Comptes rendus du n°62

En société

Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 214, 2014 (Classiques Garnier, 100 p., 10 €). Le dossier de ce numéro s’intéresse aux activités littéraires et diplomatiques de Paul Claudel durant la Première Guerre mondiale. Avec l’Église et l’opinion catholique de l’époque, Claudel se range sans tarder derrière le drapeau tricolore : il rédige des tracts, écrit « une petite pièce de circonstance » – La Nuit de Noël 1914 – ainsi que des Poëmes de guerre et donne plusieurs conférences au printemps 1915. Dans son article, Didier Alexandre étudie le trop délaissé La Nuit de Noël 1914, drame patriotique, nationaliste et catholique qui montre l’unité du peuple français contre l’agresseur allemand. Théâtre de l’indignation et véritable éloge funèbre qui « perme[t] de sublimer le deuil des morts à la guerre », la pièce de Claudel est surtout un « théâtre en guerre » qui a un sens apologétique puissant et qui présente une audacieuse dramaturgie. À cette écriture théâtrale « en guerre » s’ajoute une poésie « en guerre » illustrée par les Poëmes de guerre. Claude-Pierre Pérez s’intéresse aux treize poèmes religieux, patriotiques et bellicistes écrits en 1915 et 1916 et en décrit la forme et la réception. Il rappelle par ailleurs que Claudel voit dans la guerre une opportunité exceptionnelle de rompre avec la trivialité bourgeoise et de permettre une plus grande égalité entre les hommes (« Tous frères comme des enfants tout nus, tous pareils comme des pommes »). De même, l’écrivain catholique assume son souhait de rétablir les valeurs chrétiennes oubliées par cette France qui suit son cours. Vital Rambaud questionne la volonté claudélienne de « comprendre la guerre en artiste et en chrétien ». Si Claudel partage avec de nombreux écrivains de l’époque – dont Barrès – ses violentes attaques langagières contre la culture et l’histoire allemandes, il confère à la guerre un sens religieux qui ne plaît pas à tous : selon lui, l’aventure guerrière « sert au salut des âmes » et « répon[d] à un plan divin » nécessaire et rédempteur. Et de contempler la guerre en artiste ébloui par l’œuvre divine du Père… Après coup cependant, cette guerre laissera des traces dans les textes diplomatiques de Claudel aux États-Unis de 1927 à 1932, comme cherche à le montrer l’article d’Éric Touya de Marenne. Analysant les raisons qui ont poussé au massacre et souhaitant par-dessus tout la paix entre les hommes, Claudel « jou[e] un rôle majeur dans la négociation visant à la mise hors-la-loi de la guerre, dans le cadre de la naissance de la Société des Nations ». Dans la deuxième section de ce numéro, Pascal Lécroart ressort de l’ombre une interview entre Paul Claudel et Henry de Montherlant réalisée au moment de la création du Soulier de Satin. Si cette interview n’apporte rien de neuf sur l’écrivain catholique, elle rappelle la passion théâtrale de celui qui « s’efforce de son mieux misérable ; de [celui] qui préfère le futur, l’éternel, à l’actuel » ; en outre, cette interview redonne la parole au dramaturge profondément chrétien qui ne peut s’empêcher de rappeler certaines valeurs essentielles du christianisme. De nombreuses chroniques sur l’actualité claudélienne clôturent ce numéro.

Jeunesse. Cahiers Robinson n° 36, Le Livre de poche. Une bibliothèque de la jeunesse, sous la direction de Chantal Lapeyre-Desmaison (2014, 195 p., 16 €). Point de vue original sur le « poche », et particulièrement bienvenu à une époque où la littérature pour la jeunesse est allée conquérir de nouveaux marchés dans le grand format. Ce n’est cependant pas cette mise en perspective qui a été choisie par Chantal Lapeyre-Desmaisons, qui pilote le numéro, mais un regard rétrospectif sur ce que fut le poche, pour les lecteurs, en incluant principalement des témoignages d’anciens jeunes lecteurs devenus de mûrs écrivains ou chercheurs. On avouera que cette option nous a laissé perplexe, qui aboutit à une collection de récits forcément un peu complaisants, d’une densité insuffisante pour soutenir l’intérêt, et dont la portée démonstrative reste médiocre. Les rares articles « critiques » (sur le débat suscité dans la presse par l’expansion du « poche » dans les années 60 par exemple) ressemblent à des comptes-rendus trop vite brochés. On a connu les Cahiers Robinson mieux inspirés. Des varia, on retiendra surtout un article instructif sur la première traduction de Robinson Crusoe en Chine (1902), un Robinson excentrique pour nous autres qui savons quel usage en fera Rousseau, tant l’éducation par l’expérience insulaire y est minimisée.

Livres reçus

 Acteurs. Les Héroïsmes de l’acteur au XIXe siècle, sous la direction d’Olivier Bara, Mireille Losco-Lena et Anne Pellois (Presses universitaires de Lyon, Lyon, 2014). De quel(s) héroïsme(s) parle-t-on ? Après une longue introduction collective (il s’agit d’un colloque organisé  en 2012 par Lyon 2, l’ENSATT et l’ENS) qui parvient mal à lever les ambiguïtés du titre, le lecteur comprend qu’il s’agira d’évoquer non seulement les figures de Talma ou de Rachel, ces tragédiens qui s’identifièrent un temps avec le destin d’un peuple en lutte pour la liberté, mais aussi l’art de grands acteurs en tant qu’ils incarnèrent aux yeux du public les héros de la  tragédie classique ressuscitée (Talma, Mademoiselle Mars, Rachel), les nouveaux héros du drame romantique (Lemaître, Bocage, Marie Dorval), ou encore d’évoquer le destin de ces acteurs fin de siècle (Sarah Bernhardt, Mounet Sully, Eleonora Duse) élevés par la presse aux rang de vedettes internationales. Bref, l’« héroïsme » des acteurs se confond largement dans cet ouvrage avec celui des personnages qu’ils interprètent, le tout situé dans un contexte historique où la grande presse et la publicité commencent à s’emparer de la vie publique et privée des comédiens les plus célèbres pour en faire des « vedettes » et un objet de curiosité permanente. Rien à voir donc avec le volume déjà ancien de la revue Autrement intitulé Acteurs : des héros fragiles qui mettait l’accent, à travers une série d’entretiens, sur la mise en danger permanente d’artistes voués à travailler sur leur propre corps, pour créer une œuvre inéluctablement destinée à la disparition. Seul peut-être Alexandre Dumas se posa-t-il la question de l’héroïsme de l’acteur dans des termes assez proches comme le montre le bel article de Julie Anselmini, « Comédiens et surhommes dans l’œuvre de Dumas père ». Mais laissons de côté le choix du titre qui a visiblement gêné certains intervenants du colloque soucieux de s’y conformer et que d’autres ont délibérément ignoré pour traiter par exemple de la « déshéroïsation » de l’acteur dans le théâtre d’art symboliste ou des acteurs « impersonnels » du théâtre naturaliste (points de vue sur lesquels il y aurait beaucoup à dire), et intéressons-nous plutôt à ces portraits d’acteurs du passé le plus souvent brossés avec vigueur et érudition. Nous découvrons dans cet épais volume de 350 pages des figures passionnantes comme celle de « Mélingue, le mousquetaire de Belleville », interprète très populaire des héros de cape et d’épée que Joël Huthwold compare à Gérard Philippe, ou la singularité du jeu de Bocage qu’Olivier Bara décrit en héros du romantisme social, ou encore Constant Coquelin, l’acteur voué aux emplois de valet qui se hissa jusqu’aux héros des drames historiques  de Sardou. Tous ces beaux portraits sont retracés à partir de mémoires d’acteurs ou de contemporains, mais surtout à l’aide de citations de critiques théâtrales qui surprennent par leur pertinence. L’attention qu’un Jules Janin prête aux détails du jeu d’un acteur et à son évolution dans le temps pourrait servir de modèle à bien des critiques contemporains trop pressés d’expédier dans leurs papiers l’évocation du travail des comédiens avec un simple jugement de valeur. L’intérêt de ce volume réside aussi dans les quelques portraits d’acteurs étrangers dont les noms sont peu ou mal connus des lecteurs français : Iffland, l’interprète de Schiller et de Goethe dont Kleist dénonça jadis le maniérisme, les acteurs madrilènes du drame romantique espagnol ou encore Chtchepkine, le grand acteur russe du Théâtre Maly dont Françoise Genevray montre à quel point il a ouvert la voie pour un nouveau mode de jeu « naturel » et inventif. Disons enfin que les ouvrages consacrés aux acteurs du passé sont trop rares, exception faite des innombrables livres consacrés à Sarah Bernhardt, pour que l’on  ne s’intéresse pas à ce volume collectif qui s’efforce de redonner vie à la scène théâtrale d’un siècle fertile en artistes de premier plan.

Aloysius. Roger Aïm, Aloysius Bertrand. Epopée de son grand œuvre : Gaspard de la nuit (Du Lérot, 2014, 92 p., 16 €). Le présent essai est surtout un survol biographique en guise d’éloge d’un auteur et d’une œuvre sous-estimés. Par ces motivations, il est sympathique pour quiconque partage cette haute évaluation de Gaspard de la Nuit. Malheureusement, il s’agit d’un travail sommaire, avec le remplissage agréable de dessins de Bertrand, mais qui ne sont ni localisés, ni commentés (« illustrations reprises du hors texte de Gaspard de la nuit » tirées d’une édition de 1956, indique la quatrième de couverture, alors que la plupart de ces dessins sont conservés à Angers). Le désordre dans lequel la bibliographie est présentée est symptomatique, à quoi on ajoutera quelques coquilles (parmi lesquelles « Thépohile Gauthier » aurait la palme, mais ce sont parfois les textes de Bertrand cités qui sont encoquillés, comme pour le vers « Au bord de la ma fenêtre »). Le livre apporte peu à l’étude de Bertrand, restant en deçà de ce qu’on était en droit d’attendre d’une synthèse bien informée. Bibliographiquement lacunaire, il ne donne aucune référence aux Œuvres complètes parues chez Champion, édition où les coquilles sont surabondantes, mais qui reste incontournable. On trouve certes des mentions de deux ouvrages collectifs, dont celui de Nicolas Wanlin (rebaptisé Michel), mais aucune allusion à la plupart des livres majeurs consacrés récemment à Bertrand, comme celui, lumineux, de Marvin Richards — en anglais il est vrai. D’un point de vue biographique et documentaire, l’absence complète d’allusion au site internet de Michel Leuba et à la revue La Giroflée signifie que beaucoup des informations du livre auraient gagné à être mises à jour ou corrigées : une grande partie de ces données se trouvant sur des sites accessibles, il aurait été facile de remédier à ces lacunes. Beaucoup de déjà-vu, avec toujours les mêmes citations d’Auguste Petit et de l’un des frères du poète, ce qui aurait mérité plus de recul parfois, étant donné le statut problématique de ces témoignages. On note aussi un manque de perspective touchant la structure de Gaspard de la Nuit, alors qu’il faut se rappeler le statut fort incertain de la section (non auctoriale) des « Pièces détachées » qu’il n’est pas logique d’inclure dans le décompte du nombre de poèmes du recueil prévu par Bertrand. Chiffrer le nombre de textes du volume à 66 est donc problématique (et pas seulement pour cette raison), comme l’est le fait de tenir compte du numéro du lit (n° 6) de Bertrand au moment de sa mort dans le comput des références au chiffre 6 dans Gaspard — à moins, évidemment, de s’occuper de numérologie transcendante. Il est dit que le manuscrit contient cent-soixante-six feuillets : le manuscrit de Bertrand n’est pas folioté mais paginé, et, s’il s’arrête à la page 270, c’est que l’on a perdu (au minimum) les notes qui devaient se situer en fin de manuscrit, si bien que l’on n’a aucune idée du nombre de feuillets que le dossier pouvait contenir au moment où Bertrand l’a confié à l’éditeur Renduel. Des commentateurs ont relevé l’importance de ce chiffre 6, mais dans le texte même de Gaspard de la Nuit : cette répétition s’explique, on le sait, par son rapport au Diable (6, 6, 666), ce que Roger Aïm ne mentionne pas. Dire que Louis et Ludovic sont des « prénoms trop bourgeois » et que l’écrivain adoptera désormais, en 1833, « un prénom romantique. Ce sera Aloysius » va à l’encontre de l’évidence onomastique : le nom de l’auteur de Gaspard de la Nuit, ratifié par l’attribution voulue par Bertrand en couverture comme par la présence du nom à l’intérieur de l’œuvre, est Louis et non Aloïsius (version Sainte-Beuve) ou Aloysius (version Houssaye). Quant à Ludovic, il semble avoir été, pour Bertrand, non pas à ses yeux un prénom « bourgeois », mais un nom de guerre républicain, voire socialisant. Côté positif, a-t-on déjà relevé la présence du mot bambochade dans Le Jeune Traugott d’Hoffmann ? Cet essai, pour conclure, n’a rien de scandaleux, mais ne fera pas partie des ouvrages indispensables dans la bertrandothèque de tout bertrandophile qui se respecte.

Aragon. Josette Pintuelles, Aragon et son Œuvre poétique. L’« Œuvre » au défi (Classiques Garnier, 2014, 462 p.).  Après les Œuvres romanesques croisées d’Elsa Triolet et Aragon (dont venaient de paraître 36 volumes sur les 42 entre 1964-1974), la bibliothèque du fan d’Aragon se réjouissait d’accueillir sur ses étagères l’Œuvre poétique du second membre du couple. Quinze volumes parurent de 1974 à 1981. Et suivit une reprise en sept volumes sous le même titre et chez le même éditeur, le Livre Club Diderot, cette fois-ci sous la responsabilité de Jean Ristat et d’Édouard Ruiz, entre 1989 et 1990. La machine éditoriale et financière du Parti communiste lançait alors ses derniers jets de vapeur. Josette Pintuelles a consacré sa thèse à l’examen de la première édition, ou plus précisément aux huit premiers volumes, car ceux-ci ont bénéficié des commentaires et insertions du poète lui-même, par un privilège insigne, encore plus grand que celui que la Pléiade avait accordé à Saint-John Perse, qui révélera à cette occasion sa mythomanie poétique. Pour cette édition, Aragon a pu déployer son éblouissante intelligence, son sens de l’histoire, littéraire ou politique, fut-elle biaisée par ses parti-pris ou plutôt son Parti-pris, et se livrer à un dialogue imaginaire et récupérateur avec feu son compagnon d’armes André Breton. L’auteure analyse de façon très fouillée l’origine et le but, le comment et le pourquoi de ses apports, la « posture » de l’écrivain et la « scénographie » à laquelle il se livre. Non seulement il ajoute des textes littéraires, comme ses textes surréalistes, ou de nouveaux poèmes, mais il  fait feu de tout bois avec des articles de journaux et des discours, ainsi que des illustrations provenant de peintres amis. En même temps qu’il apporte des informations très sûres notamment sur la période surréaliste, il brouille  les cartes de façon vertigineuse, et confond les genres, comme dans Henri Matisse, roman, ou ses derniers romans. C’est le très grand mérite de cet ouvrage que de démêler le vrai du faux, l’authentique du manipulé, en tenant compte de son œuvre dans sa totalité et des contextes historiques traversés. C’est d’ailleurs une œuvre à part entière que l’édition de l’Œuvre poétique. De plus, comme l’excellente édition des Œuvres poétiques complètes de la Pléiade, ou celle de de ses Œuvres romanesques complètes dans la même collection, ne reprennent pas ces paratextes, elle reste unique en son genre, et l’éclairage apporté ne la rend que plus précieuse. Un ouvrage indispensable à toute étude de la poésie d’un des plus grands poètes du siècle dernier, quoi qu’on pense de son personnage.

 Bataille. Georges Bataille – Éric Weil, À en-tête de Critique. Correspondance 1946-1951. Édition établie, présentée et annotée par Sylvie Patron (Lignes, 2014,  382 p., 25 €). Qui veut savoir comment on met sur pied, on organise et on fait tourner une revue critique, doit lire cet ouvrage. À cet égard, la correspondance échangée entre Georges Bataille et Éric Weil est absolument exemplaire. On peut regretter que la balance n’y soit point égale : seulement 18 lettres de Bataille, contre 49 de Weil. Cependant de nombreuses lettres du premier à divers correspondants sont données dans les Annexes et permettent de préciser ses conceptions et ses stratégies. L’action de Weil se montre d’une façon frappante et continue au fil de toutes ses lettres : informateur de premier ordre,. il signale à Bataille tous les livres ou revues qui lui paraissent assez importants pour justifier un article ou un compte rendu dans Critique. Et fait, il porte une attention soutenue à toutes les publications étrangères, dont rien ne semble lui échapper, dans quelque domaine que ce soit (philosophie, économie, sciences, politique, littérature, etc.). D’obédience marxiste, Weil ne cache nullement ses opinions, ce qui le conduit parfois à s’opposer à certaines collaborations ou à critiquer certains articles parus dans la revue. Il prend également garde à ce que Critique ne s’entache point d’anticommunisme. Quant aux réponses de Bataille, elles sont en général plus concises, et, somme toute, assez conciliantes, comme si celui-ci faisait d’emblée pleine confiance à son correspondant. On ne saurait cependant ignorer les tensions qui régnèrent au sein de la revue, et qui affleurent parfois dans les lettres et, plus nettement encore, dans les Annexes. Ces échanges ne concernent d’ailleurs pas seulement le contenu de Critique, mais aussi les problèmes de financement que rencontre la revue. Mais, ce qui domine surtout, c’est l’intense activité intellectuelle orchestrée par Weil, et l’on y voit revenir tant de noms symboliques : Hegel, Heidegger, Marx, Blanchot, Koyré, Piel, Aron, Ambrosino, Caillois, etc. Toutefois, comme le souligne Sylvie Patron, cette correspondance reflète moins une amitié (Bataille et Weil ne furent jamais vraiment amis), qu’une complicité dans un travail commun. De là que les notations personnelles ou biographiques en sont presque totalement absentes. L’édition donnée par Sylvie Patron est digne de tous les éloges : une substantielle préface, une chronologie, un superbe cahier d’illustrations en couleurs (reproduisant notamment des sommaires de Critique), plus de 100 pages d’annexes reproduisant des lettres de Bataille et de Weil, un Index, et une annotation très précise et informée des lettres elles-mêmes. Un travail remarquable, à la mesure de cette correspondance foisonnante, qui constitue comme le laboratoire où s’élabora une revue sans doute inégalée.

 Berl. Emmanuel Berl, Les Impostures de l’histoire (Grasset, 2014, 168 p., 8,20 €). La haine n’est pas mon fort, disait Berl. Elle n’est en fait le fort de personne. Chacun en rougit sitôt qu’il y pense à tête reposée. Ce petit livre est ancien, cinquante-six ans, mais son propos rejoint, à pas feutrés, une polémique plus stridente aujourd’hui qu’hier, celle qui rattache au mot révisionnisme ce qui devrait être une évidence admise, savoir que l’histoire est un processus permanent de révision. Mot à prendre dans son sens non agressif : c’est rarement de propos délibéré qu’un historien falsifie des données. Il est toujours en posture difficile. Isoler un fait qui s’impose à tous comme fait, le dégager de sa gangue interprétative pour l’associer à d’autres faits aussi solides, participe d’un métier que peu d’entre nous voudraient pratiquer, celui de mineur charbonnier. C’est en émule déclaré de Toynbee et de Spengler que Berl admoneste, d’ailleurs gentiment, les professeurs d’histoire auteurs de manuels qui prétendent réconcilier les Européens en leur enseignant les dissensions. Il ironise surtout sur la facilité d’enseigner aux enfants n’importe quoi sous prétexte qu’on n’est sûr de presque rien. (L’astéroïde Jankélévitch évolue ici vers la planète Vialatte.) Berl, à titre d’exemples, étudie cinq chapitres de l’historiographie scolaire, mais on pressent qu’il garde sous le coude bien d’autres dossiers: 1. Les aventures de Cléopâtre, reine si souvent imaginée et si peu documentée ; 2. Charles Martel bataillant fort peu à Poitiers; 3. Tamerlan initiateur non recensé du passage du nomadisme au règne des États; 4. Charles VIII, guerrier calomnié; 5. Les coulisses du 9 thermidor. Derrière les erreurs de perspectives on voit facilement se tracer les partis pris d’époque. Nous sommes portés «à exagérer notre dette envers l’hellénisme, et il semble que notre dette envers la civilisation sarrasine, au contraire, nous pèse» observe Berl. N’est-ce pas curieux? Aurions-nous des aïeux préférés? N’aurions-nous pas tendance à les réinventer? L’imposture, si c’en est une, dure. «Il est vrai que le Croissant et la Croix se sont beaucoup combattus et que, à force de se combattre, on peut finir par se méconnaître», tels ces assassins qui, à force de voler, de mentir, ont viré carrément malhonnêtes. Demeure le travail humain, et quoi de plus humain qu’une information qui, passant de bouche en bouche et se contractant, s’affinant, se défaisant, se simplifiant, s’affiche en fin finale… quoi donc? Un mythe. Une figure caractéristique de l’homme. Une légende. N’est-ce pas à travers cette conquête graduelle de la pertinence profonde par l’élagage des effets de surface que Dumézil arrive à justifier la “déraisonnable pertinence” du mythe en général? En revanche, quoi de moins humain, de moins divin, de plus fastidieux, que l’épouillage indéfini des archives aux fins d’en extraire des évidences qui ne sembleront jamais évidentes qu’aux ouvriers qui auront travaillé à cette extraction? Encore, s’il s’agit de corriger les bugs d’un programme assigné, on sait à quoi l’on œuvre. Mais l’histoire a-t-elle une fin, un but, procède-t-elle d’un programme? Berl, post-bergsonien sans église, n’a jamais mordu à l’hégélianisme, et l’on devine qu’à soixante-sept ans il n’y voit guère plus qu’une forme didactique de l’enfantillage. La réécriture de l’histoire sous les dernières lumières du monde actuel ne sera pas davantage son fait. «Si donc, obsédé par les révolutions sociales ultérieures, on s’obstine à se demander qui, en 1794, voulait, et qui ne voulait pas, la révolution sociale, on finit par chercher le chasseur et le chien dans un rébus où il n’y a ni chien ni chasseur». Au moins cela peut distraire. Les jeux d’esprit, n’est-ce pas ce que nous aurons connu de meilleur?

 Bloy. François Angelier, Bloy ou la Fureur du Juste, (Éditions Points, 2015, 194 p., 7,50€). Dans leur série « Sagesses. Voix spirituelles », les Éditions Points  proposent généralement des textes choisis présentés par celui qui les a choisis. Cependant quelques-uns des titres (Saint-Paul, Jean de la Croix, Rimbaud, Nietzsche, etc.) relèvent plus de la monographie que de l’anthologie… C’est le cas de ce Bloy dû à la plume vigoureuse de François Angelier qui s’applique, fût-ce pour un athée convaincu, à dégager les nœuds de cette pensée flamboyante éructée avec violence et à « rendre le grain de cette voix terriblement humaine, émouvante de faiblesse et bouleversante d’impatience spirituelle. » Ce livre, dense dans sa brièveté, n’a pas la prétention de supplanter les sommes consacrées à Bloy (Léon Bloy de Joseph Bollery, 1947-1953, 3 vol. ; L’Œuvre  romanesque de Léon Bloy  de Pierre Glaudes, 2006) ; il représente néanmoins un guide sûr pour mieux comprendre une pensée revendicative fondée sur un catholicisme absolu, millénariste et mystique tournant à un anticléricalisme virulent, qui rejette « le salut par le suif, promu par ces catholiques onctueux et blanchâtres, poisseux de bien-pensance, dévôts moutonniers, dont il pouvait, à la messe dominicale, jauger la morgue triste et les patenôtres boutiquières, détailler la foi aromatique et les dévotions encaustiquées » – le propos est de de François Angelier, lequel  comme on peut le lire, n’a pas pour rien fréquenté Bloy. Tout à sa croyance à l’avènement du Troisième règne, dépassement de l’ère du Christ et entrée dans l’ère de l’Esprit, Bloy n’a qu’indifférence pour les mutations en cours du catholicisme. Ne dit-il pas : « Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul » ? Cependant, sa foi millénariste repose sur des signes historiques éclatants au regard  de quelques élus. Parmi ces signes, la décadence postrévolutionnaire, déjà dénoncée de Joseph de Maistre, qui annonce la venue du Paraclet. Que n’aurait-il lu dans les catastrophes innombrables qui sont notre lot presque quotidien ? Si, grâce à François Angelier, nous pénétrons  dans la métaphysique hallucinée de Bloy, nous pouvons,  en même temps, nous enchanter, en hérétique, à écouter la « catapulte inextinguible » qu’est son écriture d’artilleur : « assemblée, construite, composée, où tout, adjectifs, métaphores, lexique a été pesé, la hausse méticuleusement réglée. » Quelle que soit la résistance que la raison oppose à ces superbes vociférations, la lecture de ce Bloy ou la Fureur du Juste tient de l’expérience spirituelle.

 Bloy (2). Émile Van Balberghe, « En ai-je assez écrit de ces lettres, mon Dieu ! » Inventaire chronologique provisoire de la correspondance de Léon Bloy (Université de Mons, 2014, 298 p., 24 €). Voici un énorme travail bibliographique, qui rendra les plus grands services aux bloyens et, en général, aux amateurs d’histoire littéraire. Il ne s’agit de rien moins que de l’inventaire des lettres écrites par Bloy de 1864 à 1917, et l’on sait que celui-ci avait la plume facile, qu’il s’agît de presser ses amis et correspondants, de tancer un éditeur ou de taper le premier venu. Un certain nombre de correspondances à divers ont déjà été publiées, mais la masse des lettres non recueillies reste énorme. Émile Van Balberghe, libraire belge à qui l’on doit par ailleurs divers travaux érudits importants, s’est attelé à cette tâche avec une grande rigueur. Il lui a fallu pour cela repasser d’abord toutes les publications en volume et en revue, puis, effort considérable, dépouiller des centaines de catalogues de vente ou de libraires. Son travail est extrêmement précis, car, pour chaque lettre, il donne les références, soit de la publication, soit de la vente ou du catalogue de libraire, indiquant même l’expert chargé de la vente. Tout cela nous fait mesurer l’ampleur de la correspondance de Bloy, qui y voyait un instrument privilégié de communication. Bien entendu, cet inventaire est, comme le souligne le titre de l’ouvrage, « provisoire », et nombre de lettres ont dû échapper au patient chercheur, soit parce qu’elles furent perdues ou détruites, soit parce qu’elles ne passèrent point par le circuit des ventes et des libraires ; néanmoins, l’existence de beaucoup d’entre elles est attestée par des mentions dans le Journal de Bloy. Quoi qu’il en soit, la moisson rassemblée ici est énorme. Elle est aussi, par la force des choses, diverse. À côté de correspondants réguliers (entre autres sa fiancée, Vallette, Landry, le Dr de Fleury, Montchal, De Groux, Tailhade, Deman, Rachilde, De Malherbe, Martineau, Pierre Termier, Henri Barbot), on remarque des lettres plus circonstanciées et parfois inattendues (Gobineau, Rodin, Alphonse de Rothschild, un pharmacien, un usurier, une boulangère, un déménageur, un cordonnier, un marchand de vin, etc.). La lecture de cet inventaire a quelque chose d’à la fois vertigineux et d’énigmatique : que pouvait donc bien écrire Bloy à tel ou tel correspondant ? Comme d’habitude avec ce genre de travail, on reste à cet égard sur sa faim, mais la nature même de l’ouvrage ne permettait pas de donner des extraits ou même de résumer chaque lettre. Mais, répétons-le, il s’agit là d’un remarquable travail bibliographique, d’une vaste ampleur et d’une extrême précision. Et l’auteur a su nous appâter en reproduisant en frontispice une lettre de Bloy à Verlaine (23 avril 1893), que nous transcrirons pour finir, car elle nous semble donner une assez bonne idée des stratégies de Bloy épistolier : « Mon cher Verlaine, / Pourquoi ne me feriez-vous pas envoyer votre livre : Mes Prisons ? / Je veux croire que vous ne me faites pas l’injure de supposer que je suis devenu assez riche pour l’acheter à votre éditeur. / Au fait, vous souvenez-vous encore de moi ? Vous avez un si grand nombre d’amis, ô Verlaine, que je n’ose, en vérité, m’approcher de vous. / Votre / Léon Bloy. »

 Du Bouchet. Bernard Desportes, Irréparable quant à moi : André du Bouchet (Obsidiane, 2014, 88 p., 13 €). Mort en 2001, André du Bouchet fait ici l’objet d’une oraison funèbre en plusieurs mouvements. Bernard Desportes voit en lui l’écrivain de la présence perpétuelle : celui qui, avec Bataille, aura idéalement compris la nécessité de rompre avec la fluidité de la parole afin d’en parcourir, pas à pas, présent par présent, l’espace fissuré. Il serait facile de s’attarder sur le mimétisme endeuillé de Desportes, tant son écriture est une reproduction fidèle de celle du maître, mais elle est aussi plus que cela, et ce « plus » passionnel trahit un mouvement étranger aux immenses trouées qui caractérisent l’écriture d’André du Bouchet. De retour à Truinas, commune désormais synonyme du poète, Desportes en bat les sentiers pour mieux les prolonger, voire en révéler les boucles secrètes, mais aussi pour les restituer à leur densité première, en usant d’une prose encore plus touffue et moins avare de répétitions que celle de son modèle. Plus loin, dans un essai intitulé « l’œil enveloppant l’aigle », Desportes revient sur les principales préoccupations du poète de Truinas– « la poésie », « le récit / l’illisible » et « le présent » – en insistant sur la nécessité de s’y maintenir hic et nunc, dans cet autre présent qu’est le nôtre, aujourd’hui. On l’aura compris : pour Desportes comme pour du Bouchet, il ne saurait y avoir d’écriture ou de lecture sans cheminement dans l’espace, comme si le temps n’en était qu’un précipité parmi d’autres et la présence un présent parachevé, c’est-à-dire spatialisé. Entrer dans Irréparable quant à moi, c’est par conséquent découvrir une phénoménologie qui cherche à nous faire éprouver le vertige d’un réel à la fois fendu et idéalement , c’est-à-dire une expérience post-heideggérienne du langage poétique qui provient paradoxalement d’un temps révolu, malgré l’insistance de Desportes sur la pérennité de son modèle. En dernière analyse, la beauté acérée de ces hommages découle plutôt d’une présence qui n’est plus : d’un passé irrémédiablement hors de portée. Le présent fut : voilà peut-être le sens de ce livre, comme de tout hommage.

 Burns. Karyn Wilson Costa, Robert Burns, le poète et ses doubles (Presses Universitaires de Lyon, 2014,  318 p., 26€). C’est seulement pour ce qu’elle dit sur cinquante pages de la réception française du poète écossais Robert Burns (1759-1796) que cette thèse entre dans le champ d’étude de notre revue. Mais on y apprend des choses fort intéressantes tant sur les premières lectures, traductions et l’influence des œuvres du barde d’Ayrshire que sur les travaux universitaires qu’il a inspirés, en particulier à Auguste Angellier qui s’opposa alors au positivisme de Taine. Quoiqu’il en soit, ces lectures françaises participent de la vaste entreprise de mythification dont le premier ouvrier est Burns lui-même. Son radicalisme lui vaudra toujours bonne presse en France mais il apparaît que c’est plutôt en tant que représentant d’un romantisme teinté d’ossianisme que le poète écossais à la langue hybride a contribué au développement poétique de Leconte de Lisle ou d’Auguste Lacaussade, entre autres. Dans la troisième partie de cet ouvrage, consacrée à la production gaillarde de Burns, les références à La Fontaine, Rabelais, Villon ou Brassens sont moins éclairantes. S’il y a certes forcément des liens thématiques entre toutes ces polissonneries, on sent bien qu’il s’agit ici d’inclure Burns dans une tradition vénérée qui ferait sortir du purgatoire cette part de la production du laboureur pas toujours céleste.

 Calet. Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard, 2014, 370 p., 9,90 €). Curieux livre, qui, au premier abord, paraît n’accrocher aucun intérêt lorsqu’on le feuillette, en apprenant que l’auteur s’est pesé place de la Trinité (et constate avoir grossi) avant d’aller visiter le musée Gustave Moreau, avec les clichés habituels : pas de visiteurs, gardien serviable et érudit, etc. Puis, mine de rien, on se trouve pris dans ces récits modestes de promenades réelles ou virtuelles à travers un Paris qu’aime passionnément le narrateur. Le regroupement de ces courts articles, parus pour la plupart dans Combat dans les années 1940-1950, distille un charme certain qui plaira aux nostalgiques d’un monde et d’une ambiance urbaines quasiment disparus.

 Emmanuel. Pierre Emmanuel, L’Acte créateur. Ecrits sur la poésie et les poètes (L’Âge d’Homme, 2014, 230 p., 23 €). Les échanges entre l’écriture poétique, la lecture des poètes et la réflexion sur la poésie sont permanents chez Pierre Emmanuel, qui associe dès ses débuts écriture poétique et réflexion critique. C’est ce que montre bien cette anthologie, qui réunit deux essais plus généraux sur la poésie et les principales études que Pierre Emmanuel a consacrées à des poètes. On y trouvera des analyses sur Villon, Agrippa d’Aubigné, Hölderlin, Baudelaire, Péguy, Segalen, Breton et le surréalisme, Éluard, Claudel, Saint-John Perse et bien sûr Jouve, si important pour Pierre Emmanuel, dans des pages qui résonneront familièrement aux lecteurs d’un autre de ses livres récemment édités : Il est grand temps… Autobiographies. Le panorama critique que Pierre Emmanuel élabore est celui d’un écrivain guidé par des affinités et des divergences, appliqué autant à saisir la singularité de l’œuvre d’un autre qu’à y reconnaître la sienne ou à l’y rechercher en miroir. L’« histoire littéraire » de Pierre Emmanuel est celle qui le mène à sa propre œuvre. Poète, ses analyses (solides, étayées, et démontrant, par exemple pour Hölderlin ou Claudel, une connaissance remarquable de l’œuvre étudiée), éclairent, par les choix et les lectures qu’elles opèrent, un pan de la création et de la vie littéraires du second demi-siècle. C’est un poète qui parle de poètes, et il le fait avec un sens certain de la formule (à propos de Péguy par exemple : « c’est d’abord en tant que prosateur qu’il est naturellement poète »). Ces analyses sont aussi l’occasion pour Pierre Emmanuel de livrer comme une profession de foi poétique : « Recueillir tout ce qui est, maintenir l’esprit ouvert et créateur, briser ce qui toujours, et particulièrement dans ce qu’il crée, le menace de sclérose et l’enferme : telle est, à mon sens, idéalement, la tâche poétique.

 Emmanuel. Pierre Emmanuel, Il est grand temps… Autobiographies (L’Âge d’Homme, 2014, 538 p., 39 €). Ces Autobiographies, qui paraissent à l’occasion des trente ans de la mort de Pierre Emmanuel, comportent trois livres : Qui est cet homme? (1947) et L’ouvrier de la onzième heure (1953) avaient été réunis par Pierre Emmanuel lui-même en 1970 ; ils sont suivis d’un inédit, Il est grand temps, Emmanuel, de revenir à la maison du Père…, rédigé vers 1975. Ces trois livres participent étroitement du même projet : mener à bien une quête identitaire qui unifie l’homme et le poète, tirer au clair l’histoire individuelle en l’inscrivant dans l’histoire collective. Le pluriel, ainsi que l’indique François Livi dans la préface, invite le lecteur à ne pas considérer ces trois livres comme trois volets du même ouvrage : Qui est cet homme ? conduit le lecteur des années de formation à la guerre et à la résistance ; L’ouvrier de la onzième heure, bien plus grave, marqué par la rupture avec le Parti communiste, repart des années d’adolescence et de la guerre pour revenir sur cette rupture avec le communisme et s’interroge sur la France des années 1950, dans des considérations qui paraissent étrangement actuelles. Enfin, avec Il est grand temps…, Pierre Emmanuel revient de nouveau sur sa jeunesse et s’interroge sur les rapports du poète avec la religion, la société et les valeurs de son époque. Ainsi, au cours de ces trois autobiographies, Pierre Emmanuel met à jour les blessures de son enfance, lui qui estimait avoir « vieilli avant de vivre ». A travers la lecture de Sueur de sang, il relate la découverte essentielle de Pierre Jean Jouve, à qui un bel hommage est rendu, et la naissance de sa vocation à la poésie : « A chaque page présidait la volonté d’un architecte : une indivisible totalité, tissée de complexes accords entre les blancs et les noirs, le vide et le plein, la lumière et les ombres, imposait la présence du poème, bien avant que l’esprit en eût pénétré le dessein spirituel. » Sont aussi décrits son engagement dans la Résistance, la rupture avec Aragon dans les premières années de l’après-guerre, les différents combats d’un homme d’une extrême exigence, épris de liberté et attentif à la dignité de la personne humaine et aux exigences de son époque. Mais Pierre Emmanuel s’interroge aussi sur la relation entre l’homme et la femme, l’amour et la passion, l’enfance et le monde de l’adulte, l’athée et le croyant. Le lecteur découvrira en lisant ces pages pourquoi celui qui est né Noël Mathieu a choisi de signer Pierre Emmanuel : « L’un de mes amis, le peintre Salvado, avait deux fils, qu’il avait nommés Roc et Mithra. J’en fus frappé d’autant plus que les noms de ces enfants semblaient déterminer leur âme : si j’avais un fils, me disais-je, j’aimerais que ces deux principes luttent et s’accordent en lui. Je le nommerais Pierre Emmanuel. Il serait pierre, mais Dieu vivrait en lui ; ce nom est signe d’amour, car le verbe y épouse la matière, l’amante s’y donne à l’amant ; mais il est signe de détresse et d’angoisse, car la pierre tend toujours à l’inerte, et se referme une fois possédée, – l’animer est une entreprise sans fin. Ces deux noms, joints en un seul, ne sont-ils pas l’image de notre vie en lutte contre elle-même ? Ne sont-ils pas l’ellipse frappante du drame entier de la création ? Un beau nom d’homme, que je réservais à mon fils. Quand j’eus achevé Christ au Tombeau, ce fut ce nom qui tout naturellement s’inscrivit à la dernière page. » Et, dans Il est grand temps…, il écrit aussi, avec une perspective très différente : « Si j’ai adopté ce pseudonyme, ce n’est pas uniquement pour l’avoir mystérieusement reçu de la nuit. C’est aussi, très consciemment, dans le dessein de naître hors de ma famille naturelle. Je connaissais très peu mon père et ma mère, n’ayant jamais vécu avec eux. Les rares fois où j’ai eu conscience de leur intervention dans ma vie, je l’ai ressentie comme un coup du ciel, un arbitraire. J’ai donc tôt décidé d’être par moi-même, auto-suffisant, et non seulement de ne plus me reconnaître pour fils, mais de m’engendrer et de me mettre au monde : entreprise d’aussi longue haleine que ma vie. » Témoignage unique de l’un des poètes les plus puissants du XXe siècle, Il est grand temps…, rédigé dans une prose étincelante, nous renvoie l’écho d’une pensée originale, entière et passionnée, qui s’interroge toujours, à partir du singulier, sur l’universel en l’homme, ses rêves et ses peurs, ses faiblesses et ses grandeurs. C’est la voix d’un poète, poète dont Pierre Emmanuel donne cette belle définition : « un homme qui prend chaque mot dans sa plénitude, qui met sa vie dans ses mots et ses mots dans sa vie. »

Europe littéraire. Marc Fumaroli, La République des Lettres (Gallimard, Collection Bibliothèque des Histoires, 2015, 496 pages, 25 €). Dès l’avant-propos, Marc Fumaroli reconnaît la polysémie actuelle de l’expression « République des lettres », et prévient toute mauvaise interprétation : la « République des lettres », c’est celle dans laquelle il vit « intérieurement », au sein d’une « société de savants lettres solidaires […] qui évoluait étrangement avec une jalouse liberté de mouvement et d’esprit […]. » Une République qui vit le jour en Italie, à la Renaissance, et dont les Lumières sonnèrent le glas. Une République dont Marc Fumaroli est un familier tout autant qu’un connaisseur hors pair, comme il le montre dans ce recueil d’articles et d’études s’étendant sur près de trente ans, et qui permet de rendre de beaux hommages à des figures connues, comme Érasme et Pétrarque, à d’autres qui ne disent plus que vaguement quelque chose, comme Marsile Ficin, Juste Lipse ou le président de Brosses, et à plusieurs enfin que Marc Fumaroli nous fait regretter de ne pas connaître, à l’instar, entre autres, de Peiresc, Barclay ou encore Seroux d’Agincourt. Le terme même de « République des lettres », ainsi que le rappelle l’auteur à plusieurs reprises, est né en 1417 sous la plume de Francesco Barbaro, qui parle dans sa correspondance de « Respublica litteraria », expression qui fit florès avant d’être oubliée et redécouverte par Paul Dibon, auquel Marc Fumaroli rend hommage. Et l’auteur de nous rappeler à la fois l’importance du dialogue épistolaire dans la constitution et le fonctionnement de cette République, et le rôle majeur qu’y joua le latin, rôle à la fois d’unification et de reconnaissance face à l’affirmation des langues vulgaires, bientôt langues nationales. Il insiste aussi sur les caractéristiques de cette République des lettres, véritable « aristocratie de l’esprit », très inspirée, dans les premiers temps du moins, par le sacerdoce et la vie monastique, au point que Marc Fumaroli n’hésite pas à parler d’ « ordre non monastique », et où l’on se choisit par cooptation. Le modèle des « citoyens en armes » de cette république, c’est Érasme qui le définit : il faut « unir les bonnes lettres aux bonnes mœurs, avoir une culture érudite en grec et en latin, avoir une conversation douce et brillante », et surtout avoir un « sens civique hautement développé et zélé envers le bien commun : les lettres ». Marc Fumaroli n’hésite pas, au cours des études composant son recueil, à filer les métaphores non seulement de la vie monastique, mais aussi de la citoyenneté et de la politique, parlant ainsi d’une « alliance tactique avec des pouvoirs politiques forts, capables d’en imposer aux ennemis de la liberté de recherche et de doter d’institutions durables le monde savant ». Les différents essais sont aussi l’occasion pour Marc Fumaroli d’étudier les moyens par lesquels vit cette République des lettres. Il restitue ainsi le rôle capital de l’imprimerie et la volonté de créer des « académies » afin de la préserver. Il étudie les lieux dans lesquels cette République se déploie, l’Italie d’abord, ce qui est l’occasion de présenter le rôle crucial joué par Venise, jusqu’à un déplacement géographique et symbolique vers le Nord, en particulier Paris. Il revient sur la place des « Vies », dont il déplore l’effacement contemporain au profit des « biographies » et qu’il étudie avec une très grande minutie. Et il fait l’éloge de la « conversation », qu’il faut entendre comme « tous les aspects d’un « être ensemble », d’une coopération sociale et sociable ». Cette conversation, épistolaire ou dans des académies, plus ou moins codifiée, trouve son apogée, mais aussi peut-être sa caricature, dans les « salons ». Tout ne fut bien sûr pas toujours brillant dans cette République des lettres, et, avec rigueur et honnêteté, Marc Fumaroli revient sur les causes de son déclin, l’usage du latin, par exemple, passant de vecteur d’unification à source d’oppositions. Mais avec une érudition éblouissante il fait surtout revivre pour nous un monde perdu dont il n’a guère de peine à montrer la richesse, et dont on le sent orphelin. Et il nous rappelle que cette utopie a existé, nous rendant familiers de sa naissance, de son triomphe, de son déclin, et montrant enfin presque une certaine tendresse pour quelques esprits anachroniques, qui s’efforcèrent de faire vivre cette République dans ce qui était, au XVIIIe siècle, devenu l’ « Europe littéraire ».

Feydeau. Violaine Heyraud (éd.), Georges Feydeau, la plume et les planches (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2014, 240p., 25,50€). Actes d’un colloque organisé en 2012 par Violaine Heyraud, Feydeau, la plume et les planches tient bien les promesses du genre : on y trouve à côté de quelques articles sans grand intérêt, des textes passionnants qui jettent sur l’œuvre et la carrière de l’écrivain un éclairage vraiment nouveau. Commençons par le moins intéressant : une pesante étude des sources empruntées à la littérature populaire dans l’Âge d’or, un parallèle très discutable entre les petites pièces comiques de Tchékhov et le théâtre de Feydeau (n’en déplaise à Sarah Brun,  choutka ne traduit pas exactement en russe le terme de farce qui existe par ailleurs), un article attendu et faussement provocateur sur les « trous » du corps ou  encore des considérations sur la « bêtise » des bourgeois de Feydeau cent fois exposées. A côté de ces articles décevants, Pascal Debailly parvient en revanche à jeter un éclairage vif et nuancé sur l’étude, apparemment rebattue, de la fonction comique des portes dans le théâtre de Feydeau, tandis que plusieurs autres articles s’intéressent à des questions aussi pertinentes que mal connues. C’est ici comme souvent,  la mise en perspective des textes dans leur contexte historique et culturel qui ouvre des fenêtres inattendues sur l’œuvre. Ainsi l’étude de Violaine Heyraud sur la position de Feydeau ou plutôt son absence de prise de position sur l’armée et le patriotisme en des temps agités par l’affaire Dreyfus, ou la relecture de l’œuvre à la lumière des débats autour de la loi sur le divorce par Aline Marchadier, ou encore l’analyse des didascalies soulignant la récupération rapide du naturalisme sur les scènes de boulevard, dans le texte de Marianne Bouchardon. Mais ce sont surtout les articles d’Olivier Bara et de Jean-Claude Yon qui ouvrent des perspectives nouvelles. Dans « Feydeau : le vaudeville sans musique », le premier  analyse avec une grande précision un riche corpus de textes et de musique pour montrer comment Feydeau, s’il s’est bien essayé au genre mixte, n’y a guère réussi, soit qu’il ait réduit les parties chantées à quelques interventions dignes du café concert dans quelques unes de ses pièces, soit qu’il ait échoué avec La Lycéenne, à créer une forme hybride de vaudeville-opérette. L’âge d’or  en revanche apparaît comme une tentative beaucoup plus aboutie d’intégrer musique et paroles dans un nouveau genre à la frontière de la comédie musicale et de la féérie. A preuve les mises en scène récentes de cette œuvre pourtant mal connue. Dans « Feydeau, les théâtres parisiens et la société des auteurs », c’est à dépeindre la carrière d’auteur dramatique de Feydeau que Jean-Claude Yon s’applique. Reprenant l’ensemble du parcours de l’écrivain, il en décrit les débuts sur des scènes d’amateurs aussi bien que les éclipses quand Feydeau n’est plus joué que sur des scènes secondaires. Sans jamais avoir pu accéder à la Comédie française en dépit des honneurs qui lui sont attribués par ailleurs, Feydeau triomphe essentiellement sur la scène des Nouveautés et sur celle du Palais Royal. Figure influente de la Société des auteurs, Feydeau n’en demeurera pas moins jusqu’à sa mort un amuseur de talent dont le statut de « classique » ne s’affirmera qu’après la seconde guerre mondiale. C’est ce que montre bien, nombre de représentations à l’appui, l’article d’Agathe Sanjuan consacré à « Feydeau et la Comédie française ». En effet, c’est avec les mises en scène du Dindon par Jean Meyer en 1951, puis celle d’Un fil à la patte par Jacques Charon en 1961 que Feydeau s’impose comme un auteur « respectable » et, c’est avec ces succès que s’impose également un véritable style de jeu « Feydeau Comédie française », en costumes Belle époque, rapide et rythmé, dont l’influence s’est fait sentir jusqu’au récent triomphe de Jérôme Deschamps avec Un fil à la patte. Le recueil d’articles s’achève avec un intéressant témoignage de Patricia Attigui évoquant son travail sur des pièces de Feydeau dans le cadre de la théâtrothérapie. En refermant ce volume qui se lit avec plaisir et curiosité, on regrette cependant que les promesses du titre ne soient pas tout à fait tenues. En effet, s’il est beaucoup question des textes et de leur contexte d’écriture, la question de leur représentation récente se limite à l’article très rapide de Sylvie Chalaye évoquant une mise en scène de La puce à l’oreille par Stanislas Nordey et celle de La dame de chez Maxim par Jean-François Sivadier. Il est vraiment regrettable que le nom d’Alain Françon ne soit cité qu’à propos de sa mise en scène au Français et qu’il ne soit pas non plus question des spectacles de Roger Planchon. Entre la « tradition » de jeu de Feydeau à la Comédie française et la subversion que représenteraient les spectacles des héritiers de Gabily, rien ne semble exister. Or si la présence de Feydeau sur les scènes subventionnées a fait débat c’est d’abord à la suite de la très belle mise en scène de La dame de chez Maxim par Alain Françon en 1990. Qu’un metteur en scène réputé « sérieux » puisse s’intéresser  à un répertoire tout juste bon à remplir les caisses des théâtres au moment des fêtes de fin d’année, fit grincer bien des dents. Critiques et spectateurs durent cependant se rendre à l’évidence : il s’agissait là d’une lecture, certes désopilante et qui touchait parfois au surréalisme, de la pièce de Feydeau, mais aussi d’une peinture acerbe de la bourgeoisie dont la vision critique allait se développer l’année suivante dans la mise en scène de La vie parisienne par le même metteur en scène. Tout autre était le parti pris de Roger Planchon lorsqu’il mit en scène en 1998, avec la même troupe d’acteurs, La dame chez Maxim et Les Démons adaptés du roman de Dostoïevski. Le rapprochement était audacieux d’autant plus que les deux œuvres ne sont pas exactement contemporaines, mais le propos était de montrer la dérive sanglante du nihilisme et la fuite en avant bouffonne d’un groupe de bourgeois en quête de respectabilité comme les deux faces d’une même hypocrisie sociale. Si ce parallèle ne réussit pas à convaincre tout à fait les spectateurs, il montra bien à quel point l’œuvre de Feydeau pouvait encore recéler de possibilités inattendues. Quoiqu’il en soit, on ne peut que souhaiter aujourd’hui que ce stimulant volume d’actes tombe dans les mains de quelque metteur en scène et lui donne envie d’exploiter d’autres aspects encore peu mis en relief de l’œuvre théâtrale de Feydeau.

Gary. Philippe Brenot, Romain Gary de Kacew à Ajar. Histoire d’un manuscrit inédit (L’Esprit du temps éd., 2014, 205p. 18€). Philippe Brenot qui a préfacé et établi l’édition de Le Vin des morts, le premier roman de Romain Gary, resté inédit jusqu’en 2014, publie à nouveau Le manuscrit perdu (un essai-fiction de 2005) qui raconte le vécu d’un lecteur de ce Vin des morts dans les jours qui suivirent le suicide de Romain Gary, lecture qui lui fit comprendre que Gary était bien Emile Ajar. Plus que d’une fiction, il s’agit d’une forme un peu particulière d’essai, Philippe Brenot inventant toutefois une entrée en possession – fort romanesque il est vrai et peu avant le suicide de l’auteur –, du manuscrit du Vin des morts, manuscrit qui l’obsède et le pousse à se replonger dans toute l’oeuvre de Gary. Mettant à profit la présence à Bordeaux en 1940 de son propre père, médecin, il lui fait soigner le jeune aviateur qui était alors Romain Kacew, victime d’un accident. Ces éléments fictionnels introduits dans le récit d’une aventure de lecteur n’ajoutent rien au réel intérêt de la recherche que fait Philippe Brenot, d’où peu à peu émerge la démonstration que l’oeuvre de Gary était en germe dans ce premier roman écrit à 19 ans et qu’Emile Ajar, dernière hypostase garyenne, était comme la résurrection de Roman Kacew, ce Kacew qui s’était effacé devant Gary. Philippe Brenot fait apparaitre le caractère matriciel de Vin des morts dont Marie Bonaparte avait rédigé pour les éditions Denoël, une longue analyse que La Promesse de l’aube rappelle « C’était assez clair. J’étais atteint de complexe de castration, de complexe fécal, de tendances nécrophiliques et je ne sais de combien d’autres petits travers, à l’exception du complexe d’OEdipe, je me demande pourquoi. » Le Vin des Morts est, nous dit Brenot, un récit drolatique, surréaliste, qui se déroule dans les catacombes d’un cimetière où grouille une vie après la mort, où vivent des squelettes et des macchabées qui ripaillent et font la fête, se disputent et font l’amour, crachent, râlent, pètent, énumérant tous les stigmates de la vie comme pour la distinguer de la mort. C’est dans ce texte essentiel pour ceux qui veulent pénétrer le mystère Gary/Ajar et comprendre le cheminement d’un écrivain beaucoup plus complexe qu’on ne l’a dit, que se trouvent déjà les cinq grands thèmes qui parcourent et nourrissent l’oeuvre de l’écrivain, la mort, le suicide, le sexe, l’enfance et la guerre. Avant sa publication à laquelle Diego Gary a finalement consenti après s’y être longtemps opposé car il jugeait que ce premier roman ne pouvait que nuire à l’image de son père, Philippe Brenot confesse avoir été habité, imprégné et même transformé par ce texte dont il retrouve des échos, des reprises, des citations dans les multiples romans que Gary écrira par la suite. Psychiatre, auteur d’un livre sur Le génie et la folie en peinture, musique et littérature, Ph. Brenot a la coquetterie de citer son livre, sans se nommer, et en feignant de prendre avec humour ses distances : « L’auteur est psychiatre et je me suis dit que, comme tous les « psy », il avait cette suffisance à analyser et à comprendre, ce qui m’irritent au plus profond… » Constatons qu’il y a nulle suffisance dans Histoire d’un manuscrit inédit ni abus de langage psychanalytique. Ph. Brenot se penche sur le cas Gary/Ajar et sur le phénomène de la pseudonymie qu’il analyse comme refus de l’enfermement identitaire et permanente recherche d’une réelle identité, prendre un pseudonyme impliquant l’abandon, le rejet du nom de naissance, le refus du père et une vraie création de soi. Envoyant son manuscrit du Vin des morts à l’éditeur Denoël le jeune Romain Kacew avait pris le pseudonyme de Lucien Brûlard, mélange à la fois de Lucien Leuwen et d’ Henry Brulard, un Brûlard qui annonce déjà d’autres pseudonyme, Gari (brûle !) ou Ajar (la braise.) Obéissait-il alors aux injonctions de sa mère : « tu seras un grand écrivain français ! » ou « tu seras ambassadeur de France ! » comme Stendhal, en quelque sorte, dont Brenot souligne la proximité avec Gary par bien des côtés, l’attachement à la mère, l’absence ou le rejet du père, l’engagement très jeune dans l’armée, l’admiration totale pour un chef militaire, figure paternelle symbolique, (Napoléon pour l’un, De Gaulle pour l’autre), l’obsession de l’amour et de la séduction, le premier roman écrit sous les drapeaux, la carrière consulaire, l’usage un peu frénétique des pseudonymes… Ce Vin des morts a été finalement publié aux éditions Gallimard par Philippe Brenot avec une copieuse préface. « La connaissance du Vin des morts nous permet aujourd’hui de mieux comprendre les mouvements intérieurs qui ont présidé à l’écriture de l’oeuvre » écrit-il. Dans son admiration pour son oeuvre, Ph. Brenot n’hésite pas à mettre Romain Gary sur le même plan que Tolstoï, Montaigne et Proust. Bien qu’il arrive à nous séduire par la qualité de ses analyses et la pertinence de ses rapprochements, nous lui laisserons tout de même la responsabilité de cette affirmation.

Gautier. François Brunet, Théophile Gautier, écrivain et voyageur (Champion, 2014, 504 p., 90 €). Certes, le Voyage en Espagne, mais quid des autres voyages ? Le dédicataire des Fleurs du mal ne soulève plus beaucoup l’intérêt des lecteurs d’aujourd’hui, mais peut-être ses récits de voyages sont-ils ce qui a le moins vieilli de son œuvre. François Brunet a analysé la plus petite parcelle des souvenirs de voyage que Gautier mit par écrit. Il compare son écriture au pinceau d’un peintre, exaltant la volonté de recherche esthétique dans ses descriptions. Cette volonté nous rappelle que Gautier fut peut-être le premier vrai défenseur de « l’art pour l’art », dans le ciel d’un romantisme qui commençait à s’essouffler en des représentations historiques de plus en plus artificielles. L’auteur montre aussi comment Gautier s’affranchit peu à peu d’un style à la Sterne ou à la Heine pour établir le sien propre, qu’il définit comme une forme de réalisme poétique particulièrement soucieuse de beauté. Les Romantiques furent de grands voyageurs, et ces voyages scindèrent parfois leur existence (l’avant et l’après) — ainsi de Chateaubriand, Lamartine ou Nerval. Ce genre d’impact ne se produisit pas pour Gautier, qui fut en revanche l’écrivain romantique qui voyagea le plus.

 Genevoix. Maurice Genevoix. L’harmonie retrouvée [Entretiens], présentation de Michel Bernard (La Table Ronde/Radio France, 2014, 80 p, 19 €). Sur cet auteur que l’époque tend à confiner au rang des inactuels, un drame récent jette un éclair en écho à plusieurs deuils. Son épouse était morte à 101 ans, juste après sa fille Sylvie qui laissa un veuf du nom de Bernard Maris, une victime de la tuerie du 7 janvier. Drôle de centenaire. Beaucoup de souvenirs de la grande guerre dans ces entretiens. Maurice Genevoix s’applique à la rapporter avec simplicité, sous une forme directe qui, à travers l’anecdote souvent terrible, atteste une humanité toujours vivement exprimée. Huit entretiens diffusés entre 1955 et 1978 (avec Pierre Lhoste, Nicole Strauss, Maurice Toesca, Jacques Chancel, Jean Montalbetti), nous rappellent la voix de ce survivant de la der des der, comme on crut alors pouvoir nommer ce carnage. Blessé le 21 avril 1915 au bras gauche, une main restée paralysée le tare de 70% d’invalidité. Guerre qui peut sembler courte, remarque Genevoix, mais elle a eu lieu durant la phase la plus meurtrière des combats, et c’est donc aussi la plus dense. Sorti de cette mêlée absurde, au-dessus de laquelle il ne prétendit jamais se hausser, Genevoix s’est senti le reste de sa vie un survivant. Ceux de 14 auront souvent l’impression de parler de visions à des aveugles et de sons à des sourds. Cette génération élaguée aura par ailleurs de la relation France-Allemagne une idée plus compréhensive, bien moins obtuse que celle qui, avant 1914, avait mû les nationaux en horde vers une revanche douteuse. Le meilleur de ces entretiens, forts d’une chaleur humaine devenue rare et d’autant précieuse, nous a semblé dans le rapport précis que fait ce grand témoin de quelques expériences inoubliables. N’en citons qu’une: l’évocation, dans un défilé mortel, d’un camarade atteint à la moelle épinière, ne sachant plus parler, ne s’exprimant que du regard, et dont le jeune lieutenant Genevoix pense d’abord qu’il attend de lui du secours, croyant le rassurer en lui annonçant la venue des ambulanciers. N’ayant reçu en retour qu’un regard froid, il comprend que le blessé l’enjoint en fait d’emprunter un autre boyau que celui où il vient de se faire canarder. «Je lui ai dit, je te le promets, je vais passer par le boyau 6, un autre boyau. Et quand il a vu que, grâce à lui, son frère, un homme comme tous les autres, un homme comme lui — pour lui tout était fini, il n’avait pas d’illusion, cet homme-là — quand il a vu qu’il m’avait sauvé la vie, son regard est devenu quelque chose d’indicible, de magnifique. Ça encore, je ne peux pas l’oublier.» Cette expérience de la violence, de la boue mêlée au sang et aux lambeaux humains, de l’absurdité des choses et de la fraternité des proches n’est pas étrangère au mouvement qui ramena Genevoix, normalien forcé d’interrompre ses études, à ne pas les reprendre ensuite, à renoncer au professorat, à regagner sa Sologne natale — trêve au contact d’une autre fraternité, celle des animaux dit sauvages. Fortes de leur propre mystère, indifférentes au bavardage humain, les bêtes lui permettront de trouver l’harmonie que d’autres blessés de guerre chercheront ailleurs (Jünger), voire juste à côté (Céline avec son félin Bébert). D’autres entretiens portent sur des sujets plus légers, plus quotidiens, mais jamais indifférents. Quelle que soit l’opinion qu’on ait sur l’écrivain, qu’on l’ait ou non lu, on ne peut qu’aimer l’homme : un ami qu’on sent toujours prêt à vous tendre une main ferme (la droite).

Gide. Jean-Pierre Prévost, André Gide-Saint -John Perse. Une rencontre insolite 1982-1914 (Orizon, 2014, 110p., 11€).  C est bien une rencontre insolite que celle de Gide et de Saint -John Perse. Peu de points communs les réunissent, près de vingt ans les séparent, l’un grand bourgeois qui a multiplié les formes d’expression mais essentiellement en prose, l’autre issu de milieu plus modeste centrant son oeuvre sur le poème. Ce sont les amis d’Alexis Léger, au premier rang desquels Jacques Rivière, qui feront le lien entre les deux hommes qui partagent des valeurs communes, l’indépendance d’esprit et le goût de la liberté mais les expriment par des voies différentes, Gide étant plus ouvert aux autres, plus disert, Saint- John Perse plus secret, plus réservé, caractère peut-être renforcé par son activité si importante de diplomate.  Le goût de la langue, des voyages, de la musique, de la lecture et le refus de tout embrigadement, qui les firent tous deux, résister à Claudel, les réunissaient. Selon le schéma de la collection Rencontres, ce petit livre se caractérise par une abondante documentation qui rassemble divers textes et extraits de correspondance ainsi que de très nombreuses photographies, la plupart bien connues, qui permettent de suivre à travers les années une relation sans doute pas capitale pour l’ un ou l’ autre des écrivains, mais marquante toutefois dans l’ histoire littéraire de la première partie du XXe siècle.

Gide-Blum. Jean-Pierre Prévost, André Gide-Léon Blum. Une étrange rencontre 1888-1930 (Orizon, 2015, 149p., 13€). La rencontre d’André Gide avec Léon Blum n’est pas si étrange que ça : quoi de plus normal que deux jeunes bourgeois se retrouvent sur les bancs du lycée Henri IV, à Paris ? Plus étrange pourrait apparaitre l’amitié entre le chantre de l’épanouissement personnel et le militant œuvrant pour le bonheur des masses. Le rôle politique de Léon Blum dans l’histoire de notre pays a largement oblitéré son œuvre littéraire, faisant oublier le fin critique qu’il fut dans la Revue Blanche des frères Natanson dont le rôle à la fin du XIXe siècle a été si bien analysé par Paul-Henri Bourrelier. C’est bien le Léon Blum féru de littérature qui a été le compagnon de jeunesse d’André Gide. S’il est sûr que Léon Blum a admiré l’œuvre littéraire de Gide, ce dernier fut plus réservé sur ce plan-là et l’admiration gidienne ira à l’homme d’Etat, admiration qui sera renforcée par l’évolution politique de l’auteur des Nourritures. On se rappellera que l’influence de Blum fut déterminante pour le faire pencher dans le camp dreyfusard au grand dam de plusieurs de ses amis très proches, au premier rang desquels Paul Valéry. On a parlé de l’antisémitisme de Gide et du fameux passage de son Journal, publié avant-guerre, qui peinera Blum sans mettre en danger pourtant une amitié un peu distendue sans doute mais toujours présente. Il faut se replonger dans le climat de l’époque comme on dit un peu facilement. Jean-Pierre Prévost, sur ce plan apporte le témoignage d’une lettre inédite de Madeleine Gide, qui nuance quelque peu sa réputation de sainte femme : « Et ton ami Blum, écrit-elle à André ; en janvier 1890, … j’ai tant d’antipathie (et c’est très mal) pour sa race, pour ce caractère insinuant, enveloppant dont tu me parles déjà que je voudrais te voir t’y abandonner un peu moins vite – mais quoi ? Seras-tu jamais méfiant ? » Les divergences entre Gide et Blum ne manquèrent pas. Sur l’amour, le point de vue de l’auteur de Corydon divergeait bien de celui de l’auteur de Du mariage et si pour Blum les enjeux de la littérature étaient avant tout moraux, pour Gide, l’artiste, ils ne pouvaient être qu’esthétiques. Pierre Lachasse, publiant naguère la correspondance entre Gide et Blum, nouvellement complétée des lettres de Gide retrouvées dans les archives de l’ex-URSS et rendues à la Fondation Blum, écrivait dans sa préface : « Il faut, je crois, retenir l’exceptionnelle amitié qui a su triompher de leurs différences, de leurs cultures, leur persévérance à transcender ces différences au nom d’une fidélité à leurs idéaux de jeunesse, leur intelligence à ne jamais rompre le dialogue. » Le petit livre de Jean-Pierre Prévost n’apporte pas d’informations nouvelles mais a le mérite de rassembler un grand nombre d’illustrations, de documents qu’il met sous nos yeux et qui nous permettent de suivre une belle amitié où la figure de Blum est mieux éclairée, comme dégagée du stéréotype auquel son rôle politique l’a un peu condamné.

 Goffin. Marc Danval, Robert Goffin, avocat, poète et homme de jazz. De Arthur Rimbaud à Louis Armstrong (Bruxelles, Le Carré Gomand éditions, 2014, 254 p.).  Ce livre au titre accrocheur est le témoignage d’un ami et admirateur, écrit d’un plume aussi chaleureuse que journalistique. Il rassemble de nombreuses anecdotes sur ce poète belge qui fut un grand vivant. Grand avocat, grand voyageur, cet amateur de jazz, reconnu aux USA comme un des premiers historiens de cette nouvelle musique, fut l’ami des plus grands jazzmen, et de nombre d’écrivains français, comme lors de son exil à New-York pendant la seconde guerre mondiale. Il écrivit des essais romancés d’histoire naturelle  dans la lignée de son compatriote Mæterlinck (Le roman des rats, Le roman de l’araignée, Le roman des anguilles), des romans pseudo historiques (Élisabeth, l’Impératrice passionnée, 1939), des romans alimentaires (La colombe de la Gestapo, 1943), au style boursoufflé. Il alla « sur les traces » de Rimbaud et de Verlaine, sur lesquels il écrivit trois livres, et donna une contribution à l’exégèse de Mallarmé. On apprend sa taille, son poids, son caractère entier, sa fréquentation des estaminets et des bordels, et qu’il coucha avec Yvonne George et Billie Holiday. Le chapitre le plus attendu est celui consacré à sa poésie, la part la plus novatrice de son œuvre, du moins celle en longs versets évoquant Valéry Larbaud et Cendrars, pour ses thèmes modernistes. Il faut pointer l’ignorance ou, dans le meilleur des cas, la paresse du responsable de la mise en page : les vers sont tous disposés en typologie centrée, comme sur Internet. Après avoir parcouru ce livre, car il se laisse lire, on se dit qu’il ne nous apprend pas grand chose au plan littéraire, mais que c’est toujours mieux que rien, vu l’absence d’autres ouvrages sur un poète sympathique en passe de disparaître « dans la nuit froide de l’oubli », ce qui est bien dommage.

 Histoire littéraire. Michel Brix, Histoire de la littérature française. Voyage guidé dans les lettres du XIe au XXe siècle (Éditions de Boeck, octobre 2014, 376 pages, 19,50 €). Mettre « sur le marché [un] outil pédagogique envisageant la littérature française dans sa totalité et pouvant servir de précis à des étudiants qui, entrant en lettres, sont à la recherche de perspectives d’ensemble » : telle est la tâché que s’est fixé Michel Brix dans cette Histoire de la littérature française. Comme il s’en explique dans l’avant-propos, « On se saurait donc se contenter d’une énumération de noms, de titres et de dates, qui apparenterait l’ouvrage à un dictionnaire. Il faut au contraire privilégier les structures, viser à la synthèse, insister sur les points communs, les évolutions, les filiations, les héritages […]. »  C’est donc à l’aune de cet objectif que l’on lit ce manuel, et il faut reconnaître que le pari est plutôt bien tenu : pour autant que l’on puisse faire tenir une histoire de la littérature en 350 pages, Michel Brix réussit à offrir un panorama pédagogique, assez complet, où ne manque presque pas un écrivain, même si certains font l’objet de plus longs développements que d’autres, révélant bien souvent les préférences de l’auteur, ainsi que ses défiances (et notamment une critique que l’on pourra trouver injustifiée des évolutions qu’a connues la littérature française au XXe siècle). Panorama mêlant donc rigueur et une certaine dose de partialité, ce qui était sans doute inévitable. Inévitables probablement aussi les écueils d’une telle tâche : tout d’abord, il aurait peut-être mieux valu appeler l’ouvrage Histoire des écrivains français, tant Michel Brix s’attache aux biographies plus qu’à une analyse approfondie des œuvres. Ensuite, certains découpages auraient pu être plus explicites : le choix de montrer les « structures » le conduit à un découpage inégal quantitativement : des trois parties, la première (Le Moyen Âge (XIe-XVe siècles) comporte moins de 40 pages ; la seconde (L’ « Ancien régime » littéraire (XVIe-XIXe siècles) s’étend sur 200 pages ; et la dernière (Fondation et règne de la modernité (XIXe-XXe siècles), sur une centaine. Il aurait été souhaitable aussi de plus expliciter certains choix, en particulier celui de renvoyer le chapitre « De Chateaubriand à Baudelaire : le romantisme » à ce que l’auteur appelle « l’Ancien régime littéraire ». Un tel choix est facilement défendable, mais il aurait pu être tout aussi bien proposé d’intégrer cette partie à la dernière partie ; de même, certains pourront critique le choix de l’expression « modernité littéraire » pour la période qui va de la fin du XIXe siècle aux années 1970. C’est d’ailleurs dans ces années que nous abandonne l’auteur, nous privant ainsi d’un panorama de la littérature française depuis 40 ans. L’auteur nous laisse enfin avec des considérations à la fois fort intéressantes et franchement critiques et pessimistes (« On aurait bien besoin, aujourd’hui, d’un nouveau Balzac. Mais si – par bonheur – il existait, qui pourrait l’apercevoir ? »). Ces nuances mises à part, l’ouvrage est de fort bonne facture et pourra très utilement être utilisé par sa cible prioritaire : les étudiants en lettres. Soulignons enfin que les éditions De Boeck ont eu la bonne idée de proposer une version numérique de l’ouvrage, disponible gratuitement à condition de s’inscrire sur un site Internet et d’y renseigner un code d’activation fourni avec l’ouvrage ; avec toutefois toutes les restrictions et craintes qui régissent encore l’attitude de bien des maisons d’édition vis-à-vis du numérique, et notamment le fait que cette consultation numérique gratuite n’est disponible qu’un an.

 Jarry (1,2,3). Cartes postales et papillons du Collège de ‘Pataphysique et du Cymbalum Pataphysicum (Hexaèdre, 2014, 125 p., 22 €). Remy Bellenger, Le Théâtre des pantins (L’Hexaèdre, 2015, 85p., spm). Alfred Jarry. Du manuscrit à la typographie, textes réunis par Henri Béhar et Julien Schuh (Société des Amis d’Alfred Jarry et Du Lérot,2014, 340 p., s.p.m.). La vigueur de la postérité de Jarry peut parfois surprendre lorsqu’on découvre sans être initié ce qui évoque au profane des jeux de potache désoeuvré, qu’abritèrent – et abritent toujours, croit-on – les activités et publications du Collège de pataphysique. Le recueil raisonné des cartes postales dudit Collège, s’étalant de 1947 à 1975, avec reproductions en couleur et notices sur plus de 260 numéros, fournit certes un document d’archive, mais dont la drôlerie voulue, souvent appuyée, ne fait pas toujours s’estomper le côté vieillot fréquemment ennuyeux de l’ensemble. On regrettera aussi le style « pataphysique » forcé de Bellenger dans son rapport du « théâtre des pantins », un éphémère théâtre de marionnettes à fil rue Ballu à Montmartre, créé autour du musicien Claude Terrasse, du peintre Pierre Bonnard et de Jarry et Franc-Nohain. Ubu Roi y fut représenté, alors que Vive la France ! de Franc-Nohain, victime collatérale d’une phase critique de l’affaire Dreyfus quelques semaines après le J’accuse de Zola, fut censuré. L’ouvrage est fort bien documenté, avec les plans du théâtre et de nombreuses autres illustrations qui en font un petit livre de référence plutôt plaisant, si l’on arrive à s’abstraire de son style d’écriture, une tâche malaisée. Quant aux Actes du colloque international « Alfred Jarry – du manuscrit à la typographie », on est plutôt surpris en bien face à l’absence du chaos qui préside habituellement à la mise en volume d’ensembles hétéroclites de manuscrits rédigés à la va-vite à partir de conférences. Et le nom de Jarry comme point de ralliement faisait craindre le débordement puis la noyade dans la fantaisie. Mais la présence comme coordinateur d’Henri Béhar, aux côtés de Julien Schuh, rassure d’abord, puis explique probablement pourquoi le volume a une certaine unité. L’approche s’intéressant aux aspects « plastiques » de la présentation d’un ouvrage écrit, en l’occurrence la mise en page, la typographie etc. est originale, et, chez Jarry, exemplaire. Se penchant sur la genèse de l’œuvre de celui-ci, des manuscrits aux tirages imprimés en passant par illustrations, fac-similés, couvertures, polices pour les lettres et autres aspects évolutifs d’un ouvrage, le présent recueil fournit aussi des renseignements précieux sur certains envois, ainsi que sur la localisation des manuscrits qui ont été conservés. On apprend aussi ce qu’est le « langage instantané » de Jean-Marie Chappaz, instituteur en Haute-Savoie, dont Jarry commenta les écrits. Ou on y trouve encore une correspondance entre Jarry, Rémy de Gourmont et Georges Pellerin, ou ce que sont les difficultés de collectionner Jarry. De la matière plutôt solide pour les inconditionnels, donc, et quelques trouvailles pour les autres.

Max Jacob. Fragments de pensées et de vie littéraire dévoilés dans quelques lettres de Max Jacob à Tristan Rémy (1922-1923), édités et commentés par Alain Ségal (Du Lérot, 2014, 130 p., 25 €). On ne se lassera jamais de l’épistolier Max Jacob, et les découvertes régulières de nouvelles missives  nous offrent des plaisirs subtils et renouvelés. Max Jacob s’adresse ici à un jeune homme qui lui présente ses essais poétiques, et Max lui répond dans la gentillesse professorale mais fantaisiste qui est sa signature inimitable. La solitude de la retraite à Saint-Benoît-sur-Loire, débutant le 24 juin 1921,  fut propice à des épanchements de critique littéraire franche et directe, mais toute en finesse, en s’adressant au poète en herbe Tristan Rémy, qui deviendra historien et journaliste, et l’avant-dernière lettre se clôt dans une émotion qui traverse les décennies comme l’éclair et vient nous toucher en pleine poitrine : « Mon pauvre cher petit ! Je connais la route ! Je l’ai faite ! Elle est dure ! ». Max refuse ainsi de donner les vers de son admirateur et confident à une revue littéraire. La correspondance s’arrêta-t-elle pour cette raison, malgré l’aveu : « Je t’aime, je ne te le cache pas » ? La lettre suivante, la dernière, se terminera par : « Voici mon cœur et une feuille blanche », que précédait un petit poème qu’il serait difficile de ne pas retranscrire :

Bref me voici au rang
au rang des égrotants
saur, mariné comme un hareng
frileux, crachant, réfrigérant,
mouvant, pestant, récalcitrant,
déchirant bronche, expectorant
bien qu’assez gai au demeurant ! 

Cette édition est bien commentée, avec finesse et science par Alain Ségal, et elle nous rappelle que dès que Max Jacob touchait une feuille de papier surgissait alors la poésie, comme coule une source.

 Jeunesse. Raymond Perrin, Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle (L’Harmattan, 2014, 552 p., 43 €). Le Journal de Mickey, né en 1934, Spirou, né en 1938, Tintin, né en 1946, Pilote, né en 1959, et pour les filles La Semaine de Suzette, dont l’activité couvrit plus d’un demi-siècle, de 1905 à 1960 : voilà pour les classiques du genre, mais on demeure stupéfait du nombre de journaux pour les enfants et les adolescents qui parurent au XXe siècle, bien qu’avec une existence souvent éphémère. En tous cas, on présume que tout figure dans ce travail de recensement de bénédictin, appelé à devenir un ouvrage de référence pour bibliothécaire.

 Lafargue. Paul Lafargue, La Légende de Victor Hugo (Libertalia, 2014, 128 p., 8 €). L’histoire est la légende douloureuse. La légende, oui mais laquelle? Celle des siècles, de Dieu, voire celle, à la fin, de Satan, rythmée en alexandrins nombreux, fruits d’une forge poétique chauffant depuis soixante-dix ans? Ou bien doit-elle s’entendre au sens de l‘illusion, pointée en maints scoops Mediapart? S’agit-il de dénoncer la fabrique du mythe Hugo? Au vu de la signature, Lafargue (signataire d’un Droit à la paresse), vous parierez pour la seconde acception. Vous aurez raison. Agacé du million de traînards aux basques du cercueil d’Hugo, comme une minorité d’esprits caustiques, cent trente ans après, se sont gaussés des millions de marcheurs suivant Charlie, Paul Lafargue s’est fendu, dès juin 1885, du JE NE SUIS PAS VICTOR ici réimprimé. Pamphlet préparé de longue date et sorti juste à la bonne (Hugo étant décédé le 22 mai), ces pages instruiront ceux qui n’ont pas en mémoire la vie politique du poète céans mis au pilori, et n’ont pas sous la main le tome trois de la biographie de Jean-Marc Hovasse. De quoi amuser les ennemis et distraire les fidèles : le charme de la médisance existe aussi pour eux.  Ce Lafargue, c’est un peu Bug Jargal : né métis, époux de la jolie Laura Marx, fille cadette de Karl — pas tout à fait le neveu de l’oncle Tom, mais pas loin. On saisit mieux pourquoi Paul se plaît à fronder le grand-père de Georges et Jeanne, maquillé en Picsou juché sur son pactole. La star en général appelle une image idéale: son éclat central semble imposer une radiance proportionnelle à ses vertus civiques et morales — tout du moins à l’idée que s’en faisait son idolâtre avant que, dépité, il jette aux orties les souvenirs du culte. L’image du poète millionnaire choque Lafargue. Il lui préfère l’image ancienne du trouvère allant de village en village une sébile à la main. Un socialiste repu lui semble un oxymore odieux. En vérité, que penser de cette girouette tanguant du royalisme au républicanisme, de ce furieux fustigateur d’un Louis Bonaparte grimé en Satan? Hugo politique fut-il davantage qu’un habile, prompt à changer de mangeoire à temps? Lafargue juge en idéologue, en moraliste. En l’œuvre monumentale, il ne voit pas ce qu’en pratique elle va rester pour l’usager : un vaste répertoire de formules-choc. Quant aux leçons à tirer d’elles, quant au choix à y faire et aux mérites et démérites du personnage historique qui les fomenta, l’éventail reste large ouvert, le curseur libre d’aller du très petit bout de la lorgnette de Lafargue au viseur non moins trompeur de l’hugolâtre. Une question littéraire d’une ampleur métaphysique surgit ici. Faut-il préférer la raideur historique de ce que tant de documents surgis nous permettent de saisir de fétide ou d’odieux concernant tel auteur mort depuis des siècles — ou bien vaut-il pas mieux conserver l’image sainte, tellement plus édifiante et agréable à enseigner, obtenue à partir de ce qui peut s’extraire de ses meilleures œuvres, triées par le temps et éventuellement corrigées par de bons moralistes, de généreux journalistes? S’agissant d’Hugo, nous n’avons nul scrupule à préférer l’option 2. Mais, quand le contraste vire à l’absolu entre l’homme et son image scolaire, ainsi qu’il advient au grand Voltaire, monstre d’intolérance brandi comme parangon de la tolérance, que faire? Voltaire, consulté, a fourni lui-même sa réponse. Elle n’étonne ni ne détonne. Dans un écrit non apocryphe, la lettre à Thieriot du 21 octobre 1736, texte répandu depuis par la République dans les écoles de France et au-delà, Voltaire écrit : «Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours.» Voilà pourquoi nous sommes tous si bons élèves, et ne faisons pas une seule faute d’orthographe. On te salue, vieux mécréant!

 Le Havre. Vers une cartographie littéraire du Havre : de Bernardin de Saint-Pierre à Pascal Quignard / sous la direction de Sonia Anton (Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2014; 270 p., 25 €). C’est une bonne idée d’approcher certains aspects de la littérature en fonction des lieux géographiques des auteurs ou des sujets des livres. Cette « géographie littéraire » est évidemment possible surtout pour des villes pas trop grandes, ou alors il faudrait naviguer par quartiers ! Cet ouvrage inégal et à auteurs multiples passe en revue  des littérateurs comme Bernardin de Saint-Pierre (originaire du Havre), Maupassant (pour Pierre et Jean), Pascal Quignard ou Georges Simenon (qui situent l’action au Havre dans plusieurs romans), ou de façon plus inattendue Zola (à propos de La bête humaine), ou encore Henry Miller et Kay Boyle. Mais peut-être est-ce Balzac qui donna sa naissance littéraire au Havre, avec son roman Modeste Mignon, publié en 1844, plus de quarante ans avant Pierre et Jean et La Bête humaine. Sont omis, on le regrette, les écrivains qui passèrent par Le Havre pour un départ ou une arrivée vers une étape majeure de leur vie et de leur œuvre : Cendrars, Breton… Le beau sujet des partances aurait en effet bien complété cet ouvrage dont l’intérêt dépasse son peu séduisant titre actuel. Il manquait peu pour que la présente compilation devienne un vrai livre homogène, qui aurait alors pu s’intituler La littérature au Havre, ou même, pourquoi pas, Le Havre et les arts. Car Le Havre, c’est aussi la naissance de l’impressionnisme, avec Impression, soleil levant peint en 1872 par Monet face au port à un jour et à une heure qui viennent d’être recalculés avec science il y a peu, en fonction de la position du soleil et des ombres (le 13 novembre, vers 7h 35). Et la plus célèbre réplique du cinéma français n’y a-t-elle pas été prononcée par Jean Gabin en 1938, quand il y susurrait à Michèle Morgan : « T’as d’beaux yeux, tu sais » ?

Littérature contemporaine. Jean Bessière, Inactualité et originalité de la littérature française contemporaine (Champion, 2014, 232 p., 26 €). Il est difficile à comprendre qu’une maison aussi respectable puisse se fourvoyer avec de telles publications truffées de généralités molles, et dans une collection supposée rassembler des ouvrages de références pour étudiants de surcroît. À quoi bon une critique littéraire qui ne serait pas une pierre de touche pour la pensée ? Ce n’est pas faire injure à Jean Bessière que d’affirmer que cet opus invertébré, sans corps ni style, ne restera pas comme sa contribution majeure aux études littéraires servies par lui de si longues années. Avec l’agacement et peut-être l’intransigeance du naufragé épuisé d’une traversée stérile et décevante, on ira même jusqu’à réclamer qu’un directeur de collection s’interdise de s’auto-éditer, se privant ainsi du précieux regard critique qui lui éviterait d’exposer en public des fonds de tiroirs étiques et délayés.

 Lorrain. Jean Lorrain et ses correspondantes. Indices sentimentaux et indices stylistiques. Edition présentée Jean de Palacio. (Du Lérot , 2015, 119p.). Jean Lorrain est un écrivain suranné qui n’est pas passé de mode… ce que l’on ne peut pas dire de nombre de ses contemporains « décadents ». Qui lit encore le Sâr Péladan ou même Rémy de Gourmont ? Jean Lorrain romancier, nouvelliste et chroniqueur se maintient au XXIe siècle, par son style à la fois direct et maniéré, saupoudré d’adjectifs rares mais savoureux et bien placés. Ce sont ici des lettres que nous offre la présente édition. Des lettres à des dames dont les noms de guerre font encore rêver, de Liane de Pougy à Madame de Thèbes. La correspondance prend tour à tour un aspect mondain et intime. C’est notamment la « Très chère et tendre amie » pour Louise de Marcilly, ou carrément et gentiment un petit « Lianon » pour Liane de Pougy à qui l’on annonce en achevant une des lettres : « Je t’aime de m’aimer »… Comme dans bien des écrits de Lorrain, on ne sait pas ce qui est vraiment sincère, grotesque à dessein, flatteur, ou mensonger, et c’est aussi ce charme de l’ambiguïté qui plaît dans ses lettres.  De plus, la présente édition est belle, avec sa couverture rempliée imprimée en rouge et noir, le papier est agréable, et les illustrations fidèles. La dévotion pour ces quelques femmes de ce grand bisexuel connu pour osciller entre « loubardise » parfois sordide, distinction et mondanité laisse une impression suave et piquante qui fait voyager dans un temps où l’on prenait le temps d’écrire pour ne rien dire – ou parfois pour soudain tout dire.

Manifestes. Études littéraires, « Manifestes ». Vol. 44.3 (Université Laval, automne 2013). Des futuristes à l’Oulipo et à Georg Baselitz (qui paraît-il ne renverse pas seulement ses tableaux, dans une fulgurance d’originalité jamais vue depuis la Création, mais « réinvente l’écriture manifestaire» – on esquisse un sourire), le présent dossier s’attache à l’étude de certains manifestes artistiques et littéraires qui émaillèrent le XXe siècle. Le sourire devient cependant grimace quand on voit qu’il manque cependant le manifeste fondateur, le Manifeste dada de 1918, texte phare du jeune Tzara à Zurich, qui devait tant influencer, même façonner sa génération artistique et littéraire. Le point de départ manque, et la sélection qui suit en ordre dispersé déconcerte quelque peu. Mais il s’agit ici en fait d’un regroupement d’études par divers auteurs, sans réelle continuité ou volonté de coordination de la part des directeurs de publication Viviana Birolli et Mette Tjell. Dommage, on en reste avec des chapitres qui sont donc plutôt à prendre comme des articles de revue spécialisée, et l’ouvrage lui-même ne peut être conseillé qu’aux bibliothèques de référence et en surplus de rayonnages.

Matzneff. Gabriel Matzneff, Mais la musique s’est tue. Journal 2009-2013 (Gallimard, 2015, 517 p., 26,50€). « Est-ce le journal d’un homme raisonnable ou celui d’un fou ? Le journal d’un gentil ou celui d’un salaud ? Le journal d’un représentant normal de la gente masculine ou celui d’un monstre à nul autre pareil ? Je n’ai pas la moindre idée de l’impression que ce journal pourrait faire à une lectrice âgée de quinze ans, à un lecteur qui en aurait seize », écrit Gabriel Matzneff.  Disqualifié, on ne saurait répondre à ces questions en trompe-l’œil. Disons pourtant que l’auteur n’a peur de rien, et surtout pas du ridicule, et c’est ce qui fait le charme de ses livres. Tous les adjectifs composés avec le préfixe ex peuvent lui être appliqués : excentrique, extravagant, expatrié, exquis, excessif, extatique, etc…Il est hors de, en particulier des courants contemporains. Resté sur la berge, ce dandy narcissique a « la sensation d’être irrémédiablement différent de la société qui [l]’encercle ».  « Grand messier et grand putier », il se complaît dans des postures insolites et impossibles. Le titre même du quatorzième de ses journaux intimes ne peut qu’amuser : en effet, si, métaphoriquement, la musique s’est tue, le musicien est encore bien bavard, ne nous faisant grâce d’aucun menu de ses cantines ordinaires, où il s’est « tapé la cloche », à Paris, à Naples ou Venise : ce volume est un vrai garde-manger ; aucune « galipette », assortie d’appréciations,  avec ses mille et trois ex-jeunes amantes qui entre temps sont devenues trois (ou quatre) vieilles maîtresses, n’est passée sous silence  : ce fringuant ex-cavalier se montre encore un vaillant artilleur ; il n’oublie pas de noter le moindre de ses dîners en ville en compagnie bien entendu choisie. « Je me réjouis d’être celui que je suis et je rends grâce à Dieu de m’avoir offert un tel destin. », a-t-il annoncé. Cependant, cette frivolité d’apparence, qui pourrait être lassante, s’entrecroise avec des thèmes graves : la vieillesse qui est venue, le cancer de la prostate découvert, le désir de mourir dignement, qui remisent au second plan  les fifrelins des vanités de ce monde : «  L’unique sujet sur lequel il me vient de temps à autre l’envie de prendre des notes, ce sont mes états d’âme, mes angoisses nées de la menace du cancer, mon total désespoir ; cette sensation d’être désormais absent de ma vie, de ma propre vie. » Le lecteur, à vrai dire, se cherche une place dans cet exercice d’auto-admiration, à la fois hautain et canaille. « Mystère et confiture », conclurai-je à son exemple.

 Élisabeth Le Corre, François Mauriac : Le prêtre et l’écrivain (Honoré Champion, 2014, 515 p., 80€). Le livre d’Élisabeth Le Corre est la version remaniée de sa thèse de doctorat soutenue en octobre 2005 et intitulée : « Une certaine idée du prêtre : la figure sacerdotale dans l’œuvre de François Mauriac ». Avec une érudition certaine et des explications claires et soignées, Le Corre s’intéresse à la figure du prêtre, présente de manière constante dans l’œuvre et la vie de Mauriac. Délaissé par la critique, le prêtre n’en demeure pas moins une figure importante – et même nécessaire – qui influe sur la vision que Mauriac se fait de son statut et de son rôle d’écrivain catholique, en même temps qu’elle façonne ses idées portant sur la vocation et le sacerdoce. L’analyse d’un large corpus de l’œuvre fictionnelle et non-fictionnelle de Mauriac dans une perspective littéraire – elle-même soutenue par l’étude de l’histoire politico-religieuse du tournant du siècle – permet à Le Corre de comprendre davantage l’immense espace qu’occupe la figure sacerdotale dans l’imaginaire de l’écrivain.  Si dans les premières œuvres de Mauriac (années 1910 et 1920) les prêtres ne sont que de caricaturales ébauches, ils prennent de l’ampleur à partir des années 1930 : Les Anges noirs (1936), La Pharisienne (1941) et L’Agneau (1954) sont autant de romans dans lesquels les prêtres (Alain Forcas, l’abbé Calou et Xavier Dartiguelongue, respectivement) deviennent des héros qui influencent voire construisent l’intrigue ; et, même lorsque le prêtre semble absent de certaines œuvres – celles des années 1920 notamment, période durant laquelle Mauriac vit une véritable crise spirituelle –, cette absence « s’explique par le contexte historique et religieux de la fiction qui reflète une déchristianisation massive. Elle est alors exhibée, sinon dénoncée comme une anomalie ». La forme du « roman-confession » analysée par Le Corre est un autre signe de l’importance accordée au prêtre par l’écrivain : dans plusieurs œuvres (Baiser au lépreux, Thérèse Desqueyroux, Les Anges noirs), le prêtre joue initialement le rôle du « lecteur idéal, à la fois muet et compassionnel », « déclencheur et destinataire du récit ». Pour comprendre le rôle primordial que joue le prêtre dans l’œuvre de Mauriac, Le Corre s’intéresse aux figures sacerdotales présentes dans la vie de l’auteur. Outre les nombreuses soutanes que côtoie Mauriac durant son enfance, ce sont des prêtres comme l’abbé Altermann, l’abbé Massabki ou encore son ami André Lacaze qui influencent le catholicisme de Mauriac. Du dolorisme (Altermann) de l’écrivain à la spiritualité du cœur (Pascal, Massabki) en passant par son attrait pour le modernisme (Lacaze), les figures sacerdotales référentielles sont de véritables « passeurs » entre le Ciel et le monde. Ainsi, ces prêtres « n’ont pas seulement encouragé la création littéraire et facilité l’accès à la publication : ils ont aussi influencé les idées et les prises de position de Mauriac. » ; mais, si certains d’entre eux ont fait naître chez l’écrivain un idéal de justice et de fraternité, d’autres ont fortement critiqué Mauriac d’être un écrivain malsain qui se complaît dans la représentation d’un « sensualisme mystique » proche de celui d’un Bloy ou d’un Huysmans. Ces critiques acerbes ainsi que l’observation par Mauriac du monde ecclésiastique l’ont poussé à réfléchir sur sa responsabilité d’écrivain et de catholique. L’omniprésence et la place significative du prêtre chez Mauriac sont de fait confirmées par l’analyse que produit Le Corre des textes non-fictionnels et de l’œuvre autobiographique de l’écrivain. Ceux-ci informent le lecteur sur la vision qu’a Mauriac de l’évolution du statut sacerdotal au fil du siècle. Dans cette optique, Le Corre rappelle l’influence du catholicisme libéral sur les idées mauriaciennes du sacerdoce et de la mission du clergé. Remerciant l’action de démocrates chrétiens tels Lacordaire ou Sangnier, Mauriac appelle à former une Église libre, indépendante et ouverte au monde moderne. Néanmoins, plus le siècle avance et plus Mauriac s’oppose à ce qu’il considère être la volonté de soumission des prêtres contestataires aux tentations du monde moderne. Convaincu que le prêtre et l’homme laïc ont des destins éminemment différents, il rappelle l’idéal sacerdotal porté par le concile de Trente même s’il est en désaccord avec la place dévolue à certains sacrements. Ainsi, l’écrivain dénigre le baptême et la confirmation autant qu’il condamne la prédication et l’exégèse, qui déforment la parole divine. Dans la fiction mauriacienne, l’écrivain montre bien qu’il préfère la confession et l’eucharistie aux autres sacrements. Pour autant, il met en garde contre les confesseurs-despotes qui profitent de leur pouvoir spirituel pour dominer les âmes (cf. le prêtre du Mal, Blaise Coûture…) ; et quel pouvoir sacerdotal procure au prêtre le sacrement de la confession, qui fait du ministre de Dieu le « successeur du Christ » et qui démontre l’omniprésence du péché dans l’œuvre de Mauriac ! L’étude de l’œuvre non-fictionnelle de l’écrivain catholique permet à Le Corre de définir le sacerdoce tel qu’il est vu par Mauriac – et par l’Église : le prêtre est « l’imitateur du Christ » qui « doit s’efforcer de guider chaque homme vers son salut » et doit « permettre aux fidèles de faire l’expérience sensible de la présence du Christ […] à travers l’administration des sacrements ». Dans l’œuvre fictionnelle, l’écrivain « insiste davantage sur la vie exemplaire et difficile que le prêtre doit mener » et présente le sacerdoce comme une nécessité tragique (cf. Le Sagouin, L’Agneau…), une « fatalité » qui s’impose aux futurs prêtres ; prêtres soumis aux moqueries et aux injures des anticléricaux et dont les défauts ne sont pas rares. Ainsi, Mauriac présente « un nouveau regard sur la sainteté : le saint triomphant laisse désormais la place au saint de l’ombre, maladroit imitateur du Christ, dont la vie ne doit pas décourager le lecteur de l’imiter. ». Le prêtre chez Mauriac est un homme qui souffre et qui se sacrifie pour les autres. S’il a des défauts – contrairement à ce que voudrait faire croire l’abbé Bethléem –, il a surtout des qualités que doit faire ressortir la quête constante de la perfection. Les œuvres de l’écrivain font ainsi apparaître une « certaine idée du prêtre » qui passe principalement par l’imitation du Christ en croix et le refus du monde. Mauriac, quant à lui, a pour fonction d’être un apôtre de Dieu par l’écriture. Ainsi que l’explique avec justesse Le Corre, « [Mauriac] met en place un système d’échanges entre le prêtre et l’écrivain : par l’écriture, l’écrivain apporte au prêtre la seule gloire à laquelle ce dernier peut prétendre dans un monde qui le méconnaît ou le rejette ; le prêtre quant à lui rachète les péchés de l’écrivain, des passions duquel l’œuvre porte nécessairement l’empreinte. Or plutôt que de rester dans un compromis inconfortable entre le Royaume et le monde, Mauriac devient lui-même, par l’écriture, passeur de l’un à l’autre. ». Quelques coquilles dans le texte (pp. 23, 38, 39, 54, 57, 58, 61, 64, 76, 78, 83, 96, 98, 105, 112, 113, 121, 136, 150, 155, 163, 165, 169, 170, 187, 215, 223, 229, 241, 250, 260, 275, 282, 298, 324, 331, 335, 338, 343, 347, 349, 350, 351, 353, 358, 373, 382, 385, 387, 391, 400, 415, 419, 425, 429, 446, 453, 463, 473, 479, 483).

 Naturalisme. Le Naturalisme, sous la direction de Pierre Cogny (Hermann, 2014, 450 p., 28 €). Il s’agit de la reprise à l’identique des actes d’un colloque de 1976, et non d’une réédition corrigée ou enrichie : une réimpression destinée à ceux qui ne disposaient pas de la première édition. L’hétérogénéité inhérente à ce type de publication est en partie compensée ici par la qualité des intervenants et des contributions. Zola est évidemment en première ligne, suivi de ses « disciples » ­— de Maupassant à Huysmans —, et des ouvrages comme Le Docteur Pascal, L’Œuvre, Le Horla ou En rade font l’objet d’autant de chapitres. Le style, la folie et ce que les représentations naturalistes ont pu avoir de spécifique sont aussi passés au crible, de même que la place du Naturalisme en son temps et ses relations avec la littérature étrangère. La réimpression de ces actes n’est précédée que de deux pages d’introduction « actuelle ». On aurait souhaité un peu plus de labeur pour présenter l’évolution — ou l’absence d’évolution ? — des points de vue sur le sujet depuis bientôt quarante ans.

 ‘Pataphysique. Viridis Candela. Le correspondancier du Collège de pataphysique, 8e série n° 28 (51A rue du Volga, 75020 Paris, 2014, 128 p., 15 €). Viridis Candela. Le publicateur du Collège de pataphysique, 9e série n° 2 (décembre 2014). Heureusement, ces livraisons du Collège de pataphysique sont destinées aux initiés pataphysiciens. Le ton est donné au béotien butant déjà sur l’amphigourisme des titres et des communications. Celles-ci ne donnent donc guère envie d’une initiation. En effet, elles barberont vite le pourtant bienveillant novice qui, s’aventurant dans une sorte de maison hantée de foire, voudrait en voir surgir une profondeur des idées. Mais le style ampoulé de rigueur dans la confrérie aura bientôt raison de sa bienveillance. Et c’est en fait plutôt dans la profondeur de l’obscurité qu’il sombrera corps et biens. Dommage qu’ainsi l’accès soit rendu si difficile à certains textes sur des sujets accrocheurs, comme celui consacré aux prophéties de Malachie sur la fin du monde, sujet hautement actuel et, malheureusement, pas si pataphysique que ça.

Proust. Dictionnaire Marcel Proust, dir., Bouillaguet A. et G. Rogers B. (Champion Classiques, 2014, 1112p., 30 €). Avec cette « Nouvelle édition revue et corrigée »,   dix ans après sa première parution en 2004, le Dictionnaire Marcel Proust se propose de réunir la somme des connaissances actuelles sur Proust et son œuvre, fort d’une équipe de trente-sept spécialistes internationaux. Une entreprise d’une telle ampleur – le Dictionnaire compte plus de mille entrées – trouve sa légitimité dans l’importance de l’œuvre proustienne à travers le monde et les époques, l’évolution des savoirs sur elle – tout particulièrement depuis cinquante ans – et surtout, dans les manques à combler des divers index, répertoires, dictionnaires et monographies qui ont jalonné la critique proustienne, tant en France qu’à l’étranger, depuis la fin des années trente. La préface d’Antoine Compagnon et l’introduction d’Annick Bouillaguet et de Brian G. Rogers s’unissent pour présenter le Dictionnaire Marcel Proust, « ni index ni guide », comme un ouvroir plutôt qu’un répertoire : le grand objectif  est d’« ouvrir de nouvelles perspectives au lecteur de la Recherche et faire une place à l’histoire, au sens le plus large, des impressions qui ont inspiré l’auteur. » En somme, ce vaste ouvrage, qui n’était pas le genre de Proust – l’écrivain ne tenait pas en grande estime les dictionnaires, rappelle Compagnon, parce qu’il les jugeait figés, donc immédiatement datables, et « trop secs » – aurait pourtant bien des atouts pour lui plaire. Le Dictionnaire Marcel Proust réunit des articles tant sur l’univers réel que fictif de Marcel Proust, en consacrant des entrées à chacun de ses écrits (des devoirs de lycéen aux notes posthumes) comme aux personnages et aux lieux ou personnes fictives ou réelles. La Recherche fait bien sûr l’objet d’une étude dans son ensemble et pour chaque tome, accompagnée de l’histoire de son édition. D’autres articles concernent les artistes et les œuvres présentes dans les différentes éditions de la correspondance de Proust, alors que des entrées suivies de bibliographies s’attachent à divers sujets proustiens, selon cinq grands axes : « l’homme et l’écrivain ; prédécesseurs et contemporains ; la pensée de Proust ; l’œuvre, thèmes et notions – sensation, mémoire, idolâtrie, etc. – ; la critique proustienne. » Une liste des personnages secondaires est également présentée en fin d’ouvrage, permettant de mentionner ces noms qui n’ont pas pu, faute de place, se voir consacrer un article. Enfin, comme dans plusieurs dictionnaires, un système de corrélats permet au lecteur de construire aisément son parcours autour de notions en correspondance. Cet impressionnant et stimulant « territoire » du Dictionnaire Marcel Proust permet ainsi de regrouper, d’actualiser et d’enrichir les publications passées et plus actuelles (tels le Répertoire des personnages de À la recherche du temps perdu de Charles Daudet, Thèmes proustiens, de Margaret Mein, ou Géographie de Marcel Proust, d’André Ferré) sur les personnages, les lieux, les thèmes et les idées de l’univers proustien. Curieusement, on ne remarque dans la réédition du Dictionnaire aucune nouvelle entrée ou article retranché (ou modifié, du moins selon notre échantillonnage), alors que les dix dernières années ont certes amené de nouvelles perspectives à la critique proustienne, notamment du côté des riches et variés « savoirs à l’œuvre » dans la Recherche (épistémocritique) ou des gender studies, qui s’intéressent de plus en plus à Proust. Par ailleurs, il aurait été souhaitable d’ajouter un article sur la mélancolie, thème prégnant, voire cardinal (surtout à travers la jalousie-amour-haine et la mort), dans l’œuvre proustienne (des Plaisirs et les jours à la Recherche) mais encore très peu exploité par la critique. L’ajout d’une entrée sur le moi proustien dans le Dictionnaire était également espéré depuis la première édition, car le choix de présenter une entrée « Subjectivité » ne permet pas aussi bien de mettre en relief l’importance du concept du moi multiple, discontinu, ambigu dans la Recherche, le mot même étant omniprésent dans le texte. Mais ce choix est tout à fait défendable, dans la mesure où l’entrée « Subjectivité » englobe également la notion complexe du « Je » proustien – à laquelle on ne consacre pas d’article non plus –, celui de la correspondance comme du grand roman… et qu’elle est consacrée en bonne partie au moi proustien. De la même manière, on se serait attendu à retrouver une entrée « Inversion », terme préféré par Proust, sauf exception, à celui d’« homosexualité ». Les deux articles sur le sujet : « Homosexualité féminine » et « Homosexualité masculine », mentionnent seulement cette préférence de Proust en se référant à l’un de ses cahiers de brouillons, plutôt que de fournir quelque développement sur ce choix de l’écrivain, largement « argumenté », et sur ce concept, généreusement illustré et systématisé par le narrateur de la Recherche. Il y a, par exemple, des entrées contiguës : « Regard », « Vue » et « Voyeurisme », alors qu’« Inversion » n’a pas trouvé place dans l’ouvrage, pour compléter les entrées sur l’homosexualité. Il semble qu’« Inversion » aurait permis d’embrasser l’homosexualité proustienne dans son ensemble. Enfin, on aurait pu penser à ajouter un article sur la manipulation, qui permettrait de couvrir le domaine du mensonge (et au-delà), auquel une entrée est consacrée, et sur l’agressivité – il n’y a pas d’entrée sur la violence ou le crime – deux « activités humaines » omniprésentes dans l’œuvre de Proust. Notons toutefois la présence dans le Dictionnaire de thèmes proustiens essentiels, tels la culpabilité, le voyeurisme, le sadisme, la profanation, la jalousie, l’inconscient, la souffrance.  Rappelons donc pour le saluer le riche horizon de ce très enthousiasmant ouvrage, un outil de grande valeur pour les jeunes chercheurs et certainement aussi pour les proustiens de grand chemin, qui rend bien justice à l’inépuisable univers de Proust.

Proust (2) Le Cercle de Marcel Proust II, dir . J.-Y. Tadié., (Champion, 2015, 216p., 45 €). Cet ouvrage réunit les textes des communications du troisième colloque « Proust et ses amis », tenu les 7 et 8 juin 2013 à la Fondation Singer-Polignac, et fait suite à deux volumes d’actes, Proust et ses amis (NRF Gallimard, 2010) et Le Cercle de Marcel Proust (Champion, 2013). On y retrouve quatorze contributions, « échantillonnage » qui de l’aveu de Jean-Yves Tadié, « s’est fait un peu au hasard ». Mais ce qui n’est nullement un hasard, c’est que les articles partagent l’objectif d’attirer l’attention sur ces gens qui ont côtoyé Proust assidûment ou par intermittence, et qui ont contribué à alimenter son œuvre à venir ou « en travail », et/ou  participé à son retentissement. De ce cercle, nous ne retenons que quelques personnages dont l’influence est demeurée ou retournée à l’ombre de Proust, et qui ont pourtant contribué de manière indéniable et déterminante à faire de ses écrits l’œuvre lumineuse que l’on connaît, ou à lui apporter un précieux éclairage. La première contribution nous vient ainsi de la fille de Jacques de Lacretelle, que Proust rencontre autour de 1916, et fréquente, par lettres en « montagnes russes » ou boulevard Haussmann, « stimulé par la vie mondaine » de cet homme « affamé de littérature ». En 1919, l’écrivain goncourisé pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs lancera Jacques de Lacretelle dans le milieu des lettres, en parrainant son entrée à la NRF au moyen d’un « bataillon » de lettres à Jacques Rivière. De Lacretelle est également le destinataire de « la dédicace la plus importante que Proust eut écrite, la plus riche en explications », selon Jean-Yves Tadié, et qui concerne les « clés » de la musique dans la Recherche, Jacques de Lacretelle ayant fortement insisté pour avoir quelque révélation sur les prétendues « clés » de Du côté de chez Swann. La seconde contribution se consacre à Gabriel de Yturri, rencontré en 1893 grâce à Robert de Montesquiou, dont il était inséparable. Gabriel de Yturri est originaire d’Argentine, et « ne d[oit] sa particule qu’à la protection de son maître ». Montesquiou partage avec ce dernier la passion de l’aménagement d’intérieurs et, avec Proust, celle du pastiche. Montesquiou et Yturri pratiquent le pastiche vestimentaire, Proust, le littéraire, avec les Mémoires de Saint-Simon comme texte source, et ses deux amis campés par sa plume dans la France du XVIIIe siècle. Ce pastiche, originellement signé du pseudonyme d’Horatio (Proust craignant d’offenser Montesquiou), avait de l’importance pour l’écrivain, car « [d]e tous les textes inclus dans Pastiches et Mélanges, c’est celui qu’il a le plus travaillé et le plus développé ». On connaît l’importance des pastiches pour Proust dans la formation de son style, ces exercices lui ayant permis d’observer, et comme « surplomber » d’un œil critique les styles de nombreux écrivains, à la recherche de leur essence, et en quête du sien. La présence de l’ami argentin dans le pastiche est vue comme un hommage par Ruben Gallo, conformément à ce genre d’imitation, Proust s’étant « beaucoup intéressé au personnage de Gabriel de Yturri, « un peu Morel, un peu Jupien ». Dans son article sur Proust et Colette, Philippe Chardin souligne la « réceptivité particulière de Proust » à l’égard des écrivains femmes (dont Madame de Sévigné, George Sand, Anna de Noailles, et bien sûr Colette). Proust aurait avec les livres de Colette, des affinités « affectives autant qu’esthétiques ». Une communauté thématique (celle du lien mère-fils) rassemble la Recherche et Chéri, justifiant une étude stylistique comparative entre les deux écrivains qui goûtent identiquement l’« esthétique de la surprise, [le] mépris pour le cliché [et la] tendance continuelle à l’anthropomorphisation des animaux ou des inanimés (de la nature en particulier) ». Philippe Chardin propose également l’hypothèse d’une Colette en « modèle ignoré de Mme Verdurin. Enfin, comme nous l’avons fait nous-même, Philippe Chardin s’interroge sur l’évolution des sujet de colloques, de « Proust et ses amis » au « Cercle de Marcel Proust », suggérant une prise de conscience : les personnes évoluant autour de Proust pour l’inspirer ou l’influencer n’étaient pas que des amis, et parfois des ennemis… La contribution d’Edward Bizub intitulée « Paul Sollier, le psychothérapeute de Proust » jette un éclairage pour le moins intéressant sur l’influence que semble avoir eue cet éminent médecin tiré récemment de l’oubli « autorité principale dans l’analyse et la description du fonctionnement de la mémoire » et spécialiste de l’hystérie, qui a traité Proust avec une cure fondée sur « la restauration de la sensibilité du sujet malade qui a perdu une partie de sa mémoire ». Le docteur Sollier s’appuyait sur les recherches du docteur Adrien Proust, reprenant l’une de ses expressions : l’« impression vive ». Par ailleurs, comme le père de Proust, il utilisait l’hypnose dans sa pratique thérapeutique, pour libérer l’inconscient, « enclavé dans une partie de l’esprit, constituant un  » autre moi  » ou un  » moi profond  » et dont la clé livrant son secret est contenue dans les sensations. » Mais ce qui se révèle le plus intéressant pour l’étude des « nourritures proustiennes », c’est certes ce cadeau qu’a fait le docteur Sollier à Proust en cours de traitement, à Noël 1905 : Le Problème de la mémoire. De là des de possibles surgeons de cette lecture : des métaphores de Sollier se trouvent transplantées chez Proust telles « petit sillon », « traduction » et « impression ». On pourra poursuivre cette piste grâce à l’« État de la critique » donné par l’auteur, qui fait le point sur la pensée proustienne en mentionnant notamment Jean-Yves Tadié : « Nouvelles recherches sur la mémoire proustienne » (Revue des sciences morales et politiques, 1998), Hervé-Pierre Lambert : « La Mémoire : Proust et les neurosciences » (Épistémocritique, 2009), ou encore l’ouvrage Proust et le moi divisé (Droz, 2006). Troisième volume du genre, Le Cercle de Marcel Proust ne clôt cependant pas la question : comme le dit Jean-Yves Tadié, « [b]ien des amis de Proust n’ont pas encore été évoqués », et seraient propres à jouer leur rôle de « lanterne magique ».

 Proust (3). Proust écrivain de la Première Guerre mondiale, sous la direction de Philippe Chardin et Nathalie Mauriac-Dyer (Éditions universitaires de Dijon, 2014, 192 p., 20 €). Les lecteurs s’attendant à une analyse d’ensemble du regard porté par Proust sur le conflit de 1914-1918 seront déçus. Il ne s’agit, hélas ! que d’un énième colloque mis rapidement sous presse, et sans coordination bien perceptible entre les communications. Comme on pouvait s’y attendre, l’affaire Dreyfus, quelques contemporains pacifistes (Benda, Rolland), la vie parisienne durant le conflit et la germanophilie de Charlus sont passés en revue, mais d’autres sujets, plus originaux, sont aussi abordés : la place du corps, l’héroïsme ou le langage proustien des « poilus ». Plus que d’un ouvrage sur Proust et la guerre, il s’agit d’une sorte de numéro spécial de revue, où la juxtaposition d’articles — au demeurant par des auteurs reconnus — ne devrait pas franchir le seuil des bibliothèques privées.

Sand. Catherine Hermary-Vieille, George Sand : les carnets secrets d’une lionne (XO, 2014, 282 p., 19,90 €). On la croyait épuisée depuis 2004 – année du bicentenaire de la naissance de George Sand -, la chaîne plus que séculaire de production du prêt-à-penser autour de la vie de la romancière, et surtout de ses mœurs ! Pour les Éditions XO, Catherine Hermary-Vieille a néanmoins tenu à reprendre le collier en y ajoutant  une abondance de perles. Elle a découvert que George Sand, dans ses écrits autobiographiques parus en 1855, « a occulté tout un pan de sa vie ». On aura beau avoir eu sous la main, depuis, quelque 10 000 lettres publiées, 5 volumes d’agendas quotidiens, une soixantaine de biographies plus ou moins révélatrices, le présent ouvrage veut livrer une «histoire cachée » en concédant qu’elle est « romancée » mais qu’elle repose sur des faits avérés. Madame Hermary-Vieille prêtera donc sa plume à cette George Sand « inconnue » pour rédiger des « carnets secrets », que sa fille Solange découvrira avec tristesse et nostalgie en proposant à son tour ses états d’âme. Exemple de ce style sandien revu et corrigé, à propos d’une réconciliation avec Musset : « Je fus dans ses bras, nous cherchions nos bouches, c’était un choc aussi violent que la foudre. À nouveau je me jetais dans le brasier qui m’avait dévorée et consumée auparavant, usais de mots macérés dans la fièvre, m’emprisonnais entre des bras qui ne s’ouvriraient que trop vite, buvais à des lèvres prêtes à prononcer les mots les plus crus, les plus excitants, les plus cruels aussi. (…) Je reconnaissais chaque courbe du corps de mon amant, la douceur de sa barbe, le goût de sa salive. » La reconstitution s’arrête au moment de la rupture avec Chopin en 1847, ce qui laisse de la marge pour une suite à ces troublantes révélations. Y aurons-nous droit? La maison XO, qui n’a heureusement d’autre prétention que de s’adresser au « grand public » mais qui le malmène ici, ne nous promet rien. Le sort du tirage en décidera peut-être.

 Stendhal. Jean-Louis Godet, Félix Jourdan-Clet : un inventeur stendhalien (1891-1976) (L’Harmattan, 2014, 317 p., 33 €). Histoire d’un inventeur expatrié en Amérique du Sud, où il côtoie les Indiens tout en créant une entreprise industrielle, tout en devenant un adepte inconditionnel d’Henry Beyle, apparemment avant même de savoir que des liens unissent sa famille à Stendhal. Une existence intéressante, certes, et largement inconnue du public, mais est-ce suffisant pour inciter à lire cette biographie ? D’autant que le souci du détail du biographe encombre un lecteur qui risque de passer rapidement à un simple feuilletage. Les longues citations du Journal inédit de Jourdan-Clet n’arrangent rien. Jean-Louis Godet nous dit vouloir présenter une « vision romanesque » de son personnage, mais le résultat est plus proche de la thèse de doctorat que du roman qui fait rêver, et l’on regrette de ne pas retrouver ce qu’on nous annonce de commun à Jourdan-Clet et à son « maître de vie » Stendhal : « le goût du paradoxe et du scandale, la méfiance, une nonchalance prononcée.

 Tristan, Laurent Flieder, Frédérick Tristan, l’affabulateur fabuleux, (Le Passeur, 252 p., nov. 2014, 21,90€). Introduire à la lecture de Frédérick Tristan constitue pour Laurent Flieder une évidente nécessité. Spécialiste de la création littéraire contemporaine, ce  professeur de l’université Paris Diderot accompagne Frédérick Tristan depuis de nombreuses années. Dès 1994, en effet, il lui consacrait un premier entretien suivi de nombreux articles, dossiers ou colloques dont le dernier a paru dans la revue Europe n° 1027-1028 de novembre/décembre 2014. Son témoignage est d’autant plus précieux que l’œuvre de Tristan est réputée hermétique ou ‘hermésienne’ et semble réservée à quelques ‘happy few’ insensibles à l’appareil médiatique. L’enjeu était donc de fournir un fil d’Ariane aux téméraires qui voudraient aborder au continent tristanien. Et c’est avec une grande sûreté qu’il présente l’œuvre de Frédérick Tristan, homme double qui vit en tant qu’industriel sous son véritable nom de Jean-Paul Baron mais entre en écriture sous diverses identités, la première et principale restant Frédérick Tristan, alors qu’il publie aussi sous divers pseudonymes (Danielle Sarrera, qui a donné lieu à de divertissants événements, A. Salvat et bien d’autres). Après avoir évoqué la personnalité de l’auteur, le critique présente l’oeuvre, – constituée de plus de quarante ouvrages au XXème siècle, dont Les Egarés, prix Goncourt 1983. Laurent Flieder classe les différentes productions suivant leur genre et leur appartenance à telle ou telle influence. Il situe ensuite le projet de Frédérick Tristan, qui revendique l’influence d’André Breton comme ‘initiateur’ et s’appuie sur les Surréalistes dans ses premiers ouvrages. Mais très vite, il apparaît que ses sources ou plutôt les « nourritures » qui l’ont formé sont multiples. A côté des empiristes anglais comme Berkeley ou d’auteurs français comme Barthes, Lacan et Serrida, apparaissent les noms de Borges, Thomas Mann ou Don Quichotte, mais aussi des contes, les Mille et une Nuits, et de multiples influences, chinoises, en particulier. A l’appui, L. Flieder fournit de nombreux extraits, très significatifs. Flieder étudie ensuite le jeu de F. Tristan de « tricher la fiction » Or la Nouvelle Fiction, moins « école » que « mouvement littéraire » formé autour de Tristan entre 1992 et 2000, recherche surtout une plus grande liberté qui oublie toutes les conventions usuelles. De là ce « dit en quinconce » qui se veut l’architecture de chacune de ses œuvres. Mais il ne s’agit pas seulement d’un jeu. Frédéric Tristan poursuit une quête des profondeurs, suivant en cela les recommandations d’André Breton : « Fermez les yeux afin de les ouvrir ». Ayant tôt quitté les brumes bastidiennes, il est initié dès les années 1960 aux études maçonniques, dès lors il ne cesse d’explorer mythes, religions, chrétiennes, islamiques, taoïstes ou bouddhistes à la recherche d’une sagesse qui se dérobe. Fasciné par le mythe de Don Juan, il crée des êtres surdoués, capables de subjuguer leur entourage. Pactisant avec le diable, ils se rapprochent de Faust pour atteindre l’au-delà, pour passer à travers le miroir et jouir enfin d’une connaissance infinie. Cette recherche de Dieu ou de l’absolu, Tristan la revendique comme l’espérance d’un lien qui lui donnerait cette attache au monde dont son enfance a été privée. Sa réflexion, orientée par la méditation de Simone Weil, assimile Dieu au vide : « Dieu, l’anagramme du vide », mais cette interrogation sur « le mystère de l’ici et de l’ailleurs » révèle son désir profond d’humanisme, hanté qu’il est par le « pourrissement de la civilisation ». Or, oui, bien sûr, au XXe siècle, l’humanisme, c’est l’anti-fascisme et l’anti-nazisme. Ces thèmes fondent l’univers des romans de F.Tristan. Son oeuvre, hantée de figures récurrentes comme la Gargante ou la Méduse, dévoile le dérèglement du monde actuel où « l’utilité a remplacé la vérité ». À travers ses héros qui fuient la montée du nazisme en se sacrifiant aux côtés des révolutionnaires espagnols, ou en fuyant dans un ashram… pour y contracter la lèpre, c’est une civilisation qu’il dénonce, celle qui n’a pas su éviter les atrocités dont l’enfant de neuf ans, Jean-Paul Baron, a été témoin lorsqu’il fuyait sous les bombardements allemands. La proposition que l’auteur se fait à lui-même est donc bien de devenir un autre, c’est-à-dire lui-même, mais conscient, épuré en quelque sorte par la fréquentation d’autres univers. Proche de Borges ou de U. Eco, l’oeuvre de F. Tristan reste ‘oeuvre ouverte’ où le lecteur doit lui aussi jouer un rôle. La démarche de L. Flieder conduit ainsi à la rencontre d’un artiste qui crée une œuvre originale et multiple comme en témoigne en fin de volume une bibliographie commentée. Et la biographie qui l’accompagne permet de mieux cerner un auteur que sa discrétion a toujours protégé des journalistes ou des critiques.

 Villes. Nedim Gürsel, Les Écrivains et leurs villes (Seuil, 2014, 300 p., 22 €). Si l’on s’en tient au champ couvert par Histoires littéraires (« littérature française des XIXe et XXe siècles »), cet ouvrage ne nous concerne que très partiellement. Si Nedim Gürsel, romancier turc, a ici rassemblé quelques articles et chroniques parus entre 2006 et 2013 sur les liens entre les villes et les écrivains qui y ont séjourné, il y a peu de Français parmi ces derniers : Venise pour Aragon ­ qui y connut la tentation du suicide ­ et Proust, Oran pour Camus, c’est tout. Le reste est international (Hemingway, Gogol, Durrell, Goethe, Kafka…), ce qui ne veut pas dire sans intérêt pour le lecteur curieux. Le connaisseur de l’œuvre de Nedim Gürsel y verra un atout supplémentaire dans la mesure où l’auteur, grand voyageur apparemment, mêle ses œuvres et ses expérience personnelles à celles de qui il évoque, ce qui fait de ce recueil une sorte de « Comment, et en quelle compagnie, j’ai écrit certains de mes livres. » C’est l’occasion de constater que, pour en revenir au domaine qui nous intéresse, Raymond Roussel est absent des pages sur Venise.

Zola. Émile Zola, Lettres à Alexandrine : 1876-1901, édition de Brigitte Émile-Zola et Alain Pagès (Gallimard, 2014, 820 p., 29,90 €). Disons-le tout de suite, il n’y a pas de révélation ébouriffante à attendre de la publication de ces lettres du grantécrivain à son épouse officielle, mais ce serait un mauvais prétexte pour se dispenser de lire au moins partiellement ce volume. Posons le décor : d’abord un mari n’écrit à sa femme que lorsque l’un des deux voyage (donc 1876-1883, 1895-1896, 1897, 1901), voire s’exile (1898-1899) ; ensuite le fait que ce mari entretienne un deuxième foyer et que cette épouse nourrisse des sentiments douloureux quoique fluctuants à ce sujet, n’est pas pour encourager la liberté de ton ni la sincérité des confidences. De là de longues pages occupées à de pénibles figures imposées (le temps qu’il fait, la nourriture, les animaux domestiques), comme autant de gages un peu mièvres et appliqués donnés à une Alexandrine qu’il s’agit de ménager –par affection au moins autant que par intérêt, d’ailleurs, car Zola n’est pas méchant homme. On pourrait trouver matière à distraction dans l’admiration de la gourmandise savante (voilà le Zola « gueulard » décrit par les Goncourt) affichée par l’autour des Rougon, qui expose volontiers ses menus, et nous permet de constater que la contenance d’un estomac d’écrivain bourgeois était fort remarquable il y a plus d’un siècle. Mais il y a mieux. On voit monter au milieu des banalités habituelles, une tension particulière, à partir de cette visite d’un avocat, Me Leblois,  qui apporte des pièces irréfutables sur « l’affaire de ce capitaine condamné trois ans plus tôt ». Effaré de l’énormité du coup monté, (« un panama militaire »), soucieux d’abord de rester à l’écart (« Je ne me mettrai en avant que si je dois le faire, après avoir songé que je ne suis pas seul dans la vie et que j’ai charge d’âmes », Zola dévoile aussi immédiatement sa fascination de conteur d’histoire pour cette histoire effarante : « J’avoue qu’un tel drame me passionne, car je ne connais rien de plus beau. » Quelle chance qu’Alexandrine se soit trouvée en Italie au moment où son mari s’impliquait dans l’Affaire ! Au fil des lettres, il expose les tractations,  les hésitations, les revirements, les espoirs déçus, parfois exalté, parfois accablé, ultrasensible toujours, affamé de justice, déçu de ses compatriotes, blessé aussi lorsqu’on traîne son père dans la boue pour l’atteindre. Il faut lire ce livre pour comprendre la sincérité et la lucidité de Zola, sentir aussi ce que put être très concrètement l’impact de ce qu’on appelle un peu vite son « engagement », comme on expédierait une posture, et ce que signifiait un tel « engagement » dans le quotidien déjà compliqué d’un homme d’âge mûr et chargé de famille. Et il faut remercier une fois de plus Alain Pagès d’avoir ajouté ce volume finalement captivant à son œuvre zolienne.

Lise Bissonnette, Julien Bogousslavsky, Jean-Marc Canonge, Alain Chevrier, Philippe Didion, Isabelle Dumas, Cedric Gauthier, Jean-Paul Goujon, Christine Hamon, Muriel Louâpre, Suzanne Macé, Pierre de Montalembert, Steve Murphy, Michel Pierssens, Charles Plet, Cosmin Popovic-Toma, Claude Schopp.

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