Comptes rendus du n°19

EN SOCIÉTÉ

CamusBulletin d’information de la Société d’études camusiennes, avril 2004 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 53 p., s.p.m.). Les finances ne vont pas fort, chez les Camusiens. Les membres de l’Association sauront tout sur le déficit dans ce bulletin – lequel en est la première cause. Heureusement, des membres dévoués veillent et comblent le trou. Sinon, sans être florissantes, les études camusiennes progressent. Et même un peu trop, comme en fait état le très long « rapport secrétariat », mais c’est cette fois l’Internet qui va trop bien (le forum est débordé). Comme beaucoup d’autres organisations du même genre, l’Association se trouve confrontée à des choix difficiles : rester papier ou passer au tout électronique. Qu’aurait fait Camus, homme de l’encre et du papier journal ? Plus sérieusement, on notera dans ce numéro un « In memoriam » consacré au Père Carré, un article sur la réception de Camus au Danemark, très documenté. Au rayon des « Manifestations », le rappel d’une soirée camusienne à Chartres en 1963 est l’occasion de republier une photographie où figurent côte à côte Sylvain Abécassis, Edmond Charlot et Morvan Lebesgue.

GoncourtCahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 9, 2002 (86, avenue Émile-Zola, 75015 Paris ; 324 p., 23 €). Toujours aussi éclectique, la dernière livraison des Cahiers Goncourt mêle textes inédits, études et publication de lettres. Commençons par ces dernières avec la correspondance Hugo-Goncourt, établie par Pierre Duffief et qui laisse sur sa faim, alors que les lettres adressées par la famille Marcille aux deux frères ne manquent pas d’intérêt, tant au point de vue biographique que par l’éclairage qu’elles donnent sur cette famille de collectionneurs. Dominique Pety met en lumière, dans sa présentation de ces lettres, les rapports, devenus rapidement très amicaux, entre les frères et les Marcille. Dominique Pety publie également un texte peu connu des Goncourt : un poème en prose intitulé La Maison que j’aime, dans la version parue dans la Revue des Lettres et des Arts de mars 1868. Toujours frileux, les Goncourt se censuraient eux-mêmes, ce qui nous permet de lire aujourd’hui un chapitre de La Fille Elisa supprimé de leur roman par les auteurs eux-mêmes (texte curieusement donné comme inédit alors qu’il est dit dans la présentation qu’il fut publié par Robert Ricatte dans son étude sur La Fille Élisa !). Diverses études, dont un article de Chantal Thomas sur la naissance du rococo dans les années 1840, une lecture croisée du Journal des Goncourt sur la mort de Jules et de l’étude des Cliniciens es-lettres de Victor Segalen. Présenté par Jean de Palacio, un curieux poème de jeunesse de Lucien Descaves, inspiré par des scènes de Germinie Lacerteux, et extrait d’un recueil manuscrit inédit composé entre 1880 et 1882, intitulé Choses des rues et choses d’amour. On aimerait en connaître les autres poèmes.

Grand Jeu (I)Les Amis de l’Ardenne à Reims, n° 4 et 5, printemps-été 2004, Le Grand Jeu (9 rue Kennedy, 08000 Charleville-Mé-zières ; 208 p., s.p.m.). La dernière livraison de cette revue est consacrée à Reims et au Grand Jeu. La survie d’un groupe littéraire dans la mémoire collective dépend aujourd’hui au moins autant des images qui en circulent que des textes qui en émanent. Les Surréalistes ont magistralement occupé ce terrain, mais le Grand Jeu progresse, grâce à ce dossier excellemment illustré de reproductions de haute qualité. De nombreuses photographies appartenant à la Médiathèque de Reims ou à des collectionneurs privés enrichissent notre connaissance du groupe rémois. À ces documents d’archive s’ajoute un cahier d’œuvres photographiques de Gérard Rondeau en hommage au groupe : la ville du Grand Jeu y surgit sous un aspect hallucinatoire en résonance avec son esprit. Du côté des textes, le volume reproduit en ouverture l’Avant-propos de Roger Gilbert-Lecomte de 1928, puis propose divers articles, en général fort brefs, sur une palette variée de questions ou d’individus. On lira avec intérêt l’article plus développé d’Alain Ségal sur les liens entre le Grand Jeu, en particulier Daumal, et Louis Farigoule. Très curieuse histoire que celle de Jules Romains, chercheur et expérimentateur sous son vrai patronyme de la « vision paroptique ». Daumal s’en fit le cobaye grâce au professeur de philosophie rémois René Maublanc, personnalité intéressante en elle-même. À noter aussi l’article personnel et quelque peu décousu de Matthieu Baumier sur Pierre Minet, celui d’Alain Virmaux sur Vailland, celui de Nelly Feuerhahn sur Maurice Henry, celui de Jean-Philippe Guichon sur Rolland de Renéville. Dans l’ensemble, un bon complément aux célébrations officielles de l’hiver 2004.

IndisciplineLa Petite Revue de l’indiscipline, n° 122, printemps 2004, Philippe Jaccottet et la poésie française du XXe siècle (BP 1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 38 p., 3,40 €). Voilà un petit objet matériel sympathique : vingt feuillets de format A4, pliés et agrafés sous un feuillet orangé qui fait office de couverture : il suffit d’un petit ordinateur, d’une imprimante, d’une agrafeuse et d’une bonne dose de patience pour se faire éditeur sans mise de fonds importante. La pièce de résistance de ce numéro est un article de Maurice Hénaud, à la fois brouillon et rafraîchissant, dans lequel il est soutenu que Philippe Jaccottet « a trop tendance à noyer la poésie dans la métaphysique ». Bien que la démonstration manque vraiment de discipline, ce n’est peut-être pas tout à fait faux. 

MirbeauCahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004 (10 bis rue André-Gautier, 49000 Angers ; 352 p., 23 €). Il faudrait souhaiter aux auteurs français que le Lagarde et Michard a oubliés ou négligés un sort semblable à celui de Mirbeau : grâce à l’activité infatigable de Pierre Michel, l’auteur du Jardin des supplices est en train de trouver sa place dans l’histoire littéraire. Avec les rééditions récentes de ses œuvres, les Cahiers Octave Mirbeau ne sont pas étrangers à cette remontée spectaculaire – n’en déplaise à Philippe Hamon et Alexandrine Viboud (dont le Dictionnaire thématique des romans de mœurs range Mirbeau parmi les auteurs « moins connus », à côté de Georges Ohnet !). Les contributions de ce cahier, dans la rubrique Études, sont inégales. Excellent article d’Arnaud Vareille sur lesNoces parisiennes et Amours cocasses, œuvres de commande où s’annonce déjà la férocité lucide du romancier ; piquant article de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin sur « les impressions de route en automobile » de Proust et Mirbeau. Dans la partie Document, toutes les pièces exhumées apportent quelque chose à la connaissance de Mirbeau. La Bibliographie est exemplaire par sa précision et son exhaustivité. Ces Cahiers ne sont pas seulement agréables à lire (en dépit du caractère artisanal de la fabrication, ils contiennent de nombreuses illustrations) : ils sont un instrument indispensable pour les spécialistes de Mirbeau et, plus largement, pour les chercheurs fin-de-siècle désireux de sortir de l’étouffant Symbolisme. 

NRf. Nouvelle Revue française n° 569, avril 2004 (Gallimard, 351 p., 15,50 €). Mois d’avril difficile pour La Nouvelle Revue française ? La vieille dame, bientôt centenaire, doit faire face à la naissance d’une fougueuse rivale, qui s’inspire sans vergogne de sa maquette de couverture : La Revue littéraire de Léo Scheer vient ruer dans les brancards. Dans ce contexte, le texte d’ouverture d’Enrique Vila-Matas, « Bien que nous ne comprenions rien », en posant pour notre temps la question : « Qu’est-ce qu’un texte classique ? » fait figure de riposte : l’illustre aînée est et restera le temple (ou le refuge ?) d’une littérature pure, écrite pour la postérité. Pour incarner cette ambition, Vila-Matas propose un nom : Antonio Tabucchi. Il y a plus mauvais choix que celui de l’auteur de ce parfait petit chef-d’œuvre qu’est Nocturne indien. Lequel intronise quelques pages plus loin un disciple, Alvaro García de Zúñiga, qui offre un texte remarquable. Suivent cinquante-cinq pages exceptionnelles extraites de la correspondance de Boulgakov, parfaitement présentées et annotées par Jean-Louis Chavarot qui participe à l’édition de la Pléiade des Œuvres de l’écrivain russe ; une passionnante anthologie de la jeune littérature de Finlande ; les chroniques et les notes, toujours d’excellent niveau – on y lit entre les lignes qu’en matière de poésie française, le classique de notre temps se nomme Jacques Réda. On en convient : la vieille dame a de la tenue. 

RamuzLes Amis de Ramuz, bulletin n° 22-23, 2004 (10 mail de la Poterie, 37600 Tours ; 138 p., 19 €). Ce bulletin s’ouvre sur une note mélancolique de Jean-Louis Pierre, président des Amis de Ramuz, à propos de la dernière assemblée générale de l’Association, « comme toujours tout à fait sympathique mais, hélas, toujours aussi clairsemée… » On s’en inquiète : cela trahirait-il une certaine désaffection à l’égard du grand écrivain vaudois ? Une édition de Ramuz en Pléiade est en préparation : souhaitons qu’elle renverse cette fâcheuse tendance. Outre les rubriques habituelles (« Vie de l’Association », « Actualités ramuziennes »), on trouvera dans ce numéro quatre études, notamment « Le Rhône de Charles-Ferdinand Ramuz » par Céline Magrini-Romagnoli, et « Ramuz et le référent vigneron » par Jean-Louis Pierre. 

RivièreBulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 108-109, 2003, Les Conférences de Jacques Rivière sur André Gide (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 88 p., abonnement : 37 €). Un opuscule qui saisit hardiment celui que Malraux appelait « le contemporain capital ». Plus de vingt ans après l’envoûtement exercé par Paludes et surtout Les Nourritures terrestres sur toute une génération, Jacques Rivière, qui en fut, jette sur la trajectoire de son auteur un coup d’œil lucide et parfois critique, mais toujours écarquillé par l’étonnement que n’aura cessé de lui causer Gide le protéiforme. Dans une édition intégrant les principales variantes et biffures, Jean Claude présente une conférence donnée par Rivière entre 1918 et 1924 en Suisse, en Hollande et en Belgique, et qui n’avait connu qu’une publication confidentielle par Isabelle Rivière en 1926. Mais comment circonscrire un objet aussi fuyant ? « Gide est dominé, si j’ose dire, par la peur de se laisser prendre. De tout ce qui peut lui arriver, il songe d’abord à se tirer. […] La participation est pour lui la forme de vie la plus intolérable qui se puisse imaginer. » Sur le plan intellectuel, ce Don Juan de l’esprit embrasse toutes les idées et n’en épouse aucune. Sur le plan littéraire, il s’empresse de brûler dans un livre ce qu’il a adoré dans l’autre, s’annexant compulsivement de nouveaux genres et manières afin de fournir à son esprit l’aliment d’une excitation permanente. Rivière lit donc le parcours gidien à la lumière d’une plasticité qu’il trouve aussi admirable que périlleuse. Après l’obligatoire rappel ému des œuvres rattachées à la veine symboliste, il soupèse chacune des œuvres romanesques publiées, s’obligeant à faire cela même dont il dit Gide incapable : trancher. Si L’Immoraliste demeure pour lui son chef-d’œuvre, « une des tentatives de sincérité intégrale les plus hardies que connaisse la littérature » et un des livres les plus dangereux qui soient, la grande souplesse de talent de l’écrivain l’entraînera aussi à faire des œuvres trop voulues, trop concertées. C’est le cas pour Isabelle ou Les Caves du Vatican, dont Rivière parle comme d’échecs et d’œuvres inférieures, quoique avec une indulgence mal dissimulée pour ce dernier (et occultée par le texte publié en 1926, sans doute en raison de son désaveu public par Claudel et de la rupture qui s’est ensuivie avec Gide, pour cause de « mœurs affreuses » soupçonnées puis avérées). À un romancier aussi perméable, il advient aussi que l’œuvre échappe ; son confident nous assure tenir de Gide lui-même que c’est par « hasard » et par « accident » que La Symphonie pastorale s’est trouvée vouloir dire exactement le contraire de ce que pensait l’auteur. Dans la création romanesque, constate Rivière, certaines idées se voient « promues par la logique des événements racontés, alors que la logique de l’esprit les eût condamnées ou refoulées ». Deux ans après cette conférence, la mort du rédacteur en chef de la NRf, emporté par une typhoïde à 39 ans, laissera Gide privé de celui qui fut l’un des rares interlocuteurs à lui opposer assez de résistance pour faire apparaître les siennes. « Nous étions à la fois résolus et résignés à rester, de toute la force de notre amitié, des adversaires », écrit Gide en manière d’épitaphe. La disparition de Rivière l’aura empêché de voir réalisé le vœu qu’il formait dans la dernière phrase de sa conférence : « La fin de la carrière de Gide fait l’objet de ma plus sincère curiosité » – et nous de lire l’appréciation des Faux-Monnayeurs par l’une des meilleures plumes critiques de son époque. 

RollinatBulletin de la Société Les Amis de Maurice Rollinat, n° 42, 2004 (11 rue de Paumule, 36200 Le Pêchereau ; 42 p., 20 €). Les établissements de Borniol présentent, en deuxième de couverture, la liste des personnalités décédées du comité de patronage ; à la page 9, la commémoration de la mort de Maurice Rollinat ; à la page 38, « nos deuils ». Le reste est à peine en meilleure santé.

Roman populaire (I)Le Rocambole, bulletin des amis du roman populaire, n° 24/25, automne-hiver 2003 (BP 0119, 80001 Amiens Cedex 1 ; 350 p., 25 €). La présente livraison du bulletin des amis du roman populaire est consacrée à « B & B » – non pas « bed and breakfast » mais Blyton et Buckeridge. Autrement dit, deux romanciers anglais pour la jeunesse dont les œuvres ont enchanté des millions d’enfants. Catherine Brasselet présente un dossier fort documenté sur Enid Blyton (1897-1968), la mère des aventures de Oui-Oui, du Club des cinq, ainsi que de bien d’autres séries : renseignements biographiques, vue synthétique sur une œuvre abondante et difficile à classer, principales caractéristiques de cette production, historique des publications traduites en français. Les souvenirs d’anciens lecteurs, aujourd’hui adultes, réunis par Catherine Brasselet témoignent à l’évi-dence de la nécessité qu’il y avait à composer ce gros numéro double. Patrick Galois, quant à lui, examine l’œuvre d’Anthony Buckeridge (né en 1912) – l’auteur des aventures de Jennings, Bennett en France – sous différents aspects : des émissions radiophoniques « Children’s Hour » aux romans publiés, le fonctionnement du comique chez Buckeridge, certains problèmes de traduction… Bref, tout cela fourmille de renseignements précieux pour les lecteurs soucieux de ne pas jeter a priori le discrédit sur des œuvres lues avec passion par un large public mais considérées par la suite avec dédain. Si l’on ajoute à cela que la livraison contient documents, chroniques, et la reproduction de deux contes de Marie Aycard de 1844 et 1845, force est de constater que Le Rocambole ne vole pas son lecteur. 

Roman populaire (II)Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 26, printemps 2004, Frédéric Soulié (BP 0119, 8001 Amiens ; 176 p., 14 €). Au risque de nous faire vilipender par les inconditionnels de Soulié, il faut admettre qu’on est dans cette œuvre assez loin de Balzac, même si les deux écrivains se sont fréquentés, même si leurs thèmes et leurs manières se recoupent quelquefois, et même si Jules Janin préférait Frédéric à Honoré. La tentation est donc grande de traiter ce qui fut des œuvres comme un matériau pour l’étude historico-socio-culturelle. Cela dit, l’écrivain est sympathique et ses romans aussi, jusque dans leur côté frénétique, mais les fanatiques actuels sont plus rares qu’au XIXe siècle, et ce n’est pas l’un des mystères les plus faciles à pénétrer de l’histoire littéraire que ces ascensions et ces chutes du roman populaire d’un siècle à l’autre. Nous ne reprendrons pas ici le vaste débat sur le caractère littéraire, para-littéraire ou pas littéraire du tout des Mémoires du Diable, pas plus que nous ne comparerons les mérites ou les carences de Soulié avec celles de Dumas, de Féval, de Ponson du Terrail, etc. Prenons simplement acte de ce que ses érudits thuriféraires poursuivent avec courage leurs enquêtes et leurs efforts de réhabilitation. L’étude du roman populaire est un genre militant et ses adeptes adoptent volontiers la pose de persécutés. Les vitupérations de Guy Sabatier (« Les Mélodrames socio-historiques et familiaux de Frédéric Soulié ») contre les Sorbonnes et les mandarins universitaires font-elles cependant avancer les choses ? Et pourquoi, d’ailleurs, ce désir d’être reconnu par des gens qu’on méprise ? Toujours est-il que le dossier présenté par Le Rocambole ne manque pas d’intérêt. Jean-Pierre Galvan donne un « aperçu biographique » qui rend hommage au travail de pionnier de Harold March, une thèse américaine datant de 1929 et toujours fondamentale, ce qui est rare. Alex Lascar, à qui l’on doit l’édition des Mémoires du Diable en collection Bouquins parue en 2003, donne, de ce qui demeure l’œuvre majeure de Soulié, un long résumé qui permettra à ceux des lecteurs qui préfèrent le genre sobre de mieux savoir pourquoi ils ne liront pas ce roman. Éric Vauthier étudie le « récit court » chez Soulié, un aspect négligé de son œuvre mais dont il veut nous convaincre qu’il n’est pas négligeable. Guy Sabatier classe et résume les mélodrames, genre dont il est un spécialiste. Charles Moreau s’intéresse à « Soulié et la Révolution française » et Christine Prévost donne une étude plus classiquement critique à propos d’« Histoire et morale dans Les Deux cadavres ». Le dossier comprend également la reproduction de l’article de Dumas sur Les Mémoires du Diable, la nécrologie de Soulié par Charles Monselet (avec quel style on faisait alors ces choses-là !), une étude sommaire du Bananier (1843) par Yves Olivier-Martin, qui y voit le vrai précurseur du roman policier. Jean-Luc Buard et Jean-Pierre Galvan offrent aux amateurs une bibliographie de leur auteur. Une nouvelle de Soulié, Mademoiselle de La Faille, clôt le volume. Il faut se réjouir de ce que Le Rocambole s’efforce d’enrichir la connaissance d’une littérature qui occupe une place encore mal mesurée dans l’histoire des deux derniers siècles. Il ne manque plus aux rédacteurs qu’à mieux relire les épreuves pour arriver à faire de leur revue un vrai plaisir de lecture. 

Valéry. Bulletin des études valéryennes, « De l’Allemagne I », n° 92, décembre 2002 ; « De l’Allemagne II », n° 93, mars 2003 ; « L’Animot », n° 94, juin 2003 (L’Harmattan ; respectivement 198, 165 et 201 p., 15 € par livraison). Dans les deux livraisons de décembre et mars, Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt continuent d’explorer les relations entre Valéry et l’Allemagne, un chantier déjà entamé en 1999 dans le n° 11 des Forschungen zu Paul Valéry, consacré au même thème. Outre des lettres et notes (assez critiques) de Valéry sur Nietzsche, transcrites et présentées par Michel Jarrety, et qui étaient devenues introuvables, on retiendra notamment la synthèse de Jürgen Schmidt-Radefeldt sur « Valéry et l’Allemagne entre les guerres », un titre justifié par les dates de la vie du poète lui-même, puisqu’il est né en 1871 et mourut en 1945 : l’article montre bien l’ambivalence de la réception de Valéry outre-Rhin, ainsi que le rôle à la fois crucial et perturbateur de passeurs comme Rilke ou Curtius. On lira également, hors dossier, une étude d’Edwige Phitoussi sur la question de la ressemblance dans les écrits sur l’art de Valéry : partant du paradoxe qui nous fait « reconnaître » dans une image un visage que nous n’avons jamais vu, elle construit une réflexion stimulante sur la pluralité des points de vue que le poète préserverait au sein de ses textes, avec une acuité qui fait penser aux travaux de Didi-Huberman, que l’on trouve, de fait, cité en notes. C’est encore à réfléchir, mais de manière tout autre, qu’engage l’essai de Jean-André Vachlos, « Hydre absolue : le bestiaire d’un “Cimetière marin” », qui occupe l’essentiel du n° 94. Cette lecture minutieuse du célèbre poème propose en effet de rapprocher sa structure de celle d’un temple grec et cherche à repérer, de strophe en strophe et comme autant d’ornements, la mention d’une douzaine d’animaux, dont la présence, explicite ou non, ferait du texte de Valéry une sorte d’Ode secrète aux dieux anciens. Or on se prend vite à songer à Pale fire de Nabokov, cette satire dans laquelle le commentaire force progressivement le poème du même nom à suivre le fil des pensées d’un critique délirant. En effet, l’approche de Jean-André Vachlos, qui dispose d’une remarquable culture helléniste, tend à utiliser cette érudition pour éclairer les choix d’un Valéry dont on se demande s’il disposait réellement de ce savoir extrêmement pointu, comme l’auteur nous en assure. L’admettrons-nous que les difficultés demeureront, car Jean-André Vachlos pratique une lecture anagrammatique qui tend à recombiner les lettres et syllabes des vers pour y découvrir des termes « cachés », une opération de reconfiguration des textes qui pose toujours problème et qui ici semble souvent forcée, jusqu’à des erreurs d’analyse assez plates, comme si le désir de trouver des calembours l’emportait sur le recul critique. Par exemple, traquant Dionysos, on veut bien sourire en lisant « ce toit tranquille où picolaient des focs » (sic), mais, quand dans la séquence « hydre absolue, ivre », reconstruite en « hydre soûle a bu », la suite « absolue, ivre » est signalée comme un « hiatus flagrant [qui], quand on sait le métier de Valéry, ne peut se justifier » que par le désir de construire une déclamation mimant un « état d’ébriété », la remarque est tout bonnement fausse, car la présence du e caduc à la fin du premier mot empêche de parler de hiatus dans la tradition la plus rigoureuse (Aquien en donne comme exemple le célèbre « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée »). Ailleurs encore, Jean-André Vachlos s’étonne de ne pas trouver un « nez » dans un vers qui parle de visage, oubliant que le vocable est prohibé par les règles classiques que Valéry s’astreint à suivre ici. Reste que ce très long commentaire se termine sur une conclusion qui reconnaît la fragilité des hypothèses et tente d’évaluer, avec cette fois force nuances, le degré de pertinence des différentes structures mises en évidence. Grâce à cette réflexion finale, la proposition de lecture, si elle paraît constamment tirée par les cheveux, se constitue en exercice critique assez séduisant, même si l’on en rejette les leçons.

[Julien Dieudonné, Jean-Pierre Goldenstein, Hugues Marchal, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Robert Mélançon, Michel Pierssens, Gilles Picq, Éric Walbecq, etc.]

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Du Bos. Charles Du Bos, Journal 1926-1929 (Buchet-Chastel, 2004, 999 p., 38 €.). Pendant les quatre années que couvre ce second volume de la réédition du Journal, l’auteur des Approximations atteint le milieu de la quarantaine et fête les vingt ans de son activité de diariste. Pour la première fois, des extraits de ces pages sont alors publiés, et Du Bos est ainsi conduit à prêter une attention renforcée à cette activité : « ce Journal, écrit-il, m’apparaît de plus en plus destiné à devenir mon œuvre peut-être la plus importante, en tout cas la plus mienne et le centre même du dossier posthume ». Singulier objet, cependant, que ce labeur rarement quotidien, toujours interrompu de vastes déchirures temporelles, mais dont il voudrait faire « un travail sui generis ». « Le Journal, note Du Bos, est ma forme ; et il l’est parce qu’il n’est pas une forme du tout. » Une telle présentation du texte convient à l’autoportrait angoissé que donne de soi le critique dans ses jours de lassitude (« j’ai perdu tout contour individuel à force de contradictoirement appartenir ») ; mais il rend surtout compte de la diversité des usages auxquels servent ces pages. Miroir et scalpel, elles offrent à son auteur un espace d’introspection, un laboratoire de « vivisection » dans lequel il entend « regarder au fond de [lui]-même et procéder à un examen de conscience ». Mais cette observation a aussi une fonction spirituelle, puisqu’en juillet 1927, Du Bos revient à la foi catholique : on trouve donc ici, outre une longue prière, l’histoire des élans et des abattements du converti, qui cherche à s’appuyer sur son Journal. Aussi cette utilisation se combine-t-elle étroitement à une fonction plus large de commémoration et d’archivage : Du Bos compose pour ne pas laisser se perdre les événements du jour, entre les deux extrêmes, également indicibles, de profondes douleurs physiques et de moments d’extase quasi mystique qui l’assaillent. Enfin, le « Journal-Brouillon » voit durant ces années sa valeur d’avant-texte confirmée. Du Bos y prépare et répète la plupart de ses grands projets, ce qui tend à faire du texte autant un cahier des charges, c’est-à-dire un journal du futur, qu’un registre du passé. Le tout ne va pas sans conflit. Sous la pression des tâches, Du Bos déplore notamment une tension entre la fonction rétrospective du Journal et la mise en branle de nouveaux chantiers. Il cherche à conjurer le risque constant que « l’activité de l’esprit tandis [qu’il] dicte ne vienne se substituer à cette activité antérieure que le Journal a précisément pour objet de ressaisir et de retracer ». Mais sa nature, précisément, l’incite à aller vers le neuf. S’il craint d’« émousser la fraîcheur » des études à venir, en en parlant trop, au préalable, dans le Journal, c’est que l’anime un besoin valéryen de « [s]e faire à [s]oi-même une surprise » : un dégoût très marqué de la redite lui rend malaisée la mise en forme des idées, une étape qui lui semble devoir fournir, au mieux, « une épreuve, un tirage pâli de l’original disparu ». Par ailleurs, la singularité du mode de production du texte, dicté à des secrétaires, s’impose davantage à lui. Du Bos prend conscience de l’ambivalence de cette pratique orale. Quand, en janvier 1928, une longue laryngite le force à revenir à l’écriture directe, il note que « la lenteur impliquée dans l’acte même d’écrire induit à un degré de perfection artistique qui se perd d’autant plus dans le Journal dicté que la rapidité y est la norme ». Cette nostalgie d’un soin accru de l’expression hante la réflexion du diariste. Pourtant, forcé de se plier à la « trajectoire au ralenti et désespérément rectiligne […] que trace l’écriture », il reconnaît inversement toute la valeur du « jaillissement spontané » d’une parole à la poursuite de « l’afflux intérieur », et où, « avec luxe, […] tout [lui]-même dans la dictée passe et s’exprime ». Sa conviction sort donc fortifiée de l’expérience : « le Journal doit être dicté », car « ce qui se passe au dedans est trop polyphonique et trop rapide pour que la main puisse y suffire ». En outre, ses changements de collaboratrices, liés à des déménagements, lui révèlent le rôle de ces assistantes, invitées à observer en tiers un monologue dès lors jamais « intime ». Ainsi, si « la présence d’une secrétaire amie ne détruit pas en son centre la méditation solitaire, mais l’effleure de l’ombre porte d’une tutélaire tendresse », en revanche « une absence totale de la moindre communication » entraîne « une crise de la dictée ». De plus, les compétences linguistiques de la dactylo influent sur l’éventail des langues utilisables, et le plurilinguisme du Journal, si caractéristique du premier volume, est ici beaucoup moins marqué, même si persistent des passages en anglais dans lesquels Du Bos prend d’ailleurs en ironique pitié les futurs éditeurs du Journal, obligés à d’inconfortables traductions. Enfin, le texte tend à se reployer sur lui-même beaucoup plus souvent : le diariste fait de ses relectures de certains passages anciens l’objet de nouvelles notes. Par delà ces aspects formels, qui confirment l’originalité de Du Bos, que dire en quelques lignes d’un contenu extrêmement varié ? Le Journal ne se lit pas toujours avec un intérêt soutenu : plans de travail, calculs financiers, bilans médicaux et… comptes rendus de messes reviennent comme autant de marronniers, même si ces nouvelles livraisons éclairent mieux les troubles physiques de l’auteur, placé sous un cocktail détonant de cocaïne et de belladone, en raison notamment d’une périvésiculite. D’autre part, sa fonction de mise en train donne souvent un caractère décevant au texte, dans la mesure où Du Bos, à peine lancé, le quitte pour produire, ailleurs, l’essai ou l’article esquissé dans ses pages (essai ou article dont l’absence d’annotation rend ici difficile l’identification). On voit en outre le critique s’engager, en somme, dans un embranchement malchanceux de l’évolution littéraire : sa conversion le tourne vers Bremond ou Maritain, et il semble de moins en moins sensible aux innovations esthétiques en cours, en jugeant, par exemple, le Cubisme ou l’Art déco des « déformations stylisées de notre temps ». Restent – et dominent – beaucoup de pages épatantes, comme l’ouverture du volume, consacrée à une analyse de l’esprit français : « ce qu’un écrivain français […] au fond préfère à tout, estime le diariste, c’est de vérifier sur lui-même, et à la faveur de ce lui-même, son idée générale de l’homme : [il] n’aime pas être une exception » et, en somme, cherche à « être original sans être individuel » – ce que Du Bos, « dans la grande prose traditionnelle française », relie à « une certaine invisibilité [qui] est un idéal français parce qu’il maintient l’individuel dans l’ordre ». La réflexion religieuse va elle aussi s’approfondissant, avec notamment de remarquables pages sur la foi : « [la] crainte d’être dupe […] constitue à coup sûr la négation idéale de la sainteté », explique ainsi le Journal. On trouvera aussi une charge contre la vanité du « langage salon », ou encore un attachement tout valéryen au travail autant sinon plus qu’au produit de la composition, pour ce que le premier « vous apprend sur le complexe mi-animal, mi-spirituel qui l’a rendu possible ». Si l’auteur de Charmes conserve une place prépondérante dans les admirations de Du Bos, ce dernier, sorti de sa « valérite aiguë » des années 1919-1920, jette un regard plus distancié sur un « astre » à qui il reproche de céder désormais par trop aux écritures de commande. Mais surtout le critique travaille, durant ces années, à de nombreuses monographies et à plusieurs projets de revue. Cela vaut de belles pages sur Byron, Giraudoux, Mauriac (« peut-être l’unique sincère de notre temps »), ou « le robuste bon sens sacré de Claudel ». La part du lion revient indéniablement à Gide, à qui Du Bos consacre alors une longue étude, qui amènera de lourdes tensions entre les deux amis. L’affrontement porte pour l’essentiel sur la question homosexuelle, Du Bos estimant « qu’il n’y a plus de place aujourd’hui pour un martyre de la pédérastie » – sans voir, peut-on estimer, que précisément la stratégie gidienne ne passe plus par l’expression d’une victimisation. Mais plus profondément, le critique évoque chez l’auteur de Corydon « l’élément protéen, l’esprit de métamorphose qui ne se sent fidèle qu’alors que fidèle à son infidélité » : « Gide, note-t-il démonétise : de la cohésion, de la densité, de la solidité, de la matière, en un mot de tout ce qu’on lui offre, il ne reste plus que, soit une pièce nouvelle frappée à sa propre effigie, et alors l’inversion même, au sens où l’on dit d’une médaille qu’elle est incuse) de ce qu’on lui avait présenté, soit une poudre tout impondérable, tout impalpable, et qui décourage par le fait qu’il semble que l’on assiste à son progressif évanouissement ». Telle n’est certes pas la sensation procurée par le Journal de Du Bos.

ÉloquenceL’Art de parler. Anthologie de manuels d’éloquence, choix et présentation par Philippe-J. Salazar (Klincksieck, 2003, 361 p., 21 €). Il y a eu, dans les années 60, sous l’impulsion de Roland Barthes et de la nouvelle critique, un regain d’intérêt pour la rhétorique, son histoire, ses formes et ses stratégies. Il s’agissait alors, non pas tant de réhabiliter une discipline ancienne, retirée des programmes scolaires en France depuis 1902, que de puiser, dans une pratique du discours extrêmement codée, des règles et des figures susceptibles d’être élevées au rang de matrices génératrices des textes littéraires. La rhétorique était alors conçue comme un modèle théorique et comme une grille d’intelligibilité de la littérature. L’anthologie procurée par Philippe-J. Salazar poursuit une tout autre ambition ; elle vise à redisposer, selon un axe chronologique allant de la fondation de la rhétorique en Grèce jusqu’aux années 1930, les grands moments de l’art de parler ou art oratoire, afin d’en expliciter les raisons politiques, éthiques, anthropologiques et, accessoirement, esthétiques. Le choix des extraits retenus circonscrit un cadre et délimite un domaine d’où est exclue la rhétorique des figures ou rhétorique taxonomique, au profit presque exclusif d’une éloquence définie comme technique d’argumentation et de persuasion. Autrement dit, l’orientation de l’ouvrage, en privilégiant la dimension politique de l’art oratoire, s’attache à éclairer et à historiciser les conflits d’intérêt que l’éloquence a pu susciter ou cristalliser au sein des sociétés où la parole maîtrisée constitue un véritable pouvoir. De fait, dès sa fondation, la rhétorique est soumise à un effort de rationalisation qui n’est autre qu’une manière d’assujettir l’art de parler à l’art de raisonner. Le débat ouvert par Platon dans le Gorgias témoigne de cette tendance : il importe de rejeter un discours qui ne serait qu’une technique de persuasion comptable d’une gamme d’effets par essence relatifs et trompeurs, au profit d’une dialectique visant à l’invention d’une vérité absolue par le moyen de raisons logiquement enchaînées. Le problème n’est pas simplement philosophique : il concerne la vie de la cité et les fondements mêmes de l’activité politique. Avec Aristote, la rhétorique acquiert un statut qu’on pourrait dire épistémologique ; elle se soustrait au domaine de la polémique pour s’ordonner en une théorie de l’argumentation déterminée par des règles strictes et des registres fixes. L’Antiquité poursuit sur la voie d’une définition qui reconnaît à l’art oratoire une efficacité d’autant plus accrue qu’elle sera à la fois fondée sur des méthodes ou des recettes éprouvées, et soumise à une échelle de degrés. À chaque sujet, en somme, correspond un style, à chaque registre un ton. Si le sublime est loué, il n’est cependant pas érigé en dogme, tant s’en faut. Ainsi Quintilien, dans son Institution oratoire, fait-il l’éloge de la mesure tout en affirmant que l’éloquence « est le plus beau présent que l’homme ait reçu des dieux ; sans elle, tout est muet ». On voit se dégager ainsi une constante, qui va caractériser la réflexion sur la rhétorique à l’âge classique et au XVIIIe siècle, selon laquelle l’art de bien parler illustre un idéal d’équilibre entre l’homme et son discours et entre le discours et les choses. Coïncidence et convenance forment la norme. Mais cet équilibre ne vaut que s’il répond aux exigences d’un esprit vif, perspicace et éclairé. Ce que Bernard Lamy ne manque pas de rappeler dans son Art de parler (1688). Dans l’article « Élocution » de L’Encyclopédie, D’Alembert ira plus loin, puisqu’il récuse tout recours à un art de parler, considérant que parler et bien parler est d’abord un talent, qui se passe donc de règles et de méthodes : « un orateur vivement et profondément pénétré de son objet n’a pas besoin d’art pour en pénétrer les autres ». Or cette « pénétration » n’est rien que le processus d’évaluation du sujet par l’esprit. D’où découlent les idées, « le fond du style », d’après Buffon. Le XIXe siècle, qui voit l’éloquence se subjectiviser et se diversifier en dehors des canons et des manuels ainsi que la question de la rhétorique se déplacer de l’oral à l’écrit, est cependant marqué par quelques ouvrages qui rappellent les bienfaits ou plus simplement l’utilité de la rhétorique pour la formation de l’esprit et la vie politique. On regrettera que cette anthologie ne tienne pas compte de la problématique nouvelle surgie au XIXe siècle qui, avec le reflux des modèles de l’ancienne rhétorique, réputée inopérante par les « modernes », valorise l’acquisition de l’art de bien écrire (et non plus de parler) par l’imitation des grands auteurs… Omission qui, certes, se justifie par le projet propre à ce choix de textes, qui est en fait de rendre la rhétorique aimable, d’en souligner l’importance et peut-être même la dignité, et de contribuer de la sorte à la réhabiliter aux yeux de l’institution politique et de l’éducation.

Gautier. Théophile Gautier, Œuvres poétiques complètes, édition établie par Michel Brix (Bartillat, 2004, 932 p., 30 €). Il y a fort à parier que la postérité n’ait retenu de Gautier poète que quelques vers de florilège et – fleuron des manuels scolaires – le poème L’Art aux allures de programme. De fait, rares sont aujourd’hui les lecteurs – enthousiastes – d’Albertus, de La Comédie de la Mort et d’Émaux et camées. Le jugement du critique Alfred Crampon, qui écrivait en 1852 que la poésie de Gautier est « impuissante à trouver le chemin du coeur », semble avoir acquis force de vérité : il est devenu, pour tout dire, la chose du monde la mieux partagée. Il faut admettre que la condamnation de Gautier par Gide n’est pas étrangère à cet universel assentiment. Sommes-nous dans l’erreur ou voyons-nous juste ? Car il convient plus que jamais de poser ici la question de la valeur, qui est aussi affaire de lecture(s) et d’historicité. La publication récente des oeuvres romanesques de Gautier dans la Pléiade et le travail d’édition en cours chez Champion semblent donner raison à ceux qui estiment que Gautier a brillé dans l’art de la prose (narrative surtout) et que son œuvre versifiée souffre d’une réelle carence d’émotion ou de souffle, grevée qu’elle est par le poids de l’artifice et les chevilles du métier. La gratuité a un prix et la célèbre préface de Mademoiselle de Maupin, manifeste romantique, qui plaide d’abord pour une exigence de liberté en art, ne suffit pas à racheter l’ensemble, d’autant moins d’ailleurs que le texte est en prose et sert de préambule à un roman. De l’autre côté, il y a ceux – ils ne sont pas très nombreux, en vérité – qui voudraient croire au génie de Gautier poète, malgré tout, et qui s’évertuent à justifier, par des contorsions dialectiques et des entrechats argumentatifs, tout l’intérêt et tout le prix de l’œuvre versifiée. L’entreprise s’apparente à une tentative de réhabilitation – ce dont, en fait, Gautier n’a nul besoin. Il faut le lire et regarder les textes de près. L’édition des œuvres poétiques complètes présentée par Michel Brix voudrait égaliser les plateaux de la balance. Les textes sont établis d’après la leçon de l’édition des Poésies complètes de 1845 (pour Albertus et La Comédie et la Mort) et celle d’Émaux et Caméesde 1872, édition dite définitive. L’ensemble forme un dyptique : Premières poésies et Émaux et camées. Une troisième partie recueille les Reliquae (poèmes non publiés, pièces libertines et textes supprimés dans l’édition de 1845). L’option éditoriale de Michel Brix est cohérente ; elle corrige en tout cas certaines des aberrations dont souffrait le travail (très ancien, il est vrai) de René Jasinski. Elle est, en outre, en pleine conformité avec un sacro-saint principe, qu’on ne manque pas de rappeler à l’occasion : « En matière éditoriale, il y a une règle à suivre quand on le peut, celle de respecter la dernière volonté de l’auteur. » Certes, mais l’auteur n’a pas toujours raison (voyez le massacre que Claudel a commis dans le remaniement de certaines de ses pièces). De plus, si des modifications interviennent d’une édition à l’autre (comme c’est le cas en l’occurrence pour les éditions de 1830, 1833, 1845), rien n’interdit toutefois de proposer l’état des éditions antérieures en annexes, fût-ce à titre de document. Complément qui manque ici, et le commentaire de la préface, au demeurant fort intéressant, n’y supplée pas. Pour résumer, les choix de Gautier poète ne ressortent pas avec netteté : les suppressions et ajouts qu’il apporte ne révèlent, ni aux yeux du critique ni à ceux du lecteur, les lignes d’une poétique et la perspective d’un projet d’ensemble. Aussi devons-nous revenir à cette question, qui est également celle que Michel Brix se pose, indirectement : quelle valeur accorder à Gautier poète ? Fort habilement, le préfacier recourt aux enseignements de l’histoire littéraire – long et coûteux détour dans une préface qui avait sans doute mieux à faire – pour montrer en quoi Gautier s’oppose aux valeurs fondatrices du Romantisme (l’idéal, le messianisme humanitaire, le dogme de l’inspiration) et en quoi il est le frère jumeau de Baudelaire. Michel Brix baudelairise Gautier et reconnaît en passant (mais la chose est avérée) un rôle capital au Joseph Delorme de Sainte-Beuve dans le renouveau de la matière poétique. S’il est vrai que Gautier concourt à redéfinir le lyrisme en y apportant une touche personnelle, toujours écartelée entre imitation parodique et transposition plastique, réécriture et visualité, il reste que la dominante de son œuvre poétique ressortit à la veine fantaisiste, sur laquelle Michel Brix passe trop vite, ne voulant retenir que l’héritage de Hoffmann. Une question méritait au moins d’être soulevée à ce propos, qui eût par hypothèse reconnu aux vertus de la fantaisie (visions, détachement imaginaire, ironie, discontinuité, brisure, humour) le privilège d’une distance entretenue par rapport au monde, à soi et à l’écriture, intervalle qui dans la plupart des cas se révèle contraire aux impératifs de la création poétique, laquelle exige engagement, adhésion, concentration. Baudelaire ne l’ignorait pas, de même qu’il savait que la fantaisie ne conçoit rien qui ne soit, en dernier ressort, livré au hasard, promis à « une inutilité horrible ».

Symbolisme. Jean-Nicolas Illouz, Le Symbolisme (LGF, 2004, 352 p., 8 €). Bannière flottante par excellence, objet de reniement plus que de ralliement, quelque chose comme le Symbolisme exista-t-il ? L’ouvrage de Jean-Nicolas Illouz, qui s’appuie essentiellement sur la poésie française, balaie le doute. L’intérêt de son propos vient des trois angles à partir duquel il interroge le Symbolisme : l’histoire, l’imaginaire et la poétique, qui structurent son étude en autant de parties mais dont les feux ne cessent de se croiser. À la différence de celle de Guy Michaud, dont l’étude de 1947 reste néanmoins le tuf, sa lecture met l’accent sur une contradiction organique qui constitue le ferment aussi bien que le ver rongeur du mouvement. « Le Symbolisme apparaît ainsi comme ce moment historique où un certain équilibre, précaire, s’instaure entre une métaphysique de la poésie, essentiellement idéaliste, et une pratique d’écriture qui prend en compte la matérialité du langage. » En réponse au Naturalisme qui avait réduit l’art à n’être plus, selon les mots de Ferdinand Brunetière, qu’une imitation du contour des choses, la mouvance Symbolisme s’est constituée dans un désir de rendre compte de leur mystère. Ce que cèle ce mystère sera l’occulte pour quelques-uns, une transcendance pour d’autres, surtout parmi les officiants du Wagnérisme en France ; ils donneront au Symbolisme une odeur d’encens, l’enveloppant de brumes parfois fumeuses, voire fumistes. Mais ce discours spiritualiste, souligne Jean-Nicolas Illouz, est battu en brèche par la pratique textuelle des Symbolistes qui, elle, témoigne plutôt de l’effondrement de la doctrine romantique du symbole. C’est par Mallarmé, lumineusement présenté dans l’ouvrage, que s’en dépose la théorie poétique. Installant le néant à la place de Dieu, faisant du néant la pièce principale du jeu de la fiction, la poétique mallarméenne instaure une philosophie matérialiste du langage où l’idée, privée de son fondement ontologique, naît du rapport dynamique qu’entretiennent les signes entre eux. C’est par cette poétique et cette textualité que le Symbolisme, au-delà d’un certain décalage idéologique, se ramifie jusque dans la modernité. Retards et anticipations marquent le Symbolisme dans son historicité même, depuis son acte de naissance, en 1886, qui se fait par l’annexion de figures appartenant à des générations antérieures : Wagner, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. La première partie de l’ouvrage de Jean-Nicolas Illouz piste la mouvance symboliste dans le temps, les arts et les cultures, à travers œuvres et salons. Tout en restant sensible à sa diversité, voire son hétérogénéité, l’auteur parvient à dégager un premier point de convergence, solide : « L’essentiel de la révolution symboliste est dans ce déplacement du sujet représenté à la représentation comme telle, et dans cette affirmation de la primauté de l’organisation interne de l’œuvre sur la simple illusion référentielle […] en sorte qu’en peinture comme en littérature, le Symbolisme se ramène à la recherche d’une forme de « beauté toujours plus consciente de sa genèse », comme l’écrit Valéry. » Consacrée à l’imaginaire et aux représentations symbolistes, la seconde partie aborde rapidement quelques mythes (Salomé et Narcisse) et motifs (végétaux, gemmes et eau) avant d’examiner les positions de la subjectivité dans un chapitre qui confirme les conclusions de Laurent Jenny dans La Fin de l’intériorité, à savoir que ce n’est pas là que réside l’unité du Symbolisme. Bien que d’un souffle un peu court, cette partie médiane a le mérite de faire résonner des voix, de revisiter des œuvres, dont celle de Maeterlinck – qui d’ailleurs émerge de l’ouvrage avec une vigueur neuve, comme poète et dramaturge. C’est lorsqu’il aborde les questions de poétique, dans la troisième partie mais également dans les précédentes, que l’auteur fait surgir les vrais enjeux du Symbolisme, avec un esprit de synthèse et une pénétration remarquables. Il se montre agile à relever le gant qu’avait négligemment jeté Valéry dans Existence du Symbolisme où il renonçait d’entrée de jeu à définir son objet par des considérations esthétiques. La pratique de la suggestion se dégage ainsi comme un trait formel qui rassemble les productions du mouvement symboliste, mieux que l’ectoplasmique notion de symbole. L’inclusion d’un battement dans la signification, qui en élargit l’éventail, met en place deux caractéristiques de la textualité moderne, souligne Jean-Nicolas Illouz, à savoir la polysémie et la dimension créatrice de la réception. Autre élément fédérateur, la musique est une facette du précédent, comme l’exprime Gauguin dans une lettre de 1888 : « L’art est une abstraction. Tirez-le de la nature en rêvant devant… Cherchez la suggestion plus que la description, comme le fait d’ailleurs la musique. » De ce vaste champ que représente le rôle et la place de la musique dans le Symbolisme, Jean-Nicolas Illouz réussit une excellente saisie, ainsi que de la rénovation formelle qu’elle stimule depuis l’assouplissement de la métrique jusqu’à la libération du vers. Le Symbolisme apparaît alors comme une véritable révolution poétique, qui a su porter les questionnements du Romantisme – en les catalysant jusqu’à l’oxymore – jusqu’aux portes de la modernité. Le seul soupir que laisse cette relecture est l’oblitération d’Edgar Poe, dont l’influence sur le Symbolisme français est pourtant considérable, sur le plan de l’imaginaire autant que de la poétique. On se consolera avec la prime de plaisir que procure la douzaine d’extraits de textes offerts en anthologie, dont certains joyaux rares, accompagnés d’un tableau chronologique des événements et des oeuvres. 

Thèses. Didier Alexandre, Michel Collot, Jeanyves Guérin, Michel Murat, La Traversée des thèses. Bilan de la recherche doctorale en littérature française du XXsiècle (Presses Sorbonne Nouvelle, 2004, 252 p., 16 €). Un ouvrage qui devrait être placé d’autorité dans la musette de tout aspirant docteur, à côté des indispensables rations de survie et de la carte de la BnF. Ces actes d’un colloque consacré aux thèses en littérature française du XXe siècle offrent en réalité des enseignements largement applicables à d’autres périodes, à commencer par le XIXe siècle, cher aussi aux lecteurs d’Histoires littéraires. Le bilan est assez déprimant et le ton des commentateurs est dans l’ensemble celui d’un appel à l’autocritique de la part de l’institution universitaire. Avant d’expliquer pourquoi, félicitons la Société d’Étude de la littérature française du XXe siècle (SELF XX) pour avoir entrepris un pareil état des lieux grâce à l’examen statistique (établi par un groupe d’étudiants) des sujets traités par les quelque 3000 thèses soutenues ou en cours de 1990 à 1999. On s’étonne que personne n’y ait pensé auparavant et que l’exercice ne soit pas systématiquement programmé de manière périodique pour toutes les disciplines littéraires. Il y a bien sûr un problème de données : le Fichier central des thèses et la base SUDOC ne sont pas des sources absolument fiables. D’autre part, les littéraires ne sont pas très mathématiciens et les procédures statistiques, ainsi que les méthodologies d’interprétation, ne leur sont manifestement pas très familières – mais pourquoi ne pas avoir constitué d’emblée une équipe interdisciplinaire avec des sociologues et des historiens ? Ne nous plaignons pas trop, cependant : le tableau vaut ce qu’il vaut sur le plan scientifique mais il est parfaitement clair quant au reste et d’une incontestable utilité, tant pour l’analyse de ce qui s’est fait que pour la prospective et une planification mieux ordonnée des champs de recherche à proposer aux futurs doctorants. Nous ne pouvons pas restituer ici les détails de ce tableau et ne pouvons que renvoyer aux excellents exposés de synthèse des rapporteurs – Jeanyves Guérin, Michel Murat, Michel Collot et Didier Alexandre –, complétés par des tables rondes sectorielles organisées autour des genres (poésie, roman, théâtre, non-fiction) et des « Territoires et méthodes » (francophonie, stylistique, histoire, génétique). Madeleine Frédérique et Antoine Compagnon apportent de leur côté un éclairage comparatif (un peu limité) en discutant la recherche doctorale en Belgique et aux États-Unis. Le « point de vue du doctorant » a eu, lui aussi, sa table ronde – ce qui était la moindre des choses. Pour résumer en caricaturant quelque peu : le champ de la recherche doctorale connaît aujourd’hui une totale anarchie avec des secteurs incroyablement redondants et d’autres laissés en jachère (le mot revient souvent dans les communications). Certains genres sont surreprésentés (le roman, la poésie) et d’autres totalement à l’abandon (le théâtre en tant que texte). Quelques auteurs du XXe siècle sont traités des dizaines de fois, et la plupart des autres une fois ou jamais. Lotfi Nia, qui a opéré le recueil des données, fournit des chiffres en annexe. Sur les 1272 thèses soutenues de 1990 à 1999, 608 traitent du roman, 166 de la poésie et 111 du théâtre. Quant au « palmarès des auteurs », Proust y triomphe avec 44 thèses, suivi de Marguerite Duras (29), de Giono (27) et d’Aragon (26). Camus, Sartre, Beckett, Le Clézio, Gracq, Gide, Michaux et Claude Simon sont tous mentionnés vingt fois ou plus. L’étude des méthodologies révèle par ailleurs une situation également confuse et déséquilibrée : le Structuralisme le plus vague y côtoie des thématiques filandreuses. La grande absente de ce free for all critique, c’est l’histoire littéraire. Très rares sont les thèses qui apportent quelque chose sur ce plan. À la recherche ou à l’édition de documents, à l’étude approfondie des contextes, la plupart des doctorants préfèrent l’élucubration personnelle. Tous les intervenants du colloque sont d’accord pour le regretter, car si les thèses résultantes peuvent être parfois de beaux essais, leur apport à la connaissance collective duXXe siècle littéraire est à peu près nul. Et chacun d’énumérer les sujets sur lesquels manquent des travaux de fond : auteurs, mouvements, éditeurs, revues, etc., dont l’importance et l’originalité sont connues mais que personne n’étudie. Et tous de regretter que la thèse de Michel Décaudin n’ait pas d’équivalent aujourd’hui : les synthèses de pareille envergure paraissent désormais hors de portée. Il faut le constater : ce sont les historiens qui font depuis une vingtaine d’années le travail que devraient faire les littéraires. Inutile de dire que ces constats amers prononcés par d’éminents Vingtiémistes ne peuvent que nous affliger mais aussi nous réjouir : nous affliger, car ils confirment le sentiment de déshérence de l’histoire littéraire ; nous réjouir, puisque des mandarins aux commandes de la machinerie universitaire se déclarent déterminés à changer de cap. Les directeurs de thèse portent en effet une responsabilité essentielle. Sans être sourds aux désirs des doctorants, ne peuvent-ils pas orienter leurs disciples vers des travaux utiles à tous – et aux doctorants eux-mêmes puisqu’on sait bien qu’aucune université n’engagera l’auteur d’une thèse redondante ?

Notes de lecture

ApollinaireGuillaume Apollinaire, présentation et textes choisis par Valérie Laurent (Seuil, 2004, 148 p., 10 €). Un joli petit volume cartonné agréablement présenté, orné d’un portrait d’Apollinaire par Marie Laurencin, dans cette nouvelle collection « L’Âme des poètes ». Une chronologie qui va à l’essentiel. Une présentation de l’« enchanteur » en… deux pages – c’est un peu bien maigre. Une petite anthologie de jugements critiques dont la présentation « chronologique » pourra paraître curieuse suivie, c’est l’essentiel, d’un choix de textes extraits d’Alcools, de Vitam impendere amori, de Calligrammes et de poèmes divers. Certains poèmes sont complets. D’autres ont été allégés sans qu’aucune indication de coupure avertisse le lecteur. Pourrait mieux faire. 

Autos. Philippe Gasparini, Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction (Seuil, 2004, 390 p., 26 €). Philippe Gasparini aborde dans cet essai publié dans la collection Poétique une question centrale pour le lecteur de nombre de textes qui jouent du caractère apparemment mondain de leurs assertions alors qu’ils peuvent parfaitement ne représenter que des fictions. Qui parle ? L’auteur ou le narrateur ? À la frange du roman et du fragment d’autobiographie, nous nous trouvons bien en pleine ambiguïté. Fiction ? Réalité ? La référence, chassée par les Structuralistes par la porte, fait alors violemment retour par la fenêtre. La première tâche de l’analyste consiste à identifier le plus précisément possible des types textuels – roman, roman autobiographique, autobiographie, autobiographie fictive, autofiction (la pertinence de ce dernier terme se trouve d’ailleurs fortement contestée) – et les codages d’écriture mais aussi de lecture auxquels ces diverses formes font appel. L’étude attentive de l’appareil paratextuel, de l’intertextualité et du métadiscours soulève nombre de questions capitales pour la réception. La prise en compte des phénomènes énonciatifs ne dissipe pas véritablement l’indécision d’un lecteur condamné, semble-t-il, à ne jamais pouvoir trancher de façon définitive : finalement est-il je oui ou non ? Cette indétermination entre référentialité et fictionnalité constitue peut-être d’ailleurs tout l’intérêt et, osons le mot, le charme de la création littéraire. Les diverses catégories narratologiques et rhétoriques sont mises à contribution pour chercher à répondre à l’agaçante question de lasincérité du texte. L’auteur, toutefois, n’entend pas limiter son propos à l’emploi raisonné de ce qu’il nomme lui-même une « boîte à outils narratologiques ». Il survole également le phénomène d’un point de vue historique et ouvre sa réflexion à la littérature japonaise moderne comme à la littérature maghrébine d’expression française, avant de s’interroger sur les fonctions du roman autobiographique. Une telle étude se lit avec intérêt. Seuls des travaux concrets menés à partir de ses propositions sauraient rendre compte en justice de la pertinence de ses propos. Les personnes que la réflexion théorique sur les phénomènes littéraires ne rebute pas suivront avec plaisir le parcours proposé par l’auteur, apprécieront la bibliographie finale comme les index (auteurs, œuvres, notions) et confronteront leurs propres réactions sur, par exemple, Céline, Colette, Doubrovsky, Modiano, Musset, Robbe-Grillet, Roth (Henry comme Philip), Simon, Vallès, à celles de Philippe Gasparini. 

BalzacBalzac et l’Italie. Lectures croisées (Paris-Musées/Éditions des Cendres, 2004, 202 p., 20 €). Ce volume réunit des interventions faites en 2002, à la Maison de Balzac, en marge de l’exposition « Balzac vu par l’Italie ». Le résultat est hétéroclite : hommages à deux critiques balzaciens (René Guise et Raffaelle de Cesare), études comparatistes très classiques sur Balzac et l’inspiration italienne (par Philippe Berthier, Marie-Hélène Girard, Adrien Goetz et Paola Dècina Lombardi), L’analyse de la lecture de Balzac par des écrivains italiens est moins attendue : « Balzac dans Gadda » (par Rinaldo Rinaldi) et « Calvino face à Balzac » (par Mario Lavagetto) invitent à relire deux grandes œuvres récentes à la lumière de Balzac. Le volume s’achève sur un document étonnant : un récit de son voyage en Italie (1836) raconté par Balzac lui-même… en 1881 ! Il s’agit en fait d’une dictée spirite. Le volume est présenté avec l’élégance habituelle des éditions des Cendres. 

BrouillonsBrouillons d’écrivains, du manuscrit à l’œuvre, présentation et dossier par Francine Goujon (GF Flammarion, 2004, 156 p., 3,95 €). Cet ensemble à visée pédagogique se propose d’initier le profane aux processus et aux enjeux de l’approche génétique des textes. Ce qui, naturellement, suppose d’abord que certaines notions soient acquises, telles que celles d’avant-texte, de brouillon, de manuscrit, etc. Autant dire que l’objectif est humble, et l’entreprise se situe délibérément au ras des concepts et des problèmes. Mais comment faire autrement, puisque, en l’occurrence, il s’agit d’une initiation en douceur, d’un premier contact avec les arcanes de la génération des œuvres littéraires, chose qui risque bien, de fait, d’en effrayer plus d’un. L’ouvrage possède l’avantage de la clarté : Francine Goujon, maître d’œuvre de ce petit volume, a judicieusement parié sur l’efficacité d’une lisibilité maximale. Après un bref préambule qui présente l’ensemble et justifie un tant soit peu l’intérêt de la démarche généticienne, on passe au plat de résistance, « Les Différentes Étapes de la genèse » (pré-rédaction, rédaction, édition), avant de rebondir sur la partie intitulée « Le Travail de l’écriture », où sont envisagés, chez Hugo et Brassens, les mécanismes opposés de l’amplification textuelle et de la suppression. Un dossier, qui contient quelques données pratiques (lexique, mode de transcription des manuscrits, code de correction typographique), achève utilement le parcours. On ne peut que se féliciter d’une telle entreprise qui, tout en éclairant le (jeune) lecteur sur les rouages souvent inattendus de la production textuelle, contribue dans le même temps à démythifier la création littéraire (qui, comme chacun sait, s’alimente à des sources mystérieuses et irrationnelles) et à réévaluer la place et le rôle de l’auteur. Que nous apprend, en effet, l’examen attentif des brouillons et des avant-textes, sinon que le travail de l’écriture, loin de procéder d’une inspiration qui en serait comme le type concentré, s’apparente bien plus à un parcours d’obstacles, fait de retours, de reprises, de bifurcations et de repentirs. Le style se conquiert : Flaubert, sur ce point, donne l’exemple. Et c’est, normalement, ce que révèlent les différents états d’un manuscrit : la lente et difficile formation d’une écriture approchée dans toutes ses composantes. Les brouillons de Proust et de Desnos présentés par Francine Goujon témoignent pleinement de ce phénomène et se prêtent du même coup, et d’autorité, aux méthodes de la critique génétique. En revanche, lorsqu’on « saute » de la phase pré-rédactionnelle à la phase éditoriale, autrement dit de l’esquisse de carnet non rédigée à la version publiée (fût-ce pour des raisons liées à la simplification pédagogique), on déroge à l’évidence à la rigueur de la démarche généticienne. Car manque le chaînon essentiel : le moment de la rédaction, détaillée dans toutes ses étapes. On regrette ainsi que Francine Goujon ait trop souvent cédé à ce qui est devenu aujourd’hui une tendance fâcheuse, parce que génératrice de confusion : les exemples qu’elle donne des ébauches et des carnets d’enquête de Zola, des scénarios de Flaubert ou du cahier des charges de La Vie mode d’emploi de Perec pâtissent tous de la même lacune. Ils font l’économie de la phase rédactionnelle proprement dite, moment où pourtant tout se joue – non pas en une seule et unique fois, mais selon des corrections et des ajouts – et qui, par conséquent, décide du destin de l’œuvre. Quelle leçon peut-on tirer de la confrontation d’une page de carnet partiellement rédigée, partiellement élaborée, et de la page finale correspondante ? Rien, sinon que la naissance de l’écriture proprement dite nous a échappé.

Cambriole. Alexandre Marius Jacob, Écrits (L’Insomniaque, 2004, 848 p., 25 €). Nouvelle édition augmentée de ces Écrits parus en deux volumes en 1995 chez cet éditeur bien nommé. Augmentée par des lettres et des récits récemment découverts du transporté 34777 et par un CD de chansons anarchistes de son époque. Le nom de Marius Jacob n’a pas aujourd’hui la célébrité d’un Ravachol ou d’un Bonnot, mais il a sa légende et sa place dans l’histoire du mouvement anarchiste. Quant aux lecteurs de Georges Darien, ils ne seront pas dépaysés.

Cendrars (I). Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique (Fata Morgana, 2004, 88 p., s.p.m.). Quelle émotion de lire, en 1969, dans le volume des Inédits secrets présenté par Miriam Cendrars au Club français du livre, de nombreux aspects, totalement inconnus alors, de Cendrars avant Cendrars ! Le jeune homme, qui s’appelle encore Freddy Sausey, quitte la Russie et va rejoindre sa compagne à New York. Ses notes de voyage donnent de lui l’image d’un esthète peu soucieux de se mêler à la foule du vulgaire, admirant la tempête et lisant sans arrêt des livres variés. La présente réédition – non rognée, présentée avec soin, illustrée par Pierre Alechinsky – a rectifié certaines hésitations de lecture du tirage primitif sans pousser toutefois l’audace jusqu’à ouvrir Le Latin mystique de Gourmont pour vérifier une leçon douteuse (« subrutile » pour « scabrutille », page 67). Les citations de Goethe (pages 72, 84 ; 85 absente de l’édition précédente) sont reproduites en allemand sans qu’une note en donne une traduction. Quelques pages de Retour, qui ne figuraient pas dans les Inédits secrets, ou bien de façon très fragmentaire, sont également reproduites. Un bel objet-livre pour amateurs avertis.

Cendrars (II). Albert T’Serstevens, L’Homme que fut Blaise Cendrars (Arléa, 2004, 200 p., 18 €). Autre réédition, d’une publication de 1972, cette fois. Albert T’Serstevens (1886-1974), le « plus ancien copain des Lettres » de Cendrars (voir la dédicace de Venise dans Bourlinguer, 1948) évoque « l’homme que fut Blaise Cendrars » de 1913 à 1961. Souvenirs littéraires, souvenirs d’une amitié qui a duré près d’un demi-siècle, extraits de correspondance privée, « T’Ser » restitue avec délicatesse et émotion la figure d’un être qui s’est volontiers caché, sa vie durant, derrière la mythographie qu’il a édifiée. On en sait beaucoup plus long aujourd’hui qu’en 1972 sur la vie réelle de Cendrars. Ce « tombeau », comme le nomme justement Alexandre Nouvel dans sa préface, n’en reste pas moins digne d’intérêt. Regrettons simplement que l’éditeur n’ait pas voulu (ou pas pu ?) reproduire la totalité des documents photographiques qui figuraient dans la première publication. Cartes et lettres privées, couvertures d’éditions originales, fragments de manuscrits ont disparu dans l’opération. C’est bien dommage.

Claudel-Mauriac. Jean-François Durand dir., Mauriac-Claudel : le désir de l’infini (L’Harmattan, 2003, 304 p., 24,40 €.). La comparaison entre auteurs fit les délices ou les tourments des classes de rhétorique ; elle ne réussit que rarement à fonder une problématique. La rencontre entre le gorille-diplomate et l’auteur duBloc-notes échappe heureusement à cet écueil, du moins dans les actes du « colloque comparatiste » que lui a consacré en 2001 l’Association internationale des Amis de François Mauriac. Le volume évacue avec à-propos les données historiques relatives aux relations des deux hommes, rappelant que le détail en est déjà connu par leurs biographies respectives et surtout par leur correspondance. Les contributions préfèrent travailler à rapprocher des écrivains que tout éloigne, et à séparer des écrivains que tout unit, à partir de l’évidence d’une communauté – la foi – et de multiples divergences, théologiques, politiques ou esthétiques. La plupart des études introduisent un tiers terme, comme Rimbaud (Jean-François Durand), la face du Christ (Dominique Millet-Gérard), Jammes (Didier Alexandre), l’occupation (Michel Autrand, Gérard Chalaye) ou Jean Amrouche (Michel Bressolette), pour comparer les positions et les évolutions des deux hommes. À cet égard, l’une des réussites de l’ensemble est de simultanément renforcer et miner les images convenues qui leur sont associées : François Durand et Michel Lioure livrent des exemples qui révèlent un Claudel plus mauriacien que Mauriac, et inversement. Mais, à travers ce dialogue, c’est souvent un éventail des attitudes sociales contemporaines que l’on voit se déplier. La religion occupe une place prépondérante et justifiée, puisque Jacques Julliard rappelle qu’il y a un paradoxe à ce que « l’irruption, au premier plan de notre littérature, d’authentiques écrivains catholiques », ait coïncidé avec le début d’un déchristianisation drastique de notre société. On voit en outre apparaître en creux, dans bien des articles, les figures de Valéry et Gide. Si elles ne surprennent pas, ces analyses offrent des vues synthétiques d’un grand intérêt sur les transformations de toute l’époque. Et cerise sur le gâteau, les citations sont souvent savoureuses, Mauriac et Claudel n’ayant guère le don des formules inoffensives. 

Colette. Claude Francis, Fernande Gontier, Colette (Perrin, 2004, 440 p., 21,50 €). Était-ce une idée judicieuse de rééditer cette biographie publiée en 1997, sans additions ni corrections, pour le cinquantenaire de la disparition de Colette ? Le lecteur en jugera par les affirmations gratuites et les erreurs qui la jalonnent. Comment, en effet, convaincre de la filiation mulâtre du grand-père maternel, Henri Lannoy, dit « le Gorille », en l’absence d’arbre généalogique cohérent ? Faute d’avoir pu consulter l’excellent travail postérieur de Claude Pichois et Alain Brunet (1999), les auteurs auraient pu au moins se pencher sur les travaux d’Émile Ambler, cités dans l’essai de Madeleine Raaphorst-Rousseau publié en 1964. Faut-il accréditer le fait que Willy aurait transmis la syphilis à Colette ? Comment expliquer la vogue du lesbianisme et du voyeurisme du moment (en particulier celui de Willy) par la hantise du mal vénérien ? Il faut aussi une méconnaissance singulière du répertoire de la chanson de la Belle Époque pour dire que tout ce monde allait « écouter Yvette Guilbert chanter la poésie des rues »… Et que dire des erreurs sur les noms, dans le corps du texte ou dans l’index (incomplet) : Petrus Borel (1809-1859) confondu avec Pierre Borel, biographe, entre autres, de Marie Bashkirtseff ; Pierre Brisson avec Adolphe Brisson, critique au Temps. Que ces dames revoient aussi certaines orthographes : Marguerite Eymery, dite Rachilde ; Robert Brasillach ; Curnonsky, répertorié à : « Saillant, Jean » – Pauvre Maurice Sailland ! Qu’elles cessent enfin d’appeler Fargue tantôt Jean-Paul, tantôt Léon-Paul. Point de bibliographie, bien sûr. Si les références contenues dans les notes nécessitaient d’autres remarques, on aimerait bien savoir où trouver, à la Bibliothèque nationale de France, le fameux dossier Willy auquel elles se réfèrent ? 

Fantomisation. Yves Adrien, F. pour Fantomisation (Flammarion, 2004, 216 p., 16 €). Ouvrir ce livre relève d’une profanation de sépulture. Au travers de ce recueil de neuf textes de longueur variable « écrits » entre les années 1970 et 2000, publié dans une bien-nommée « Bibliothèque fantôme », il s’agit ici pour l’auteur « culte » de NövöVision (selon Yves Adrien lui-même !) de procéder à une mystification mièvre et dépassée, dont l’auteur est la seule victime à terme de cette supercherie éculée : faire croire à sa propre disparition. Ironisant sur l’oubli que son œuvre a subi pendant vingt ans, l’écrivain punk-rock cherche à convaincre qu’il est cette fois réellement mort et qu’il s’agit là d’une œuvre posthume réunissant divers projets de romans (Adrianisme), galerie de portraits (Portraits cannibales) ou suites aphoristiques avortées (XXIe siècle, fin). On y apprend en effet qu’« Yves Adrien (1951-2001) mourut ». Il est cependant immédiatement précisé : « mais, mort, il écrivait encore ». Nous voilà condamnés à lire cette galerie de fragments d’œuvres inabouties et ordonnées chronologiquement. F. pour Fantomisation se voudrait presque un bréviaire post mortem de l’écriture branchée dont Yves Adrien prétend être l’une des figures. Le symptôme majeur en serait un harassant name-dropping annulant toute description et diluant toute narration dans l’effondrement vaniteux de la mondanité underground, celle du Palace circa 1980 – so chic. Quel est le but de ce chapelet de noms vintage tels Philippe Krootchey, Eva Ionesco, François Wimillen, Alain Pacadis, Bambou, etc. ? On l’ignore. Tout paraît signaler, à chaque page, l’effort warholien d’une littérature de l’image qui se mue ici en image clichéique de la littérature résumée à la « belle écriture ». Comment comprendre autrement cette frénésie de verbiage abscons, celui décrivant notamment des « propos un brin orduriers sur la maçonnerie secrète du rien et l’avilissement salvateur, [c]e carambolage laiteux des nuages et [c]e chassé-croisé des bibelots charnels », ou encore une remarque ampoulée comme « dans une poussière de clavecins s’effondrant comme autant d’astres fragiles » ? L’auteur écrit avec beaucoup trop de mots ! La littérature serait chez lui ce fantôme d’une œuvre qu’il ne parvient pas à faire advenir. Une autre histoire finirait par se laisser dire, celle d’Yves Adrien n’arrivant pas à faire œuvre mais ne parvenant jamais à cesser d’écrire.

FemmesDes femmes. Images et écritures, textes réunis par Andrée Mansau (Presses universitaires du Mirail, 2004, 260 p., 19 €). La préface de Béatrice Didier rappelle que l’ouvrage aurait pu s’intituler « L’hétérogène : corps de femmes ». Il est en réalité affligeant que trop souvent, « les femmes » soient considérées, y compris, voire surtout, par des féministes, comme une thématique en soi, auto-suffisante (imagine-t-on Des hommes. Images et écritures sans se voir taxer d’emblée de flou notionnel et historique ? L’incongruité saute alors aux yeux). L’hétérogénéité revendiquée pour les « femmes » autorise dès lors un regroupement de textes dépourvu de problématique et apparaît comme un moyen rhétorique commode pour justifier un panorama éclectique, tant dans sa périodisation (de l’Antiquité à nos jours), que dans ses thématiques (le corps, le mythe, l’Autre, l’Indienne, la Déportée) ou sa contextualisation politico-géographique (Rome, Autriche, Amérique centrale, Hollywood). Par-delà cette critique d’ensemble sur l’absence d’axe directeur de l’ouvrage, certains articles gagnent à être lus : sur Eurydice, sur l’écriture féminine à Auschwitz, sur la femme chez Poe, sur Gustave Moreau ou sur Weininger. Il n’en reste pas moins que la seule complicité féministe, certes légitime en matière politique ou pragmatique, ne peut valoir comme moteur universel de la pensée : le graphisme de la couverture, qui reproduit par son cadre et sa typographie la présentation-type des éditions « des femmes » sans qu’aucune allusion soit faite à cet emprunt explicite, en est un ultime symptôme.

FlaubertFlaubert savait-il écrire ? Une querelle grammaticale (1919-1921), textes réunis et présentés par Gilles Philippe (Ellug, 2004, 201 p., 22 €). L’auteur du magistral Moment grammatical de la littérature française (1890-1940) rassemble ici les textes qui constituaient l’une des querelles qui sous-tendaient son enquête sur l’importance accordée aux questions de grammaire de Gourmont à Sartre. L’essentiel n’était-il donc pas dit dans ce précédent ouvrage ? Non, et l’on sera reconnaissant à l’auteur d’être revenu sur cette controverse somme toute secondaire, mais fort révélatrice à la fois des modalités de la polémique en littérature et d’une période de mutation dans la conception que nous nous faisons de la littérature : « Depuis la fin du XIXe siècle, la France est en effet entrée dans une période de soupçon face à la littérature, soupçon qui connaîtra son apogée dans les années 1930, avec des formulations plus modernes (Paulhan, Bataille, Sartre, Blanchot). » La polémique autour de la langue de Flaubert annonce les contradictions dans lesquelles écrivains et théoriciens se débattront, chaque prise de position pouvant être considérée comme une variation sur un même thème : « Comment concilier la vocation à l’audace de la littérature comme fait de langue et le devenir patrimonial de la littérature comme fait de culture ? »

GasparLorand Gaspar (Le Temps qu’il fait, 2004, 416 p., 30 €). Il était naturel que la collection des Cahiers du Temps qu’il fait, fondée par Georges Monti, consacre à Lorand Gaspar un volume dans lequel cohabitent avec bonheur les documents iconographiques – notamment les photographies réalisées par Gaspar, mais aussi une gouache de Michaux, une encre inédite d’Étienne Hajdu, un lavis de T’ang – et les textes. Conformément à la règle des Cahiers, l’ensemble se répartit en plusieurs rubriques : des témoignages d’amis, écrivains, plasticiens, musiciens rendent hommage à l’auteur de Patmos, soit sur le mode indirect – donnant à lire alors des textes qui sont comme des offrandes où passe, sensible, l’onde d’une résonance fraternelle : on pense, bien sûr, aux poèmes de Jean Grosjean, d’Yves Leclair, d’Yves Bonnefoy, de Jacques Réda et de Heather Dohollau ; soit sur le mode direct, comme le font Moncef Ghachem – qui évoque entre autres la découverte que fut pour lui la lecture du Quatrième État de la matière – et Jean-Pierre Lemaire dans son texte « Table d’harmonie ». Roger Little offre dès les premiers mots, sinon la clé, du moins les termes les moins contestables d’un portait immédiat : « Aucune solution de continuité n’interrompt l’intégrité de Lorand Gaspar. Poésie : être ; prose : être ; photographie : être ; soigner : être ; vivre : être. » Extrême justesse du regard en l’occurrence, car rien n’est plus étranger à Gaspar que ces divisions arbitraires, ses segmentations artificielles qui séparent, écartent, hiérarchisent les pratiques humaines. Ce chirurgien né en Transylvanie, passé en France, puis exerçant son métier à Bethléem et Jérusalem, méconnaît les frontières ; il est à la fois médecin, poète, essayiste, traducteur, photographe. Une vie placée sous le signe d’une incessante quête de liens, d’une soif de continu où se conjuguent valeurs éthiques et valeurs poétiques. Dans Approche de la parole (1978), Gaspar écrit : « Il y a une veine d’énergie qui est langue, qui chemine continue depuis les dispersions cosmiques et plissements géologiques aux tissages de la vie, aux mouvements les plus abrupts de l’imagination et du chant. » Cette langue continue, les textes de Lorand Gaspar qui forment la deuxième rubrique du Cahiers’emploient à en épouser les croisements et les linéaments multiples : poèmes traduits en diverses langues, essais, « feuilles d’hôpital », réflexions sur Hollan et T’ang, traductions de poètes étrangers (dont Séféris et Janos Pilinszky), une pluralité vivante, organique en somme, qui confère à ce volume toute sa densité et toute sa justification. Il faut lire les textes de Lorand Gaspar, suivre la voix qui se diversifie en restant pourtant la même en des formes d’écriture toujours mouvantes, fragmentaires. On a le sentiment, comme le dit Gaspar lui-même, « que tout cela “se tient” par le dedans, appartient au même mouvement de vie – action concrète, questionnement, méditation, lecture ». La troisième rubrique de l’ouvrage comporte les études consacrées à l’auteur par des critiques et des universitaires. C’est la partie la plus inégale de l’ensemble. On ne retiendra que l’essentiel : les textes qui apportent un éclairage juste sur le travail de Lorand Gaspar et qui témoignent d’une connaissance intime de l’œuvre. On lira ainsi avec profit « L’Écriture nomade » de Jean-Yves Debreuille, « Lorand et Spinoza » de Philippe Rebeyrol, l’article de Michel Favriaud sur la ponctuation et le rythme dans les poèmes de Gaspar, « Lorand Gaspar et la parole » de Leopold Peeters, et l’étude très suggestive de Richard Stamelman intitulée « Le Plein Chant du Réel : parole, respiration et lumière chez Lorand Gaspar ». On lira enfin le texte de Christine Andreucci sur les rapports de Gaspar au poète hongrois Janos Pilinszky. Le reste, hélas, n’est que redites, anecdotes insignifiantes ou galimatias – toutes choses qui inspirent de revenir très vite à Lorand Gaspar, sans détour superflu. C’est là aussi le grand intérêt de ce Cahier que d’inciter à de salutaires recentrements et d’inviter, du même coup, à recueillir, à la surface des discours et des images, l’éclat durable d’une présence. 

Gazanion. Bernard Lonjon, Édouard Gazanion, poète vellave à l’assaut de Montmartre. Une vie de patachon (Éditions du Roure, 2004, 222 p., 18 €). On peut être informaticien et lettré, comme le démontre Bernard Lonjon, connu pour son travail de libraire à La Venvole chartraine et dont les habitués d’Histoires littéraires ont pu lire un article sur Carco. Mis en possession de nombreux documents inédits touchant Édouard Gazanion, il lui consacre ici une biographie où perce l’attachement manifesté par tous ceux qui avaient connu Gazanion, sympathique raté. Sa vie « en demi-teinte » ne manque pas d’intérêt et vient enrichir le légendaire de la Bohême du tournant du siècle, entre Montmartre et Montparnasse. Gazanion avait croisé tout le monde, et tout le monde l’appréciait, entre autres Max Jacob et Carco, l’ami très fidèle. Très actif dans le milieu des petites revues et des groupes plus ou moins éphémères qui font le charme brouillon de la période, Gazanion n’a pas voulu ou pas su faire une œuvre. Son unique recueil, Chansons pour celle qui n’est pas venue (1910), n’a pas marqué l’histoire poétique. En revanche, il a beaucoup contribué aux œuvres des autres en devenant un fouilleur d’archives assidu de la Bibliothèque nationale. Faute de célébrité, mais consolé par des femmes nombreuses et belles, Gazanion eut une vie qui ressemble à celle de dizaines d’autres – tous ceux qui ont, comme lui, rêvé la gloire et formé l’armée des figurants, à l’arrière-plan de la vie littéraire et artistique de leur époque. Bernard Lonjon traite cette vie avec respect et une certaine tendresse. Les annexes qu’il propose font de son ouvrage un peu plus qu’un récit, d’ailleurs attachant : pas d’index ni de notes, mais un choix de lettres, un répertoire des amis de Gazanion et une bibliographie qui seront utiles aux amateurs d’histoire montmartroise : ils mettront ce livre en bonne place au rayon documentaire de leur bibliothèque. 

Gracq. Michel Murat, L’Enchanteur réticent. Essai sur Julien Gracq (José Corti, 2004, 360 p., 22 €). Sous l’élégante couverture ivoire de cet essai publié par les éditions Corti se cache en fait un ouvrage autrefois publié chez Belfond sous le simple titre de Julien Gracq. Les modifications apportées à l’occasion de cette reprise sont d’autant plus minces qu’aucune œuvre de l’intéressé n’est venue s’ajouter à celles qu’arpentait Michel Murat en 1991. À l’époque déjà, ce dernier considérait l’œuvre de Julien Gracq comme « complète, et peut-être achevée », pronostication des plus judicieuses si l’on veut bien tenir pour un livre, mais non pour une œuvre à part entière, les Entretiens publiés en 2002. Voilà sans doute pourquoi l’on retrouve inchangé l’essai de 1991, synthèse qui s’attachait à quelques-uns des thèmes classiques de la littérature consacrée par ailleurs à l’œuvre du grand homme (les lieux, l’univers romanesque, l’œuvre critique, le style). L’originalité de l’essai tenait essentiellement à sa volonté de réserver l’homme et d’historiciser tout à la fois une œuvre prétendument marginale afin d’en soustraire l’analyse aux dangers, ô combien délicieux parfois, d’une critique en forme d’impasse : celle qui consiste à donner une lecture gracquienne de Gracq. Tout cela reste d’actualité. L’ouvrage reprend également le principe d’une présentation de tous les livres de Gracq, présentation que vient désormais compléter la note qu’on avait déjà pu lire en ligne dans Acta Fabula sur les Conversations dans le Maine-et-Loire de 2002. Pour le reste, une chronologie et une bibliographie remises à jour pour l’occasion. L’honnête homme qui ne connaissait pas la première édition de cet essai appréciera. 

Grand Jeu. Michel Random, Le Grand Jeu. Les enfants de Rimbaud le Voyant (Le Grand Souffle, 2003, 340 p., 24,20 €). Maison d’édition apparue en même temps que les manifestations organisées début 2004 par la ville de Reims autour du Grand Jeu, Le Grand Souffle débute avec la réédition d’un ouvrage publié chez Denoël il y a plus de trente ans, ou plutôt d’une moitié d’ouvrage puisque n’est ici repris que le premier des deux volumes donnés par Michel Random en 1970. On peut s’interroger sur les raisons qui ont conduit à l’abandon du second volume, lequel se composait, pour l’essentiel, de documents inédits, même si certains ont pu être repris ailleurs depuis. On peut également s’interroger sur l’opportunité de cette nouvelle édition qui s’arroge un peu vite le qualificatif d’« augmentée ». Car, en fait d’augmentation, qu’avons-nous ? Un avant-propos de l’éditeur qui cultive avec un peu de complaisance le mythe prométhéen des poètes foudroyés par leur soif d’absolu (d’où sans doute le sous-titre apocryphe porté sur la couverture : Les enfants de Rimbaud le Voyant), une préface de Michel Random expliquant, sur un ton pas forcément très convaincu d’ailleurs, les raisons d’une telle exhumation et surtout le contexte de la première publication, enfin, toujours de Michel Random, un petit postlude de 1994 intitulé La Parole qui rappelle, à bien des égards, certains textes d’André Rolland de Renéville. Pour le reste, on s’est contenté de changer une ou deux photographies, de ravauder quelques notes de bas de page et de passer un petit coup de peinture sur la bibliographie du Grand Jeu, laquelle s’est considérablement étoffée depuis que Michel Random a consulté le fichier auteurs du Fonds Doucet. Incontestablement, ce livre a contribué, au début des années 70, au lancement des publications et des études consacrées au Grand Jeu, mouvement qui restait à cette époque dans l’ombre portée du Surréalisme. Depuis, la plupart des écrits de René Daumal, de Roger Gilbert-Lecomte et des autres membres du groupe ont été publiés, de sorte que le livre de Michel Random n’a plus la saveur de l’inédit. Sa première partie, qui présentait l’histoire alors très largement inconnue des « phrères simplistes », est celle qui a donc le plus souffert de la santé bibliographique affichée désormais par le Grand Jeu ; elle apparaît aujourd’hui lacunaire et partiale, notamment dans la description qu’elle donne des relations entre Surréalisme et Grand Jeu. La seconde partie témoigne en revanche d’une tentative de compréhension de la démarche poursuivie par Daumal et ses compagnons qui donne lieu à des pages tantôt péremptoires et rapides, tantôt stimulantes et limpides. C’est donc cette seconde partie qui reste vivante et qui vaut qu’on y revienne, cette partie où l’auteur joue sa vie puisque, à travers la trajectoire des membres du Grand Jeu, c’est bien sûr sa propre voie que Michel Random cherchait à découvrir. 

Guérin. Jean-Paul Kauffmann, 31, allées Damour. Raymond Guérin 1905-1955 (Berg international, 2004, 352 p., 20 €). Il n’y a pas foule à la Bibliothèque Jacques-Doucet pour mettre le nez dans les cartons d’archives de Raymond Guérin déposés par sa légataire, Juliette Bordessoule, en 2000 : l’auteur des Poulpes est (définitivement ?) estampillé écrivain mineur, négligé par la critique universitaire, mal aimé des éditeurs, inconnu du public. C’est Jean-Paul Kauffmann qui s’y colle, avec une sorte d’affection fraternelle pour le Grand Dab, et avec un projet : sortir de l’ombre une vie, réhabiliter une œuvre – et tenter d’interroger l’énigme d’une désaffection obstinée, de sorte que son livre, qui ne se veut pas « une biographie littéraire au sens traditionnel », gagne d’un côté ce qu’il abandonne sciemment de l’autre : à la sécheresse, au volume et à la rigueur pointilleuse de l’exercice biographique canonique, il oppose une appréhension affectueuse mais informée et honnête de l’œuvre et de la vie de Guérin. Surtout, s’écarter des conventions génériques du biographique oblige Jean-Paul Kauffmann à proposer une manière et une forme en partie inédites à sa démarche et à son livre, qui en font le prix. D’une part, la question qui a mis le branle à l’enquête – celle de la désaffection – offre au propos un axe et une cohérence solides : au fil des chapitres, une analyse fine des agents catalyseurs de cet oubli s’esquisse. Méprise, médiocrité parfois, de la critique littéraire (qui ne retient de Quand vient la fin que le scandale des cinquante dernières pages et passe à côté d’une œuvre dont le souci de l’invention et du renouvellement formels est constant), et surtout fatale propension de Guérin d’être toujours à contre-temps, toujours en avance ou en retard, soumis au tropisme d’échec d’un autodidacte venu tard à l’écriture et qui ne s’est jamais remis de ce faux-départ. L’évocation de la malédiction d’un Guérin « hors-venu », selon le mot de Supervielle, d’un Guérin attaché à sa singularité de fils d’assureur inculte et à la brutalité d’une écriture qui porte la trace ou la marque de cette origine, et dans le même temps décidé à conquérir sa place et son rang d’homme de lettres, quitte à travestir son écriture dans un souci de polissage lettré, déchiré entre l’orgueil et l’humilité de l’apprenti, entre le désir d’être écrivain et l’envie de faire l’écrivain, sonne particulièrement juste. D’autre part, le choix de la mise en scène du travail du biographe par le biais d’intermèdes qui relatent les séances de travail de Jean-Paul Kauffmann dans la salle de lecture de la Bibliothèque Jacques-Doucet, outre qu’elle oblige à une transparence et une honnêteté dans la citation des sources et dans la convocation des travaux antérieurs (notamment ceux de Bruno Curatolo), offre plusieurs avantages. Il donne d’abord lieu à quelques passages discrètement satiriques : Jean-Paul Kauffmann est en butte à la curiosité mêlée de dédain d’une thésarde trentenaire plongée dans les archives des grantécrivains Éluard ou Breton. Il éclaire ensuite une spécificité secrète de l’entreprise biographique : bien que le biographe cherche souvent à effacer ses traces, l’ingratitude du genre voulant qu’il disparaisse derrière son modèle, Jean-Paul Kauffmann rappelle par la bande qu’une telle entreprise est aussi une autobiographie masquée ou secrète. À ce titre, il trouve la distance juste : son exigeante affection pour celui qui, comme lui peut-être, n’est jamais revenu de son expérience de la captivité, donne au livre un tremblement continu, qui fait mouche. 

Guillevic. Maria Lopo, Guillevic et sa Bretagne (Presses universitaires de Rennes, 2004, 293 p., 20 €). Les titres de quelques recueils, « suites » ou poèmes (CarnacPor-en-Dro, Bretagne, Herbier de Bretagne) suffisent à rappeler la présence de la Bretagne dans l’œuvre de Guillevic. Dans cette monographie (tirée d’une thèse intitulée Lieu, écriture et identité : la littérature bretonne de langue française et l’œuvre de Guillevic), Maria Lopo aborde justement la question de la place de la Bretagne dans la poétique guillevicienne. Elle montre comment ce « lieu, expérience et mythe, a contribué à façonner, dans son ensemble, l’écriture poétique de l’auteur ». Un rapide parcours bio-biblio-graphique du poète, l’étude de ses rapports avec la langue et de sa conception géopoétique, l’examen méthodique des éléments bretons présents dans son œuvre (son climat, ses gens, ses croyances, ses fêtes, ses côtes, ses champs, ses maisons, ses fougères, ses animaux, ses pierres) soulignent l’importance de la Bretagne dans le parcours « poético-vital » de Guillevic. On savait, grâce aux multiples déclarations du poète sur sa bretonnité, que ce lieu avait joué un rôle fondamental dans son parcours créatif ; mais, loin d’être un simple inventaire de la présence effective de la Bretagne dans les poèmes de Guillevic, cette monographie montre comment ce dernier, armé des sensations et des images provenant d’une région qu’il a intériorisée, s’est lancé à la découverte de la connaissance poétique du monde.

HalévyDaniel Halévy, Henri Petit et les Cahiers verts (Peter Lang, 2004, 190 p., 37,10 €). Les articles rassemblés dans ce volume, nous avertit Toby Garfitt, ont pour but de présenter la contribution des Cahiers verts à la vie littéraire des années 20 et d’étudier les débuts littéraires d’Henri Petit et de son cercle « en rapport avec le volume collectif Écrits (Grasset, Les Cahiers verts, 1927), à l’occasion des soixante-quinze ans de celui-ci » ! On ne perd, de nos jours, aucune occasion de commémorer. L’intention est louable, mais le résultat bien hétérogène : on retiendra cependant l’étude de Sébastien Laurent sur la politique éditoriale de Daniel Halévy chez Grasset et celle de Philippe Olivera sur la place des Cahiers verts dans le panorama des collections au début du siècle. Toutes deux empruntent leur méthodologie à la sociologie de la littérature et apportent quantité d’informations. Manque toutefois un parcours plus poussé des volumes de cette collection où publièrent, entre autres, François Mauriac, Jean Giraudoux, Julien Benda, Albert Thibaudet, Henri de Montherlant. 

Labiche. François Cavaignac, Eugène Labiche ou la gaieté critique (L’Harmattan, 2003, 261 p., 21,35 €). Cet ouvrage est « la version remaniée et allégée » d’une thèse soutenue en 2001. François Cavaignac y aborde l’ensemble du théâtre de Labiche – dont, comme on sait (et l’auteur s’attarde sur ce point), une grande partie fut écrite en collaboration. La démarche est thématique (comme le confirme un index thématique en fin d’ouvrage). Les thèmes que François Cavaignac choisit sont le plus souvent historico-sociologiques : le mariage, le duel, les domestiques, la vie privée, la sphère publique, etc. À cet égard, son livre atteint à une certaine exhaustivité. Sur ces mêmes points, François Cavaignac recourt à des travaux historiques comme ceux de Michelle Perrot, par exemple. L’analyse des ressorts propres au vaudeville est guidée par cet abord thématique, et c’est pourquoi l’étude trouve assez vite ses limites. La réflexion proprement littéraire n’est pas ce qu’il y a de plus riche ni de plus convaincant dans l’ouvrage. Le genre du vaudeville ou les critiques pour et contre ce genre méritaient certainement des réflexions plus poussées. Quant aux rapprochements avec d’autres écrivains, ils restent allusifs. On pourrait pourtant imaginer, sur des points cruciaux, bien des confrontations – avec Flaubert, par exemple. François Cavaignac s’interroge sur la portée « critique » du théâtre de Labiche. C’est alors, sans doute, qu’il conviendrait de donner place à la puissance du rire. Mais faut-il être drôle en parlant du comique ? Gai pour dire la « gaieté » ? Cet ouvrage, en tout cas, ne s’y risque guère. Son sérieux est uniforme et parfois légèrement morne. Pour répondre aux critiques qui, comme Brunetière ou Henry Becque, reprochent à Labiche de n’être pas l’auteur d’une « production personnelle », Cavaignac cite son discours de réception à l’Académie Française : « La muse qui nous inspirait, mes amis et moi, déclare l’auteur (en collaboration) du Voyage de Monsieur Perrichon, était une bien petite muse ; elle s’appelait simplement : la bonne humeur. Nous avons ri, nous avons fait rire, j’espère qu’il nous sera beaucoup pardonné. » Nul « nous » comparable ne se crée entre Cavaignac et ses lecteurs. Il est clair que ce n’était pas l’ambition de ce livre. 

LamartineNicolas Courtinat commente Méditations poétiques, Nouvelles Méditations poétiques d’Alphonse de Lamartine (Folio, 2004, 225 p., s.p.m.). Cet ouvrage donne à réentendre des textes qui ont fait date dans l’histoire de la littérature. Pourtant, force est de constater que ces incontournables deviennent avec le temps toujours plus difficiles d’accès pour les générations successives d’étudiants. Aussi, après avoir reconstitué la genèse lente et mouvementée à la fois d’un écrivain et d’un texte « à géométrie variable », le commentaire se présente-t-il comme une méditation sur les divers aspects de la poétique lamartinienne, qui, dans sa vocation à la totalité, lie intimement la dimension amoureuse à la dimension religieuse, la musicalité à la quête de l’absolu. En effet, s’il entre un peu de mystagogie dans la méditation lamartinienne, Nicolas Courtinat s’y montre sensible quand il guide le lecteur à travers ces poèmes : il envisage la lutte entre les « ombres » et les « lueurs » qui composent la condition humaine, entre le sentiment élégiaque de la fuite du temps ou de l’exil à vie et les signes épars d’un paradis terrestre, avant de centrer son étude sur la parole lyrique et d’évaluer la nouveauté – ou l’impression de nouveauté – qui marqua la publication des Méditations. « La poésie lamartinienne, écrit-il, mérite d’être redécouverte, ne serait-ce que dans la manière dont elle réfléchit sur le sens de l’Être, et pense le trouble, la perte, la déchirure. » Le corps du texte est flanqué d’un dossier fourni : il présente des témoignages divers, liés à la biographie lamartinienne (notamment autour des figures d’Antonielle et de Julie Charles), puis permet de suivre la genèse des deux recueils au fil de la correspondance. Enfin, il cite divers extraits critiques qui élaborent une histoire de la réception de l’œuvre. Un tel ouvrage servira de repère et de référence à qui veut se rendre attentif au premier point d’orgue de la poésie romantique. 

Michaux. Henri Michaux, Façons d’endormi, façons d’éveillé (Gallimard, L’Imaginaire, 2004, 168 p., 5,50 €) ; Poteaux d’angle (Poésie/Gallimard, 2004, 90 p., 4 €). Une première édition de Poteaux d’angle (« Si un crapaud parlait italien, pourquoi ne parlerait-il pas français… à la longue ? ») est parue en 1971 aux Éditions de l’Herne, puis, augmentée, aux éditions Fata Morgana, enfin sous sa forme définitive chez Gallimard en 1981. Les voici en Poésie/Gallimard. L’autre titre, Façons d’endormi, façons d’éveillé (des rêves et de la façon de s’en servir) avait paru dans la collection « Le Point du Jour » chez Gallimard, en 1969. Les voici dans la collection « L’Imaginaire ».

Morand (I). Catherine Douzou, Paul Morand, nouvelliste (Champion, 2003, 454 p., 75 €). Thèses ou travaux universitaires, les publications des éditions Champion sont généralement honnêtes et consciencieuses, ce qui implique qu’elles distillent le plus souvent un certain ennui. Difficile d’y trouver le moindre pétillement, la moindre alacrité. On pourrait, sans se montrer excessivement injuste, dire de nombre d’entre elles ce que Cézanne disait d’Ingres : « Votre Dominique, il dessine bien, mais il est bougrement emmerdant ! » Nous avons cependant lu avec abnégation ce travail sur Paul Morand, malgré certaines phrases peu rassurantes du genre : « Si la nouvelle comporte des traits d’écriture tels que l’outrance et le caractère préfabriqué des composantes diégètiques, c’est que le texte élabore des entités aisément maniables que la nouvelle met en rapport dans une structure forte, absolument essentielle à l’effet recherché. » Langage universitaire obligé, concéderons-nous. Pour en venir aux nouvelles de Morand, il faut reconnaître que les dons de l’écrivain ont souvent été desservis par une production excessive, notamment durant l’entre-deux-guerres ; son exil forcé lui fut, à cet égard, salutaire. Il n’en reste pas moins que ce fut un grand nouvelliste, ce qui suffit à légitimer ce travail. S’y trouvent successivement étudiées la vision du monde, les conceptions de l’écriture, la structure des nouvelles, la distance et « la nouvelle aux frontières des autres genres ». Catherine Douzou voit dans Morand un écrivain ayant conjugué la modernité et la tradition du XIXe siècle, tout en s’étant souvent préoccupé de faire œuvre de moraliste, au sens classique du mot. Morand, moraliste ? Soit ; mais le moraliste, chez lui, se nourrit de l’Histoire et de la société, dont il a une vision pessimiste, héritée des Naturalistes. Il est sans doute dommage que n’ait pas davantage été étudié ici le rôle de la sexualité chez Morand, car c’est là un thème capital, et pas seulement dans L’Europe galante ou Hécate et ses chiens. Il eût, à ce propos, été intéressant de puiser dans le remarquable Journal inutile, lequel contient des notations souvent surprenantes et qui démontrent à quel point la sexualité obséda Morand. On pourra donc trouver un peu spécieuse la raison alléguée par celui-ci, que cite l’auteur : « J’ai souvent écrit des choses d’apparence immorale pour montrer dans quel sens le monde devait être amendé ». Quant à savoir si ses positions l’éloignent des « Surréalistes trop engagés en politique », on se contentera de rappeler le fameux article de 1933, qui se terminait par : « Nous voulons des cadavres propres. » À propos des Surréalistes, c’est peut-être se montrer un peu trop généreux que d’écrire que les poèmes de Morand manifestent « une authenticité et un affranchissement absolu, très comparables à [leur] démarche ». Il est vrai qu’auparavant Catherine Douzou n’hésitait pas à écrire que certains éléments présents dans les nouvelles « annoncent l’expérience de la nausée décrite par Jean-Paul Sartre ». Pour finir, on est surpris que la source de l’expression « les grandes têtes molles », citée par Jean-Louis Bory dans un article sur Morand, n’ait pas été identifiée (ombre d’Isidore Ducasse, que nous veux-tu ?), et aussi de voir dater de 1913 les Poésies d’A.O. Barnabooth 

Morand (II). Marcel Schneider, Mille roses trémières. L’amitié de Paul Morand (Gallimard, 2004, 136 p., 12,50 €). À sa mort, Paul Morand légua à Marcel Schneider l’intégralité de sa garde-robe. Ce geste valait bien le « Portrait-souvenir » que voici. L’auteur s’interroge sur le rapport amical qui l’unit à Morand, quand peu de choses paraissaient les rapprocher ; leur rencontre fut voulue par Denise Bourdet, à qui le livre rend hommage par trois superbes portraits. Marcel Schneider se heurte patiemment à l’énigme Morand considérée sous différents aspects : aptitude ou non au bonheur, le rapport à sa femme Hélène, sa vision de l’histoire, ses provocations, et revient à une question centrale : avait-il un « secret » ? Rien de bien nouveau, mais le ton juste d’un bel exercice d’amitié. 

Nodier. Charles Nodier, Le Peuple inconnu, suivi de Dernières Pages d’histoire naturelles, postface et notes de Jacques-Rémi Dahan (L’Homme au sable, 2003, 87 p., 28 €). On savait, par le volume publié en 1911 par le Dr Antoine Magin, Charles Nodier naturaliste, que l’auteur de Smarra s’était sérieusement intéressé dans sa jeunesse aux sciences naturelles ; on ignorait en revanche – si ce n’est par les témoignages de ceux qui l’entendirent à l’Arsenal raconter ses fabuleuses chasses aux papillons dans le Jura – que cette passion l’avait tenu jusque dans sa maturité. Cet ouvrage, où se trouvent réunis pour la première fois une quinzaine de comptes rendus d’ouvrages scientifiques très pointus sur l’entomologie publiés dans la presse (Le TempsL’Universel, etc.), en apporte la preuve. Ces Dernières Pages d’histoire naturelle ont en effet été composées dans la seconde phase de la carrière de Nodier, c’est-à-dire après 1820 : on y voit se rejoindre et se mêler tous les grands cours d’idées qui ont agité le Nodier de la Restauration et de la Monarchie de juillet : le fantastique, l’histoire, la linguistique, le voyage, la bibliologie, et surtout la question – aussi philosophique que politique – du progrès (ce qu’il appelait le perfectionnement). L’intérêt que Nodier porte aux insectes ne relève pas seulement en effet, on le comprend à la lecture de ces textes savoureux (quoique répétitifs parfois), de la stricte entomologie : ils sont le prétexte à une méditation plus large et souvent profonde sur le développement des sciences naturelles et leur tendance taxinomique depuis Linné (à force de classer, on perd de vue son objet, on le dénature – leçon valable aussi pour les historiens du littéraire), sur la prétendue supériorité de la race humaine qui ignore les perfections infinies de l’insecte, sur le merveilleux naturel de ce « peuple inconnu » que l’imagination du poète ne saurait jamais atteindre (le conte éponyme qui commence le livre en offre la démonstration). Au fond, moins qu’un écrivain polygraphe (ce touche-à-tout qui papillonne dans tous les genres, comme l’avaient présenté Sainte-Beuve et Planche), Nodier est un écrivain graphopole, un poète qui, à l’instar des plus grands, parvient à faire tenir ensemble le multiple par le seul pouvoir de la pensée et de l’écriture : la postface de Jacques-Remi Dahan insiste sur la portée philosophique de ces articles qu’il a redécouverts. « Inconnu », Nodier l’est aujourd’hui tout autant que le peuple minuscule dont il défend les couleurs. Aussi doit-on se réjouir de l’éclosion de cette opuscula Nodieris. « Si la vérité est inutile », comme il disait, il est utile qu’on relise l’auteur de cette vérité, en commençant par ce petit livre-là. 

OulipoMoments oulipiens (Le Castor astral, 2004, 156 p., 15 €). La publication, en 1973, de La Littérature potentielle dans une collection au format de poche avait été un moment de découverte et de jubilation pour un grand public amateur de jeux sur le langage et de contraintes diverses. Depuis, de nombreuses publications et de non moins nombreuses interventions ont, en plus de trente ans, quasi institutionnalisé une démarche dont on ne saurait nier ni l’impertinence ni la pertinence. Fallait-il pour autant construire cette « sorte d’autobiographie collective de l’auteur collectif qu’est l’Oulipo » (Jacques Jouet) ? Ici, les jeux oulipiques cèdent la place à l’anecdote : X évoque sa rencontre avec Y à un moment Q – Q comme Queneau, cela va de soi. Ces moments oulipiens n’apportent pas grand chose à la gloire de l’Oulipo. Des souvenirs, des anecdotes rapportés par onze Oulipiens : dis, grand-père, raconte-moi encore Noël Arnaud, Jacques Bens, François Le Lionnais… Pas de quoi casser une patte à un canard malgré, ici ou là, quelques jolies choses comme ce « canard du doute aux lèvres de Vermot » évoqué par Jacques Roubaud. On se regarde un peu beaucoup le nombril dans ce recueil. C’est sans doute ce qu’on appelle la contrainte par corps.

Pamphlétaires de service. Pierre Jourde, Éric Naulleau, Précis de littérature du XXIe siècle (Mots et Cie, 2004, 215 p., 11 €). Le pamphlet est un genre difficile quand ceux qui le pratiquent manquent de verve. Tout est d’une ironie pesante dans ce Précis de littérature du XXIe siècle, jusque dans les premières lignes de l’introduction : « Nous allons vous parler d’un temps que les moins de quatre fois vingt ans n’ont pas pu connaître. Que les autres poussent à fond le volume de leur sonotone et veuillent bien se souvenir de ce mot : la littérature. » L’Oncle Beuve, quand il voulait en découdre, ou Fénéon, quand il plantait son stylet, avaient plus de mordant et surtout plus de subtilité. Ce Précis est un amalgame d’attaques faiblardes, très poing tapé sur la table du café de Flore, et encore de manière mesurée afin de ne pas renverser les soucoupes. Contempteur des terres germano-pratines – mais appartenant à ce paysage –, Pierre Jourde et Éric Naulleau auraient avantage à prendre quelques leçons d’irrévérence et de vigueur. Le prière d’insérer, vulgaire et raccrocheur, est à l’image de leur livre : « Les « Tontons Flingueurs » de la littérature sont de retour ! Pour ceux qui l’ignoreraient encore, c’est LE livre à ne pas rater d’autant que les auteurs, eux, ne ratent pas leur cible dans ce savoureux pastiche du Lagarde et Michard où ils tirent à vue, mais à blanc, sur quelques gloires de notre paysage littéraire français, mais rassurez-vous, sans les éparpiller « façon puzzle » ». Tir à blanc, en effet : Pierre Jourde et Éric Naulleau n’ont pas, tant s’en faut, la plume des grands pamphlétaires : leur prose fait plutôt entendre le jappement de deux roquets qui dissimulent mal leur envie piaffante de s’ébrouer enfin dans la cour des grands.

Paroles. Max Robine, Il était une fois la chanson française (Fayard, 2004, 265 p., 16 €). Sous un titre bien vague et une couverture bien laide, un excellent petit livre dû à l’homme récemment disparu qui a fait le plus pour la chanson française, avec érudition et sensibilité. Pour lui, l’intérêt de la chanson tient depuis toujours aux paroles : on dit d’ailleurs « une chanson de Prévert », et l’on oublie Kosma. Marc Robine a étudié tous les paroliers, des origines à ces tout derniers jours, près d’un millier qui sont recensés selon leurs mérites respectifs. À côté de la poésie, avec laquelle Marc Robine ne la confond jamais, la chanson trouve ainsi sa place avec intelligence dans l’histoire littéraire des XIXe et XXe siècles. Appendices sur l’histoire de la chanson enregistrée et sur les problèmes du domaine public. Index des noms, index des titres cités.

Par eux-mêmesLes Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. 2 (Omnibus-La Découverte, 2004, 1142 p., 26 €). Cet ouvrage, qui respecte autant que faire se peut la mise en pages de l’édition originale, riche de quelque 400 gravures, est un indescriptible théâtre des types sociaux duXIXe siècle : Léon Curmer y a rassemblé en une vaste « histoire naturelle sociale » le portrait du journaliste par Jules Janin, celui du rentier par Balzac, celui de l’amateur de livres par Nodier. S’y trouvent aussi le figurant, le chaperon, le second mari, le jardinier de cimetière, le touriste, le fat, le tyran d’estaminet ou le contrôleur des contributions directes – même les cris de Paris y trouvent place. L’immense cohorte des dominés de ce siècle, pauvres, détenus et mendiants, accompagne cette magnifique description systématique des espèces qui constituent le genre humain dans la France de la monarchie de Juillet, tant il est vrai que la misère a elle aussi « ses degrés, comme elle a ses variétés et ses espèces » : la gêne, le pauvreté, l’indigence, la mendicité et le crime, chacun de ces niveaux pouvant s’affiner en fonction des lieux, des circonstances ou des individus concernés. De nos jours, la sociologie remplit cette fonction d’observation des identités sociales, autrefois impartie aux écrivains : il n’est pas sûr que nous y ayons beaucoup gagné.

PeintureÉcrire la peinture entre XVIIIe et XIXe siècle, études réunies et présentées par Pascale Auraix-Jonchière (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2003, 492 p., 28 €). Critique d’art, critique de la critique, transpositions, vies de peintre, quête de correspondances entre les arts, concurrence, effets de couleur, usages symboliques et autoréférentiels des motifs picturaux : le volume, fruit d’un colloque et de séminaires organisés en 2000 et 2001, et riche d’une trentaine d’articles, aborde par des voies diversifiées les relations entre peinture et écriture, des premiers Salons à la Belle Époque. Pour reprendre une expression de René Démoris, le « parler-peinture » offre ici une catégorie hétéroclite, qui a permis la constitution d’un regroupement supragénérique où la circulation et la variété des problématiques s’imposent à l’attention. À cet égard, le panorama présenté par Pascale Auraix-Jonchière a le mérite de rassembler, non seulement des objets variés, mais aussi des approches diverses, de l’histoire littéraire à la réflexion sur la valeur de représentation des signes textuels. Par son éclatement même, il constitue une solide introduction aux questionnements possibles, tout en enchaînant une série d’études précises. Ces dernières suivent un plan thématique, qui est aussi en partie chronologique : en trois grandes étapes – la critique d’art, les transpositions, le désir de connaissance –, on va du temps de Diderot à celui de Barrès. On sait que l’impact des Salons du premier a incité de longue date les spécialistes du XVIIIe siècle à analyser les rapports entre peinture et texte. C’est peut-être cette expérience qui explique la qualité des premiers articles. Coup sur coup, René Démoris livre une étude sur La Font de Saint-Yenne, auteur de la première critique d’art (1747) ; Florence Ferran brosse un savoureux « portrait du critique d’art en charlatan dans les années 1780 », montrant la valse-hésitation des auteurs entre les statuts d’amateur et de technicien ; Éveline Manna rapproche les textes de Louis-Sébastien Mercier condamnant la peinture imitative, et les théories contemporaines de la perception, pour aboutir à un éloge du non finito ; Stéphane Lojkine, dans une double explication du texte de Diderot et de l’Hersé de Lagrenée, montre qu’« écrire la peinture consiste, pour Diderot, à écrire le défaut de la peinture » et Benoît Tane étudie minutieusement les gravures du Paysan perverti. Les interventions relatives aux textes ultérieurs sont un peu plus inégales, mais on trouvera bien des pépites encore parmi les lectures de classiques tels que Mérimée, Zola, Gautier, Barrès, Hofmannsthal, Goethe, Bertrand, Baudelaire, Wilde ou Maupassant. Ainsi Sophie Spandonis relie-t-elle l’ekphrasis de Jean Lorrain à la notion tainienne d’« hallucination vraie », pour conclure que la description focalisée du tableau, entendue comme ouverture à l’intériorité du narrateur, permet à la fois une mise en fiction et un surplus d’intimité apparente avec le personnage. Patrick Berthier analyse la manière dont Balzac emploie les références picturales dans ses portraits de personnage. Deux études sur Stendhal étudient « l’exceptionnelle variété des formes de l’écriture » dans sa vie de Vinci (Laurent Giraud), et « l’effort d’idéalisation » qui accompagne dans l’Histoire de la peinture en Italie la contemplation des chairs (Marie-Pierre Chabanne). Chaké Matossian réunit Michelet et Géricault dans un article qui aurait gagné à chercher un peu plus de clarté, mais qui, comme souvent chez ce critique, contient de nombreux éléments suggestifs. On appréciera par ailleurs la présence, dans cet ensemble, d’auteurs souvent négligés. Nicolas Surlapierre consacre un article à Pierre-Joseph Proudhon et Tatiana Antoloni-Dumas juxtapose les textes de Quinet et Custine sur la peinture espagnole pour mettre au jour l’impact des postures idéologiques dans le devenir prêté aux toiles. Laurence Brogniez, qui confronte le traitement du Massacre des innocents de Breughel chez Maeterlinck et chez Eugène Demolder, et Frédérique Desbuissons, qui compare les Casseurs de pierre de Courbet à la reprise de la scène par Francis Wey, montrent toutes deux que le rapport écriture-peinture se complique souvent d’intertextes descriptifs signés par d’autres auteurs, voire, comme chez Courbet, par les peintres eux-mêmes. Bref, un beau volume, dans ses détails comme dans ses lignes de force.

Presse belge. Francis Sartorius, Tirs croisés. La petite presse bruxelloise des années 1860 (Du Lérot, 2004, 428 p., 55 €). Gabriel Thoveron le rappelle dans la préface de ce considérable travail, la « petite presse » est née avant la « grande » ou la « grosse », pour parler comme Veuillot : vendues à la criée, colportées, ces feuilles occasionnelles furent, dès l’origine, le reflet d’une mobilité, d’une invention, d’un primesaut que l’on retrouve au XIXe siècle dans les multiples aventures éditoriales que nous conte Francis Sartorius. La petite presse bruxelloise des années 1860 voit pulluler les « irréguliers », les « réfractaires ». À Bruxelles se retrouve alors tout un peuple de proscrits du coup d’Etat, de maîtres-chanteurs, de roussins de tout poil, de déserteurs, d’utopistes fumeux, de folliculaires à la traîne, mais aussi d’authentiques hommes de plume vraiment capables d’engager le combat contre l’ordre établi et de tailler des croupières au régime de Napoléon III. Ce volume bourré d’informations n’est pas seulement un modèle d’érudition qui reflète un long défrichage des Archives de la Ville de Bruxelles : c’est une mine de récits, de biographies où un scénariste pourrait puiser à pleines mains. On se plaît ainsi, par exemple, à suivre à la trace un certain Charnal : amant d’une actrice lyonnaise, il change d’identité pour échapper aux poursuites de sa famille bien décidée à rompre cette liaison. Il crée à Lyon Le Guignol et Le Gnafron et, croulant sous les poursuites judiciaires, juge prudent de prendre le large. Il gagne d’abord la Suisse et lance à Genève une feuille sans lendemain baptisée… L’Avenir, avant de rebondir à Bruxelles dans l’équipe de La Cigale, journal satirique, où il se fait l’interprète de la pensée de Cœurderoy. La rédaction de ce vaillant journal compte aussi dans ses rangs Pierre Vésinier, qui crée sans relâche des sections de l’Internationale, suscitant l’adhésion de trente mille houilleurs ! On le retrouvera, comme bien d’autres, dans la Commune (c’est lui qui remplacera Longuet à la direction du Journal officiel quelques jours avant la Semaine sanglante). La vie d’Alphonse Vanden Camp, alias Camille Soubise, l’auteur de La Chanson des blés d’or (cf. le n° 1 d’Histoires littéraires), tient carrément du roman : « À l’instar de Frégoli, il passa son existence à masquer son identité véritable », écrit Francis Sartorius qui a reconstitué son itinéraire rocambolesque, semé d’épisodes plutôt louches. Comment expliquer, par exemple, que, condamné par contumace le 23 avril 1873 « à la déportation dans une enceinte fortifiée » par les tribunaux versaillais, il soit arrêté et promptement acquitté un mois plus tard ? Quelques années plus tôt, il avait été soupçonné d’être un mouchard de la police impériale : ceci explique peut-être cela. Bref, cet épais volume n’est pas seulement une somme d’« histoires littéraires », c’est une plongée captivante dans un monde foisonnant. Qui nous donnera maintenant un volume équivalent sur la petite presse parisienne ?

PrévertJacques Prévert « Frontières effacées », textes réunis par Carole Aurouet, Daniel Compère, Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster (L’Âge d’Homme, 216 p., 23 €). Ce volume publie les actes du colloque qui, en 2000, célébrait le centenaire de la naissance de Prévert. Quinze communications explorent les divers aspects de la planète Prévert, poète, scénariste et auteur de collages. Les approches sont très diverses et nul ne peut songer à s’effaroucher, comme semblent le craindre les éditeurs dans leur présentation, d’une « récupération » du poète par l’Université. La réussite du colloque tient à l’équilibre entre des interventions attendues : Prévert et Queneau (Daniel Delbreil), Prévert et le roman populaire (Daniel Compère) et d’autres moins prévisibles : les rapports de Prévert avec des contemporains qu’à première vue on ne lui associe pas, comme Bataille (Marie-Christien Lala) ou Michaux (Pierre Vilar), ou bien son goût très marqué pour l’œuvre de Proust (Danièle Gasiglia-Laster). On trouve aussi des études plus classiquement universitaires sur « Le vers dans Paroles » (intéressante, mais pourquoi cet a priori anti-surréaliste de Michel Collot ?) ou sur la réception de Prévert en Yougoslavie et au Luxembourg – l’urgence de celles-ci se faisait moins sentir. Si le cinéma est ici un peu le parent pauvre, c’est que la même équipe a publié un volume entièrement consacré au sujet. La figure et l’œuvre de Prévert sortent plus vivantes de ce parcours. 

Proust. Proust et les images. Peinture, photographie, cinéma, vidéo, sous la direction de Jean Cléder et Jean-Pierre Montier (Presses universitaires de Rennes, 2004, 246 p., 17 €). À qui s’adressent les actes de cette journée d’études ? Sans que les auteurs déméritent vraiment, les sujets sont le plus souvent prévisibles : pour la photographie, Proust et Barthes ou le livre de Brassaï ; pour la peinture, Proust et Mallarmé… On s’étonne que l’un des contributeurs occupe le tiers du volume avec deux contributions. Le plus neuf, l’inattendu vient du côté du cinéma : Vincent Ferré donne une passionnante synthèse des débats suscités tant par les adaptations de Ruiz et Schlöndorff que par le scénario de Pinter ; et Françoise Nicol présente le monumental travail vidéo (en cours) de Véronique Aubouy, Proust lu. Pour ces deux études, le volume vaut d’être consulté. 

RimbaudDominique Combe commente Poésies. Une saison en enfer. Illuminations d’Arthur Rimbaud (Folio, 2004, 241 p., s.p.m.). Un volume de la collection Foliothèque n’aurait pas été de trop pour Une saison en enfer ou pour les Illuminations : les réunir et ajouter à ces monuments de la littérature les textes des années 1870-1872 que l’on regroupe sous le terme « Poésies » tient de la gageure ! Dominique Combe a choisi, pour répondre à ce défi, de privilégier le point de vue générique et poétique : les œuvres de Rimbaud sont ainsi resituées dans le contexte de mutation que connaît la poésie à l’époque et lues en fonction de cette dialectique complexe qui s’établit alors entre le vers et la prose. Dominique Combe tempère la thèse d’une « marche à la prose » et place Rimbaud au cœur de toute une constellation intertextuelle afin d’en souligner l’extrême singularité. Ses analyses les plus intéressantes portent sur les Illuminations, devenues l’objet d’une querelle d’interprétation – André Guyaux les définit comme des fragments au sens romantique du terme, alors que Michel Murat récuse, dans son récent L’Art de Rimbaud, la notion de fragment pour revenir à celle de poème en prose. Dominique Combe souligne, pour sa part, ce qui distingue la poétique mise en œuvre dans les Illuminations du modèle baudelairien et en dégage l’influence sur les poèmes en prose qu’écriront Breton, Char ou Michaux.

Sand (I). Michelle Tricot, Solange, fille de George Sand (L’Harmattan, 2004, 302 p., 23 €). Ce travail aurait mérité d’être autrement mis en valeur qu’avec cette méchante édition. Passons sur la mise en page décidément livrée à la seule innocence d’un logiciel informatique d’une rusticité d’auroch. Mais que dire de la déplorable reproduction de certains documents ! Et qu’on nous donne l’adresse du correcteur, s’il existe : il faut lui tirer les oreilles ! Nous tenons la liste des coquilles à sa disposition. Certes, avec cette étude, les accros de la note de bas de page, les aficionados de la bibliographie fouillée en seront pour leurs frais. Ici, rien de cela. Malgré tout, cette petite biographie, qui pourrait être une troyade comme une autre, emporte la sympathie. Et ceci simplement parce que son auteur n’a pas fait œuvre de circonstance, bicentenaire oblige. Michelle Tricot n’a pas attendu 2003 pour s’intéresser à la famille Sand. Elle vit dans son intimité depuis plusieurs années et, à la lire, il nous semble qu’elle déjeunait encore avec son héroïne la semaine passée. Disons-le tout net, George Sand ne sort pas grandie de ce livre. Maurice est à l’évidence préféré par l’auteur. Et, très tôt, la mère déclenche les hostilités avec la fille qu’elle appelle charitablement « ma grosse » au détour d’une lettre. Michelle Tricot montre bien que c’est dès la plus tendre enfance que George Sand a décidé que sa fille ne rentrait pas dans « sa » norme. Et, à partir de là, la fillette puis la femme ne cesseront de payer l’addition au prix fort. Pourtant, tout a bien commencé pour les enfants de Nohant qui n’ont que le malheur d’avoir Delacroix pour professeur de dessin et Chopin comme professeur de piano. Notons, au passage, que ce dernier soutiendra courageusement Solange contre sa mère jusqu’à son dernier souffle. On se permettra néanmoins quelques reproches sur les à-peu-près historiques (« Mustapha Kemal nationaliste égyptien » ou le « docteur Guillotin inventeur de la guillotine ») et sur l’intrusion de considérations personnelles (« George Sand comble ses absences par des cadeaux, mais je doute que cela soit suffisant pour ces deux enfants »). Il en va de même pour certaines redondances qui, heureusement, disparaissent avec l’apparition de Clésinger dans la vie de Solange. Le récit biographique se trouve même assez curieusement dopé par la présence de ce drôle de personnage, bourré de défauts, mais, au final, sans doute moins pervers que la maîtresse de Nohant. De plus, on aurait aimé en savoir davantage sur le salon de Solange – antisémite – fréquenté, entre autres, par les Cros. À l’attention des gardiens jaloux de la mémoire de George Sand, terminons sur une citation du testament de leur idole : « Je ne veux sur ma tombe aucun emblème de deuil, je désire au contraire qu’il n’y ait que des fleurs, des arbres et de la verdure. » Or, au haut de la rue Soufflot, en guise de fleurs, l’automobiliste ne trouvera au mieux qu’un couple de pervenches, encore que garnies d’épines, celles-là. Ceci devrait suffire à disqualifier définitivement l’hypothèse de la panthéonisation de la « Bonne Dame de Nohant ». 

Sand (II). Christine Fleurent, Jean-Yves Patte, L’Album George Sand (Chêne, 2004, 150 p., 39,90 €). Opportuniste mais très bel ouvrage iconographique consacré à George Sand en cette année de commémoration de centenaire. Le charme du livre tient dans la juxtaposition de reproductions de documents d’époque et de photographies contemporaines montrant les décors qui furent ceux de l’écrivain (parfois l’image associe les deux : une paire de lunettes sur une vieille lettre). La force évocatrice de l’ensemble est si grande que le commentaire qui l’accompagne apparaît superflu. Ce n’est pas un compliment que l’on peut adresser aisément à tous les albums qui ont été confectionnés ces dernières années sur tel ou tel auteur.

Töpffer. Rodolphe Töpffer, Correspondance complète, éditée et annotée par Jacques Droin, volume II (Droz, 2004, 502 p., s.p.m.). Ce deuxième volume, si précieusement annoté, ravira les amateurs de Töpffer : il couvre ses années d’activité dans l’enseignement, son mariage avec Kity Moulinié, mais surtout la création de ses « albums en estampes » (Jabot, Festus, Crépin et Cryptogame), les récits des Voyages en zig-zag qu’il effectue chaque année avec les élèves de son pensionnat, ses pièces de théâtre en chambre, ses Réflexions et menus propos d’un peintre genevois et sa première nouvelle, La Bibliothèque de mon oncle. Les nombreuses lettres à sa fiancée puis sa femme ont beaucoup de charme, parce qu’elles sont écrites par un homme qui a toujours quelque chose à conter et use avec verve de tous les styles, de tous les mots, qu’il invente même au besoin. Quand il écrit à sa femme alors enceinte, il ajoute une dizaine de lignes à l’adresse de son « cher petit » encore à naître : « Voici quatre jours que je vous ai quitté : vous êtes-vous bien conduit, et avez-vous mérité par vos manières le sacrifice que vos parents ont fait à votre bien-être ? » Mais les lettres les plus attendues sont celles que lui adresse Frédéric Soret, qui a entrepris en 1832 de faire lire à Goethe les albums d’histoires en images, Cryptogame et naturellement Festus. On imagine la jubilation du vieux Goethe à la lecture de ce Faust genevois : Soret transmet à Töpffer les quelques lignes en allemand  écrites par Goethe à son sujet (à cette époque la « langue de Goethe » n’était pas encore supplantée par la « langue de Mickey » qu’ont adoptée les Allemands). Décidément, Rodolphe Töpffer restera toujours aussi goûteux et aussi jeune.

Vilmorin. Louise de Vilmorin, Correspondance avec ses amis, édition d’Olivier Muth (Gallimard, Le Promeneur, 2004, 552 p., 25 €). Depuis quelques années, Le Promeneur a beaucoup fait pour l’auteur de Julietta. Mais cet épais volume déçoit fortement pour deux raisons essentielles. D’abord, le principe vague qui a présidé au choix des lettres : « N’ont été retenues que les pièces les plus intéressantes du point de vue du style et du contenu », cela ne veut pas dire grand chose ; et surtout, l’annotation est affligeante au point d’être burlesque, déroulant impavidement, mécaniquement, pour chaque nom cité, l’intégralité d’une notice de dictionnaire ou du Who is who, ce qui, dans 99 % des cas, se révèle inutile ou déplacé : la raison de l’allusion dans la lettre échappe par nature à ces notices générales. Le résultat est au mieux bouffon, le plus souvent navrant. Un seul exemple : page 93, Marcel Brion explique à Louise de Vilmorin où trouver un portrait de Marie Dorval dans Chatterton : ceci nous vaut deux très longues notes où défile toute la vie de l’actrice, puis quelques jugements sur son interprétation de Kitty Bell. Inutile de dire que le texte de la lettre n’y gagne aucune clarté. Les erreurs ne sont pas rares : le Baroncelli dont parle René Clair en 1956 est identifié à Jacques de Baroncelli – dont la note précise pourtant qu’il est mort en 1951, alors qu’il s’agit de Jean de Baroncelli… Les échanges avec Roger Nimier sont, comme on pouvait l’attendre, très amusants ; ceux avec Gaston Gallimard, minutieux et toujours urgents ; ceux avec Jean-François Lefèvre-Pontalis, énigmatiques et évanescents. Malraux est absent, mais on rencontre la princesse Bibesco, Bernard Berenson, Francis Poulenc et bien d’autres. Souhaitons que Le Promeneur retrouve pour ses prochains volumes consacrés à Louise de Vilmorin, la qualité de ses précédentes publications. 

Zola (I). Émile Zola, Le Roman expérimental (Éditions du Sandre, 2004, 58 p., 9 €). Cet éditeur spécialisé dans la réédition d’œuvres négligées a eu la bonne idée de produire en plaquette l’article de Zola – souvent cité mais rarement lu en entier – où s’exprime de manière programmatique un grand moment du scientisme littéraire. Il y a beaucoup plus, heureusement, dans l’œuvre de Zola que ces proclamations idéologiques, mais elles demeurent importantes pour l’historien des idées car elles situent bien le contexte des interrogations centrales de toute une époque : comment articuler science et création, art et savoir ? Le texte présenté ici n’est pas tout à fait inaccessible, puisqu’on le trouve reproduit dans diverses éditions d’œuvres complètes, des anthologies, ainsi que sur un bon nombre de sites Internet, mais il n’est pas inutile de pouvoir en disposer dans une version imprimée facile à manier. Mais pourquoi ne pas avoir ajouté à un mince volume les notes minimales qui auraient permis de mieux situer ce quasi-manifeste ? 

Zola (II). Julie Moens, Zola l’imposteur (Aden éditions, 2004, 172 p., 17 €). L’auteur de ce petit livre rageur, issu d’un mémoire de maîtrise, n’a pas eu de chance : son argumentation repose sur l’occultation des articles donnés par Zola pendant la Commune au Sémaphore de Marseille, où il montre sa « haine viscérale » pour la lutte du prolétariat. Or – l’auteur le constate – ces textes viennent d’être repris dans l’édition en cours des Œuvres complètes. Constamment excédé, le ton de Julie Moens ne lui permet pas une démonstration claire, et fausse la perspective : si imposture il y a, c’est chez les commentateurs, non chez Zola lui-même, qui n’a jamais prétendu aimer la Commune. Julie Moens le lui reproche d’ailleurs abondamment en analysant, après les articles du SémaphoreJacques Damour et La Débâcle. Ainsi, le titre de ce pamphlet est déjà discutable. Pour le reste, l’édification du mythe Zola repose certainement sur des simplifications excessives. Mais accuser les uns et les autres de « falsifications des textes » et de « révisionnisme historique » aide-t-il vraiment ? Il reste à écrire une somme sur les écrivains et la Commune, ce que n’est pas le petit livre de Paul Lidsky (trop cité par Julie Moens), lequel traite des écrivains contre la Commune.

 

[Patrick Besnier, Claudine Brécourt-Villars, François Caradec, René-Pierre Colin, Julien Dieudonné, Johann Faerber, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Philippe Guichon, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Aurélie Loiseleur, Hugues Marchal, Claude Mouchard, Gilles Picq, Monic Robillard, Henri Scepi, Anne Simon, Francesco Viriat, etc.]