Comptes rendus du n°34

En société

 

ClaudelBulletin de la Société Paul Claudel, n° 187, octobre 2007, Hommage à Jean-Louis Barrault ; n° 188, décembre 2007, Correspondance Claudel-Feuillère (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 81 et 84 p., 7 €). Le dossier du n°187 est un hommage à Jean-Louis Barrault, fondé pour l’essentiel sur les richesses du fonds Renaud-Barrault conservé aux Arts du Spectacle de la BnF. Au centre, bien sûr, la création du Soulier de Satin en novembre 1943. Christèle Barbier publie un ensemble de lettres de spectateurs émerveillés, fût-ce, comme Albert Camus, « malgré cette affreuse morale claudélienne qui ne cessait de me scandaliser » (point de vue somme toute un peu court, car sans « cette affreuse morale » il ne resterait pas grand-chose des splendeurs du Soulier de Satin !) ; le cinéaste Louis Daquin regrette que, dans leur dernière scène « Marie Bell et [Mary] Marquet, toutes deux essaient de tirer la couverture ». Édouard Bourdet, Marie Casarès ou Gaston Gallimard et bien d’autres expliquent à Barrault en quoi la représentation fut pour eux un événement capital. Ces réactions « à chaud » apportent toujours un peu de parfum de cette époque difficile. André Jarry analyse de façon très précise la mise au point compliquée d’une version « pour la scène » de Partage de Midi par Claudel et Barrault en 1948. Venu des Rencontres de Brangues 2007, enfin, un intéressant dialogue sur le travail de Jean-Louis Barrault entre Joël Huthwohl et Christian Schiaretti qui analysent les raisons pour lesquelles il est si difficile de rendre justice à Barrault, si souvent calomnié ou ignoré. Le duo qu’il forma avec Claudel est vraiment unique en son genre. Comment ne pas admirer leur devise pour la création du Soulier, « mal mais vite » ? La couverture du n° 88 annonce fièrement : « Correspondance Claudel-Feuillière » ; avouons une légère déception sur cet ensemble de quinze lettres (dont plusieurs de Jean-Louis Barrault), écrites entre 1948 et 1954, en marge de représentations. Elles ne nous apprennent pas grand chose de neuf — et il n’y a pas une seule photo de la grande Edwige ! En revanche, deux belles maquettes de costumes de Mario Prassinos, en couleurs, illustrent l’article d’Hélène de Saint-Aubert sur la création de l’Histoire de Tobie et Sara au premier festival d’Avignon, voici soixante ans. Il est intéressant de rappeler que c’était une commande d’Ida Rubinstein destinée à être montée avec faste : le dénuement du verger d’Urbain V proposait tout autre chose… Nombreux comptes rendus de livres et de spectacles, et un entretien avec Gilles Blanchard, auteur de la curieuse adaptation cinématographique de Tête d’or avec Béatrice Dalle, tournée dans une (vraie) prison d’hommes. Bon numéro, mais, insistons-y, pourquoi aucune photo d’Edwige Feuillère ?

JarryLes Amis de l’Ardenne n° 19, décembre 2007, Jarry 100 ans (10 rue André Dhôtel, 08130 Saint-Lambert-et-Mont-de-Jeux ; 128 p., 10 €). Un peu de tout et beaucoup de n’importe quoi, autour d’un Jarry « porté à bras d’homme par les pataphysiciens rémois ». Curieux cortège. Espérons que, pour un autre centenaire, les Amis de l’Ardenne feront mieux.

LarbaudCahiers des Amis de Valery Larbaud n° 43, 2008 (Presses Universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 251 p., 15 €). Le changement semble décidément être à l’ordre du jour chez les « Amis de Larbaud », puisque voici une nouvelle présentation matérielle de leurs Cahiers, confiée cette fois-ci à des presses universitaires, et moins avenante que celle naguère effectuée par les soins des Éditions des Cendres. Ce cahier reproduit les actes d’un colloque qui s’est tenu à Vichy en juin 2007. Comme toujours avec ce genre de réunions, on y trouve un peu de tout, et même des textes sans grand rapport avec Larbaud, comme celui de Wanda Miksic sur l’écrivain croate Ivana Sajko, dont la prose frénétique et syncopée semble aux antipodes de celle de l’auteur d’Enfantines. Le thème très général choisi pour ce colloque autorisait, il est vrai, de tels débordements. On s’aperçoit d’ailleurs qu’une grande partie des communications portent sur le monologue intérieur : Carmen Licari nous présente donc un Larbaud précurseur de Nathalie Sarraute, tandis que Bruno Curatolo se livre à un rapprochement identique avec Raymond Guérin. On ne sait trop que penser, en revanche, des efforts d’Elizabeth Ch. Visuvalingam pour établir des parallèles, à propos des « récits de soi », entre Larbaud et la trilogie Kafka-Perec-Gandhi. Trilogie plutôt imprévue, et qui laisse l’impression d’une salade de noms jetés au hasard : pourquoi ne pas évoquer également, dans la foulée, Saint Augustin et Rétif de la Bretonne, qui ont, eux aussi, écrit des autobiographies ? C’est exactement comme si on amalgamait Chardin, Cézanne et Soutine, sous prétexte qu’ils ont tous les trois peint des natures mortes. La belle affaire ! On touche par ailleurs à une plaie de la littérature actuelle, avec cette question posée par Stéphane Chaudier à propos d’Ivan Farron : « Comment un écrivain, aujourd’hui, peut-il encore parler du « moi »? Justement, la plupart ne font plus que cela, mornes pèlerins de mornes voyages autour de leur nombril, comptables obstinés des mille petits riens de leur existence tristement quotidienne, de leurs petits émois, de leurs frêles fantaisies ou fantasmes, tout cela égrené sans trêve ni répit tout au long de « journaux » et d’« autofictions » diverses, qui n’ont de pathétique que leur vide et leur mégalomanie bavarde. D’un intérêt bien plus soutenu et moins hasardeux est l’intervention de Paule Moron sur « Le Journal intégral de Larbaud », où celle-ci s’attache à faire le point sur les divers journaux intimes, dont elle prépare l’édition intégrale (qu’on nous annonce comme très prochaine, réjouissons-nous-en). Très minutieusement, l’auteur retrace l’histoire de ces différents manuscrits depuis 1933, histoire d’ailleurs assez compliquée. En gros, ces journaux vont de 1912 à 1935, avec des bribes retrouvées appartenant aux années 1901, 1902 et 1911. Le travail d’édition se trouve cependant entravé par un double handicap : d’une part, les suppressions éditoriales effectuées dans le Journal inédit de 1954, et d’autre part les nombreuses altérations et destructions faites par Larbaud lui-même, et ce pour diverses raisons. On voit également que, de même que l’usage qu’il faisait du monologue intérieur était bien particulier, et soutenu par un ton très personnel, de même Larbaud diariste affirme une personnalité irréductible, par-delà l’homme quotidien et l’élaboration de ses œuvres. Cette intimité parfois assez secrète de l’écrivain est bien étudiée dans la communication de Christophe Bataillé sur Gweeny-toute-seule, une « Enfantine » confiée à Gide en 1912 mais qui ne sera publiée qu’en 1949, à l’instigation du même Gide. « Trop intime », en effet, cette nouvelle portait en filigrane à la fois le désir de Larbaud d’avoir des enfants et de fonder une famille, et aussi les échos de sa toute récente conversion au catholicisme.

LeirisCahiers Leiris, n° 1, 2007 (Association des Cahiers Leiris, 44 route de Conflans, 70300 Meurcourt ; 445 p., 30 €). Tout dans ce volume épais témoigne qu’on ne veut pas faire ici une banale publication universitaire : le graphisme de la couverture, la typographie, la complication du sommaire qui se « divise en sept catégories : Témoignage, Autobiographie, Tauromachie, Autobiographie et voyages, Ethnologie et poésie, Hommage, Inédit ». Est-ce clair ? Chaque texte est en outre précédé d’un « Leiris & moi » où les auteurs expliquent comment ils ont rencontré l’œuvre de l’écrivain — confidences auxquelles nous n’aspirions pas vraiment. Mais voilà, on veut montrer qu’en somme on est aussi du côté de la « création ». Tout cela nous paraît légèrement prétentieux, avouons-le, et gagnerait à plus de simplicité. Cela dit, il y a beaucoup à lire, et quelques images. Les inédits consistent en un dessin et trois lettres brèves. Bibliographie et index des titres.

Lire. Lire, n° 357-358, 359 et 360, Juillet-août, septembre, octobre, novembre 2007. Le rythme d’un trimestriel s’accorde mal avec celui de l’actualité des revues, notamment mensuelles. On s’affranchit alors d’autant plus facilement de l’actualité que ladite revue présente un caractère de circonstance peu propice à marquer les esprits au-delà d’une saison — les esprit moqueurs y verront un grief, disons qu’il s’agit plutôt de reconnaître à chacun son rôle, et à Lire celui d’animer gentiment la vie littéraire, à l’usage de ceux qui n’en sont pas, et que c’est très bien ainsi. On retiendra de ce quasi semestre de lectures, au milieu des inévitables mondanités et box-office des ventes, des chroniques bien venues, celle de Beigbeder qui n’est pas seulement le romancier ectoplasmique que l’on croit ; les lectures parfois inattendues d’une personnalité, comme Podalydès qui nous invite à lire Jouhandeau malgré tout. Tout n’est pas inattendu, et on n’évitera pas les flots de Sollers, Schmitt, Onfray, Harry Potter, les secrets des prix littéraires et quelques autres marronniers. Mais Lire est aussi ce journal qui propose de lire Alaa El Aswany ou Leon Rook, Zsusa Bank, et qui donne de pleines pages d’extraits permettant de juger sur pièces — au risque de produire des effets de comparaison comiques entre le dithyrambe critique et la pauvreté des pièces produites ; on avait pourtant failli croire à la profondeur de J.K. Rowlings. Les courageux prêts pour de véritables aventures préfèreront Dawkins et les 850 pages d’Il était une fois nos ancêtres, qui s’annonce aussi passionnant que fut dérangeant Le Gène égoïste du même auteur, tout en offrant un intéressant modèle de vulgarisation à l’anglo-saxonne.

MatriculeLe Matricule des anges, n° 83 et n°84 (mai 2007, 52 p., 5€ ; juin 2007, 52 p., 5,50€) Rarement LMDAaura mieux mérité son intitulé sulfureux qu’en ce joli mois de mai où s’affiche un portrait magnifique de William Cliff en évadé de la veille. Difficile de se soustraire à ce regard qui fixe l’objectif comme un ennemi personnel, et nous avec. Heureusement, le titre du dossier apporte le nécessaire comique relief, « William Cliff, les errances d’un innocent » ; le mois suivant, nous avons droit à « Brigitte Giraud, la mémoire neuve », et « Fred Deux, le tracé de l’attente » (l’inverse était disponible aussi) à croire qu’il y a un format de titre dans les logiciels des anges, qui impose à tout nom propre une catégorique définition. Tout cela est sympathique comme les tics communicationnels des années 80-90, (L’Emission, Le Café, Le Chat machine) et on n’aurait pas eu le mauvais esprit de le souligner, si on n’avait été agacé par l’amphigourique de certaines plumes, précisément de celles qui décernent des brevets de médiocrité à de jeunes auteurs. Soyons justes, citons : « Certains textes, comme […], ne convainquent pas. Au pire, ennuient. Soit par excès de formalisme. Soit par inclinaison pour l’alambiqué sans frein. Ces dérives stylistiques sont toutefois contrebalancées par la contiguïté d’approches pertinentes. » Dangereuses dérives en effet, et cocasses contiguïtés. Au fait : en juin, l’interviewé majeur est Fred Deux, et on aurait pu faire 52 pages sur cet écrivain-artiste passionnant. Au rayon des découvertes, on pioche Le Chantier (Seuil) de Mo Yan, en chinois « Celui qui ne parle pas », fresque grinçante d’une révolution vue par le mauvais bout de la pioche, côté des travailleurs civils révolutionnaires. Le domaine étranger met également à l’honneur John Cheever, on demande à voir, même s’il « rappelle qu’en chacun sommeille la coprésence irréductible du désir et de la faute. Une faute qui, expurgée de toute signification culpabilisante, ressortit du manque ». On sait le Matricule très sourcilleux sur le chapitre de la censure, mais en serait-ce vraiment une que de relire certaines copies ? Retour sur mai : honneur à la poésie (Cliff, donc, mais aussi Jean-Luc Sarré, Gérard Massé), mention à Christian Prigent (Demain je meurs, POL), et toujours le flottement déjà remarqué le mois précédent dans le domaine étranger : est-ce la prédilection pour des thématiques trop rebattues (parias et humiliati, sexe et satire sociale) ou plus probablement une façon devenue rebattue de valoriser des textes qui en viennent à se ressembler ? Attirons l’attention des matriculeurs sur cette curieuse uniformisation, un comble pour un cahier si largement ouvert aux littératures les plus a-hexagonales. Ah oui ! on oubliait : LMDA a pris cinquante centimes, et nul ne songerait à s’en plaindre tant cette revue est devenue, à tous les déçus des suppléments littéraires, indispensable.

MicheletLes Amis de l’Ardenne n° 18, 2007, Montcornet et Michelet. Réveil d’une vocation (10 rue André Dhôtel, 08130 Saint-Lambert-et-Mont-de-Jeux ; 128 p., 10 €). Les Amis susnommés ont pour vocation le développement de relations culturelles entre leur région et la Wallonie ; on devine que c’est par un judicieux sens de la réclame qu’ils ont alors choisi de placer ce numéro sous les auspices de Michelet, dont une partie de la famille, oui, fut originaire des Ardennes, et à qui devaient être consacrées trois journées d’études à l’automne 2007. En manière de communication pré-événementielle donc, un extrait de Ma Jeunesse. Il reste ainsi bien de l’espace où laisser s’épancher les plumes locales, ce qu’aucune loi n’interdit. Quelques photographies du vieux Renwez, quelques comptes rendus de lecture, le tout sur un papier glacé cassant et bourgeois, un peu comme les vieilles tantes de Michelet d’ailleurs. La marque de l’éditeur est, en revanche, charmante.

Œil bleuL’œil bleu, n° 5, janvier 2008 (59 rue de la Chine, 75020 Paris ; 64 p., 12 €). Essentiellement centré sur le XIXe siècle, ce numéro réunit des études sur, ou des textes de, Alexandre Schanne, Jean Dayros, Auguste Linert, Hugues Rebell, l’attentat anarchiste de 1881, ainsi qu’une bibliographie de la revue L’Art social. L’identité de Jean Dayros paraît confirmée par la transcription de son acte de mariage, qui prouve qu’il s’appelait, de son vrai nom, Paul Colombié. Ce que n’hésite pas à ratifier Henri Bordillon, qui, après ses fastes lavallois d’antan, semble fort attiré par l’histoire locale du Tarn-et-Garonne, ce dont nous ne saurions certes lui faire grief, même s’il n’est pas tout à fait évident que Dayros mérite des fouilles archéologiques poussées. Autre rectification, la restitution à Rebell de l’édition française de Femmes châtiées (1905), ouvrage de flagellation signé Jean de Villot. Dans sa biographie de Rebell, Thierry Rodange avait affirmé, faute de l’avoir trouvée, que cette édition était imaginaire. « Aimable reconstitution des faits », écrit Noël Herbin, qui vient justement d’en acquérir un exemplaire sur Internet, et rétablit ponctuellement les choses ! On reste dans la bibliographie avec L’Art social (1891-1896), objet d’un article bibliographique d’une singulière parcimonie. En effet, outre les diverses caractéristiques de la revue et ses dates de parution, ce qui est fort bien, nous n’avons droit qu’à la liste des collaborateurs. La collection étant, nous précise-t-on, accessible sur Gallica, n’était-ce pas l’occasion ou jamais de citer quelques titres d’articles, par exemple ceux qu’y publièrent Gourmont, Henri Ner, Charles-Louis Philippe, Gustave Le Rouge ? Cela n’eût pas été moins intéressant, sans doute, que la transcription de l’éditorial donnant le programme de la revue (où « Jean Lombart » est une coquille introduite par L’œil bleu, pour Jean Lombard, auteur de Byzance et de L’Agonie).

PéguyL’Amitié Charles Péguy n° 119, juillet-septembre 2007 ; n° 120, octobre-décembre 2007 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 124 et 56 p., abonnement : 34 €). Le premier de ces deux numéros est consacré au cardinal Daniélou « lecteur de Péguy » et rassemble trois de ses articles consacrés au poète. Le premier, « Péguy, poète national » est le plus intéressant par sa date de publication : mai 1941. Le futur cardinal y exalte Jeanne « qui ne prend pas son parti de voir la France occupée par les Anglais ». À bon entendeur… Damien Le Guay fait précéder des articles d’une intéressante synthèse. Le n° 120 est très différent : il s’agit du fac-similé d’un cahier de devoir de vacances du jeune « Péguy Charles », alors âgé de onze ans. Un dossier présente son professeur, l’« élève-maître » Charles Gravier. Documents attachants.

RamuzFondation C.F. Ramuz, bulletin 2007 (Case postale 181, CH-1009 Pully, Suisse ; 60 p., abonnement : 20 francs suisses). Le Bulletin Ramuz n’est pas consacré à la publication de travaux, mais tient la chronique de la vie de l’association : l’essentiel est cette fois consacré à la remise du Prix Ramuz de poésie 2007 : discours (brefs) et pages de la lauréate, Mary-Laure Zoss, ainsi que d’autres finalistes. En outre, des nouvelles du vaste chantier des Œuvres complètes, dont trois tomes ont paru en 2007 (ils ne semblent pas avoir été envoyés à Histoires littéraires).

Roman populaireLe Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 38, Les Réducteurs de texte (AARP, BP 0119, Amiens Cedex 1 ; 176 p., 14 €). Bigre, quel art du titre ! Michel Strogoff, Lupin, Fantômas, les plus grands et les plus lus sont tous passés à la moulinette des Réducteurs de textes, sous des prétextes divers d’accessibilité à la jeunesse (Guillemette Tison en fait la démonstration pour la Bibliothèque Verte), de modernisation, de réduction des coûts. Alors, on rétrécit les descriptions, on resserre la narration, on allège le métadiscours. Conséquence paradoxale : en délestant les textes de leur structure orale, on les ramène vers la textualité. Pire : la suppression de passages contraint à rajuster les morceaux épars au moyen de chevilles, voire de modifier les conjonctions : en plus du rythme, c’est alors le sens lui-même qui se fait la malle. Et comme le relève finement Amélie Lebars, les personnages se réduisent à de simples actants, le texte se recroqueville sur son intrigue, et perd les couleurs de sa tonalité. Tout cela fait froid dans le dos. Heureusement, le roman populaire partage avec les récits mythiques une extrême malléabilité formelle. Preuve en est que les éditions coupées continuent à faire battre le cœur de leurs lecteurs floués mais heureux. D’ailleurs, le reformatage commercial ne va pas toujours dans le sens de la réduction : pour Roger-la-Honte, de Jules Mary, c’est d’une version longue que nous entretient Adeline Guérin, mais une version certes de la main de l’auteur. On ne peut en dire autant de telle nouvelle qui étoffe le poids d’un volume de traduction de Maurice Leblanc : les meilleurs détectives n’ont su trouver la source de l’apocrypheThe Bridge That Broke édité par Macaulay aux États-Unis. Dans les varia enfin, des révélations sur Renée Dunan, sur un précurseur de Maigret, et quelques énigmes bien propres à séduire nos savants lecteurs ; avec, en prime, une étude sur l’illustrateur de la collection La Chouette, Giovanni Benvenuti. Sur la quatrième de couverture, une « Espionne ingénue » échappée d’un Prisu des années 60 pointe ainsi sur nous un pistolet, un regard vert et un sourire asymétrique des plus intrigants. En somme pour ses dix ans, le Rocambole frappe fort. Dire que certains ne sont toujours pas abonnés !

VerneRevue Jules Verne n° 26, 2007 (Les Belles Lettres, 240 p., 8 €). Curieux numéro centré sur l’idée d’une édition critique des Œuvres complètes de Jules Verne, « en ligne » ou pas. Idée excellente, empressons-nous de le dire, et que nous ne saurions qu’encourager. Mais les débats qu’elle entraîne ici (édition destinée à quel public, numérique et/ou papier) auraient pu tenir en une page, car il n’y a pas de problèmes spécifiques à une édition de Verne ; comme pour tous les auteurs de son siècle, l’édition critique doit tenir compte des manuscrits, des pré-originales et des diverses éditions parues du vivant de l’auteur… Le plus curieux est l’article, par ailleurs passionnant, de Piero Gondolo della Riva : il parcourt un nombre impressionnant de romans de Verne en montrant des problèmes posés par des variantes ou des coquilles non (ou tardivement) corrigées. Encore une fois, c’est fort intéressant, mais il n’y a rien là de spécifique à cet auteur ! Plutôt que ces palabres préalables, le Centre Jules Verne devrait passer à l’action. Une petite bizarrerie : Piero Gondolo della Riva commente longuement la devise du capitaine Nemo, mobilis in mobili et montre qu’elle a longtemps été reproduite de façon erronée (« in mobile »). Mais la couverture du numéro porte fièrement la version fautive !

Livres reçus

Comptes rendus

Critique théâtrale. Mariane Bury, Hélène Laplace-Claverie, Le Miel et le feu. La critique théâtrale en France au XIXe siècle, sous la direction de Marianne Bury et Hélène Laplace-Claverie(PUPS, 2008, 348 p., 25 €). La critique dramatique, qui depuis plusieurs siècles accompagne le développement du théâtre de son commentaire insistant, parfois frivole et de parti-pris, parfois intelligemment complice, n’a jamais attiré de façon très sérieuse l’attention des spécialistes. Maurice Descotes, auteur d’une importante Histoire de la critique dramatique en France parue en 1980, n’a guère eu de successeurs. Ainsi qu’elles l’exposent dans l’introduction, les organisatrices de ce volume lui rendent hommage en demandant à leurs collaborateurs de se concentrer sur les trois secteurs de la critique journalistique, de la critique des écrivains et de l’autocritique théâtrale. Dans une énorme production rendue possible par le développement de la presse au XIXe siècle, seules quelques grandes figures sont étudiées : Jules Janin, Charles Monselet, Francisque Sarcey, Jules Lemaître, ainsi que quelques revues et milieux particuliers. À cette dimension historiographique s’ajoutent une réflexion sur les « finalités de la parole critique » et quelques prosopographies. Tel qu’il est, nécessairement incomplet, cet ouvrage représente néanmoins un apport de poids à la recherche et mérite qu’on en détaille rapidement le contenu. La première partie de l’ouvrage, « formes et métamorphoses du discours sur le théâtre », tourne autour de la question du feuilleton, avec deux articles qui se recoupent en partie. Il faut dire que le genre, inauguré et pratiquement inventé par Julien-Louis Geoffroy en 1800, a connu une longévité extraordinaire. Olivier Barra s’intéresse à la poétique du feuilleton tandis que Guy Ducrey se demande ce qui, dans ce « genre hétéroclite », peut échapper au résumé et acquérir ainsi une réalité substantielle un peu durable. La réponse tient à la qualité d’écriture, souvent remarquable dans la période 1870-1900 quand des écrivains s’y collent. On peut regretter avec Guy Ducrey qu’il n’en soit plus de même aujourd’hui. Romain Piana examine le cas de la rubrique « soirée » pendant la même période, tout en soulignant qu’il faut y voir aussi un phénomène de « dégradation du discours critique en reportage publicitaire, accompagnant ainsi une industrialisation du spectacle en plein essor ». En va-t-il bien différemment aujourd’hui ? Dans le second chapitre, Sophie Lucet examine la Revue d’art dramatique (1886-1909), première revue sérieusement spécialisée et dont l’ambition critique l’a conduite à s’opposer au feuilleton. Lucien Muhlfeld a droit, du coup, à une attention qui ne lui avait pas été accordée depuis bien longtemps ! L’article de Jean-Claude Yon nous fait repartir en arrière pour une étude du rôle de l’image dans La Vie parisienne (1865-1867), utilement illustrée (malgré des reproductions d’assez piètre qualité). L’étude n’est pas simplement descriptive et classificatrice : elle permet de mettre en évidence le pouvoir « désenchanteur » des images « à l’égard du drame, du mélodrame et du théâtre lyrique ». Le troisième chapitre passe de l’autocritique du théâtre dans les vaudevilles de l’époque romantique (sous la plume du grand spécialiste qu’est Jean-Marie Thomasseau) aux parodies «intra-dramatiques », c’est-à-dire les « charges insérées à l’intérieur des pièces représentées sur le boulevard entre 1830 et 1862 » (Roxane Martin). Dans un autre genre, Anne Pellois s’attache à une pièce de Maurice Beaubourg de 1894, considérée comme un effort de théâtralisation d’un manifeste esthétique et dont l’échec est typique de bien d’autres entreprises de l’époque, inadaptées aux salles configurées pour de tout autres spectacles. Avec la deuxième partie du volume, nous passons à une interrogation plus générale sur le rôle de l’activité critique. Florence Naugrette donne l’exemple des journaux de Rouen pour étudier ce qu’il en a été dans la presse de province. Le critique y possède une fonction plus complexe que son confrère parisien, explique-t-elle, car il doit jouer plusieurs rôles à la fois. En ce sens, il est « moins une voix individuelle qu’une conscience collective, aussi puissamment idéologique que discrètement anonyme ». C’est ensuite le tour de quelques études de cas : Barbara T. Cooper analyse la réception journalistique de Teresa, pièce de Dumas bien ignorée aujourd’hui ; Sylviane Robardey-Eppstein passe en revue ce que la presse du XIXe siècle dit de Casimir Delavigne, malheureux dramaturge en porte-à-faux entre classicisme et romantisme, très généralement dévalorisé, y compris de son temps. L’auteur rappelle la phrase cruelle et célèbre de Fernand Desnoyers à son propos (1858) : « Il est des morts qu’il faut qu’on tue / dans l’intérêt de l’avenir » — ceci pour conclure qu’il ne serait peut-être pas si inintéressant de le faire revivre. Sylvain Ledda analyse de son côté les aléas de la réception critique de Musset par ses contemporains, trop peu préparés à comprendre sa dramaturgie. Jules Janin fut un des recordmen du feuilleton au XIXe siècle, avec une quarantaine d’années de production ininterrompue pour le Journal des Débats. Julie de Faramond a sans doute toutes les raisons de le traiter comme un révélateur des tensions de son époque. À la question : « Y a-t-il une critique théâtrale catholique en 1830 ? », Guilhem Labouret répond positivement en examinant la critique publiée dans L’Avenir, le journal de Lamennais. C’est un tout autre milieu, en revanche, que présente Susan McCready en revenant sur un sujet très people de l’époque : celui de la rivalité qui éclate en 1827 entre Mlle Mars et Mme Dorval, mais pour prendre de la hauteur et le réinsérer dans le contexte esthétique et historique, au moment où la publicité devient un paramètre majeur des carrières. La troisième partie du volume présente enfin quelques grandes figures de la critique théâtrale. Patrick Besnier ressuscite Charles Monselet en relisant les articles que celui-ci avait donnés au Monde illustré de 1851 à 1888, assez voisins par la manière de ceux de Théophile Gautier, moins les complaintes de ce dernier sur l’esclavage de la chronique. Relire les critiques théâtraux du XIXe siècle peut ne pas être conduit dans un esprit de sacrifice et d’abnégation : c’est ce que dit avoir découvert Michel Autrand, qui confesse le plaisir pris à ses lectures de Jules Lemaître : « Les volumes de Lemaître brillent sans cesse d’aperçus et de développements originaux », proclame-t-il. Encouragé par cette confession, nous avouons à notre tour prendre bien plus de plaisir à lire cet impressionniste inspiré que la plupart de nos laborieux contemporains ! Va-t-on finir par réhabiliter de la même façon Francisque Sarcey, étouffé sous sa réputation catastrophique de critique sympathique mais obtus et qui aurait systématiquement raté tout ce que le théâtre de son temps produisait de plus novateur ? Sans aller jusque-là, Julia Gros de Gasquet s’efforce de montrer que Sarcey peut être crédité de quelque chose comme l’intuition de ce que va devenir la mise en scène avec et après Antoine. Patrick Berthier adopte ensuite une perspective un peu différente de celle de ses collègues, en réfléchissant sur ce que peut apporter le travail d’édition critique dans le cas des chroniques de Théophile Gautier — corpus immense, comme il le rappelle. Où l’on retrouve la question du résumé, outre quelques facéties de Gautier entraînées par le fait de n’avoir pas vu les pièces commentées ! Ce n’était pas le genre de Nerval, dont Michel Brix étudie ensuite les feuilletons dramatiques, dossier fort complexe et qui pose de nombreux problèmes à ses éditeurs. Théodore de Banville ne manque pas à cette galerie, lui dont Monselet, cité par Philippe Andrès, dénonce « un étonnement enfantin pour une malpropreté de coulisses ». De 1845 à 1881, ce curieux multiplia les chroniques dans de multiples publications. Un sous-titre de l’article résume les questions que l’on peut se poser à son propos : « dilettante ou tâcheron ? » ; en tout cas « singulier soiriste », selon Victor Barrucand, qui édita les textes critiques de Banville. En revanche, pour Anne-Simone Dufief, Alphonse Daudet fut (c’est son titre) « Un authentique chroniqueur dramatique », auteur de feuilletons, pendant six ans, au Journal officiel. Tout en s’adressant à son lectorat un peu spécial, Daudet ne renonçait pas à traiter du théâtre en écrivain conscient de sa « mission intellectuelle et morale ». S’il est bien partial à l’égard de ses amis touchés par l’échec de leurs tentatives (Zola, Flaubert), c’est aussi parce qu’il appelle au renouveau de l’art dramatique. Anne-Simone Dufief note également dans cet article que Daudet fut très attentif aux mises en scène et aux comédiens, ce qui n’était pas le cas de tous ses confrères. Alfred Jarry devait évidemment avoir sa place dans ce panorama. C’est ici le théoricien de l’art dramatique que Loredana Trovato revisite en partant de De l’inutilité du théâtre au théâtre, article dédaigneux, comme l’était Jarry en général du théâtre ordinaire de son temps (et bien plus séduit par les spectacles de cirque ou les pantomimes). Il reste que ses chroniques comportent aussi des points de vue singuliers sur l’actualité tout en rappelant bien des œuvres aujourd’hui totalement oubliées. C’est, pour finir, un comédien, et pas n’importe lequel : Talma, dont Florence Filippi présente la « critique de lui-même », soulignant à quel point la critique patentée avait fini par démissionner devant celui qui fut le premier à exiger la mention de son nom sur les annonces de spectacle. Il est ici considéré « comme un archétype de la relation qu’entretiennent le critique de théâtre et l’acteur célèbre ». Le volume se clôt sur une importante bibliographie et un index des noms de personnes. Un petit cahier d’illustrations de huit pages offre un accompagnement visuel que l’on aurait souhaité plus riche.

DynamiqueLa Littérature française. Dynamique et histoire, I et II, sous la direction de Jean-Yves Tadié (Folio Essais, 2007, 736 et 848 p., 8,20 € chaque volume). L’énorme opus que Gallimard vient de mettre sur le marché n’a plus de « poche » que l’appellation. Évidemment, si l’on veut tout couvrir, depuis une « littérature médiévale » (agrémentée d’un « ? » qui se veut hautement significatif) jusqu’à « l’épuisement de la littérature et son éternel recommencement », il ne faut reculer devant aucun effort et mettre toute une équipe au travail. Tous les collaborateurs, connus et respectés dans leur domaine, ont fourni beaucoup plus qu’une esquisse sommaire à l’ensemble. Chacun y est allé d’une véritable monographie qui fait à chaque fois dans les deux-cent pages. Nous ne nous aventurerons pas à commenter les chapitres consacrés aux périodes antérieures à celles qui occupent Histoires littéraires. C’est donc le deuxième volume qui nous retiendra, exception faite de la partie réservée à Michel Delon pour qu’il y traite du XVIIIe siècle. Le XIXe siècle devait présenter un cas particulier aux éditeurs puisque les rédacteurs s’y sont mis à trois : Françoise Mélonio, Bertrand Marchal et Jacques Noiray – autorités incontestables chacun dans sa sphère de spécialité. Nous dirons tout à l’heure ce que nous inspire la contribution du rédacteur unique auquel est échu le XXe siècle : Antoine Compagnon. On méditera d’abord un peu sur le choix du titre accolé à l’ensemble. En mettant en avant « la littérature française », Jean-Yves Tadié a certainement voulu souligner le fait qu’il s’agissait de livrer quelque chose comme un portrait unique, un document d’identité qui permettrait de se rassurer à la fois sur l’existence de la « littérature » comme réalité et notion totalisante et sur le caractère indiscutablement « français » des œuvres et des auteurs retenus. Francité et littérarité font la paire, se confortant l’une l’autre pour mieux nous dire que nous sommes différents des autres. Dans un monde livré au multiculturalisme et aux turpitudes idéologiques inventées par des Américains dévoyés, cette réaffirmation tranquille laisse entendre que tout n’est pas perdu. Le sous-titre est un peu plus inquiétant. Quand il parle d’« histoire », on est encore en terrain connu. Depuis trois siècles, les compilateurs n’ont pas cessé de produire des histoires de la littérature française. Mais on remarque que le terme est ici associé à un autre vocable qui, de fait, le précède et donc le commande un peu : « dynamique ». Où l’on comprend que le portrait promis par le titre va être celui d’une figure en mouvement. « Dynamique », est-ce si différent de la traditionnelle « évolution » largement ressassée dans toutes les histoires antérieures depuis qu’il a fallu tenir compte de Darwin et des chaînons manquants, même en littérature ? Qu’est-ce qui a donc fait bouger la littérature française ? En quoi cette littérature a-t-elle une histoire faite de mouvements ? Mais d’abord : d’où vient ce déplacement de perspective par rapport aux histoires traditionnelles ? Sur quoi cette nouvelle histoire veut-elle attirer l’attention et de quelle théorie va-t-elle se réclamer pour le faire ? C’est à ce genre de questions que Jean-Yves Tadié esquisse une réponse dans son avant-propos : à le lire, on se dit que le but n’est rien d’autre que de mettre le feu à la Sorbonne ! Façon ironique de célébrer les quarante ans de Mai 68 ? Les premières pages bradent allègrement l’héritage : les histoires de la littérature qui ont précédé celle-ci n’ont que « de petites idées, qui donnent autant de sous-titres. Des idées sans signification, des étiquettes. L’emballage enveloppe des faits, des dates, mais les faits sont bêtes. » À la bonne heure ! On va voir ce qu’on va voir. Jean-Yves Tadié n’hésite d’ailleurs pas à se glisser dans la peau d’un « jeune historien, à l’esprit encore vierge » (audace qui ne manque pas de sel) pour se demander comment en finir avec ces vieilleries. Si le lecteur a frémi un instant devant de pareilles provocations, qu’il se rassure : dès la fin de l’introduction le calme sera revenu, Lanson et Nisard, sinon réhabilités, du moins excusés. Ils avaient réduit l’histoire à la chronologie mais, au moins, ils respectaient le passé. Hélas !, « il y a eu au milieu du XXe siècle une crise de l’histoire comme récit. Désireux à juste titre de rendre compte des grandes structures qui traversent le temps, on a failli perdre le sens et le sentiment du passé. » Comme on le voit, les comptes ne sont toujours pas totalement réglés, quarante ans plus tard. Bien sûr, il n’est pas question de restauration et l’idée de « mouvement » est ici proposée comme un généreux compromis, pour instaurer une sorte de paix des braves. En foi de quoi, pour en revenir au XIXe siècle et à ce qu’en dit cette nouvelle histoire, c’est un bien sage déballage par genre qui va articuler le récit. Si les deux premiers chapitres font un petit effort de contextualisation en parlant par exemple de « la littérature entre l’État et le marché », le chapitre sur la poésie reprend un découpage digne de Lagarde et Michard — quelque peu modernisé, reconnaissons-le. Les trois auteurs ne s’en interrogent pas moins avec une certaine angoisse épistémique : « Faut-il conclure ? ». Tourmentés par le doute, ils se demandent après coup s’ils ont bien fait de chercher à structurer « cette matière confuse » « en discernant à travers le siècle une tendance majeure à la représentation mimétique du réel ». On se le demande avec eux. Mais si le XIXe siècle est si rétif aux reconfigurations théoriques même si timidement modernistes, qu’en sera-t-il du XXe ? C’est Antoine compagnon qui se trouve chargé à lui tout seul de répondre à cette interrogation. Cette figure désormais incontournable de l’establishment académique ne fait guère redouter le triomphe de la subversion et son style d’une aimable pâleur n’a rien pour enflammer la jeunesse des Écoles, à qui ce pensum sera sans aucun doute proposé pour qu’il y puise les généralités propitiatoires indispensables pour survivre aux concours. Il y a place cependant pour un léger frisson : le XXe siècle ne commence-t-il pas par une « ère du soupçon », aggravée par une terrifiante question : en quelle année commence-t-il ? Ce point d’interrogation n’est que l’un parmi les centaines que sème généreusement ce volume. Il ne sera pas dit que les idées bien classiques qu’il renferme seront assénées comme autrefois : n’affirmons rien, n’imposons rien, supposons. Après tout, Mai 68 a peut-être quand même laissé quelques traces. Nous sommes injuste cependant en insistant sur le côté classique de la présentation. Certes, le tronçonnage reste traditionnel mais l’intention est bien là, malgré tout, de secouer les préjugés et la volonté de réécrire le siècle autrement bien caractérisée. Les déclarations liminaires méritent d’être citées un peu longuement : « Crise, soupçon, difficulté, ainsi que leur envers : l’axe de notre histoire sera le fait littéraire durant chaque grand moment du siècle, en tenant compte de son hétérochronie. Et le fait littéraire peut être aperçu à la fois de manière externe et interne : historique ou sociologique d’une part, littéraire, stylistique ou critique de l’autre. Plus qu’une histoire des sommets, des grands écrivains, des hommes et des œuvres, mais incluant une histoire des conditions de la réception de la littérature, notre histoire sera une histoire théorique de la littérature — une histoire de la catégorie de littérature, cherchant à répondre à ces questions : qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce qu’être écrivain au XXe siècle ? » Ce qui n’empêche pas Antoine Compagnon, revenant sur ces dangereuses audaces, de prendre le prudent parti qu’on attendait : « Le canon semble maintenant bien établi, au moins pour les deux tiers ou les trois-quarts du siècle […]. Au-delà, du modernisme au postmodernisme, la littérature est moins stabilisée. » Puisque canon il y a, les surprises seront rares et le lecteur curieux en sera pour ses frais. Qu’il n’aille pas non plus imaginer qu’il se passerait des choses un peu hors-normes ici ou là : « La mission de la littérature, jusqu’à la fin du XXe siècle, est restée morale. La littérature continue de nous procurer une connaissance de l’homme et de la vie plus profonde et plus subtile que celle à laquelle donnent accès les autres discours et les autres médiums. » Respectons cet acte de foi humaniste post-proustien en l’exception littéraire, sans pour autant y souscrire un instant. En revanche, nous pourrions être tenté de reconnaître, comme dans le chapitre final, que la littérature est aujourd’hui en danger, le symptôme et peut-être la cause en étant que les écrivains ne lisent plus : « La vraie fin de la littérature, ce serait si les écrivains ne lisaient plus, ou devaient cacher qu’ils lisent et ne transportaient plus la littérature du passé dans la littérature vivante en se mesurant à elle, voire en la maltraitant. » Tout ceci titré : « L’Épuisement de la littérature ». On se retiendra d’adhérer à cette vision crépusculaire. Sans nécessairement accepter tout de ce qui se formule depuis une génération dans le monde anglo-saxon (et très au-delà, y compris dans l’Europe non francophone), on fera remarquer qu’il s’agit ici d’une énième version du sanglot de l’homme blanc — comme si toute la littérature du monde et son destin se réduisaient à ce qui se joue dans un rayon de trois cent mètres autour de la rue Sébastien-Bottin et dans le culte de ses icônes muséifiées. Comme si d’autres littératures, autrement vigoureuses il est vrai, n’étaient pas ailleurs en plein épanouissement, comme si ne devenaient pas écrivains aujourd’hui, même en France, des gens surgis d’ailleurs et parfois de nulle part, sans rapport avec les héritiers de la langue bourgeoise des beaux quartiers, des femmes de plus en plus souvent, qui n’ont peut-être jamais lu Gide mais beaucoup d’Américains, de Japonais, de Norvégiens, de Sud-américains, voire d’Antillais ­— ce qui change quand même un peu la donne. La multitude de points d’interrogation disséminés généreusement d’un bout à l’autre de ces deux volumes ne doit pas faire illusion : malgré des efforts méritoires, pour ce qui concerne les XIXe et XXe siècle, du moins, les vraies remises en question devront encore attendre.

Flaubert. Flaubert, Correspondance tome V (janvier 1876-mars 1880), édition présentée, établie et annotée par Jean Bruneau et Yvan Leclerc, avec la collaboration de Jean-François Delesalle, Jean-Benoît Guinot et Joëlle Robert (Gallimard, Pléiade, 2007, 1556 p., 62 €). Les éditions Gallimard se moquent un peu du monde. Pour ce dernier volume de la Correspondance de Flaubert, elles n’ont rien trouvé de mieux que de faire des économies : pas de table détaillée des lettres contenues dans le volume, comme c’était l’usage pour les précédents tomes. On n’a donc droit, en tout et pour tout, qu’à une seule et unique page de table des matières. À se demander si l’on n’a pas fait aussi des économies dans les notes, bien que celles-ci soient toutes précises et informées. Toujours est-il que ce volume fait 1 556 pages, alors que le tome III en faisait 1 727 : on a quelque mal à croire que ce tome III se soit mal vendu pour autant, que les lecteurs s’en soient plaints, et que l’éditeur en ait été ruiné. Faut-il rappeler à ce dernier que laCorrespondance de Flaubert est un monument des Lettres françaises, et peut-être pas seulement françaises ? Elle méritait quelques égards de la part d’un éditeur qui n’est pas, sauf erreur, sur la paille. Et qu’on ne vienne pas nous parler de la nécessité actuelle de « faire des économies » ! Nous attendons en effet que l’éditeur en fasse, des économies, non pas sur le dos du pauvre Flaubert, qui ne peut plus se défendre, mais en cessant de verser des à-valoir gigantesques à ses romanciers vivants les plus achalandés, et à tel greluchon qui pond chaque année un roman, lequel, à l’inverse de ceux de Flaubert, s’enfonce dans le néant définitif dès qu’il a été publié. Moyennant quoi, Gallimard veut bien signaler au lecteur que l’Index général de la Correspondance « est disponible en un volume broché vendu séparément ». Autrement dit, ce lecteur devra, en plus, acheter ce volume supplémentaire, s’il veut s’orienter dans les méandres de ces cinq tomes, ou, plus simplement, rechercher une lettre, une allusion ou un passage. L’éditeur, dira-t-on, aurait tout de même pu l’offrir avec le tome V… Reste que cet Index aurait dû, de toute nécessité, figurer dans le volume final ou bien s’y trouver joint. Cette mise au point faite, et elle devait l’être, nous passerons au volume lui-même, qui rassemble les lettres écrites par Flaubert durant les cinq dernières années de son existence. Elles sont au nombre de 1 078, dont 68 entièrement inédites. Chiffre considérable, mais qui aurait pu être plus important encore, si l’on avait, par exemple, pu disposer des 55 lettres toujours inédites adressées à la comtesse de Grigneuseville, que son actuel propriétaire refuse (scandaleusement) de communiquer. Par ailleurs, ce dernier tome inclut un riche Supplément de plus de 350 lettres retrouvées (dont les lettres de jeunesse à Ernest Chevalier et celles à Michel Lévy, que le précédent éditeur avait autrefois interdit à Gallimard de reprendre), ainsi que, en annexe, des lettres de Du Camp à Flaubert et des extraits du Journal d’Edmond de Goncourt. Pour Flaubert, ces cinq années 1876-1880 furent assez pathétiques. C’est l’époque de sa ruine financière, suite à l’ineptie de Commanville, ruine dont il ne put jamais se remettre et qui hâta sa fin. C’est aussi l’époque de l’achèvement deTrois Contes et de l’harassante rédaction de Bouvard et Pécuchet, qui lui coûta des larmes de sang. Les lettres à certains correspondants montrent le gigantesque travail de documentation et de lectures auquel s’astreignit Flaubert, véritable voyage au bout de la bêtise humaine. D’une manière plus générale, les lettres les plus intéressantes, et qui témoignent le plus d’abandon et de sincérité sans apprêt, sont celles adressées à des femmes : George Sand, Léonie Brainne, Mlle Leroyer de Chantepie, Jeanne de Loynes, Gertrude Tennant, Adèle Husson, et surtout Edma Roger des Genettes, à qui Flaubert disait véritablement tout ce qu’il pensait. On mettra à part, car elles sont très nombreuses, les lettres à sa nièce Caroline Commanville, unique lien familial de Flaubert, qu’il tenait visiblement à maintenir. Peut-être éprouvait-il au fond de lui-même quelque vague remords, car, affection à part, il aurait pu se dire qu’il n’avait pas fait une bonne action, ni le bonheur de sa nièce, en la poussant aussi fortement qu’il le fit jadis, à épouser ce malhonnête homme fort peu scrupuleux de Commanville. Il lui écrira donc, longuement et fréquemment, jusqu’à la fin. On trouve également des lettres à la princesse Mathilde, à qui Flaubert resta fidèle après la chute de l’Empire (mais était-ce une personnalité vraiment intéressante ?). Du côté des hommes, il y a d’abord les confrères, comme Mendès (peu sympathique à Flaubert, semble-t-il), puis Goncourt, Daudet et Zola. Envers ces deux derniers, Flaubert avait des sentiments assez mitigés : il appréciait les personnes, mais faisait des réserves sur certaines de leurs œuvres. Le Naturalisme de Zola ne répondait pas exactement à ses vœux, mais il gardait sa sincérité à ce sujet pour d’autres correspondants. Il est particulièrement intéressant, également, de comparer ce qu’il dit, selon ses correspondants, des œuvres de Daudet, car il n’était pas dupe de la facilité et du racolage de celui-ci. À propos du Nabab, il avoue à Tourgueneff : « ça me semble un peu négligé de style, un peu gamin ? » On ne saurait mieux dire. On lira aussi la remarquable lettre qu’il adressa à Huysmans au sujet des Sœurs Vatard. Tourgueneff est justement un des plus assidus correspondants de Flaubert (ses réponses à celui-ci figurent aussi dans ce tome V). Ils se voient assez souvent, et le Russe donne de ses nouvelles lorsqu’il séjourne dans son pays natal. Même s’il s’irrite parfois fortement de certains rendez-vous manqués, Flaubert lui garde une sincère amitié, et il est émouvant de voir Tourgueneff lui écrire deux jours avant sa mort. Maupassant mérite une place à part, tant Flaubert avait pour lui de sympathie et de tendresse. Même si un certain nombre des lettres qu’ils échangèrent n’ont toujours pas été retrouvées, on en trouvera de nombreuses dans ce tome, qui montrent à quel point l’aîné s’intéressa à la carrière à la fois littéraire et administrative de son cadet. Le récit des frasques de l’ancien Crépitien avait le don de le mettre en joie. À Edmond Laporte, il annonce triomphalement en 1877 : « J’ai vu le jeune Guy retour de Suisse où il a cocufié un pharmacien ! Il s’est arrêté en route pour aller au bordel à Vesoul. Quel drôle de pistolet ! » Et ses dernières lettres à son « disciple » sont pleines d’admiration pour Boule de Suif. À côté de son vieil ami Laporte, on trouve d’autres correspondants, moins intimes, mais que Flaubert estime : Coppée, Heredia, Renan. En revanche, les relations avec les éditeurs sont difficiles et bien problématiques. Charpentier ne répond jamais aux lettres et semble faire peu de cas de Flaubert, qui en est réduit à mendier de l’argent et à flatter son épouse Marguerite. Quand à Lemerre, il se fait tirer l’oreille pour les rééditions d’œuvres de Flaubert comme pour la publication des poésies de Bouilhet. La vie intime de Flaubert, elle, n’apparaît que discrètement et comme en filigrane. On relève de loin en loin l’évocation subreptice de ses rencontres — charnelles — avec Juliet Herbert, qui avaient lieu une fois l’an : tel était le rythme qui convenait à notre célibataire quinquagénaire. Pour le reste, c’est l’exécration de la politique (« Merde pour l’Ordre Moral ! »), et la chronique d’une existence immobile, tantôt à Croisset et tantôt à Paris. « Deux choses me soutiennent, répète-t-il, l’amour de la Littérature et la Haine du Bourgeois. » A sa chère George Sand (dont la mort en 1876 fut pour lui un coup terrible), il revendique vivement l’impersonnalité de l’art : « Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile, ou que le livre est faux du point de vue de l’exactitude. » Cueillons aussi au passage un jugement sévère sur la Correspondance de Balzac (dont Flaubert oubliait qu’il n’avait pas, comme lui, des rentes) : « Mais quelle préoccupation de l’argent ! et comme il s’inquiète peu de l’Art ! Pas une fois il n’en parle ! » Et toujours, avec ses meilleurs amis, Flaubert s’enchante au souvenir du passé et de ses fantômes : « L’année 1848 a été la plus belle de ma vie. » Plus ironique est pour lui le présent, qui le condamne, la célébrité aidant, à se voir submerger de romans publiés par ses confrères : il est excédé de ces corvées imprévues, qui l’obligent souvent à lire des inepties, et surtout à remercier l’auteur par une lettre flatteuse. Ironique, également, l’incertitude qu’il rencontre chez ses correspondants, lorsqu’il leur demande, par exemple, un renseignement botanique très précis, pour le glisser dansBouvard et Pécuchet… On pourrait allonger indéfiniment les remarques, tant ces cinq années de correspondance sont d’un intérêt toujours soutenu et divers. Quant à l’édition elle-même, elle est, compte tenu des remarques faites plus haut, remarquable, et l’on doit en féliciter les maîtres d’œuvre. Jean Bruneau est malheureusement décédé en 2003, mais sa tâche a été poursuivie et parachevée par Yvan Leclerc, digne héritier.

Psichari. Hugues Moutouh, Ernest Psichari : l’aventure et la grâce (Rocher, 2007, 224 p., 19 €). Que peut apporter une nouvelle biographie d’Ernest Psichari, peut-être la vingtième ? La précédente, fruit d’une thèse serrée, n’a que six ans et se présentait comme une mise au point renouvelée et définitive (Frédérique Neau-Dufour, Ernest Psichari. L’ordre et l’errance) : un jeune bourgeois sensible, le petit-fils de Renan, issu d’un milieu dreyfusard et libre-penseur, abandonne le socialisme de sa jeunesse pour devenir lieutenant d’artillerie coloniale, puis se convertit au catholicisme. À la veille de sa mort au combat, à trente ans, fin août 1914, il était sur le point de se faire Dominicain. Avec Ernest Psichari. L’aventure et la grâce, Hugues Moutouh rappelle que, contrairement à la manière dont Psichari lui-même présente sa conversion dans le Voyage du Centurion, son roman posthume, le jeune homme n’a pas connu de révélation mystique dans le désert. Le retour à la religion se fit par un travail lent, douloureux, durant lequel Psichari semblait se contenter un temps de la position insatisfaisante, alors si fréquente, de « catholique sans la foi ». Début 1913, les sollicitations de Jacques Maritain, le grand ami de sa jeunesse, le poussent à sauter le pas. C’est alors l’abandon complet, baptême, communion, refus du mariage, réception dans le tiers ordre dominicain, tout cela sous la conduite de l’envoûtant Père Clérissac, son directeur de conscience qui veut, tout simplement, faire un saint de son catéchumène. Le sommet de cet itinéraire est la visite de Psichari au séminaire d’Issy, où Renan fut élève. La boucle est bouclée. Le petit-fils songe à se faire prêtre. Le converti magnifique répare la faute du grand apostat. Ce qui ressort du livre est que tout ce qui motive cette évolution religieuse est à l’origine une position intellectuelle très « réactionnaire ». Le mot est de Lavisse en 1912 pour s’opposer à l’attribution d’un prix de l’Académie à Psichari: « Oh ! Celui-là, franchement, il est trop réactionnaire ! » Psichari est hanté, habité par Barrès, qui traita pourtant de « métèque », à l’heure de l’affaire Dreyfus, son père Jean Psichari, premier secrétaire général de La Ligue des Droits de l’Homme, d’origine grecque. Si Barrès le séduit, c’est que le maître du nationalisme incarne le refus des abstractions et du relativisme intellectuel dans lequel il a été élevé et contre lequel il s’élève. Les études littéraires et le désœuvrement, une déception sentimentale ont poussé l’adolescent à un état de dépression sans fond. Au sortir du lycée, il se livre à la débauche, fréquente des milieux sordides, tente deux fois de mettre fin à ses jours. Sa famille n’a pas d’autre recours que de le faire enfermer quelques mois dans une maison d’hydrothérapie. Pour mettre un terme à ces errances, il prend l’initiative de s’engager comme simple soldat. On est en 1904, il a vingt ans. C’est la surprise générale, l’incompréhension pour ses proches. Ensuite, il trépigne d’impatience dans des casernements obscurs et recherche les missions périlleuses. Ce sera l’Afrique centrale, puis la Mauritanie. Or, ce besoin presque physiologique d’encadrement et d’activité, Psichari le théorise. Il idéalise l’armée, la guerre, « grande vendange de la Force », écrit qu’il faut aimer la France, mais la France, pour lui, c’est l’armée. Il diabolise la société civile : elle évolue, se décompose, dégénère. L’armée est cet absolu qui ne change pas. Elle est le réservoir des valeurs qui ont fait et qui font la France. Dans L’Appel des armes, son héros, le capitaine Nangès, résume : « Ce n’est pas difficile le progrès. Je n’admire pas. Ce qui est difficile, au contraire, c’est de rester pareil… » On ne saurait être plus réactionnaire, à une époque où même dans des milieux simplement conservateurs, l’armée tend à apparaître comme une émanation de la nation. Hugues Moutouh dresse ainsi un portrait idéologique fidèle de Psichari. Il n’essaie pas d’édulcorer ses opinions ou d’en excuser ce qui, avec le recul, nous semble souvent des dérapages. Psichari est un homme d’une autre époque, capable de condamner le suffrage universel parce qu’il ne conçoit pas que sa voix compte « autant que celle du maçon ou du ramasseur de mégots », d’affirmer qu’« il vient une heure où la bonté cesse d’être féconde et devient amollissante et lâche ». Il ne caricature pas les positions de son personnage : l’attachement de Psichari à l’Afrique est analysé avec nuance ; les sentiments du lieutenant sont un curieux mélange de préjugés racistes dans la ligne républicaine de l’époque et de curiosité véritablement anthropologique et novatrice, d’apologie de la colonisation, de l’Empire, de l’usage de la force, et de respect, de sympathie pour les Africains et leurs cultures. Ce point de vue restitue la complexité du personnage sans pour autant le gauchir. C’était là le travers de la biographie de Frédérique Neau-Dufour – par bien des aspects intéressante sur la psychologie de Psichari, son homosexualité et sa misogynie – de dresser le portrait d’un Psichari pas-si-à-droite-que-ça, demeuré jusqu’au bout « défenseur des droits de l’Homme », de la « civilisation africaine », des « droits indigènes », « altruiste » enfin. Raoul Girardet, connaisseur de la pensée nationaliste, en faisait de manière plus convaincante un des premiers représentants de la sensibilité « pré-fasciste » — les rapports entre cette psychologie et cette allégeance politique étant un lieu commun de psychanalyse politique. Quel intérêt de vouloir sauver moralement Psichari en le gauchissant ? C’est le mérite de cette nouvelle biographie de restituer le lieutenant Psichari à son temps. Hugues Moutouh cite la lettre de Bergson qui, à la lecture de L’Appel des armes, lui exprime son admiration : « Il me semble que vous obtenez de votre lecteur, – au moins pendant qu’il vous lit, – une simplification de lui-même, un rejet de certaines idées et de certaines émotions déprimantes qu’il croyait naturelles et qui lui apparaissent alors comme artificielles, enfin une reprise de contact avec ce qu’il y a en lui de plus sain et de plus viril. » C’est sans doute ainsi qu’on a pu lire Ernest Psichari.

Revue blanche. Paul-Henri Bourrelier, La Revue blanche. Une génération dans l’engagement. 1890-1905 (Fayard, 2007, 1119 p., 45 €). Avec ses 1 200 pages compactes, cet ouvrage est impressionnant. Il l’est encore plus, surtout, par l’ampleur et la variété de la documentation, non moins que par la précision et la finesse des analyses. Rarement livre plus stimulant, plus multiple, plus riche en informations, en faits et en suggestions de toutes sortes. Faut-il aussi souligner que l’auteur, loin d’être un universitaire spécialisé dans cette période, est ingénieur des Mines ? C’est par passion d’aficionado, et non pour en faire une thèse de doctorat quelconque, qu’il a entrepris ses recherches. Autant dire que l’on se trouve en face d’une étude remarquable sous bien des aspects, et qui est tout autre chose qu’une synthèse ; elle fera date. L’aventure de La Revue blanche est si particulière, et, à certains égards, si exemplaire, qu’elle méritait une telle somme de recherches. Disparue en 1903, la revue, tout comme sa maison d’édition, mourut de sa belle mort, si l’on ose dire, et n’eut pas à se survivre et à tomber en quenouille, comme ce fut le cas du Mercure de France d’après 1914 et surtout d’après 1935. Elle forme un tout, et n’eut ni précurseur ni suiveur. Mais en même temps, elle est d’une telle richesse et d’une telle complexité, que ce livre ne pouvait être que le fruit d’un travail gigantesque. Mieux encore, il tient amplement ses promesses. La richesse et l’intérêt y sont égales, que ce soit pour le texte, pour les notes (extrêmement fournies et détaillées, elles font bien plus qu’éclairer le texte même : elles le prolongent, le nuancent et le diversifient), pour les très nombreux extraits de textes de la revue, et enfin pour les multiples illustrations. Très régulièrement, des tableaux récapitulatifs ou statistiques scandent le texte et proposent une vue cavalière de tel aspect de la revue ou de telle collaboration. Quant à la documentation elle-même, elle est énorme. L’auteur semble n’avoir rien négligé et n’ignorer rien de ce qui s’est publié sur tel écrivain, tel peintre, tel publiciste, ou tel courant ou milieu. Il a par ailleurs mis à profit les riches archives familiales dont il a hérité, mais n’en a pas négligé pour autant d’autres sources, comme le Fonds Léon Blum (récemment rapatrié de Russie), voire les rapports de police de l’époque, littérature assez spéciale, certes, mais non négligeable. Il en résulte un livre extraordinairement foisonnant, et qu’il est impossible d’analyser ici en détail, faute de place. Nous nous limiterons donc, par force, à quelques points. À côté des trois frères Natanson, dont les origines et l’histoire sont évoquées ici avec précision, se trouvait Misia, épouse de Thadée et qui joua un rôle important. La femme elle-même était diverse, et Paul-Henri Bourrelier note bien son habileté à « jouer sans hésitation du désir des hommes » (comme ce fut le cas avec Vallotton). Physiquement, elle n’était pas vraiment une beauté, et l’un de nos amis, qui l’avait connue dans les années 1930, nous la décrivait jadis comme « un peu genre fille à soldats ». Elle avait aussi ses limites, et l’auteur montre par exemple qu’en définitive, et contrairement aux frères Natanson, elle était assez peu intéressée par Mallarmé. Mais elle symbolise à elle seule toute l’aventure de la revue, et ce n’est pas un hasard si la fin de celle-ci la voit s’éloigner de son mari Thadée. Une entreprise annexe à la Revue blancheproprement dite fut celle du Cri de Paris, hebdomadaire satirique qui, de 1897 à 1902, s’affirma comme un organe dreyfusard très engagé, ne serait-ce que par les terribles dessins d’Hermann-Paul. Paul-Henri Bourrelier a donc eu parfaitement raison d’associer cette aventure à celle de la Revue blanche, à qui elle donne toute sa véritable perspective. « Libérale et cosmopolite », ainsi se trouve définie d’emblée la revue. Elle amalgama des personnalités très différentes, venues des horizons les plus divers. Chacune se trouve étudiée, parfois en grand détail, par Paul-Henri Bourrelier, et c’est une des richesses de son livre que de comporter de nombreux portraits contrastés, où les moins connus voisinent avec les plus connus : les trois Natanson, Fénéon, Mirbeau, Proust, Péguy, Benda, Vuillard, Bonnard, Vallotton, Jarry, Mallarmé, Apollinaire, mais aussi Kahn, Coolus, Urbain Gohier, Fagus, Paul Adam, Barrucand, Muhlfeld, Charles Henry, Louis-Numa Baragnon, Paul Louis, etc. La revue se distinguait également par sa conception particulière de la critique, qui lui faisait bannir les polémiques et les éreintements. Le seul éreintement qu’on y relève est celui de La Double Maîtresse de Régnier commis par Gide (dont Paul-Henri Bourrelier souligne le « caractère intermittent, et parfois hostile » de ses relations avec la revue, outre son absence totale d’esprit « d’anarchisme littéraire et d’avant-garde artistique »). Parallèlement à la littérature et à l’art, la revue faisait une place importante à la politique et à la sociologie, place qui, suite à l’Affaire Dreyfus, aurait peut-être risqué de devenir un peu trop accaparante, ce que Fénéon s’employa à éviter, notamment en soutenant Jarry. Près de deux cents pages étudient justement, dans tous ses développements, cette Affaire Dreyfus, qui fut capitale pour La Revue blanche. On y voit l’abstention de collaborateurs tels que Mallarmé, Régnier et Gourmont — mais il y aurait trop à dire à ce sujet. D’autres développements sont consacrés à l’anarchisme, à la Commune, à la défense des Arméniens, à Ibsen et Wagner, à l’occultisme, aux Nabis, au darwinisme, à l’éducation populaire, à l’Orient, etc. On retiendra plus particulièrement le chapitre sur l’humour, où l’auteur montre que, grâce à Tristan Bernard et ses amis de Nib et du Chasseur de chevelures, la revue est parvenue à introduire en France « la forme moderne du rire ». Quant au chapitre « L’Homosexualité reconnue ? », il montre bien les opinions fort ambiguës, sinon frileuses, des intellectuels d’alors sur ce point, comme le fera voir le procès Wilde : on ne saurait certes dire qu’ils aient, pour défendre Wilde et combattre en général l’intolérance sexuelle, dépensé autant d’énergie qu’ils en ont mis à lutter contre les antidreyfusards. Une des originalités de la Revue blanche est d’avoir fait une place considérable aux arts plastiques, en les unissant à la littérature, et ce sous l’impulsion de Fénéon bien plus que des frères Natanson. La figure de Fénéon, éminence grise s’il en fut, domine une grande partie du livre, et c’est justice. Mais le livre lui restitue aussi son vrai visage, qui n’est pas toujours exactement celui que Jean Paulhan s’attachera à donner dans son F.F. ou le critique. On peut ainsi penser que Fénéon prit soin de parer à un danger qui menaçait la revue, et qui, écrit Paul-Henri Bourrelier, était « la passion du Boulevard ». Mais, sur la fin, à partir de 1900, il ne put empêcher certains auteurs de faire florès à la revue et dans la maison d’édition, comme François de Nion, qui, avec sept romans, en sera l’auteur le plus publié. Doit-on par ailleurs rappeler que Quo Vadis, avec ses 200 000 exemplaires vendus, arrivera comme marée en carême pour les caisses des frères Natanson ? En fait, la dernière période (1900-1903) sera dominée par Jarry et par Mirbeau. Le premier pouvait y publier à loisir, et la disparition de la revue sera pour lui un coup fatal, comme aussi pour Apollinaire. Se trouvent également indiquées, parfois brièvement, certaines carences. En règle générale, la Revue blanche n’éprouvait aucune dilection pour l’Art nouveau, ce qui la conduisit sans doute par ricochet, à ignorer absolument tout le mouvement littéraire et artistique autrichien. Ignorer Vienne 1900 ! Cette surprenante lacune (qui explique aussi que Freud restait alors inconnu en France) fait très justement écrire à Paul-Henri Bourrelier : « Tous négligent ce qui vient de Vienne. » On ne peut que déplorer cette ignorance, faut-il dire cette méconnaissance voilée de dédain, de la part d’une revue qui se voulait justement cosmopolite, mais ne parvint pas à surmonter certains préjugés. En musique, et en dépit de la collaboration de Debussy, on remarque non pas de l’ignorance, mais un net retard. Un autre problème est celui de la non-collaboration de certains écrivains à la revue et dont la liste est dressée ici : Valéry, Colette, Léautaud, Fargue, Alain, Schwob et Suarès. Sans doute l’absence la plus curieuse est-elle celle de Schwob, absence que l’auteur trouve inexplicable. Il faut croire que la biographie de Schwob recèle encore des zones d’ombre, car il semblerait bien que celui-ci ait tenté d’entraîner Mallarmé au Mercure de France, ce qui serait peut-être une des raisons de son absence aux sommaires de La Revue blanche ; mais ce n’est là que pure hypothèse de notre part. De manière plus générale, bien d’autres remarques pourraient être faites sur tel ou tel point de détail, mais celles-ci ne seraient en aucun cas des critiques. Le soin apporté par l’auteur à sa documentation, et sa volonté d’être complet, font, en effet, qu’il est extrêmement difficile de le prendre en défaut. C’est donc en nous excusant que nous signalerons pour finir quelques minuscules coquilles ou lapsus : Paul Leclerc (alternant avec Leclercq) ; Hôtel Meurisse. Darien n’a pas écrit La Douce France, mais La Belle France. Mort en 1880, Flaubert aurait difficilement pu fréquenter après cette date le salon des Godebski. Le dessin de renard par Toulouse-Lautrec fut plus qu’une vignette ou un « sceau » pour Jules Renard : il lui servit d’ex-libris. Quant à « un certain Oscar Panizza », celui-ci est à présent connu par son Concile d’amour et les commentaires de Breton. Concluons en répétant que cet ouvrage est une véritable somme, mais une somme infiniment diverse, où même les plus érudits seront sûrs d’apprendre bien des choses, et dont l’auteur a, sans conteste, bien mérité de l’histoire littéraire.

Rimbaud. Gérard Bayo, L’Autre Rimbaud (En forêt ; 265 p., s.p.m.). Paranoïa : « Délire systématisé avec conservation de la clarté de pensée, ou délire d’interprétation » (Le Petit Robert). Peut-on parler de « délire d’interprétation » lorsqu’un auteur croit, par exemple, que l’expression « crier pour intercéder », tirée du Littré, l’autorise à faire du loup chez Rimbaud (Le loup criait sous les feuilles) un animal psychopompe – car « le psychopompe est un intercesseur » ? Le lecteur en jugera par lui-même. L’Autre Rimbaud est un « essai essentiellement herméneutique » qui repose sur une hypothèse ambitieuse : « L’œuvre entière d’Arthur Rimbaud se présente à nous sous la figure d’une prosopopée : elle met en scène des morts, et plus précisément des trépassés. Cette figure de rhétorique […] va nous permettre d’identifier chacun des personnages des Scènes ou Hypotyposes dont parle Arthur Rimbaud. » L’hypothèse de la prosopopée sert elle-même à introduire la grande révélation de l’ouvrage : le Purgatoire en tant que clé herméneutique. L’auteur justifie son choix du Purgatoire (au détriment de l’Enfer et du Paradis) au moyen d’une lecture bien particulière du poème L’Éternité (« Des humains suffrages / Des communs élans / Là tu te dégages / Et voles selon ») : « Adoptons un instant cette acception du mot suffrage : « prière au bénéfice des morts ». Prie-t-on pour les captifs de l’enfer ou pour les saints ? On ne prie que pour ceux du purgatoire – ou enfer temporaire ou d’une saison. » Dès lors, l’auteur est convaincu que le Purgatoire permettra d’expliquer dans ses moindres détails l’œuvre du poète, laquelle inclut la correspondance : « Toute sa correspondance, et jusqu’à la lettre qu’il dicte à sa sœur la veille de sa mort, mérite au même titre le nom de poème. » Ainsi Gérard Bayo s’attache-t-il à « décoder » tout Rimbaud. Sa méthode consiste à utiliser les dictionnaires et ouvrages que le poète aurait pu consulter (BescherelleLandaisLittréFuretièreDictionnaire de l’AcadémieDe L’Estat heureux et malheureux des âmes souffrantes en Purgatoire) pour trouver aux mots de Rimbaud une acception qui puisse rapprocher l’imaginaire rimbaldien du Purgatoire. L’herméneute mettra à profit sa lecture du Dictionnaire des symboles (1973), de La Naissance du Purgatoire (1982), du Traité du Purgatoire(sainte Catherine de Gênes, 1840) et du Vocabulaire de Théologie biblique (1981). Notons au passage que l’aspect visuel du texte de Gérard Bayo est lui-même halluciné : les extraits de l’œuvre sont cités sans guillemets en italiques gras – l’italique étant réservé aux titres et les guillemets aux citations non poétiques – et les erreurs typographiques abondent : parenthèses qui ne se referment jamais, espaces insécables qui manquent, ponctuation aléatoire dans les citations, mots qui sont écrits parfois avec une majuscule, parfois avec une minuscule – ainsi du « Purgatoire/purgatoire » –, caractères italiques ou gras qui se trouvent là où ils ne devraient pas être, etc. L’auteur en confond plus d’un dès le premier chapitre (« Des singularités qu’il faut voir à la loupe »). En effet, ou bien ses exégèses se fondent sur des associations que l’on dira par euphémisme « lointaines », ou bien elles semblent écrites en une langue étrangère. Le premier cas de figure peut être illustré par l’interprétation d’un extrait de Venus Anadyomène (« Puis le col gras et gris, les larges omoplates / […] / La graisse sous la peau paraît en larges plaques »), à propos duquel Gérard Bayo émet les commentaires suivants : « Le « col » de la femme est « gras et gris ». Comme le cou relie la tête au corps, le col symbolise la communication de la tête métaphorique (le Christ) avec le corps de l’Église souffrante. / Il est « gris », couleur de cendre (avec le sens de poussière des morts), et désigne pourtant la résurrection des morts : « Les artistes du Moyen Âge donnent au Christ un manteau gris, lorsqu’il préside au jugement dernier » (Symboles). / Le col est « gras », littéralement et dans tous les sens, « graisse […] gras des cadavres » chez Bescherelle, qui « sous la peau paraît en larges plaques ». Il est gras comme une grasse matinée deDormeur du val en Purgatoire, et gras comme la graisse symbole d’abondance puisqu’elle paraît déjà. » À côté de pareils exploits herméneutiques apparaissent d’étonnants galimatias : « « J’espère en vous comme en ma mère » (à Georges Izambard, 5 novembre 1870). « Ma mère m’a reçu, et je suis là tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71 » (au même, 2 novembre 1870). En pension, on est logé et nourri moyennant un certain prix à payer, mais pour autant le locuteur le sait bien : « J’ai une certaine somme d’argent en dépôt chez ma mère… » (à E. Delahaye, le 18 janvier 1882). Cette mère-là est bien, à l’heure de notre mort, la mère du purgatoire. » Si par hasard quelque lecteur y comprenait quelque chose, prière d’en aviser la revue. Dans le second chapitre, « Topographie », Gérard Bayo s’efforce de faire concorder le texte rimbaldien avec l’imagerie du Purgatoire. Il tire d’ouvrages religieux de longs passages auxquels il juxtapose les poèmes de Rimbaud. Ainsi, aux morceaux choisis de sainte Catherine de Gênes répond une phrase nouvellement formée à partir de deux fragments de Rimbaud, l’un appartenant à un poème de 1870, l’autre à une pièce des Illuminations. De tels procédés ne se portent pas garants d’une interprétation très honnête, on en conviendra. En fait, si la complexité et l’hermétisme de l’œuvre de Rimbaud invitent à penser celle-ci comme un véritable casse-tête, Gérard Bayo ne semble pas vouloir d’une humble tâche de rapiéçage. Plutôt que de recoller quelques morceaux de l’œuvre, l’auteur choisit d’en construire une nouvelle, en se servant des bribes qu’il soutire dans tel ou tel texte. Gérard Bayo effectue donc un travail de sélection et de montage qui reconfigure le texte rimbaldien sur le modèle du Purgatoire. Si cela est d’abord franchement déplaisant, au fil des pages l’entreprise devient plutôt sympathique : les autres chapitres regorgent d’exégèses toutes plus farfelues les unes que les autres. Dans le chapitre « Méprises », Gérard Bayo veut montrer que, chez Rimbaud, il n’y a pas que l’œuvre dont la clé soit le Purgatoire. Partant de là, l’auteur affirme que le poète est lié avec Delahaye parce que « Delahaye peut s’écrire « de la haie » ou de la bordure (haie bordant les champs d’inhumation, dont l’origine latine de sepes donnera sepelire, ensevelir et sépulcre) ». Dans son « lexique », l’auteur continue d’investir les mots du poète d’un sens lié au Purgatoire ; ainsi de l’« œuf » : « Dans Mes petites amoureuses, Rimbaud mentionne « des œufs à la coque ». Marguerite-Marie Alacoque est connue pour ses visions du purgatoire et pour sa dévotion au Sacré-Cœur. » La palme de l’absurdité revient à l’analyse du poème Rêve (« Un génie : / « Je suis le gruère ! – / Lefébvre : « Keller ! » / Le génie : « Je suis le Brie ! – /Les soldats coupent sur leur pain : / « C’est la vie ! / Le génie : « Je suis le Roquefort ! »). Voici ce qu’en dit Gérard Bayo : « La vache n’est-elle pas un animal psychopompe ? […] Si la crème du lait produit le fromage, la crème de la parole divine a, en purgatoire, pour nom génie, ou ange tutélaire, crème de l’innocence. Le génie peut donc se dire gruère ou Brie et Roquefort. » On doute que L’Autre Rimbaud devienne la Bible des rimbaldiens.

Romantisme. Yvon Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expérience du sublime (Champ Vallon, 2007, 270 p., 23 €). Depuis une quinzaine d’années, l’étude du paysage connaît un développement important dans les études culturelles. L’éditeur Champ Vallon consacre à ce domaine une collection intitulée Pays/Paysages qui accueille essais et ouvrages collectifs où se croisent questionnements esthétiques, historiques et littéraires. Par les problématiques abordées, l’essai d’Yvon Le Scanff devait légitimement y trouver sa place. Les préoccupations dont témoignent les nombreux articles de l’auteur sur la poétique du paysage chez Sand, Hugo ou Gautier, recoupent celles dont font état plusieurs ouvrages de la collection. Le titre annonce le programme en mettant en évidence les trois termes clés autour desquels s’organisera la réflexion : le paysage, le sublime et le romantisme. L’auteur se propose d’expliciter les liens entre ces notions en les soumettant à une enquête qui mobilise réflexions philosophique, esthétique et littéraire. La première partie, « Esthétique du paysage sublime », comporte trois chapitres. Le premier, « Le sentiment du sublime » s’attache à détailler les composantes du sublime à travers l’analyse des lieux privilégiés qui en favorisent l’expérience : la montagne, la forêt et l’océan. Le deuxième, « Le sublime de puissance : le dynamisme chaotique de la nature », envisage ces lieux d’un point de vue dynamique en tant que théâtres de forces agissantes, sources d’une énergie chaotique. Le troisième, « De l’infini sublime à l’indéfini romantique », montre comment le sublime est sollicité par l’apologétique chrétienne redéfinie par les romantiques. Il reprend dans cette perspective les lieux abordés dans le premier chapitre en dégageant les nouvelles valeurs qui leur sont associées : le sacré, l’infini et le colossal. La seconde partie, « Poétique du sublime romantique », est elle aussi divisée en trois chapitres. Le premier est consacré aux singularités du paysage romantique en tant qu’il se distingue du beau classique par sa magnificence (grandeur et terreur l’empêchent de tomber dans le « joli » ou le « plaisant ») et sa négativité (vacuité et désolation ouvrent un espace où s’investit la subjectivité). Le chapitre suivant, « Métaphysique de la nature », définit le sublime en tant que mode de connaissance de la nature par-delà les apparences. Il envisage la prédilection des romantiques pour les « instants critiques du paysage » (crépuscule, aurore) et analyse les modalités de saisie de la nature qui s’appuient sur de nouvelles valeurs (indétermination, indistinction et paradoxe). Trois exemples viennent illustrer cette partie : Senancour, Michelet et Hugo. Le troisième et dernier chapitre, « Une poétique romantique du sublime », aborde des questions relevant plus particulièrement de la forme et du style, interrogeant les procédés d’une « écriture de l’indétermination », mais également les problèmes plus spécifiques de la description et du personnage romantiques. Enfin, l’auteur conclut sur l’hypothèse selon laquelle le romantisme se serait constitué comme « culture du sublime » en se servant d’une littérature (Dante, Milton, le roman noir, etc.), d’une sensibilité (la culture de l’homme sensible) et de théories esthétiques (Burke, Kant, Schiller) pour « construire une véritable vision du monde ». Pour mettre en perspective cet ambitieux programme, on aurait souhaité une introduction méthodologique qui engage la discussion autour de la définition des trois termes clés du titre pour dégager, d’emblée, l’hypothèse de travail de l’auteur. En dépit des nombreuses études qui leur ont été consacrées, les notions abordées demeurent en effet problématiques sous de nombreux aspects : une mise au point théorique, après état de la question, aurait sans doute rendu les enjeux de la recherche et le parti pris adopté plus explicites. Au-delà de la mise au point théorique, la question de la délimitation du corpus aurait également mérité d’être abordée dès le chapitre introductif : quelle est la spécificité et l’apport du romantisme français dans ce phénomène de réinvestissement du sublime ? Quelles ont été les modalités d’accès des romantiques français aux différentes théories du sublime (Burke, Kant, etc.) ? Quelle a été la fortune du traité classique du Pseudo-Longin parmi la génération romantique qui, si elle a cherché à se libérer de la rhétorique, n’en recourt pas moins, à lire les exemples proposés par Yvon Le Scanff, à des procédés stylistiques déjà répertoriés dans le traité traduit par Boileau ? Ce type de questions aurait permis de cadrer de manière plus précise les auteurs et les œuvres traités et de justifier la place prépondérante accordée à certains écrivains (Senancour, Chateaubriand, Stendhal, Hugo, Gautier, Sand) par rapport à d’autres (Lamartine, Vigny, Nerval, entre autres). Si le matériau est riche, les exemples et les extraits souvent suggestifs, les pistes de réflexion parfois stimulantes, l’auteur peine à mettre en évidence l’originalité de sa contribution à la réflexion sur le sublime romantique. Par-delà les motifs propres au paysage sublime, déjà souvent traités, le développement aurait pu être resserré autour de la question, fondamentale, de l’expression proprement littéraire de l’expérience romantique du sublime : comment cette expérience, qui constitue un défi à la représentation, peut-elle se traduire dans le langage ? Les analyses formelles émaillent certes le propos, mais elles restent cependant souvent trop ponctuelles, liées à l’analyse de l’un ou l’autre extrait, pour que le lecteur voie véritablement se dégager la « poétique romantique du sublime » qui donne son titre à la seconde partie de l’ouvrage. L’importance de la littérature viatique apparaît comme l’une des questions centrales dans l’émergence de cette poétique, qui, comme le souligne très bien l’auteur à de multiples reprises, se fonde sur une expérience sensible. Le voyage se révèle pour l’homme romantique comme l’expérience par excellence du sublime par la confrontation avec des paysages nouveaux et déconcertants (forêts sauvages américaines, chutes du Rhin, paysages alpestres, etc.) qui le conduisent à transcender l’émotion sensible en sentiment moral ou métaphysique. Yvon Le Scanff en prend acte dans sa conclusion, affirmant que c’est sans doute parce que « le sublime romantique émane d’une expérience de la nature » qu’on peut noter « l’importance que prend alors le récit de voyage ». Une réflexion qui vient malheureusement un peu tard… Il aurait en effet été intéressant d’interroger la continuité entre écriture viatique et écriture romanesque chez certains auteurs pour comprendre comment la description du paysage s’intègre dans l’économie générale du roman (chez Mme de Staël, par exemple, des notes de voyage en Italie à Corinne). On regrettera le caractère parfois sommaire de certaines analyses. Ainsi, sur les Impressions de voyage en Suisse de Dumas (à propos des chutes du Rhin à Schaffhausen) : « La description sublime n’est pas description du sublime. Par l’épreuve du négatif, elle dénonce ses propres limites en faisant signe vers ce qui sera davantage une expérience qu’une représentation. » ; ou encore, sur le Voyage en Italie de Chateaubriand (à propos du Vésuve) : « Le volcan suscite l’inexprimable, l’indescriptible, l’impossible. […] La syntaxe descriptive se désorganise sous la pression du prodige. ». Dans la seconde partie, les analyses stylistiques se font plus systématiques et plus fournies, sans toutefois donner lieu à une véritable synthèse : Yvon Le Scanff met bien en évidence toute une série de figures, comme l’oxymore ou la prétérition (judicieusement décrite comme « esquive rhétorique »). Comme la question du style méritait d’occuper une place centrale dans un essai qui met en avant la notion de « poétique », celle du genre exigeait également un développement. On peut à juste titre se demander si le sublime romantique a trouvé à s’exprimer dans des genres de prédilection, et si, dans une certaine mesure, il a également contribué à légitimer certains genres. Puisque la question de la représentation se situe au cœur de la problématique du sublime, on regrettera aussi le manque de parallèles avec les arts plastiques, que la nouvelle sensibilité romantique a pourtant également marqués de son sceau, favorisant l’émergence d’une nouvelle forme de paysage pictural. On déplorera d’autant plus le manque de systématicité dans les comparaisons entre textes et images que, quand l’auteur s’y consacre, il livre des réflexions pertinentes et stimulantes (notamment à propos de la vogue des vues panoramiques et l’invention du diorama analysées comme signes du nouveau « regard sublime porté sur la nature », ou encore, à propos de la sublimation du paysage industriel, phénomène intéressant qui aurait mérité d’être approfondi). D’un point de vue général, on regrettera le manque de mise en perspective historique des extraits proposés : se succèdent, illustrées d’abondantes citations, les analyses de cas particuliers entre lesquels les transitions ne sont pas toujours clairement explicitées. Entre l’imaginaire volcanique dans Fragoletta, roman noir d’Henri de Latouche, et dans Corinne de Mme de Staël, et la sublimation du paysage industriel dans la peinture anglaise, les termes de la comparaison nécessitent d’être contextualisés afin que cette comparaison fasse sens. Si les exemples proposés sont souvent bien choisis, leur abondance finit par entraver le développement du raisonnement et par donner, par manque de synthèse du propos, une impression de ressassement et de redite. À trop vouloir laisser la parole aux auteurs, Yvon Le Scanff réduit la part de sa propre analyse. Le caractère original de la réflexion se trouve dès lors souvent dilué dans des considérations trop générales, qui manquent leur objet. En dépit de l’intérêt du sujet et de l’abondance du matériau traité, on regrettera donc, en fin de parcours, que les pistes les plus prometteuses n’aient pas donné lieu à des développements plus conséquents et à des commentaires plus systématiques. Une analyse plus serrée, un corpus plus modeste, des objectifs plus précisément définis auraient peut-être permis à l’auteur de maintenir le cap dans un raisonnement souvent touffu, où le lecteur, par manque de balises, se trouve parfois désorienté et noyé dans les citations.

Rostand. Edmond Rostand, Faust de Goethe, adaptation inédite, édition établie par Philippe Bulinge (Éditions théâtrales, 2007, 160 p., 17 €). On aimerait remercier Philippe Bulinge de compléter le théâtre d’Edmond Rostand par son édition de ce texte jusqu’alors inédit. On s’y prendrait à quatre mains qu’il serait encore difficile de le faire, même si l’on ne peut que remarquer la constance avec laquelle ce chercheur fait preuve ici, comme naguère pour ses rééditions de La Samaritaine et de Chantecler, à la fois de ferveur et d’une relative compétence. Il a eu accès à un manuscrit constitué de deux séries complémentaires de feuillets (qu’il nomme [FA] et [FB]) et à deux « tapuscrits ». De ces dactylogrammes tous deux posthumes, on doit l’un à Rosemonde Gérard, l’autre à son petit-fils François. Sur le sien, la première indiquait la démarche à suivre : « Traduction d’Edmond Rostand. La traduction est complète. Les quelques mots manquants devraient être empruntés à une traduction ordinaire de Faust et mis en italiques. » Pourquoi Philippe Bulinge n’a-t-il pas simplement suivi le conseil ? C’est, dit-il, qu’une trentaine de pages manquaient, sans doute utilisées par Rosemonde Gérard pour son Edmond Rostand de 1935. Mais l’obstacle ne tombe-t-il pas dès lors que, dans sa biographie, elle cite « intégralement et longuement les deux passages qui ont été perdus »? Au lieu de prendre ce dactylogramme pour texte de référence, Philippe Bulinge a préféré éditer le manuscrit, bien qu’il ne soit qu’en petite partie de la main de Rostand et, pour autant qu’il est possible d’en juger, au moins hétérogène et fragmentaire. « L’ensemble forme à présent un tout conséquent : deux tapuscrits presque complets — et qui se complètent —, deux séries de documents autographes… L’édition de ce texte inédit est possible ! Ce Faust pourra enfin être lu et joué ! » C’est alors, le mirage de l’œuvre achevée gagnant l’ardent éditeur, un fantasme d’exhaustivité qui oriente ses choix et l’amène à des conduites qui paraîtront, au philologue autant qu’à l’amateur de bon sens, étranges, voire aberrantes. Ainsi, entre deux feuillets autographes de la prière de Marguerite sous les remparts, il choisit la traduction mot à mot — le premier jet, en quelque sorte — plutôt que sa mise en vers, sous prétexte que la première est « complète ». Mais complète par rapport à quoi, grands dieux ! puisqu’il s’agit d’une adaptation en vers… Contrairement à la scrupuleuse traduction, l’adaptation suppose — ainsi que Philippe Bulinge lui-même le remarque dans ses deux premières notes — omissions et condensations autant qu’ajouts et développements. Autre problème que posent les feuillets copiés par Rosemonde Gérard : elle y a biffé ou remplacé certains vers. Quoique heureusement méfiant pour tout ce qui n’est pas de la main de son poète, Philippe Bulinge écrit cependant, en proie à son mirage d’exhaustivité : « Nous préférons conserver tous les vers recopiés proprement, puisqu’ils correspondent à un état qui a satisfait Rostand. » En est-il vraiment sûr ? Pourquoi la question n’est-elle jamais posée de savoir si la copie de Rosemonde est fiable ? Or, si tant est que Philippe Bulinge l’édite convenablement, on verra qu’elle ne l’est pas. Mais là n’est pas le pire : « On a touché au vers » ! Philippe Bulinge devrait prendre quelques cours de versification. Confronté à des copies lacunaires, il s’attache à compléter ou à restituer les vers, ce qui nous vaut des alexandrins de la plus pure farine :

C’est moi-même. [Dites-moi] ce qui me vaut l’honneur ? (p. 71, 13 syllabes)
[Ce monsieur t’a prise pour une grande dame] (p. 71, 6e syll. atone ; id. p. 109, 112)
Je te suivrai partout ! — [Non ! Pars !] Vite ! Vite ! (p. 110, 11 syll. ; id. p. 105)

Jamais, disions-nous, la qualité de la copie n’est questionnée. Autant que nous puissions en juger cependant, le « tapuscrit » de Rosemonde présente déjà bien des fautes de métrique :

Tout ça, Monsieur, ne fait pas la vie en rose… (p. 74, 11 syll. ; id., p. 48, 59)
Souffert, et les dangers qu’elle court, et je n’ignore (p. 103, 13 syll.)
Qui voulut étouffer en moi cet appel de mon âme ! (p. 103, 14 syll.)

La copie manuscrite, quant à elle, est peut-être encore moins fiable :

Et vous vous permettrez un tas de choses (p. 50, 10 syll.)
Si vous ne coupez court, vous le paierez cher (p. 81, 11 syll. ; id. p. 26, v. 325, p. 57, v. 100),
Les Femmes ont de l’avance ! — Eh quoi ! ne sais-tu pas (p. 95, 13 syll.)

La tristesse atteint son comble lorsque le lecteur constate que — très approximatif sur le chapitre des diérèses — l’éditeur a vraisemblablement saboté des vers justes :

(1) [Oui,] sans doute, quand le prêtre est un comédien (p. 17)
(2) [Ce sont] des illusions que vous devez avoir (p. 29)

Dans (1) la syllabe ajoutée est inutile : au vers précédent comédien compte déjà pour quatre syllabes. En (2),illusions comptant pour quatre syllabes, on attend c’est plutôt que ce sont ; pourtant une note signale une diérèse àsorciers, deux vers plus bas. Surtout n’allons pas croire que l’alexandrin seul fait les frais de ces manipulations regrettables ! Dans sa traduction comme jamais le poète recourt à la polymétrie. On regrettera qu’elle soit ici très rarement mise en valeur par la typographie. Et encore si le poète se contentait de mesurer ses vers ! Le malheur pour Philippe Bulinge est qu’il les rime. Rostand appartient à cette génération de poètes qui, fils et petits-fils de Banville, « riment pour le plaisir des rimes », comme disait Hugues Delorme. La rime pour l’œil s’impose pour eux et aucun ne se permettrait d’appareiller un singulier avec un pluriel, un féminin avec un masculin. Il est vrai qu’au nom de cette manie désuète une édition attentive doit quelquefois renoncer aux graphies les plus évidentes, aller contre l’avis de son correcteur orthographique. Comment faire confiance dans ces conditions à un éditeur qui propose sans aucunement sourciller : rat /verraschemin/lendemain/maints ; histoires/purgatoiredemoiselles/elle,brise/églises entre beaucoup d’autres ? Quant à la licence certe pour certes, elle est systématiquement négligée. Soit ! dira-t-on, la poésie est malmenée mais le théâtre ne peut que ressortir grandi par l’édition d’un « chef-d’œuvre inédit ». Voire. Cherchant par ailleurs à dater le Faust, Philippe Bulinge s’appuie sur les biographies sans en tirer rien de bien concluant. Mais n’a-t-il pas lui-même un jugement sur le métier dont Rostand fait preuve à l’occasion de sa traduction ? Hormis quelques passages (dans le 2e tableau de l’acte V, par exemple), il est assurément rudimentaire, pas même comparable à celui qu’il déploie pour Les Romanesques (1894). Peut-on songer un seul instant à faire du Faust un contemporain de La Dernière Nuit de Don Juan ? Cette dernière œuvre le dépasse largement, tant par l’invention verbale que par la virtuosité en matière de versification. Pourquoi ne pas croire le poète lorsqu’en 1913, il déclare Faust antérieur à Cyrano : « C’est une vieille, très vieille chose que Faust, un exercice… » ? Que le poète ait par la suite, à diverses périodes, repris le manuscrit, c’est ce qui pourrait en expliquer la grande hétérogénéité. À n’en point douter, Rosemonde Gérard aussi s’en est mêlée : du manuscrit à son dactylogramme, quelle est la part de son apport personnel ? Et qui sait si, dans son propre « tapuscrit », François Rostand n’a pas à son tour rajouté quelques vers de son crû ? Au fond, celui de tous qui témoigna le moins d’intérêt à ce Faust était Rostand lui-même. Sans doute l’œuvre de Goethe bridait-elle son imagination plus qu’elle ne l’inspirait. Ce Faust n’est pas un chef-d’œuvre, ce n’est pour l’essentiel qu’un ancien « exercice » : il appartient au fumier où s’enracine l’œuvre de Rostand, qui fait des choix drastiques (sur lesquels l’éditeur s’exprime du reste assez peu), qui répugne manifestement aux esprits autant qu’aux sorcières, les cantonnant dans la Nuit de Walpurgis. Sans doute fallait-il l’éditer ce Faust. Mais nous sommes enclin à penser que l’édition reste à faire.

Thibaudet. Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française (CNRS éditions, 2007, 590 p., 10 €). Rééditer cette Histoire de la littérature française en collection de poche. Choix ou contrainte budgétaire, le résultat, à l’exception de l’utile et pertinent avant-propos de Michel Leymarie (auteur d’une biographie intellectuelle de Thibaudet) est un peu décevant venant d’un éditeur « scientifique ». Pourquoi changer le titre de l’édition Stock de 1936, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours en une simple Histoire de la littérature française ? Avec ce « nos jours » s’arrêtant dans les années 30, l’éditeur craignait-il d’égarer le chaland ? Son titre plus général est pire (les Éditions Marabout avaient résolu le problème en 1981 avec Histoire de la littérature française de Chateaubriand à Valéry). Regrettable est aussi l’absence d’index, lequel, enrichi de notices biographiques, aurait été le bienvenu. Tous les lecteurs d’aujourd’hui ne connaissent pas Garat (encore moins Garât, tel qu’il est orthographié), Philothée O’Neddy, Barante, Mignet, Théodore Barrière, Lacheher, Fouillée, Adolphe Lacuzon et autres, aujourd’hui obscurs que Thibaudet n’oublie pas. En revanche, ne manquent pas les coquilles, cocasses parfois : « poésie dure », ponctuation aléatoire et baladeuse, et accents intempestifs. Plus onéreuses, il est vrai, les savantes éditions des œuvres de Thibaudet dans la collection Quarto nous ont rendus exigeants. Tel qu’il est, cependant, ce livre est à prescrire aux étudiants. Michel Leymarie rappelle que c’est une œuvre posthume, rassemblée par Paulhan et Bopp : « Du moins, les plans et les tables dressés par notre ami nous ont-ils permis de choisir avec sûreté entre les diverses rédactions. L’Histoire que l’on va lire est celle-là même qu’Albert Thibaudet se préparait à publier quand il a été arrêté par la mort. » Thibaudet était d’abord historien, surtout géographe, et critique littéraire un peu par hasard. Il officia dans l’enseignement (lycées de province en France et Université de Genève) et dans les périodiques, trouvant un port d’attache à la NRF, dont l’essor marque le déclin de la critique universitaire auprès du public. Michel Leymarie le qualifie joliment d’« outsider du dedans ». Il semble chercher inconsciemment à endosser les trois différentes formes de critique qu’il a définies : universitaire, journalistique et artistique ; il y réussit souvent pour notre plaisir. Le professeur apporte la rigueur et les concepts. Le journaliste dispense l’esprit (voir ses nombreuses métaphores œnologiques) et fait partager ses goûts. C’est en artiste qu’il transmet son gai savoir, car il était un véritable écrivain et poète, auteur d’un poème inédit de quatre mille cinq cents vers, Le Berger de Bellone, dont Paulhan rend compte en détail dans le quatrième tome de ses Œuvres complètes. Ce dernier, en outre, reprend une critique de Brasillach qualifiant Thibaudet de « scolaire et anarchique » et enfonce le clou en déclarant que la NRF s’efforcera de mériter cet éloge (NRF du 1er juillet 1938). Le scolaire, bien plus présent évidemment dans cette Histoire que dans ses Réflexions, est assuré, comme dans une bonne dissertation, par une ossature solide qui repose sur la notion de génération, que Thibaudet n’a pas inventée mais qu’il a systématisée. Il y en a cinq dans son Histoire de la littérature française : celles de 1789, 1820, 1850, 1885 et 1914. À l’intérieur de chaque génération, le plan est rigoureux : introduction, développement et conclusion avec un souci des transitions, la tradition et le continuum étant pour lui essentiels. Cette notion de génération, idéale pour une histoire qu’elle semble mettre sur des rails est beaucoup trop rigide, et l’anarchique apparaît quand le critique, gêné, introduit des « demi-générations », des décades ou une « inter-génération ». Anarchique encore, l’inégalité de traitement des différents auteurs. Certains sont étudiés de façon elliptique et d’autres de façon approfondie. Thibaudet affirme fortement ses goûts, séparant dans Chateaubriand le bon grain de l’ivraie : le « livre extraordinaire qu’il écrivit à soixante-quinze ans sur la Vie de Rancé », affirmant à propos des romans de Madame de Staël qu’il faut « un effort sérieux, surtout une nécessité professionnelle, pour les lire aujourd’hui jusqu’au bout », jugeant Sébastien Mercier et Restif de la Bretonne « populistes », les paroles de La Marseillaise « ineptes », et affirmant que « Courrier a mérité son monument sur la place de Véretz, le plus près possible du café du Commerce ». Consciencieux, il n’oublie aucun genre et, traitant brièvement d’un auteur qu’il juge secondaire, sait néanmoins le valoriser avec une belle image : Villiers de l’Isle-Adam « a créé un type, ce Homais agrandi au clair de lune qu’est Tribulat Bonhomet ». Malgré la déclaration liminaire de Bopp et Paulhan, son exploration est parfois inaboutie, close par la disparition brutale de l’auteur. Géographe, il nous guide dans le paysage littéraire français : « Il n’a pas son pareil pour dégager les éclaircies et les pentes de la forêt littéraire, pour reconnaître les ronds-points ou les croix, et suivre jusqu’au bout le moindre ruisseau. Pour le reste, il est vrai qu’il remarque peu les nouveaux écrivains tant qu’ils ne sont pas entrés dans la mode et la conversation – dans le paysage. (Mais on ne demande pas non plus au géographe d’aider les fleuves à couler ni les arbres à grandir) » (Paulhan). Le silence sur les surréalistes et Céline, par exemple, n’est donc pour nous, ni rédhibitoire ni scandaleux, d’autant plus que « somme toute, Thibaudet est le premier critique français qui ne tienne pas Baudelaire pour un extravagant, Mallarmé pour un fumiste et Lautréamont pour un simple fou » (Paulhan). Thibaudet se voyait lucidement en héritier de Sainte-Beuve. On mesure aujourd’hui, à la faveur de son retour, son importance et celle de la revue dont il fut le collaborateur omniprésent de 1912 à 1936, et l’on est tenté d’ajouter à son Histoire la « génération de la N.R.F : 1919-1936 ».

Notes de lecture

Anouilh (1). Jean Anouilh, Théâtre, tome I et II, édition établie, présentée et annotée par Bernard Beugnot (Gallimard, Pléiade, 2007, 1504 et 1584 p., 69 € chaque volume). « Jean Anouilh vaut-il une Pléiade ? » C’est le titre un tantinet provocant qu’affichait un article du Télérama du 13 novembre 2007. Nathalie Crom y exposait, sans trop les contredire, les raisons de la désaffection dans laquelle est tombé l’auteur : il était un bourgeois, de droite et classique (désuet) du point de vue formel. L’œuvre aurait été délaissée car jugée conservatrice. L’article donnait quand même la parole à Bernard Beugnot, qui a établi l’édition de la Pléiade : « J’ai relu tout le théâtre d’Anouilh pour préparer ces deux volumes, et je ne suis pas déçu. Ce qui s’impose, avec Anouilh, c’est une vision morale de l’homme, et non pas une vision sociale, contrairement à ce que l’on dit trop souvent. C’est pour ça qu’il apparaît comme un grand pessimiste. Et cela, ce n’est pas démodé. » À cet article fit réponse celui de L’Humanitédu 5 janvier, qui posait une question pertinente : « Redécouvrir Anouilh ? » Christophe Mercier, après avoir constaté que les œuvres d’Anouilh n’étaient plus, depuis un certain temps, disponibles sur le marché, examine les malentendus et préjugés auxquels a donné lieu le caractère relativement inconnu ou méconnu de l’œuvre. Anouilh auteur bourgeois ? Anouilh auteur « de droite » ? Anouilh auteur poussiéreux ? Anouilh répétant éternellement les mêmes recettes ? Pas tant que ça. Contradictoire, il gagne à être connu – d’où l’intérêt, précisément, de cette édition en deux volumes qui rend à nouveau accessibles les textes. Madame Figaro du 29 décembre prenait également le contre-pied de l’article de Nathalie Crom, mais pour d’autres raisons, d’ordre plus nostalgique : « C’est tout un monde, un univers disparu, avec des militaires portés sur la chose, des substituts du procureur qui tombent amoureux, des chefs d’entreprise qui n’étaient pas abonnés à Télérama. Cette France-là a vécu. N’empêche, qu’est-ce que c’était bien, la société vue par Anouilh ! » Bref. Les volumes de la Pléiade reprennent les œuvres écrites entre 1953 et 1978, classées en fonction de la date de création. En regard des personnages, on lit les noms des premiers acteurs des pièces. Les appendices sont de deux ordres : sous le titre « Autour du théâtre » sont regroupés des textes, des programmes et des entretiens relatifs aux pièces publiées dans le volume, ainsi que des notes préparatoires manuscrites, quelques scènes inédites et des variantes importantes. Un deuxième type d’appendices (« Sur le théâtre ») propose un florilège de textes d’Anouilh : préfaces, entretiens, articles, lettres intégrales ou non. À ne pas oublier, une bibliographie bien plus substantielle que les précédentes. Le théâtre d’Anouilh est très varié. Ceux qui, comme vous et moi, ont appris à le connaître sur les bancs de l’école, ne le savent peut-être pas : il va du texte lyrique (Médée) au drame shakespearien (Becket), en passant par des pièces proches de la farce comme La Culotte. Il est grand temps que des pièces comme L’Invitation au château ou L’Arrestation sortent de ce que Bernard Beugnot appelle le « purgatoire, tant sur scène que dans la critique ». Cela nous changera d’Antigone, la seule pièce qu’on trouvait naguère dans le commerce, aux éditions de La Table Ronde. Nous revoyons encore sa couverture orange sur notre bureau d’écolier.

Anouilh (2)Jean Anouilh lit « Antigone » et compare sa pièce à celle de Sophocle (Gallimard, 2 CD, livret de 24 p., 15 €). À l’occasion de la parution du théâtre d’Anouilh en Pléiade, ce double CD reprend l’enregistrement de 1961 paru aux éditions La Voix de l’auteur. Il s’accompagne d’une comparaison, par l’auteur, de son Antigone et de celle de Sophocle, « lue et relue », et qu’il connaissait « par cœur depuis toujours » Si le succès de son Antigone a occulté le reste de l’œuvre d’Anouilh, elle n’en reste pas moins un classique.

AntoineLe Théâtre Libre d’Antoine et les théâtres de recherche étrangers, sous la direction de Philippe Baron, avec la collaboration de Philippe Marcerou(L’Harmattan, 2007, 237 p., 22 €). Voici un livre utile, mais qui, avec un peu plus de soin, l’eût été bien plus, et à cet utile aurait joint l’agréable… La présentation matérielle est en effet constamment déplorable et rébarbative ; en outre, il n’y a ni index — essentiel pour ce type de publication — ni bibliographie générale. Cela dit, qu’il fallait dire, les douze chapitres nous apprennent beaucoup sur l’influence, directe ou non, du modèle construit par Antoine à Paris dans toute l’Europe, et jusqu’au Japon, qui connut en 1908 l’ouverture d’un « Théâtre Libre », aboutissement de l’ouverture de Meiji dans le domaine théâtral (la première pièce française donnée au Japon fut, apprenons-nous, La Tosca de Sardou, en 1891). En Suède, Strindberg réagit immédiatement à l’ouverture du Théâtre Libre en mars 1887 et entreprend l’organisation de son « Théâtre intime » dès le mois de juin, trois mois après l’ouverture de la saison d’Antoine. Otto Brahm à Berlin, Hermann Bahr à Vienne, William Archer, George Moore et Jacob Grein à Londres tardent un peu plus, mais, dès les années 1890 et 1891, l’attente est à peu près générale, bien que les réalisations suivent inégalement et avec des fortunes très diverses. À Bruxelles, rien n’advient avant 1895, mais Antoine y vient plusieurs fois en tournée. L’Europe latine n’est représentée que par le Portugal : Antoine trouva-t-il moins d’écho en Italie et en Espagne ou bien les éditeurs n’ont-ils trouvé aucun historien du théâtre dans ces pays ? Les articles publiés sont inégalement réussis, mais, avec toutes ses imperfections, ce volume aidera à réfléchir à ce un moment-clé de l’histoire européenne du théâtre. Iconographie restreinte, mais éclairante (on sait combien les documents sont rares).

Aragon. Cécile Narjoux, Daniel Bougnoux, Le Roman inachevé d’Aragon (Gallimard, 2007, 256 p., 11 €). Comme le veut l’esprit didactique de la collection, cet ouvrage se compose d’un dossier bio-bibliographique comprenant de nombreux extraits de critiques, et d’un essai substantiel sur le roman d’Aragon. Le public scolaire est largement pris en compte dans le choix des catégories utilisées : une longue section est consacrée aux questions de genre, une autre aux registres. Certaines formules risquent néanmoins de rester incomprises de ce public, soit qu’elles relèvent de catégories mal définies (comme « l’hétéro-thanatographie »), soit qu’elles témoignent d’un savoir que le propos n’explicite pas. La notion de « contrebande », proposée par Aragon lui-même, et que connaissent bien les « aragoniens », figure ici de manière totalement hermétique pour le lecteur non spécialisé. Des événements historiques sont également cités de manière allusive, alors qu’une ou deux lignes auraient été bienvenues sur le pacte germano-soviétique ou sur le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev ». Pour le reste, beaucoup de réflexions intéressantes, notamment sur le vers, la mesure, la figure d’Elsa et l’ancrage historique du texte.

Artaud. Olivier Penot-Lacassagne, Vies et morts d’Antonin Artaud (Christian Pirot, 2007, 238 p., 20 €). L’exemple même du livre inutile. On sait bien, certes, que les livres essentiels n’ont que très peu d’utilité : Gide l’a dit et répété. Mais avec cet essai biographique, nous touchons à des sommets. Que penser d’un ouvrage qui raconte la vie ou plutôt – nuance – les vies et les morts d’Antonin Artaud ? On se dit que tout cela a été fait plus d’une fois, et qu’avant même de l’ouvrir et de le feuilleter, le livre est déjà lu. De fait, il n’y a là que redites et redondances, par rapport aux textes antérieurs de Paule Thévenin, si lumineux et authentiques, à ceux de Camille Dumoulié, et même aux tout récents essais, plus factuels, d’Evelyne Grossman. On s’explique mal, sinon par l’argument du plaisir narcissique de l’auteur, les raisons qui ont pu engager à écrire un tel livre, et surtout à le publier. Si encore Olivier Penot-Lacassagne apportait du neuf, un document inédit, un éclairage inattendu, une hypothèse un peu originale… Mais non, rien : la biographie démultipliée du Momô file droit, bien assagie de 1896 à 1948, de l’extrait d’acte de naissance au constat d’inhumation. Passons.

Aubes et couchants. Hugues Laroche, Le Crépuscule des lieux. Aubes et couchants dans la poésie française du XIXe siècle (Publications de l’Université de Provence, 2007, 262 p., 25 €). Un pareil titre laisse présager une thèse de doctorat convertie en publication. Or, il n’en est rien, il ne s’agit pas d’une thèse : Hugues Laroche a délibérément choisi de pratiquer le genre de la prose universitaire. Il est difficile, dès lors, d’amorcer la lecture avec enthousiasme. Heureusement, l’auteur ne tombe pas dans les pires travers associés à ce genre, n’étant pas l’un de ceux qui se concoctent un style pour pallier un défaut de pensée personnelle. En fait, le livre est dans l’ensemble bien écrit, sans les lourdeurs ni les tics redoutés, et fait bon usage d’une riche documentation. L’hypothèse est que « la course du soleil éclaire l’histoire des textes », tandis que son objectif est de « poursuivre le travail d’investigation initié par [les] premières études concernant essentiellement Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé » (celles de M. Quesnel, Marc Eigeldinger, Bertrand Marchal) et de « relier ces soleils individuels à l’histoire littéraire ». S’il est regrettable que les « grands » soient relégués à l’arrière-plan, on se convaincra que cela sert l’originalité du propos. Un premier chapitre retrace l’histoire de la représentation du soleil dans la poésie depuis l’Antiquité, histoire qui passe par un « processus d’autonomisation de la description » dont les « Soleils couchants » de Victor Hugo « signe[nt] l’aboutissement ». Les deux chapitres suivants s’attachent au romantisme et au Parnasse, puis trois autres se concentrent respectivement sur Gautier, Verlaine et Laforgue. Une réflexion sur le mouvement décadent clôt le parcours du siècle. En conclusion, l’auteur constate d’abord la prolifération du soleil dans les titres et montre que l’astre du jour devient « un lieu commun chargé de signaler l’appartenance du livre au genre poétique et plus précisément à la poésie lyrique ». Il remarque aussi qu’à l’instant où la description du soleil dans le poème « semble se complaire dans le ressassement de sa propre mort », « un lyrisme neuf éclate ». De là, interprétant l’aube rimbaldienne comme un « moment originel renvoyant le poète à sa filiation solaire », et commentant brièvement les Péguy, Claudel, Saint-Pol Roux, Hugues Laroche conclut : « Ainsi notre parcours se referme-t-il sur le mysticisme solaire qui nous avait servi de point de départ. » Il fallait, bien sûr, que la boucle soit bouclée. N’empêche qu’en marge de ses visées totalisantes, le livre propose de pertinentes lectures de textes que l’on n’aborde pas très souvent, lectures peut-être plus astucieuses que sensibles, et parfois agaçantes lorsqu’au détour d’une réflexion intervient la psychanalyse, laquelle envahit d’ailleurs presque tout le chapitre sur Laforgue. En effet, dans les « aubes » de ce poète, le soleil (« lait d’or ») serait la preuve d’un blocage au stade oral, alors que, dans les couchants, le soleil symboliserait le père faillible, et ainsi de suite. Il faudra bien, un jour, dire la fâcheuse impudeur qu’il y a à diagnostiquer, chez un poète, de l’angoisse de castration et du refoulement de pulsions. Quoi qu’il en soit, le principal défaut du livre est de ne pas nous convaincre franchement que les manifestations du soleil dans le poème (aube ou couchant, description ou prétexte à la méditation, lexiques et réseaux métaphoriques) sont particulièrement révélatrices des poétiques « d’école » ou individuelles : les conclusions auxquelles aboutit l’auteur reposent, le plus souvent, sur des interprétations extrêmement précaires. D’ailleurs, les développements les plus intéressants (les idéogrammes chez Hugo, le « flou » théorique des Parnassiens, la lecture de Spirite – un roman – de Gautier, ou encore la « boiterie » du vers verlainien) ne sont que très indirectement liés aux aubes et couchants. Bref, à défaut d’avoir proposé un parcours de lecture entièrement concluant, Hugues Laroche offre des pistes de réflexion pour les thésards qui s’aventureront en poésie.

Bachelard Jean-Luc Pouliquen, Gaston Bachelard ou le rêve des origines (L’Harmattan, 2007, 140 p., 13 €). Sept conférences et communications prononcées au Brésil entre 2003 et 2006 par l’auteur, qui se définit avant tout comme poète. Il étudie en termes simples les échanges de Bachelard avec des écrivains : Audiberti, Louis Guillaume ou le Surréalisme. Les rapports avec Roger Caillois sont les plus intéressants. Le titre est trompeur, c’est celui du seul premier chapitre. L’ensemble se lit avec intérêt, bien que l’information soit parfois défaillante : ainsi apprend-t-on que Les Chants de Maldoror sont publiés en 1869, mais « c’est à partir des années trente qu’ils seront réédités en France et grâce aux surréalistes ». Pauvre Genonceaux (1890) ! Pauvre Soupault (1920) !

Bataille-Genet. François Bizet, Une communication sans échange. Georges Bataille critique de Jean Genet (Droz, 2007, 436 p., s.p.m.). À ceux qu’intéresse la petite querelle Bataille-Genet, ou plutôt le revirement du premier par rapport au deuxième dans l’article de La Littérature et le Mal en 1952, on recommande ce gros livre assez soporifique, qui ne nous a pas fait changer d’avis : cette question Bataille-Genet pouvait être traitée, efficacement, en une quinzaine de pages — la longueur d’un article. Pourquoi un tel pavé ? À cela, plusieurs réponses. Tout d’abord, le genre de l’exercice proposé : il s’agit à l’évidence d’une thèse universitaire (sans doute remaniée mais encore alourdie de bien des maladresses et des rigidités propres au genre) ; ensuite, vient le goût immodéré de l’auteur pour la spéculation – ce qui en soi n’a rien de scandaleux, mais le penchant encourage aux digressions et autres formes de déviations. Enfin, il convient de faire intervenir également la capacité toute rhétorique (au sens de la vieille rhéto, bien sûr) qu’a François Bizet à former des problèmes, à entasser des problématisations sur des problématisations. Après tout, que Bataille ait changé de point de vue critique sur Genet, on a pu déjà l’expliquer, très simplement : cela tient à Genet lui-même et à son thuriféraire du moment Jean-Paul Sartre. Pourquoi y revenir et chercher à tout prix à déceler dans cette volte-face inexplicable « une défaillance de la pensée critique de Bataille lui-même » ? On s’interroge. De même qu’on demeure cette fois très perplexe face à un livre qui tartine deux cents pages sur la « communication » et Georges Bataille (en négligeant Genet), qui oublie son sujet, qui déclare refuser d’emblée de prendre « Jean Genet et Georges Bataille pour objets d’étude », au motif que ces deux écrivains n’ont eu de cesse qu’ils n’aient échappé à toute espèce de catégorisation et de déterminations. Faut-il rappeler à François Bizet les devoirs et les exigences de l’historien de la littérature ?

Beauvoir. Huguette Bouchardeau, Simone de Beauvoir (Flammarion, 2007, 304 p., 22 €). Rendre compte de cette biographie n’est pas chose aisée, tant elle se lit agréablement, tant l’ensemble se tient, sans excessives envolées romanesques. Mais si la valeur du genre tient à ce qu’on apporte de connaissance ou d’analyse au personnage, il faut bien avouer que la récolte est maigre. Huguette Bouchardeau ne prétend guère révolutionner l’image qu’a laissée le Castor, tant par ses écrits autobiographiques qu’à travers des témoignages bien connus, ou la biographie « autorisée » de Deirdre Bair. Est-ce d’ailleurs le propos, pour cette publication qui tomba à point pour le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir ? La technique consiste ici à fondre avec un certain talent les scènes clefs et les faits connus, avec une prédilection pour l’espace intime, la vie sentimentale de celle dont la vie semble ne commencer ici qu’avec Sartre. L’auteur donne une Beauvoir nuancée, analyse avec sûreté ses positions, et donne au final un portrait sans surprise, qu’on pourra traverser distraitement.

Bibliothèques de papierÉcrire la bibliothèque aujourd’hui, sous la direction de Marie-Odile André et Sylvie Ducas (Cercle de la Librairie, 2007, 254 p., 35 €). Actes d’un colloque « La Bibliothèque dans la littérature contemporaine » tenu en 2006, le volume étudie les principales représentations de ce lieu stratégique de la lecture au cours du quart de siècle 1980-2005. Des analyses du côté des « mauvais genres » (littérature pour la jeunesse, roman policier, bande dessinée) tout comme dans les œuvres de certains écrivains contemporains (Michel Butor, Jean Echenoz, Annie Ernaux, Pierre Michon, Pascal Quignard, Jacques Roubaud, Claude Simon, Jude Stéfan), également des témoignages d’écrivains (Jean Rouaud, Anne-Marie Garat, Pierre Bergounioux — « J’avais, aux mains, un de ces volumes qui sont, lorsqu’on les ouvre, comme un coin enfoncé dans l’épaisseur du monde » —, François Bon, Daniel Maximin) sur le rôle des bibliothèques dans leur formation personnelle. Une table-ronde permet à Bergounioux, Maximin et Rouaud d’exposer leur expérience enfantine de la bibliothèque, de l’accès aux livres, des modes de classement de leur bibliothèque personnelle (les propos tenus par Daniel Maximin à ce sujet sont très sympathiques ; le franc bordel de sa « classification » qui favorise le dialogue entre les livres s’oppose en tous points à la rigueur taxinomique un peu janséniste de Pierre Bergounioux). Ces témoignages ne sont pas la partie la moins intéressantes de cet ensemble qui montre que la galaxie Gutenberg ne se porte finalement pas si mal que cela et que l’imprimé, sa conservation, sa circulation, son imaginaire a encore de beaux jours devant lui. Ce n’est certes pas Histoires littéraires qui devrait s’en plaindre.

Blanchot. Maurice Blanchot, Chroniques littéraires (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2007, 684 p., 30 €). Ce volume imposant rassemble les articles de critique littéraire que Blanchot publia, d’avril 1941 à août 1944, dans le Journal des Débats – à l’exception de ceux qui ont fait l’objet d’un choix anthologique et figurent dans Faux pas, publié en 1943 chez Gallimard. Ce qui frappe et retient d’abord l’attention, à la lecture de ces textes, souvent assez courts, c’est la grande diversité des œuvres et des genres abordés par Blanchot. Sans doute est-ce là le lot de tout chroniqueur que de devoir faire face à tant de variété et de savoir dégager, de cette variété, sinon des points de convergence, du moins des lieux de croisement. On mesure par là toute l’acuité d’un regard critique qui, quoique soumis d’abord, comme le veut la rhétorique du genre, aux immédiates sollicitations de la mode et aux aléas de l’édition, n’en demeure pas moins fixé sur un horizon qui progressivement s’éclaircit au point de conférer aux ouvrages recensés et aux questions soulevées un surcroît bénéfique de clarté et de décision. Car sous cette diversité qui fait se succéder comme sans heurt ni obstacle poèmes et essais, essais et romans, écrivains célèbres et débutants, classiques et modernes, c’est essentiellement de littérature qu’il s’agit – et l’on voit bien déjà Blanchot attiré par cette question du littéraire, conçu comme un espace spécifique et activité à la fois souveraine et vacante, par laquelle se joue, dans le langage de la fiction ou les images du poème, l’entier destin de l’homme. Dès lors, et ce glissement est sensible dans ces chroniques, on assiste à la décantation, peut-être même à la conversion du geste critique : de simple jugement descriptif et évaluatif, qu’il est d’abord, il devient très vite acte d’interprétation, par quoi se déploient et se délivrent une vision de la littérature et une théorie de l’œuvre. Les lignes qui structurent la pensée de la littérature chez Blanchot s’ordonnent en fuyant dans ces chroniques ; aujourd’hui, on peut dire que leur intérêt ne tient que par là. Parlant du roman, à propos des Paradoxes sur le roman de Kléber Haedens (1941), il observe : « Il faut […] en retenir que le roman [a] pour rôle de mettre terriblement en cause son auteur, d’exprimer un univers dont l’axe se confond avec l’axe de sa vie essentielle […]. C’est donc une certaine orientation, une aimantation mystérieuse, la circulation de tous les éléments de l’ouvrage par rapport à un centre invisible, et sans cesse en mouvement, qui peuvent le mieux révéler le caractère valable d’un roman, son degré de fidélité non pas à l’égard du genre romanesque, mais à l’égard de lui-même considéré comme représentant à lui seul tout le genre du roman. Il ne suffit pas de se demander : qu’a voulu l’auteur ? […]. Il faut plutôt se dire : que voulait le livre ? »

Blanzat. Pour saluer Jean Blanzat, sous la direction de Myriam Boucharenc (Pulim, 2007, 194 p., 25 €). Jean Blanzat (1906-1977) est l’auteur de romans dont certains (Le FaussaireL’Iguane) ne sont pas oubliés. Son activité dans le monde littéraire fut importante : en 1941, il participe avec Jacques Decour à la fondation du CNE, puis desLettres françaises. Mais, proche de Paulhan, il fait aussi partie du réseau du Musée de l’Homme. Il changea d’horizon, puisqu’il devint ensuite critique au Figaro littéraire et lecteur chez Grasset. Issu d’un colloque organisé pour le centenaire de sa naissance, ce volume rend bien hommage à Jean Blanzat : des témoignages de première main (G.-E. Clancier, Roger Grenier) et des études tant sur l’œuvre que sur les amitiés (Mauriac, Guéhenno, le peintre Lucien Coutaud) forment un portrait attachant, illustré d’un cahier iconographique. Claire Paulhan présente le fonds Blanzat de l’IMEC, mais on regrette l’absence d’une bibliographie.

CahunClaude Cahun. Contexte, posture, filiation. Pour une esthétique de l’entre-deux, sous la direction d’Andrea Oberhuber (Université de Montréal, Paragraphes, 2007, 266 p., 22 dollars canadiens). Ce volume collectif regroupe les articles de douze universitaires européens et nord-américains (en majorité des femmes) qui tentent de cerner la personnalité et l’œuvre de Claude Cahun (1894-1954) — écrivain et photographe, artiste androgyne et lesbienne, singulière et multiple, activiste révolutionnaire et surréaliste — tout en éclairant sa dette envers son oncle Marcel Schwob, l’auteur des Vies imaginaires. L’ouvrage s’articule autour de trois axes : « De l’art et du politique », « Dans l’antre de l’œuvre », « Filiation spirituelle et parenté esthétique », et s’achève sur une indigeste « Éthique de l’autofictionnalisation littéraire de Claude Cahun à Sophie Calle ». Pour résumer, sont ici examinées les prises de position artistiques, sociales et politiques de Claude Cahun, montrant aussi que son parcours est à la fois hérité d’une histoire littéraire en devenir et d’une histoire familiale dont elle fermera la parenthèse. Dans le sillage des féministes qui s’intéressent à cette artiste redécouverte dans les années 1990, Tirza True Latimer veut prouver que de nombreux clichés, publiés dans de récents catalogues sous le titre « Autoportraits », seraient en réalité dûs à une collaboration, sinon l’œuvre de sa compagne, Moore (Suzanne Malherbe). La démonstration n’est pas convaincante et l’on préfère l’ouvrage de François Leperlier, Claude Cahun : l’exotisme intérieur, paru en 2006. Il faut dire que ce collectif souffre d’être laborieusement lisible, esclave qu’il est d’être à l’arrière-remorque d’un structuralisme qu’on croyait depuis longtemps défunt.

Camus. Patrick-Gilles Geffroy, Camus l’Africain et la Peste (Lasnier, 2007, 213 p., 18 €). C’est, en somme, une réédition de l’exploit du brave colonel Godchot, qui, jadis, s’était appliqué à un Essai de traduction en vers français(sic) des décasyllabes du Cimetière marin de Valéry, qu’il trouvait un peu trop obscurs. Ici, sous couleur de nous expliquer La Peste (un bien mauvais roman, soit dit en passant), l’auteur, avec une bonne volonté touchante, la délaye durant deux cents pages, la met sur la planche à repasser et finit par la réécrire pour les nuls. Malheureusement, n’est pas Pierre Ménard qui veut. Africain pour Africain, on peut préférer les deux volumes duPremier Régiment de zouaves, 1852-1895, du même colonel Godchot, ouvrage qui, Dieu merci, n’a aucune prétention littéraire, mais qui apprend beaucoup de choses sur un sujet non moins fondamental.

Céline. Céline, Milton Hindus, Rencontre à Copenhague (L’Herne, 2007, 240 p., 17,50 €) ; Philippe Pichon, Le Cas Céline. Coupable mais de quoi ? (Dualpha, 2007, 296 p., 26 €) ; Jean-Pierre Richard, Nausée de Céline(Verdier, 2008, 96 p., 5,80 €). Le premier est la réédition du fameux L.-F. Céline tel que je l’ai vu, paru en 1999. Deux volets : le récit, par Milton Hindus, de sa relation (difficile) avec le proscrit, la correspondance qu’il reçut de lui. Sauf erreur, aucune édition n’a donné de traduction française des lettres qu’Hindus adressa à Céline, ce qui aurait certainement été révélateur quant à la manière dont Céline répondait à son correspondant. Le 29 mai 1947, Céline lui écrivait : « Que vos lettres sont intéressantes ! Palpitantes même ! La malice y coule en ruisselet discret mais combien pimpant et périlleux ! » Hindus était-il dupe de l’ironie ? On sait comment se termina leur amitié : mal. Le deuxième livre, paru chez un éditeur dont la salle d’attente est rarement encombrée par des auteurs suspects de sympathies gauchistes, tente de décortiquer les raisons d’une malédiction et d’une fascination. L’auteur est commandant de police dans le civil (si l’on peut dire). Son livre est lyrique, confus et un peu épais (« Je l’affirme : c’est au moment où Céline est le plus caricatural qu’il est le meilleur »). Le brav’ commandant s’en prend à des critiques comme ce pauvre Angelo Rinaldi, dont la prose est ainsi qualifiée : « On dirait du Patrick Bruel dans un registre soutenu. » Un flagrant délit, comme disait André Breton, qui avait, lui, de la gendarmerie dans la famille. Le troisième livre, le plus mince, est une édition « revue et corrigée » d’un essai paru en 1980. Le Ça a commencé comme ça de l’essai de Jean-Pierre Richard est : « C’est à la page 20 du Voyage au bout de la nuit que Céline, et son lecteur, subissent pour la première fois l’assaut de la nausée. » La suite nous apprend que l’écrivain évolua « sous le signe agressif du sadico-anal ». Tout est dit, non ?

CendrarsMarie-Paule Berranger commente Du monde entier au cœur du monde de Blaise Cendrars (Gallimard, 2007, 280 p., s.p.m.). On connaît le principe de la collection Foliothèque, dont le présent volume porte le n° 150 : un(e) spécialiste – Marie-Paule Berranger est professeur de littérature française à l’université de Caen – propose un essai sur une œuvre publiée dans l’une des collections au format de poche de chez Gallimard. La première partie constitue l’essai proprement dit, qui s’attache à l’étude d’un « vers mat », d’une « poésie mate », d’un « énoncé mat », du « ton mat du vers antilyrique », d’une « écriture mate ». Ne nous arrêtons pas à cette matité un peu trop affirmée, car l’analyse s’appuie sur une connaissance intime des textes comme sur une bibliographie critique actualisée rendant compte des travaux de ces dernières années. Les lignes de force de l’œuvre sont dégagées avec finesse, du choix du pseudonyme à la nécessaire distinction du sujet biographique et du « Je » lyrique en passant par l’esthétique de la réécriture et du collage, le travail sur le mot, le rythme, l’écriture du court-circuit et le brouillage des genres. Un regret : l’auteur, qui est pourtant sensible au rôle joué par les recherches typographiques chez Cendrars, n’a guère fait avancer la réflexion au sujet de la simultanéité de Prose du transsibérien dans sa version originale. Une petite perplexité : comment Cendrars a-t-il pu dédier en 1916 sa Guerre au Luxembourg auxEnfantines de Valery Larbaud publiées en 1918 ? Le dossier documentaire offre de nombreuses pistes d’information et de réflexion à partir de textes de ou sur Cendrars, ainsi que des « éléments de bibliographie » abondants et actuels. Au total, un ouvrage qui pose, comme la plupart des volumes de cette collection, la question du destinataire. Le lecteur informé sortira de sa lecture encore plus informé. Le lycéen, l’étudiant risquent de se trouver submergés par une matière riche qu’ils auront du mal à mettre en perspective. Mais ceci est une autre histoire…

CensureDécenseurs ? Freud, Baudelaire, Flaubert, sous la direction de Cosimo Trono (Penta, 2007, 246 p., 25 €). L’organisateur du colloque dont les actes sont recueillis dans ce volume, Cosimo Trono, place sa propre communication sous l’invocation de Claude Pichois, ce qui ne peut qu’être sympathique aux lecteurs d’Histoires Littéraires. Psychanalyste, il dit avoir préparé avec Pichois un colloque sur Baudelaire et Freud, lequel n’aura jamais lieu. Le point de départ de celui-ci, légèrement sophistiqué, est à trouver dans le cent-cinquantenaire de trois événements non sans conséquences pour la thématique abordée : naissance de Freud, signature du contrat des Fleurs du mal, publication de Madame Bovary en revue. Événements qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à abattre diverses formes de censure. Combat si bien mené que nous en serions passés aujourd’hui à l’état absolument inverse : celui d’une « décensure » généralisée, aux effets non moins désastreux que ceux entraînés par la censure elle-même : « De la névrose bourgeoise de la fin XIXe siècle, à la perversion, voire à la psychose mystico-médiatique de ce début XXIe ». Une large part des réflexions échangées dans ce colloque (appuyé par B’nai B’rith Europe) se situe dans l’horizon du judaïsme, sans perdre de vue le cadre de référence d’une psychanalyse libérale et fort peu dogmatique. Cela noté, en dehors d’allusions occasionnelles très générales à la littérature, une seule communication fait directement et rapidement allusion au cas particulier de certains écrivains confrontés à la censure. C’est sans surprise qu’il y est question de Sade (« le surhumain Marquis »), de Bataille, de Flaubert. Le sous-titre de l’ouvrage est donc quelque peu trompeur puisque son véritable objet, intéressant en soi, n’est en rien une étude des écrivains dont les noms sont invoqués.

Cocteau. Christoph Wolter, Jean Cocteau et l’Allemagne. Mythes et réalité de la réception de son théâtre(L’Harmattan, 2007, 520 p., 39 €). Ce livre dense parvient à marier la plus grande érudition et l’analyse. Le théâtre de Cocteau a tôt été introduit dans une Allemagne très curieuse du théâtre français (jusqu’en 1933, on y joue abondamment Bourdet, Verneuil, Giraudoux etc). Dès 1928 et 1929, les pièces sont jouées, en particulier par Max Reinhardt et Gustav Gründgens, qui monte Orphée en janvier 1929, dans le cadre expérimental d’uneVersuchbühne, d’un théâtre d’essai, les représentations ayant lieu à 23 heures 30. Jugé post-dadaïste, cet Orphéedéroute et déçoit, à la très notable exception de Walter Benjamin, qui lui consacre un texte enthousiaste. Mais c’est essentiellement dans l’après-guerre que le théâtre de Cocteau tient une place importante dans le répertoire. En particulier après l’échec de sa création si difficile à Paris, Bacchus connaît un grand succès, créé par Gründgens, puis très souvent repris, spécialement en 1956-1957 avec, en tête d’affiche, Werner Krauss et Oskar Werner au cours d’une longue tournée dans quarante villes. L’accueil est complexe pour L’Aigle à deux têtes, dont le romantisme décoratif délibérément kitsch pose un problème : la bataille des culottes (selon l’expression de Cocteau lui-même) — celles de cuir que porte Stanislas — a bien lieu en 1962 à Munich où le pittoresque folklorique du costume paraît douteux et déplacé à la critique ; et puis l’acteur n’a pas les genoux de Jean Marais… Les représentations permettent au moins d’inventer le joli mot de Cocteauberfest. Parmi les grands moments de cette réception allemande du théâtre, il faut aussi noter les représentations de La Voix humaine, données à Munich en 1949 par le jeune Klaus Kinski dans des conditions particulières et de façon « privée », dans un atelier, interdit par les autorités anglaises et finalement arrêté par la police. Christophe Wolter a l’intelligence de traiter toutes les formes de théâtre pratiquées par Cocteau, incluant l’opéra et le ballet. En ce dernier domaine, on découvre une curieuse spécificité allemande : Le Jeune Homme et la mort n’a connu quasiment aucune diffusion en terre germanique, où il est pour ainsi dire remplacé en 1953 par La Dame à la Licorne (ballet de Heinz Rosen, musique de Jacques Chailley), laquelle, de son côté n’a connu aucune diffusion en France ! Au total, ce livre foisonnant permet d’approcher une image de la place essentielle de l’Allemagne pour Cocteau, dans ce que l’auteur nomme son « automythographie », Cette synthèse reste à faire, mais nous en avons ici des pièces essentielles. L’ouvrage est parfaitement mis en page, ce qui n’est pas toujours le cas chez cet éditeur ! Cent cinquante pages d’annexes, avec un tableau détaillé de toutes les représentations et deux index, facilitent l’utilisation de cette somme impressionnante.

Debord. Jean-Claude Bilheran, Sous l’écorce de Guy Debord, le rudéral (Sens et Tonka, 2007, 478 p., 30 €). Naïf ou faussement naïf ? Simple ou faussement simple ? Ce livre ne se laisse pas facilement caser. À coup sûr, il confond, irrite et même surprend. On peut se demander s’il s’agit de conversations mélancoliquement traînées dans les bistrots ou de notes tirées d’un carnet de la déroute ou du dépaysement. À examiner le titre, la question se pose : dans quelles ordures et quels décombres ce rudéral-ci a-t-il poussé ? Sans doute ce livre est-il symptomatique des divergences qui se marquent dans le face à face de l’amateur et de son objet. Il se pourrait bien pourtant que, symptomatique, il le soit autrement qu’il n’espérait l’être précisément par les termes dans lesquels il choisit de le faire à coup de « petit Guy » et de calembours nauséeux, du genre « guide-bord » et « Le beau vi(t) ici ». Il y a également l’insistance à vouloir problématiser le rapport avec le père, Martial, qui, certes, n’arrange pas les choses. À vouloir recycler tout et n’importe quoi, jusqu’à Christiane Rochefort, Jean-Claude Bilheran bloque dans des litanies et des potins qui font ricaner. Pourtant, à sa décharge, on retiendra une spéculation sur les trajets triangulaires qui ont pu marquer la vie de Debord à certaines étapes de son cheminement. Bien que réducteurs, ces schémas ont bien pour effet de souligner l’interaction et la convergence historique et provisoire entre une pensée critique et l’exploration du quotidien.

Décadents. Jean de Palacio, Configurations décadentes (Peeters, 2007, 312 p., s.p.m.) ; Jean Pierrot, L’Imaginaire décadent (1880-1900) (Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2007, 334 p., 17 €). Dans le recueil d’articles de Jean de Palacio, on ne trouve de définition de la décadence qu’implicitement — les lecteurs qui n’aiment pas lire entre les lignes n’ont qu’à se référer à ses nombreux ouvrages précédents. Les « configurations décadentes » qu’il étudie ici sont autant de descriptions en creux d’un état d’esprit qui traverse toute la fin du XIXe siècle (et une bonne partie du début du suivant), sans tenir compte des oppositions d’écoles, de groupes, de genre. Les Gourmont, Adam, Tailhade, Lorrain coudoient les Goncourt et Zola ; la correspondance, la pantomime et la poésie n’échappent, pas plus que le roman, à ce renversement des valeurs dans lequel Jean de Palacio voit la quintessence de la décadence. Car c’est bien le thème de « l’idée de progrès à rebours », titre du dernier chapitre de ce volume, qui relie tous ces auteurs : c’est l’antiquité revue et corrigée par la parodie ; c’est la déchéance des monarchies, la déliquescence des corps, la fragmentation de l’écriture qui fondent une littérature cul par-dessus tête, ne sachant plus que retourner la norme, dans un geste carnavalesque que l’Antiquité et le Moyen Âge connaissaient bien. L’auteur montre une fois de plus sa connaissance de l’époque, trouvant des références insoupçonnées, n’oubliant presque aucun texte lorsqu’il aborde un sujet aussi bien dans le domaine français qu’étranger. Une telle approche thématique a cependant ses défauts : si chaque article semble faire le tour d’une question, les conclusions sont souvent décevantes, n’allant pas plus loin que l’affirmation d’une similitude entre de nombreuses œuvres sans en expliquer les fondements. Quelles conditions sociales, littéraires, philosophiques, scientifiques expliquent les rapprochements de ces œuvres ? Palacio dresse de très détaillés catalogues thématiques ; à d’autres le soin de comprendre les mécanismes de constitution de ces poétiques décadentes. À moins que cela ne soit déjà fait ? La réédition de L’Imaginaire décadent de Jean Pierrot, après trente ans d’absence, offre bien des pistes vers cette poétique historique de la décadence ; mais le caractère daté de son argumentation en réduit évidemment la pertinence. Comme Jean de Palacio, Pierrot fait de la décadence l’état d’esprit d’une époque ; il a à cœur d’en expliquer l’unité, en faisant de la fuite dans l’imaginaire, conséquence d’un sentiment de décalage profond entre les écrivains et le monde qui les entourait, la grande explication des thèmes fin de siècle. La psychologie de l’inconscient, le rêve, la drogue sont en effet des thèmes essentiels de la période, formant des constellations d’images dans la littérature des disciples de Mallarmé et de Verlaine. On peut cependant se poser quelques questions de méthode. Personne n’oserait plus aujourd’hui se réclamer aussi ouvertement de Bachelard : les notions d’imaginaire et de rêverie semblent bien vagues pour analyser une époque aussi complexe. Plus problématique, le choix (commun aux deux ouvrages) de la notion de décadence comme caractéristique dominante de la fin de siècle : si des groupes se sont plus ou moins formés sur les deux rives de la Seine ; si des manifestes ont été écrits, si des distinctions sont apparues, on ne peut se contenter de les nier pour affirmer l’unité de l’époque. Il faut comprendre comment espaces littéraires symbolistes ou décadents se sont formés, et ne pas les effacer d’un revers de la main ; à la notion de décadence, on préférerait peut-être alors celle d’« idéisme », pour reprendre un terme de l’époque, ou celle d’idéalisme, chère à Gourmont, dans laquelle Pierrot lui-même reconnaît le dénominateur commun de la plupart des idées de ces auteurs. C’est peut-être la façon dont l’idéalisme philosophique a été interprété par ces groupes d’écrivains qui explique à la fois leurs similitudes et leurs différences.

Erckmann-Chatrian. Stephen Foster, L’Alsace d’Erckmann-Chatrian à la Comédie-Française (L’Harmattan, 2007, 210 p., 19 €). Petit livre inattendu et, nous le disons sans nulle ironie, tout à fait rafraîchissant. L’auteur, professeur à Norfolk, aux États-Unis, étudie la production et la réception des trois pièces du duo Erckmann-Chatrian, L’Ami FritzLes Rantzau et Le Juif polonais, créées respectivement en 1876, 1882 et 1892. Des trois, la première fit la plus brillante carrière, sans doute en raison de la célébrité du roman dont elle est tirée : L’Ami Fritzconnut à la Comédie-Française 496 représentations, la dernière ayant eu lieu en 1948. Elle fut aussi montée par Copeau au Vieux-Colombier en février 1918. L’inséparable duo Erckmann-Chatrian se défaisait en ce qui concerne le théâtre, car c’est le seul Alexandre Chatrian, vivant à Paris en contact avec les directeurs de théâtre, qui travaillait aux adaptations. Cette étude nous plonge dans la si vivante activité théâtrale française du XIXe siècle. Stephen Foster a joint un ensemble de vingt et une lettres inédites d’« Alexandre à Émile » écrites entre septembre 1850 et février 1852, où l’on découvre que le coup d’État du 2 décembre laisse Chatrian parfaitement indifférent : une simple mention dans un post-scriptum.

Gaultier. Jules de Gaultier, Le Bovarysme. La psychologie dans l’œuvre de Flaubert, suivi d’une série d’études réunies par Per Buvik (Éditions du Sandre, 2007, 372 p., 26 €). Cette réédition d’un essai dont le titre est finalement plus connu que le contenu précis vient utilement compléter l’entreprise d’exhumation des œuvres de Jules de Gaultier que les éditions du Sandre ont entamée voici deux ans en redonnant La Sensibilité métaphysique etDe Kant à Nietzsche. Elle offre également un indispensable pendant à la reprise par les Presses universitaires de la Sorbonne de l’ouvrage intitulé Le Bovarysme. Essai sur le pouvoir de l’imagination. Avec cet essai daté de 1903, le bovarysme prenait une dimension métaphysique et devenait un concept philosophique, mais il importait de revenir à la source de cette intuition en se penchant avec soin sur les premières lignes que Jules de Gaultier consacrait en 1892 à sa lecture de Flaubert. C’est tout l’intérêt du remarquable travail d’annotation et de présentation du texte proposé par Didier Philippot que de permettre de comprendre d’où vient le bovarysme pour mieux en mesurer les évolutions ultérieures. Loin de s’en tenir à la simple mention du contexte et des sources tant littéraires que psychiatriques et philosophiques de l’essai, les notes proposent le plus souvent une véritable exégèse de la pensée de Gaultier en train de se faire. La notice revient ensuite dans le détail sur ce qui différencie l’essai de 1892 de celui de 1902, sur le passage d’une acception morale et psychopathologique du bovarysme à sa définition ontologique. Tout cela devrait éviter qu’on bovaryse davantage sur le bovarysme, ce qui regarde à la fois les lecteurs de Gaultier, mais aussi ceux de Flaubert, souvent tentés de plaquer sur Emma et autres Bouvard et Pécuchet une caricature des analyses de Gaultier. Une série d’études issues d’un colloque universitaire enrichit cette réédition critique d’une seconde partie et donne la mesure du regain d’intérêt que rencontre l’œuvre de Gaultier en Europe. Dialogue avec d’autres penseurs tels Fondane, Palante et Girard, opérabilité du bovarysme chez Balzac ou Stendhal, devenir des conceptions de Gaultier en psychanalyse ou en philosophie, toutes ces études témoignent de la nécessité de revenir à Gaultier, fonctionnaire au Ministère des Finances et néanmoins philosophe, avec toute l’attention qu’il mérite.

Gautier. Théophile Gautier, Constantinople, préface de Stéphane Guégan (Bartillat, 2008, 414 p., 22 €). L’un des plus beaux récits de voyage de son auteur, ce Constantinople a plusieurs fois été réédité. Stéphane Guégan donne ici une préface précise et dense, largement appuyée sur les travaux de Sarga Moussa, à qui il rend hommage. Il replace bien ce voyage de 1852 dans la vie de Gautier et montre combien il l’a attendu et désiré, surtout depuis que ses amis Nerval et Du Camp avaient accompli leurs propres voyages ; il l’a en quelque sorte préparé dans ses visites aux expositions de Londres. Le préfacier est parfois rapide, comme lorsqu’il parle de « la génération des Loti, Larbaud, Morand » — ample génération ! Le texte est donné sans aucune note ni glossaire, ce qu’on regrette parfois, car Gautier n’est pas avare de termes turcs et d’allusions diverses, de Vignole à Rubini, de Guignet à Reyer, que le lecteur d’aujourd’hui ne maîtrise pas nécessairement.

Goncourt. Edmond et Jules de Goncourt, L’Art du XVIII e siècle, édition présentée et annotée par Jean-Louis Cabanès (Du Lérot, 2007, 2 volumes, 426 et 386 p., 85 €). En quelques années, la situation éditoriale des Goncourt a formidablement changé. Le temps n’est pas si lointain où n’étaient disponibles que quelques-uns des romans. Aujourd’hui, la plupart des grands textes sont réédités de façon satisfaisante, tandis que paraissent des éditions savantes de la correspondance et du Journal. Manquait au moins le monumental Art du XVIIIe siècle dont Jean-Louis Cabanès procure une édition sans doute définitive. Si les pages sur Watteau ou Boucher sont bien connues, l’ensemble des treize monographies est d’une richesse et d’une complexité qu’on ne soupçonne sans doute pas. Le livre est difficile à éditer, en raison de son ampleur et de ses différentes strates (outre le texte proprement dit, il comprend des notes des auteurs, parfois longues, les « notules » ajoutées après coup par Edmond, et de très nombreux documents. L’éditeur a dû sacrifier ici les « catalogues des gravures », d’un intérêt historique certain mais aujourd’hui restreint, simples listes qui auraient nécessité une annotation très abondante. Or, les notes sont déjà multiples, puisque l’annotation de Jean-Louis Cabanès se déploie en deux dimensions, commentant le texte des Goncourt à la fois pour lui-même, mais aussi à partir de ce que nous savons aujourd’hui et qu’ils ignoraient. Abondante dans l’édition originale chez Dentu (1859-1870), l’illustration avait disparu de la dernière (Charpentier, 1881-1884), édition de référence. Jean-Louis Cabanès a choisi de présenter ici une quarantaine de gravures, dues pour la plupart aux deux frères (et surtout Jules), qui travaillaient surtout à partir de leur collection. Un monument.

GuillevicMots et images de Guillevic, sous la direction de Jean-Pierre Montier, avec un DVD Guillevic et ses peintres (Presses universitaires de Rennes, 2007, 266 p., 18 €). Ensemble très inégal d’articles et d’études qui prolongent un colloque consacré au poète Guillevic, qui s’est tenu à Rennes et à Carnac en 2007. Le lecteur peine, comme toujours en pareil cas, à trouver un semblant d’unité, ou de liant, aux textes qu’il lit. Si l’œuvre de Guillevic constitue le ciment des contributions réunies ici, force est de constater qu’elle se voit comme amputée et appauvrie par le traitement qui lui est réservée et l’on ne peut que le déplorer. Le parti pris des éditeurs a été de dresser une liste de mots-clefs ou de mots-images assez typiques de l’œuvre de Guillevic pour en recueillir, sinon l’essence, du moins l’authentique capacité de rayonnement. Sont ainsi censés dessiner un parcours de réflexion et de recherche les mots suivants : le matin, la pauvreté, le gris, la pierre, l’arbre, la langue, le chemin, l’autre, le vers, la maison… Drôle d’inventaire, hétéroclite, certes, mais surtout faussement élémentaire, et passablement réducteur. De là des études qui s’attachent à ressaisir, à partir de ces mots, et non sans mal, des « domaines » ou des territoires guilleviciens qui en seraient l’illustration ou la confirmation. Il eût été sans doute plus pertinent de travailler sur les résonances multiples de ce lexique simplifié, qui est à la fois une éthique, une cosmologie, une poétique et une esthétique. Ce que ne manquent pas d’ailleurs d’indiquer les meilleures contributions du volume (Degott, Meschonnic, Gaubert, Brophy). L’autre versant de ce collectif – complémentaire et solidaire – renvoie au film numérique Guillevic et ses peintres, qui apporte des éclairages essentiels sur les livres réalisés en collaboration avec les artistes. L’articulation « mots et images » se voit dès lors pleinement remotivée – car c’est à présent sous l’angle d’une dynamique texte/image que se posent les enjeux de la création poétique chez Guillevic. On peut regretter que cette dimension si centrale n’ait pas été plus abondamment traitée dans les communications de ce volume.

Ionesco. Jacques Scherer, Molière, Marivaux, Ionesco… 60 ans de critique (Nizet, 2007, 364 p., 50 €). Auteur de nombreux ouvrages et articles sur le théâtre et la dramaturgie classique, Jacques Scherer a laissé une œuvre critique considérable. Pour ce volume, Colette Scherer a réuni cinquante-cinq articles. La première partie est consacrée aux études portant sur le théâtre du XVIIe siècle (Rotrou, Molière, Corneille, Racine). La deuxième propose des analyses du théâtre du XVIIIe  (Marivaux, Beaumarchais, Voltaire). La troisième partie fait passer à ses réflexions sur le théâtre du XXe (Brecht, Arrabal, Planchon, Dort, Ionesco, Nestor Zinsou, Cissé Dia, Jean Pliya et Sylvain Bemba). Une quatrième partie rassemble des contributions sur des œuvres non théâtrales (Mallarmé, Camille Flammarion, Mathurin Régnier, Voltaire). La cinquième et dernière offre une bibliographie de l’ensemble des travaux de Scherer. De cette suite d’articles, se dégagent plusieurs des lignes de force de la pensée de Scherer sur l’aspect cérémonial de la dramaturgie. Les études les plus susceptibles de retenir l’attention reviennent sur des œuvres de Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais, et apportent des précisions qui pourraient s’insinuer dans le processus de la mise en scène.

Journalisme. Marie-Ève Thérenty, La Littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle (Seuil, 2007, 402 p., 25 €). La thèse, assez simple, pour ne pas dire sommaire, de l’essai repose sur l’idée (très à la mode depuis la contamination accélérée des études littéraires par cette nouvelle science appelée « histoire culturelle ») que le XIXe siècle, ère de grande mutation médiatique, se caractérise par un double mouvement de littérarisation de la presse et de médiatisation de la littérature, en ce sens précis que les formes ou les genres venus des pratiques journalistiques modernes envahissent pour le remodeler de manière significative le champ du littéraire… Tel est le postulat sur lequel prospère ce livre, qui emprunte très vite un chemin bonhomme, parfois plan-plan par la lourdeur de ses analyses ou les disgrâces d’une écriture sans style. N’insistons pas sur ces menus défauts. Ainsi, on nous démontre que, la plupart des écrivains du XIXe sacrifiant au jeu de la presse (par la chronique ou le feuilleton, par exemple), le pacte est scellé entre littérature et médias : après avoir posé ce qu’elle nomme « la matrice médiatique », Marie-Eve Thérenty aborde, tenez-vous bien, la « matrice littéraire de la presse » (défilent alors la fictionnalisation, l’ironie, le mode de la conversation, l’écriture intime) avant de traiter, dans une troisième et dernière partie, les « genres journalistiques », qui sont le fruit d’un alliage, d’une combinaison « de l’exigence médiatique avec l’héritage littéraire ». On serait tenté de suivre l’auteur dans ses développements si un doute récurrent ne nous arrêtait : ne sommes-nous pas dans la confusion la plus totale ? Sous couleur d’histoire ou de poétique des genres, on s’ingénie à nous faire admettre l’idée que les formes de la littérature moderne ne peuvent être comprises ou situées en dehors des enjeux de la presse ? On rechausse ses lunettes, et, en effet, on lit bien, entre autres choses : « La littérarisation du journal passe notamment par une fictionnalisation du quotidien […]. L’habilitation du roman et de ses vertus pédagogiques, contemporaine de l’essor de la grande presse, s’explique entre autres par ce moment de fictionnalisation de l’information ». On se dit alors que rien ne va plus : le journal dicte au roman, parce que le journal est déjà du roman… On avoue modestement que le livre de Marie-Eve Thérenty manque de cohérence, que sa thèse exhibe à chaque page les limites de sa validité tant historique que théorique. L’auteur prend constamment les causes pour les effets et multiplie les paralogismes avec une innocence rare. Ainsi sur le poème en prose… Baudelaire, totalement incompris, et Banville pris au sérieux dans son effort pour recréer, à propos des poèmes de La Lanterne magique, « les conditions même de lecture du journal et donc de réception originale des poèmes en prose ». Comment imaginer que les grands écrivains de ce XIXe siècle, tous attentifs certes, mais aussi tous très critiques à l’égard de la presse et de ses supercheries, aient pu naïvement accorder crédit au journal et à ses « genres » ? Il eût fallu sans doute mieux distinguer les niveaux d’analyse et introduire un sens dialectique et une dose d’ironie entre presse et littérature quand il s’agit du moins du point de vue des artistes proprement dits, et non pas de la masse indifférenciée des écrivaillons du quinzième rayon qui hantent les chroniques des quotidiens. Détournements, inflexions critiques, parodies, polyphonies trompeuses, réénonciations louches : tout indique que les rapports de la littérature avec les formes médiatiques sont de l’ordre d’une réappropriation oblique, dont les mécanismes subtils se déroberont toujours aux raisonnements simplifiés.

LittératureCe que peut la littérature, sous la direction d’Alain Finkielkraut (Gallimard Folio, 2008, 370 p., s.p.m.). Depuis vingt ans que l’émission Répliques existe, Alain Finkielkraut a, selon les cas, ravi ou excédé des millions d’auditeurs. Mais il faut lui reconnaître une rare persévérance dans la mise en œuvre de ses convictions, en particulier sa foi dans les vertus du dialogue et la possibilité d’un progrès dans les choses humaines malgré un fond de pessimisme toujours renaissant. La littérature jouit d’une grande place dans ces émissions et il était tout naturel que, au moment d’en offrir une version imprimée, le premier volume lui fût réservé. « Exercices d’admiration » revendiqués que ces débats où interviennent vingt-quatre invités, deux par émission, à propos d’un grand écrivain ou d’une problématique de grande ampleur. Il s’agit, dit l’introduction intitulée significativement « Vivre selon la nuance », de « défendre, à chaque fois, la vérité littéraire contre la déclamation, la simplification, les certitudes fixes et l’enchantement funeste des abstractions sentimentales ». On reconnaîtra dans cette dernière phrase (qui n’est pas sans rappeler Ducasse et le « développement des thèses sentimentales » qu’il condamne lui aussi) le style oratoire typique de Finkielkraut, inhabituel à notre époque mais qui était celui des grands harangueurs du XIXe siècle, prophètes du pire : Lamennais, Lacordaire ou Jouffroy. Ce qui ne l’empêche pas, dans les mises en place de son sujet, de formuler ses questions avec rigueur et précision, tout comme quand il relance des invités toujours prompts à s’égarer. Sur des sujets increvables comme « Céline l’infréquentable », on appréciera l’échange entre Jean-Pierre Martin (auteur d’un Contre Céline) et Philippe Sollers ; ce dernier, ferraillant comme d’habitude contre ce qu’il appelle la « bien-pensance », ne parvient pas vraiment à l’emporter face à un universitaire incisif et très au point, tout à fait convaincant quand il dit qu’il ne faut pas « sous prétexte que la bien-pensance menace, rendre suspecte toute réflexion sur les rapports entre éthique et esthétique ». Bon échange également que celui de Daniel Bougnoux et François Taillandier autour du « cas Aragon » à l’occasion du centenaire de la naissance. Les diverses positions possibles autour de ce fameux cas n’ont guère évolué en dix ans mais l’entretien est intéressant en cela qu’il met l’accent sur les romans, en particulier les derniers — « une tentative pour sauver sa peau et pour survivre dans un siècle épouvantable » selon Daniel Bougnoux. À leur tour, Jacques Roubaud et Jacques Garelli discutent d’un autre sujet inépuisable : « la place des poètes » et de la poésie, dont chacun sait qu’elle ne cesse de se réduire. Les explications sont connues : trop difficile, la poésie, selon Roubaud, « n’a pas une intention de récit ou de pensée » et en conséquence « agit de façon entièrement personnelle », intransmissible, ce qui ne peut que la tenir à l’écart de l’espace public. Jacques Garelli en est d’accord : la poésie ne dit rien, mais ce serait « parce qu’elle dit le tout ». Il reste, disent les deux poètes, que l’essentiel est dans le rapport à la langue. Pour Roubaud, « les poètes marchent comme des arpenteurs dans la langue », ainsi comparés aux bématistes, ces compteurs de pas inventés par Alexandre le Grand. Dans une forme beaucoup plus philosophique, Garelli souligne que « ce travail sur le langage est essentiel, mais il est toujours inséré dans le monde ». Quelques notes et une bibliographie complètent un volume qui fait par ailleurs une large place aux littératures étrangères : Joseph Roth, Applefeld, Coetzee, Pasternak.

Lorrain. Jean Lorrain, Lettres à Gustave Coquiot, réunies, présentées et annotées par Éric Walbecq (Champion, 2007, 240 p., 50 €). Ou l’art de saccager une édition, dans une collection par ailleurs honorablement reconnue. Il n’était pourtant pas inintéressant de mettre à jour cette correspondance, bien nourrie – 130 et quelque lettres adressées par Lorrain à son second couteau, informateur, « ami » – soumis à quelques variations climatiques — Gustave Coquiot, en l’espace de six années, et qui nous éclaire sur la fabrication des fameux Pall Mall et sur un pan plutôt occulté du dandy et écrivain de théâtre Jean Lorrain. Nous y retrouvons l’observateur critique et caustique de la société fin-de-siècle et le suivons dans ses pérégrinations, jusqu’à son voyage en Italie, où il lui fut donné de découvrir le Musée des Offices à Florence, mais aussi d’affronter la réalité sociale avec les premières grandes grèves, où il craignit bien d’être lynché. Encore aurait-il fallu que le texte fût bien établi, les lettres bien datées et présentées dans l’ordre, et les notes réellement éclairantes. Quasiment rien de tout cela, et même si un certain nombre de lettres et documents annexes – là encore, plus ou moins bien retranscrits – enrichissent cette correspondance. À la décharge de l’éditeur, il faut reconnaître que la tâche n’était pas aisée. La documentation de base : un « troisième » volume de correspondance (où devait figurer cette correspondance Lorrain-Coquiot) prévu par le peu scrupuleux exécuteur testamentaire Georges Normandy, lequel devait s’illustrer sur ce point— sans parler de ses autres « trafics » — en envoyant le premier volume au pilon en 1929, en ne faisant jamais paraître le second, parvenu pourtant au stade des épreuves, et en ne laissant qu’un brouillon erratiquement corrigé de ce qui aurait pu constituer ce troisième volume. Le problème est que le maître d’œuvre du volume affirme avoir voulu à son tour « corriger » (selon la Note sur l’établissement du texte) et qu.il y a loin, au vu du résultat, des principes affichés à leur mise en pratique. On ne saurait dresser ici un récapitulatif des errata, mais en voici tout de même un florilège : concernant les noms propres, un Catalogue de l’œuvre peint de Picasso signé [Pierre] Daix-Bordailli [= Georges Boudaille], sans doute confondu avec l’aliboron-peintre Boronali découvert par Roland Dorgelès ; un « Pie Jesu » (traduire « Pio Jesu ») attribué à un certain Siradella, pour Alessandro Stradella, suivi d’un doublé Lacaze, Duthurs (qui n’est qu’un seul homme : Gérard de Lacaze-Duthiers) en passant par l’éditeur Borel, confondu dans l’Index avec le physicien Émile Borel, et une Mauricia de Thiers, l’épouse de Georges Coquiot, confondue, également dans l’Index, avec la chiromancienne Mauricia de Thèbes. On relève d’évidents pataquès, comme « Appenzel de carton pâle » pour « Appenzell de carton-pâte », ou « J’en oublie les mille et une caresses qu’ils me font au Journal » pour « les mille et une crasses », « Rabastens et Ménard traversent ce premier plateau » au lieu de « premier tableau »… L’annotateur est par ailleurs fâché avec les langues étrangères, ne trouvant pas d’explication pour « les Prigs ou mieux les Pigs » (que les dictionnaires franco-anglais traduisent par « les fats ou mieux les porcs ») et lit mal l’italien, retranscrivant sans sourciller « Camerra del Lavorre » pour « Camera del Lavoro », et « barsagglieri » pour « bersaglieri ». Sans entrer dans les défaillances de notes, se penche-t-on sur l’Index ? Au jugé, un bon tiers des personnes ou personnalités n’ont pas eu l’heur d’être répertoriées : victimes principales, les actrices (il est vrai que Lorrain n’avait pour elles que peu de considération), mais les acteurs ne sont pas toujours mieux traités, talonnés par les auteurs dramatiques, les peintres, graveurs et illustrateurs, les compositeurs. On sortait sans doute alors de la « littérature pure ». On pouvait enfin attendre de ce parcours, sinon un Index des spectacles évoqués (lequel aurait fait l’économie de notes, d’ailleurs souvent insuffisantes de précision), du moins un essai de catalogue raisonné des pièces conçues, faute d’avoir pu être réalisées, par Lorrain.

Malet. Laurent Bourdelas, Le Paris de Nestor Burma : l’Occupation et les trente glorieuses de Léo Malet(L’Harmattan, 2007, 189 p., 18 €). Déclaration d’intention : « Ce que j’ai voulu faire ici, c’est déambuler avec Nestor Burma, me laisser entraîner dans un Paris chargé de références historiques et littéraires ». On est donc prié de ne pas chercher dans cet ouvrage la rigueur et la froideur d’un travail universitaire, mais de suivre plutôt un itinéraire personnel. En s’attachant aux basques du trench-coat de Burma, l’auteur reprend tous les épisodes des « Nouveaux Mystères de Paris » point par point, rue par rue, thème par thème, ce qui donne lieu à un assemblage plutôt déroutant dans lequel se mêlent étymologie, toponymie, histoire littéraire, histoire tout court, cinéma, chanson, publicité, citations (Hazan, Perec, Simenon), mentions de tableaux et de photographies, considérations personnelles plus ou moins captivantes (« l’auteur de ces lignes se souvient avec émotion de sa chambre d’hôtel donnant sur… »), un fourre-tout qui élève le coq-à-l’âne au rang de méthode de travail. Exemple : l’évocation du quartier des Halles conduit bien sûr à Zola, mais aussi à un vers de Prévert (« Le père qui travaille aux Halles et qui s’en retourne chez lui… », à des photos de Brassaï et de Doisneau, à Vian, à un tableau de Victor-Gabriel Gilbert et, cerise sur le gâteau, à la comédienne Miou-Miou « puisque sa mère travaillait là ». On sort de là vaguement interloqué, un peu amusé, en tout cas saisi par la masse d’informations et de références glanées par l’auteur et qui auraient bien mérité un index. En dehors de son exploration systématique, Laurent Bourdelas traite dans un chapitre à part du racisme et de l’antisémitisme de Léo Malet. Il montre bien que ces travers peu glorieux de l’homme à la pipe de taureau, qu’on a un peu tendance à évacuer comme une manifestation sénile de ses dernières années étalée dans son Journal secret, étaient bien ancrés dans son œuvre depuis le départ, lui qui déclarait avoir pris les pamphlets céliniens pour des livres humoristiques. Curiosité : les notes en bas de page, abondantes dès le départ, s’interrompent brusquement page 128. Manque de place ? Le manque de place, c’est en tout cas la raison que nous invoquerons pour ne pas donner ici le relevé des à-peu-près, redites, banalités et coquilles qui gâchent l’ouvrage.

MaupassantGuy de Maupassant et les voyages dans la nacelle du Horla, textes et documents inédits réunis par Jean-Marc Montaigne (ASI communication, 2007, 191 p., 28 €). En 1887, Maupassant, stimulé par l’aéronaute Paul Jovis, fit une ascension dans un ballon baptisé Le Horla, ce qui lui inspirera trois chroniques. S’ensuivit, dans la presse parisienne et normande, une polémique, dont cet album a rassemblé les textes. En fait, ce véritable dossier de presse dépasse son objet même, puisqu’on y trouve aussi divers comptes rendus de la publication du Horla en volume, paru en mai 1887, des échos sur d’autres ascensions de Jovis, des conférences et des lettres de celui-ci, etc. Les ascensions en ballon n’allaient pas sans réel danger à l’époque : en 1875, Crocé-Spinelli avait trouvé la mort à bord du Zénith, tragédie qui inspirera l’année suivante à Sully Prudhomme un long poème fort ennuyeux. Les deux ascensions de Maupassant furent moins tragiques, et les trois articles qu’il publia à ce sujet dans Le Figarodéchaînèrent, elles, la polémique (la presse, à l’époque, véhiculait encore des opinions, sinon des horions, et n’était point bénisseuse à tous crins, comme celle de notre siècle humanitaire et « globalisant ») : on accusa l’écrivain d’être le Barnum de Jovis, et celui-ci, ancien impresario de cirque, de servir à la publicité du livre Le Horla. C’est un fait que, comme le montre amplement ce recueil d’articles, Maupassant et Jovis défrayèrent littéralement la chronique : on ne parlait, à Paris comme en province, que du Horla et de ses deux passagers. Jovis ne se découragera nullement, et mourra en 1891, après avoir effectué quelque 250 ascensions. De format in-4°, cet ouvrage très agréablement présenté est illustré de gravures, cartes postales, photographies, ainsi que de nombreuses reproductions en fac-similé de titres de journaux et revues. Des notes et des commentaires viennent éclairer les articles ou extraits d’articles. Le tout suppose un gros travail de recherche et de documentation, auquel il faut rendre hommage. Les textes eux-mêmes ont été retranscrits. Certains étaient peu connus, voire quasiment inconnus. Même s’il n’est pas, à proprement parler, « inédit », comme le qualifie Jean-Marc Montaigne, particulièrement intéressant est un texte de Maupassant publié dans L’Illustration et narrant sa seconde ascension (en fait, ce texte avait été republié par Jacques Bienvenu dans le Magazine littéraire en mars 2000, mais en donnant, comme référence de la pré-originale,La Lecture du 25 juillet 1888, alors qu’il avait déjà paru dans L’Illustration du 30 juin). En revanche, est-il absolument sûr que le personnage en haut-de-forme représenté sur la belle photo inédite de couverture, à côté du ballon Le Horla, soit vraiment Maupassant ? Peu importe, du reste, car ce volume si attrayant est par lui-même extrêmement utile, et d’un vif intérêt, à la fois pour la biographie de Maupassant et comme dossier de presse, nous invitant en dernière instance à méditer sur ce qu’on appelle « l’information » et la puissance des médias, laquelle, depuis, a fait les progrès que l’on sait.

Mauriac Jr. Claude Mauriac, Quand le temps était mobile : chroniques 1935-1991 (Bartillat, 2008, 350 p., 22 €). Choix d’articles et de chroniques écrites au long de cinquante-cinq années et réunies sous un titre (dû à l’éditeur) qui vient contredire celui du vaste Temps immobile, le journal de Claude Mauriac dont il a voulu faire son chef d’œuvre. Arrachées à une production journalistique naturellement éphémère, ces chroniques méritaient-elles d’accéder à la dignité du livre ? Ce n’est pas certain : le volume se lit sans déplaisir, mais les textes dépassent rarement l’anecdote et le marginal. On notera cependant les polémiques violentes de l’avant-guerre, contre Brasillach en particulier, et l’engagement d’après 68 avec Michel Foucault.

Mère. Jean-Marie Montali, Maman, je vous écris… (La Martinière, 2007, 352 p., 24,90 €). Si la correspondance donne bien souvent accès à une personnalité profonde, les lettres aux parents, fût-ce à la mère, sont prises dans trop d’enjeux sentimentaux et parfois financiers pour être lues naïvement : face aux parents on ment, on enjolive, on dissimule, que ce soit pour les rassurer ou être aimés. On ne cherchera donc pas d’intérêt documentaire à ce florilège plus qu’hétéroclite, non plus qu’au discours d’accompagnement, essentiellement occupé à faire vibrer la corde pathétique et se fendant de rares références piochées au petit bonheur la chance, sur wikipedia ou des sites de l’Éducation nationale. La composition est thématique, ce qui ne va pas sans fantaisie (on trouve la biographie d’Ernesto Guevara page 316, et sa première lettre page 242… On passe allègrement de Rimbaud à Lénine, de Lénine 1895 à Faulkner, 1925, etc.). Aucun inédit. Quelques lettres d’obscurs soldats pour rehausser celles des célèbres, quelques horreurs pour rehausser les gracieusetés (« On rencontre des Arabes, des rats, des bêtes nouvelles », écrit l’élégant Cocteau), quelques lettres insignifiantes rehaussées supposément par l’aura de leur auteur, et d’autres plus émouvantes, écrites dans la mire d’un fusil, sous le talon de la mort, par des victimes obscures des camps et des guerres. Ces lettres sont belles dit le préfacier, elles sont surtout fort rhétoriques pour ce qui est XIXe siècle, à une époque où l’exercice de style scolaire envahit logiquement un espace de communication mi-intime mi social. C’est cette ignorance des composantes socioculturelles de l’art épistolaire et des relations entre parents et enfants, qui gêne le plus à la lecture de ce recueil. Surtout lorsque l’introduction s’épanche sur les méfaits d’une communication électronique qui aurait tué l’art d’écrire. On consolera le préfacier en lui rappelant l’existence, au temps de Baudelaire, de tonnes de missives commerciales qui valent la plupart de nos courriels ; mais dès qu’il s’agit de séduire, d’intéresser et d’attendrir, l’épistolier redécouvre la langue – qu’il n’ait pas été gavé de grec, de latin et d’imitations des lettres célèbres change certes la forme, mais n’exclut ni rhétorique ni inventivité. Surtout, on aurait tort de négliger la dimension intime accrue que confère à l’échange la disparition du papier – du moins pour les générations qui ont grandi avec l’ordinateur – et l’effet de proximité qu’entraîne la rapidité de la transmission. En réalité, le défaut principal  de l’e-mail est son caractère périssable, qui le soustrait à la scrutation des exégètes. Moralité : les seules belles lettres du XXIe siècle que l’on aura à lire seront sans doute celles que l’on aura eu la peine d’écrire ou la chance de susciter.

Musset. Valentina Ponzetto, Musset ou la nostalgie libertine (Droz, 2007, 404 p., 67 €). Dans son édition deComédies et proverbes (Louis Conard, libraire-éditeur, 1926),Robert Doré notait comment l’intervention de Paul de Musset dans l’édition de 1865, dite des « amis de Musset », avait affadi l’œuvre théâtrale de son frère en la privant de ce qu’il nommait alors ses « accents libertins ». Soutenue comme thèse de doctorat à l’université de Paris IV- Sorbonne, l’étude de Valentina Ponzetto s’attache à montrer qu’il s’agit bien plus d’une pratique de l’écriture qui peut caractériser l’ensemble de l’œuvre de Musset que de simples accents ponctuels. Inscrit dans la voie tracée par la volumineuse biographie de Frank Lestringant, Alfred de Musset (1999), ce travail sérieux et bien documenté s’organise autour d’un découpage qui contribue à la clarté de l’examen. Procédant méthodiquement, l’auteur définit soigneusement, dans son introduction, l’axe d’un rapport entre les écrits de Musset et ceux des écrivains libertins du XVIIIe siècle. Elle n’ignore pas la difficulté de mener à bien un tel projet. En risquant de semer Octave de T*** quelque part entre le Versailles de Louis XV et la Venise de Casanova, elle nuance son interrogation de manière à ce que la Chaussée d’Antin ne soit jamais loin. Ainsi choisit-elle de faire comprendre à son lecteur que Musset n’est pas voyageur. Il n’est pas fervent du pittoresque. Au paysage détaillé, il préfère le décor rapidement esquissé. Musset n’en demeure pas moins marqué par le sentiment d’un rapport caché avec Paris par-delà tout mouvement affectif et dont l’ironie ne cesse de le captiver. Et sans que Musset l’ait préméditée, telle scène fugitive qui peut rappeler le Maréchal de Richelieu et les petites maisons le montre séduit, mais aussi séparé de ce monde par une vitre. Ces lieux, ces décors ne se figurent pas, à peine peuvent-ils se dire, quand, surtout, le plus fort et le plus intime d’un lien ne passe essentiellement que par les mots. Dans cette perspective précisément, Valentina Ponzetto a le mérite de consacrer de belles pages — près du quart de son étude —, au discours de la séduction. Ainsi, pour capter l’imaginaire de textes comme Les Caprices de Marianne, de Lorenzaccio, d’Il ne faut jurer de rien ainsi queLes Deux Maîtresses, une attention particulière est portée aux jeux de séduction, aux charmes et aux fêtes de la bonne compagnie à travers le discours libertin. De cette manière, c’est la singularité de Musset qui peut apparaître sans que la continuité d’une influence cesse d’être sensible. Mais était-il nécessaire de mêler Jean Baudrillard à d’aussi fines analyses, qui viennent placer l’auteur de La Confession d’un enfant du siècle dans les parages du cardinal de Bernis, de Duclos, de Louvet, de Vivant Denon et de Casanova ? Cette question n’est pas tant une objection qu’un moyen d’apprécier l’élan, l’ampleur et la vigueur de la démonstration qui convie le lecteur à mieux comprendre la discrétion d’une langue. Bibliographie et index complètent ce volume qui incite à relire Musset d’un œil renouvelé.

NervalLire Nerval au 21e siècle, textes réunis par Hisashi Mizuno (Nizet, 2007, 243 p., 28 €). Le projet de ce volume tel que l’annonce son sous-titre est bien inattendu : « Invitation au monde nervalien pour les jeunes lecteurs ». Certains auteurs ont pris au sérieux la proposition, en particulier Jacques Bony qui propose un long échange avec ses deux petits-enfants, en un dialogue à la manière de la comtesse de Ségur, juste et amusant. Pierre Campion ou Jean-Pierre Mitchovitch s’adressent eux aussi à des nervaliens en herbe en tentant de les convaincre d’y aller voir. Ces textes trouveront-ils leurs destinataires ? On aimerait le croire, mais on en doute, Nizet étant beaucoup moins diffusé que Gallimard jeunesse… Moins honnêtes, les autres contributeurs ont donné des études diversement intéressantes, s’adressant à des nervaliens adultes ordinaires, comme vous et moi.

Parry. Roger Parry, Photographies. Dessins. Mises en pages, textes de Mouna Mekouar et de Christophe Berthoud, préface-portrait d’Oliver Todd(Gallimard/Jeu de Paume, 2007, 198 p., 25 €). Parry disait de son parcours qu’il dessinait « une carrière […] un peu farfelue… mais, après tout, toujours vouée aux prestiges de la chambre noire ». Il s’agit bien, en effet, d’une vocation, c’est-à-dire d’un élan répondant à un appel. Grâce suprême, Parry reçoit le don de l’invention continue au sein d’une modernité artistique et technologique qui, dans les années 20-30 notamment, reconnaît à la photographie une place de choix et un rôle décisif. Mais Parry n’utilise pas la photographie comme un pur moyen de reproduction ou d’enregistrement. Il raffine, subtilise, développe les potentialités de l’instrument, visant à décloisonner les pratiques et les techniques. Très vite, enrichi du langage original que Maurice Tabard lui enseigne, Parry fera de la photographie le lieu privilégié où se croiseront les ressources formelles et les trouvailles poétiques liées à une recherche poussée dans le sens de l’association libre, de l’énigme, de l’image. La photographie est pour lui un art imaginatif. Cet ouvrage, édité à l’occasion de l’exposition « Roger Parry » présentée au Jeu de Paume à l’automne 2007, permet de décliner toutes les facettes d’un art sans cesse redéfini et mis au service de l’illustration et de la mise en pages. Car tel fut Parry : un génial inventeur de compositions photographiques. En 1929, il illustre avec Fabien Loris Banalité de Fargue, pour les éditions de la NRF. C’est alors le lancement de sa carrière : dans un contexte emmené par le courant surréaliste, Parry séduit par des œuvres qui sont à la fois des détournements et des créations. Il provoque l’étonnement, et n’hésite pas à recourir aux effets du montage et de la surimpression pour accentuer la charge imaginaire ou onirique de ses « objets ». Mais, dans le même temps, c’est le travail d’illustrateur dans l’édition, chez Gallimard, qui le requiert tout entier et lui assure un renom croissant : guidé par André Malraux, nommé directeur artistique par Gaston Gallimard en 1929, le photographe conçoit les maquettes des collections SuccèsDétective ou Le Scarabée d’or. Il combine les lexiques et les figures, tirant l’image publicitaire et sa rhétorique incitative du côté de la photo dramatique, faisant de la suggestion une esthétique à part entière. Et c’est encore Malraux qui confiera à Parry, dans les années 50, la tâche d’illustrer les ouvrages de la collection L’Univers des formes qui prend son essor en 1955. Le volume Sumer sera sans aucun doute son chef-d’œuvre. Ce catalogue redéploie ainsi non pas les différents visages de Parry, mais bien les divers domaines dans lesquels l’artiste a donné, à chaque coup, la pleine mesure de son génie. Jaquettes illustrées de roman, affiches, reportages, portraits, photo-montages, illustrations de livres d’art, dessins, tout révèle l’inventivité d’un homme qui méconnaît les frontières des genres et qui se laisse gouverner, avec bonheur, par les lois intimes d’un imaginaire visuel.

Plagiats. Hélène Maurel-Indart, Plagiats, les coulisses de l’écriture (La Différence, 2007, 282 p., 25 €). Hélène Maurel-Indart est une vraie croyante. La foi qui valorisait comme un absolu l’originalité (d’une œuvre ou d’un créateur) n’est plus de saison dans la culture postmoderne, mais elle peut se raccrocher à un substitut aux résonances gradualistes plus contemporaines : la croyance qu’il existe « une littérature plus authentiquement personnelle » que celle d’« ouvrages de commande » fabriqués pour le marché, car il y a encore des auteurs qui « se donnent à leur œuvre comme à une autre partie d’eux-mêmes ». Par où l’on voit que si Hélène Maurel-Indart a consacré tant d’énergie à étudier le plagiat, c’est autant par souci d’une certaine morale de l’écriture que par curiosité pour le pittoresque parfois dramatique des enjeux de ce vampirisme protéiforme. Le premier chapitre constitue une rapide mise au point sur l’histoire de cette réalité en rappelant les « copieurs d’hier » (évoqués plus en détail dans des ouvrages antérieurs). Sensible comme elle l’est au parasitisme occulté si prévalent dans nombre de travaux réputés sérieux, elle prend bien soin de citer ses sources, y compris des thèses inédites et des mémoires de maîtrise – geste à saluer car il est rare chez les littéraires! Le chapitre suivant élargit la problématique en visant la « suite » littéraire, dont elle examine quelques échantillons, certains récents et qui défrayèrent la chronique judiciaire. Mais la fiction n’a pas le monopole des pratiques douteuses. Hélène Maurel-Indart brave l’omertà de son propre milieu en parlant ensuite haut et fort de « Pillage à l’université ! », avec pour grande figure originaire, si l’on peut dire, Pasteur en personne, suivi de beaucoup d’autres qu’une prudence élémentaire l’amène à ne mentionner qu’anonymement. En descendant d’un cran dans l’enfer du plagiat, elle en vient après cela à remuer le pas toujours appétissant ragoût auquel œuvrent les « chercheurs de l’ombre », « fantômes » et « nègres », « assistants » au statut incertain que des « auteurs » médiatiques feignent d’ignorer avec une extrême arrogance. Là encore, quelques cas bien fracassants sont rappelés où la Morale et la Justice ne triomphent que trop rarement. L’un des chapitres les plus curieux de l’ouvrage porte sur les « suspicions de détournements de manuscrits ». Suspicions seulement, car il est très difficile de suivre avec précision le destin des manuscrits refusés mais qui circulent néanmoins dans le labyrinthe tortueux du monde de l’édition, objets parfois d’un étrange trafic : leur traçabilité n’est pas pour demain. Mais si la Justice est hésitante et peu fiable, ne peut-on pas attendre de la Science qu’elle fournisse les outils permettant de trancher en toute sérénité et de confondre de manière décisive des plagiaires avérés ? La partie qui traite de « L’ordinateur au secours de la littérature » est le plus technique de tout l’ouvrage, mais il constitue une excellente introduction à la question pour qui se donnera la peine de partager les enthousiasmes proclamés d’Hélène Maurel-Indart pour des travaux comme ceux d’Étienne Brunet, spécialiste du traitement informatique des très grands corpus (tout Flaubert, entre autres) et qui possède une authentique culture littéraire lui permettant de ne pas s’en remettre aveuglément au verdict des ordinateurs. Supériorité affirmée également dans le cas du dossier si controversé et toujours ouvert de Corneille, auteur putatif de la plupart des pièces de Molière. L’informatique pure ne peut, à elle seule, invalider les arguments de ceux qui connaissent en profondeur l’histoire et les règles des genres au XVIIe siècle. Tout ceci débouche nécessairement sur la remise en question du droit d’auteur, si particulier et si absurde par certains côtés dans le paradigme juridique français – mais on sait que différentes traditions dans différents pays se fondent sur des représentations fort variées, avec des conséquences non-exportables. Dans le cas de la France, c’est bien le « droit moral » imprescriptible qui pose le plus grave problème. Hélène Maurel-Indart plaide plutôt pour une adaptation du copyright à l’américaine, lequel autorise certaines pratiques condamnées en France, tout en les balisant clairement. Le chapitre qui en traite constitue ici aussi une bonne introduction au dossier et débouche sur des considérations intéressantes sur ce qu’est devenu aujourd’hui l’auteur, idole tombée de son piédestal, mais toujours prête à y remonter pour jouer à la statue du Commandeur.

PréfacesPréfaces des romans français du XIXe siècle, anthologie établie et présentée par Jacques Noiray (Livre de poche classique, 2007, 442 p., 8,50 €). En 1870, Isidore Ducasse achève une longue envolée des « prosaïques morceaux » de ses Poésies I (Librairie Gabrie, passage Verdeau, 25) par ces lignes que l’on ne résiste pas au plaisir de reproduire : « les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiômes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphêmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. » Herbert S. Gershman et Kernan B. Whitworth Jr, avaient, en leur temps, publié une fort bonneAnthologie des préfaces de romans français du XIXe siècle. Ce travail, épuisé depuis belle lurette, méritait d’être remplacé. C’est chose faite avec la présente publication qui offre, selon un ordre chronologique, une bonne cinquantaine de documents constituant un panorama représentatif et informé de ce que les « Grandes-Têtes-Molles de notre époque » ont écrit sur ce genre encore en quête de légitimation au XIXe siècle. On y trouvera « Châteaubriand, le Mohican-Mélancolique ; Sénancourt, l’Homme-en-Jupon ; […] Georges Sand, l’Hermaphrodite-Circoncis ; Théophile Gautier, l’Incomparable-Epicier ; […] Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-Rire ; […] Victor Hugo, le Funèbre-Échalas-Vert », ainsi que Mme de Staël, Benjamin Constant, Vigny, Stendhal, Balzac, Barbey d’Aurevilly, les Goncourt, Zola, Maupassant, Bourget, Barrès et Huysmans. Le grand public cultivé, comme on dit, lira cet ouvrage avec plaisir. Mesdemoiselles et Messieurs les étudiants le fréquenteront avec profit.

Queneau. Marie-Noëlle Campana, Queneau pudique, Queneau coquin (Pulim, 2007, 252 p., 25 €). Le titre n’a rien de raccrocheur, et correspond bien au contenu du livre. L’auteur, spécialiste de Queneau, part de l’ambivalence d’un écrivain à la fois « pudique » et « coquin », dont le personnage public se retranchait derrière ses lunettes épaisses, son manteau de pluie boutonné jusqu’au cou, son rire tonitruant, et ses réponses brèves et évasives. Dans la première partie est soulignée la dualité existentielle entre le « chêne » et le « chien », selon l’étymologie qu’il a donnée à son nom : entre l’esprit et la chair, pour le dire en termes chrétiens. Une place de choix est donnée au « roman en vers » de sa cure psychanalytique, Chêne et chien, et aux Œuvres complètes de Sally Mara, dont On est toujours trop bon avec les femmes, publiées sous le nom éponyme, mais les poèmes salaces non publiés par lui en recueil ne sont pas mis à l’écart. Il est montré que Queneau accompagne ses passages coquins d’une critique amusée, joue avec le vocabulaire sexuel, et avec la censure. La deuxième partie propose une analyse thématique de la femme érotique. D’abord, les parties du corps féminin préférées, puis l’érotisme stéréotypé des types féminins : patronnes et serveuses, actrices, prostituées, enfin le caractère érotique des vêtements et sous-vêtements, de la nudité, des odeurs et parfums, agréables ou non (le « Doukipudonktan » initial de Zazie dans le métro). L’étude s’étend à l’espace érotique de la ville : les rues, les cafés et les maisons de tolérance, les cinémas et la mythologie des actrices, la fête foraine dans Pierrot mon ami, les contacts et rêveries dans les trains, les voitures, le métro et les autobus. La conclusion se fait sur la « rhétorique érotique » d’un écrivain que l’on croit comique et qui recherchait la sagesse. Toute son œuvre en est irriguée, et pas seulement ses écrits érotiques. L’ambivalence à l’égard de la censure dans ses corrections, l’effort qu’il demande au lecteur pour saisir ses tours et détours sont rappelés. On sait gré à l’auteur de ne pas s’être livrée à des révélations biographiques croustillantes ou sordides, et plus encore à ne pas avoir passé les textes à la moulinette psychanalytique, d’autant qu’ils sont déjà issus des conventions induites par cette mode culturelle que Queneau connaissait très bien. Sur le plan des références intertextuelles, on regrette le manque de ponts avec la littérature populaire et polissonne de la Belle Époque et des Années Folles, qui compte autant que la libération du désir illustrée par les surréalistes et par Bataille, ou ses rapports avec les livres de Henry Miller et la Lolita de Nabokov. Enfin, l’ouvrage montre que Queneau est un enfant de son temps, et qu’on peut lire dans son œuvre les linéaments de la libération de la femme et les réactions qu’elle a suscitées. Une bibliographie et un index, comportant les noms de personnages, complètent cette étude fine et riche, qui se lit avec facilité et plaisir.

Régnier. Pierre de Régnier, La Vie de Patachon (Le Castor Astral, 2007, 208 p., 15 €). Il y a quelque chose de sinistre dans la pauvre existence de Pierre de Régnier, dont les lecteurs d’Histoires littéraires connaissent sans nul doute l’histoire familiale : fils de Pierre Louÿs élevé comme sien par Henri de Régnier. Cette autobiographique Vie de Patachon est peut-être son chef d’œuvre, comme nous dit l’introduction, mais, tout de même, nous n’accepterons pas qu’on nous en parle comme s’il s’agissait de René Crevel. Il suscite l’admiration d’Édouard Baer : c’est tout dire. Si vous avez vraiment envie de savoir pourquoi Fifi-Biquet est tout nu, à deux heures de l’après-midi, dans la chambre d’Emma, lisez cela.

Roy. Guy Dugas, Jules Roy chez Charlot (Domens, 2007, 48 p., 14 €). Cette plaquette joliment présentée a été publiée à l’occasion du centenaire de la naissance de Jules Roy, par une maison d’édition sise à Pézenas, ville où s’était retiré l’éditeur algérois Edmond Charlot, et dans une collection qui reprend le titre d’une de celles que publia Charlot : « Méditerranée vivante ». Nous sommes donc dans un monde dominé par le souvenir ! Le travail de Guy Dugas est elliptique, parcourant très rapidement le rapport de Roy avec celui qui fut son premier véritable éditeur. L’intérêt est mince pour les spécialistes, malgré quelques lettres inédites ; il faut lire ce petit volume comme une série de moments choisis, d’instantanés permettant l’évocation d’un moment charnière de l’histoire : le début de l’après-guerre. On croise Armand Guibert, Pierre Jean Jouve, Jean Sénac, Montherlant, Jean Amrouche et la mythique revue Fontaine de Max-Pol Fouchet, publiée par Charlot. On constate aussi l’éternel problème que pose aux petits éditeurs un gros succès de librairie (ici La Vallée heureuse de Jules Roy, prix Renaudot 1946).

Schwarzenbach. Annemarie Schwarzenbach, Lettres à Claude Bourdet 1931-1938 (Zoé, 2008, 224 p., 19 €). Depuis quelques années, la Suissesse Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) est en train de devenir une sorte de figure « culte », surtout dans le milieu gay et lesbien, et également à cause de son existence tragique de grande voyageuse tourmentée. Les éditions Payot, notamment, ont publié un certain nombre de textes d’elle. Aujourd’hui paraît cette correspondance inédite, fort bien publiée, présentée et annotée par Dominique Laure Miermont, destinée à la faire mieux connaître. Elle va même plus loin encore, croyons-nous : elle incite à lire ses œuvres, et surtout à s’interroger sur sa vie et son destin. En ce sens, ce petit livre est profondément suggestif. Les deux correspondants étaient en effet des personnalités bien originales. Archéologue, écrivain, journaliste, militante, Annemarie Schwarzenbach appartenait à une riche famille d’industriels suisses. Claude Bourdet avait également de qui tenir : il était le fils unique du célèbre dramaturge Édouard Bourdet et de la — maintenant — célèbre Catherine Pozzi. De ces deux hérédités, la seconde fut à coup sûr, pour lui, la plus lourde et la plus problématique. Très opportunément, cette édition reproduit des extraits des lettres inédites de Catherine Pozzi à son fils, et des réponses de celui-ci. L’essentiel reste cependant la soixantaine de lettres d’Annemarie Schwarzenbach à Claude Bourdet, précieusement conservées par celui-ci, alors que les réponses furent, comme toute la correspondance reçue par la jeune femme, détruites à sa mort par la mère de celle-ci. Correspondance à une seule voix, donc, par la force des choses, et qui est curieusement rédigée mi-partie en allemand et mi-partie en français (les textes originaux se trouvent intégralement retranscrits en fin de volume). Ces lettres roulent essentiellement sur la politique, les voyages et les amitiés de la jeune femme. Passionnée d’archéologie, elle ne cessa de voyager, surtout dans le Moyen-Orient, participant à de nombreux chantiers de fouilles. Ses lettres sont écrites des diverses étapes de ses voyages : Beyrouth, Bagdad, Téhéran, Bakou, Moscou, Berlin, Ankara… Sa vie affective fut assez torturée : riche héritière en proie à de nombreux prétendants, elle préférait les femmes et fut notamment très liée à Erika Mann, fille de l’écrivain, et dont le nom revient souvent dans ses lettres. Désemparée et inquiète, de surcroît morphinomane, elle épousera en 1935 Claude Clarac, diplomate homosexuel, puis sombrera peu à peu dans la névrose. Peu avant son mariage, elle avait fait une tentative désespérée, qui échoua à cause des circonstances, pour se lier durablement avec Claude Bourdet. Un autre motif récurrent de cette correspondance est la politique. Issue d’une famille pro-nazie, Schwarzenbach s’engagea fortement, avec ses proches amis, dans la lutte contre Hitler, tout en se méfiant de l’enthousiasme naïf de certains anti-fascistes, qui n’avaient pas assez mesuré la faiblesse insigne des démocraties face au nazisme. Certaines de ses lettres montrent qu’elle avait aussi des doutes sur cet « esprit européen » qu’elle entendait maintenir face à l’intolérance montante. En définitive, pour elle, comme elle le soulignait, « la seule chose qui compte, c’est écrire ». Souvent fébriles ou inquiètes, ces lettres de voyage ont un ton bien particulier, qui évoque la destinée de cette femme hors série. On doit féliciter Dominique Laure Miermont pour son édition si complète et si soignée (qui inclut aussi des chronologies, des documents annexes et un index, sans oublier des photographies et un cahier en couleurs de reproductions de lettres). Excellent travail, donc, et qui fait également honneur aux éditions Zoé.

Stendhal. Marie Parmentier, Stendhal stratège : pourquoi une poétique de la lecture (Droz, 2007, 336 p., 49,65 €). L’ouvrage de Marie Parmentier soulève une question qui a souvent été posée à propos de Stendhal : quel lecteur pour ses œuvres ? C’est la seule, l’unique question à dire vrai, Stendhal ayant pris le soin, dans son Journal comme dans sa Correspondance, de l’inscrire au premier rang de ses préoccupations quasi quotidiennes. Être lu, par qui, et pendant combien de temps, et dans quelles conditions, et pour quel bénéfice ?… Enfin, pour qui écrit-on ? On connaît bien les motifs lancinants de cette obsession stendhalienne. Mais si elle trahit les angoisses et incertitudes d’un artiste aux prises avec sa propre écriture et livré aux aléas du temps et de la politique, elle révèle tout autant le souci – constant chez l’auteur de La Chartreuse – de faire du roman l’espace privilégié d’une théorie de la lecture. Ou plutôt d’une poétique de la lecture, comme l’indique opportunément le sous-titre du livre de Marie Parmentier. Cet essai repose sur l’hypothèse suivante : le roman stendhalien est une machine destinée à « conquérir l’ensemble du public », c’est-à-dire « la femme de chambre comme la marquise sa maîtresse ». L’auteur montre comment, par quels artifices et moyens narratifs et rhétoriques, Stendhal installe dans ses romans « un double jeu », une « tension » entre deux types de lecture, l’une participative, et l’autre cognitive et distanciée. De là découlent de nouveaux partages sociologiques et une redéfinition en acte du champ du lectorat. Toute marquise comporte une femme de chambre, en somme. Stendhal n’ignore pas les finesses d’une psychologie complexe, qui fait du lecteur, non pas une entité empirique déterminée, rigoureusement circonscrite, mais bien une instance en mouvement, que l’écriture romanesque, à travers un certain nombre de procédés et de conventions (souvent retournées), contribue à modeler et à redessiner, inlassablement. L’étude embrasse ainsi, de façon toujours pertinente et efficace, le plan des prétendues intentions de Stendhal et le niveau immanent des réalisations textuelles et des manœuvres narratives. Le lecteur, tel que nous l’avons rapidement défini, est la figure « théorique » qui assure la liaison entre ces deux bords – figure flottante et dynamique. Mais la ruse de Stendhal – c’est là en effet l’art suprême du stratège – aura sans doute consisté à laisser entendre qu’il y a de bons lecteurs de l’œuvre stendhalienne, ceux que résume la dénomination de « happy few », cette famille restreinte d’âmes choisies, modèle ou mythe à partir duquel, souvent, nous sommes tentés de construire l’image du lecteur selon Stendhal, alors qu’il se peut bien que tout ne soit que piège et illusion et que l’invocation des rares élus (auxquels nous nous flattons toujours d’appartenir) ne trahisse en vérité que l’étendue sans bords d’une lectorat élargi – et très peuple.

Vailland. Franck Delorieux, Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes (Le Temps des cerises, 2008, 83 p., 10 €). Amour et communisme : cette plaquette rappelle comment l’auteur de La Loi a tenté d’allier ces deux termes, ce qui n’était pas toujours simple dans le parti de Jeannette Vermeersch. Rien de bien nouveau pour qui connaît Le Regard froid, le beau recueil d’essais de Vailland, mais la brièveté et l’alacrité de ce petit essai en font une lecture agréable et même vivifiante.

Vallès (1). Jules Vallès, L’Enfant, présentation par Silvia Designi (GF, 2007, 418 p., s.p.m.). Est-ce pour doter Vallès du statut de classique qu’on l’ampute de son prénom ? Ou pour faciliter la mémorisation du patronyme par les collégiens et lycéens auquel ce volume « petit prix » est destiné (nous n’inventons rien, c’est bien le texte du macaron qui orne la couverture, à défaut de Vu à la télé) ? On peut apprécier la typographie légère et agréable des GF, et ne pas voir l’intérêt d’une présentation qui s’emploie patiemment et platement à expliquer un texte auquel un professeur de collège normalement constitué devrait suffire, si tant est qu’il faille à ce point suppléer les lumières défaillantes des élèves. Aura-t-on encore envie, après cette laborieuse traversée, de remâcher du Vallès ? On conseillera plutôt à nos apprentis lecteurs de se contenter d’une consultation à posteriori du dossier documentaire, pour la section consacrée à la réception du texte. Un ouvrage de petit prix, donc, on vous l’avait dit.

Vallès (2). Thierry Bret, Jules Vallès. La violence dans la trilogie (L’Harmattan, 2007, 390 p., 31,50 €). Difficile de rendre compte en quelques lignes d’un ouvrage aussi riche, à la mesure des complexités de Vallès lui-même et, plus encore, du personnage de Jacques Vingtras. Thierry Bret offre ici un travail tout à fait intéressant à la fois par la précision attentive de ses analyses, la fermeté et l’ampleur de ses perspectives, la qualité d’un style fluide, net et efficace, sans plus de jargon qu’il n’en faut dans ce qui fut sans doute d’abord une thèse. Grave question que celle de la violence, pour nous aujourd’hui (la préoccupation en est présente chez l’auteur) et plus encore pour Vallès, à la fois victime et acteur dans un siècle et une société où la violence réelle et symbolique est omniprésente. Sans confondre Vallès et Vingtras (il veut au contraire restituer l’entremêlement de leur distance et de leur proximité), Thierry Bret cherche à comprendre en profondeur les textes (publiés de 1879 à 1885) ainsi que les contextes de ce que Vallès décrivait dans une lettre comme « l’histoire d’un enfant ». La première partie de l’ouvrage retrace la genèse et les formes de l’« engagement » de Vallès en étudiant la façon dont, « de L’Enfant à L’Insurgé, à mesure que l’on passe de l’expression d’un défi individuel à celle d’un défi collectif, Jacques Vingtras paraît se confondre davantage avec Jules Vallès ». Ceci sans oublier que ce dernier n’est devenu romancier qu’à cause de son retrait forcé de la politique immédiate, lors de son exil à Londres : « Jules se sublime en Jacques ». La seconde partie, de manière originale, s’efforce de saisir la façon dont Vallès lui-même tente de s’expliquer ce qui a transformé l’enfant en révolté, l’ironie initiale en violence effective. L’étude de L’Insurgé, en particulier, éclaire avec vigueur l’apparition de l’Histoire dans une vie singulière, sachant, ainsi que le formulera la Conclusion générale, que « la violence, dans la Trilogie, est une pathologie culturellement transmissible ». La troisième partie, « Violence de l’origine et origine de la violence », s’aventure sur le terrain d’une sorte de psychanalyse sociologique pour démêler ce qui revient à la violence de la mère et à celle du père (déterminante) dans la construction identitaire d’un personnage qui, par ailleurs, oscillera entre les deux imaginaires du paysan et du Parisien pour, finalement, « rejoindre son nom ». La quatrième et dernière partie, logiquement, débouche sur la question de la violence politique et sur l’action du Vallès militant, au cœur d’une Histoire revisitée par l’écrivain. Thierry Bret y insiste sur « les ambiguïtés, voire les apories de la violence révolutionnaire que [le parcours de Vallès/Vingtras] nous dévoile ». Une assez sobre bibliographie situe les balises théoriques et vallesiennes qui définissent le champ des références de l’auteur, discrètement présentes dans les notes.

Ouvrages sollicités et non reçus
(rubrique des attachées de presse en vacances)

Éditions Serre : Jacques Biagini, Jean Cocteau… de Villefranche-sur-Mer. Anthologie de textes, lettres, témoignages illustrés et commentés.
Éditions J. Picollec : Guillaume Moricourt, Simone de Beauvoir : l’envers du mythe.
Le Jardin d’essai : Christine Chambaz-Bertrand, George Sand était leur mère.
La Part commune : Patrick Bachelier, Alain-Gabriel Monot, Jean Guéhenno.
L’Herne : Romain Gary, Ces femmes que j’aime.
Nizet : Jacques-Henri Bornecque, Lumières sur les « Fêtes galantes » de Paul Verlaine.
Presses universitaires du Septentrion : Gérard Farasse, Lettres de châteay : Barthes, Delvaux, Follain, Ghil, Hyvernaud, Jaccottet, Ponge, Quignard, Reverdy, Tardieu, Villiers de l’Isle-Adam.

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