents articles qui lui sont consacrés : celle du critique de cinéma et celle de partenaire d’Adrienne Monnier à la Maison des amis des Livres et dans l’entreprise de la revue Le Navire d’argent. Karine Abadie retrace ainsi avec ampleur et précision ce que fut le début d’une critique de cinéma à partir des années 20, au-delà du cas de Prévost écrivant dans les Nouvelles Littéraires. Les amateurs y trouveront de très intéressants aperçus. De même pour l’article très fouillé de Sophie Robert sur les relations de Prévost avec Adrienne Monnier, largement fondé sur des documents inédits comme la correspondance d’A. Monnier et qui reconstitue à la fois des faits et des états d’esprit, dans un milieu d’une formidable richesse qui, lui, nous intéresse encore. L’entreprise n’est donc pas vaine. Peut-être, après tout, Prévost a-t-il une chance de renaître dans les affections des lecteurs, surtout si la résurgence d’une littérature de la «réparation» se concrétisait, comme dit le percevoir Alexandre Gefen. Après tout, Prévost se préoccupe lui aussi des petites gens, des émotions ignorées que connaît mais ne sait pas dire l’homme du commun, avec une aspiration à une réhumanisation des liens, où, pour les optimistes, la littérature peut jouer un rôle. L’ouvrage donne une bibliographie complète de la production de Prévost mais aurait pu fournir une biographie un peu précise, avec par exemple une date de naissance, quelques informations sur ses fils qui combattirent comme lui dans la Résistance, ou sur la première épouse, Marcelle Auclair, qui fut écrivain et journaliste (cofondatrice de Marie-Claire avec Jean Prouvost), voire sur la seconde, le médecin Claude Van Biema.

Rimbaud. Maurice Hénaud, « Le Délire de Rimbaud de la lettre du voyant à Une Saison en Enfer», La Petite revue de l’Indiscipline, n° 201, décembre 2016, 3,40 €. « Je » est beaucoup d’autres, depuis que Pessoa a pris le relais de Rimbaud pour ce qui est de la multiplication des hétéronymes. Qui est qui, de Christian Moncel et d’Alain Dumaine, pour qui Pessoa est une référence fondatrice ? Peut-être le même, ou un autre que Maurice Hénaud, dont est donné ici un extrait d’un ouvrage annoncé comme à paraître ultérieurement. Très minutieuse lecture des textes abondamment cités au fil d’un commentaire serré, la visée semble être de cerner ce qu’il en est de la recherche et de la rencontre de l’Inconnu par Rimbaud. Il y est tout au long mis en dialogue avec Baudelaire. L’étude n’est pas toujours facile à suivre, non pas par excès de complexité ou d’opacité, mais parce qu’elle donne le sentiment d’un monologue méditatif dont le destinataire est plus son auteur que son lecteur. Rimbaud est un thème très fréquent de la Petite revue de l’indiscipline mais elle a abordé bien d’autres poètes (Baudelaire, Verlaine) et bien d’autres questions dans ses plus de deux cents numéros. On pourra trouver une foule de renseignements sur ses animateurs et ses intérêts sur le site http ://indiscipline.hautetfort.com/about.html.

Roubaud. Jacques Roubaud. Peut-être ou la nuit de dimanche, Paris, Seuil, collection « La Librairie du XXe siècle », 2018, 180 pages, 20 €. On connaît le goût de l’auteur de L’Abominable tisonnier de John Mc Taggart Ellis Mc Taggart et autres vies plus ou moins brèves (Seuil, 1997) ou de Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+ 1) autobiographies (Fayard, 2006) pour les titres d’ouvrages bio ou auto-biographiques insolites ou pour le moins déconcertants ! Mais dans son dernier ouvrage de la même veine, Jacques Roubaud fait vraiment fort en déclinant sur la page de couverture pas moins de trois titres et sous-titres sur une gamme de trois polices et deux couleurs : le titre principal en capitales rouges, suivi d’un premier sous-titre en italiques et entre parenthèses (Brouillon de prose) puis, en capitales noires cette fois, d’un deuxième sous-titre oxymorique : AUTOBIOGRAPHIE ROMANESQUE ! Et pour les amateurs de complexité, le chapitre 3 de l’ouvrage s’amusera à décliner un peu plus les autres titres et sous-titres possibles : « Brouillas de quelques miens vers ; séduisant mais trop disparate. J’ai essayé, très brièvement, «esquisses » ; non, « ébauches » ? Non plus ; embrouillamini n’était pas mal, m’a retenu un peu. Bribes ? » Quel programme ! Car il s’agit bien d’un « programme », au sens oulipien du terme, dont la première page élucide les paramètres typographiques pour mieux guider / égarer le lecteur : « L’écrit est réparti en chapitres qui sont composés selon plusieurs “ modes biographiques ”. A chaque mode correspond une police singulière. Le Times Roman correspond à un fragment romancé (…) La suite des années, jusqu’à 2017, est traitée, toujours fictivement, dans les chapitres dont la police est le Times Semibold. (…) Le suspens du livre n’est révélé que peu à peu dans les chapitres dont la police est le GUI Sans Light. Un mode encore est celui de la police Archer : il s’agit du mode «journal» (…) Enfin le New Baskerville est réservé à des interrogations sur la nature de l’opération de prose à mesure qu’elle se déroule. » Toute cette recension des styles et polices pour souligner combien le livre de Roubaud, « compositeur en poésie et retraité en mathématiques », est complexe entre « opération de prose » sous le signe du « peut-être » et déploiement techniquement et subtilement concerté des « strates » et des « tiroirs » de la mémoire, fragilisés par la maladie qui rôde et la mort qui vient : « Sorti de l’hôpital sur le coup de Noël 2016, bénéficiant de peut-être quelques mois avant d’y revenir, je décidai de m’exercer à l’autobiographie. A mon âge (quatre-vingt-quatre ans), et dans mon état (plutôt précaire), il était temps. » On trouvera donc tout au fil du livre un incertain « mélange » (au sens valéryen) et un improbable « essai » (à la Montaigne) pour tenter d’orchestrer ensemble les aléas d’une existence (souvenirs d’écolier, de lycéen, de normalien), les contrariétés d’une carrière (do professeur, d’écrivain, de membre de l’Oulipo) et les doutes lancinants d’une quête identitaire où s’entremêlent encore demi-certitudes et « hypothèses » mystérieuses. Le tout dérivant de manière hasardeuse et chaotique jusqu’à une sorte d’élucidation finale paradoxale, dans les toutes dernières pages du livre : « l’hypothèse benjaminienne que j’exhibe ici comme clef explicative ne m’a jamais effleuré. J’ai toujours pensé que les activités qui étaient les miennes avaient comme raison première le choix que j’avais fait d’être un poète, que mes autres activités de prosateur, de mathématicien… » Mais chut ! Surtout pas un mot de plus ! L’auteur de Nous les moins que rien, fils aînés de personne pourrait nous en vouloir…

Simenon. Bernard Alavoine, Georges Simenon et le monde sensible. De la perception à l’écriture, Amiens, AARP/Encrage Édition, Bibliothèque du Rocambole, coll. « Les papiers du Rocambole – 1 », 2017,162 p., 23 €. B. Alavoine en veut un peu à «l’institution» (en France tout au moins) pour n’avoir toujours pas attribué à Simenon la place de grand écrivain qui devrait lui être reconnue – ce qui signifierait, suppose-t-on, de figurer dans les programmes scolaires, dans les concours universitaires, etc. L’essai a pourtant tout l’air d’avoir été une thèse ou d’en être tiré, avec son vocabulaire bourdieusien (sans excès), son style parfois un peu lâche, ses répétitions, ses explications sur sa démarche, tandis que la bibliographie et les notes renvoient à force travaux tout à fait académiques – le plus souvent liégeois, il est vrai. Liégeois aussi les excellents éditeurs des trois volumes d’œuvres dans la Pléiade – ce qui n’est quand même pas rien. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer les ventes de ces trois volumes distingués (restons avec Bourdieu un instant), celles des 27 volumes d’Omnibus et celles des multiples éditions de poche. Simenon, qui avait tout fait pour avoir un lectorat populaire qui l’avait en partie déserté quand il était passé à la production de «romans durs», aurait peut-être eu lieu de méditer le sens de ces chiffres quant à sa figure d’écrivain. Fayard, Gallimard, Nielsen – ses éditeurs successifs – ne se sont en tout cas pas plaints, que l’on sache. Mais revenons à l’essai de B. Alavoine, dont on admire sa connaissance érudite qu’il manifeste des centaines de romans, nouvelles, articles, etc. produits par Simenon sous une multitude de noms. Son titre souligne clairement sa filiation thématique avec les études de Jean-Pierre Richard, en particulier son Proust et le monde sensible et c’est bien l’écrivain attentif aux sens qu’il nous décrit en parcourant de nombreux textes de toutes les époques et de tous les genres, même si les Maigret occupent bien sûr une place de choix mais nullement prédominante. De telle sorte que nous pouvons mieux approcher, au-delà des images convenues du romancier, un travail d’écriture plus profond et plus riche qu’il ne semble. La simplicité toujours recherchée par Simenon (au moins depuis les jugements de Colette qui lui refusait des textes trop «littéraires») n’exclut pas la précision dans la notation des détails de ce qui constitue ses fameuses «atmosphères». De ce point de vue, l’un des apports les plus intéressants de l’essai réside dans ce qu’il rappelle de la passion et de la connaissance de Simenon pour la peinture, surtout impressionniste. La force et la subtilité de ses éclairages et de ses couleurs sont ainsi très bien mises en évidence. De même pour ce qui touche à la cuisine : B. Alavoine pointe très justement à ce propos le côté proustien de Simenon – sans pour autant chercher à en faire l’égal de Proust. Peut-être aurait-il lieu d’aller aussi voir chez Houellebecq et chez certains romanciers d’aujourd’hui chez qui l’apparence de style «plat»voile des intensités dissimulées. Des thèmes plus existentiels sont de fait abordés par B. Alavoine de manière intéressante (souffrance, inquiétudes, étrangeté), souvent mis en relation avec des réminiscences parfois explicites à l’enfance, à la jeunesse liégeoise, à la famille et au milieu d’origine du futur écrivain. Tous aspects (qu’on retrouvera détaillés dans la biographie de Pierre Assoullne) qui justifient le dépôt des archives de Simenon à Liège, sans faire oublier son attention à la province française et au reste du monde. Peu de lecteurs ont sans doute une familiarité aussi complète que B. Alavoine avec l’œuvre entier de Simenon mais beaucoup auront lu au moins quelques-uns des titres qu’il commente et éclaire de manière à son tour toute sensible. C’est dire que son essai pourra servir de guide pour aller plus loin.

Stein. Gertrude Stein, Paris France, Paris, Les Éditions de Paris Max Chaleil, coll. « Littérature », 2017,128 p., 13 €. Les admirateurs de Gertrude Stein se délectent de ses naïvetés d’expression en trompe-l’œil, de ses ressassements, de ses moulinages de formulations tout à coup profondes suivies de trivialités calculées, avec du terre-à-terre chic glissé dans un écoulement méandreux où étincellent ici et là des images fortes. On peut aussi s’en agacer en trouvant ces bégaiements artistes insupportables. Toutes ces raisons en conflit d’admirer ou de détester peuvent trouver un aliment dans les textes réunis ici. Le premier et le plus substantiel parut à Londres en juin 1940 et décrit la France profonde qui attend la guerre sans y croire. Stein y livre à la fois des anecdotes, des choses vues, des réflexions souvent bizarres sur ce qui fait la France et les Français tels qu’elle les comprend et les fréquente : des paysans attachés à la glèbe menant les bœufs au labour et les vaches aux champs, des villageois malins et énigmatiques, des people distingués qui passent en voisins, des chiens, des chats, des poules, des confitures. Tout cela assaisonné d’assertions pour le moins opaques sur ce qui fait d’eux des civilisés. L’atmosphère particulière d’une France rurale disparue ne manque pas de charme et l’on peut goûter les saynètes et les portraits presque naturalistes mais toujours bienveillants d’une population approchée avec la familiarité peuple et bon enfant des aristocrates d’ancien régime. Le second texte, beaucoup plus court, est un article de novembre 1940, écrit dans une langue presque standard, qui décrit avec beaucoup d’efficacité le mouvement des gens et des esprit au moment de l’arrivée des Allemands dans Belley. Le témoignage est fort et prenant. Deux textes très brefs complètent le volume, l’un sur la langue française, l’autre sur Pierre Balmain, où l’on apprend que Stein et Alice Toklas furent habillées par lui bien avant qu’il ne devienne le grand couturier que l’on sait. Traduire Stein n’est pas facile mais les présentes traductions sont convenables, malgré quelques mastics et coquilles.

Philippe Didion, Jean-Paul Goujon, Jean-Philippe Guichon, Muriel Louâpre,
Michel Pierssens, Dominique Rincé, Kevin Saliou, Claude Schopp.

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