Comptes rendus du n°70

14-18. Gisèle Bienne, Les Fous dans la mansarde. Récit, Actes Sud, 2017, 224 p., 21,80 €. Pour choisir le titre de son récit, Gisèle Bienne a-t-elle pensé au désormais classique Madwoman In the attic. The Woman Writer and the Nineteenth-Century Literary Imagination de Sandra Gilbert et Susan Gubar, paru en 1979? Toujours est-il que ce complexe récit au féminin tranche sur la multitude d’évocations plus ou moins romancées de la Grande Guerre, à peu près toujours au masculin. Ici, la proximité autobiographique entre la narratrice et ses personnages, victimes ordinaires ou rescapés détruits par ce qu’ils ont vécu, nous fait puissamment partager des émotions qui naissent de l’entremêlement de l’imagination de l’une et des souvenirs des autres. La narratrice d’aujourd’hui repasse en même temps par sa propre enfance et par celle du siècle, depuis l’assassinat de Jaurès, avec leurs dégâts collatéraux. Parcours ponctué de réminiscences littéraires parfaitement justes dans leur brièveté, venues d’Apollinaire, d’Aragon, de Masson, de Cendrars, de Glbeau, etc. Leur provenance se retrouve soigneusement Indiquée dans la partie finale consacrée aux « Sources » de ces citations. Histoires Littéraires note avec plaisir qu’elle y figure grâce à un article de Laurence Campa sur Dalize et Apollinaire paru en 2008.

About. Edmond About, Maître Pierre. Préface d’Éric Dussert, Les Merveilles, Le Festin, 2017. À quel genre rattacher ce Maître Pierre d’Edmond About, dont l’œuvre polymorphe est aujourd’hui, bien oubliée ? Éric Dussert, qui préface cette réédition, opte pour roman-reportage, terme qui associe la fiction du romancier et la réalité du journaliste. La réalité, ce sont les Landes du temps (1857) en cours d’assainissement, qui passe par l’éradication de la pellagre. La fiction a pour héros central celui qui donne son nom au livre. Maître Pierre est un berger Illettré des Landes, plus précisément de la petite ville de Bulos et de ses environs. About fait de Maître Pierre, défricheur et draineur, l’inventeur de l’avenir et l’incarnation du progrès dans la narration dont le fil est particulièrement ténu : Maître Pierre finira-t-il par épouser Marinette qu’il a recueillie toute enfant ? Le narrateur n’est autre qu’About lui-même, Parisien et journaliste, que le hasard conduit dans ce département en voie de fertilisation. Ignorant tout à son arrivée, il apprend à mesure qu’il découvre la contrée et fait partager ce qu’il apprend à son lecteur. Maître Pierre peut être considéré comme un roman utilitaire dont le but est la glorification de ce progrès auquel About, matérialiste, consacrera un volume (Le Progrès, dédié à George Sand, Louis Hachette, 1864). L’Idéal y écrit-il, c’est « le maximum de bien désirable ici-bas, c’est que la vie atteigne en quantité et en qualité les dernières limites du possible. »

Bloy. Hubert Juin. Léon Bloy, Éditions Obsidiane, 2016, 80 p., 14€. La réédition du Léon Bloy d’Hubert Juin, rédigé en 1955, a une double utilité, La première est certainement de donner une analyse magistrale sur un écrivain dont la véhémence effraye encore, en permettant de comprendre la source de celle-ci. La seconde est de mieux faire connaître l’auteur lui-même de cette analyse, Hubert Juin, disparu il y a vingt ans, dont la phrase intelligente nous rappelle qu’il fut un des grands essayistes et critiques de la deuxième moitié du XXe siècle. Parmi d’autres textes, on se souvient de sa lumineuse préface à la réédition d’un des quelques chefs-d’œuvre poétiques du siècle, L’homme approximatif de Tristan Tzara, dans la collection Poésie de Gallimard. Juin présente Bloy comme une incarnation christique (Juin parle de « christocentrisme ») de la rédemption par la souffrance projetée à travers un verbe littéralement apocalyptique. Mais pour Juin, la mystique de la douleur de Bloy ne doit être perçue que par le prisme de la communion des croyants. Celle-ci se mue alors en une force quasi surnaturelle avec la conscience que chacun prend d’une vie qui ne s’accomplit que dans l’échec et la misère et le dégoût. C’est là que pour Juin, Bloy découvre la transcendance de ne pas être un saint : Bloy écrivait ainsi qu’« un chrétien sans souffrance est un pèlerin sans boussole ». Là, Juin se place dans les traces de son prédécesseur dans l’analyse de Bloy : Albert Béguin, auquel il se réfère d’ailleurs abondamment. C’est entre Nietzsche, Dostoïevski et Rimbaud que Juin place Léon Bloy : ceux qui « hurlent à la face du monde ». On pourrait rajouter Lautréamont, dont l’œuvre, pour Bloy est « la bonne nouvelle de la damnation ». Une conséquence de cette exaltation de la souffrance est pour Bloy le développement d’une haine gigantesque, démesurée, qui englobe le monde et Dieu même. Quelques décennies avant lui, Zola avait écrit à un tout autre propos que « la haine est sainte ». Probablement sans l’avoir lue, Bloy semble prend au mot cette affirmation comme une injonction. Il faudra être « ce pauvre qui a tout perdu », résume Juin pour lui-même. C’est notamment pour cela que l’on doit aussi découvrir ce texte assez dérangeant, il faut dire, à la lumière d’une des premières phrases du liminaire dont Juin fait précéder son ouvrage : « Cet essai sur Léon Bloy est, également, un essai sur moi-même ».

Chateaubriand. Philippe Berthier. Chateaubriand, chemin faisant, Classiques Garnier, 2016, 256 p., 31 €. Le dernier ouvrage paru du grand stendhalien Philippe Berthier, qui nous avait déjà donné il y a trente ans un Stendhal et Chateaubriand (Librairie Droz, 1987), où il analysait « les ambiguïtés d’une antipathie », est intitulé Chateaubriand, chemin faisant et cette fois consacré au seul « Homo viator », profil en lequel l’auteur des Mémoires aimait à se peindre. Le livre rassemble dix-sept études, toutes déjà parues en revues et regroupées en quatre parties dont on déplorera seulement que la dernière (intitulée « Rencontres » et regroupant deux articles consacrés à George Sand et à Juliette Récamier) n’ait à voir que de manière lointaine avec la thématique retenue. La première, titrée «Voyager», emmène le lecteur de René à Rancé via L’Itinéraire de Paris à Jérusalem, pour une promenade critique qui conduit de l’émergence, dans le roman autobiographique, de cet « horizon imaginaire dilaté » sur lequel se construira toute l’œuvre de l’écrivain dromomane, jusqu’à cette sorte de trou noir qu’est la biographie de Rancé, ce « voyageur de nuit » qui « ne veut plus rien voir » d’un monde dont Chateaubriand lui-même, dans son Itinéraire, aura pourtant épuisé toutes les hypothèses et tous les mirages onomastiques.
La deuxième partie du livre, intitulée « Mémoires, sur les routes du temps », est la plus riche et Berthier y déploie son habituel mélange d’érudition élégante et de finesse d’analyse. Au fil des neuf articles, s’enchaînent sur le mode d’une « déliaison capricieuse » clairement revendiquée dans l’Avant-Propos, « déceptions, pannes, humeurs, rencontres, dialogues avec les êtres, les choses, les esthétiques, instantanés d’un homme et d’un écrivain saisi en des postures ou dans des lumières aussi variées que possible… » Pourtant, en dépit de cette allure « olla podrida », la cohérence du propos critique est forte ici : d’abord parce qu’au lieu d’une Immersion tous azimuts dans l’univers des Mémoires d’outre-tombe, ont été principalement et judicieusement retenus des articles consacrés aux voyages qu’effectua l’écrivain diplomate pour le compte de la duchesse de Berry et qui lui valurent autant d’aventures et mésaventures (les chemins de traverse de la Bohème, la chambre-cachot de Waldmünchen, sur la route de Prague, le « pèlerinage vers le vide » dans un Hradschin déserté par une cour fantasmatique ou ce moment de grâce de la « triple allée de pommiers » de Butschirad) ; ensuite parce que le dénominateur commun de ces études est bien de mettre en évidence ce qui, au-delà des anecdotes parfois burlesques ou des vrais enjeux historiques, se joue, se trame dans la narration autobiographique des errances et cavalcades. Dans « Dernières Italiques », où Berthier évoque la prise de congé de l’Italie par l’écrivain en 1833, il écrit ainsi : « la fin de son voyage continue la confrontation entre l’irréalité du réel et la réalité de l’irréalité littéraire, le mensonge du monde et la vérité de son reflet dans l’écriture ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit encore dans la troisième partie du livre titrée « Carrefour des muses ». Dans son très bel article « Ut pictura memoria », notre stendhalien, forcément épris d’Italie, nous emmène sur les traces de celui qui aima Rome, Venise ou Padoue tout autant dans les représentations que lui en offrit la peinture (et principalement française I) que dans les édifices ou paysages qu’il découvrit ou parcourut durant ses divers séjours transalpins. «Chateaubriand, écrit-il ainsi en évoquant la qualité de l’ekphrasis de l’auteur des Mémoires, n’accorde au réel que le statut très subalterne de simple fixatif, de support minimal pour des visitations d’un autre ordre. (La peinture), elle, parvient à incarner des mirages, elle réussit à dire le monde de manière plus vraie que le monde lui-même. »

Cycles. Thomas Conrad, Poétique des cycles romanesques de Balzac à Volodine, Classiques Garnier, 2016, 498 p„ spm. On connaît l’appétence des poéticiens pour la capillo-quadrisectomie. La joie de distinguer les entraîne à des orgies encyclopédiques où de vertigineux allers-retours permettent de confronter des subdivisions dignes de la physique quantique à des dioramas grandioses qui font accéder à la littérature dans son universelle essence. Thomas Conrad est l’un de ces aventuriers de l’épopée poststructuraliste et son enthousiasme digne de ses prédécesseurs, de Genette à Tiphaine Samoyault, Richard Salnt-Gelais, Ugo Dionne ou Christophe Pradeau, fait office de motorisation pour enfourcher des cycles qui sont des défis pour la simple humanité : Balzac, Dumas, Zola, Giono, Asimov, encadrés par Potocki et Volodine. Non sans mentionner au passage des aires rarement fréquentées par la très corsetée université thésante, de ia SF américaine à la Fantasy. Sauf erreur ou fatigue de notre part, il ne mentionne pas Game of Thrones, mais on sent qu’il le pourrait. Mais reconnaissons-lui, au-delà de cette ambition d’étreindre des totalités, une vertu compensatrice : la conscience des limites conceptuelles et méthodologiques de son entreprise. Il s’en explique très bien dans sa longue introduction où l’exposé du projet se nuance de bien des façons. Ce qui aboutit en fin de compte à déporter quelque peu la perspective puisqu’elle vise de manière avouée à produire une « poétique historique ». Sans renier le goût du système, prégnant dans la première partie, des considérations historiques sont réintroduites en force dans la deuxième, attentive aux « évolutions du cycle romanesque ». Le formalisme ne se fige donc pas en structures irréfragables : ça bouge tout le temps, même déjà chez Balzac, et ça n’a fait que s’amplifier depuis – justement parce que les cycles considérés sont des cycles romanesques et que le roman est précisément payé pour ne jamais figer quoique ce soit. Thomas Conrad pousse loin ce jeu des antinomies puisqu’il donne même une large place au commentaire, en soulignant qu’il s’attache au fond plus à la singularité de chaque cycle (ce sont ses mots) qu’à la systématicité du système (ce sont les nôtres). Il ne manque donc au fond qu’une référence à Slmondon pour parachever philosophiquement cette opération d’auto-retournement de l’Impulsion première, éminemment structuraliste. À défaut, la belle citation de Léon Bopp contre la ligne droite et la totalisation mise en épigraphe résume en effet toute la vision mise en œuvre dans cet ouvrage tout à fait impressionnant.

Galey. Matthieu Galey, Journal intégral 1953-1986, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 2017, 986 p., 30 €. Peu après la mort de Matthieu Galey, ce Journal avait paru en deux tomes chez Grasset, son employeur. Sa sœur Geneviève et Jacques Brenner s’étaient chargés d’en ôter certains passages délicats ayant trait aux milieux qui les concernaient, la famille et la littérature. Cette nouvelle édition est présentée comme la version intégrale du Journal. Une police de caractères différente fait ressortir les passages ajoutés. Ceux-ci semblent aujourd’hui bien peu compromettants. L’alcoolisme «effarant» de Françoise Verny n’est plus un secret depuis longtemps, les manœuvres, magouilles et tambouilles entre les membres des jurés Goncourt pour l’attribution du prix à tel ou tel sont connues. Quant aux aventures homosexuelles de l’auteur, elles ne peuvent surprendre que par la crudité du vocabulaire utilisé. L’intérêt est ailleurs. Dans la maturité de Galey, d’abord, dès les premières pages du journal. Il a dix-neuf ans lorsqu’il l’entame et fait preuve, d’emblée, d’une écriture assurée, adulte, qui ne changera pas. Cette assurance se retrouve dans sa vie : à l’examinateur de Sciences Po (Pompidou !) qui lui demande ce qu’il a lu de Proust, il répond « tout »… et il ne ment pas. Il intègre tout aussi facilement le milieu littéraire. Il devient nègre pour Maurice Druon ; s’intéressant à Radiguet, il fait le tour de ceux qui l’ont connu ; il devient l’intime de Jouhandeau, fréquente sans complexe – il faut dire que sa famille a de la branche – des Noailles, des Rothschild ou des La Rochefoucauld – affiche un mépris absolu pour la province – à l’exception notable du Luberon. Son œil est vif, son esprit et sa plume le sont tout autant et il livre des portraits express – il a lu les Goncourt – saisissants : Diaghilev haletant comme un vieux chien (« on lui aurait jeté un sucre »), un grand-oncle « sourd comme un mur sans oreilles », Angelo Rinaldi « plus grand écrivain corse vivant », etc. Rapidement, Galey fait son trou comme lecteur chez Grasset et à la Comédie-Française, comme critique dans la presse écrite et à la radio. Le monde littéraire qu’il fréquente est un marigot encore peuplé de vieux crocodiles comme Morand, Mauriac, Chardonne et Jouhandeau alors que s’agitent, en couveuse, les Sollers, Hallier, Banier et Robbe-Grillet qui voudraient prendre leur place. Ce sont les plus discrets qui s’en sortiront le mieux : Modiano, entre autres. Galey ne veut pas prendre place au concert, il publiera un recueil de nouvelles et c’est tout. Il ne s’aime pas, il se déteste de fréquenter ces gens, ce milieu d’où sont absentes toute franchise et toute sincérité et se contente du rôle d’observateur, dans lequel il excelle. Ce don pour l’observation se retrouve dans les dernières années du Journal, après l’annonce de la maladie de Charcot qui lui vaudra une rapide déchéance et une mort prématurée. Ce sont alors des pages remarquables de lucidité et de cruauté envers lui-même, alors qu’il se voit vieillir d’une semaine par jour et d’une année par mois. Le Journal est suivi de quelques portraits littéraires, d’un choix de lettres intimes et d’un index où l’on écorche les noms (Henri Michaux, Rudolf Noireiev).

Perec. Relire Perec, études réunies et présentées par Christelle Reggiani (Presses universitaires de Rennes, 2017, 434 p., 22 €). Le volume rassemble les communications du Colloque de Cerisy, «Georges Perec: nouvelles approches», qui a eu lieu en juillet 2015. Deux ans après sa disparition, en 1984, Perec avait déjà figuré au programme de Cerisy et il n’est pas inintéressant de mettre en regard ce colloque pionnier avec le dernier. Des intervenants de la première version, seul Claude Burgelin se retrouve au sommaire de l’édition 2015, ce qui montre que la recherche perecquienne a su se trouver de nouvelles têtes. La thématique, en revanche, reste souvent la même : la judéité, l’intertextualité, la place de la contrainte et de ses détournements, l’art de la liste, le poids autobiographique, présents en 1984, intéressent toujours les chercheurs plus de trente ans plus tard. « Relire Perec », comme le dit le titre, c’est donc aussi « Redire Perec », chercher les mêmes poux dans l’abondante tignasse textuelle. Avec des outils renouvelés toutefois : la génétique, notamment, permet de trouver de nouveaux angles d’approche et l’abondance du matériau existant – vingt mille feuillets de brouillons et projets – montre que ce n’est pas fini. L’onomastique, la toponymie, l’aspect politique de l’œuvre font également partie des sujets désormais traités régulièrement. À côté des textes canoniques (Les Choses, W, La Disparition…) on n’hésite pas à se pencher aujourd’hui sur des écrits moins connus (La Boutique obscure, Les Revenentes…), moins littéraires (lettres, articles), ou inédits. Mais il faut bien dire que si tout le corpus perecquien présente de l’intérêt, les choses deviennent franchement passionnantes quand on touche à La Vie mode d’emploi, formidable bouquet final aux richesses inépuisables. Comme l’écrit Jean-Luc Joly, « les contraintes dans La Vie mode d’emploi sont probablement loin de se limiter à ce que nous en savons », promesse de belles et abondantes trouvailles à venir qui pourront partir, selon Danielle Constantin, de l’étude des brouillons. Dans un autre domaine, on peut aussi se dire que la biographie de David Bellos parue en 1994 ne suffit plus et mérite d’être complétée, voire amendée, et ce pas seulement par intérêt anecdotique tant il est vrai que chez cet auteur, tout se rapporte à l’intime. Preuve en est donnée par la communication de Jean-Jacques Thomas sur « Perec en Amérique », dans laquelle il revient avec précision sur les différents séjours effectués par Perec dans ces contrées et sur l’accueil que son œuvre y reçut. On discuta aussi, lors de ce colloque, des liens entre Perec et Henri Calet (démonstration peu convaincante), de la place de Perec dans la littérature jeunesse et d’autres choses d’intérêt variable, c’est la loi qui régit ce genre de cénacle. La plupart des communications sont lisibles, ce qui n’est pas toujours le cas, mais certains contributeurs se distinguent par l’utilisation d’un jargon qui fleure bon l’entre- soi universitaire et qui veut que la fin d’une histoire se nomme terminus fictionnel. Ceci n’étant, comme ils disent, qu’une remarque parenthétique.

Orientalisme. Pierre Larcher, Orientalisme savant, orientalisme littéraire. Sept essais sur leur connexion, Actes Sud, 2017, 231 p., 23 €. Sous un titre séduisant (qui annonce quelques passes d’armes avec Edward Saïd…), ce ne sont pas vraiment sept essais mais sept études que propose Pierre Larcher, professeur émérite de linguistique arabe. La matière en est illustre : la sentence orientale de La Peau de chagrin (comment est-elle passée du sanskrit à l’arabe ?), les sources arabes d’Aragon, le rôle d’Ernest Fouinet dans la documentation arabe du Hugo des Orientales, les voies qui ont conduit une fable coranique à devenir un chapitre de Zadig… Mais si ces questions érudites méritent toute l’attention des amateurs d’histoire littéraire, il leur faudra cependant bien de la persévérance pour se frayer un chemin dans cet ouvrage méticuleux et touffu, où l’accumulation de détails et de preuves érudites risque de décourager le lecteur curieux mais point spécialiste. Seul le dernier texte prend un peu de hauteur et jette les bases d’une histoire de l’orientalisme à l’opéra, de façon décousue encore, mais il serait dommage que ce riche texte ne tombe pas entre les mains des amateurs de littérature en musique. On y découvre de nombreuses œuvres, et aussi que l’Orient fait partie des thèmes opératiques dès la naissance du genre, pour évoluer dans ses représentations au gré des relations entre les Européens et les Turcs de l’Empire Ottoman, jusqu’à ce que la vogue des Mille et une nuits n’impose la nouvelle imagerie d’un Orient sensuel dont la carrière chez les librettistes se brisera sur la révolution wagnérienne, qui cherche dans les mythologies nordiques le lieu d’un nouveau sacré. Annexes, index nominorum et operum, bibliographie : l’édition de ce beau volume est impeccable – les textes savants ne sont pas traités comme de la littérature grise à consommation rapide chez Actes Sud.

Populisme. Léon Lemonnier, Manifeste du roman populiste et autres textes, La Thébaïde, édition établie par Francis Ouellet, 2017, 182 p., 16 €. Publié au tournant des années 30, le manifeste de Lemonnier n’avait guère à voir avec le populisme politique et identitaire qui nous est depuis devenu tristement familier. Fondé en réaction à une forme de littérature d’avant-garde perçue comme excessivement cérébrale – surréalisme et « gidisme » principalement – le mouvement ambitionnait de ressourcer le roman en reconduisant le projet naturaliste d’un romancier fin observateur des gens et des choses, dans l’esprit de Maupassant. Il y avait forte concurrence sur le créneau de la littérature « par », « pour » ou « avec » le peuple depuis les années 1920, et le populisme, adapté de cette dernière formule puisqu’il ne se voulait ni populaire ni révolutionnaire, se trouva en conflit direct avec les prolétariens de Poulaille entre autres. Le « manifeste » est ici donné accompagné de textes de Lemonnier mais également d’André Thérive, figure la plus éminente du mouvement – avec Eugène Dabit qui s’y trouve associé malgré lui lorsqu’il obtient pour Hôtel du Nord le premier prix du roman populiste. On s’effraie un peu de constater combien peu de noms, parmi ceux cités par la savante préface de Ouellet, nous sont connus, vite balayés d’ailleurs en leur temps par l’existentialisme, puis les Hussards, le Nouveau Roman… Si malgré la fortune médiatique de leur cause, les populistes ont rangé leur bannière assez rapidement, cet ouvrage invite autant à méditer sur la fugacité de la renommée qu’à fureter parmi les rayons abandonnés des bibliothèques à la recherche des œuvres de Tristan Rémy, Céline Lhôte, Claire Goll, entre autres oubliés et oubliées, puisque le populisme semble avoir été particulièrement ouvert aux plumes féminines. Et l’on découvre avec ébahissement qu’un prix du roman populiste est infatigablement décerné chaque année : en 2016, à Hugo Boris, pour Police.

Pourtalès. Guy de Pourtalès, À mes amis suisses, Édition d’Alexandre Elsig, Infolio, 2016. La neutralité de la Suisse a toujours été un sujet de discussion à propos des périodes de guerre, notamment les deux guerres mondiales. On oscille généralement entre un jugement de couardise et d’utilité. Un petit pays comme la Suisse ne pouvait en effet être que bien craintif face à la superpuissance de l’Allemagne et des Alliés. Par ailleurs, tout le monde fut finalement assez content d’avoir au centre de l’Europe un havre de paix qui permettait certaines négociations, un lieu où l’on pouvait se parler, sans oublier l’intérêt de pouvoir continuer à faire des affaires, même entre belligérants. Par ailleurs, si la Suisse est un pays quadrilingue, sa majorité est suisse- alémanique, suivie par la Suisse romande francophone. Durant la Première guerre mondiale, cette valence germanophone fut clairement favorable à Guillaume II, d’autant plus que le général Ulrich Wille, commandant en chef des forces armées de la Confédération, était le beau-fils de… Bismarck, et ne parlait qu’en hochdeutsch, méprisant le schwytzertütsch local. Guy de Pourtalès (1881-1941), citoyen de la Confédération par son origine neuchâteloise mais parisien d’élection comme écrivain, fut alors recruté dès 1916 par la France en guerre pour influencer en sa faveur l’opinion romande. Il prit secrètement la direction de la toujours existante Tribune de Genève et devint une pièce majeure de l’effort de propagande piloté depuis le Quai d’Orsay. Pourtalès organisa en outre des tournées musicales de Genève à Zurich et intervint de façon régulière dans le panorama médiatique. Son petit essai À mes amis suisses reflète fort bien cette activité, bien que son auteur ait nié sa valeur de propagande en n’y présentant que son intention de « dire quelques vérités à mes amis suisses ». Il rajouta cependant qu’il en profitait « pour leur glisser dans le creux de l’oreille quelques conseils d’amis ». Ces courts textes de Pourtalès sont simples et clairs, et restent parfaitement lisibles aujourd’hui. Ils aident certainement à mieux comprendre l’atmosphère ambiguë qui pouvait régner dans ce minuscule pays neutre entouré de géants belliqueux. De plus, la présente édition a été superbement travaillée par Alexandre Elsig, avec une introduction qui met bien l’auteur dans la perspective de cette époque troublée. Et les repères biographiques qui terminent ce petit livre permettent de mieux cerner la trajectoire de Guy de Pourtalès, et finalement aussi de donner envie de (re)lire ses romans, dominés par La pêche miraculeuse.

Prévert. Carole Aurouet, Jacques Prévert, une vie, Les Nouvelles Éditions JMP, 2017, 224 p, 10 €. Cet ouvrage est une réédition poche du livre paru il y a dix ans, et ne paraît pas avoir été retravaillé ou modifié. Qu’importe, c’est une belle réussite biographique qui se suffit à elle-même, permettant de pénétrer aisément dans la vie d’un personnage qui appartient presque au langage courant (« une liste à la Prévert ») tout en restant finalement mal connu. Pour un ancien surréaliste et pour un intellectuel en général, Prévert possède l’énorme avantage… et le grand désavantage d’être devenu populaire au fil du temps. La simplicité de sa poésie peut-être, mais surtout son activité d’abord alimentaire de scénariste de films, qui le propulsa au faîte du cinéma : Après des débuts avec La petite chocolatière (1931), puis Ciboulette (1933)… on aura ainsi dans la seconde partie des années trente Le crime de M. Lange, Drôle de drame, Quai des brumes, et Le jour se lève, avec Marcel Carné, puis Remorques (1941) avec Cayatte, et surtout Les visiteurs du soir (1942) et Les enfants du paradis (1945) à nouveau avec Carné. Et l’on en passe ! La suite de l’activité de scénariste sera un peu moins brillante, hormis le clou final, posthume, avec Le roi et l’oiseau de Paul Grimault en 1980. Carole Aurouet fait la part belle au scénariste Prévert, l’abordant comme une évolution naturelle issue du poète d’abord surréaliste du groupe de la rue du Château, où il cohabitait avec Marcel Duhamel, Yves Tanguy et quelques-uns qui voulaient prendre une petite distance avec un André Breton déjà directif et pontifiant à la fin des années vingt. Mais le chef- d’œuvre poétique sera un peu plus tardif : Paroles en 1946, que son auteur illustrera plus tard de ses collages, et qui sera, chose rare pour un recueil poétique, un succès populaire (qui se poursuit d’ailleurs aujourd’hui). Carole Aurouet paraît s’être inspirée de son sujet en restant pour cette biographie dans la simplicité et la fluidité, tant son texte se lit facilement et agréablement, et sans que cette qualité s’établisse aux dépens d’une documentation qui est tout à fait fouillée, et d’ailleurs aussi très clairement présentée.

Roumanie. Cécile Folschweiller, Philosophie et nation. Les Roumains entre question nationale et pensée occidentale au XIXe siècle, Bibliothèque d’études de l’Europe centrale n° 18, Honoré Champion, 2017, 591 p., 70 €. Ouvrage de philosophie comparée, pourrait-on dire, d’une grande ampleur de vues, et qui s’appuie sur une immense documentation, mais parfaitement maîtrisée et toujours examinée d’un œil critique. Bilingue, l’auteur a en effet pu lire dans le texte tout le corpus roumain et donc en donner de bonnes traductions tout au long de son livre. Comme elle le souligne dès le début, la production intellectuelle roumaine du XIXe siècle est «fascinante et déroutante ». Cela tient en partie au fait qu’il s’agit alors d’une nation toute récente, dont l’histoire est radicalement différente des nations occidentales (Cioran soulignera à quel point son pays a toujours été non un acteur, mais une victime de l’Histoire). Le transfert de l’idéologie révolutionnaire de 1848 y a abouti à un échec, et les années 1860-70 sont celles d’un constat de crise. La Roumanie reste alors un pays agricole, dominé par la figure mythique et sentimentale du paysan. Se pose alors le problème de la « philosophie de la culture », lié à celui du « fond national » et de la « nation roumaine » : toute culture moderne y vient nécessairement du dehors. L’auteur va donc étudier l’activité philosophique dans la Roumanie d’alors, en se centrant sur le cénacle Junimea de lasi, puis plus particulièrement sur cinq figures majeures : Titu Maiorescu, l’historien Xenopol, le grand poète Eminescu, Rãdulescu-Motru et Vasile Conta. Des analyses extrêmement précises et très poussées permettent à Cécile Floschweiller de montrer comment l’Histoire et le nationalisme vont se transférer dans la métaphysique, pour donner une philosophie fort complexe, qui bénéficie également de l’apport de la science (évolutionnisme). La philosophie qui y domine n’est pas la française, mais l’allemande, jugée supérieure, et que vient souvent compléter un zeste de l’anglaise (Stuart Mill). Le cas d’Eminescu est particulièrement intéressant, et l’auteur en propose une analyse à la fois perspicace et nuancée. Pour ce faire, elle s’appuie, non sur ses poésies, mais sur son importante œuvre journalistique, bien moins connue. Ayant étudié à Vienne et Berlin, Eminescu s’imprégna de Kant, mais aussi de Schopenhauer, et, d’un autre côté, de Comte, Tocqueville et Montesquieu. D’opinions conservatrices, anti-égalitariste et monarchiste, par ailleurs pessimiste, il incarne la réaction anti-moderne. Plus largement, l’influence de Schopenhauer fut très importante en Roumanie, et l’auteur rappelle à ce propos que c’est à un Roumain, I. A . Cantacuzène, qu’on en doit les premières traductions françaises (quatre ouvrages traduits, de 1880 à 1889). Le vaste travail de Cécile Floschweiller est des plus remarquables, à la fois, nous l’avons dit, par la masse de documentation en plusieurs langues mise à profit, mais aussi par l’exigence et la précision constante de la pensée de l’auteur. Rien de pesant, cependant, mais une grande aptitude à l’analyse philosophique et culturelle, doublée d’une finesse en éveil, qui Introduit des nuances souvent bienvenues, voire novatrices. La rigueur de la démonstration n’empêche pas l’ouvrage d’être foisonnant, et, à cet égard, il mériterait assurément bien d’autres commentaires. (Pour notre part, peut-être souhaiterions-nous que l’auteur puisse un jour prolonger le débat, par exemple en examinant le cas très particulier de cet écrivain polymorphe que fut B. P. Hasdeu.) Bref, dans sa spécificité, un ouvrage de premier ordre sur un sujet peu connu en France.

Salammbô. « Salammbô dans les arts » La Revue des Lettres Modernes, 8, Série Gustave Flaubert, Lettres Modernes Minard, Classiques Garnier, 2016, 383 p., spm. Le statut éditorial de cet ouvrage ne manque pas de troubler quelque peu : c’est tout à la fois une monographie, un collectif, une revue, le tout sous des étiquettes multiples (Garnier, Minard, Flaubert, avec un double codage ISSN et ISBN). On nous permettra de suggérer à l’éditeur responsable en dernière analyse d’essayer de clarifier la chose, ce qui permettrait d’éviter que le lecteur croie d’abord avoir à faire à un collectif sur Salammbô pour découvrir ensuite des Varia (dont on se demande pourquoi ils se trouvent séparés du dossier alors que leur thématique les en rapproche manifestement bien qu’ils traitent d’autres œuvres), puis une transcription d’un inédit de Flaubert sur l’Esthétique de Hegelpuis un « Carnet critique » présentant des recensions, puis une liste de parutions et, pour finir, un index et des résumés – index des noms qui ne semble concerner que le dossier initial. Bref : une légère confusion comme on en trouve rarement dans les dossiers de Flaubert lui-même, si souvent méthodiques et où les normaliens qui pullulent sur ses avant-textes reconnaissent une façon de gratter qui leur est familière depuis l’enfance. Après ce petit accès de mauvaise humeur, disons aussi une déception : en nous faisant annoncer des études sur « Salammbô dans les arts » nous espérions bien nous faire proposer en même temps au moins des échantillons des œuvres discutées si savamment : tableaux, sculptures, dessins, illustrations diverses, partitions, etc. Quelle manne !, pensait-on, pour notre attention actuelle à tout ce qui va au-delà de la textualité et sollicite les yeux et les oreilles en soulignant que la littérature ne se fait pas dans une bulle hors de toutes les formes, procédures, complexités de la sociabilité globale. Eh bien non ! Il n’y aura d’exception que pour l’article de Nigel Harkness sur la sculpture et encore dans des noirs et blanc grisâtres et flous. Il faut attendre la note 34 de l’introduction pour être aiguillé vers un site qui « permet de comparer chapitre par chapitre les différentes éditions illustrées du roman :
http//www.personal.kent.edu/~berong/turn/salammbo/ ». Hélas ! et comme nous nous y attendions malignement un peu, avouons-le, vérification faite « ce site est inaccessible ». Soyons donc nous-mêmes plus généreux que le trop chiche éditeur qui – nous le supposons – a rechigné à laisser introduire dans l’ouvrage les illustrations nécessaires. Voir par exemple le torride (pour l’époque) Salammbô et Mâtho de Barrau :
Mais assez gémi : il nous faut dire maintenant le bien qu’on peut penser des articles réunis. G. Séginger avec sa maîtrise habituelle du sujet Flaubert situe très précisément la problématique dans son Introduction et éclaire parfaitement le paradoxe qui a fait proliférer les tentatives pour figurer Salammbô alors que Flaubert l’avait expressément défendu. Mais Gustave était avant tout un rêveur, on s’en rend de mieux en mieux compte, et II est évident qu’il voulait donner à voir à l’imaginaire et non pas simplement faire voir. Gilles Soubigou fait un inventaire précis des avatars transgressifs du roman dans les arts visuels avec en annexe une chronologie complète de 1869 à 1986 qui sera précieuse pour les amateurs. Il fallait inévitablement traiter de Flaubert et Gustave Moreau (qui ne se sont apparemment jamais rencontrés) avec tout ce qui rapproche et tout ce qui distingue Salammbô et Salomé ; c’est ce que fait Véronique Dumas. Pierre Sérié élève la perspective en traitant des apories de la représentation de l’histoire en insistant sur le cas de Rochegrosse, qui rate précisément l’essentiel comme nous le soulignions : l’appel à l’imagination. C’est de lui encore qu’il est question dans l’article de Laurent Houssais mais en fonction de l’émergence à cette époque d’une veine éditoriale nouvelle : la « manière bibliophilique », très prometteuse du point de vue commercial, et c’est pourquoi il insiste sur l’éditeur Ferroud. Nous rencontrons la modernité de la BD avec l’article de Bruna Donatelli sur la Salammbô (il faudrait dire : les) de Druillet, tout à fait spectaculaires – et heureusement disponibles en librairie. Si aucune planche n’en est reproduite, au moins l’article suivant, de Nigel Harkness, donne enfin à voir quelques sculptures, fort bien commentées dans leur style très Musée d’Orsay et d’un kitsch assez réjouissant. Mais peut-être après tout Flaubert voyait-il Salammbô ainsi quand il fermait les yeux. Très intéressant article également que celui de Nathalie Petitbon sur « L’acoustique de Carthage ». Si l’on peut ne pas regretter de ne pas avoir entendu l’opéra de Reyer (discuté plus loin en détail par Cécile Reynauld), on aimerait pouvoir entendre ou réentendre ceux de Böttcher (1920), de Hauer (1930), de Stoyanov (1949), ou l’œuvre futuriste de Casavola (1948). Une mention spéciale pour l’intertexte flaubertien décelé dans Citizen Kane. avec les allusions que glisse Orson Welles à Salammbô et à Madame Bovary. Nous pouvons au moins, grâce aux cd, aller réécouter la partition tonitruante de Bernard Hermann dans les séquences d’opéra.
Jacques Neefs fait enfin l’inventaire d’une partie des nombreux produits littéraires dérivés, sous forme d’allusions ou de citations dans des œuvres diverses. Disons pour finir un mot sur les deux Varia, excellent article d’Atsuko Ogane sur la danse de Salomé et une riche étude de Didier Philippot sur Herodias.

Sand. Claude Lourde, Je suis…George Sand, Lyon, Jacques André Éditeur, 86 p„ 10 €. Une vie condensée en 80 pages légères, la vie de Sand qui plus est, voilà tout un défi! Plutôt réussi cependant si l’on suppose que ce petit volume s’adresse à des curieux et non à des connaisseurs. Les extraits choisis dans Histoire de ma vie leur permettront de se faire rapidement et sans effort une petite idée de ce que fut cette extraordinaire existence. Elle est ici résumée pour l’essentiel aux hommes de cette vie, y compris Maurice, mais sans oublier néanmoins la Grand-Mère ni la fille. N’y aurait-il pas quelque chose à faire d’ailleurs sur les femmes de la vie de Sand, pour ne pas laisser la sempiternelle vedette à Musset ou à Chopin ? Mais peut-être cela a-t-il été fait ou est-il en train d’être fait, l’intérêt pour George ne cessant de se développer. La compilatrice donne en tout la liste de plus de vingt lycées et collèges portant le nom de Sand et précise qu’au moins soixante écoles sont dans le même cas – c’est un signe ! Bibliographie et chronologie sommaires, mais iconographie d’excellente qualité technique, ce qui est à souligner.

Scandales. Jean-Louis Dubut de Laforest, Les Derniers Scandales de Paris, I, La Vierge du Trottoir, La Taupe Médite, 2017, 320 p., 13 €. François Salaün n’a pas ménagé ses efforts ces dernières années pour faire revivre Dubut de Laforest, dont l’œuvre immense avait disparu après qu’il se fut défénestré en pleine gloire, on ne sait pourquoi, en 1902. Le lecteur qui n’a pas eu la chance de dénicher des originales en chinant dans les vide-greniers fera bien de commencer par le copieux dossier que F. Salaün a placé à la fin de l’ouvrage, ce qui en fait un outil appréciable pour l’amateur d’histoire littéraire submergée. Les « Éléments biographiques » indispensables y sont, précédant de précieuses notes de « Présentation des illustrateurs » – bien que celle sur José Roy oublie de mentionner son principal titre au souvenir des amateurs : le frontispice de l’édition Genonceaux des Chants de Maldoror. La composition complexe de l’énorme ensemble des Derniers scandales de Paris fait l’objet d’une description minutieuse, appuyée par un tableau de toutes les reprises et rapetassages que Dubut, émule en cela de Balzac et de Zola, a tenté d’organiser en un ensemble dans le genre de La Comédie humaine. Mais n’est pas Balzac qui veut, à qui l’on a pu reprocher pourtant qu’il écrivait mal – mais bien mieux que Dubut, avouons-le. Et pourtant, si l’on est d’abord un peu effaré de voir ce dernier manier à outrance les facilités du feuilleton et souligner à gros traits les turpitudes et l’abjection du Paris qu’il veut stigmatiser (car il semble que son but en soit un de moralisation !), on finit par apprécier la verdeur réaliste de son vocabulaire et l’expression totalement cynique et impudique de ses personnages. L’argot de la lie humaine transcrit par Dubut est puissant et sans fioriture mais atteint par là-même à une sorte de poésie de l’horreur verbale. Le petit glossaire fourni à la fin par F. Salaün est trop mince pour apporter beaucoup au linguiste mais pourra allumer sa curiosité : la langue de Dubut mérite l’attention, plus sans doute que ses personnages manichéens. Une série de documents met également en perspective la publicité faite pour le roman et donne une idée de sa réception à l’époque. Cette réédition remettra-t-elle Dubut au goût du jour, assez pour que d’autres épisodes de sa fresque soient à leur tour exhumés ? On le souhaite pour F. Salaün et pour son éditeur car leur entreprise ne manque pas de panache.

Vialatte. Alexandre Vlalatte, Résumons-nous. Préface de Pierre Jourde, Robert Laffont, Bouquins, 2017,1324 p., 32 €. Des notions qui paraissent cruciales un jour passent à la trappe le jour suivant – ainsi celles de style et de styliste, du moins en littérature. On n’en parle aujourd’hui qu’à propos de mode, c’est-à-dire de l’éphémère, alors qu’en matière de mots c’est ce qui vous assurait de durer. Ce petit préambule pour affirmer ce qui saute aux yeux à la lecture des plus minimes fragments de Vialatte : voilà un styliste comme pas un en son temps. Et ce temps fut le cœur du vingtième siècle : le copieux volume que propose Bouquins couvre cinquante années d’écriture ininterrompue, de 1922 à 1971. Mais attention : un styliste n’est pas quelqu’un qui ne se soucie que de la forme, de l’agencement des mots ; si son style frappe et souligne à chaque détour qu’il n’appartient qu’à lui, c’est parce qu’il y aussi – et peut-être d’abord – du fond. Lire Vialatte, c’est être bien sûr séduit d’emblée par le caprice de la phrase, son mouvement, son imprévu, l’élégance de ses virevoltes, la netteté des lignes, l’éclat des sons, la vivacité des juxtapositions, le rythme des jaillissements brefs multipliés, la fulgurance des images – mais c’est aussi voir surgir à tout instant des idées fortes affichées en quelques mots vifs, sans phrases justement, et tout un répertoire de savoirs précis surgissant sereinement entre deux virgules. On parle trop vite de fantaisie à propos de Vialatte. Oui, bien sûr, l’image surprenante jaillit à tout instant, mais elle n’est que le signal lumineux d’une pensée retenue, elle-même venue d’un long et profond regard sur les choses et les êtres saisis, non dans leur essence, mais dans leurs déséquilibres, leurs faiblesses, leur étrangeté, leur absurdité, leur cruauté. Les 320 premières pages parlent de l’Allemagne des années 20 à l’après-guerre, vue de très près par Vialatte, observée dans son détail commun et simultanément sondée dans ses profondeurs par un esprit d’une formidable lucidité. Les déséquilibres, les absurdités, les cruautés que nous mentionnons n’avaient ici rien de frivole et bien des notations sont d’une poignante acuité. C’est tout le contraire avec l’Almanach donné par Vialatte à Marie-Claire au long des années soixante : ce sont les frivolités de la vie devenue moderne qui fournissent un étourdissant répertoire de drôleries ironiques en mimant les rubriques les plus classiques des almanachs. Mais ce faisant, tout y passe, avec une sûreté d’information, souvent scientifique, et une prestesse d’exécution merveilleusement révélatrice d’une société où tout change. Vialatte est ici bien souvent un bien meilleur sémiologue que le Barthes de Mythologies et dans un style à côté duquel celui de Barthes rappelle péniblement Sainte-Beuve. Les brèves de Marie-Claire valent bien les longueurs de la Revue des Deux Mondes. Les cinéphiles apprécieront les articles sur les sorties de films en 1950, mais on aimera moins les articles de Spectacle du monde (1962-1971). Le style est toujours là, mais moins vif et les voisinages de chronique pas très engageants – même si ce n’est que plus tard que se manifesteront dans ce magazine cousin de Valeurs actuelles, des Alain de Benoist ou des Éric Zemmour. Quoiqu’il en soit, on commence maintenant à pouvoir prendre la mesure de Vialatte, grâce à des livres comme celui-ci : le traducteur de Kafka, le romancier des Fruits du Congo fut aussi un saisissant chroniqueur qui rappelle à chaque ligne ce qu’écrire au vingtième siècle pouvait être pour une plume en liberté. Il faudra un jour une édition savante de ce volume avec index et bibliographie. Mais peut-être existe-t-elle sans que nous ayons pu l’avoir entre nos mains : l’éditeur annonce 1344 pages, là où nous n’en trouvons que 1324 ! On voudrait que Vialatte soit encore là pour broder sur ces 20 pages disparues.

Vocabulaire. Claudine Brécourt-Villars, Du couvent au bordel. Mots du joli monde, La Table Ronde, 2017, 288 p., 22 e. Les maisons closes n’ont jamais été plus ouvertes à tous les curieux depuis 1946 et la loi Marthe Richard que depuis ces dernières années. Les livres et les expositions se sont multipliés, et pas dans la médiocrité louche de productions sous le manteau. Ne rappelons que les Romans du joli monde de M. Dottin-Orsini et D. Grojnowski, épais comme plusieurs Bibles chez Bouquins et l’exhaustive exposition à succès du Musée d’Orsay, Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, proposée par de jeunes dames tout à fait respectables, Marie Robert et Isolde Pludermacher. Les 120 Journées pas encore au programme de l’agrégation mais ça ne saurait tarder et l’on voit bien comment les apprentis économistes, les futurs sociologues, les élèves des écoles d’art, etc. pourraient bientôt n’avoir à plancher pour leurs concours que sur ce joli monde qui résume le monde tel qu’il fut – et est peut-être encore. Comparer salariat, journalisme, média et prostitution n’a plus grand chose de polémique ou de dénonciateur comme ce le fut au temps de Baudelaire. Ceci posé, revenons au joli livre concocté par Cl. Brécourt-Villars, dont on connaît et apprécie l’abondante et toujours savante production, entre autres chez Régine Deforges, à la mémoire de qui ce nouveau livre est d’ailleurs dédié. L’éditeur en a soigné la présentation, avec son rose choisi, ses pages de garde vierges en rouge et noir évocateurs, ses citations hors-textes en gros caractères comme il y avait des maisons à gros numéros. Mais avec ses dehors allusivement racoleurs l’ouvrage a aussi des dessous à la fois savants et plaisants. En s’en tenant aux mots de la prostitution dans sa période de plus grande expansion, l’auteur pouvait puiser dans un trésor lexicographlque accumulé depuis le XIXe siècle jusque vers le milieu du XXe, et elle ne s’en prive pas, comme en témoigne son excellente bibliographie. La plus grande et nouvelle richesse de l’ouvrage, cependant, réside dans la place importante donnée aux citations, dont on voit bien qu’elles ont été choisies non seulement pour leur précision mais encore et peut-être surtout pour leur qualité littéraire. Si la présentation matérielle et typographique évoque le formalisme des dictionnaires modernes héritiers des principes du TLF puis des Robert, c’est bien la dimension anthologique qui forme la moelle la plus délectable du recueil. La liste finale des œuvres et auteurs cités est impressionnante par son ampleur et sa variété ; les références attendues n’y sont pas les plus nombreuses et l’on pourra ainsi découvrir bien des ouvrages parfois récents dont on n’avait pas entendu parler. On aurait d’ailleurs aimé que cette liste donne en même temps les pages où figurent les citations, ce qui en aurait changé la lecture. Cela dit, le livre n’a bien sûr pas l’ampleur d’un vrai dictionnaire, plutôt celle d’un bréviaire. Mais s’il ne cherche pas l’exhaustivité, ¡I fournit des pistes nombreuses d’exploration plus poussée grâce aux renvois et aux synonymes simplement mentionnés. Au curieux d’aller plus loin s’il le souhaite grâce à la très riche bibliographie. Il reste à se demander si la vedette ainsi donnée aux mots n’est pas aussi une manière de faire oublier les choses, moins clinquantes que les façons de les désigner : les dizaines de milliers d’hommes et surtout de femmes qui ont usé de ces mots et que ces mots ont flétris, blessés, insultés, réduits à l’état de marchandise ou de viande de boucherie et dont il ne reste rien qu’une écume verbale, pour le plaisir équivoque des amateurs d’un temps et de réalités disparus. Joli monde, vraiment ?

Voyages. Pierre Luccin, Le Marin en smoking. Préface de Raphaël Sorin (Bordeaux, L’Éveilleur, 2016, 238 p., 20 e). Publié en 1946, écrit dans un style vif et évocateur, ce roman à l’allure tonique est l’autobiographie à peine déguisée de l’auteur, qui s’y est mis en scène sous le nom de Richard Castanier. Le récit est très attachant, et nous fait suivre les longues années d’apprentissage maritime du héros. D’abord serveur, puis séjournant en Angleterre, on le retrouve steward sur un paquebot de croisière : le Spitzberg, Djibouti, le Japon… Il fait du trafic de devises (« il ne fut jamais pincé »), de la contrebande d’appareils photo à Hambourg, de rhum et de foie gras ailleurs, et « à Buenos-Aires il se livra un moment au fructueux marché des roqueforts ». Le voici ensuite copropriétaire d’un restaurant italien à New-York. Après diverses péripéties, il s’éprend d’Élise, patronne d’un cabaret-bordel à Caracas, qu’il finit par épouser. Tous deux fondent alors à Lima le cabaret La Périchole, «le plus somptueux des Amériques»… Nourri de toute l’expérience de l’auteur, le roman exprime une grande fascination pour la mer et les bateaux, et bien des détails sonnent juste. Il y a quelque chose de picaresque dans l’existence internationale bondissante de ce héros assez cynique, surtout avec les femmes, et qui commet souvent des impairs à bord. Il ne cache cependant pas ses remords pour sa lâcheté lors de l’incendie et le naufrage d’un de ses bateaux. Précisément, ce paquebot Georges-Léonard ne peut que nous renvoyer à la tragédie du Georges-Philippar, qui brûla et sombra le 16 mal 1932 au large d’Aden. Cette catastrophe fit 52 morts, dont le célèbre grand reporter Albert Londres. Dans un riche appendice d’une quarantaine de pages, très copieusement Illustré de photos d’époque, se trouve évoquée cette tragédie, avec reproduction de nombreux articles de journaux également d’époque. Ajoutons que la maquette du livre est fort belle, et que le texte se trouve agréablement ponctué de photographies évoquant la vie insouciante sur les paquebots à l’époque des Années folles et des livres de Paul Morand : palaces flottants remplacés aujourd’hui par ces autobus volants qu’on appelle avions.

Zola. Paul Cézanne, Emile Zola : Lettres croisées 1858-1887, Gallimard, 464 p„ 22,50 €. Édition établie, présentée et annotée par Henri Mitterand, Gallimard, 2016. De malheureux cinéphiles ont récemment eu droit à une revisitation de l’amitié Zola-Cézanne par l’intermédiaire de jeunes éphèbes en chemisette où le peintre était représenté comme un banderillero du pinceau harcelant sa toile à chaque seconde… Maurice Denis, qui avait vu Cézanne à l’œuvre, avait pourtant été frappé par le fait qu’il ne donnait un coup de pinceau que tous les quarts d’heure ! La présente édition d’Henri Mitterand des lettres que Zola et Cézanne échangèrent de 1858 à 1887 est non seulement passionnante sur l’histoire de l’art et de la littérature en cette fin de XIXe siècle, mais elle permet de rétablir la vérité là où bien des légendes ont sédimenté. Parmi celles-ci, une des plus tenaces est la fâcherie de Cézanne à l’occasion de la parution de L’œuvre, du fait qu’il se serait reconnu dans la personne du peintre « raté » Claude Lantier, qui finit par se suicider. Malchance pour les colporteurs de l’anecdote, une lettre tout à fait postérieure à la parution de L’œuvre est apparue chez Sotheby’s à Paris en 2013 : Le 28 septembre 1887, l’année suivant la parution de L’œuvre, Cézanne y remercie « son cher Émile » pour l’envoi de son nouveau roman La terre, lui proposant de venir le trouver dès qu’il sera rentré « pour lui serrer la main ». Et ce n’est pas parce que Zola n’a probablement pas aussi bien « vu » le génie de Cézanne qu’en 1866 celui de Manet qu’il faudrait identifier le premier à Lantier dans L’œuvre: on sait par Mitterand que dans ce personnage il y a en fait pas mal de Manet et de… Zola. Dans l’édition de cette correspondance, les introductions des chapitres et les notes de Mitterand sont particulièrement utiles et instructives. Elles permettent de suivre le dynamisme de cette belle amitié après l’improbable rencontre dans une cour d’école aixoise de deux gamins, dont l’un deviendra un des grands romanciers du XIXe siècle et l’autre le père de l’art moderne. En suivant la correspondance des deux hommes, il n’est pas difficile de reconnaître l’écrivain, dont les lettres sont souvent magnifiques de richesse, contrastant avec un Cézanne très « utilitaire » mais bienveillant, avec quelques surprises néanmoins quand on tombe sur ses quelques poèmes de jeunesse. Ce livre paraît tout à fait indispensable à l’amateur d’histoire artistique et littéraire.

Julien Bogouslavsky, Philippe Didion,
Jean-Paul 
Goujon, Muriel Louâpre, Michel Pierssens,
Dominique 
Rincé, Claude Schopp, Zacharie Signoles…

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