Comptes rendus du n°51

EN SOCIÉTÉ

ApollinaireApollinaire 10. Revue d’études apollinariennes (Calliopées, 2011, 93 p., 20 €). La vie comme l’œuvre d’Apollinaire ne cessent et ne cesseront de susciter les travaux des chercheurs et des critiques, tant elles sont riches en expériences et en curiosités diverses. En voici une nouvelle preuve, car ce numéro contient de nombreuses informations et analyses d’intérêt. Un article très informé de Claude Debon, « Apollinaire/Desnos : un accompagnement sans démenti », montre toute l’influence du premier, véritable intercesseur, sur le second. Celui-ci fut d’abord sensible à la « confiance dans les ressources de la modernité » exprimée par Apollinaire dans sa fameuse conférence de 1917 sur L’Esprit nouveau et les poètes. À la nouvelle thématique surréaliste, Desnos saura ajouter, de l’œuvre d’Apollinaire, « son allégresse narrative, sa liberté formelle dans le mélange de la prose et des vers, sa thématique érotique débridée ». Cette dernière s’avère fondamentale, comme il le soulignera dans son essai sur l’érotisme rédigé pour Jacques Doucet, où il a l’audace d’exalter, « au double point de vue de l’amour et de l’humour », Les Onze Mille Verges. Une telle empreinte marquera donc profondément et durablement la poésie de Desnos, le plus poète, peut-être, de tous les surréalistes, et qui saura également reprendre la passion d’Apollinaire pour le roman populaire. Autre article, encore plus dense, celui qu’Étienne-Alain Hubert consacre à un poème de jeunesse inédit (vers 1903 ?), L’Orgueil en nos cœurs tendres, qu’Apollinaire réécrira presque entièrement en 1917 pour le publier dans Nord-Sud. Curieux poème, mais absolument pas négligeable, car cette sorte de « profession de foi anarchiste et rageuse » annonce en fait quantité d’éléments de la poésie à venir de son auteur. En effet, cet anarchisme se trouve modifié par la sensibilité particulière du poète, et ces quatrains d’alexandrins plus ou moins relâchés s’achèvent par l’évocation dolente de la mort. En outre, la présence de femmes muettes y affirme toute la distance irrémédiable séparant les deux sexes. Or, comme le montre Étienne-Alain Hubert en confrontant les deux textes successifs, dans la version de 1917 l’anarchisme et « le motif de la femme inatteignable » disparaissent peu à peu. Moins inquiet, plus nostalgique, le poème devient « une chanson tendre », une « romance intemporelle et mélancolique ». À signaler par ailleurs la reconstitution, par Willard Bohn, du texte de la première représentation des Mamelles de Tirésias, d’après des documents inédits, ainsi qu’un article (en traduction française) du grand critique italien Mario Richter sur « Apollinaire, défenseur de l’ordre dans l’aventure », définissant le poète comme « fidèle infidèle, constant dans l’inconstance » (cet article contient aussi d’intéressantes précisions sur Gourmont, Cendrars et l’attitude d’Apollinaire face au Futurisme).

BaudelaireL’Année Baudelaire. 13-14, Baudelaire au Japon : hommage à Yoshio Abé (Champion, 2011, 304 p., 40 €). Dirigée par Yoshikazu Nakaji, professeur à l’Université de Tokyo, cette livraison doit d’abord être lue comme un hommage à un éminent spécialiste de Baudelaire, disparu en 2007. C’est autour de cette figure qui fut décisive pour la prospérité des études baudelairiennes au Japon que s’organise ce recueil : le texte des quatre conférences sur Baudelaire et l’histoire, que Yoshio Abé prononça au Collège de France en 1994, y est recueilli, précédé d’un témoignage d’Yves Bonnefoy. Deux autres contributions, d’inspiration biographique (Keiki Suzuki et Takashi Kitamura) offrent au lecteur français l’occasion de situer le rôle de Yoshio Abé critique et écrivain. Le reste, qui est consacré à l’œuvre de Baudelaire, forme un bouquet d’études où l’originalité du propos le dispute à la précision de l’analyse : « L’incognito, condition de la modernité » (Makoto Yokohari), « Félicien Rops, artiste baudelairien » (Kazuaki Yoshimura), « La poétique de Baudelaire à la lumière des Paradis artificiels » (Yoshikazu Nakaji). Toutes les contributions demeurent fidèles à l’esprit de Yoshio Abé, lequel s’efforça toujours d’évaluer l’œuvre de Baudelaire à l’aune des conditions de possibilité, historiques, morales, psychologiques, esthétiques et sociales, qui ont décidé d’une orientation métaphysique et d’une visée poétique. Dans la postface de son Charles Baudelaire, la genèse de la modernité, il écrivait : « Mon dessein ne consiste pas à parler de la vie de Baudelaire, ni à commenter en détail l’ensemble de son œuvre, mais bien à définir un à un, dans leurs rapports avec les circonstances, les choix successifs qu’il effectua comme sujet artistique ou poétique et qui lui permirent d’élaborer sa conception et sa méthode afin de produire une œuvre. »

BenoitLes Cahiers des Amis de Pierre Benoit, numéro spécial, 2012, Pour saluer Pierre Benoit (4 place de la République, 46500 Gramat ; 150 p., s.p.m.). À l’occasion des cinquante ans de la mort de Benoit, ce bulletin réunit vingt-cinq témoignages d’écrivains, artistes ou critiques, lecteurs et admirateurs de son œuvre. Ces réactions, diverses et contrastées, valent mieux que bien des commentaires savants : à travers anecdotes et impressions personnelles, les témoins expliquent leur relation avec le romancier, esquissent une analyse textuelle ou précisent une page d’histoire littéraire, signalent des détails curieux (sait-on que chaque roman de Benoit contient une allusion à Gambetta et aux Jésuites, et un vers de Hugo dissimulé dans une phrase ?), évoquent tel roman tenu pour un chef-d’œuvre (Les Plaisirs du voyage pour Jean-Baptiste Baronian, Mademoiselle de La Ferté pour Hélène de Montferrand, L’Ile verte pour Jean-Paul Török, Montsalvat pour Rein A. Zondergeld, Axelle pour Jacques De Decker, etc.). Tous disent leur enthousiasme pour l’auteur de L’Atlantide, romancier populaire coulé dans une forme académique, et qui sut, par cette combinaison, s’attacher des milliers de lecteurs.

Claudel (1)Bulletin de la Société Paul Claudel n° 201, mars 2011, Hommage à Audrey Parr (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 80 p., 7 €). « Pour un demi-moine, tu t’y connais en grandes et belles femmes ! » devait déclarer tout de go à Paul Claudel, lors de leurs retrouvailles de 1929, sa première amante, Rosalie Vetch. La Société Paul Claudel continue à lever le voile sur les relations amoureuses du diplomate, et le fait qu’elles aient été extra-conjugales ne semble plus gêner les descendants de l’écrivain, elles semblent même leur inspirer une certaine admiration : « Ministre de France atteignant sa cinquantième année, le poète éprouva un puissant retour de flamme pour cette très jeune femme rencontrée dans la société diplomatique de Rome, puis retrouvée dans celle de Rio… » Ainsi, après Ève Francis et avant Ida Rubinstein (on apprend ici que 45 lettres à elle adressées par Claudel entre 1919 et 1945 viennent d’être acquises par la Library of Congress), sa « flamme » se porte sur Audrey Parr (née Bapst, 1892-1940), dessinatrice et épouse du conseiller d’ambassade britannique en poste à Rio en même temps que l’auteur de Tête d’Or. « Cinquante ans ! Commencement de la vieillesse, coïncidant avec cette puissante révélation de l’amour », note-t-il dans son Journal, ce que vient naturellement tempérer, chez ce maître ès ambivalences, le « sentiment de l’impossible ». Si les cinq lettres, jusqu’alors inédites, adressées par Audrey Parr à Renée, fille cadette de Claudel, viennent compléter la correspondance publiée en 1990 entre Claudel et Audrey Parr, l’élément fort de ce Bulletin est la « visite », par Delphine Vernozy, du « poème plastique » L’Homme et son désir, conçu et donné en ballet par la troupe des Ballets suédois au Théâtre des Champs-Élysées, le 6 juin 1921, avec Jean Börlin dans le rôle-titre, sur une musique de Darius Milhaud, des décors et costumes d’Audrey Parr, et un orchestre sous la direction de Désiré-Émile Inghelbrecht. « Logogriphe » indéchiffrable, dira le compositeur et critique musical Antoine Banès, où l’on découvre notre poète catholique ne craignant pas les foudres de la censure, promoteur du nu sur la scène. Même l’abbé Bethléem en resta muet.

Claudel (2)Bulletin de la Société Paul Claudel n° 204, décembre 2011 ; n° 205, mars 2012 (75 et 86 p., 7 et 10 €). Le prix du numéro a augmenté avec la nouvelle année, mais c’est bien le seul signe de crise qui semble toucher ce dynamique bulletin trimestriel, souvent salué ici. Chacune des deux livraisons parvient à susciter l’intérêt autour d’un morceau de choix. Dans le premier, on note la reprise d’un article de James Lawler, paru en 1968, qui est une étude comparée sur Valéry et Claudel. Dans le second bulletin, on découvre l’étonnante correspondance entre le poète et son beau-père, l’architecte Sainte Marie Perrin, un patriarche un brin autoritaire, qui campe si fortement sur son catholicisme que Claudel lui-même en viendrait à passer pour modéré. Les deux livraisons contiennent d’autres contributions intéressantes, notamment un ensemble de lettres de Jean-Louis Barrault à la famille du poète et une étude sur Césaire lecteur de Claudel. Conformément à sa vocation associative, le bulletin inclut également des comptes rendus d’ouvrages, des « points de thèse », etc.

Claudel (3)Bulletin de la Société Paul Claudel n° 206, juin 2012 (88 p., 10 €). Paul Claudel vu d’Italie, le titre de ce numéro est un trompe-l’œil : si excellents que soient les auteurs des quatre articles, on ne distingue rien de propre à un point de vue italien dans leur travail, sinon dans l’étude de Gianni Poli : il examine en effet la création dePartage de midi à Milan (texte de 1906) en 1988. Parmi les chroniques, Jacques Parsi présente longuement la version filmée du Soulier de satin due au Portugais Manoel de Oliveira, récemment sortie en DVD, tandis que Pascal Lécroart analyse l’opéra tiré par Walter Braunfels de L’Annonce faite à Marie, écrit de 1933 à 1935, et monté ces temps-ci à Kaiserlautern. Claudel vu de partout, en somme.

GideBulletin des Amis d’André Gide n° 174/175, avril 2012 (2, rue du Creux-du-Pont, 34680 Saint-Georges-d’Orques ; 150 p., 10 €).Deux dossiers occupent l’essentiel de ce numéro : la correspondance croisée de Gide et d’Arthur Fontaine, ingénieur et haut fonctionnaire, mais aussi familier du monde littéraire et artistique, ne serait-ce que par son mariage avec une des trois sœurs Escudier. Fontaine fut le dédicataire du Retour de l’enfant prodigue de Gide. Au long de ces soixante-cinq lettres, Francis Jammes fait souvent figure de bouc émissaire. Par ailleurs, le bulletin publie le deuxième épisode de son nouveau feuilleton, Mon ami André Gide du Néerlandais Jef Last : de nombreuses anecdotes nous promènent de Moscou, où voyage le communiste Last, jusqu’à Amsterdam ou Menton, pour présenter « Gide à la recherche de l’amour », c’est-à-dire à l’interminable poursuite des adolescents.

MéconnusLa Corne de Brume n° 8, Revue du Centre de réflexion sur les auteurs méconnus, décembre 2011 (136 p., abonnement annuel : 18 €). Cette revue se consacre à remettre à l’honneur des auteurs soit oubliés, soit peu célébrés. Louable intention, même si l’on pourrait objecter que l’immense majorité des auteurs sont plus ou moins dans ce cas, de leur vivant comme après leur mort, mais peu importe. Ce numéro s’ouvre sur un hommage à feu Jean Dutourd, protecteur de la revue, hommage assorti d’un poème de Daniel Aranjo, curieusement intronisé pour la circonstance « auteur méconnu ». Tout un dossier est consacré à l’écrivain Jean Francis-Bœuf (1873-1933), dans le civil fonctionnaire colonial en Afrique, ce qui lui fournit la matière de deux romans « africains ». Est notamment publiée une longue lettre inédite de lui à Marguerite Moreno, où il regonfle des souvenirs sur Marcel Schwob, tout en essayant désespérément d’obtenir les suffrages de son amie Colette, dont le silence le rend perplexe. Les trois poèmes de lui reproduits semblent justifier le fait que son recueil Sur le vieux clavier (1911) ait été jugé digne du fameux prix Archon-Despérouses de l’Académie française. Autre auteur « colonial », cette fois-ci contemporain, célébré ici : Hubert Gerbeau, dont est donné un extrait de roman situé à La Réunion en 1820 et où il est longuement question de « pissat d’âne », sans doute pour faire couleur locale. Assez négligeable, un article sur la mort de Marcel Boulanger voisine avec de brefs textes sur Dekobra, Francis Lemarque et Mac Orlan (mais ce dernier est-il vraiment un « méconnu » ? C’est bien discutable). Exotisme encore – Antilles, Polynésie, Grèce – avec les lettres croisées (1965-2003) de deux amis, Jean et Bab : lettres d’un intérêt assez imperceptible, même si la revue semble leur faire gloire d’être eux aussi des « méconnus ». Oui, bien sûr, tout est littérature, on le sait, mais on ne comprend pas très bien ce que ces bavardages peuvent gagner à être imprimés, sauf à démontrer que, quoi que nous écrivions, nous fûmes, sommes et serons tous des « méconnus ». C.Q.F.D.

MessacQuinzinzinzili. L’univers messacquien n° 17, printemps 2012 (71 rue de Tolbiac, 75013 Paris ; 32 p., abonnement : 30 €). À l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la parution du premier volume desMisérables, la rédaction du bulletin a « opportunément choisi de montrer dans ce numéro ce que furent les idées qui ont pu séparer ou rapprocher Régis Messac de Victor Hugo ». Guibert Lejeune analyse ainsi « l’empreinte de Victor H. » sur la vie et l’œuvre de Messac. Après une analyse des Misérables figurant dans l’ouvrage classique sur le Detective Novel, cette livraison contient une étude de Messac datée de 1928, Autour de Gavroche, consacrée à la figure du gamin parisien chez Hugo, Ponson du Terrail et Eugène Sue, entre autres. Suit un pastiche parodique de poésie hugolienne, qu’analysent Gérard Peylet et Natacha Vas-Deyres, et un compte rendu de 1937 du roman L’An mille de Larguier, par Messac, article dont la lecture ne permet guère de déterminer si l’éreintement procède d’autre chose que de ressentiment à l’égard de l’Académie Goncourt et de ceux que les dogmes du matérialisme dialectique n’ont pas irradiés. La rédaction du bulletin coiffe ce texte d’un chapeau indiquant que « l’œuvre [de Larguier] confère [sic] à l’ignorance, à la confusion, à la niaiserie et à la médiocrité » – formulation grammaticalement fort perfectible. Comme le montre un second compte rendu, consacré à L’Or en folie d’Henri Bellamy, Messac séduit davantage en critique qu’en insulteur. Il semble s’être exprimé plus heureusement au sujet des œuvres qu’il aimait qu’à celui des textes d’auteurs dont les opinions politiques ne s’accordaient pas aux siennes. On en trouvera une illustration supplémentaire dans une liste de « livres à lire » et dans un article intitulé Faux bons hommes et faux grands hommes, tous deux également reproduits dans cette livraison.

’Pataphysique (1)Viridis Candela. Le Correspondancier du Collège de ’Pataphysique n° 16, 1er gidouille 138 E.P. (51A rue du Volga, 75020 Paris ; 128 p., 15 €). Il fallait bien qu’un jour le Collège se penche derechef sur les saints, qu’après l’Almanach du père Ubu d’Alfred Jarry, il se distingue par son propre calendrier (première édition : 1949) d’avec le calendrier romain vulgaire. Une première vague d’« hagiographies » avait alimenté les précédentsCahiers – des Organigraphes aux Monitoires du Cymbalum pataphysicum, seize livraisons de 1980 à 1999. Paul Gayot, avec quelques complices, reprit la tâche avec le n° 13 du Correspondancier (15 septembre 2010), auquel le présent numéro fait suite (un copieux Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, signé Jacques E. Merceron, est venu entre-temps divertir le profane). Le générique de cette livraison compte une analyse subtile de « L’Art de porter l’auréole », par Lazare Kouchtwa, une non moins subtile analyse de Pascal d’Ourcy (« Saints seins »). Un coup de chapeau de Paul Gayot à saint Glinglin, largement honoré, on le sait, par Queneau, et un essai de mise en perspective de Marie-Louise Monrot par confrontation avec le Martyrologium romanum.

’Pataphysique (2)Viridis Candela. Le Correspondancier du Collège de ’Pataphysique n° 19 (128 p., 15 €). Une livraison au contenu bien inégal. Le thème de La Langouste atmosphérique, chanson de l’opérette L’Œil crevéd’Hervé, permet à Jean Vermeil de livrer une étude érudite le conduisant de Huysmans à Queneau, en passant par Verlaine. Alain Chevrier démontre une incontestable connaissance de la littérature consacrée à la dimension musicale du pet. Est-ce l’étude définitive sur la question ? La Société de l’Union des Crépitiens, dont fit partie Maupassant, ne s’y trouve pas citée, mais a-t-elle laissé quelque texte sur ce sujet ? La scatologie reste présente dans l’article livrant une « clé de l’orchestre d’Ubu roi ». La même thématique gazeuse permet à Jean-Paul Morel d’évoquer le « Dr Puff et la Vapeur-Musik », et donc Un autre monde de Grandville, ainsi que Le Tintamarre de Commerson et Lovy. Stéphane Mahieu revient sur les Agathopèdes mais, s’il reproduit une page de l’Annulaire agathopédique et saucial, une chanson de Félix Bovie et quelques lignes bienvenues en ces temps de crise économique permanente, son article ne semble rien apporter qui n’ait été écrit ailleurs. Les Agathopèdes, dont il faudrait rééditer certains textes, méritaient mieux. Réjouissons-nous qu’on en parle, mais espérons que l’on ne s’avise pas de désocculter leur société. L’auteur affirme la confrérie fondée le 29 septembre 1846 : « Dans l’Encyclopédie des farces et attrapes [sic], l’article d’André Blavier porte 1847, mais l’ère agathopédique commence, selon l’Annulaire, le 29 septembre 1846. » C’est vrai mais, si Blavier indique bien le 29 septembre 1847 comme date de fondation (sans fournir lui non plus de preuve), il écrit que l’« ère agathopédique débute le 29 septembre 1846 ». De divers articles sans rapport direct avec la littérature, signalons une étude de Jean Vermeil sur les origines wagnériennes de La Vache qui rit. Divers échos de l’actualité jarryque en fin de volume, ainsi qu’une lettre s’étalant sur quatre pages et qui en dit long sur l’évolution quelque peu consternante du Collège.

PéguyL’Amitié Charles Péguy n° 137, janvier-mars 2012 (16 rue Vavin, 75006 Paris ; 416 p., abonnement : 34 €). C’est une histoire curieuse et un peu triste que celle du principal texte de ce numéro : la conférence sur Péguy de Pierre Herbin à l’Oflag II D, le 31 juillet 1940. Elle fut remise par l’auteur au responsable du bulletin Péguy en 1970 – et jamais publiée, par négligence ou dans l’attente d’un dossier d’ensemble sur « Péguy et les camps de captivité ». La conférence aujourd’hui publiée (l’auteur est mort « peu après 1980 », nous dit-on) est une présentation, d’une belle tenue, de la personnalité et de la pensée de Péguy, d’un ton parfois un peu solennel, ponctuée de « Messieurs ». C’est surtout un témoignage sur la vie intellectuelle dans les camps de prisonniers français pendant la dernière guerre, sujet somme toute négligé. Le bulletin publie également un petit ensemble autour de Hans Urs von Balthasar lecteur de Péguy, une étude sur Mounier et « l’hospitalité de Péguy », enfin une position de thèse sur « le théâtre des pensées » confrontant Péguy, Artaud, Valéry et Michaux.

Rivière et Alain-FournierBulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 128, 1er semestre 2012 (Association des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier, 31 rue Arthur Petit, 78220 Viroflay ; 88 p., 19 €). L’heure est parfois difficile pour ces associations qui tentent avec cœur de perpétuer la présence d’écrivains dont la célébrité tient surtout à un livre, comme Alain-Fournier, et de littérateurs comme Jacques Rivière, dont l’importance est surtout due à son rôle de cheville ouvrière de la NRf.  Le titre du présent bulletin est Le Devoir de mémoire, et c’est en effet sous l’aspect d’un devoir scolaire que se présente la contribution principale de ce cahier, celle d’élèves d’une classe primaire ayant agrémenté de dessins reproduits en couleurs la vision que, probablement, leur maître d’école leur a suggérée sur Alain-Fournier à la guerre. Pas inintéressante, certes, mais le nombre de pages consacrées à ce « devoir » contraste singulièrement avec des articles un peu maigrichons sur des documents qui ne le sont pas moins, comme l’exemplaire de Meaulnes  dédicacé à Georges Bonnamour ou une lettre d’Alain-Fournier adolescent. Les zélotes apprécieront, mais on peut craindre que ces cahiers parviennent à se perpétuer encore longtemps sans redites ni rabâchages, à moins de découvertes dont la probabilité s’amenuise avec le temps.

StendhalRecherches et travaux n° 79, Stendhal, Vienne et l’Autriche (Ellug, 2011, 198 p., 13 €). L’année 1809 a pu être qualifiée d’« année autrichienne » de Stendhal, lequel séjourna à Vienne de mai à novembre. Françoise Knopper étudie les voyageurs et polygraphes autrichiens autour de cette année, dressant le cadre où va évoluer le jeune Beyle, qui arrive à la suite des troupes de Napoléon. Elaine Williamson se penche sur les questions posées par la Campagne de Vienne, livrant des éléments qui éclairent le rôle de Beyle auprès de son puissant parent Pierre Daru, montrent une proximité certaine avec le pouvoir et rendent crédibles maintes affirmations des divers Journaux et écrits intimes. Ces documents, reproduits en fac-similé, témoignent que Beyle ne se contente pas d’écrire sous la dictée, même si c’est souvent le cas (ce qui indique la confiance dont il jouissait pour les correspondances confidentielles), mais qu’il est aussi chargé de rédiger des rapports importants, que Daru annote et valide ensuite. Muriel Bassou compare les Journaux de séjour de Stendhal et de son ami Faure, venu le rejoindre à Vienne. Deux autres études portent sur les liens avec des musiciens qui ont eu leur importance dans le développement de la sensibilité de Stendhal. Jean-Jacques Labia ressuscite ce curieux Cadet de Gassicourt bien connu pour être cité au chevet de Mme Bovary mourante par Homais, qui fut son élève. Pharmacien de l’Empereur, Gassicourt était à Vienne en 1809 et livra dans ses souvenirs une image de la Vienne conquise qui est à comparer avec les notations de Stendhal. C’est la dette envers l’Autriche que soulignent Alexandre Piron (montrant l’apport de l’idéalisme allemand qui modifie les orientations philosophiques d’un Stendhal marqué par les doctrines sensualistes et idéologiques de la fin du xviiie siècle français) et Marie-Rose Correda. Cette livraison éclaire les connaissances sur un épisode relativement bref (six mois) mais peut-être décisif pour Stendhal, qui va publier son premier livre, cette vie de Haydn dont on a dit, sans doute trop vite, qu’elle n’était qu’un plagiat de Carpani. Un dossier réunit en fin de volume des textes de Stendhal se rapportant à ce séjour viennois.

Tour du VentAvel IX. Poésie, art, littérature n° 26, 2012 (Les Amis de la Tour du Vent, 80 p., 16 €). Cette revue fondée par Théophile Briant est toujours un peu hétéroclite, mais elle l’a rarement été autant qu’avec ce numéro : des articles sur Henry Moore (fort bien illustré) et sur H.D. Thoreau précèdent un ensemble de poèmes sur le thème des cinq sens. Aimable surabondance, mais on s’inquiète parfois de la cohérence de l’ensemble, à tort peut-être.

VallèsAutour de Vallès. L’invention du reportage (Revue de lectures et d’études vallésiennes n° 40, 2011, 196 p., 30 €). Une coordination franco-québécoise nous vaut ce numéro sur Vallès, prenant prétexte de l’auteur desRéfractaires pour réunir les éléments d’une histoire du reportage : seuls deux articles sur dix le concernent, l’un sur « Vallès et la pratique du reportage », l’autre sur son article-reportage « Waterloo », qui fut refusé par le Dictionnaire Larousse. Après une présentation panoramique du thème du dossier par ses responsables, suivent des études sur des aspects variés : l’« irrégulier des lettres » Alexandre Privat d’Anglemont (1815-1859), un des inventeurs de la chronique du « Paris anecdotique », avec Paris anecdote et Paris inconnu, recueils de chroniques sur le Paris souterrain, les petits métiers et les petites gens ; la couverture du Siège de Paris dans la presse illustrée internationale (française, anglaise, allemande, canadienne et même américaine), rendue possible par les moyens de communication imaginés pour faire sortir et rentrer l’information dans la capitale assiégée (ballons montés, microfilms, pigeons voyageurs, voie diplomatique, etc.) ; un tableau du « Reporter fictif 1863-1913 », allant des héros de Jules Verne au Rouletabille de Gaston Leroux, en passant par Fortuné du Boisgobey, Maurice Leblanc, Souvestre et Allain, Paul d’Ivoi et même jusqu’au Tintin de Hergé ; les chansons quotidiennes de Jules Jouy publiées dans Le Cri du peuple après la mort de Vallès ; « le reportage sportif en perspectives » de Richard Lesclide jusqu’à La Vie au grand air et la guerre 14 ; les reporters photographiques, explorateurs et chasseurs d’images « racialistes » d’un côté, de l’autre ceux qui vont « archiver l’humanité » pour le compte d’Albert Kahn, collectionneur de clichés, fondateur des bourses « Autour du monde » et créateur des Archives de la planète, banque de données iconographiques avant la lettre ; les premières femmes-reporters, depuis Séverine, le journal La Fronde, Nelly Bly, Andrée Viollis, les journaux Femina et La Vie heureuse, Colette. Dans les chroniques, Denis Delaplace remet à sa place ce « Dictionnaire d’argot que n’a décidément pas pu écrire Jules Vallès », celui de Jean La Rue, pourtant encore attribué par certains au journaliste.

Patrick Besnier, Julien Bogousslavsky, Jean-Luc Buard, Jean-Marc Canonge, Jonathan Chiche, Jean-Paul Goujon, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Henri Scepi.

LIVRES REÇUS

Abellio. Nicolas Roberti, Raymond Abellio. 1, 1907-1944, un gauchiste mystique ; 2, 1944-1986, la structure et le miroir (L’Harmattan, 2011, 236 et 266 p., 24 et 25,50 €). Sur Georges Soulès (1907-1986), devenu Raymond Abellio en 1944, intellectuel et militant politique atypique, on pouvait espérer une vraie biographie, reprenant son itinéraire, le confrontant à la lecture qu’il en livra lui-même, quitte à la corriger, et levant le voile sur de pseudo-secrets dont il ne s’est, malgré divers avatars, jamais caché. Quid de ce fils de simples commerçants, diplômé de Polytechnique en 1927, ingénieur des Ponts-et-Chaussées en 1932, chargé des Grands Travaux sous le Front populaire, de cet « intellectuel » passionné de rugby, de ce militant d’extrême-gauche qui, au nom d’un certain élitisme, semble rejoindre la Collaboration ? Quid de ce « manieur d’idées », qui se lance dans le roman pour mieux faire passer ses idées (Heureux les pacifiques, pseudo-roman policier « existentialiste », dirigé contre Sartre) ? Quid de cet autodidacte qui apprend l’hébreu pour déchiffrer la Bible et se lance dans Husserl (très partiellement alors traduit) pour écrire sa Structure absolue (1965) ? Pourquoi a-t-il raté le Goncourt avec La Fosse de Babel (1962), concurrencé par Jean Dutourd et ses Horreurs de l’amour ? Pourquoi son dernier roman, Visages immobiles(1983), annonciateur d’un coup de main terroriste sur New York, n’a-t-il pas eu plus d’écho, même au lendemain de l’événement devenu effectif ? De tout ceci, il faudra plus qu’un fin limier pour retrouver trace dans les gloses et sur-gloses de l’auteur de ce Raymond Abellio, qui tombe dans le piège de l’analyse rétrospective sans tenir compte du contexte et s’aventure – faisant du Abellio avant Abellio – dans des explications ou justifications psychiques, occultistes, alchimiques, astrologiques, etc., lesquelles embrouillent plus qu’elles n’éclairent. Passons sur la conclusion « gnosticienne » qui, en persévérant dans l’hermétisme, se donne les airs d’avoir tout compris.

AlainAlain, littérature et philosophie mêlées, sous la direction de Michel Murat et Frédéric Worms (Rue d’Ulm, 2012, 222 p., 18,50 €). Précédé de quelques pages inédites du Journal d’Alain, portant sur la littérature, ce volume collectif est une occasion de multiplier les dialogues et les échanges. Échanges d’abord d’un philosophe – homme de l’idée et du concept – avec la littérature, domaine de la figuration incarnée, de l’émotion, de la passion, mais aussi territoire privilégié d’une certaine forme de pensée en actes ou en actions. Les extraits du Journal d’Alain (1937-1949) en témoignent : ce qui frappe en l’occurrence, c’est la façon dont l’attention se mue en réflexion, la remarque en analyse. La visée demeure personnelle ; elle emporte le plan de l’individu et l’ouvre à la connaissance. Ainsi, à propos du Médecin de campagne, Alain note : « Il y a du miracle ici car je ne pouvais recevoir aucune surprise de cet ouvrage, que je savais presque par cœur. Le mystère m’éclaire sur moi-même. » Et quelques lignes plus loin : « Ce roman est comme un conte, pour les grands enfants. Toute la vie y tient, et l’on voit comment la vie continue par la mort. » Les études réunies dans cet ouvrage s’emploient à dialoguer avec cette pensée qui mêle littérature et philosophie, qui fait de la lecture des œuvres littéraires matière à réflexion, c’est-à-dire qui révèle la vertu d’éclaircissement et d’émerveillement. Si les textes d’Alain sont sollicités et examinés à nouveaux frais, notamment les célèbres Propos, on apprécie également que son influence sur certains écrivains majeurs du xxe siècle, comme Gracq ou Prévost, soit mesurée et que son souci du style soit pris en compte.

Couverture de Ecrits sur l'Art moderne AragonAragon. Louis Aragon, Écrits sur l’art moderne (Flammarion, 2011, 725 p., 35 €). Quatrième de couverture : « Des textes dadaïstes et provocateurs aux poèmes des années 1970, en passant par des écrits engagés dans le combat surréaliste ou pour la défense du réalisme socialiste, ce volume rassemble, pour la première fois dans leur intégralité [sic], les écrits d’Aragon consacrés à l’art du xxe siècle. » Bon panorama, publicité discutable. Ces Écrits sur l’art moderne avaient déjà fait l’objet, dans la même maison, en 1981, d’une publication déjà prétendument exhaustive. Trente ans après, le volume a presque doublé, mais on est encore loin du compte. Pour des raisons non explicitées, ne sont pas repris divers articles publiés par Bernard Leuilliot, en 1998, dans son recueil de Chroniques, 1918-1932(au fait, à quand la suite ?). On a bien complété par quelques textes, sur des sujets un peu sensibles (Réflexions sur l’Art soviétique, de 1952, ou L’Art de Parti en France, de 1954), caviardés dans la première édition pour, était-il dit, « leur longueur et leur caractère descriptif ». Mais combien en manque-t-il encore ! On n’est pas prêt de rendre compte d’un Aragon, critique d’art, d’autant que cette nouvelle édition, pourtant patronnée par Jean Ristat, ne comporte aucun appareil critique (pas une seule note de bas de page !), aucune mise en situation, aucun récapitulatif. Quid de la « querelle du réalisme » dans les années 1930 ? Quid de l’allégeance d’Aragon à Staline après la guerre (même si « certaines prises de position ont été jugées plus tard avec sévérité par Aragon lui-même ») ? Quid, plus largement, de sa recherche d’hégémonie à l’intérieur du Parti ? Ses longs poèmes relèvent-ils de la « critique d’art » ? On finit par caler à la lecture.

Argot. Jean La Rue, Dictionnaire d’argot et des locutions populaires. Version raisonnée et commentée à partir des éditions de 1894 et du début du xxe siècle. Édition de Denis Delaplace (Classiques Garnier, 2010, 519 p., 60 €). Cet important travail de lexicographie argotique prend pour base le Dictionnaire d’argot et des locutions populairespublié en 1894 sous le pseudonyme de Jean La Rue, pseudonyme dont on n’a jamais pu percer le secret (une édition parue en 2007 en faisait largesse, de manière absolument arbitraire et surtout, comme on l’a vu plus haut, bien inexacte, à Jules Vallès, mort en 1885 !). Cet ouvrage connut un grand succès, dont témoignent maintes rééditions, plus ou moins modifiées, notamment celles publiées à partir de 1948 par Flammarion. L’époque « fin-de-siècle » avait vu paraître d’autres dictionnaires d’argot, aux mérites fort inégaux, comme ceux d’Hector France (1907), de Georges Delesalle (1896) ou d’Aristide Bruant (1901), ce dernier simple compilation taillée à coups de ciseaux. Dans une préface détaillée, Denis Delaplace tente de faire le point sur le dictionnaire du mystérieux Jean La Rue et de le situer par rapport aux autres dictionnaires du même genre. Préface savante, quoiqu’un peu touffue de temps en temps : connaissant à fond son sujet (dont il est un grand spécialiste) et tout rempli de celui-ci, Denis Delaplace perd parfois de vue le lecteur lambda, lequel n’est pas nécessairement au fait de tous les problèmes complexes touchant les diverses éditions, leurs emprunts, leurs variantes, etc. Mais peu importe, au fond : son ouvrage ne s’adresse pas à un « grand public » amateur de lexiques d’une lecture simple et facile, n’exigeant aucun effort. Il s’agit au contraire de tout autre chose : un véritable travail de recherches linguistiques. Reste surtout, et c’est le plus important, que le travail effectué par Denis Delaplace lui permet de donner une véritable édition critique du dictionnaire de Jean La Rue, dont il signale, pour chaque mot, les emprunts faits à des ouvrages antérieurs (Vidocq, Macé, Delvau, Delessalle, Larchey, etc.), en faisant parfois également appel au Dictionnaire historique des argots français de Gaston Esnault (1965). Il peut ainsi corriger, rectifier, montrer les approximations, voire les fausses étymologies, qui se perpétuent souvent d’un ouvrage à l’autre. Toutes ses remarques portent l’empreinte d’un esprit à la fois informé et critique. Non seulement son livre remplace avantageusement plusieurs dictionnaires d’argot (lesquels sont souvent peu fiables, comme il le montre dans sa préface par des exemples précis), mais il en constitue la synthèse commentée.

Audouard. Antoine Audouard, Le Rendez-vous de Saigon (Gallimard, 2011, 118 p., 13,90 €). Il est toujours difficile d’être le fils de son père, surtout quand il ne s’agit pas de n’importe quel père. Yvan Audouard, né à Saïgon en 1914, mort à Paris en 2004, n’a pas usurpé sa réputation : journaliste au Canard enchaîné durant un bon quart de siècle, il n’a pas manqué de consigner ses Cinquante ans d’impertinence (1987) et de livrer quelques mémorables et vigoureux pamphlets (Lettre ouverte aux cons, 1974 ; La Connerie n’est plus ce qu’elle était, 1993). À la fin de sa vie, après une soixantaine de « romans secondaires » (comme il les qualifiait), il rêvait d’écrire un « vrai roman » – retour à son enfance – mais ne put jamais l’achever. Son fils Antoine, après un parcours de romancier plus discret, a décidé, malgré les différends de sa jeunesse, d’assumer la transmission. Ce qui devait être le récit d’une naissance devient le récit de la mort du père, et la boucle se trouve ainsi bouclée par un récit tout de mesure et de pudeur, et attachant au plus haut point.

BaldeVisages du Sud-Ouest, dans l’œuvre de Jean Balde, romancière bordelaise (1885-1938), anthologie choisie et présentée par Denise Gellini (Le Jardin d’essai, 2011, 218 p., 20 €). Connue en littérature sous le pseudonyme masculin de Jean Balde, la Bordelaise Jeanne Alleman trouve sa place dans une génération d’hommes et de femmes de lettres produisant, au début du xxe siècle, une littérature post-naturaliste marquée par le régionalisme. Ce réalisme psychologique ancré dans un « terroir » spécifique a pour modèle Barrès et pour maître Mauriac, mais compte également des auteurs en nombre, certains de talent, dont la postérité a généralement oublié jusqu’au nom. Cette anthologie d’extraits de romans de Jean Balde offre un aperçu de l’ensemble de sa production romanesque et permet de saisir la nature d’une œuvre finement conçue et réalisée. Amie de celle qui deviendra la femme de Mauriac, Jeanne Laffon, rapidement en contact avec les personnalités de la vie intellectuelle bordelaise, la romancière rend avec vivacité les menus incidents de la vie de province. Si elle rend compte des pensées de ses personnages, notamment féminins, elle ne dépasse cependant pas une vision conformiste de la moyenne bourgeoisie à laquelle elle appartient. Elle semble davantage portée à faire valoir les singularités d’un « pays » et de ses habitants qu’à s’engager dans une critique de ce qui l’entoure, même si son attention à la condition féminine est manifeste (de 1925 à 1928, elle dirige les Cahiers féminins). Découvrir Jean Balde par une telle anthologie n’est pas sans intérêt ; celle-ci s’accompagne d’annexes riches en informations et en documents visuels sur une œuvre et une vie qui méritent de retenir l’attention.
Barthes. Claude Coste, Bêtise de Barthes (Klincksieck, 2011, 272 p., 23 €). Qu’elle est traître, cette préposition sur l’ambiguïté de laquelle le présent essai a décidé de surfer ! Bêtise de Barthes. À quoi le lecteur doit-il s’attendre ? À un relevé des « bêtises » dont Barthes, malgré la rigueur critique qu’on lui connaît, se serait rendu coupable (mais bien fort celui qui détiendrait les critères lui permettant de dire, de tel ou tel énoncé barthésien, que c’est une « bêtise ») ? À une analyse de la conception que Barthes se fait de la bêtise ? Bêtise de Barthes ou bêtise selonBarthes ? Claude Coste ne choisit pas, et cette absence de choix se paie parfois du prix d’une certaine confusion. La bêtise devient, au fil des pages, le chas à travers lequel passent tous les écrits de Barthes sur la littérature, les voyages, le rapport au politique et au corps, ce mot « mana » autour duquel a toujours pivoté sa pensée. Au cours de cette exploration thématique, la question de la bêtise s’éloigne jusqu’à se perdre, et c’est tant mieux. Car ce qui reste alors, c’est un Barthes dont l’auteur, grâce à sa bonne connaissance des œuvres posthumes, des cours au Collège de France, des feuillets inédits, des écrits intimes, des fragments de correspondance, des témoignages recueillis auprès des proches, compose un portrait sensible et juste, celui d’un Barthes épris de liberté intellectuelle, qui, dès sa jeunesse, refuse les embrigadements politiques et affirmera toute sa vie cette indépendance, que ce soit à l’égard des langages totalitaires (psychanalytique ou marxiste) auxquels la théorie était inféodée dans les années soixante-soixante dix, ou à l’égard des postures idéologiques de ses amis de Tel Quel, qu’il accompagna en Chine. D’un Barthes amoureux de la littérature qui défend les textes « scriptibles » de l’avant-garde littéraire, mais qui, dans son intimité, aime à se plonger dans les textes « lisibles » de Flaubert, de Stendhal, de Proust. D’un Barthes qui se délecte des Mémoires d’outre-tombe. D’un Barthes musicien, qui confesse avoir une certaine tendresse pour les compositeurs du début du xxe siècle. D’un Barthes toujours à l’affût du sens et qui ne bêtifie qu’en amour, comme tout un chacun, car l’amour est une passion qui ouvre toutes grandes les portes à la bêtise. Il n’est pas de meilleure réponse à ses détracteurs passés ou présents que ce Barthes non dogmatique, qui ne déteste rien tant que le ton assertif, ce Barthes qui a toujours fui les pensées de système et qui préfère à l’adhésion (non critique !) l’assentiment (c’est-à-dire la complicité dans la liberté). Certes, Claude Coste ne passe pas sous silence les ouvrages, articles ou propos qui firent polémiques et continuent à être reprochés à Barthes, comme le Sur Racinesur lequel s’acharna ce grand spécialiste du xviie siècle que fut Raymond Picard ; comme « la mort de l’auteur », qui ne passe toujours pas, y compris auprès d’anciens élèves du maître, comme Antoine Compagnon ; comme « la langue est fasciste » de la Leçon au Collège de France. Claude Coste revient longuement sur ces textes (surtout sur le Sur Racine), qu’il ne qualifie pas vraiment de « bêtes », mais dont on sent qu’il se désolidarise, soit qu’il donne raison à la critique érudite de Picard, soit qu’il s’érige en faux contre le constat de décès de l’auteur, soit qu’il dénonce à son tour l’abus de langage du propos sur la langue. Cette distance serait à mettre au compte d’un désir d’objectivité, si l’on n’y décelait pas la marque de l’influence de l’esprit du temps, le nôtre. Notre époque est mal à l’aise avec le Barthes théoricien, le Barthes aventurier qui risque la pensée au-delà des territoires reconnus par l’institution universitaire. Elle l’est encore plus, s’il est possible, à l’égard du Barthes contempteur de l’habitus idéologique petit-bourgeois. Elle lui préfère l’écrivain qui dissèque le sentiment amoureux, questionne la photographie, analyse les modalités de l’entrée en écriture, comme pour en retarder la sienne. On sent que Claude Coste est également gêné. Aussi manque-t-il à sa relecture de ces textes dont il est facile de moquer le caractère péremptoire, ce qui, en leur rendant davantage justice, éloignerait d’eux tout soupçon de bêtise : une véritable compréhension de leur sens, de leur avancée théorique et de leurs enjeux. On aimerait que l’auteur défende mieux certaines audaces qui, jusque dans leurs excès, furent et demeurent heuristiques. On aimerait qu’il soit moins timide lorsqu’il parle de L’Empire des signes et qu’il ne concède pas aux spécialistes du Japon qu’il y a, dans cet essai, des « bêtises » (terme d’ailleurs impropre, puisque ce que ces savants relèvent sont plutôt des erreurs). On aimerait qu’il faille valoir avec plus de force ce que cette construction intellectuelle à laquelle Barthes donne le nom de japon, ouvre comme possible dans le champ de notre pensée logocentriste. Mais c’est peut-être mauvais procès, et l’on pardonne à Claude Coste, pour le plaisir de lecture que donne son chapitre sur « la bêtise en voyage ». Et puis, s’il est un compliment dont les familiers de la littérature critique sur Barthes sauront apprécier la portée, il parvient toujours à être proche de l’écrivain sans jamais être happé par sa prose, et donc sans jamais tomber dans la paraphrase. Claude Coste est toujours à bonne distance, et les deux chapitres qui l’illustrent le mieux sont ceux où il est question du rapport aux instances qui ont toujours préoccupé Barthes : le corps et la politique. Le premier chapitre du livre s’ouvre sur un constat : « Barthes aime l’intelligence. » Qui peut en juger ? Tout ce qu’il est possible d’inférer à partir du fragment sur lequel l’essayiste étaye son diagnostic (« Qu’est-ce que ça veut dire ? »), c’est que Barthes a la passion du sens ; que ce n’est pas l’intelligence qui le préoccupe, mais l’intellection ; que ce qu’il aime, c’est de rendre toute chose à son intelligibilité. Et s’il arrive à Barthes de les employer, les termes de « Bêtise » et d’« intelligence » ne sont jamais chez lui des jugements de valeur. Car c’est ce type de jugement que Barthes a toujours refusé pour les autres, et auquel il a toujours cherché à se dérober. Certes Barthes, comme ce Flaubert auquel il a consacré plusieurs articles, savait que le monstre « bêtise » est une hydre aux nombreux visages, et qu’il avait à les affronter tous. À l’époque des Mythologies, le plus dangereux lui semblait être l’idée reçue, l’opinion toute faite, la doxa. Au fil du temps, le péril lui sembla venir de la subjectivité, de l’ego, de la complaisance à soi. Claude Coste parle de la peur qu’avait Barthes de sa propre bêtise et donc du combat qu’il a toujours mené contre le double risque d’enlisement dans le stéréotype et d’emballement de l’imaginaire. « La bêtise selon Barthes, la bêtise de Barthes s’inscrivent dans l’espace balisé par le stéréotype et par l’imaginaire. » Cela nous vaut de belles pages sur la fascination que Bouvard et Pécuchet exerçait sur Barthes et sur l’évolution de ce sentiment en une quasi tendresse qui se donne à lire entre les lignes du cours sur la préparation du roman. Pour les lecteurs que le titre de cet essai pourrait choquer – tant le mot de bêtise paraît mal accolé à celui de Barthes –, qu’ils soient rassurés. Les premiers mots de l’avant-propos sont les suivants : « Barthes n’est pas bête. C’est même tout le contraire… » Les derniers : « On l’a compris depuis le début : Barthes est loin d’être bête… » Ouf ! Mais avait-on besoin que cela soit dit ?

Benoit. Gérard de Cortanze, Pierre Benoit : le romancier (Albin Michel, 2012, 450 p., 25 €). Pour le cinquantenaire de la disparition de l’écrivain, son éditeur historique organise divers événements, dont le point d’orgue est cette biographie fouillée, dont l’auteur a bénéficié des archives de la maison et de l’appui de l’Association des Amis de Pierre Benoit. Ce dernier est un cas à part dans la littérature de son siècle. Son succès lui a valu bien des jalousies, et son œuvre n’a guère la reconnaissance qu’elle mérite, mais elle séduit encore des lecteurs qui apprécient ses qualités. Pierre Benoit, c’est par excellence le « roman romanesque » (selon l’expression de Johan Daisne), qui dispense le rêve et l’évasion, autrement dit à la fois le roman d’aventures, le roman exotique (ou le roman colonial, sa variante des années 20-30), le roman d’amour, avec une histoire et des personnages, aux antipodes de toute expérience formelle. C’est aussi une recette narrative, qui s’exprime généralement par des amours consommées et une fin tragique, ainsi qu’une assiduité et une fidélité à un public auquel il offrait, chaque année, un nouveau titre. C’est enfin une facture classique. Pour les lecteurs d’aujourd’hui, cette œuvre décrit un monde évanoui, celui parcouru par ces paquebots des Messageries maritimes que le romancier emprunta si souvent, jusqu’à faire l’équivalent de cinq tours du monde et à se sentir partout chez lui, appartement de passage, cabine ou chambre d’hôtel. Une adolescence en Tunisie puis en Algérie, l’arrivée à Paris en 1907, six mois de Front qui lui inspirent son premier roman (Koenigsmark, 1918), la consécration avec L’Atlantide, le succès, une première polémique (accusation infondée de plagiat) et une première adaptation au cinéma, les voyages et les reportages qui vont nourrir ses fictions, la présidence de la Société des Gens de Lettres (1929), l’entrée à l’Académie française (1931). Grand séducteur et pilier de la vie parisienne de l’entre-deux-guerres avec Carco et Dorgelès, il est rattrapé par l’Histoire en 1944, qui lui reproche d’être un écrivain conservateur de tendance maurrassienne. Emprisonné sans raison pendant trois mois, défendu par Aragon, il ressort très affecté de l’épreuve. Il écrit son quarante-troisième roman lorsque la mort le surprend. Gérard de Cortanze retrace cette existence avec un souci de la précision. Index des noms cités, mais pas de bibliographie des œuvres du romancier.

BernardÉmile Bernard. Les lettres d’un artiste (1884-1941), édition établie par Neil McWilliam (Presses du réel, 2012, 974 p., 30 €). Émile Bernard bénéficie et pâtit à la fois de sa proximité avec Gauguin, dont il est parfois considéré comme une doublure laborieuse, position tout à fait injuste mais qui a contribué à lui éviter l’oubli relatif dans lequel sont tombés quelques-uns de ses contemporains, comme Laval ou Anquetin.  Comme il est dit dans le texte de présentation, on découvre dans cette compilation de correspondance un « épistolier vif et savant », dont les commentaires et les digressions sur l’art et la vie font, par contraste, penser à la pauvreté et l’obsession de nouveauté de certaines interviews d’artistes du jour. Émile Bernard, lui, est clair et direct, original sans être à toute force « nouveau », et il nous fait voyager dans cette fin de siècle fascinante, et côtoyer nombre de ses contemporains aujourd’hui disparus des tabelles officielles. L’activité littéraire et artistique de l’époque est présentée sous un jour frais et inédit. Enfin, la vie elle-même de Bernard, avec ses joies et ses malheurs (la perte de ses enfants est décrite d’une façon à la fois discrète et profonde), est le fil conducteur de cette correspondance superbement éditée, index à l’appui (on regrette seulement la faible qualité des photographies reproduites). L’ensemble est un travail professionnel d’universitaires américains que certains coordinateurs français gagneraient à prendre pour modèle. Magnifique livre !

BibliothèquesBibliothèques d’aujourd’hui. À la conquête de nouveaux espaces (Éditions du Cercle de la Librairie, 2010, 396 p., 69 €). Ce n’est pas parce que la dématérialisation des livres, leur numérisation, leurgooglisation s’accélère, que les bibliothèques doivent se vider de leur substance et cesser leurs missions. Pour remplir ces dernières, elles ont à relever des défis de plus en plus divers : non plus seulement conserver les livres et périodiques, mais proposer des services annexes, depuis les accès Internet jusqu’aux coins cafétéria, sans parler des ouvertures horaires élargies. Les bibliothèques sont ainsi un espace de sociabilité, qui doit être accueillant et convivial, d’où l’importance accrue des projets architecturaux les concernant. Pour rendre visibles les nouvelles bibliothèques et leurs fonctions dans le paysage urbain, il est devenu nécessaire de concevoir des bâtiments originaux et de s’adresser aux cabinets d’architectes susceptibles de porter ces évolutions. Il en sort souvent des édifices audacieux, à la pointe des modernités esthétiques et architectoniques. Illustré de photographies, de schémas, de cartes, de tableaux, de plans de masse, de coupes, cet ouvrage a été rédigé par des architectes, des ingénieurs et des bibliothécaires ayant eu à gérer ces mutations dans leurs murs. La couverture s’orne d’un dessin d’Aurel (au demeurant non crédité), montrant trois ouvriers s’essoufflant à « pousser des murs » aux rayonnages remplis de livres, pour faire place… à quoi ? À une employée menant un chariot encombré de claviers et d’écrans d’ordinateurs. Tel est, résumé graphiquement, un des enjeux d’aujourd’hui, enjeux qui concernent les établissements de tous types et de tous pays (le sommaire s’ouvre largement aux bibliothèques européennes : Suisse, Angleterre, Pays-Bas, Finlande, Danemark, Allemagne, Italie, Belgique). La deuxième partie aborde la question du projet (conception du bâtiment, aspects juridiques, financement), en soulignant toutefois la nécessité de consulter et même d’associer dès le départ le bibliothécaire aux réflexions et aux décisions, afin de coordonner les contraintes techniques et la finalité des usages. La dernière partie aborde les évaluations nécessaires, c’est-à-dire le bilan des réalisations antérieures, notamment en termes de performances énergétiques et de développement durable, et décrit différentes méthodologies utilisées. Citons, comme exemple, non de construction mais de réhabilitation, l’article décrivant la restructuration de la Bibliothèque de l’Université de Gand – ou comment la tour des livres de l’architecte Henry Van de Velde (1933) sera transformée à terme (2017) en tour pour les livres et le public, l’opération prévoyant pour ce public un accès au magnifique belvédère qu’est cette construction de 64 mètres de hauteur.

Couverture Memoire Henri VernesBob Morane. Henri Vernes, Mémoires : la vie du créateur de Bob Morane (Jourdan, 2012, 224 p., 22,90 €). Henri Vernes a traversé bien des hasards avant que Bob Morane, « l’aventurier contre tout guerrier », ne débarque dans sa vie. Boxeur, « secrétaire » sur un lupanar flottant dans le Shanghai des années trente, diamantaire à Anvers, ou encore agent du MI6 dans la Belgique occupée, avant d’aller chercher une improbable fortune journalistique dans le Saint-Germain-des-Prés de Greco. Né Charles Dewisme, Henri Vernes fut d’abord un bourlingueur à la manière de Blaise Cendrars. La première phrase donne assez le ton de ces mémoires où le plaisir de raconter dans un style qui n’a peur de rien l’emporte sur le souci d’exactitude ou l’auto-célébration : « Les barbares de von Kluck débandaient en désordre, la queue entre les jambes de leurs pantalons feldgrau, dans un bruit de bottes… Un bruit de bottes dans ma tête de fœtus… Dans ma tête d’enfant… Dans ma tête d’homme… » Les courts mais nombreux chapitres balisant ce parcours commencé en 1918 sont autant d’hommages rendus aux rencontres qui ont forgé une destinée : des célébrités comme Consuelo de Saint-Exupéry ou Michel de Ghelderode, Jean Ray, Jean-Jacques Pauvert et le docteur Bernard Heuvelmans, inventeur de la cryptozoologie ; des inconnus et, pour être plus précis, des inconnues, car la liste des rencontres égrenée par Henri Vernes est avant tout la liste de ses conquêtes ; des animaux enfin, à commencer par Dinah, dédicataire du livre et dont on découvre dans le cahier iconographique qu’il s’agit d’un chien. De portrait en portrait, les anecdotes teintées de vitriol et de nostalgie défilent pour venir s’échouer devant ce qui devrait intéresser le plus, mais auquel on n’aura pas droit : la carrière du romancier pour la jeunesse. À peine deux ou trois chapitres de quelques pages sur Bob Morane, deux ou trois autres sur les éditions Marabout, avant que les trente-cinq dernières années ne soient tout bonnement escamotées, c’est un peu rachot en regard des deux cents vingt aventures du héros à la mâchoire carrée qui se vendirent à plus de quarante millions d’exemplaires, sans compter les bandes dessinées, les adaptations télévisées et les produits dérivés. À croire que Charles-Henri Dewisme s’est arrêté de vraiment vivre quand le succès et l’aisance ont enchaîné pour toujours Henri Vernes à sa mythique Olivetti 22.

Boudard. Laurence Jyl, Ce que je sais d’Alphonse (Table Ronde, 2011, 200 p., 16 €). Alphonse, on l’aura deviné, c’est Alphonse Boudard, né en 1925, mort en 2000. Mais on aurait tort de s’attendre à une biographie du dit – qui aurait pourtant été précieuse. L’auteur avait déjà commis, dans le même genre, un Drôle de nièce, ou trente ans avec Voltaire (1985) et un Madame d’Aulnoy ou la Fée des contes (1989). Il s’agit ici d’une sorte de Journal intime de trente ans de « vie parallèle » prétendument écrit – faute que Boudard se soit lui-même exprimé sur cette tranche de vie dans ses mémoires – « pour qu’on reparle de lui ». De lui ou d’elle ? La troisième personne du triangle (car Alphonse était officiellement marié) ne paraît que comme figurante, peut-être méritait-elle plus. Peut-être aussi, en persévérant, trouverait-on la clé dans cet essai déclaré d’humour, La Jalousie dans tous ses états (1993, réédité en 1999). Tout ceci relève-t-il de la littérature ?

Camus. Albert Camus, Michel Vinaver, S’engager ? Correspondance 1946-1957, assortie d’autres documents,édition établie, présentée et annotée par Simon Chemama(L’Arche, 2012, 166 p., 16,25 €). En avril 1946, celui qui ne signe pas encore Michel Vinaver aborde Camus au sortir d’une conférence organisée dans cette tournée américaine qui l’a vu accéder au rang de vedette de la scène culturelle française. Réfugié aux États-Unis depuis 1941, Michel Vinaver prépare un mémoire sur l’humour dans La Colonie pénitentiaire de Kafka et dans L’Étranger, sujet qui attire immédiatement l’attention de son aîné. C’est le début d’une correspondance dont il ne reste qu’une quarantaine de lettres, parfois courtes, souvent belles, qui confirment combien Camus était une âme généreuse. À l’étudiant en lettres qu’il ne tardera pas à traiter en égal, il prodigue aide et conseil, alors qu’il a peu de temps et une mauvaise santé. Sans jamais écraser son interlocuteur de son autorité, il sait se montrer d’une clarté exemplaire dans ses mises au point, notamment lorsqu’il s’agit de juger du communisme et de ses relations avec les gouvernements occidentaux. Du reste, comme le souligne le titre donné à cette correspondance, la question de l’engagement est au cœur de ce qui rassemble et sépare ces deux intellectuels. À l’homme public prisonnier de la responsabilité que la notoriété lui impose comme un fardeau, le plus jeune n’hésite pas à dire en 1950 : « Vous avez cessé de crier n’importe quoi. Je voudrais, de nouveau, vous entendre crier “n’importe quoi”, sans vous préoccuper d’autre chose que de ce “n’importe quoi”. Quitte à dérouter ceux qui comptent “sur vous”. Vous êtes fidèle, maintenant, plus à une image que vous avez de vous (et à laquelle “les autres” ont contribué) qu’à vous-même (à votre liberté). » Pour Michel Vinaver – et c’est l’originalité de son apport –, l’écrivain n’a pas à écrire en fonction de son engagement, car l’écriture est son engagement ; la conscience de ce dernier, le poids de la responsabilité peuvent même constituer un frein à l’efficacité de la littérature, et Michel Vinaver n’est sans doute pas loin de penser que c’est ce qui s’est passé avec Les Justes : écrire au hasard serait le seul gage d’efficacité qui vaille en matière d’engagement, et c’est bien ce que fera Vinaver par la suite avec son théâtre, témoignant de la fécondité de son dialogue avec Camus pour son œuvre propre. Comme l’écrit Simon Chemama en conclusion de son travail d’annotation, l’écrivain occuperait finalement la position du gardien de but (celle de Camus à Alger) : « Il fait partie de l’équipe, mais il ne s’agrège pas, reste en position marginale et se pose en dernier rempart. Il ne joue pas les engagements, mais assure les dégagements. »

Cendrars. Albert t’Serstevens, L’Homme que fut Blaise Cendrars. Préface d’Alexandre Nouvel (Libretto, 2012, 192 p., 8,70 €). Réédition de ce portrait amical de Cendrars par un de ses grands amis, qui trouve d’emblée le ton juste et restitue le pouvoir de séduction de l’auteur de Pâques à New York. Une image pourrait résumer cette amitié – une « amitié d’éléphants » a-t-on dit : t’Serstevens prêtant une paume à son ami pour qu’il puisse applaudir. Lui qui évoque souvent « ma femme de l’époque » (les noms changent régulièrement) conclut à la mort de Cendrars : « J’ai longtemps cru que j’étais né pour l’amour. C’était pour l’amitié. » Il s’agit de l’avant-dernier livre, paru en 1972, de cet auteur attachant, un peu trop négligé aujourd’hui, et l’on se dit en terminant la lecture qu’on aimerait mieux savoir « l’homme que fut Albert t’Serstevens ».

Chateaubriand. Jean-Claude Berchet, Chateaubriand (Gallimard, 2012, 1044 p., 29,50 €). Comme on pouvait s’y attendre, c’est un pavé. L’enchanteur valait bien un tel volume. Il le valait d’autant que – il faut bien le dire – une bonne biographie de Chateaubriand était attendue. Sur ce plan, la tradition critique de ces dernières années n’avait pas gâté le lecteur. Il fallait se contenter de transports exaltés et hagiographiques, ou de quelques ingénieux bricolages bio-documentaires, ou encore de quelques brillantes falsifications, le plus souvent perpétrées avec l’assentiment de l’intéressé. On sait combien Chateaubriand a aimé brouiller les lignes de sa propre histoire, en déplacer les épisodes et les dates. Il importait par conséquent d’adopter la bonne mesure, ce qui, en la matière, n’est jamais commode. Quelle distance prendre ? Doit-on s’en remettre aux strictes leçons du document ? Faut-il accorder tout crédit aux déclarations de l’auteur ? Et comment filtrer, évaluer et réaligner la matière biographique qui, d’une œuvre comme celle de Chateaubriand, semble toujours en excédent ? Jean-Claude Berchet a relevé les défis qui jettent d’ordinaire au pied des biographes des amas d’incertitudes et des ronciers de difficultés. En vérité, tout dépend de la cohérence d’un point de vue, qui délivre de bien des entraves et de bien des redites. L’auteur pose d’emblée l’échelle des grandeurs dont la graduation permettra à son essai biographique de se déployer à vive et saine allure. Revenant sur « l’hypertrophie du moi » si souvent relevée chez Chateaubriand, il affirme que « la mise en scène de son personnage à travers des emplois de répertoire, qui ne sont en définitive que des rôles de composition, va de pair avec une volonté de préserver son intimité et de parler de soi le moins possible ». Option résolument paradoxale, dont il importe de peser la pertinence à la fois psychologique et poétique, dans la mesure où elle engage une posture d’enquête et un mode de récit qui va s’employer à défaire – ou du moins à desserrer – le récit de soi tel qu’il s’écrit dans l’œuvre de Chateaubriand. Le moi, le vrai moi, ne se donne pas. Mais ce premier point de vue heuristique se voit complété par une autre déclaration, tout aussi décisive : « Pour Chateaubriand, la vérité des êtres réside moins dans une improbable intériorité que dans la cohérence de leur parcours. » Autre façon de dire que le dessin d’un destin dicte la ligne d’un récit et détermine la chaîne de ses raisons. On apprécie qu’une telle hauteur soit prise, qui délivre de l’inventaire des petits faits et de la damnation des petites misères, dans quoi, trop souvent, la biographie s’enlise. Ici, dès les premières lignes, le lecteur est conquis, emporté mais toujours guidé, conduit, dans cette vie qui est une traversée de l’Histoire, une épreuve toujours recommencée imposée aux valeurs, aux dogmes et aux convictions d’un homme assoiffé de liberté. Ainsi, le « pavé » se fait absolue légèreté, apesanteur lumineuse – par la grâce d’une écriture qui sait allier la rigueur du document et les charmes de la narration, l’exposition du fait et les subtilités de l’analyse.

Cioran. Emil Cioran, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Nicolas Cavaillès, avec la collaboration d’Aurélien Demars (Gallimard, Pléiade, 2011, 1728 p., 63 €). On imagine avec quels sarcasmes Cioran eût accueilli la parution de ses œuvres sur papier bible. Néanmoins, ce n’est que justice, vu les échos que ne cessent de susciter ces œuvres, et peut-être lui-même eût-il éprouvé quelque secrète satisfaction à se voir ainsi inclus dans le Panthéon français de la littérature. Ce volume rassemble ses textes écrits en français, soit la seconde partie de son œuvre (la plupart de ceux en roumain avaient été, en traduction française, inclus dans le gros Quarto paru en 1995). Sont ainsi rassemblés, du Précis de décomposition aux Exercices d’admiration, dix titres s’étalant de 1949 à 1986, complétés par trois « premiers textes français » et quelques inédits. Les notes des éditeurs ne semblent rien laisser dans l’ombre. La tâche n’était pas facile, car il fallait éclaircir quantité d’allusions de tout genre, sans parler de tout ce qui se réfère à la Roumanie, son histoire, sa littérature et sa philosophie, les amitiés roumaines de Cioran, etc. À travers tous ses livres, Cioran poursuit d’abord une interrogation constante sur le fait religieux. Ce non-croyant aura tourné sans cesse autour de la religion, soit pour en scruter les arcanes et les secrets, soit pour l’anathémiser. Avec quelle ferveur a-t-il étudié les mystiques ! Et combien a-t-il médité sur le péché originel, qu’il tenait pour fondamental ! Connaissant bien à la fois la philosophie classique, la pensée chinoise et la métaphysique hindoue, il avait horreur des systèmes et s’affirmait métaphysicien bien plus que philosophe. Ne s’intitulait-il pas lui-même Privat Denker – Penseur privé ? C’est donc librement qu’il s’est mis à réfléchir sur les philosophies, les mystiques et les religions, pour tenter d’en dégager l’essence même et surtout ce qu’il pouvait en retenir à son usage personnel. De là aussi l’acuité de sa réflexion, qui n’est pas celle d’un philosophe professionnel, mais d’un penseur solitaire doublé d’un historien critique et perspicace. Des ruses et des déguisements de l’esprit, il semble tout connaître et n’a pas de mal à les percer à jour. L’autre obsession de Cioran est l’Histoire, qu’en tant que Roumain, il connaît bien, puisque son peuple, dira-t-il, en a constamment été la victime au long des siècles. Autant dire qu’il est bien loin d’en faire, comme Hegel et certains modernes, une divinité. À cet égard comme à divers autres (par exemple, sa défiance vis-à-vis du roman, ou sa vision de la mort des civilisations), il est assez proche de Valéry, ainsi que le notent ses éditeurs. Entendons-nous : du Valéry anarchiste et nihiliste face à l’Histoire, non du Valéry ennemi de la métaphysique et de Pascal, penseur que Cioran, au contraire, révérait. C’est à un certain Valéry qu’il empruntera justement la forme aphoristique que l’on voit s’installer peu à peu, du Précis de décomposition aux Syllogismes de l’amertume. Cette passion pour l’Histoire et la lecture assidue de biographies n’auront fait qu’alimenter son scepticisme. On ne saurait non plus, chez lui, sous-estimer la part d’un certain fatalisme balkanique, qui lui enseignait le néant de tout. Fatalisme qui sera aiguisé et exacerbé par la fréquentation des moralistes classiques français, peu optimistes, comme on sait. Il y a par ailleurs chez Cioran, comme chez Baudelaire, un double sentiment simultané : l’horreur et l’extase de la vie, ou plutôt l’horreur de la vie et une ironie qui se raille elle-même et lui permet ainsi de survivre. Sa lucidité, et même ses fameuses méditations sur le suicide, ont ainsi quelque chose de paradoxalement tonique. Et ce n’est pas dans ses Exercices d’admiration que sont recensées ses vraies admirations, qui le dévoilent : Lao-Tseu, Saint-Simon, Bach, Dostoïevski, Baudelaire, Pascal, Maître Eckhart, Épicure, Sainte Thérèse d’Avila, auxquels il faut joindre Emily Dickinson et Shakespeare – autrement dit, les mystiques, les poètes, les mémorialistes, les musiciens, bien plus que les philosophes. Le sentiment de l’acedia, ducafard et de l’irrémédiable, celui aussi de l’essoufflement de l’Occident, la vision lancinante de la mort, la recherche à la fois inquiète et sceptique de Dieu, de brèves frénésies, des éclats de dérision, une soudaine frivolité brochant sur le tout, voilà ce qui composa l’œuvre de Cioran, laquelle se révèle cohérente dans son projet même, et ce n’est nullement un paradoxe si, tout en proclamant la mort des temps modernes, l’auteur de De l’inconvénient d’être né et l’apologiste du suicide est, à la lecture, plus stimulant que bien d’autres écrivains et philosophes. Valéry ne l’avait-il pas déjà proclamé : « Les optimistes écrivent mal. »

Copeau. Jacques Copeau, Anthologie subjective, textes choisis par Catherine Dasté (Gallimard, 2011, 58 p., 5,50 €). Refusant le théâtre bourgeois et conventionnel du xixe, Jacques Copeau invente un théâtre neuf, « digne des poètes et du peuple ». Il crée le Théâtre du Vieux Colombier en octobre 1913 et écrit de nombreux cahiers et registres de réflexion sur l’art qui l’anime et qu’il anime. De ces milliers de pages, sa petite-fille, Catherine Dasté, fille de Mayène Copeau et Jean Dasté, a extrait quelques pensées de forme aphoristiques, composées entre 1915 et 1938. Copeau y déclare son renoncement au décor, son idée de l’épure, et rejette le « grossier naturalisme ». Il cite Cervantès : « Cinq ou six acteurs et un tréteau suffisent à représenter l’univers. » Copeau entend tout brûler, il veut « que la scène soit nue et neutre afin que toute délicatesse y paraisse, que toute faute s’y accuse ». Le comédien apprendra son art de la bouche d’un maître, il partira du silence et du calme, il maîtrisera l’immobilité. Copeau prône la convention théâtrale, c’est-à-dire « l’usage et la combinaison infinie de signes et de moyens matériels très limités, qui donnent à l’esprit une liberté sans limites ». Il rappelle le caractère essentiel du texte, oublié souvent par les metteurs en scène qui ont des idées (« Le texte seul compte ; il n’y a que le texte ! »). À partir de quoi, le metteur en scène doit inventer au-dedans, emplir de réalité, saturer de poésie sans jamais outrer la signification.Copeau explique comment les comédiens doivent s’emparer de leur personnage, vivre des mois avec, les nourrir, les faire se développer en dehors du metteur en scène. Il dit son amour de Chaplin, la puissance de la marionnette inventée ; Chaplin s’essaie à se dépasser lui-même. « Et puis, dès qu’il a réussi, […] il en redescend bien vite. Et, ce qui est le plus touchant, […] c’est la grâce inimitable avec laquelle il échappe au sublime qu’il venait d’effleurer… » Mais Copeau déplore la solitude de Charlot : ses comparses ne sont que d’inconsistantes baudruches. Copeau voudrait confronter Charlot à Arlequin, Pantalon, Polichinelle ! il se sait concepteur et réalisateur du théâtre nouveau, entend marquer son époque, espère marquer les suivantes, sillonne l’Europe pour diffuser sa pensée au cours de conférences, en homme de pensée, de parole et d’action. Cette anthologie, pour minimale qu’elle soit, livre les intentions du « patron », la rupture qu’il consomme avec le théâtre qui le précède, l’authenticité de sa démarche créatrice, le respect de l’auteur, le comédien au service du rôle, le metteur en scène s’effaçant pour livrer une place essentielle à la poésie.

Cournot. Michel Cournot, De livre en livre (Gallimard, 2012, 268 p., 32 €). Jean-Bertrand Pontalis publie dans la collection qu’il dirige (L’Un et l’autre)un choix des chroniques que, pendant trente ans, Michel Cournot, grand ami de sa jeunesse, a données au Nouvel Observateur. Que ce recueil commence par un éloge de la lecture n’étonnera pas, car Cournot, écrivain de peu de livres, cinéaste d’un seul film (ces Gauloises bleues dont on attendit en vain une suite), fut avant tout un lecteur, ravi par l’« amour de mourir à soi et aux autres dans la naissance recommencée de la lecture ». La part belle est faite, d’entrée de jeu, à deux figures tutélaires, Paulhan et Michaux (qu’il accompagna à l’hôpital où l’écrivain n’avait pas la force d’aller voir seul son épouse mourante, brûlée dans un accident domestique). Sa chronique sur le livre d’Alfred Pacquement consacré à Michaux est caractéristique de la liberté que s’octroyait le critique : s’il accorde quelques lignes à la publication qui est à l’origine de son article, le reste n’est qu’une évocation de l’ami dont il rappelle « les yeux de gazelle » et le « crâne en coquille d’œuf ». Cournot, qui, selon Jérôme Garcin, préférait raconter que juger, narre ainsi les relations entre Gaston Gallimard et Marcel Proust, l’affaire Gary-Ajar ou la carrière d’éditeur de Bernard Grasset. Il n’est pas rare que de tels recueils de feuilletons littéraires tombent des mains, victimes de l’obsolescence qu’apporte le temps qui passe à une écriture trop journalistique. Les chroniques de Cournot échappent à ce travers par leurs sujets, car il n’y a pas ici d’écrivains oubliés et de ces fausses gloires temporaires qui plombent si souvent le genre : le choix effectué a éloigné ce risque, et le style coule et suit sa pente en un ton où domine l’abandon à l’émotion de la lecture et au plaisir de l’écriture.
Couté. Elisabeth Pillet, Gaston Couté, le dernier des poètes maudits : chansons, poésie et anarchisme à la Belle Époque (Presses universitaires de Bordeaux, 2012, 352 p., 23 €). Après une courte carrière dans les cabarets parisiens, Gaston Couté (1880-1911) est mort trop jeune et dans des conditions trop misérables pour ne pas mériter la dignité de maudit. Vu le silence dont l’Université entoure son œuvre, Élisabeth Pillet pourrait bien en être la seule et unique spécialiste. L’ouvrage est construit en deux parties. La première (Itinéraire d’un poète à l’ère médiatique) évoque la scène parisienne au tournant du siècle et la place qu’y occupent le poète et son œuvre. La seconde, à peine plus longue, tâche de caractériser La chanson de Couté : véhicule d’une poésie hybride et polyphonique, la graphie se plie aux variantes comme au mélange aléatoire. Entre les deux parties, une douzaine de textes permettent au lecteur de se faire son idée. Pareilles tentatives d’intégrer la parole du peuple et les parlers régionaux conduisent le poème aux bords du lisible : ce n’est qu’une fois mis en chanson qu’il nous atteint vraiment. Cela justifie que soit joint au livre un CD comportant seize titres alternativement dits et chantés. On peut alors confronter le texte et sa version chantée, et mesurer quelles libertés celle-ci prend avec celui-là, au gré des interprètes. Appliquées à ce vers instable, où l’apocope est reine, les analyses métriques paraissent inégalement probantes, et d’autant moins qu’Élisabeth Pillet traite l’octosyllabe en vers césuré. L’étiquette de « poète maudit » ne manque pas d’attraits : de Verlaine, qui l’inaugura, jusqu’à Pierre Seghers, qui réunit, dans ses Poètes maudits d’aujourd’hui (1972), Armand Robin et Antonin Artaud, c’est un peu comme si, non moins intemporelle que la poésie, la malédiction devait excuser qu’on fût poète. Alors, non contente de tenir son dernier des mohicans, Élisabeth Pillet présente Couté comme l’« un des tout premiers auteurs qui aient émergé dans la sphère culturelle mixte, intermédiaire entre culture médiatique et culture littéraire, dont les cabarets marquent la naissance ». Les derniers voués depuis longtemps à être les premiers, cela autorise évidemment toutes les espèces de renaissance.

CritiqueLes Chemins actuels de la critique : colloque de Cerisy, sous la direction de Georges Poulet (Hermann, 2011, 446 p., 35 €). Parodiant Boris Pilniak, on pourrait dire que les chemins de la critique ne sont pas en passe d’être effacés. Cet ouvrage offre en effet, contre tout risque d’oubli, la reprise d’un texte qui fit date en 1966 : les actes d’un colloque de Cerisy sur le thème des « tendances actuelles de la critique ». À relire aujourd’hui cette production de haute volée, on est frappé par l’hétérogénéité des approches proposées par les dix-neuf conférenciers, mais aussi par cette unité que l’on dira générationnelle, dans une même volonté de relecture, passant, entre autres, par Serge Dobrovsky, Gérard Genette, Paul De Man, Georges Poulet, Jean Ricardou, Jean-Pierre Richard, Jean Rousset, Jean Tortel ou Claude Vigée. Une édition de poche avait été publiée en 1970, agrémentée d’une notice bibliographique de Dominique Noguez. À sa première parution, le livre eut un fort impact en France dans le monde des études littéraires et fut également l’une des pierres de touche de cette French Theory qui devait mobiliser nombre d’universitaires nord-américains sur la remise en cause généralisée de la méthode d’approche des œuvres. Son contenu documenta notamment la célèbre controverse entre Roland Barthes et Raymond Picard. Près d’un demi-siècle plus tard, la lecture des discussions qui suivirent les exposés, comme la reprise de la bibliographie de Dominique Noguez, permettent de se replonger dans un moment crucial de croisement de la littérature et des sciences humaines, sociologie et psychanalyse en tête, principalement (mais non exclusivement) sous l’égide du structuralisme. L’ouvrage commence par une mise en perspective de l’état de la critique dans sa forme antérieure, que Georges Poulet place sous le registre de la « critique d’identification », de Proust à Thibaudet, en passant par Rivière, Du Bos, Fernandez – un aréopage que William Ireland complète par les figures de Gide et Valéry. Ce volume, qui installe les pièces d’une réflexion déployée, non sur des débris, mais sur une longue tradition, s’inscrivant dans une généalogie, prend place dans une collection qui participe d’une démarche exemplaire : proposer, après décantation, de conserver la mémoire des grands moments de l’histoire des idées, parmi les cinq cent colloques qui se sont tenus en ce lieu mythique qu’est devenu Cerisy, depuis 1952, première année où l’on traita des « chemins de la prose » sous la direction de Marcel Arland et du « théâtre de notre temps » sous celle de Jacques Madaule.

Debussy. Ariane Charton, Debussy (Gallimard, 2012, 338 p., s.p.m.). Artiste incompris de son vivant, souvent en butte à l’hostilité des critiques, Debussy pouvait sembler occuper une place à part dans un siècle décidément peu fait à sa mesure. Il est vrai que ses choix musicaux, dans un contexte marqué par les suites de la transition post-wagnérienne, l’inclinaient à cultiver l’art des résonances personnelles, autant que l’y poussaient des raisons intimes, qui le faisaient rebelle à toute espèce de dogme, à toute forme d’autorité, comme le rappelle Ariane Charton dans ce petit essai biographique où l’on retrouve, au gré des événements, des rencontres et des épreuves, un compositeur à la fois retiré de son époque et profondément dépendant des orientations esthétiques majeures destinées à bouleverser les Arts et les Lettres. Mais ce qui passionne Debussy et, d’une certaine façon, commande le mouvement même de la création musicale, c’est la nécessité de la vie intérieure, ces modifications intimes qui produisent visions et impressions. Dans la Revue blanche, où il tient chronique, Debussy écrit en 1901 : « On trouvera à cette place des impressions sincères et loyalement ressenties, beaucoup plus que de la critique […]. J’essaierai de voir, à travers les œuvres, les mouvements multiples qui les font naître et ce qu’elles contiennent de vie intérieure […] Enfin que l’on veuille bien s’en tenir au mot “Impressions”, auquel je tiens pour ce qu’il me laisse la liberté de garder mon émotion de toute esthétique parasite. » Il semble en effet que tout soit dit, résumé. Autant que le critique, le musicien s’est appliqué à cette recherche qui conduit jusqu’à soi. La présente biographie retrace cette quête artistique singulière et permet de comprendre à quel point, dans son désir d’authenticité et de vérité, Debussy fut un compositeur allié des peintres et des poètes.

DictionnaireDictionnaire de la littérature française et francophone, sous la direction de Pascal Mougin (Larousse, 2011, 586 p., 21,50 €). Ce volume d’un format maniable reprend et actualise les notices d’un Dictionnaire mondial des littératures paru en 2002. Comme toute entreprise de ce type, il prête le flanc à des critiques. Dans les cent premières pages, un condensé d’histoire littéraire, bien mené, s’organise par siècles, ou par aires géographiques dans le cas des littératures francophones ; mais les articles proprement dits sont exclusivement consacrés à des auteurs, sans mention de courants, genres, lieux, etc. On a donc ici, en toute rigueur, un dictionnaire des écrivains, non de la littérature. La brièveté des notices (certaines ne dépassent pas la demi-colonne) les condamne à n’offrir qu’un survol succinct, et il est dommage que les références critiques proposées en complément soient rejetées en fin de volume. Enfin, la sélection soulève naturellement des questions. Près de quatre cents écrivains sont traités ; or il est difficile de ne pas repérer des oublis quand moins de vingt auteurs sont retenus pour certains siècles (pourquoi Louise Labé et non Pernette du Guillet ? Mercier et non Marmontel ou Delille ?), ni d’éviter de s’interroger sur la place faite à des contemporains comme Thierry Jonquet ou Jean Vautrin, alors qu’un Nodier est exclu. Néanmoins, le volume a l’intérêt de dessiner un canon, en particulier pour la littérature francophone, et pourra ménager quelques découvertes.

Drieu (1). Julien Hervier, Deux individus contre l’Histoire. Pierre Drieu La Rochelle et Ernst Jünger, nouvelle édition revue, corrigée et augmentée d’une postface(Eurédit, 2011, 540 p., 85 €). Il s’agit de la réédition d’une thèse, et même d’une thèse d’État, « genre un peu monstrueux », souligne l’auteur dans sa postface. Parfait exemple de comparatisme avec ce qu’il peut avoir de systématique et de laborieux, mais aussi d’enrichissant. Publiée pour la première fois en 1978, cette somme est une référence nécessaire sur deux auteurs qui font toujours débat, particulièrement Drieu. Traducteur et éditeur, Julien Hervier n’a pas abandonné « ses » auteurs » après sa thèse, puisqu’il a assuré depuis l’édition des Journaux de guerre de Jünger en Pléiade et, plus récemment, participé dans la même collection au volume consacré à Drieu La Rochelle.

Drieu (2). Pierre Drieu La Rochelle, Romans, récits, nouvelles, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette(Gallimard, Pléiade, 2012, 1936 p., 72,50 €). On s’attendait à une dispute, et elle eut lieu. Drieu méritait-il la Pléiade ? Nombre d’articles et d’émissions de radio se sont posé la question, sur le paradigme célinien cent fois redéployé. La très active blogosphère littéraire a parfois regretté que la publication concomitante des œuvres de Virginia Woolf ait fait moins de bruit. Fallait-il offrir cette manière de Panthéon à celui qui fut un antisémite doublé d’un collaborateur actif, malgré sa jeunesse progressiste ? Même si le Journal de cet auteur ne figure pas dans cette édition, la présence d’un de ses romans, Gilles, a mis le feu aux poudres, bien que trois chapitres – les pires d’un point de vue moral – aient été supprimés et que la mise à distance critique soit bien établie par les éditeurs. Cette édition, si elle n’évacue pas la mise en situation historique, propose une approche essentiellement littéraire d’une grande partie de l’œuvre de Drieu, avec État-Civil, La Valise vide, Blèche, Adieu à Gonzague, Le Feu follet, La Comédie de Charleroi, Le Voyage des Dardanelles, Rêveuse bourgeoisie, Mémoires de Dirk Raspe, Récit secret,romans, récits, mémoires, registres parfois entremêlés. Les souvenirs de la Grande Guerre éclairent un tableau tristement traditionnel d’une évolution d’ancien combattant vers le communisme, puis vers un fascisme teinté d’une lourde misogynie. Mais, dira la défense, non pas du personnage, mais de la validité d’une édition prestigieuse, Drieu fut un écrivain doté d’un style personnel, d’une manière d’écrire qu’on peut estimer passablement relâchée, d’une petite musique qu’il choisit lui-même d’arrêter. On lui reconnaîtra un style français, c’est-à-dire léger, au meilleur et au pire sens du terme, et surtout une illustration très éclairante de la manière dont a pu s’incarner une idéologie malfaisante entre solitude, amertume et désillusion. En 2004, dans Études littéraires, Sébastien Coté soulignait la difficulté qui demeure aujourd’hui d’une lecture esthétique de ce roman, Gilles, suintant la haine du Juif. C’est l’ensemble de l’œuvre et principalement la partie la plus tardive de l’écrivain qui relèvent de cette difficulté. Mais la littérature française pendant la Deuxième Guerre mondiale étant ce qu’elle fut, la question reviendra longtemps de l’attitude à adopter : faut-il laisser circuler romans et pamphlets sous le manteau, faut-il en proposer une édition critique ? On se demande bien pourquoi la question n’a pas encore été proposée au baccalauréat.

Alexandre DumasDumas (1). Alexandre Dumas, Joseph Balsamo. Le Collier de la reine. Mémoires d’un médecin (Quarto Gallimard, 2012, 1590 p., 27,50 €) ; Les Deux Révolutions. Paris (1789) et Naples (1799), préface de Claude Schopp (Fayard, 2012, 1002 p., 29 €). Qui, durant son adolescence, n’a eu son imagination emportée par celle d’Alexandre Dumas, avant de délaisser, voire de dédaigner cet auteur, sur lequel le consensus intellectuel est de dire qu’il écrivait mal – quand il écrivait lui-même ses livres ? Mais qui ne reste pas un peu nostalgique aussi de ses anciennes lectures, quand on s’identifiait bravement à Edmond Dantès ou lorsqu’on se laissait séduire par Milady ? Cette réédition deJoseph Balsamo et du Collier de la Reine a le mérite de rappeler que le père Dumas savait mieux que quiconque faire rêver à de nouvelles aventures. Balsamo est particulièrement intéressant, en outre, pour ce personnage de médecin-charlatan-aventurier qui nous plonge dans les méandres du mesmérisme, lequel aboutira à la grande période de l’hypnotisme au xixe siècle, contemporaine de Dumas. La présentation de cette réédition est judicieuse dans sa perspective historique, mais on regrette l’absence de notes, qui auraient utilement accompagné le déroulement du récit. Quant au volume sur les révolutions de 1789 (France) et de 1799 (Naples), il correspond à ce qui fut écrit et dicté en italien par Dumas et est ici, pour la première fois, accessible au public français. Il présente Dumas dans l’excellence de son habit de romancier-historien et fait avancer au galop le lecteur dans un récit qu’il ne peut plus lâcher. Des esprits tatillons nous ont, par le passé, rebattu les oreilles sur l’aspect approximatif de l’Histoire vue par Dumas. Il n’est pas certain que l’historien-juge d’instruction traquant la « vérité » (qui est généralement remise en cause tôt ou tard) nous apprenne davantage sur le passé que l’imagination d’un Dumas ponctuant ses récits d’anecdotes et de personnages inventés. Par ailleurs, si le style de Dumas n’est pas celui de Balzac, son rythme à conduire le récit est unique et, littérairement, vaut toujours le détour.

Dumas (2). Alexandre Dumas, Lettres de Capri (La Bibliothèque, 2012, 160 p., 16 €). Claude Schopp a exhumé ces Lettres parues anonymement dans La Presseen 1836 et dont seule la première a été reproduite dans Le Speronare en 2002. Le père du romancier, le général Dumas, avait passé deux années dans les geôles du Royaume de Naples, dont il était sorti en si piteux état qu’il n’avait pas vu grandir son fils, lequel eut à cœur de le venger. On connaît son activité à Naples durant le Risorgimento, ainsi que les livres qu’il consacra à son histoire. CesLettres de Capri n’ont rien à voir avec le roman homonyme de Mario Soldati : elles sont dédiées aux Bourbons de Naples, dont elles font une peinture assez noire, à laquelle échappe seul le prince de Salerne, un drôle d’hurluberlu ! Le jeune Dumas s’y abandonne à sa verve, accumule les anecdotes pittoresques et contribue à l’image d’une Naples peuplée d’agréables fainéants, ces lazzaroni qui vivent de peu, dorment dans la rue et s’enflamment pour des actions violentes et sans lendemain. Les personnages évoqués font l’objet de notices qui aident à se diriger dans l’histoire agitée des dernières décennies du royaume de Naples.

Duras. Michelle Porte, Les Lieux de Marguerite Duras (Minuit, 2012, 103 p., 7 €). Reprise d’un livre d’entretiens réalisé à partir d’une émission de télévision diffusée en 1976. Sur le fond, ce n’est pas inintéressant, car Michelle Porte a su faire parler Duras et ses lieux familiers, mais on s’interroger sur l’opportunité d’une telle réédition maintenant que l’émission d’origine est accessible sur le site de l’Ina. Pour moins cher et en toute légalité, on y retrouvera la voix de Duras, ses silences expressifs que la version papier ne laisse pas toujours deviner, des photographies plus nombreuses et mieux reproduites que celles du livre, des extraits de films ne se réduisant pas à des photogrammes assortis de quelques lignes de dialogues arrachés à La Femme du Gange et à India Song. S’il est vrai, comme le précise la quatrième de couverture, que, « dans ces entretiens, la parole n’est pas seulement un témoignage, elle se fait écriture et mise en œuvre », on fera mieux de se reporter à l’émission qu’à son succédané.

Feydeau. Georges Feydeau, Théâtre complet, tomes I à IV, édition d’Henry Gidel (Classiques Garnier, 2011, 1138, 1102, 892 et 896 p., 59, 59, 48 et 54 €). En 1988-1989 a paru, préparée par Henry Gidel, une édition du Théâtre complet de Feydeau en quatre volumes qui ont fait date. Pour la première fois depuis l’édition en neuf volumes du Bélier en 1948-1956, des pièces inédites étaient données à lire, complétées par vingt-quatre monologues comiques, dont deux inédits (Saute, Marquis ! et Madame Sganarelle), un choix de cinq pièces et d’une nouvelle inédites (L’Amour doit se taire, L’Homme de paille, Deux coqs pour une poule, À qui ma femme ? Monsieur Nounou et La Mi-Carême). L’édition Gidel, aussitôt devenue la référence, offrait en outre une introduction substantielle (surtout biographique, mais aussi historique et esthétique, Gidel demeurant le grand spécialiste du vaudeville), une chronologie, une bibliographie et un appareil critique permettant au lecteur de comprendre les références et les implicites des textes. Chaque pièce était précédée d’une notice et d’un résumé, indispensable pour aider le lecteur-spectateur à dominer les intrigues virtuoses tissées par Feydeau dès 1886 avec Tailleur pour dames, son premier succès. La présente édition, qui est le reprint de la précédente, tombe à point nommé, en cette année 2012, pour le 150e anniversaire de l’auteur de La Dame de chez Maxim, au moment où le vaudeville de Feydeau connaît un regain d’intérêt public grâce aux mises en scène de Georges Lavaudant, de Jérôme Deschamps et surtout d’Alain Françon (L’Hôtel du libre-échange, On purge bébé, Feu la mère de Madame). Labiche et surtout Scribe pourraient envier le triomphe scénique actuel de leur cadet ! Henry Gidel ne s’est pas contenté de faire réimprimer les quatre volumes de son édition : une mise à jour a été effectuée sous la forme d’ajouts bibliographiques, d’additions aux notices (avec les principales mises en scène des pièces concernées dans la décennie 1990 et au début de 2000) et d’errata. On peut regretter que cette réédition n’ait pas été l’occasion d’ajouts plus abondants, sur l’étude des variantes, la réception critique ou les grandes mises en scène. D’autres inédits attendent de voir le jour. L’œuvre théâtrale du maître du Boulevard est désormais replacée dans la vie culturelle, scientifique, philosophique et médiatique de son temps. Henry Gidel aura, le premier, offert les plus précieux sésames pour accéder à l’œuvre de Feydeau, jusque dans ses zones d’ombre que masquent la folie du rythme et la cocasserie de Monsieur chasse ou d’On purge bébé.

Fiction (1)Fiction et histoire, textes réunis par Zbigniew Pryzchodniak et Gisèle Séginger (Presses universitaires de Strasbourg, 2012, 292 p., 22 €). Ces temps derniers, les Actes de colloque avancent masqués. On veut les faire passer pour un « livre », mais ils ne sont jamais qu’une succession de contributions plus ou moins habilement articulées. Les intertitres des parties sont des trompe-l’œil. Dans le cas présent, ce sont : La fiction et le sens de l’histoire ; Dire l’impensé, raconter l’indicible ; La fiction : une contre-histoire ; Fiction et politique. À lire le titre général de cet ensemble, surabondamment traité par ailleurs, on pouvait tout craindre de la reprise de la question, quelque peu éculée, de « l’histoire dans la pensée et les représentations, mais en tenant compte du rôle de la fiction dans la construction du sens historique ». Pourtant, le fort de ce colloque, c’est son essence binationale qui permet la confrontation de deux traditions culturelles ou savantes différentes, c’est aussi l’élargissement du sujet au cinéma, voire à la musique. Comme d’ordinaire, les contributions sont d’intérêt variable, d’une expression qui va de la clarté évidente à l’obscurité tâtonnante. Les auteurs traités ont pour nom Vigny, Lamartine, Flaubert, Hédi Kaddour, Proust, Cyprien Norwid, Zola, Jean de Léry, Robert Merle, Marguerite Dumas, Voltaire, Nathaniel Hawthorne, Ahmadou Kourouma, Carlos Saura, Michelet, Wagner. Gisèle Séginger, dans son introduction, analyse l’intrication entre histoire et fiction, à l’heure où « la chute du régime théologique de la vérité nous empêche d’être complètement dupes de nos élaborations et favorise la conscience de la réappropriation constante des procédés fictionnels, narratifs à l’œuvre dans les écritures quelles qu’elles soient ».

Fiction (2). Stéphanie Vigier, La Fiction face au passé, histoire, mémoire et espace-temps dans la fiction littéraire océanienne contemporaine (Pulim, 2012, 326 p., 27 €). Tiré d’une thèse soutenue à l’Université de Nouvelle-Calédonie, ce travail nous vient des antipodes. Les études sur la littérature océanienne sont dominées par des écrits en langue anglaise sous l’influence des espaces australien et néo-zélandais. L’Océan Indien et ses îles nous sont plus proches que les espaces pacifiques et océaniens, qui peinent à s’exporter littérairement jusqu’en métropole et en francophonie. C’est le constat de départ de cette étude d’une littérature océanienne bien mieux connue dans l’aire anglophone. La situation change peu à peu, avec la prise en compte, en contexte post-colonial, des littératures « émergentes » – un concept parfois dénoncé comme réducteur. Dans ce cadre, « les œuvres littéraires océaniennes se construisent sur une intertextualité multiple », celles des littératures européenne et mondiale, d’autres littératures mineures, des traditions orales, des discours ethnographiques, ethnologiques, culturels, politiques, générés par la situation coloniale. Proposant des modèles de compréhension du monde héritée de cet ensemble interprété à l’horizon culturel océanien, la fiction est une approche où la représentation du passé et de l’histoire est révélatrice d’une identité littéraire spécifique, dans la mesure où les cultures océaniennes envisagent « l’espace et le temps comme un continuum plutôt que de façon séparée ». Les auteurs océaniens – Déwé Gorodé, Patricia Grace, Witi Ihimaera – questionnent la symbolique conventionnelle de l’Histoire et du récit-histoire comme une forme de fiction et montrent qu’il peut émerger d’autres approches dans ce rapport divergent au temps et à la mémoire, avec une prise en compte, par exemple, du substrat mythique.

Flaubert (1)Flaubert, l’empire de la bêtise, textes réunis et présentés par Anne Herschberg-Pierrot (Cécile Defaut, 2012, 380 p., 23 €). On pourrait ajouter au Dictionnaire des idées reçues, entre « Bêtes » et « Bible », une entrée « Bêtise : dire que Flaubert l’a inventée », tant il est vrai que toute réflexion sur le sujet, située au croisement des lettres et des sciences humaines, se doit d’en passer par le filtre flaubertien. Passage à la fois obligé et nécessaire, car il marque, sinon un commencement, du moins un confluent majeur où se redéploient les valeurs, les discours et les représentations. Tels sont d’ailleurs les trois niveaux de réflexion auxquels les textes réunis ici se rattachent, faisant ainsi de la bêtise moins un objet d’étude qu’un réflecteur, un révélateur des figements et des violences ancrés en toute société. La perspective s’enrichit toutefois, chez Flaubert et à partir de lui, d’une prise en compte d’une certaine lourdeur du réel, d’une espèce d’idiotie des choses qui, dès lors qu’on la considère, rend tout langage suspect, inadéquat et vain. Le débat concerne en somme la littérature, comme art de la représentation, mais aussi espace d’invention des savoirs, lieu de redistribution des forces et des valeurs. « Elle existe, note Pierre Bergounioux, comme un canal toujours ouvert de communication où Flaubert, dès la fin de l’enfance, engage la lutte contre le monde […], qui est une lutte à mort. » Les textes composant ce volume s’organisent en trois ensembles : autour d’un bouquet d’études consacrées spécifiquement à Bouvard et Pécuchet, sommet de la bêtise encyclopédique, s’ordonnent des réflexions plus générales sur la problématique de la bêtise à l’époque de Flaubert et des approches qui s’emploient à identifier ses prolongements et ses effets dans la littérature du xxe siècle (chez Proust, Nathalie Sarraute et Roland Barthes). Aux côtés de spécialistes de Flaubert, des écrivains sont invités à prendre part au débat : Pierre Bergounioux, Pierre Pachet, Pierre Senges, pour lesquels la présence de Flaubert est moins de l’ordre de l’héritage que de l’évidence persistante de ce combat quotidien des mots contre et avec le monde.

Flaubert (2). Arden Reed, Manet, Flaubert et l’émergence du modernisme (Champion, 2012, 418 p., s.p.m.). Prenant à contrepied la thèse, diffusée par Clement Greenberg, selon laquelle la modernité en art serait le fait d’une affirmation radicale de la pureté (purity) des moyens propres à chaque art, Arden Reed propose de suivre un autre itinéraire conceptuel, qui ne s’exempte pas des enseignements de l’histoire et des nécessités du sens. On sait quelles conséquences formelles, voire formalistes, ont résulté d’une position aussi dogmatique qu’exclusive. Arden Reed se plaît à rappeler la sagesse d’un Bourdieu, qui, pour interpréter de façon idoine le travail de l’écrivain et de l’artiste modernes, invitait à « aller au-delà des limites imposées par la séparation des spécialités et des compétences. L’essentiel demeure inintelligible, aussi longtemps que l’on reste enfermé dans les limites d’une seule tradition littéraire ou artistique. » Pour autant, il ne s’agit pas d’inciter à renouer avec les vertus – anciennes, trop anciennes ? – de la rivalité émulative des arts, du paragone ou de l’Ut pictura poesis. Conscient de l’historicité des doctrines et des esthétiques, Arden Reed emprunte plus modestement la voie d’un examen critique qui privilégie une histoire complexe des relations du texte et de l’image. En choisissant de porter l’attention sur le couple canonique des « inventeurs » de la modernité artistique, Flaubert/Manet, il rouvre le chapitre littérature-peinture et des arts frères, mais en en déplaçant significativement les lignes de force. Car, comme il le dit, cette convergence est moins harmonieuse qu’on ne le croit : elle conspire à multiplier les dissonances et les différences, tout se passant comme s’il importait de « remuer les conflits familiaux ». Une telle approche concourt à réorienter et peut-être même à redéfinir les notions de « littéraire » ou de « pictural », appliquées pour la première à la peinture, pour la seconde à la littérature. Quel déplacement esthétique est, dans ces conditions, impliqué ? Quelle déviation ou corruption ? Quelle relation au présent ? En éclairant la façon dont Manet (dans La Jeune Dame, par exemple) et Flaubert (dansLa Légende de Saint-Julien l’Hospitalier et Un cœur simple) traitent, l’un de littérature, l’autre d’image, selon des procédures concertées de distorsion, Arden Reed montre que les deux artistes atteignent à la pureté de leur art respectif, non en évacuant tout contenu exogène ou toute référence esthétique extérieure, mais en intégrant des apports impurs, conçus dès lors comme des agents modificateurs. La thèse est escortée d’un luxe d’exemples choisis.

Flaubert (3). Willa Cather, La Nièce de Flaubert (Éditions du Sonneur, 2012, 72 p., 6,50 €). Ce court texte est issu d’un recueil de chroniques intitulé Not Under Forty, publié en 1936. Willa Cather est une romancière américaine aujourd’hui peu citée, malgré quelques romans traduits en français, le Prix Pulitzer qu’elle obtint en 1923 et la reconnaissance de William Faulkner. Lors d’un séjour à Aix-les-Bains, en 1930, elle se lie avec une dame âgée qui l’attire par sa connaissance de la musique, de la littérature et des richesses de la région qu’elle parcourt avec son matériel de peintre. La dame prétend avoir bien connu Tourgueniev et avoir été élevée par un oncle. Mais cet oncle, familier du Moscove, ne serait-il point… ? Réponse de la dame : « Mon oncle était également un homme de lettres, Gustave Flaubert, vous connaissez peut-être… » Et comment. Caroline Franklin-Grout, ex-Caroline Commanville puisque c’est elle, va alors adopter Willa Cather, lui conter quelques anecdotes, émettre des jugements sur les œuvres du tonton, décerner bons (Tourgueniev, Anatole France) et mauvais points (Sand, Proust), correspondre un moment avec l’Américaine. Elle mourra l’année suivante. L’intérêt de cette courte histoire n’est pas de savoir si, effectivement, Caroline a dit que L’Éducation sentimentale, c’était « trop long, prolixe » et que « Frédéric est très faible », ou si, à quatre-vingt-trois ans, elle courait encore la campagne pour peindre des paysages. Il est dans la fraîcheur, l’étonnement et l’admiration d’une femme confrontée tout à coup à un témoin du siècle passé, à une survivance de la littérature qu’elle a toujours admirée.

Gide and Co. Béatrix Beck, Gide, Sartre et quelques autres (Éditions du Chemin de fer, 2012,
28 p., 6,50 €). Retranscription d’un tapuscrit de 1979, dont quatre pages sont reproduites, dans lequel Béatrix Beck évoque le souvenir d’écrivains qu’elle a côtoyés. Les anecdotes les plus plaisantes concernent Gide, dont elle fut la dernière secrétaire et la fille de l’ami. Elles composent presque la totalité du texte, souvent amusant, et dont l’introduction creuse et la conclusion en forme de leçon de civisme ne constituent pas la meilleure part.

Couverture de l'atelier de Louis GuillouxGuillouxL’Atelier de Louis Guilloux, sous la direction de Madeleine Frédéric et Michèle Touret (Presses universitaires de Rennes, 2012, 250 p., 18 €). Le livre nous entraîne à la découverte de ce que fut le travail d’un artisan de l’écriture, Louis Guilloux, se situant en quelque sorte dans la lignée paternelle, son atelier succédant à celui, plus modeste, de son cordonnier de géniteur. Deux études font découvrir le fonds Guilloux des bibliothèques municipales de Saint Brieuc et la « matière graphique » de ses manuscrits. Le méticuleux travail de montage où les diverses strates d’écriture se disciplinent et s’unissent montre comment l’œuvre s’élabore, comment le chaos des divers jets, de la masse des papiers et des documents aboutit au produit fini artisanal qu’est un livre. Les généticiens du texte trouveront là leur bonheur, à l’initiative même de Guilloux, qui fut l’organisateur de ses propres archives. Pierre-Jean Dubief se penche sur les carnets en grande partie inédits et qui, par le collage de documents bruts (articles de presse, photographies), de notes biographiques, de descriptions poétiques, de textes de fiction, apparaissent comme la matrice de l’œuvre, l’archive où puisera l’écrivain, mais aussi comme une entreprise de lutter contre l’oubli – caractéristique de tous les diaristes. Une vingtaine d’autres contributions s’intéressent à des œuvres de Guilloux propres à élucider le travail du romanesque, ou à sa relation avec quelques confrères en écriture (Dialogues avec Palante, lecture des Fleurs de Tarbes ou des œuvres de Gogol). Si toutes n’évitent pas le vocabulaire spécialisé et sophistiqué de la poétique contemporaine, elles se lisent avec d’autant plus d’intérêt que Guilloux occupe, dans le paysage romanesque du xxe siècle français, une position qui n’a pas été assez soulignée.

Hoppenot. Hélène Hoppenot, Journal 1918-1933. Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili, Rio de Janiero, Berlin, Beyrouth-Damas, Berne. Édition établie, introduite et annotée par Marie France Mousli(Claire Paulhan, 2012, 640 p., 48 €). Un livre publié par cet éditeur se reconnaît au premier coup d’œil : belle maquette, belle impression, textes inédits souvent de grand intérêt et annotation sérieuse. On en a confirmation par cette édition duJournal d’Hélène Hoppenot (1894-1990), femme du diplomate et écrivain Henri Hoppenot (1891-1977). S’étalant sur vingt-six années, ce document nous promène à travers les postes diplomatiques occupés par Henri Hoppenot, qui appartenait à ce groupe de diplomates-écrivains protégés par Philippe Berthelot (Morand, Saint-John Perse, Claudel). Mondanités et train-train des ambassades, mouvement diplomatique, intrigues des uns, ragots et papotages des autres, courses chez les antiquaires, tel est le quotidien que note la diariste, à côté de ses impressions sur les villes et les paysages qu’elle découvre. En fait, on y trouve très peu de choses intimes sur son mari, et encore moins sur les œuvres de celui-ci (lesquelles, soit dit en passant, ont parfois l’air de centons de Saint-John Perse). Il s’agit donc, on l’aura compris, d’un Journal bien plus extérieur qu’intérieur. La personnalité d’Hélène Hoppenot y apparaît cependant : une femme sensible, intelligente, curieuse de tout ce qu’elle voit et s’intéressant aux êtres. Les nombreuses photographies d’elle illustrant le livre la montrent fine, mais sérieuse et réservée, en somme peu folâtre, ce qui ne l’empêche pas de noter soigneusement tout ce qu’elle voit et entend. Son regard se pose sur les contrées et les personnes, et elle en rend bien la singularité. À cet égard, l’évocation qu’elle fait des divers pays où elle habite est vivante et détaillée, constituant un témoignage bien personnel. La Perse, avec ses dissensions et ses pillards, lui donne l’impression d’être revenue « au Moyen-Âge » ; la Syrie est « turbulente », la Suisse, assez fade. Le Chili, puis deux séjours au Brésil, la marqueront davantage. En 1926, à Berlin, où elle rencontre le futur Pie XII, « germanophile à tous crins », elle prévoit un « relèvement de l’Allemagne », qui pourra « être dangereux pour la France » : grande lucidité, s’il en fut. En fait, ce qu’elle désirait violemment, c’était la Chine, où son mari sera enfin nommé en 1933 : ce Journal se clôt, très logiquement, sur leur départ pour Pékin. Pour brefs qu’ils soient, les passages relatifs à des séjours à Paris ne manquent pas d’intérêt : on y trouve le récit de conservations avec son amie Adrienne Monnier, de rencontres avec Larbaud et l’irritant Saint-John Perse, toujours préoccupé de se fabriquer un personnage énigmatique et de frapper les esprits (la récente biographie de Renaud Meltz nous a édifiés sur ce sujet). Pour l’histoire littéraire, la partie la plus intéressante est la période 1918-1919, où, en poste au Brésil, Hoppenot côtoie Claudel, alors ambassadeur (le livre contient de nombreuses photographies de lui, prises par Henri Hoppenot), et son secrétaire Darius Milhaud. Hélène Hoppenot note tous les propos de l’écrivain, et son Journalrévèle un Claudel bougon, impatient et drôle, ambassadeur atypique, assez détaché de sa famille et des siens. Ne le voit-on pas nourrir le projet de convaincre le couturier Paul Poiret de créer des costumes masculins aux couleurs éclatantes et inspirés par l’habillement oriental ? Ou bien, à un concert, écoutant une ballade de Chopin, il gémit : « On croirait qu’on vous gratte la plante des pieds avec la plume de Lamartine ! » Quelques passages témoignent combien sa passion pour Rozie Vetch l’avait marqué. Il déclare ainsi à Audrey Parr : « Le seul amour qui compte, c’est l’amour sensuel », et la diariste commente : « On peut supposer que la vie chaste menée par cet homme solide, sanguin, lui est pesante. » L’édition est soignée, l’annotation abondante et précise. On regrette toutefois qu’aient été supprimés des passages concernant des tiers, et qui, prévient l’éditrice, comportent « des détails qui pourraient heurter leurs descendants ». Certains de ces derniers se montrant à l’occasion fort procéduriers, une telle prudence était peut-être nécessaire, mais était-elle justifiée pour des pages datant de près d’un siècle ? Enfin, pourquoi l’index des noms cités renvoie-t-il, non aux pages, mais aux dates des entrées, ce qui est assez incommode ?

InternetLectures et lecteurs à l’heure d’Internet. Livre, presse, bibliothèques, sous la direction de Christophe Evans (Éditions du Cercle de la Librairie, 2011, 254 p., 40 €). Les lecteurs d’Histoires littéraires sont évidemment de « gros lecteurs », au sens des enquêtes sur la lecture menées pour les Pratiques culturelles des Français de 1973 à 2008. Pour appartenir à cette catégorie, il faut au moins vingt ou vingt-cinq livres par an. Pour être un « très gros lecteur », selon une autre enquête, il en faut au moins trois par mois. Or, la lecture est en déclin, le nombre de lecteurs diminue, y compris et d’abord dans les classes les plus cultivées ! Les bibliothécaires s’inquiètent du phénomène. On peut se demander aussi ce que veut dire « lire un livre » et ce que lisent réellement les enfants et les adultes : livres ou magazines, romans ou bandes dessinées, écrans d’ordinateurs et sites web. Tous ces facteurs fluctuent aujourd’hui, et il n’est pas aisé de suivre les évolutions de la demande de lecture, ou de ses usages – certains observateurs identifiant trois fonctions (distinction sociale, socialisation, construction de l’identité) ou quatre (ludique, didactique, esthétique ou salutaire). L’usage de l’Internet signifie-t-il la fin de la lecture, devenue « outre-lecture » ? Pour Dominique Boullier, cette notion permet de prendre en compte, dans le champ des lectures potentielles, la « navigation sociale » sur les réseaux du même nom, la video pervasive comme premier objet de lecture sur le Web 2.0, les « formats courts » ou « lecture indicielle » et la « lecture d’exploration ». Tout cela génère une dévaluation des pratiques culturelles, voire une remise en question de la vieille dichotomie entre culture légitime et illégitime. Ainsi, aujourd’hui, le récit policier est devenu « le genre littéraire le plus lu en France », et la lecture des mangas a grignoté celle des vieilles BD traditionnelles, même si un tassement est observé. Se pose alors, pour la bibliothèque, la question des « institutions publiques du livre à l’heure de la désinstitutionalisation » : baisse de fréquentation, d’inscription, d’emprunt et même de consultation (« usage du lieu » plutôt que de ses contenus), certes compensés par des réponses en termes d’espace architectural renouvelé et consolidés désormais par un recours accru aux bibliothèques numériques, c’est-à-dire à l’extension numérique de la bibliothèque physique (site Internet, catalogue accessible en ligne, collections numérisées), qui induit, peu ou prou, un redéploiement de la « fréquentation », celle-ci dépendant toutefois beaucoup de la visibilité ou de la réputation de l’établissement. Outre ces réflexions sur le devenir de la lecture, le volume présente des résultats d’enquête auprès des publics des bibliothèques, allant jusqu’à conclure sur leur rejet, envisagé dans une enquête sur « les bibliothèques incendiées pendant les émeutes urbaines » de 2005 (trente établissements attaqués), puis en 2007 et après : ce phénomène social, qui met en cause la place de ces établissements dans la « cité », est décrypté à la lumière du poème de Victor Hugo, À qui la faute ?, dialogue entre le poète et un incendiaire de bibliothèque pendant la Commune.

Jarry. Jarry, Ubu roi, présentation par Patrick Besnier (Garnier-Flammarion, 2011, 182 p., 2,20 €). Ubu, comme le souligne son préfacier, fait beaucoup plus de bruit aujourd’hui qu’hier. Depuis les éditions de Maurice Saillet (1962) et de Noël Arnaud et Henri Bordillon (1978), le scolaire et le parascolaire se sont emparés du gâteau, avec quelques éditions ces dernières années. La concurrence était rude pour la présente édition, mais celle-ci n’a aucun mal à dépasser celles, purement didactiques, de Hachette, Hatier et déjà Flammarion ! La visée de son « dossier » est la réception de la pièce telle qu’elle fut donnée à son époque. Dans la fortune du personnage, regrettons que Patrick Besnier, au chapitre Ubu en images, s’il mentionne bien Mirò, ait omis le long métrage d’animation de Jan Lenica, Ubu et la Grande Gidouille, donné au Festival d’Annecy en 1979 – un petit chef-d’œuvre à notre sens.

JournalJournaux intimes. De Mme de Staël à Pierre Loti, choix et édition de Michel Braud(Gallimard, 2012, 594 p., s.p.m.). La vogue éditoriale des anthologies n’a pas que du bon. Si l’on goûte parfois la fraîcheur de tel extrait de correspondance, de tel poème, serti comme un bijou, on se lasse vite de pages qui n’ont d’intérêt et de valeur que d’être inscrites dans un continuum, dans une épaisseur qui est celle de la vie dans le temps. Ainsi du Journal intime. Comment faire un choix ? La question est difficile. Michel Braud l’a tranchée, discrètement : le critère sera celui du Journal lui-même, considéré comme objet de réflexion, voire le contenu profond des extraits présentés. En somme prévaut ici, sur l’écriture au jour le jour, la question du genre, cernée sous un angle réflexif, métatextuel. Pourquoi pas, pourvu que demeure cet éclat brisé de l’écriture qui s’arrache de la gangue du quotidien, qui, tout en indiquant l’inertie de l’existence, la surmonte et la transcende. Qu’on lise ici les pages de Stendhal ou de Michelet. Mais le Journal ainsi abordé est aussi le dialogue que l’âme mène avec elle-même : réverbération intime du langage et du moi, de l’écriture et de l’individu. Ce qu’on serait tenté d’appeler la pulsion diaristique n’est rien que le prolongement, l’expansion d’un désir d’appropriation de soi et du monde. En février 1821, Maine de Biran note : « Les interruptions fréquentes de mon journal à cette époque de ma vie sont un signe que je me désintéresse de tout et demoi-même à mesure que j’avance […]. Lorsque je m’aimais moi-même, je mettais à tout un intérêt d’amour-propre ; j’étais content de tout ce qui venait de moi ou y tenait. » Nul doute que ce panorama de Madame de Staël à Pierre Loti ne donne à lire cette histoire discontinue et personnelle du sujet moderne, hanté par les démons de l’intériorité, tendu vers l’irrésistible appétit des dehors et convaincu de l’irréfragable vanité de tout.

JournauxLes Journaux d’écrivains : enjeux génériques et éditoriaux, textes rassemblés et présentés par Cécile Meynard (Peter Lang, 2012, 412 p., 73,80 €). Malgré le sous-titre rabat-joie qui semble annonce de barbants commentaires académiques, on peut se laisser accrocher par la perspective du mystère et de la fantaisie que les « Journaux intimes » irradient même d’écrivains démodés ou inconnus. Il y a en effet dans ce volume d’excellents passages introduisant à des Journaux d’auteurs aussi variés qu’intéressants, mais souvent ignorés du grand public. L’inévitable Journal de Gide pointe évidemment son nez dans un ou deux chapitres, ce qui ne paraissait pas nécessaire dans un ouvrage se proposant avant tout d’aborder des littérateurs moins encombrants. Du coup, on ne comprend pas, quitte à citer Gide, pourquoi Goncourt ou Léautaud sont de grands absents. Mais qui connaît bien le Journal de Benjamin Constant ou, plus près de nous, celui de Louis Guilloux ou de Catherine Pozzi ? Ou encore les magnifiques carnets d’Henri de Régnier, inédits jusqu’à une date récente ? En tout cas, bravo à la coordinatrice d’avoir pensé à Gustave Roud, grand poète de son siècle, dont la subtilité diffuse à merveille dans le Journal comme dans la correspondance. On regrette cependant l’hétérogénéité de l’ensemble, qui s’apparente surtout à une juxtaposition d’essais, certes tous doctes, mais le plus souvent sans fil conducteur entre eux. On déplore aussi l’absence de commentaire éditorial à chaque chapitre, qui aurait justement permis au lecteur de suivre un chemin au lieu de devoir sautiller à travers l’ouvrage au gré de ses curiosités et de ses connaissances. Certains thèmes sont au demeurant agréablement accrocheurs : les Journaux peuvent-ils être « intimes », pour qui sont-ils écrits, etc. ? Malheureusement, le caractère universitaire parfois abscons de certaines pages laisse penser qu’il s’agit peut-être de la compilation issue d’un colloque, où les auteurs n’ont guère révisé leur copie et ont peu tendu l’oreille aux présentations de leurs collègues.

La Soudière. Vincent La Soudière, Cette sombre ferveur. Lettres à Didier II (1975-1980) (Cerf, 2012, 554 p., 26 €). Il s’agit du second volume de la correspondance que Vincent La Soudière (1939-1993) adresse à un mystérieux Didier. À propos du premier volume (C’est à la nuit de briser la nuit, 2010),Histoires littéraires accueillait avec intérêt et bienveillance la publication de ces Lettres à Didier, tout en regrettant déjà les nombreux obstacles interposés entre elles et le lecteur. On ne peut que renchérir, tellement les choix éditoriaux semblent obéir à quelque exigence de silence, comme d’une intimité qu’il faille à tout prix préserver : « pour diverses raisons, il ne convenait pas que les lettres du destinataire fussent publiées » – et comme ces raisons lui sont tues, le lecteur les imagine toutes. Ne parlons pas du caviardage à tous étages (certaines lettres omises, d’autres tronquées), sous prétexte de « donner à cette correspondance une forme de Journal vers quoi elle tend d’ailleurs naturellement ». Que le passage au domaine public se fasse dans la difficulté d’autant plus sûrement que ces lettres sont récentes, on peut le concevoir, mais l’on découvre par ailleurs que Vincent La Soudière tenait aussi un Journal, dont la publication ne semble pas envisagée. En quelque estime qu’elle ait son écriture, Sylvia Massias n’en corrige pas moins sévèrement la ponctuation de Vincent La Soudière – points de suspension, parenthèses –, comme symptomatique « d’une tendance au repli sur soi, d’un manque de confiance », et tout ceci « dans le souci de respecter la pensée de l’auteur tout en la clarifiant » : dans le monde éditorial aussi, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Quel est alors, outre ce qu’on y apprend de la personnalité de Vincent La Soudière – toujours en crise et vivant d’expédients, avec sa « constance dans la destruction » –, quel est l’intérêt de ces lettres ? Mais réflexif, bien sûr ! « Essai d’écriture, hier, qui n’a rien donné. Je ne sais pas ce que je veux dire. Je nage dans le caca. » L’épistolier mesure alors qu’il ne suffit pas de se prétendre écrivain à qui pourtant vous voit « écrire si vite, si vite ». D’ailleurs, il s’agit bien d’enfer, comme de salut, du Diable et du Bon Dieu, suivant un manichéisme qui déconcerte. Si écrire est, pour Vincent La Soudière, « une façon d’adorer Dieu », elle ne peut venir que du Diable, la force hostile qui retarde constamment l’avènement de l’écriture, du langage et de Dieu – à moins que ce ne fût une nouvelle épreuve imposée par Dieu. Mais le lecteur doit s’incliner devant la foudroyante lucidité de Vincent La Soudière (ou bien devant celle de Didier, si peu qu’il en devine) : « Je suis installé dans l’idée (qui est de toi) que je serai un auteur posthume. Si en mourant, j’ai publié deux ou trois livres, cela tiendra du miracle. » Et telle formule résume l’autoportrait : « J’ai toujours cette impression de base de celui qui fait les cent pas (nerveusement) sur un quai de gare, ou qui passe son temps accroché aux barreaux de sa prison, scrutant le dehors ». À notre tour, saluons l’annotation due à Sylvia Massias (et non Attias, comme naguère l’imprimait Histoires littéraires) et cette édition dont les coquilles exceptionnelles transmettent quelque chose, malgré tout, de l’esprit de Vincent La Soudière.

Léautaud. Paul Léautaud, Journal particulier 1935 (Mercure de France, 1012, 350 p., 22,50 €). Si l’on en croit la présentation donnée par Edith Silve, le Journal particulier dans sa totalité couvre les années 1933 à 1939. L’année 1933 a été livrée au public en 1986, l’année 1934 a disparu, l’année 1935 paraît en 2012. À ce rythme, on en a encore pour trente ans au bas mot. En 1935, Léautaud, qui a 63 ans, fréquente Marie Dormoy depuis deux années. Ces pages sont consacrées à leur liaison, mais elles ne sont pas rédigées par Léautaud sur un support séparé : elles font partie du Journal littéraire, dont elles seront extraites par la suite. À cette époque, Marie Dormoy est employée à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et sert de dame de compagnie – et peut-être plus – à Ambroise Vollard. Elle entretient également une relation avec l’architecte Auguste Perret. Léautaud, de son côté, continue à voir « le Fléau », surnom d’Anne Cayssac, qui a eu droit elle aussi à son Journal particulier. Léautaud réclame l’exclusivité des faveurs de sa nouvelle conquête. Il se montre même d’une jalousie maladive sur ses relations passées, présentes et à venir. Chaque mot prononcé ou écrit par Marie Dormoy alimente des soupçons étalés à longueur de pages, ce qui rend la lecture de ce Journal particulier largement fastidieuse. On ne sait comment l’intéressée, à laquelle il ne cache rien de ses exigences, supporte cela, quelle est la part de réalité de son attachement pour le bonhomme et quelle est celle de son intérêt pour le Journalqu’elle a découvert, dont elle a saisi l’importance littéraire et qu’elle voudrait dactylographier. Tout cela, répétons-le, est extrêmement lassant, voire déplaisant. La seule solution acceptable réside en une lecture reconstituée, qui remet ces pages à l’intérieur du Journal littéraire, en les mêlant aux autres aspects de la vie de Léautaud. L’éditrice donne en notes les sutures qui permettent de replacer ces extraits dans l’ensemble et de retrouver un Léautaud plus conforme à la réalité, partagé entre sa vie littéraire et sa vie sexuelle. Faut-il souhaiter une réédition du Journal complet (livré avec brouette), dans lequel seraient réintégrés les Journaux particuliers et les pages sur les animaux retirées pour le volume Bestiaire ? Robert Mallet n’était pas favorable à la publication de ce Journal particulier. Après lecture, on a du mal à lui donner tort.

Librairie Larousse. Bruno Dubot, Jean-Yves Mollier, Histoire de la librairie Larousse (Fayard, 2012, 738 p., 28 €). Patiemment, Jean-Yves Mollier réunit les pièces du dossier des grandes maisons d’édition, nées au xixe siècle et toujours actives au xxie. La monographie qu’il consacre à la librairie Larousse « dérive » de la thèse de doctorat de Bruno Dubot. Les deux auteurs retracent, à la suite d’André Rétif – auteur d’un Pierre Larousse et son œuvre paru en 1975 –, la vie et la carrière de l’éditeur et de son associé Augustin Boyer (1821-1896), deux instituteurs qui se lancèrent, à partir de 1852, dans une concurrence pédagogique avec Hachette pour la publication de manuels scolaires. Élargissant leur activité, ils investirent le secteur des ouvrages de référence avec un Nouveau Dictionnaire de la langue française, ancêtre du Petit Larousse illustré (créé en 1905), avant de concevoir le projet du Grand Dictionnaire universel du xixe siècle (1863-1876, quinze volumes), dont Pierre Larousse, mort en 1875, ne vit pas l’aboutissement. Ses successeurs surent prolonger cette œuvre, avec deux Suppléments en 1878 et 1890, puis, après la mort de Boyer, la maison publia, sous la direction de Claude Augé, un Nouveau Larousse illustré (1898-1904) et son Supplément de 1907, avant de lancer un Larousse mensuel illustré (1907-1957), publications complétant et prolongeant l’entreprise du fondateur, par la réunion d’une énorme « base de données » que de nouveaux dictionnaires encyclopédiques actualisèrent périodiquement. Ceci, c’était l’épine dorsale. Tout autour, de multiples productions annexes furent développées, comme des dictionnaires thématiques (Larousse médicalménager,commercialindustriel, etc.), des périodiques tels que Les Nouvelles littérairesL’Âge heureuxLe Journal des voyages devenu Monde et voyages, etc., ou encore des collections comme la Bibliothèque LarousseLes Livres roses pour la jeunesse (718 titres), les Classiques Larousse et autres. Les stratégies éditoriales sont examinées ici en regard de la concurrence, notamment celle de Quillet dans le secteur des encyclopédies, ou de l’environnement idéologique (analyse du hiatus, dans les années 20, entre une direction devenue proche de l’Action française et une clientèle largement populaire d’enseignants et d’employés). L’histoire de la maison se prolonge jusqu’à nos jours, avec le rapprochement, en 2004, entre Hachette Livre et Larousse, les deux concurrents historiques.

Louÿs-Régnier. Pierre Louÿs, Henri de Régnier, Correspondance 1890-1913, édition établie par Jean-Paul Goujon (Bartillat, 2012, 402 p., 29 €). Ce volume s’ajoute aux diverses correspondances de Louÿs déjà éditées par Jean-Paul Goujon, en particulier celles avec Tinan et Heredia. La préface s’ouvre par la citation d’une phrase célèbre desChants de Maldoror sur les « deux amis qui cherchent à se détruire » ; c’est le sentiment que donnent ces 236 lettres. Une grande amitié d’abord, commencée en 1890, mais qui se brise en 1895, lors du mariage de Régnier avec Marie de Heredia, que Louÿs aimait aussi. On a longtemps mis en avant la trahison d’un pacte par Régnier. Jean-Paul Goujon montre que la réalité est sans doute plus compliquée, et que Marie pourrait bien avoir manipulé ses deux soupirants. Si la correspondance dure ensuite près de vingt ans, le cœur n’y est plus ; mais on fait semblant, car les liens familiaux sont tels – Louÿs a épousé une des sœurs de Marie – que la relation doit demeurer, même si ce n’est qu’en surface. Au-delà de cette contribution précieuse à la connaissance biographique des protagonistes, cette correspondance est riche en informations sur la vie littéraire et artistique de la période : on y retrouve les revues (La ConqueLe Centaure), la musique (Louÿs est très lié avec Debussy), les maîtres (Mallarmé, Heredia) et les nombreux amis, de Gide (dont les goûts sexuels font l’objet de plaisanteries peu subtiles) et Herold à Wilde et Valéry. Parmi les documents donnés en annexe, on apprécie de retrouver la savoureuse (et peu diffusée) « Neuvaine de sonnets » – suite de quinze sonnets, « chiffre exceptionnel pour une neuvaine » – écrite un dimanche à Bruxelles, en 1894, par le trio Louÿs-Régnier-Herold. Iconographie et index.

Louÿs. Pierre Louÿs, Œuvre érotique, édition établie par Jean-Paul Goujon (Bouquins/Robert Laffont, 2012, 1030 p., 30 €). Ce volume rassemble les œuvres érotiques d’un écrivain considéré jadis comme un des petits maîtres du second rayon, qui intéressait par ses amitiés littéraires et ses travaux d’érudition, et avait frappé ses contemporains par son « silence ». Sur la couverture, Marie de Régnier pose sagement, telle que son amant l’avait photographiée, assise nue sur un fauteuil. Le livre permet de se rendre compte à quel point Louÿs aura employé tous les genres, roman (Trois filles de leur mère), dialogues (Douze douzains de dialogues, Dialogues des courtisanes), théâtre (où il prend pour personnages Conette et Chloris) et surtout poésie. On y trouve un grand nombre de poèmes inédits et une série de ces quatrains imités de Pibrac, commençant par « Je n’aime pas à voir… » – c’est merveille de voir une écriture aussi limpide véhiculer d’aussi noirâtres turpitudes. Le ton enjoué et l’amoralisme se conjuguent avec l’extraordinaire connaissance de Louÿs sur les écrivains satyristes des xviie et xviiie siècles. La rigueur toute parnassienne de ses poèmes n’en laisse pas moins échapper d’appréciables langueurs symbolistes. Louÿs jongle avec tous les orifices et toutes les éminences du corps féminin, et fait défiler les variétés de cet objet du désir selon l’âge, la classe sociale et le lieu géographique. Parmi ses obsessions, on relève la sodomie, mais aussi une scatologie qui surprend de la part d’un homme aussi raffiné, d’autant qu’elle n’a rien à voir avec la tradition gauloise de son époque. Ses deux procédés d’écriture sont l’énumération en listes et la combinaison des thèmes, notamment dans ses « blasons » du corps féminin. Ces textes sont indissociables de sa vie de libertin, de client des bouges, de touriste sexuel avant la lettre, de photographe monomane et de collectionneur érotomane. Louÿs fut un « obsédé » au sens populaire du terme, c’est à dire « sexuel ». Une telle vie lui a été opportunément permise par le siècle qui fut le sien et lui a donné pour terrain de jeux la prostitution, notamment enfantine, tant dans la capitale que dans la colonie d’Afrique du nord. Encyclopédiste du plaisir sexuel, il a débordé le champ de la littérature : avec le même soin maniaque, il a donné des esquisses ethnologiques, sociologiques, psychologiques, anatomiques même, souvent surprenantes, comme le Catalogue descriptif des femmes avec qui j’ai couché (essentiellement des prostituées) ouEnculées (sur leurs réactions à chaud). Dans Érotologie de la Marne, il recueille des éléments du folklore obscène. Certes, il est difficile de lire cet ouvrage d’un bout à l’autre, pas plus qu’on ne peut le faire d’un recueil d’anecdotes humoristiques, mais il suffit de piocher au hasard des pages. De cette œuvre qui resta dans des tiroirs, étant impubliable en son temps, et qui fut dispersée à la mort de son auteur, Jean-Paul Goujon assure que la plus grande part n’est pas encore mise au jour. Gageons pourtant qu’avec cet ouvrage, le nom de Louÿs, où deux yeux semblent regarder d’en haut l’Y grec formé par des jambes féminines, brille dans le ciel littéraire d’une lueur rose et soufrée encore plus éclatante.

Mallarmé. Maurice Imbert, Une bibliographie des écrits de Stéphane Mallarmé (1842-1898) (Du Lérot, 2011, 116 p., 25 €). Bibliographes de tous les pays… Au rebours de tant d’autres bibliographies, qui ne sont que de monotones rouleaux compresseurs déroulant des listes compactes les unes après les autres, celle-ci se caractérise par les amples blancs séparant chaque numéro : « fraîche oasis où l’art respire », elle se montre ainsi, par ces plages bienvenues, fidèle à l’esprit même de Mallarmé. Divisée en trois parties : VolumesRevuesCorrespondance et documents divers, elle donne toutes les précisions nécessaires et se présente modestement comme une « compilation ». Maurice Imbert a eu l’honnêteté d’indiquer, pour de rares numéros, qu’il n’a pas eu l’occasion de les voir lui-même : la chose est assez rare pour être remarquée. Que dire d’autre ? De même que, pour les anthologies, les critiques reprochent infailliblement à l’auteur de n’avoir pas inclus tel auteur ou tel poème, de même les bibliographes se voient souvent chercher la petite bête par tel critique. Il faut cependant se souvenir qu’on ne connaîtra jamais bien les Mayas, ni même toute la bibliographie d’un auteur. On peut toujours compléter celle-ci, et c’est ce que nous ferons modestement en signalant à Maurice Imbert qu’il existe un « reprint » de l’édition photolithographiée de la Revue indépendante des Poésies de Stéphane Mallarmé (1887), publié chez Ramsay en 1982, en un volume relié toile, sous étui, tiré à 1000 exemplaires, tous sur vélin de Lana. Intitulé Le Manuscrit autographe des Poésies de Stéphane Mallarmé, il comporte in fine une « Notice du scholiaste présent » par Jean Guichard-Meili et « Mallarmé scribe de lui-même » par Raymond Gid. Par ailleurs, dans la livraison du 8 mai 1898 du périodique dirigé par Mme Rattazzi de Rute, La Petite Revue internationale, parut un Éventail de Mallarmé, dédié à cette dernière (« Fermé, je suis le sceptre aux doigts… »), mais, présenté comme inédit, ce quatrain avait en fait déjà été publié dans le numéro de la Mi-Carême 1896 d’Au Quartier latin. C’est dire les pièges que cache souvent la Science, et n’allons pas chercher des puces dans cette excellente et sympathique bibliographie, par laquelle Maurice Imbert ajoute un titre de plus aux patients travaux qu’il poursuit depuis des années et publie en des plaquettes qui séduisent par leur aspect non moins que par leur contenu. La liste concerne aussi bien des éditeurs que des écrivains : Jacques Damase, Henri Michaux, Camille Bloch, Henri Parisot, J.-O. Fourcade, Christian Dotremont, René Bertelé. On attend de savoir qui sera la prochaine victime.

André MalrauxMalraux (1). Robert Poujade, Retrouver Malraux (Pierre-Guillaume de Roux, 2011, 250 p., 23 €). Ancien ministre de Charles de Gaulle, Robert Poujade se souvient de Malraux avec toute l’empathie d’un compagnon du R.P.F. Son itinéraire paraît même avoir été orienté par le destin de l’auteur de L’Espoir. Son admiration juvénile, cristallisée d’emblée par une rencontre impromptue entre le jeune normalien et l’écrivain et homme politique au faîte de sa gloire, ne faiblira jamais. Le regard porté par Robert Poujade est empreint d’une amitié et d’un respect tant pour l’engagement de Malraux que pour son parcours « philosophique ». Il s’agit donc davantage d’une évocation de moments privilégiés, où les rencontres intellectuelles avec Malraux et les contacts avec son œuvre prennent la meilleure part. Le jeune homme, ébloui par le charisme du dandy et par ses fréquentations, de Max Jacob aux surréalistes, de Gide à Valéry, de Trotski à De Gaulle, associe, dans la trilogie asiatique, les héros perçus comme autant de figures probables de l’auteur. La pensée qui, des Conquérants à La Condition humaine en passant par La Voie Royale, ne cesse d’évoluer, élargit cette volonté de puissance à l’origine du besoin d’aventures, à l’exaltation du destin que chacun se doit d’accomplir. Sans se perdre dans l’évocation du procès de Phnom Penh après l’expérience malheureuse de Benteaï-Srey, Robert Poujade s’attarde sur la fascination pour l’aventure qui rapproche Malraux de Lawrence d’Arabie : pour eux, l’action est indéfectiblement liée à l’intelligence. Tous deux ont ressenti l’« appel des héros » et conformeront leur vie à cette ambition. La faculté mythocréatrice de Malraux est magnifiée ; ses rapports avec le Général et la confiance que celui-ci lui accorde confirment la reconnaissance de l’« ami génial ». Ces deux figures de l’Histoire sont rassemblées par un même idéal : l’« intérêt général », mythe fondateur du gaullisme, repris à Robespierre qui prétendait créer l’âme de la République par le dépassement des intérêts privés. L’engagement de Malraux, que L’Espoir illustre, exprime cet autre aspect de la vie de son auteur, qui voit dans l’union des hommes ce qui peut les sauver, car « le contraire de l’humiliation, c’est la fraternité ». Mais, après tant de luttes, à quoi bon le roman ? Au roman va donc se substituer une réflexion plus intime et philosophique. Son obsession pour « la liberté de l’esprit », du nom de la revue qu’il publiera avec Claude Mauriac, apparaît dès mars 48 lorsqu’il dénonce la trahison des communistes (« Il n’était pas entendu que ces “lendemains qui chantent” seraient ce ululement qui monte de la Caspienne à la Mer Blanche et que leur chant serait celui des bagnards »). Cette prise de position explique son changement d’orientation justifiant son adhésion au R.P.F., revirement qui avait surpris un grand nombre d’intellectuels. Le sentiment tragique de la vie qui étreint Malraux et l’a poussé d’abord dans la recherche de l’aventure évolue désormais vers l’acceptation des possibilités infinies du destin. Robert Poujade dégage le rôle de l’art chez Malraux, cet « aimant » d’une vie, devenu son obsession majeure (Écrits sur l’art). Depuis ses premières expériences de bouquiniste averti jusqu’à ses voyages en quête de découvertes archéologiques et humaines, c’est au fond toujours la même idée que poursuit Malraux. Son ouverture à l’Orient – Chine, Inde, Japon – relève de la même quête que son engagement de L’Espoir, combat entre « la politique et l’éthique ». Sa réflexion s’approfondit, et l’agnostique reprend l’art comme idée-force. Le « farfelu » de ses débuts s’apparente déjà au merveilleux que l’art lui laisse entrevoir. Ses recherches débouchent sur l’apparition du sacré, cette hiérophanie évoquée par Mircea Eliade, ouvrant de nouvelles voies à sa réflexion. Robert Poujade analyse la démarche de Malraux, qui est beaucoup plus recherche qu’aboutissement. Pour l’auteur des Antimémoires, qui s’en explique dans Les Noyers de l’Altenburg, « le plus grand mystère, c’est que de cette prison nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant ». Ce regard pascalien donne sens à son interrogation. Comme les poètes qu’il a fréquentés et auxquels il emprunte leur lyrisme, Malraux ne cesse de témoigner de son ouverture au monde, de son questionnement perpétuel et de son besoin de partage. La polyphonie de la langue utiliséeillustre ce désir de Malraux, non seulement de connaître l’autre, de partager son destin, mais aussi d’en être un témoin privilégié vivant au cœur de l’action et revendiquant dignité et liberté pour chacun. Elle fait écho à la polyphonie des textes eux-mêmes, où tous les genres sont convoqués, essais, fictions, dialogues ou discours. Pour Robert Poujade, l’art dont Malraux révèle l’unité à travers les diverses civilisations conduit sa réflexion vers une synthèse, la théorie de la métamorphose. C’est par là que l’auteur apporte une contribution essentielle à la démonstration de l’actualité de Malraux, tant pour ses pressentiments quant à l’effondrement d’une civilisation occidentale victime de ses dénis de culture, que pour ses intuitions géopolitiques, en particulier lorsqu’il évoque l’Asie en devenir. Il n’était évidemment pas question, pour l’auteur, de dissocier cet approfondissement de la pensée polymorphe de Malraux du volet purement politique de sa personnalité, ce qui donne à ses analyses un caractère novateur et une grande originalité.

Couverture de Ministre de l'irrationnelMalraux (2). Charles-Louis Foulon, André Malraux, ministre de l’irrationnel, préface de Pierre Nora (Gallimard, 2010, 512 p., 29 €). La couverture fait très peur, qui montre Malraux en smoking, coincé entre deux femmes, la Joconde et une Jackie Kennedy dont la robe rose et la coiffure dépassent l’imagination. Qu’allait-il faire dans cette galère ? C’est en somme la question que se pose Charles-Louis Foulon : galère de la politique « politicienne », des mesquineries et des tentatives de censure qui ont marqué les années où Malraux fut ministre des Affaires culturelles. On se souvient surtout des opérations de prestige (voyages de Mona Lisa et de la Vénus de Milo, exposition Toutankhamon) et de grands projets comme le ravalement de Paris ou les Maisons de la Culture, sans parler des « affaires » plus ou moins pitoyables (La ReligieuseLes Paravents, Langlois, l’occupation de l’Odéon, etc.). Mais Charles-Louis Foulon montre que cette part visible dissimule une action et des débats en profondeur d’une grande richesse. Il montre, en s’appuyant sur une documentation très riche, le soutien indéfectible du général de Gaulle à ce ministre hors-norme, qui mettait à rude épreuve la patience et les habitudes de ses collègues ou de son administration. Une belle histoire, en somme, même si elle possède son envers, la création de cet « état culturel » dont Marc Fumaroli a dénoncé l’émergence.

Malraux (Clara). Dominique Bona, Clara Malraux. « Nous avons été deux » (Grasset, 2010, 469 p., 20,90 €). C’est, pour détourner le titre d’un film, Clara, Louise, Josette, Madeleine, Sophie et les autres, qu’aurait dû s’intituler cette biographie, quoiqu’elle tente de réduire l’effectif à deux personnages. Mais il a fallu une belle complicité entre la biographe et son sujet, Clara Goldschmidt devenue Malraux (1897-1982), pour nous guider dans les méandres de cette tortueuse – et torturée – « histoire d’amour ». Après l’histoire des sœurs Heredia (1989), de Gala (1994), de Camille Claudel (2006), Dominique Bona s’est plongée dans les Mémoires de Clara Malraux (Le Bruit de nos pas, six volumes parus entre 1963 et 1979) et les entrecroise avec les témoignages de ceux qui étaient en mesure de les confirmer, voire de les infirmer. Le résultat n’est pas triste : si Clara, la militante délaissée qui a tenté de se reconstruire par l’écriture, est sauvée post mortem, Malraux, l’aventurier et le militant qui se laissa séduire par les sirènes du pouvoir, au prix de sa création littéraire, n’en sort pas grandi. Dominique Bona s’est employée à ne rien laisser dans l’ombre sur le plan de leurs engagements politiques (bien distincts) comme sur celui de leurs péripéties amoureuses respectives. Si l’aventure indochinoise est largement détaillée (en s’appuyant sur les travaux de Jean-François Sirinelli), l’aventure espagnole est plus que ramassée, de même que l’épisode « mai 68 ». On regrette que le travail de traductrice de Clara Malraux n’ait pas fait l’objet de plus d’attention : Virginia Woolf et Ernst Wiechert sont rapidement évoqués, mais rien des traductions autour de Kafka, de Luise Rinser dont la vie d’écrivain et de militante (condamnée à mort par les nazis), dans tout ce contexte, aurait mérité un développement un peu conséquent.
            
MassignonPaul Claudel et Louis Massignon. Correspondance 1908-1953, édition établie, présentée et annotée par Dominique Millet-Gérard(Gallimard, 2012, 528 p., 48 €). Cette nouvelle édition complète doublement celle procurée en 1973 par Michel Malicet, qui s’arrêtait à 1914. D’une part, Dominique Millet-Gérard présente quelque 170 missives ultérieures. D’autre part, elle rétablit des passages censurés dans les lettres déjà accessibles. Elle a conservé une partie de la préface de son prédécesseur, ainsi que l’annotation de la première partie, qu’elle a affinée au besoin. Cette entreprise prolonge le travail d’édition qu’elle avait mené autour de la Correspondance de Paul Claudel avec les ecclésiastiques de son temps. En effet, religion et mysticisme forment le cœur de la relation de Claudel et Massignon, qui connut, comme le poète, l’expérience d’une violente conversion. Bien que Massignon soit plus jeune que Claudel, l’admiration est d’emblée réciproque. À la fascination de Claudel pour la proximité de leurs situations s’ajoute un profond respect pour les connaissances de l’orientaliste, qu’il consulte volontiers sur des points de la théologie musulmane ou catholique. Quant à Massignon, il voit en Claudel un confident et un aîné dont il sollicite les conseils, et comme beaucoup de jeunes catholiques de son époque, il signale d’emblée le rôle majeur qu’a joué pour lui la lecture de son théâtre, même s’il commente assez peu les productions littéraires de Claudel. Ce sont les confidences mutuelles des deux hommes, pareillement engagés sur l’âpre sentier de la spiritualité, qui ont motivé les censures antérieures : tôt informé de l’adultère de Claudel, Massignon confesse ses liaisons avec de très jeunes hommes. Or Dominique Millet-Gérard souligne combien l’attitude de Claudel diffère alors de sa violente réaction face à Gide : les remords et la lutte de Massignon le conduisent à une attitude tout autrement compréhensive. Outre les éléments biographiques nombreux, qui concernent également les voyages, la vie familiale et la chronologie de l’œuvre des deux hommes, les projets diplomatiques de Claudel, les étapes de leurs carrières, etc., il serait difficile de résumer les divers points d’intérêt de cet ensemble documentaire. Comme dans la correspondance avec les ecclésiastiques, c’est une partie de l’histoire du catholicisme français que déroulent les allusions récurrentes à Bloy, à Huysmans, à Charles de Foucauld, à La Salette, à la création d’Israël, à la politique orientale de la France, à la formation de cercles de prières, ainsi que les tensions idéologiques qui éloignent graduellement les deux épistoliers, ou leur rapport douloureux à la sexualité. La qualité intellectuelle de l’orientaliste et son importance pour Claudel distinguent toutefois ces échanges en leur donnant une tenue qui explique, malheureusement, la disparition de nombreuses lettres, perdues parce qu’elles ont été communiquées à des tiers. L’auteur de Tête d’Or formule certaines remarques capitales pour sa poétique. Il revient sur l’importance que revêt à ses yeux « la théorie de la connaissance de saint Thomas, l’information, d’après laquelle nous ne connaissons une chose qu’en en recevant nous-même une forme, de même qu’une cire arrêtée par un objet dur prend en creux son relief » ; il esquisse une réflexion sur le « comme un [de] tout ce qui est suscité par le même mot pour le même office ». Sous sa plume, certains passages se font poèmes en prose, comme une description du site de Rio qui débute en peignant « un bouci-boulà de montagnes déchargées au hasard par un entrepreneur de paysages ambitieux qui a oublié de tirer parti de ses matériaux ». Quant à Massignon, Dominique Millet-Gérard livre en préface une analyse stylistique de l’écriture de l’orientaliste, qui met en évidence l’intérêt littéraire d’une ponctuation saccadée par des tirets, dont le « tour dansant » connote une forme de « dialogue avec soi-même » et alimente un « long monologue en continu », où la syntaxe finit par devenir instable. Enfin, tout en concédant ce que ces courriers peuvent avoir de décalé pour le lecteur actuel, l’éditrice montre bien que le poète se projette en Massignon, rêvant d’en faire le saint ou le martyr qu’il ne put être : un même rêve d’aventure spirituelle, vers la dissolution en Dieu, une forme de sacrifice laïque ou la prêtrise, taraude les deux hommes qui doivent sans cesse en mener le deuil, tout en réduisant le sens de leur activité créatrice. Cette édition est complétée en annexe par quelques documents ou synthèses sur des personnages peu connus. On regrette simplement que les nombreuses citations latines ne soient pas traduites systématiquement et que l’annotatrice quitte, en de rares occasions il est vrai, la neutralité attendue d’un tel exercice pour signaler son adhésion à certaines positions des épistoliers.

Matzneff. Gabriel Matzneff, La Séquence de l’énergumène (Léo Scheer, 2012, 320 p., 21 €). Sous ce titre opaque (expliqué dans le livre), l’auteur publie un florilège des chroniques de télévision qu’il donna à Combat entre 1963 et 1966. C’est une époque glorieuse, celle des grandes créations de Jean-Christophe Averty, Raisins verts ou Ubu Roi, ou du Don Juan de Molière réalisé par Marcel Bluwal. Époque aussi de la mainmise complète du pouvoir politique sur la télévision. La verve de Gabriel Matzneff à ce sujet est pesante, et ses sorties répétées contre Wladimir d’Ormesson d’une grasse vulgarité qui rappelle Léon Daudet. Pour le reste, l’auteur est tel qu’on le connaît, cultivé, amusant, avec le goût de la provocation. On le lirait toujours avec plaisir, n’était son narcissisme puéril et encombrant : les notes explicatives ajoutées à ses textes ne sont à peu près que des renvois à ses propres livres, selon un tic appris chez son maître Montherlant. Il est difficile de ne pas comparer ce volume aux chroniques télévisuelles de Mauriac sur la même période, et c’est à l’avantage du vieux romancier.
Maupassant (1). Marlo Johnston, Maupassant (Fayard, 2012, 1332 p., 45 €). Il y aurait un curieux article à écrire sur les « vies de Maupassant ». On y baliserait bien des pistes, car l’auteur de Boule de suif – la périphrase n’est-elle pas déjà une option ? – est de ces écrivains qui tentent le diable, c’est-à-dire le biographe. Selon les volumes, on sentirait l’influence de l’époque à laquelle ils ont paru, on verrait s’y combattre l’érudition et le romanesque vaticinant, on y suivrait des plans historiques paresseux ou thématiques aléatoires, on y constaterait l’accentuation intempestive de certains traits de l’écrivain – le bel ami, le flaubertien, l’homme au destin tragique –, on y découvrirait aussi comment Maupassant sert de prétexte à ses biographes pour se percevoir eux-mêmes. Jacques Lecarme s’est livré à cet exercice à propos de la Vie de Maupassant de Paul Morand. Il n’y a, dans le travail de Marlo Johnston, ni paresse, ni romanesque, ni vaticination, il n’est que solidité, sérieux et impartialité, et va reléguer au magasin des accessoires les biographies qui l’ont précédé. On reste admiratif devant la recherche documentaire à laquelle l’auteur s’est livrée : pour ne prendre qu’un exemple, le lecteur suit, presque jour par jour, l’emploi du temps de Maupassant entre le 29 janvier et le 10 février 1887 ! Cette minutie exaspèrera les uns, comblera les autres, selon la finalité qu’on assigne à ces pages. On n’oserait souligner que Marlo Johnston connaît l’œuvre de Maupassant, si l’on ne constatait que d’autres biographes paraissent juger cette connaissance superfétatoire. Elle n’ignore rien non plus de ce qui a été écrit sur et autour de Maupassant, et c’est ici que peut s’exprimer un regret que suscite le livre : noyé au travers de deux cents pages de notes, ce trésor de références n’est pas facile à exploiter, et une bibliographie finale eût été bienvenue. À ces sources imprimées, s’ajoute un éventail de documents, souvent inédits, puisés dans des fonds d’archives publiques ou privées. Signalons l’exploitation quasi exhaustive du fonds Artinian conservé à l’Université d’Austin, au Texas (Artinian lui-même en avait donné un premier aperçu dans leBel-Ami, premier bulletin ronéoté des Amis de Maupassant en 1951). Exploitées aussi les richesses de la Pierpont Morgan Library de New York, bien connues, mais où il restait à grappiller, sans compter les ressources (inattendues) de la Bibliothèque de l’Institut, laquelle possède le manuscrit de La Toux. Sans oublier la Bibliothèque de Rouen, qui s’est enrichie en documents maupassantiens ces dernières années. Le flair et la ténacité de Marlo Johnston lui ont permis de débusquer, dans les catalogues d’autographes, une foule de lettres inédites (grâces soient rendues aux experts, les Blaizot, Bodin, Castaing, Coulet, Faure, Loliée ou Nicolas). Comme il faudra bien, un jour, s’attaquer à une édition de la correspondance de Maupassant, il apparaît que Marlo Johnston est, avec Pierre Janin et Christoph Oberle, toute désignée pour mener à bien cette entreprise. Elle jette, sur la documentation qu’elle a réunie, un regard prudent et critique, et n’utilise rien dont elle n’ait préalablement assuré l’exactitude. Aussi procède-t-elle souvent à de savantes datations (ou rectifications de datation) de lettres. L’exposé, qui se fonde donc sur des documents aussi sûrs que possible, se développe en six parties dont la périodisation d’ensemble est assez naturelle : jeunesse, apprentissage (jusqu’en 1879), carrière littéraire jusqu’à Bel-Ami, conquête de la notoriété (jusqu’en septembre 1887), puis les difficultés croissantes jusqu’à novembre 1890, enfin les dernières années. Cette biographie se distingue des précédentes en marquant une forte coupure à la fin de l’été 1887 et en insistant sur l’importance de cette année dans la vie de Maupassant. On observe, en effet, durant cette année, une modification du caractère de l’écrivain, sans doute sous l’influence de la maladie, puis de l’internement de son frère. Sans cesser d’être diverse, l’œuvre prend des couleurs plus sombres. Le plan adopté souligne, en l’épousant, une évolution de la création. En bien d’autres endroits, ce rapport à l’écriture est loin d’être oublié. Ainsi, à partir des renseignements factuels réunis à propos de Powell – l’Anglais d’Etretat – et de Swinburne, on voit comment, à travers les écrits qu’il leur a consacrés, ont travaillé la mémoire et l’imagination de Maupassant ; même observation quant au rôle que joue, même indirectement, Louis Bouilhet dans la formation de Maupassant, ou quant à la forte imprégnation classique reçue à Yvetot, ou encore quant aux propos des échanges littéraires entre les canotiers de Bezons. Par ailleurs, les détails nouveaux, précis, les hypothèses crédibles abondent : sur l’influence du « Garçon », inventé par Flaubert, dans la composition d’À la feuille de rose, ou sur la possibilité que Maupassant n’ait jamais mis les pieds au lycée du Havre, bien qu’il y eût été inscrit, ou sur le rôle, plus important qu’on ne le croit, de Clémence Brun-Chabas, qui ne fut peut-être pas qu’une simple secrétaire de l’écrivain, ou sur l’identité de Tomahawk (l’un des turbulents compagnons de Chatou) qui n’était sans doute pas Henri Brainne, mais Pol Arnault, etc. Quant aux affaires de famille, Marlo Johnston s’y retrouve mieux que ne devaient le faire n’importe lequel des Maupassant ou des Le Poittevin ! C’est dire qu’il y a peu à reprendre ou à ajouter dans cet ouvrage. On a scrupule à préciser que Maupassant a bien été en relation assez suivie avec Léon Cahun (l’oncle de Marcel Schwob), comme le prouve une lettre que le catalogue de l’exposition de Fécamp de 1993 présentait inexactement, sur la foi d’une indication de libraire, comme adressée à Cahen d’Anvers. On serait curieux d’en savoir un peu plus sur les fréquentations de Maupassant au Chat Noir ou chez Nina. Il y aurait à dire aussi sur la petite Baïa, qui n’est peut-être pas un nom réel, mais un surnom générique de prostituée tiré du Tartarin de Tarascon de Daudet. Mais ce ne sont là qu’exigences de gourmands comblés qui en veulent toujours plus. Les annexes qui terminent l’ouvrage réservent des surprises, surtout la première : elles portent sur les enfants Litzelmann, sur la syphilis et Maupassant, sur l’autoscopie. Cette biographie oblige à reconsidérer certaines données et constitue une salutaire incitation à la recherche. Elle n’est pas seulement l’aboutissement de quelques décennies de prospection, elle est aussi un point de départ.

Maupassant (2). Denise Brahimi, Quelques idées reçues sur Maupassant (L’Harmattan, 2012,
265 p., 26,50 €). La dénonciation des idées reçues est toujours une louable entreprise. Denise Brahimi (dont on a apprécié les éditions des écrits de Maupassant sur le Maghreb) s’y attelle avec conviction, méthode et efficacité. Elle rappelle d’abord que l’œuvre ne saurait se limiter, comme le pensent certains, aux seuls contes normands, ni au seul Bel-Ami ;elle inventorie ensuite les principales de ces idées reçues : Maupassant misogyne et libertin, cynique, impressionniste ; quant à son écriture, elle serait purement réaliste pour les uns, d’autres y verraient la marque de la folie dont l’auteur fut victime. Sur ce dernier point, l’auteur fait aisément justice d’une position qui ne tient pas : il n’y a, chez Maupassant, ni « art brut », ni « pensée primitive ou prélogique » ; l’irrationnel, chez lui, n’est pas dépourvu d’une certaine cohérence, comme on le voit dans La Peur (1882), même si celle-ci n’apparaît pas immédiatement au narrateur ou aux acteurs du récit. On note que quelques-unes de ces idées reçues ne le sont plus tout à fait pour les Maupassantiens actuels : son attitude face à une émancipation de la femme au cours du dernier quart du xixe siècle a été bien observée par Marie-Claire Bancquart dans son étude sur Maupassant et la femme moderne » et dans son édition de Notre cœur. Mais ce que Denise Brahimi montre avec pertinence, c’est l’attention que Maupassant, à travers ses romans, porte à une évolution de la condition féminine (Une vie commence sous la Restauration, tandis que la trame des romans suivantsse place approximativement dans le temps de leur écriture).Il oppose ainsi un « ordre ancien » à un « ordre nouveau » représenté par Michèle de Burne de Notre cœur, mais dont les prodromes se laissaient entrevoir, dès Bel-Ami, avec Madeleine Forestier et Clotilde de Marelle. Les femmes qu’il dépeint dans ses premiers romans sont prisonnières de limites dont l’écrivain dessine parfaitement les contours et qu’il ne lui viendrait pas à l’esprit de modifier, car il est un observateur trop réaliste. Cela ne l’empêche pas d’éprouver, pour ses héroïnes, une empathie qui fait davantage ressortir le cantonnement dont elles sont victimes. Denise Brahimi parle donc d’un « féminisme » de Maupassant. En réaliste, le romancier observe un changement des mœurs qui, du même coup, oblige l’homme (entendons le mâle) à reconsidérer son rôle et sa place. L’auteur écarte aussi la présomption de cynisme et de cruauté qu’on fait encore fréquemment peser sur l’auteur deCocoL’Âne ou Madame Baptiste. Le choix des situations que ces récits présentent ne saurait être attribué à une insensibilité de sa part. Au contraire, il souffre avec les victimes, mais le cache et refuse de s’attendrir. Ce qu’il montre, non sans compassion pour les victimes, c’est l’existence d’un inacceptable, dont l’étalage au grand jour est propre à susciter l’indignation. Au lecteur à se prononcer. Il n’y a pas d’effusion chez Maupassant. Il refuse le caractère fusionnel des sentiments et de la nature, postulat sur lequel repose le Romantisme. Il n’est pas l’homme des réconciliations heureuses ou des assimilations hasardeuses. Il est, au contraire, sensible aux différences et aux exclusions. Denise Brahimi le montre au travers d’une série d’analyses de divers contes. C’est en raison de ce parti pris anti-fusionnel des choses que s’expliquent certaines convictions de Maupassant. Il professe, entre autres, que l’écrivain n’a pas vocation à faire concurrence au peintre, comme l’ont essayé nombre de ses contemporains. Denise Brahimi pousse la remarque dans ses dernières limites et soutient qu’il n’y a pas, chez l’auteur d’Une partie de campagne ou d’Yvette, de véritable impressionnisme, au sens pictural du terme. L’exposé qu’elle fait sur ce sujet n’est pas totalement convaincant. Cela vient de ce que son point de vue est fluctuant. Certes, elle a raison de rappeler que l’écrivain et le peintre créent selon des techniques qui leur sont propres et qui ne sont pas interchangeables. Maupassant le sait et le dit sans ambiguïté. Denise Brahimi considère qu’il ne suffit pas, pour l’écrivain, de peindre quelques lieux chers à l’impressionnisme (Trouville, Étretat, Chatou, la Grenouillère) pour se retrouver leur émule, mais elle va plus loin et affirme, sans justification suffisante, que cette œuvre « commencée sous le signe de l’impressionnisme a pourtant pour effet principal de signifier la nécessité, et la volonté, d’en finir avec lui » ; elle qualifie ce projet d’ex-pressionniste. D’abord, il est clair que l’œuvre débute plutôt sous le signe des pré-impressionnistes, peintres de plein air et paysagistes de tout poil : Corot, Courbet et autres. Ce n’est que plus tard, autour de 1885, que Maupassant va se confronter de plus près à la peinture de Monet et se poser la question du réalisme dans l’art (voir le Salon de 1886). Il va alors se rencontrer avec l’impressionnisme sur quelques-uns de ses éléments les plus profonds et les plus essentiels : la personnalité et l’instantanéité de la vision, la mobilité et l’instabilité des choses, la présence de l’humain dans le paysage, le rôle de la couleur. Aussi l’impressionnisme de Maupassant est-il bien réel, mais il n’est pas à chercher dans ses aspects les plus extérieurs, notamment dans les sujets. Cette réserve faite, on adhère à l’essentiel du livre et à ses conclusions : les œuvres de Maupassant ne donnent pas de leçon : elles veulent décrire un monde en mutation « à réinventer sur les débris de structures anciennes démantibulées et dévaluées ».

Maupassant (3). Marie-Isabelle Merle des Isles, Gustave Gain, Guy de Maupassant, errances tunisiennes (Point de vues, 2012, 72 p., 18 €). On trouve dans ces pages la confrontation des trois derniers chapitres de La Vie erranteavec des clichés photographiques pris par Gustave Gain (1875-1945). Ce dernier est assurément moins connu que l’auteur de Bel-Ami. Chimiste, attaché au Muséum d’histoire naturelle, il accomplit en 1909 une mission sur les mines de phosphates tunisiennes. C’est à cette occasion qu’il exécute une série de vues stéréoscopiques et d’autochromes qui viennent ici en pleine page, face au texte de Maupassant. Ces clichés sont techniquement magnifiques, avec leur science des contrastes et du contre-jour. Naturellement, le lien qui rapproche les deux hommes est ténu : une génération les sépare (mais, entre-temps, la Tunisie a-t-elle beaucoup changé ?) et ils ne se sont jamais rencontrés. Le fait que Gain ait possédé La Vie errante est anecdotique et relève du hasard plus que de la nécessité. Cela dit, malgré les différences, les deux formes d’expression se complètent. Certaines images et certaines phrases se recoupent. Telle vue du souk est parallèle à cette phrase de La Vie errante : « En ces rues étroites qu’il faut escalader, le soleil tombant par surprises, par filets ou par grandes plaques à chaque cassure des voies entrecroisées, jette sur les murs des dessins inattendus, d’une clarté aveuglante et vernie. » Ce qui frappe, surtout, c’est l’intérêt que les deux hommes portent aux paysages naturels et à la découverte d’une civilisation nouvelle. Un détail, pour finir : signalons la mention décidément pérenne d’un voyage de Maupassant en Algérie en 1887 et qui, en fait, se confond avec celui de 1888.

Mélodrame. Florence Fix, Le Mélodrame : la tentation des larmes (Klincksieck, 2011, 192 p.,
18 €). « Le mélo est une entreprise de spectacularisation du réel, il fait de toute émotion un moment d’exception théâtralisé », « le mélo est un genre populaire qui se rit de la lutte des classes comme des conflits esthétiques ». Ces définitions situent le champ d’investigation de cet essai, dont le corpus suit l’histoire du genre, à partir du mélodrame musical créé par Rousseau (1770), puis du mélodrame théâtral post-révolutionnaire de Pixérécourt (1800-1820), son affaiblissement par le drame romantique (après 1830), ses résurgences musicales chez Liszt et Berlioz, la reprise de ses éléments dans le roman populaire jusqu’à la fin du siècle (Chaste et flétrie de Charles Mérouvel, La Porteuse de pain de Xavier de Montépin), sa transposition sur scène puis en film muet (The Kid de Chaplin), puis en film parlant (Frank Borzage, Douglas Sirk, etc.), enfin les superproductions mondialisées à Hollywood (Love StoryTitanic) comme à Bollywood. C’est dire si le panorama embrassé est vaste, pour un genre décrié mais triomphant, que l’auteur décrit sous tous les angles en cinquante questions, selon l’usage de la collection : de « Pourquoi le mélo a-t-il mauvais genre ? » jusqu’à « Quel avenir pour le mélo ? » Sont examinés les personnages (les victimes et les orphelins, les criminels et le « traître de mélodrame »), les emprunts et le plagiat, le pathos, les pleurs et les larmes (des acteurs ou des héros comme des lecteurs ou des spectateurs), le rôle de la fatalité et du hasard, du secret, du social, du comique, de l’Histoire, des décors, de la justice, de la religion, du rythme, etc., ou des questions plus générales : « Le mélo est-il conservateur ? » (oui), « Le mélo est-il révolutionnaire ? » (non), son objectif avant tout commercial, ou son esthétique de l’exagération et de la tautologie. Ces derniers points sont essentiels, l’outrance, l’excès, la surenchère, la répétition étant des caractères propres au genre, du fait que le mélo est avant tout une « forme esthétique codifiée », intéressant les sémioticiens (Umberto Eco) et les historiens des formes littéraires qui s’ingénient à en démonter le fonctionnement et les ressorts. Reste un aspect insuffisamment évoqué : pourquoi un genre aussi conventionnel fonctionne-t-il toujours et plus que jamais ? La réponse se trouve en filigrane dans les éléments réunis par l’auteur : genre hybride et malléable à l’excès, le mélo sait s’adapter à toutes les latitudes et à toutes les époques, pour trouver son public, qui est vraiment populaire, donc innombrable et renouvelable – un public en quête de distraction et de rêve servant d’« exutoire au réel ». En ce sens, le mélo, genre « moderne » paradoxal, a une fonction sociale et psychologique irremplaçable, aussi bien au cinéma qu’à la télévision, comme jadis au théâtre et dans le roman-feuilleton.

Mille et uneÀ l’aube des « Mille et une nuits ». Lectures comparatistes, sous la direction de Christiane Chaulet-Achour (Presses universitaires de Vincennes, 2012, 164 p., 19 €). Le titre de ce petit volume n’est vraiment pas heureux en ce qu’il n’annonce aucun contenu précis. Trois études retiendront les lecteurs d’Histoires littéraires :Olivier Besuchet relève des traces des Mille et une nuits dans un épisode marquant du Manuscrit trouvé à Saragossede Potocki, celui qui met en scène l’insupportable bavard Busqueros ; Evanghelia Stead s’interroge sur les sources de la Mille et deuxième nuit, opérette de Jules Verne révélée en 2005 dans le volume de Théâtre inédit : elle y trouve un conte de Gautier et une gravure du Musée des Familles. Quant à l’étude de Cyrille François (« Pour un autre mythe littéraire de Schéhérazade »), elle se fonde sur une violente mise en question d’une contribution de Marie-France Rouart au Dictionnaire des Mythes féminins dirigé et publié en 2002 par Pierre Brunel. Assuré que l’auteur ne pourra se défendre (elle est morte en 2008), Cyrille François s’en prend à son travail, se posant en spécialiste contre la vulgarisatrice qui ne connaît pas la langue arabe. La question est intéressante : ce type de dictionnaire doit-il être confié uniquement à des spécialistes ? La réponse n’est pas forcément univoque, et il est regrettable, encore une fois, de s’en prendre ainsi à un auteur disparu pour ce qui devient dès lors un obscur règlement de compte.

Morris. Christian Gury, La Péniche sanglante : Violette Morris, Cocteau, Modiano (Non-lieu, 2011, 125 p., 13,50 €). Vains dieux, quelle histoire ! L’objectif de l’auteur n’était pas de faire une biographie de cette femme sportive polyvalente (sexe et sports), maintes fois championne, interdite de Jeux Olympiques en 1928 pour cause d’« atteinte aux bonnes mœurs » (dont le port du pantalon !), qui utilisera par la suite ses muscles pour aider les agents gestapistes de la rue Lauriston en leurs interrogatoires. Née à Paris le 18 avril 1883, elle sera abattue par le Maquis normand le 26 avril 1944 sur une route de campagne, près de Cormeilles. Christian Gury a centré son analyse sur un fait divers qui devait défrayer la chronique : le dimanche 26 décembre 1937, lendemain du Réveillon, Violette Morris, à bord de sa péniche La Mouette amarrée au quai du Point du Jour, se fait la peau d’un légionnaire mal éduqué et bénéficie ensuite d’un non-lieu. Qu’est alors venu faire Jean Cocteau sur ce bateau ? Soutenir Yvonne de Bray et écrire ses Monstres sacrés pour fuir d’autres « monstres ». Que nous raconte ensuite Patrick Modiano dans la lente cascade de ses romans, à travers ses personnages récurrents, largement puisés dans le « milieu » ? Pour le coup, on n’a pas vraiment la réponse. Mais si vous avez besoin d’un conseiller pour décrypter les romans à clés, adressez-vous à Christian Gury, avocat de métier.

MussetFortunes de Musset, sous la direction d’André Guyaux et de Frank Lestringant (Classiques Garnier, 2011, 413 p., 49 €). On sait les infortunes de Musset : Baudelaire, Ducasse et Rimbaud suffisent, par leurs jugements définitifs, à écrire une petite mais ô combien ! redoutable histoire de la réception de Musset et de ses œuvres. Mais à l’heure des bilans savants et des examens réfléchis, il est sain de prendre la bonne distance par rapport à un écrivain qui n’a cessé d’irriter, de scandaliser ou d’intriguer, mais qui jamais ne laissa indifférent. Tel est le but de ce volume collectif, qui s’emploie à ranimer la flamme sur cet écrivain, dans un souci de situation critique raisonnée. Après avoir réinscrit Musset dans son siècle et éclairé les relations ambiguës, faites de désaveu et d’écoute, qui se tissent entre l’œuvre et ses lecteurs avisés, les auteurs envisagent les rapports du poète et des arts plastiques, la place de l’auteur de Fantasio dans les histoires littéraires et l’accueil que lui firent les autres arts, tels que le théâtre, la musique et le cinéma. Cette étude de réception associe, à la dimension historique proprement dite, les différents domaines esthétiques susceptibles d’assurer, sinon une postérité, du moins un devenir à Musset et à son œuvre.

Nodier. Charles Nodier, Questions de littérature légale : du plagiat, de la supposition d’auteurs, des supercheries qui ont rapport au livre (Rivages, 2011, 256 p., 8 €). Le plagiat est un plat qui se mange froid. Il faut laisser passer quelque temps entre le travail du cuisinier d’origine et l’anti-coucou qui vient, non déposer ses œufs dans le nid de la victime, mais au contraire en soustraire les éléments pour fabriquer son omelette frauduleuse en « oubliant » l’auteur véritable. Avec un sérieux qui l’honore, et marchant sur les pas de Beaumarchais qui s’est battu comme un fauve pour imposer le droit aux auteurs de disposer de leur œuvre, Charles Nodier dispense, telle une fée bienfaisante, quelques miettes de son vaste savoir pour nous apprendre, parmi bien d’autres renseignements, queL’Encyclopédie de Chambers a donné quelques idées à Diderot et à D’Alembert ; que des nuits pascaliennes furent mises au profit par le grand Blaise pour lire Montaigne très attentivement ; que Les Voyages de Cyrus de Ramsay empruntèrent sans vergogne la route prise naguère par un certain Télémaque… On peut également saluer au passage Racine et Molière, qui ont lu Rabelais à la loupe. Et qui se cache derrière les fables d’Esope ? Qui trouvera la réponse aura le privilège de ne pas être mangé par le loup. Tout cela pourrait être pire comme source d’inspiration, mais on regrette l’impolitesse de ceux qui « oubliaient » l’identité des porteurs d’eau à l’origine de si belles fontaines. De la cession d’ouvrages à la supposition d’auteurs, de l’intercalation aux suppléments, des pastiches à la contrefaçon, en passant par le changement des titres, rien n’échappe à la perspicacité et à l’érudition de Nodier. Et même si l’on se méfie des gendarmes, comment ne pas crier avec lui : « Au voleur ! »

Couverture d'En dialogue avec l'epoquePerecPerec s’explique… et autres entretiens, sous la direction de Dominique Bertelli et Mireille Ribière (Joseph K, 2011, 192 p., 12 €). Ce livre réunit vingt-sept entretiens accordés par Perec entre 1965 (parution de son premier roman,Les Choses, prix Renaudot) et 1981 (déclaration de la maladie qui l’emporte en mars 1982). De ce florilège d’entretiens et de conférences, l’intégralité a déjà été établie chez ce même éditeur, en 2003, en deux volumes. La sélection a pour but d’éclairer la pensée de Perec sur différents thèmes, parmi lesquels le jeu, la judéité, la mémoire, la contrainte littéraire, etc. L’écrivain revient sur Les Choses et fait une mise au point, le roman ayant souvent été mal compris, interprété seulement comme une critique de la société de consommation des années soixante. Perec a supprimé toute idée d’intrigue et de psychologie, ses personnages Jérôme et Sylvie n’étant que « des miroirs tendus à certains mythes » de l’époque. Sur sa judéité, Perec précise qu’il ne se ressent pas juif, même s’il est sensible à l’antisémitisme. Il évoque l’implication du lecteur dans la lecture d’un livre, parle de L’Augmentation (le premier metteur en scène de cette pièce, Marcel Cuvelier, nous apprend qu’il a plus pensé à Tchekhov qu’à Kafka ou Carroll). Perec traite aussi de W, dont la figure centrale est l’Allemagne. Quant à la Terre de feu, où s’achève l’ouvrage, elle représente l’Europe durant la guerre. Perec explique avoir travaillé dans trois directions : la réalité et les faits ; la marque imprimée sur lui-même par cette réalité historique et personnelle (« autobiographie de l’inconscient ») ; le relais pris par l’imaginaire. Perec dit avoir toujours voulu faire des livres différents les uns des autres : « Un livre, c’est un peu comme une partie d’échecs entre le lecteur et moi. » Le bonheur d’être écrivain est développé, mais également la difficulté de l’être écrivain. L’un des entretiens les plus intéressants est celui réalisé par Patrice Fardeau en 1979 : Perec y évoque la vocation de l’écrivain, ses amitiés littéraires, l’érudition, la façon de raconter (« Je pense que la somme de mes livres pourra fonctionner […] comme autobiographie »). Il parle aussi de « l’île des larmes » (Ellis Island) avec Robert Bober (entretien avec Jean Liberman en 1980), du rôle de Queneau et de l’Oulipo (« Je ne me considère pas comme un héritier de Queneau, mais je me considère vraiment comme un produit de l’Oulipo »). Autre entretien important, celui avec Bernard Pous : « Le livre le plus facile à écrire, c’est La Disparition, finalement. » Perec y évoque quelques principes fondamentaux de ses goûts en matière d’écriture : la concaténation (enchaînement d’idées), la polysémie, le jeu et le roman policier, le clinamen (principe d’erreur volontaire). Enfin, il évoque le rôle et la place de l’écrivain dans la société. Il signale que lui-même a commencé d’écrire en 1956, mais n’a pu vivre de sa plume qu’en 1979 ! Ces entretiens nous livrent la démarche littéraire de Perec, ses choix, ses idées, son rôle en tant qu’écrivain et les moteurs qui l’ont fait écrire, notamment la contrainte littéraire. Il s’explique sur la plupart de ses ouvrages, tente d’effacer certains malentendus, et se livre toujours de la façon la plus franche, sans détours, avec cette honnêteté intellectuelle qui fait partie de son œuvre et de sa personne.

Perles. Pierre Ferran, Dominique Jacob, Perles de la littérature (Horay, 2012, 130 p., 5,99 €). Dominique Jacob reprend ici, en l’enrichissant, le recueil de perles que Pierre Ferran avait publié en 1999. Le domaine est riche et a déjà été labouré par des gens comme Albert Cim et Robert Francheville au long du siècle dernier. Tout bon lecteur fait son miel de ces anachronismes, étourderies, tautologies et autres incongruités qui ont fleuri sous les plumes les plus illustres. Le problème avec ce type d’ouvrage, c’est que c’est toujours le même corpus qui est étudié, et les mêmes noms qui apparaissent : en gros, Hugo, Dumas et la cohorte des feuilletonistes emmenée par Ponson du Terrail, soit des écrivains connus pour leur prolixité. Que la masse de leurs écrits et les conditions de rédaction de la plupart d’entre eux, soumis aux impératifs économiques, aient donné naissance à nombre de perles n’a rien d’illogique. Il serait temps, désormais, de se tourner vers un champ d’études plus contemporain : qui lira un jour, avec un œil de pêcheur de perles, les œuvres complètes des Gavalda, des Orsenna, des Jardin, des Rufin et de bien d’autres, remontera sans doute avec quelque chose dans ses filets. Seulement, pour ça, il faut des volontaires et l’on voit peu de doigts qui se lèvent. Dominique Jacob fait d’ailleurs un premier pas dans ce sens en épinglant Jean d’Ormesson et Georges Perec sur son album. Ce n’est qu’un début, la pêche est ouverte et les quotas ne sont pas fixés.

Pia. Pascal Pia, Chroniques littéraires (1954-1977) (Du Lérot, 2012, 538 p., 50 €). En 1981, dans un recueil de souvenirs et de témoignages sur Pascal Pia, quelques amis du disparu annonçaient envisager l’édition de ses articles et de sa correspondance. Il a fallu près de vingt ans pour voir ce projet se concrétiser par la publication, chez Fayard, de deux volumes de Feuilletons littéraires. L’entreprise se poursuit par la réunion de cent seize autres chroniques, parues dans Carrefour entre 1954 et 1977, période durant laquelle Pia s’astreignit à la confection d’une rubrique hebdomadaire pour laquelle il écrivit plus de mille cent comptes rendus de lectures, constituant, indique l’avant-propos de l’ouvrage, « la plus libre, la plus vivante – la plus subversive aussi – histoire de la littérature ». La rédaction de ces chroniques permettait à Pia d’émettre des confidences qu’il ne se serait peut-être pas laissé aller à confier autrement, de sorte qu’au fil des pages se dessine, comme en filigrane, un portrait moral de leur auteur. D’un ami de jeunesse, il affirme : « [L]es apprentissages de M. Mac Orlan l’auront amené très tôt à la conviction […] que notre destin est une absurde loterie. » Plus tard, il témoigne ainsi de son sentiment à l’égard de ce qui lui est échu à ce jeu de hasard : « Je regrette même que le destin ne m’ait ménagé que peu de loisirs, contrariant ainsi ma propension au farniente et mes ambitions de vacuité. » Quand on sait l’énergie que Pia déployait à s’imposer des tâches exténuantes, avec les apparences d’une quasi autodestruction, on est tenté de lui appliquer ce qu’il écrivait de Michel Leiris : « Il n’a de duretés que pour lui-même, mais le traitement qu’il s’inflige s’accompagne de bonheurs d’expression. Il aurait droit à une place éminente dans une anthologie consacrée au vice de l’homme, c’est-à-dire au masochisme. » On a beaucoup écrit sur son « anarchisme » et son « nihilisme ». En 1981, Maurice Nadeau estimait que, si Pia « défendait de “mauvaises causes”, c’était en fait parce qu’elles étaient perdues ». À propos de la perte du Canada par la France, Pia écrivait en 1962 ce sous-entendu appuyé : « En matière de délaissement, on a fait de nos jours beaucoup mieux, sans imiter cependant Louis XV, je veux dire sans compenser les défaillances par des réussites comparables aux siennes. » L’actualité éditoriale fournit le sujet de la plupart de ses articles. Si la littérature du xxe siècle s’en trouve privilégiée, celle du xixe y occupe une place importante. Au demeurant, Pia s’affranchit des barrières temporelles et opère des rapprochements parfois inattendus, voyant en Dubuffet un moderne poète bernesque et recommandant au Collège de ’Pataphysique de canoniser lui aussi Philippe Néri. Mac Orlan « s’entend si bien à tourner les choses que, s’il eût su le sanscrit, on eût pu lui demander une adaptation du Kama-Soutra pour les lycées ». Sur « les ennuyeux maniaques du Nouveau Roman », Pia note que, « dans les années cinquante, un auteur très démuni prétendait renouveler l’art du roman en choisissant pour sujet un fait divers banal au récit duquel il substituait, par exemple, de fastidieuses descriptions de persiennes, assorties d’observations météorologiques ». Sur Jules Verne, l’opinion de Pia surprendra peut-être davantage : « Vingt mille lieues sous les mers ou Le Voyage au centre de la terre m’ont laissé alors sur une telle impression d’ennui qu’aujourd’hui encore leur titre seul suffit à la faire renaître. » Et sur la musique, cette provocation : « J’ai, quant à moi, l’oreille si peu subtile qu’entre Viens Poupoule et les airs de Bizet, la différence de qualité m’échappe presque complètement. » Sur ses propres chroniques, Pia réclamait le Barathre, le journalisme n’étant à ses yeux « que de la sous-littérature ». Les esprits curieux que n’effraie pas l’indépendance à l’égard des modes et des systèmes auront à cœur de lire ce recueil. On se réjouit de la présence d’un cahier de vingt-et-une photographies provenant des archives de la fille de Pascal Pia.

Précis. Christophe Duboile, Précis d’histoire de la littérature française. Modèles et poétiques littéraires (Ellipses, 2012, 236 p., s.p.m.). Un usuel destiné aux classes préparatoires, instituts d’études politiques, universités. À priori, rébarbatif ; à posteriori, clair, rigoureux, pédagogique. Neuf chapitres du Moyen-Âge au xxe siècle. Le genre a certes ses limites, compensées ici par une volonté de suggérer des articulations fécondes entre histoire et poétique, plutôt que de laisser se succéder des « fiches de lecture synthétiques » sur des œuvres ou des écrivains. À noter le soin porté aux Repères qui accompagnent chaque chapitre, et la bibliographie parfois exotique, voire hétérodoxe. On aime assez, donc.

Proust. Nayla Tamraz, Proust portrait peinture (Orizons, 2010, 252 p., 24 €). L’auteur ambitionne de tracer une poétique du portrait proustien et s’intéresse à son insertion dans le texte. Il s’agit de décrire l’œuvre réelle ou imaginaire de peintres (Botticelli, Carpaccio, Giotto, Mantegna, Rembrandt, Moreau, Elstir), de « représenter par le mot des représentations ». Proust opère par énoncés descriptifs et comparatifs ; il situe le narrateur dans l’atelier,topos littéraire du roman du xixe siècle – les commentaires passent alors par des verbes de perception –, ou sont relatées pour autrui des œuvres vues à travers la lunette des mondains ou celle d’un spécialiste – auquel cas des verbes de communication sont employés. Dans la mise en page, le « paragraphage » agit comme un cadre pour signaler que débute le discours sur une œuvre picturale, la nomination du genre (paysage, portrait, etc.) ayant valeur d’annonce. Cédant à la croyance selon laquelle une image se lirait globalement, Nayla Tamraz analyse « la rhétorique du portrait scriptural », l’ordre de lecture. Approches verticale, latérale, en prenant du recul, par un détail comme dans le cas du sourire du docteur Cottard. Proust s’inscrit dans son temps par ses choix d’artistes (plus de 130 peintres évoqués), par les motifs picturaux évoqués (paysage, nu féminin, sujet balnéaire, composition florale, dormeuse) ; il livre une anthologie de ses choix, parfois marquée par l’influence de la critique, parfois empreinte d’une activité métacritique, par exemple sur la notion de ressemblance. L’écrivain n’est pas sans méconnaître les Fauves et les Cubistes, et sa façon esthétique d’utiliser la langue pourrait en être influencée, à moins que celle-ci ne se rapproche plutôt de la technique plus archaïque du vitrail (morcellement, petites touches). Nayla Tamraz est attentive à la manière de Proust de « faire sentir » la peinture, mais ne s’en tient malheureusement qu’au lexique (de l’hésitation, de la correction, de l’imprécision) pour trahir cette peinture. Il ne lui vient pas à l’idée que la syntaxe et la prosodie pourraient être de la partie. Un deuxième volet privilégie Albertine. Cette focalisation constitue une « clef de lecture » de l’ensemble de La Recherche. Le portrait d’Albertine est sans cesse remodelé. Elle apparaît comme insaisissable dans sa présence, et tout aussi fugitive dans le regard du narrateur. Elle échappe au plan fixe.

Queneau. François Naudin, Les Terreurs de Raymond Queneau : essai sur les 12 travaux d’Hercule (Calliopées, 2011, 383 p., 28,50 €). Cette titanesque tentative de décryptage de toute l’œuvre de Queneau – toute ? pas tout à fait, l’auteur se limite à l’œuvre romanesque et poétique – est une thèse soutenue en 2007 et d’un genre auquel l’Université ne nous a guère habitués, d’autant que le thésard n’hésite pas à mettre à bas toutes les grilles de lecture « littéraires » imposées, au nom de la linguistique et de la psychanalyse, depuis un demi-siècle. Grilles que Queneau lui-même n’a cessé de déjouer tout au long de son parcours dédalesque. Pourtant, à côté d’une bibliographie fort compacte, quelques repères biographiques n’auraient pas été inutiles. Parti du Queneau déchiffré de Claude Simonnet – la première étude consistante, parue en 1962, de l’œuvre de l’encyclométapataphysicien –, François Naudin a tout mis en fiches, absorbant toutes les gloses, notamment celles de colloques, pour justifier son propos :Les Terreurs de Raymond Queneau. Du « Déjà petit », voire avant, à « jusqu’à son décès », soit la vraie question, l’« énigme absolue », qui motive toute cette thèse. Difficile, de fait, d’aller au-delà, comme nous l’enseignait Épicure : d’avant, on ne peut rien dire ; après, c’est trop tard ! Seule une sibylle pourrait répondre à la question insurpassable formulée par Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Comment écrire que Queneau, après les méditations de Saturnin sur « l’être et le nonette » – visant Sartre de façon prémonitoire –, n’aurait découvert Heidegger que dans les années 1960 ? Comment, pour en être resté à la pâle définition du rire par Bergson, oublier que le seul remède de Queneau, face à ses « terreurs », restait l’humour ? Voilà qui nuit quelque peu à des exercices par ailleurs de « haulte intelligence ».

Renan. Jean-Pierre Van Deth, Ernest Renan (Fayard, 2012, 650 p., 32 €). Premier ouvrage de l’auteur, cette biographie fait saisir pleinement le détail du parcours biographique de Renan et l’essence de ses œuvres. Nul doute qu’elle ne doive cette réussite à la triple formation de Jean-Pierre van Deth, à la fois philosophe, théologien et linguiste. On s’explique ainsi qu’il ne se soit enlisé ni dans les strictes données biographiques, ni dans le commentaire diffus de l’œuvre : il parvient au contraire à tenir la juste mesure entre les unes et l’autre, et cet équilibre est d’autant plus méritoire que la matière étudiée est souvent spécifique et aride. Sur un tel sujet, on pouvait craindre le pire, mais l’auteur accompagne Renan tout au long de sa vie avec précision (notamment grâce aux inédits de la collection Scheffer-Renan), tout en donnant, de chaque ouvrage et même de chaque article important, une analyse éclairante. Il ne se contente pas de résumer ces textes, il les discute et en montre le côté novateur, voire hardi pour l’époque.Ernest Renan par Jean-Pierre Van Deth Il les situe également au point de vue historique et social. L’historien se double ici d’un philosophe et d’un théologien, et il n’est pas si courant de voir un biographe s’installer avec une telle familiarité dans ce genre d’analyses, où l’exégèse complète, prolonge et transcende le flux biographique. Les grandes lignes de la vie de Renan étaient, certes, connues : séminariste sans vocation, il finit par douter de la religion, et sa passion linguistique le conduisit à l’étude opiniâtre des langues orientales, puis à l’examen critique des grands textes religieux. L’influence de sa sœur Henriette, l’amitié avec Marcellin Berthelot, l’exemple de la philologie allemande, l’hostilité croissante de la droite et des milieux cléricaux, le scandale de la Vie de Jésus en 1863, le Collège de France, la si lucide Réforme intellectuelle et morale de la France, puis l’Académie française,L’Avenir de la science – autant d’étapes de sa biographie, retracées à l’aide d’une documentation sans faille. Très influencé par l’exemple allemand de critique historique et littéraire appliquée à la Bible (cependant, il ne considérait pas Strauss comme un vrai historien, mais comme un théologien), Renan s’orienta vers la libre-pensée, ce qui lui fit rejeter le surnaturel et les miracles. En matière d’exégèse biblique, sa connaissance de l’hébreu le rendait assez redoutable. Cependant, ce livre indique qu’il n’était pas un esprit foncièrement antireligieux, mais un savant au fond assez sceptique, et qui entendait avant tout être honnête avec lui-même, c’est-à-dire ne rien accepter sans l’examen critique de la raison. De là qu’il s’affirma contre la théocratie (« cette redoutable ennemie de la civilisation ») et contre le pouvoir temporel du pape. En s’opposant ainsi à l’oligarchie catholique de Rome, il déchaîna les fureurs de l’Église et des cléricaux. En fait, Renan était surtout partisan du gallicanisme, et son combat contre l’ultramontanisme était, à ses yeux, essentiellement patriotique. Les deux grands dogmes proclamés par Pie IX, l’infaillibilité pontificale et l’immaculée conception, lui semblaient de surcroît des aberrations et des insultes à la raison. En 1878, il se convertit à la démocratie et à la République, mais comme un pis-aller. Ses curieux drames, comme Caliban, montrent assez qu’il n’y croyait guère, ce qu’affirmait déjà avec netteté La Réforme intellectuelle et morale. Par ailleurs, cette biographie dévoile toute la hardiesse de la pensée de Renan. Ainsi, sa thèse sur Averroès est en fait une apologie de la libre-pensée et souligne au contraire à quel point ce dernier fut, dans l’Islam, un hétérodoxe : « La philosophie arabe perdit en lui son dernier représentant et le triomphe du Coran sur la libre pensée fut assuré pour au moins six cents ans. » Quant à la Vie de Jésus, loin d’être un ouvrage sacrilège et athée, c’est un livre d’art et d’histoire, respectueux de la religion, mais caractérisé par « la mise à l’écart de toute notion de surnaturel et la défiance systématique à l’égard des faits que les Évangiles présentent comme miraculeux ». Il s’ensuit un Jésus un peu anarchiste, très différent de l’image habituelle, et que Renan décrit tranquillement en des termes qui furent ressentis comme une provocation : « Tel voudrait faire de Jésus un sage, tel un philosophe, tel un patriote, tel un homme de bien, tel un moraliste, tel un saint. Il ne fut rien de tout cela. Ce fut un charmeur. » Suivirent Les ApôtresSaint Paul, L’Antéchist, Les Évangiles, L’Église chrétienne, Marc-Aurèle, Histoire du peuple d’Israël, autant de grandes études historiques, où, avec le même calme, l’historien en profitait pour remettre certaines choses au point : « L’idée ne vint jamais aux docteurs chrétiens de protester contre le fait établi de l’esclavage. C’eût été là une façon d’agir révolutionnaire, tout à fait contraire à leur esprit. Les droits de l’homme ne sont en rien une chose chrétienne. » Remarques qui allaient à contre-courant et ne pouvaient que heurter toutes les âmes de bonne volonté qui faisaient de Jésus le plus moderne des révolutionnaires. Aujourd’hui, la Vie de Jésus est un peu oubliée et Renan est surtout connu par ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, qui ont déclenché moins de polémiques. Mais cette biographie vient rappeler l’obstination et le courage avec lequel Renan a poursuivi son œuvre, qui est en somme, pour la plus grande part, une enquête sur les origines du christianisme. Cette œuvre est d’ailleurs moins monolithique qu’il y paraît. Les drames philosophiques découvrent en effet un Renan à la fois plus complexe et plus débridé, telle L’Abbesse de Jouarre, cette réhabilitation de l’amour physique et de la femme, parue en 1886. Certains travaux d’exégèse sont d’ailleurs étonnants, comme la traduction, suivie d’un commentaire, du fameux Cantique des cantiques, dans lequel Renan voit, non un texte allégorique, mais un livre purement profane : « Non seulement aucune arrière-pensée mystique ne s’y laisse entrevoir, mais la contexture et le plan du poème excluent absolument l’idée d’une allégorie. » On voit avec quelle tranquille conviction Renan, ce Breton têtu, s’employait à aller à l’encontre des idées reçues. Il n’était pas de ces anticléricaux primaires qui ignorent tout de la religion et n’en veulent rien connaître. Au contraire, cette religion, il ne la connaissait que trop bien et l’avait explorée à fond, aussi bien durant ses mornes années de séminaire que tout au long de ses innombrables lectures des textes sacrés et d’études de la philologie antique. Ennemi du dogme, surgi non du dehors, mais du dedans même de l’Église, il n’en était que plus redoutable, plus dangereux pour ceux qu’il combattait au nom du doute et de la science, laquelle fut son idole. Jean-Pierre van Deth a réussi, sans lourdeur ni sécheresse, la chose du monde la moins aisée, en même temps que la plus souhaitable, celle qu’imposait le sujet même : une biographie intellectuelle de Renan.

Rire argentéL’Argent et le rire : de Balzac à Mirbeau, sous la direction de Florence Fix et Marie-Ange Fougère (Presses universitaires de Rennes, 2012, 148 p., 16 €). Les recueils thématiques collectifs ont des avantages et des inconvénients. D’un côté, une polyphonie d’approches et de méthodes, de l’autre une inévitable disparité. Une dynamique, en tout cas, s’installe entre les contributeurs. Ici, nous sommes en terrain connu, même si l’historiographie du rire et du comique s’est enrichie de travaux récents (par exemple sur Labiche ou sur le « Boulevard »). Le croisement des deux thématiques témoigne d’un renouvellement bienvenu, mais il convient de partir des fondamentaux – ou d’y revenir) : Balzac à travers une lecture de son Melmoth, Hugo et son Homme qui rit, Zola et son Argent, Mirbeau avec Les Affaires sont les affaires, et Villiers de l’Isle-Adam, moins attendu en ces parages. Ce premier cercle s’élargit à des auteurs de théâtre comme Labiche et Feydeau, qui représentent une indéniable note comique. La seconde moitié des contributions développe l’approche avec une étude de « physiologies », sujet essentiel pour la période Louis-Philippe, à travers deux études sur Robert Macaire et la mode du macairisme (Macaire incarnant « tantôt une suprématie du génie de l’arnaque transmué en position sociale, tantôt la déconfiture honteuse de tout individu pris au piège de ses propres manœuvres et confondu par la révélation de ses tractations douteuses »), avec une étude de la thématique de la Bourse des années 1820 à 1848, notamment dans le vaudeville, ensuite avec un survol du rire fumiste dans la revue Le Chat noir, qui comprenait aussi une chronique financière humoristique. Pour compléter ce panorama du rire et de l’argent, le recueil invoque Paul Féval, choix intéressant pour aller à la recherche de la satire et de l’ironie autour de l’argent dans des romans peu connus comme Les Amours de Paris (1845) ou Le Tueur de tigres (1853), ainsi qu’un humoriste patenté, Ernest d’Hervilly, sans doute le personnage le moins visible du champ littéraire couvert par ce livre. Aussi, le choix d’analyser l’une de ses innombrables chroniques et pochades ne manque pas d’étonner. Pourquoi ce texte-là, certes amusant, dans lequel le protagoniste souhaite exploiter les dépenses nerveuses des Parisiens riches à des fins discrètement industrielles ? Un article de quinze pages sur un conte qui en comprend sept et qui aurait pu être cité intégralement, tant il est peu accessible ? Cette expérience frustrante – remplacer un texte manifestement très drôle par une prose critique qui l’est beaucoup moins – indique qu’il existe, à l’intérieur du xixe siècle, une vaste réserve de sujets où nul n’est allé voir réellement et qu’il faut cadrer les choses si on le fait. Un développement est au demeurant peu mis en valeur dans le recueil, sauf chez d’Hervilly et Villiers : l’approche scientifique et satirique du thème de l’argent au xixe siècle, à travers la science-fiction naissante ou l’anticipation. Dans le dernier texte, Alain Vaillant se penche, dans L’Alchimie romantique du rire anticapitaliste, sur le côté scatologique de l’affaire. On le sait, l’argent n’a pas d’odeur.

Rimbaud. Jamie James, Rimbaud à Java. Le voyage perdu (Éditions du Sonneur, 2012, 180 p.,
16 €). Le livre traite de l’aventure de Rimbaud comme mercenaire puis déserteur de l’armée coloniale néerlandaise en 1876 à Java, quatre ans avant son installation dans les pays de la Mer Rouge. En tant qu’œuvre de compilation inutile et mal ficelée, c’est une réussite certaine, tant tout y apparaît miraculeusement approximatif, inexact ou imaginaire. Le séjour de Rimbaud à Java est évidemment présenté comme « l’une des énigmes les plus impénétrables d’une vie », « l’épisode le plus obscur de son existence » (ledit épisode n’a en réalité rien d’énigmatique, rien d’obscur, un déserteur ayant tout intérêt à se cacher), et l’auteur n’exclut pas « que l’on retrouve par hasard les journaux perdus de son voyage » (comme si Rimbaud avait tenu un « Journal » à un moment quelconque de ses aventures, a fortiori dans ses conditions d’existence à Java !). Dans ce Rimbaud à Java, les bourdes, les erreurs, les naïvetés et les inventions se bousculent à chaque page, et il faudrait un livre aussi épais que celui-là pour seulement rétablir la réalité de l’histoire. Des exemples ? L’article que Rimbaud publia dans Le Bosphore égyptien n’est pas, tant s’en faut,« le premier rapport détaillé jamais publié sur ce mystérieux royaume [du Choa] » ; Bateau ivre n’est non plus pas « le poème le plus long de Rimbaud qui soit parvenu jusqu’à nous » (Les Premières Communions, pour ne citer que celui-là,est plus long d’un bon tiers) ; en 1870, Rimbaud n’a pas « pris sans billet le train de Charleville » (il a quitté sa ville natale à pied) ; il n’a non plus jamais « travaillé comme docker à Livourne » ; il n’a pas davantage « rejoint l’armée carliste à Marseille » (qu’auraient fait les troupes de Don Carlos en pays phocéen ?) ; Jean Bourguignon et Charles Houin ne furent pas « ses amis », mais des biographes qui se mirent à l’œuvre bien après sa disparition et sans l’avoir jamais connu. Nous n’avons pas eu accès à la version originale de ceRimbaud à Java, écrite en anglais, mais la traduction n’a rien arrangé, à laquelle on doit sans doute (on l’espère pour l’auteur) imputer diverses bévues : Rimbaud n’a pas « poignardé » le photographe Carjat (une estafilade à la main n’est pas un coup de couteau) ; il n’a pas été, lors de son passage à Vienne, victime d’un « coma éthylique » – une simple et bonne cuite, tout au plus ; « Tropmann [sic] » n’a pas été « décapité » mais guillotiné (ce qui, certes, change peu pour l’intéressé) ; Henri Mercier est qualifié de « journaliste jadis membre éloigné du Cercle zutique » (étrange formulation) ; « on en vient à lire [l]a vie [de Rimbaud] comme un acrostiche à demi résolu, chaque solution nouvelle mettant en doute la précédente » (qu’est-ce qu’un acrostiche [ ?]à demi-résolu ?) ; en 1887, Rimbaud est « posté en Abyssinie » (posté ? En poste ?). On bute sans cesse sur des semi-délires : « Ainsi Verlaine prétendait-il qu’à quatorze ans, Rimbaud avait lu toute la poésie française » (où Verlaine a-t-il affirmé cela, ô Jamie ?) ; « Enfant, Rimbaud avait exploré en profondeur les arcanes littéraires de la magie occidentale », il aurait été un « apprenti-sorcier, imprégné d’hermétisme », et l’on discerne « dans nombre de ses poèmes un minutieux programme alchimique » (ombre d’Eliphas Lévi, que nous veux-tu ?) ; l’hypothèse selon laquelle Rimbaud se serait embarqué à Java sous le nom d’Edwin Holmes a « de nombreux partisans » (lesquels, ô Jamie, lesquels ?) ; Le Cœur du pitreexprime le ressentiment d’un viol par des soudards, « une clef interprétative sur laquelle tous les exégètes – ou peu s’en faut – s’accordent » (quels exégètes, ô Jamie, lesquels ?) ; « l’influence des Mille et une Nuits sur Rimbaud est profonde, notamment dans les Illuminations » (oui, et aussi celle du Manuel du petit électricien) ; « Rimbaud confia à l’un de ses amis rencontrés lors de ses années africaines qu’il était allé en Australie, ce qui est certainement un mensonge » (Rimbaud en Australie ? Rimbaud, un ami en Afrique ? Parlez-nous de lui, Jamie, parlez-nous de lui !). Les collectionneurs de perles trouveront leur compte : « Rimbaud et Verlaine furent les créateurs de l’identité homosexuelle contemporaine » ; Rimbaud est « le jeune adorateur de Bacchus des folles nuits du Boul’Mich » ; « le Paris littéraire en avait fait sa capricieuse mascotte » ; « À Izambard, Rimbaud confie qu’il lui faut rester ivre le plus longtemps possible » (d’où tenez-vous cela, ô Jamie, dites-le nous !) ; l’Album zutique « circulait dans les bars et les cafés » (quels bars ? quels cafés ?)). Rimbaud n’est pas la seule victime du livre : Baudelaire, pendant son exil maritime, « se montra héroïque : au plus fort de la tourmente, il aida le premier-maître à carguer l’une des voiles du navire pour en redresser la course » ; il est aussi question du « poète zutiste Germain Nouveau » et du « critique anarchiste Félix Fénéon » (c’est de peu que l’on échappe à un « Victor Hugo, poète du baby-sitting » pour son Art d’être grand-père). Quant aux « janboudhommes » (et non « janbondhommes ») mentionnés dans la lettre de Delahaye à Millot du 28 janvier 1877 narrant l’aventure de leur ami Rimbaud, Jamie James note que « l’expression […] n’existe que dans cette seule lettre, si l’on se fie aux recherches effectuées dans l’univers électronique. Aucun chercheur français n’a, à ma connaissance, commenté cette invention verbale […]. J’offre une récompense à qui éclairera ma lanterne. » L’univers électronique n’est pas tout en histoire littéraire, mais l’auteur ne croit pas si bien dire en parlant de lanterne. Car ces « Jeanboudhommes » viennent en droite ligne d’une Lanterne de Boquillon – de rimbaldienne mémoire – dessinée et rédigée par Albert Humbert, auteur par ailleursdes Aventures surprenantes de Jean Boudhomme. Mais c’est tellement connu des « rimbaldiens » que cet éclaircissement ne justifie aucune récompense, cher Jamie, tout au plus la promesse de ne pas publier un Rimbaud à Londres ou un Rimbaud à Marseille.

Romains. Jérôme Baconin, Jules Romains, un homme de bonne volonté : fils du Velay, enfant d’Auvergne (Éditions des Monts d’Auvergne, 2011, 187 p., 30 €). Le sous-titre reflète l’intention de l’auteur : montrer l’enracinement de Romains dans son Velay natal. Après avoir donné, dans une première partie, une biographie illustrée de l’auteur desHommes de bonne volonté – sans négliger le (bien oublié) poète unanimiste – et souligné la force de l’homme de théâtre que la rencontre avec Jouvet a mis en relief, Jérôme Baconin étudie la place de Saint Julien-Chapteuil, le village natal, dans l’œuvre de l’écrivain. C’est bien sûr la partie la plus originale de cet ouvrage tout acquis à la célébration de son héros, avec une iconographie qui nous plonge dans une France disparue. Que ce livre soit hagiographique n’est ni discutable ni étonnant, mais l’empathie n’aveugle pas l’auteur, qui voit bien que la fin de la carrière de l’homme de lettres n’ajoute rien à sa gloire : « Osons le dire, ce n’est pas par ce qu’il écrira à son retour d’exil en 1946 et son entrée à l’Académie Française que Jules Romains est un grand écrivain. » Dans Le Fils de Jerphanion (1956), Jérôme Baconin fait retrouver, au-delà du jugement réservé qu’il est bien obligé de porter sur ce roman, le décor de l’enfant Farigoule lorsqu’il venait en vacances chez ses grands-parents. Ce sont ces retrouvailles des signes d’un enracinement vellave qui font le charme du livre sur cet écrivain aujourd’hui négligé mais dont, en leur temps, les volumes de la grande saga furent attendus avec impatience par de nombreux lecteurs.

Rouart. David Haziot, Le Roman des Rouart (1850-2000) (Fayard, 2012, 416 p., 22,50 €). Le peintre Maurice Denis estimait à une centaine de personnes le milieu qui soutint l’art français dans les premières années de la Troisième République, un microcosme de bourgeois, voire de grands bourgeois, qui se passionnèrent pour les Beaux-Arts, la musique et la littérature, contredisant l’image de ces bourgeois vulgaires et étroits d’esprit que se plaisaient à montrer tant de romans. Ce sont ces « patriciens de Paris », selon l’expression de Claudel, que David Haziot met en lumière dans ce livre documenté à des sources souvent inédites et consacré à cette famille extraordinaire et au cercle de ses relations et amitiés. Au premier rang, les Rouart, autour du patriarche Henri, polytechnicien qui fit fortune dans l’industrie grâce à son sens des affaires et de l’innovation technologique : la cinquantaine arrivée, il se retira pour s’adonner à sa passion de la peinture, qu’il allait pratiquer avec talent et en constituant une collection facilitée par son amitié avec Degas et ses liens familiaux avec Manet et Berthe Morisot. En s’écartant de l’art officiel du temps, il allait établir un des plus riches ensembles consacré à un art qui, après avoir fait ricaner, allait s’imposer au monde. On est presque chez Tchékhov, d’abord avec les trois sœurs Escudier (qui vont épouser, l’une, Henry Lerolle, grand ami d’Henri Rouart, l’autre, le musicien Ernest Chausson, la troisième, Arthur Fontaine, ami de Gide et de Jammes), puis avec les trois sœurs Morisot, dont Berthe – qui épousera Eugène Manet, frère d’Édouard, et sera la mère de Julie, laquelle épousera un Rouart –, et Yves (c’est bien une femme), qui sera la belle-mère de Valéry et la grand-mère d’Agathe Valéry, laquelle épousera elle aussi un Rouart ! Nous sommes en pleine endogamie et l’on risquerait de s’y perdre si David Haziot ne fournissait des tableaux généalogiques. À la tête de ce réseau familial, donc, Henri Rouart et Henry Lerolle, des bourgeois riches, cultivés, de bons peintres qui surent reconnaître les jeunes talents, les soutenir, et les collectionner. Degas était le dieu de la famille et, malgré sa qualité de célibataire endurci, le marieur de service ! La peinture fut vraiment la grande préoccupation de cette famille où tout le monde portraiturait tout le monde, au point que même Valéry, lorsqu’il y fut introduit par son ami Gide et s’y maria, dut s’y mettre : ses toiles ne sont évidemment que des curiosités, mais il posa à plusieurs reprises pour ses amis. C’est un des intérêts de ce livre que de faire revivre ces personnages dont on voit les portraits dans de nombreux musées. L’auteur ne cache rien des difficultés, des déchirements, des drames, dus aux caractères parfois excessifs ou à la maladie (la syphilis causait alors des ravages). Lerolle était aussi un musicien passionné. Chausson, son beau-frère et un de ses plus proches amis, lui présenta Debussy, Vincent d’Indy – et plusieurs Rouart seront les éditeurs de leur musique. Famille et amis allaient en groupe aux concerts, assistaient aux premières des opéras de Wagner. Pour l’anecdote, le jeune Pablo Casals joua lorsque fut célébré le double mariage des deux cousines, Jeanine Gobillard avec Paul Valéry et Julie Manet avec Ernest Rouart. La mort d’Henri Rouart, en 1912, entraîna la dispersion de sa fabuleuse collection qu’on venait voir de l’Europe entière – plus de cinq cents tableaux dont la grande majorité se trouve maintenant dans les plus grands musées ; il fallut vendre, car la sœur aînée exigea la vente pour recevoir sa part d’héritage. Cette vente rapporta six millions et demi de francs, soit 18 millions de nos euros. Degas presque aveugle assista à l’adjudication, pour 435 000 francs, desDanseuses à la barre, prix jamais atteint alors par une de ses toiles. Il s’étonna d’un pareil prix pour une œuvre vendue par lui 500 francs. Dans la dernière partie de son livre, l’auteur suit la destinée des nombreux descendants d’Henri Rouart et termine sur son arrière-petit-fils Jean-Marie, entré à l’Académie Française, en rupture avec la réserve, la discrétion et le refus des honneurs qui caractérisaient la famille.

Sand (1). George Sand, Œuvres complètes. 1834. Le Secrétaire intime. Jacques (Champion, 2012, 662 p., s.p.m.). Ce nouvel opus des Œuvres complètes de Sand surprend par le couplage proposé. Certes, les deux ouvrages illustrent à merveille la variété des écritures chez la romancière, tant ils sont éloignés, dans la forme, le ton, l’éloquence symbolique. Toutefois, l’ordonnancement des titres dans la série chronologique des Œuvres et dans le volume intitulé 1834 en particulier est contestable, car les deux livres ne représentent pas à eux seuls toute la créativité de l’année du voyage en Italie. Le Secrétaire intime porte l’heureuse influence du Musset de La Nuit vénitienne et de Fantasio, dans la phase lumineuse de la relation des « amants du siècle » avant leur départ de Paris. Mais il conviendrait d’intercaler, entre Le Secrétaire intime et Jacques, Leone Leoni, écrit à Venise pendant la maladie de Musset, œuvre où se prépare l’assombrissement de la palette de Sand perceptible dans le roman épistolaire et crépusculaire Jacques. Enfin, trois Lettres d’un voyageur, parues entre mai et septembre 1834, mériteraient au moins d’être convoquées dans les discours préfaciels pour reconstituer les méandres d’une écriture en constant travail comme la mobilité d’une pensée incarnée dans les formes littéraires successivement adoptées. On regrette que des considérations sans doute contingentes déterminent l’ordre des titres publiés dans cette sérieet brouillent les effets de lecture produits par la succession exacte des ouvrages. On déplore aussi que les deux romans ici proposés soient platement juxtaposés et non mis en perspective. Qui plus est ce nouveau volume se caractérise par une désinvolture éditoriale inquiétante : on relèverait à l’envi les variations dans la graphie des mêmes titres, les défauts de ponctuation, telle note décalée ou fausse (notes 24 et 25 aux pages 27 et 31), sans parler de défauts syntaxiques dans la rédaction des préfaces. La maison Champion faiblirait-elle dans son travail d’éditeur, et d’abord de relecteur ? Cette impression désagréable est renforcée ici par la disparate qualitative entre les deux éditions proposées. La préface de Jacques, décousue, passant d’un thème à l’autre comme du coq à l’âne, s’ouvre sur la « fabrique » de Sand, décrite par accumulation de citations issues de la correspondance, avant de retracer la réception de l’œuvre (un riche dossier de « réception » est pourtant offert en annexe – et apparaît dès lors redondant) ; elle évoque ensuite l’unique traduction du roman en espagnol (ce qui aurait pu faire l’objet d’une note). Au bout de ce tunnel de vingt-huit pages, le lecteur peut enfin s’approprier l’œuvre de l’intérieur par une analyse plus substantielle. Mais est-il utile d’apprendre que « les ouvrages de la romancière se nourrissent de ses propres expériences et de sa manière de voir les choses et d’envisager les problèmes » ? Est-il juste d’évoquer, à propos deJacques, un « roman proustien », alors que l’intertexte byronien, si riche et déterminant, est oublié ? Et ne fallait-il pas envisager la forme épistolaire, complexe et critique chez Sand, à travers ses multiples avatars dans l’ensemble de l’œuvre, afin de saisir exactement ce que signifie le choix du roman par lettres en 1834 ? Jacques méritait un meilleur traitement, et le lecteur se tournera avec profit vers l’édition de David A. Powell chez Slatkine. Il reviendra toutefois à la présente édition pour l’examen des illustrations parues notamment dans le volume Hetzel de 1853. Le Secrétaire intime avait déjà bénéficié, en 2005, d’une édition due à Lucy M. Schwartz. Liliane Lascoux s’inscrit en toute honnêteté dans la continuation de ce travail, complète le relevé des variantes et éclaire l’intertexte bigarré du roman, « pastiche d’Hoffmann » selon Sand, filtré par la fantaisie mussetienne et par un opéra-comique-féerie de Berton. Le roman est en outre l’une des rares œuvres de Sand où se glisse un souvenir de Stendhal (du Rouge et le Noir). Liliane Lascoux donne également à lire la Préface de Sand, parue dans la Revue des Deux Mondes mais omise dans la plupart des éditions du roman, mise au point ferme et habile de la romancière face aux critiques suscitées parIndianaValentine et Lélia. « [L’auteur] n’ignore pas qu’il y a dans la littérature purement humaine, qui prend le cœur avec ses extases et ses tortures pour sujet permanent de ses études et de ses inspirations, quelque chose d’austère et d’impitoyable qui doit blesser au vif les âmes vulgaires drapées dans le mensonge et la pruderie. » S’exprime ici le choix d’un romantisme intime, d’une littérature intérieure, maintenue à l’écart des flamboyances romantiques contemporaines. Se révèle aussi combien, pour Sand, seul le travail littéraire compte dans l’action de sape menée, non contre l’ordre social (selon les reproches du temps) mais contre les représentations symboliques qui le sous-tendent. Ni naïve, ni sentimentale, George Sand sait littérairement ce qu’elle fait. Il était salutaire de faire entendre ou réentendre cette voix.

Sand (2)George Sand critique. Une autorité paradoxale, sous la direction d’Olivier Bara et Christine Planté (Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2011, 258 p., 18 €). Cet ensemble d’articles est conçu comme un accompagnement à l’anthologie de textes critiques de Sand publiée sous la direction de Christine Planté en 2007. Il en précise l’intérêt et en étend les perspectives, replaçant le discours critique tenu par Sand dès les débuts de sa carrière dans le contexte d’une époque et d’une activité à laquelle le développement de la presse, à partir de 1836, va donner une forte visibilité et un poids considérable. Dans cet ensemble, on apprécie les observations sur le goût singulier de Sand pour la « lettre ouverte », ses rapports avec les publications des femmes auteurs de son temps, ses vues sur la littérature américaine, ou encore l’analyse de son usage du mot « drame ». Les contradictions de certaines prises de position, les inévitables variations de jugement, tributaires du lieu et du moment, mais aussi l’originalité d’une position singulière, en littérature comme dans la critique, sont soulignées dans la plupart des contributions. On peut toutefois interroger la pertinence du choix de l’adjectif « paradoxal » pour qualifier un ensemble très disparate, écrit sur une quarantaine d’années. Est-il légitime d’affirmer que l’autorité de Sand est « paradoxale » ? Sand refuse-t-elle vraiment « quelque forme institutionnelle d’autorité » ? Son geste critique en serait-il la preuve ? L’ensemble, qui ne peut être confondu dans un grand tout indistinct, au prétexte que le support de publication, journal ou revue, est le même, paraît relever d’une sorte de poétique éclatée, signant l’histoire, encore à faire, des goûts de Sand en littérature. Mineur à tous égards, le corpus reste à penser dans son rapport à l’œuvre, qu’il n’accompagne pas nécessairement et toujours. La question de savoir quel rapport l’activité critique entretient avec la création continue de devoir être posée, pour Sand comme tous les auteurs de sa génération.

Soupault. Jean-Jacques Queloz, Philippe Soupault : écriture de soi et lecture d’autrui (Academia, 2012, 174 p., 22 €). Bien connu pour sa participation à l’écriture des Champs magnétiques, Soupault a eu tendance à disparaître des écrans radar après son exclusion du mouvement surréaliste. Sa carrière littéraire ne s’est pourtant pas arrêtée en 1926, comme le rappelle cet ouvrage dont l’auteur s’intéresse aux aspects critiques et autobiographiques d’une œuvre très éclectique par ailleurs. Jean-Jacques Queloz commence par une sorte de stratigraphie des œuvres autobiographiques de Soupault, en s’attachant à comprendre comment le temps travaille l’écriture d’un même épisode à travers ses reformulations successives. Quarante ans séparent ainsi l’Histoire d’un blanc des Mémoires de l’oubli, et la comparaison méticuleuse des deux textes montre qu’entre eux la manière de se dire et de traquer la vérité a évolué sensiblement, ne serait-ce qu’en raison d’un déplacement ou d’une redéfinition des enjeux que présuppose le geste autobiographique. Avec le même souci du détail, l’auteur passe ensuite à l’observation des œuvres critiques de Soupault en concentrant l’analyse sur les textes relatifs à Lautréamont, qui sont particulièrement nombreux et variés. Là encore, la définition d’un texte matriciel permet de paramétrer l’étude des transformations que subit l’écriture en fonction des époques, autrement dit de suivre les évolutions de Soupault, puisqu’à travers Lautréamont et l’interprétation de son mystère, il est bien entendu que c’est de lui-même qu’il nous parle. Dès lors peut s’articuler la dialectique annoncée par le titre et à laquelle on s’attendait un peu : la critique autorise l’écriture de soi dans la mesure où elle met le poète en demeure d’énoncer la part d’inconnu que révèle en lui la lecture de l’autre. S’obliger à dire ce qu’on a vraiment lu, surtout quand il s’agit des Chants de Maldoror, c’est constituer l’œuvre de l’autre en instrument de connaissance de soi pour aller vers une vérité cachée dont la découverte nourrira l’œuvre à son tour. En ce sens, la lecture préexiste à l’écriture.

Strindberg par Carl Jacobsson 1910

Strindberg par Carl Jacobsson 1910

Strindberg. August Strindberg,Correspondance, tomes 1 et 2, édition, traduction et annotation d’Elena Balzamo (Zulma, 2009 et 2011, 430 et
512 p., 22 € chaque tome). Un monument ! Cette première édition de la correspondance de Strindberg (1849-1912), « à usage et intel-ligence » française, comme le précise son éditrice, ne contient que moins de dix pour cent des dix mille lettres publiées en vingt volumes, de 1947 à 1996, chez l’éditeur Albert Bonnier de Stockholm. Elle est l’occasion de faire le point sur la réception en France d’un des plus grands dramaturges, véritable fondateur du théâtre moderne (pourtant, à l’encontre d’Ibsen, son principal concurrent, Strindberg n’a toujours pas son Pléiade). Bien du temps a passé depuis que, dans la dernière décennie du xixe siècle, le découvraient et s’employaient à le promouvoir André Antoine en son Théâtre-Libre (Mademoiselle Julie en 1893) et Lugné-Poe au Théâtre de l’Œuvre (Créanciers et Père en 1894). Ce fut ensuite, non sans un petit scandale, qu’Artaud mit en scène Le Songe dans sa première expérience théâtrale (avec le Théâtre Alfred Jarry en 1928), même si ce scandale provoqué par André Breton ne portait pas vraiment sur le fond. Arthur Adamov, traducteur de l’Inferno en 1947, consacra une première monographie à son auteur en 1955. Curieusement, c’est Boris Vian qui écrivit, en 1952, une adaptation deMademoiselle Julie, et, non moins curieusement, c’est Claude Chabrol qui « ressuscita » la Danse de mort, dernière pièce de Strindberg, pour la télévision en 1982, pièce qu’il mit lui-même en scène au Théâtre de l’Atelier deux ans plus tard. La porte était dès lors ouverte pour que des actrices, aussi à l’aise à l’écran que sur les planches, s’emparent des rôles féminins (Isabelle Adjani puis Fanny Ardant dans Mademoiselle Julie en 1983, Charlotte Rampling dans la Danse de mort en 2007, Juliette Binoche dans Mademoiselle Julie en 2011). Devant le temps mis à sa reconnaissance, on peut se poser la question : Strindberg brûlerait-il encore ? C’est à cette question que laCorrespondance publiée aujourd’hui est en passe de répondre. Son éditrice et traductrice, confrontée déjà à la difficulté d’opérer un tri, a dû surmonter bien des obstacles, à commencer par celui de la langue : Strindberg a manié avec dextérité tant le suédois que le français, l’allemand, l’anglais, les mêlant joyeusement dans les mêmes lettres et ne s’interdisant pas les jeux de mots multi-linguistiques. Elena Balzamo, pour éclairer ses choix, donne des repères chronologiques, sous l’en-tête « Que faisiez-vous ? », « À qui écriviez-vous ? », suivis de notices biographiques des correspondants. À mentionner, en ouverture du tome II, un essai d’explicitation de la misogynie de Strindberg. Cette Correspondance, que Strindberg avait lui-même envisagé de publier (il n’y a donc pas de « trahison » dans son cas), va de ses aventures amoureuses aux débats et polémiques politiques (Ah ! la censure en Suède en son temps, qui entraîna son exil et sa recherche de reconnaissance, notamment en France). « Gigantesque soliloque » (car Strindberg fait souvent fi des réponses), elle équivaut à un Journal, se présente comme un véritable laboratoire d’idées, correspond même à un roman, dont l’écrivain avait déjà rassemblé sous cette forme quelques pans.
Surréalisme. Pierre Drachline, Dictionnaire humoristique des surréalistes et des dadaïstes (Cherche-midi, 2012, 250 p., 18 €). Sous l’entrée vieillir de cet ouvrage, on peut lire, du Belge Louis Scutenaire, que « c’est voir de plus en plus le monde comme extérieur à soi ». La sclérose, le repli, quoi ! Cette définition s’applique, hélas ! à merveille au Surréalisme ou au Dadaïsme de ces extraits, de ces bribes, pour ne pas dire de ces lambeaux, pour lesquels la couverture de ce prétendu dictionnaire affirme qu’ils sont humoristiques. Peut-être l’auteur voulait-il aussi être drôle en baptisant ainsi ces amas alphabétiques sans cohésion, si ce n’est celle de paraître sortir, pour une grande part, des textes pamphlétaires du Surréalisme. Dans ces pamphlets, il faut s’en souvenir, la drôlerie était généralement au service de l’injure et du dénigrement, et, hormis sous la plume de Desnos, de Tzara ou de Breton (« Avec France c’est un peu de la servilité humaine qui s’en va », qui salua la mort d’Anatole France), la médiocrité était une règle souvent affligeante. L’auteur de la présente compilation semble d’ailleurs avoir eu quelque difficulté à rassembler ses citations, puisque nombre des auteurs cités ne touchent que de bien loin le Surréalisme ou le Dadaïsme (Alechinsky, Braque, Hardellet, etc.). Le Surréalisme – un automatisme mental pouvant décrire le fonctionnement réel de la pensée, Breton dixit – fut quand même autre chose que des farces à ambition poétique de collégiens attardés, même si, avec le préfacier, on accorde à ceux-ci « le sens du coup de pied au cul », une qualité certes un peu facile, et d’ailleurs répandue. Si le but de ce Dictionnaire humoristique était de nous le faire croire, il faut conseiller au lecteur égaré de retourner aux sources, comme celles de l’Anthologie de l’Humour noir rassemblée par Breton en 1940. Mais peut-être est-il salutaire de montrer combien tout cela a autant vieilli que certains écrits du Surréalisme, eux, n’ont pas pris une ride, comme L’Immaculée Conception, L’Homme approximatif – et que ce sont ceux-là qui comptent.

Symbolisme (1). Jacques Robichez, Le Symbolisme au théâtre : Lugné-Poe et les débuts de l’Œuvre (Eurédit, 2011, 568 p., 95 €). Jacques Robichez (1914-1999), professeur en Sorbonne, avait produit là un de ces travaux devenus perles rares, ayant dépouillé la presse, étant allé à toutes les archives disponibles, publiques et privées, pour retracer, vraiment par le menu, la carrière d’Aurélien Lugné, dit Lugné-Poe, fondateur du Théâtre de l’Œuvre en 1893. Mieux vaut, sur ce sujet, se référer à ce livre que consulter Wikipedia. On regrette seulement que cette réédition en fac-similé soit un peu chérote…

Symbolisme (2). Sergio Cigada, Études sur le Symbolisme (Educatt, 2011, 159 p., 9 €). Ce volume rassemble huit articles écrits, entre 1960 et 2010, par Sergio Cigada (1933-2010). Il témoigne de la fidélité d’un chercheur et d’un enseignant dévoué à la poésie française de la seconde moitié du xixe siècle. De Baudelaire à Verlaine et Rimbaud, c’est toute la famille des maudits qui est ici réunie. Malédiction qui est d’abord – ce dont Cigada était pleinement conscient – une damnation et une élévation du langage, une destruction des prestiges du logos et une relève de la parole, entre fulgurance et divination. Si, de fait, l’attention se porte d’abord sur les liens qui associent anthropologie et poétique (chez Baudelaire notamment), le critique poursuit sa réflexion en convoquant, autour de Rimbaud, Mallarmé et Rimbaud, les prodiges d’un verbe qui est requête langagière, quête d’absolu et enquête psychologique et morale. Ce livre posthume est un lumineux abrégé de la poésie moderne.

Théâtre. Georges Schéhadé, Le Théâtre du poète. Correspondances dramatiques et dossier de réception, textes présentés et annotés par David Martens (Champion, 2012, 518 p., s.p.m.). Ce volume donne à lire les échanges épistolaires que Georges Schéhadé entretint avec des hommes de théâtre, metteurs en scène ou auteur dramatiques, ainsi qu’avec des critiques. La correspondance avec Jacques Lemarchand, qui a été un soutien précieux de Georges Schéhadé, est particulièrement intéressante. Échelonnés sur près de trente ans, ces documents révèlent les (difficiles) conditions d’insertion d’un théâtre de poésie sur la scène française. Par là, se font jour également les enjeux d’une écriture théâtrale qui cherche à dessiner sa voie et à imposer sa voix. Tout aussi instructif est l’ensemble documentaire formant le dossier critique du volume. Y sont consignés les articles de presse qui ont accompagné les représentations des pièces de Schéhadé à Paris. De Monsieur Bob’le à L’Émigré de Brisbane, on assiste à l’éternel conflit des positions et des valeurs autour d’un théâtre dont la dimension poétique ne constitue jamais un argument scénique et le caractère épuré une constante interrogation dirigée vers la poésie et son langage.

Tournier. Michel Tournier, Je m’avance masqué : entretiens avec Michel Martin-Roland (Écriture, 2011, 240 p., 17,95 €). Né en 1924, auteur d’une œuvre romanesque peu volumineuse, mais comptant parmi les plus vendues dans le monde (7 millions d’exemplaires de Vendredi ou la vie sauvage, devenu livre scolaire), Michel Tournier suscite une curiosité mêlée d’une certaine fascination pour cet auteur singulier, philosophe venu sur le tard à l’écriture (« ma grande affaire, c’est de sortir un roman de Ponson du Terrail de la machine à écrire de Hegel », résume-t-il). Michel Martin-Roland tente d’en savoir plus sur la personnalité de l’habitant du presbytère de Choisel, le plus allemand de nos romanciers, sa famille, sa formation et ses études (élève de Gaston Bachelard, de Maurice de Gandillac, de Lévi-Strauss, rien que cela), ses débuts professionnels comme traducteur d’Erich Maria Remarque, comme homme de radio (Europe n° 1) et d’édition (chez Plon), ses lectures, ses relations (de Nimier et Deleuze, ses condisciples, à François Mitterrand), son parcours d’écrivain, sa méthode de travail, son prix Goncourt en 1970, sans oublier l’académicien, le chrétien, le voyageur, le fondateur des Rencontres internationales de la photographie d’Arles, la vieillesse sereine. Quatre témoignages – Edmonde Charles-Roux, Robert Sabatier, Didier Decoin et Arlette Bouloumié, responsable des Archives Tournier déposées à l’Université d’Angers – complètent cette approche du phénomène Tournier.

Vailland. Roger Vailland, Quelques réflexions sur la singularité d’être français (Le Temps des cerises, 2012, 54 p., 5 €). Réédition de ces notes rédigées à « Copenhague-Bruxelles-Paris » les 11 et 12 juin 1945. Elles n’ont rien perdu de leur intérêt mais, plutôt que de reconnaître à ce texte une portée capitale, cela signifie surtout qu’en 1945, déjà, il informait surtout sur Roger Vailland et l’idée que ce dernier se faisait de la France. On en prendra connaissance avec plaisir sur la ligne Paris-Bruxelles.

Vampire. Florent Montaclair, Le Vampire dans la littérature romantique française, 1820-1868 : textes et documents (Presses universitaires de Franche-Comté, 2011, 444 p., 24 €). Une première version a paru en 1998 (Le Vampire dans la littérature et au théâtre, du mythe oriental au motif romantique), que l’auteur a jugé opportun de reprendre sans trop de modifications, peut-être en raison du succès grandissant de ce thème dans la culture contemporaine, où il déborde largement la littérature et le cinéma. Associant vampirisme et romantisme, il définit trois périodes (1820-1850, 1895-1910 et 1975-2001), dont les points de départ sont marqués par un texte fondateur (Le Vampire de Polidori, Dracula de Bram Stoker, Entretien avec un vampire d’Anne Rice). L’ouvrage examine surtout la première période du point de vue de l’histoire littéraire française, l’année 1820 voyant la publication de deux réécritures du récit de Polidori (Lord Ruthwen ou les vampires, roman de Cyprien Bérard, et Le Vampire, pièce de Nodier), qui lancent la vogue de ce thème. L’essai de 1998, dont la visée était fortement pédagogique, est globalement repris ici : définitions (Don Calmet, Moréri, Trévoux, Larousse, la strige, la lamie), le vampire dans les mondes turc et chrétien, sa constitution en motif littéraire et ses caractères principaux (le vampire et la sorcière, le sang, la mort), les étapes de sa création comme motif fantastique, le surnaturel, la religion, la sexualité, le monde anglo-saxon et les derniers romantiques, pour conclure sur les interprétations occultistes, psychanalytiques et médicales. Les extraits sont plus nombreux qu’en 1998. À ceux de Nodier, Scribe et Dumas s’ajoutent Le Vampire de Polidori, La Morte amoureuse de Gautier, Lokis de Mérimée et surtout le texte intégral duLord Ruthwen de Cyprien Bérard (70 pages de cette édition). Un livre pour mordus.

Verne. Jules Verne, Voyages extraordinaires. Les Enfants du capitaine Grant. Vingt mille lieues sous les mers. L’Île mystérieuse. Le Sphinx des glaces. Édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz, avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Henri Scepi et Marie-Hélène Huet (Gallimard, Pléiade, 2012, deux volumes de 1448 et 1264 p., 50 et 45 €). L’entrée de Verne dans la Pléiade – le maître d’œuvre le dit évidemment dans sa présentation – doit être considérée comme un honneur, et le parallèle avec le refus de l’Académie française d’accueillir cet auteur populaire est de rigueur. Verne ne fait pourtant que suivre dans cette collection Dumas, voire Simenon, en attendant Eugène Sue. L’honneur est d’ailleurs plutôt pour la collection elle-même. Comme il semble que l’éditeur n’a voulu s’en tenir qu’à un échantillon, Verne pesant moins que Saint-Simon ou Julien Green, le lecteur ne disposera apparemment que de deux volumes. Le choix de la trilogie marine centrée sur le capitaine Nemo ne souffre pas de contestation, mais celui du quatrième livre pour remplir le second tome étonne (le plus tardif Sphinx des glaces). Jean-Luc Steinmetz assume son choix, qu’il déclare conforté par deux autorités : le directeur de collection et le propriétaire des éditions. Le critère est que ce livre est un prolongement de la traduction de Poe par Baudelaire dans un autre volume de la Pléiade, et un rappel de l’article critique que Verne avait publié sur l’écrivain américain. À ce roman, fondé sur un mythe ancien rénové en explication positiviste des aventures de Gordon Pym, les amateurs de Verne peuvent préférer d’autres romans maritimes, pour s’en tenir à ce thème, comme Les Aventures du capitaine Hatteras. L’appareil critique est copieux, les notes s’imposant à propos des lieux géographiques et des personnages historiques que le romancier accumulait de façon encyclopédique. On regrette cependant que n’aient pas été exploités les éléments apportés par les nombreux articles parus depuis une vingtaine d’années dans le Bulletin de la Société Jules Verne, et par quelques « verniens » hors des circuits académiques, qui ont été manifestement ignorés. Quant aux illustrations sur papier bible, elles apparaissent grisâtres et plus pâlotes que celles des éditions du Livre de Poche ; elles sont toutefois toutes reproduites et correctement placées. Ces réserves faites, l’ensemble est une initiative heureuse et une réalisation en bonne et due forme, digne de l’auteur français le plus traduit dans le monde. Quant à l’Album Jules Verne qui vient en complément, on peut goûter le charme de ses illustrations sous réserve de disposer d’un microscope. Mais le commentaire de François Angelier, précis, documenté, parfois enjoué, se lit avec un réel plaisir.

Yourcenar. Marguerite Yourcenar, Persévérer dans l’être. Correspondance 1961-1963, texte établi et annoté par Joseph Brami et Rémy Poignault (Gallimard, 2012, 501 p., 28,90 €). Considérée comme une valeur sûre, Marguerite Yourcenar voit, si l’on peut dire, le troisième tome de sa Correspondance publié dans la fameuse Collection blanche. En dépit de l’intérêt enthousiaste que se plaisent à y trouver les deux préfaciers, la lecture de ce gros volume ne va pas sans quelque monotonie, voire quelque ennui. En effet, les lettres « personnelles » y sont bien peu nombreuses, et l’on se trouve le plus souvent en présence d’une correspondance littéraire ou d’affaires : manuscrits envoyés, épreuves à corriger, exemplaires reçus, droits de traduction, etc. Les deux mêmes préfaciers ont, en 1995, publié les Lettres à ses amis et quelques autres, plus intimes, mais on ne saurait dire que les innombrables lettres (nous en avons compté 59) sollicitant des photographies de portraits anciens d’Hadrien, d’Antinoüs ou de sculptures antiques soient d’un intérêt prodigieux. Au début du volume, on peine également à lire tous ces messages, fatalement répétitifs, visant à solliciter ou mettre au point des conférences aux États-Unis. Était-il par ailleurs indispensable de donner les lettres adressées au service de fabrication des éditions Gallimard ? On ne nous fait même pas grâce d’un télégramme de deux lignes au chef de fabrication ! Un billet de quatre lignes à Gaston Gallimard ne saurait non plus vraiment illuminer le lecteur, sauf, évidemment, si celui-ci appartient à la confrérie du Troisième Secteur. On rétorquera que tous ces billets montrent l’écrivain au travail et aux prises avec les éditeurs : comme si l’on ne se doutait pas qu’elle eut elle aussi, comme tout auteur, à envoyer des manuscrits et à corriger des épreuves ! Néanmoins, dans l’épais fourre-tout qu’est ce volume, certaines pages peuvent retenir. Les lettres sur des conférences montrent que Yourcenar savait s’y prendre pour suggérer ou susciter des conférences : elle devait justement passer par telle ville ou par telle université, et se demandait donc si le programme culturel de son correspondant n’était pas encore bouclé ou trop chargé… On la voit également réclamer ses honoraires, que ses correspondants ont négligé de lui régler. Ou bien, il lui faut décourager des personnes qui lui ont envoyé à lire des manuscrits qu’elle juge lamentables, en dosant les euphémismes : « Votre faible aptitude littéraire est grave, tout comme l’extrême immaturité de votre pensée (quel que soit votre âge). » Sollicitée pour participer à des recueils d’hommages, elle sait se défiler courtoisement, alléguant son manque de connaissance et aussi de temps (Saint-John Perse, Victoria Ocampo, Natalie Clifford Barney). Les lettres où elle évoque ses œuvres en gestation montrent la dignité et le sérieux de l’écrivain au travail. Elles retiendront à ce titre les spécialistes, mais la préférence du lecteur pourrait aller plutôt à celles où Yourcenar s’épanche un peu. Sans doute les plus remarquables de ces dernières sont-elles celles adressées à Natalie Barney, où s’affirme une sympathie à la fois lucide et sincère pour « l’Amazone ». Toutefois, la plus belle missive (29 juillet 1963), conservée à la Bibliothèque Doucet comme les autres à la même, n’est pas reprise dans cette édition, car elle a été publiée dans Lettres à ses amis et quelques autres. Une lettre à l’éditeur Polus contient par ailleurs une admirable réflexion sémantique sur l’adjectif démonique, que l’imprimeur a, s’indigne-t-elle, injustement modifié en démoniaque. Deux lettres, à des correspondants différents, expriment, en termes du reste assez identiques, la dilection de l’écrivain pour Salammbô, sa « grandeur » et son évocation de Carthage, « une étrange capitale de cauchemar, une sorte de formidable Babel ». Très dense, une réponse à Valentine Penrose pour son livre sur Elizabeth Bathory révèle une grande acuité critique : « [Elizabeth] fut une de ces cellules cancéreuses dans lesquelles prolifèrent des instincts qui sont probablement en nous tous […]. Même le mutisme hautain de sa fin peut s’expliquer aussi bien par une sorte d’épaisse idiotie morale que par l’orgueil luciférien et le courage […]. On aurait voulu que vous indiquiez davantage ce côté mesquin, banal malgré tout, et finalement inepte, qui existe toujours chez les êtres livrés sans réserve au mal. » Le problème du mal tourmentait en effet Yourcenar, et on la voit, en d’autres endroits, souligner combien l’intolérance est « à coup sûr l’un des problèmes les plus graves de notre temps ». Un voyage en Russie en 1962 l’a, écrit-elle, bouleversée par « le sentiment de l’inertie, de l’apathie, la présence de la vieille Russie éternelle avec l’éternelle domination policière et du prestige à tout prix, je ne sais quoi d’insidieux et de fermé ». Depuis Custine, « l’éternel État policier » n’a pas changé, et la Russie de 1963 lui a rappelé « l’Allemagne de 1938 et l’Italie de 1936, les régimes totalitaires différant plus par leurs idéologies que par leurs méthodes ». En somme, quelques belles pépites au milieu du sable… Comme l’indique une note liminaire, ces lettres sont publiées d’après les doubles au carbone d’originaux dactylographiés, légués par l’auteur à une bibliothèque américaine. C’est là un précieux gisement, mais l’on peut se demander si la publication intégrale de ces messages aussi disparates, dont certains sont d’un intérêt assez moyen, s’imposait vraiment. En littérature comme ailleurs, il ne faut pas toujours se fier au fameux slogan : « Chez Dupont, tout est bon ! »

Zo d’Axa. Zo d’Axa, Vous n’êtes que des poires ! édition établie par Bernard Langlois (Le Passager clandestin, 2012, 76 p., 7 €). Réédition de la préface à l’anthologie (1900) d’articles de La Feuille, ainsi que de quatre textes de Zo d’Axa parus dans ce périodique. Trois de ces derniers ont trait à la fameuse campagne en faveur de l’âne supposé représenter le peuple souverain. Le reste ne justifie guère la qualification de « pamphlétaire génial » conférée par l’éditeur. La présentation de Bernard Langlois et la reprise d’un article d’Hubert Prolongeau paru en 2009 dans Le Monde 2 sont à peu près aussi longs que le texte de Zo d’Axa, qui aurait suffi.

Zola (1). Émile Zola, Correspondance, choix de textes et présentation par Alain Pagès (GF, 2012, 376 p., 8,80 €) ;Mes Haines, présentation par François-Marie Mourad (GF, 2012, 324 p., 7,90 €). Lettres à la jeunesse, édition établie par Jérôme Solal(Mille et une Nuits, 2012, 102 p., 4 €). Belle moisson zolienne, qui offre en éventail quelques textes insuffisamment lus et souvent mal connus (mais toujours abondamment cités) : de Mes haines, premier état d’un discours de critique, qui procède par distinctions, partages et exclusions, aux deux lettres adressées à la jeunesse (1879 et 1897), c’est tout un parcours de combattant qui se dessine puissamment. De même que, professant un sain devoir de haine, il n’hésite pas à jeter aux orties une littérature qui lui semble confisquer l’audace et le moderne, de même Zola exhorte les jeunes gens, les incitant à quitter les belles illusions diffusées par un Hugo ou un Renan, ne reculant pas devant sa mission d’instructeur de l’Humanité. Car il prolonge cette fonction de l’écrivain, héritée du Siècle des Lumières et à laquelle l’affaire Dreyfus saura conférer de nouveaux accents. Des engagements esthético-politiques et des convictions idéologiques de l’écrivain témoigne également le choix de lettres présentées par Alain Pagès. Habilement conçu, cet ensemble avoue sa vertu documentaire et ne dément pas sa portée biographique : car s’écrit dans ces lignes une vie d’écrivain et d’artiste, une vie d’ami et de penseur, d’ennemi et de polémiste. On est impressionné par la vitalité dont regorge cette correspondance, par l’énergie qui en émane. On y assiste de plus à l’essor d’un titan.

Zola (2). Diane Henneton, La Terre. Du roman au Théâtre Antoine (Champion, 2012, 328 p., 80 €). C’est par une adaptation du Jacques Damour de Zola qu’Antoine avait ouvert en 1887 son Théâtre Libre. Il lui resta fidèle ensuite, comme le montre le choix d’une adaptation de La Terre en 1902 – nullement sollicitée par Antoine, à vrai dire, mais que les deux adaptateurs lui avaient adressée. Le spectacle fut plutôt un succès, mais généra scandale et protestations : le naturalisme d’Antoine (qui jouait lui-même le rôle de Fouan) et ses choix scéniques redoublaient la violence du livre de Zola. Diane Henneton a établi le texte à partir des quatre copies retrouvées (trois à la BnF et celle de la censure, conservée aux Archives nationales). Sa longue introduction analyse l’adaptation de Saint-Arroman et Hugot, la mise en scène d’Antoine et l’écho qu’elle obtint. Une série de photographies empruntées aux revues de l’époque, spécialement Le Théâtre, permet de mieux comprendre les buts poursuivis par le metteur en scène. Le travail de Diane Henneton emporte l’adhésion, mais on regrette de la voir traiter en cinq lignes, in fine, la version cinématographique de La Terre réalisée en 1921 par Antoine, quand il eût été passionnant de poursuivre l’analyse détaillée avec ce film admirable. Il y a d’ailleurs quelque inconscience ou quelque naïveté à se justifier en disant que « le film a l’éternité du septième art » : bien fragile éternité, si l’on songe aux milliers de films perdus ou détruits, et à la difficile diffusion de ceux qui, comme La Terre, ont été préservés.
Jean-Pierre Bacot, Olivier Bara, Patrick Besnier, Julien Bogousslavsky, Jean-Luc Buard, Jean-Marc Canonge, Alain Chevrier, Jonathan Chiche, Bertrand Degott, Philippe Didion, Louis Forestier, Françoise Gaillard, Jean-Paul Goujon, Jean-Philippe Guichon, Nelly Kaplan, François Kasbi, Suzanne Macé, Jean-Paul Morel, Martine Reid, Henri Scepi, Olivier Salon, Claude Schopp.

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