Comptes rendus du n°12

En Société 

ApollinaireQue vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 17, janvier-mars 2002 ; n° 18, avril-juin 2002 ; n° 19, juillet-septembre 2002 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Ce bulletin, qui paraît à une régularité métronomique (comme Histoires littéraires…), souffre un peu de la modestie de sa présentation mais apporte toujours des éléments utiles sur Apollinaire et son œuvre. Une rubrique, « Apollinaire au jour le jour », constituera un jour une somme sur la réception du poète dans le monde.

AragonFaites entrer l’Infini, n° 33, juin 2002 (Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 42 rue du Stade, 78120 Rambouillet ; 74 p., 8,5 ). Ce numéro présente de très mélancoliques tableaux d’Anne-Françoise Couloumy, à laquelle Éric-Emmanuel Schmitt et Jacques Moano consacrent chacun un article. Le cahier Elsa Triolet comporte un article de Jacky Gilbert sur Roses à créditet une présentation par Vassili Katanian de la correspondance entre Lili Brik et Elsa Triolet. On notera, dans le cahier « Louis Aragon », la lettre étonnante qu’Aragon envoya en 1954 à Louis Thibaut, à l’époque secrétaire de section d’Aniche, qui avait fait parvenir ses poésies au directeur des Lettres françaises : Aragon y justifie de manière extrêmement précise son refus de publier ce camarade et s’explique sur son rôle au journal, qu’il refuse de voir comme « l’organe du parti ». Un cahier est consacré au poète Hikmet et le discours d’Aragon au Congrès des écrivains américains en 1939 est reproduit en fin de volume. Article de Bernard Leuilliot sur les rapports d’Aragon avec l’écrivain Hugo ; entretien avec François Eychart qui apporte son témoignage sur quelques personnalités communistes, notamment Doriot et Gitton. 

BibliophilieLe Livre et l’Estampe, n° 157, 2002 (Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, 4 Boulevard de l’Empereur, 1000 Bruxelles). Au sommaire : un article d’Adrienne Fontainas sur l’éditeur « Edmond Deman et les artistes » (ces derniers sont Khnopff, Redon, Rops, Van Rysselberghe, Rassenfosse, etc.), une étude d’Auguste Grisay sur « La Bibliothèque de Charles Hayoit » (passée récemment en vente à Paris chez Sotheby’s) et un texte d’Émile van Balgerghe, « Léon Bloy et Octave Mirbeau en enfer ? À propos d’un livre récent et de quelques autres », long plaidoyer en faveur de Pierre Michel, le spécialiste de Mirbeau. 

ClaudelBulletin de la Société Paul Claudel, n° 165, 1er trimestre 2002, « Claudel et le principe de contradiction » (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 68 p.). Claude-Pierre Pérez rappelle les rapports houleux de Claudel avec les Surréalistes, mais aussi l’admiration d’Éluard (à Noël Arnaud : « il ne faut pas traiter Claudel comme cela »). Jean Bastaire évoque un « Claudel résistant ? » moins paradoxal qu’il ne semble, et Louis Fournier raconte son travail sur le texte imprimé des Mémoires improvisés. En outre, recension des nombreuses reprises théâtrales récentes montrant Claudel plus vivant que jamais. 

CommuneLa CommuneBulletin de l’Association des Amis de la Commune de Paris, 2002, n° 16 (46 rue des Cinq-Diamants, 75013 Paris ; cotisation annuelle : 19 ). L’Association des Amis de la Commune de Paris (1871), la plus ancienne organisation du mouvement ouvrier français, a été créée en 1882 par des Communards de retour d’exil ou de déportation. Elle publie un bulletin d’informations destiné à perpétuer l’esprit de ce grand moment historique et compte plus d’un millier d’adhérents. Le numéro 16 contient plusieurs articles consacrés à Louise Michel. L’Association assure deux permanences hebdomadaires à son siège. Pour en savoir plus : www.commune1871.org 

GideBulletin des Amis d’André Gide, n° 134, avril 2002, Le Journal du Foyer franco-belge (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Le principal intérêt de ce bulletin est la publication d’une grande partie du Journal inédit que Gide a tenu durant sa période de collaboration au Foyer Franco-Belge, destiné aux réfugiés de guerre d’origine belge, couvrant l’année 1915 (de janvier à novembre). Ce texte a été commencé dans son Journal puis rédigé séparément : selon Pierre Masson, qui le présente, ce texte souffre de n’être « trop souvent qu’une simple énumération de noms et de menus faits, parfois de minuscules drames ». C’est pour cette raison que Gide ne l’a pas publié et que Pierre Masson en résume des pans entiers, non sans frustration pour le lecteur. Ce Journal, au moins documentaire, est-il une des sources de l’œuvre gidienne ? Pierre Masson semble le penser et le rapproche des Faux-Monnayeurs. Autre Journal proposé dans ce même numéro, celui de Robert Levesque, dont la publication, commencée en juillet 1983 dans le Bulletin n° 59, s’achève ici avec le carnet XXXII (à la date du 7 juin 1944). Enfin, signalons la publication du texte de trois conférences prononcées lors de l’hommage à Gide à la BnF le 29 mars 2001 (« Gide mort ou vif »), le premier de Pierre Masson, « Gide et la mort surmontée », le deuxième d’Alain Goulet, « Gide à l’œuvre » sur l’écriture de Gide, et le troisième de Martine Sagaert sur « L’Œuvre ultime », enrichissants. 

GuillaumeCarnets de l’association des Amis de Louis Guillaume, n° 26, 2001 (114 ter avenue de Versailles, 75016 Paris). Cet ancien directeur d’école et poète est mis à l’honneur chaque année depuis 1973 par ses Amis : se sont ainsi succédé la publication de lettres avec Gaston Bachelard, dont Guillaume était un grand admirateur, Max Jacob et Senghor, celle de parties de son Journal et des informations sur son actualité. Ce numéro offre, avec la suite de son Journal (du 30 juillet au 31 décembre 1940), longue mais intéressante au moins d’un point de vue historique, quatre textes de Guillaume. On appréciera la reproduction des documents (lettres, articles), témoins souvent émouvants d’une histoire d’amis (écrivains et poètes) et de famille. Mais les textes de Guillaume sont traités davantage comme des sources d’inspiration par ses Amis que comme des poèmes à interpréter – c’est dommage. Car au lieu de s’éclaircir, l’œuvre de Guillaume s’obscurcit sous leur plume.

Histoires littéraires. Littérature, n° 124décembre 2001, « Histoires littéraires » (Larousse, 128 p., 15 ). « Histoires littéraires » : on connaît ce titre, dont le pluriel sert ici aussi à repenser les découpages et les périodisations de l’histoire littéraire conventionnelle. L’extrême hétérogénéité des huit articles en disent bien la complexité : récrire aujourd’hui l’histoire littéraire vise d’abord à redéfinir le concept de littéraire, au carrefour de l’anthropologie et de l’histoire des idées (c’est l’ambition de l’article de J.-L. Diaz consacré à démontrer « l’autonomisation du littéraire » entre 1760 et 1860), à en repenser la cartographie générique (c’est le but d’une étude de M. Cohen sur le roman réaliste, visant à considérer Balzac et Stendhal « comme des producteurs parmi d’autres producteurs à la recherche d’un « créneau » offrant à la fois récompense économique et culturelle sur le marché des genres », où l’on nous permettra de trouver systématique et forcé l’usage de la sociologie), à en redéfinir la théorie (déconstructrice et féministe, pour M. Cambron, qui se demande comment raconter l’histoire de la littérature contemporaine québécoise malgré son « malaise à l’égard du récit »), ou encore à en quantifier l’économie (à penser, selon A. Vaillant, par rapport « au marché du travail en l’an 2000 » de « l’édition des textes passés »). Mais il s’agit également ici d’en ranimer les héros morts au combat (œuvre de C. Pradeau, dans une belle histoire de l’Histoire de la littérature française de Thibaudet), d’en énumérer les exemples les plus surprenants (tel est le projet d’un article de F. Thumerel sur Sartre lecteur et continuateur de Maupassant), d’en chanter les mythes fondateurs (c’est évidemment Borges, homme à tout faire de la théorie littéraire depuis vingt-cinq ans, et sa conception cyclique de l’Histoire, qui se trouvent invoqués par M. Cambron), voire d’en déclamer la liturgie (tel est sans doute le projet de l’étude de S. Meitinger sur le « logos du monde esthétique chez J. Garelli », pour ce que nous avons pu en comprendre). Bref, si histoires littéraires nouvelles il y a bien lieu de faire, c’est sans doute autant par une utilisation renouvelée de certains concepts conventionnels (la mémoire culturelle, la périodisation, la transmission intertextuelle, les systèmes génériques, etc.) que par l’élaboration d’outils inédits.

LautréamontCahiers Lautréamont, n° 57-58 (1er semestre 2001, 98 p.), n° 59-60 (2e semestre 2001, 86 p.). Dans chaque numéro, de précieuses découvertes qui aident à la compréhension des textes. Dans le n° 57-58, Jean-Pierre Lassalle propose une clef à l’expression de Poésies I, Poe vu comme « Mameluck des rêves d’alcool ». Naruhiko Teramoto a retrouvé ce dont on soupçonnait l’existence sans l’avoir prouvée, une publication en feuilleton du Corsaire aux cheveux d’or de Louis Noir, qui inspira des passages du dernier Chant de Maldoror. Dans le n° 59-60, l’origine du « Beau comme un vice de conformation congénital… » retrouvé par Y. Vassielsky chez E. F. Buisson ; et une correspondance intéressante entre Alain Chevrier et Sylvain-Christian David, à propos d’une lettre de Gustave Hinstin dénonçant l’antisémitisme de Jules Verne dans Hector Servadac. On regrette que plus de la moitié de chaque livraison soit occupée par l’interminable « Dictionnaire du Cacique » de Jacques Noizet qui, pour quelques entrées intéressantes, multiplie le verbiage et la complaisance avec une agressivité digne du professeur Choron. 

Musée48-14. La Revue du musée d’Orsay, n° 15, automne 2002, Espagnes (Réunion des Musées nationaux, 116 p., 11 ). La dernière livraison de 48-14, malgré une couverture un peu tristounette, est en grande partie espagnole, l’exposition Manet-Vélasquez oblige. Le dossier des nouvelles acquisitions permet de découvrir un étonnant portrait d’Yvette Guilbert, des photographies du jardin du Palais Rose de Montesquiou, ainsi qu’une photographie d’Alexandre Dumas en couleur. La partie des études est entièrement consacrée à l’Espagne fin-de-siècle, avec, entre autres, un article sur La Réception française de l’architecture du modernisme catalan par Noémie Girard. 

PéguyL’Amitié Charles Péguy, n° 98, avril-juin 2002, Nouveaux regards sur Péguy poète ; n° 99, juillet-septembre 2002, Péguy pastiché (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris, 268 p., 12 ). Heureux les admirateurs de Péguy poète qui n’ont pas pu assister au colloque organisé à ce sujet par l’Amitié Charles Péguy et la Sorbonne (Paris IV), car le numéro 98 de L’Amitié Charles Péguy en publie les actes ! On relèvera, parmi les pistes les plus intéressantes de ce renouvellement de l’image de Péguy, les liens entre prose et poésie, repérés chez l’essayiste (une réflexion sur De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle menée par Julie Bertrand-Sabiani dans « Portrait de l’essayiste en poète ») et chez le poète, par Michel Murat (« La Forme du Porche du mystère de la deuxième vertu »). Celui-ci en profite pour faire une mise au point sur les formes poétiques utilisées par Péguy : selon lui, il n’écrit pas de versets (malgré tout ce qui en a été dit) mais suit une combinatoire mêlant vers et vers libre. Péguy lui-même parlait de « prose musicale », comme le prouve par ailleurs ce deuxième axe exploratoire de son écriture : les rapports d’Eve avec l’hymnologie latine médiévale (par Dominique Millet-Gérard). Enfin, Romain Vaissermann, dont l’article « Péguy, pastiche, parodie » clôt ce dossier, ne se contente pas de commenter le À la manière de… de Reboux et Müller imité dudit, mais entreprend une explication linéraire qui apprend autant sur le style de Péguy, si critiqué, que sur la façon de faire des pastiches. C’est précisément à Péguy pastiché qu’est consacré le bulletin suivant : comme Romain Vaissermann le fait remarquer, Péguy a été l’un des auteurs les plus pastichés au XXe siècle. Face à l’ampleur de la tâche, notre auteur s’arme de références et convoque Gérard Genette : c’est pour déplorer que l’illustre critique ait défini le pastiche par la relation d’imitation en régime ludique, alors que la tradition comme le sens commun voient dans le À la manière de… le type du pastiche péguien. Romain Vaissermann adopte donc la grille genetienne aux textes considérés et nous annonce trois types d’imitations : le pastiche, la charge et la forgerie. Las ! c’est pour abandonner aussitôt d’aussi louables intentions théoriques et en revenir à un classement plus proche du sens commun : les « micropastiches », qui « naissent et meurent au détour d’une phrase » ou d’un texte, les « pastiches mort-nés » et les « pastiches publiés ». Que Gérard Genette ne s’inquiète pas, ce n’est pas dans ce volume que sa typologie sera remise en cause. Mais on y trouvera des textes introduits avec les précisions biographiques et philologiques nécessaires. 

PergaudLes Amis de Louis Pergaud, bulletin n° 8, 2002 (178 rue de la Convention, 75015 Paris). Un poème inédit de Pergaud, Le Chapeau. Poème unanimiste, est publié dans ce bulletin. Il est dédié « au maître Jules Pipi », allusion irrévérencieuse et détournée (Giulio Pippi, dit Giulio Romano, était un peintre de la Renaissance italienne) à Jules Romains, fondateur de l’Unanimisme. Ce poème figurait dans un cahier manuscrit appartenant à la famille Duboz. Autres apports : La Rouille des pampres, recueil partiellement inédit de poèmes et qui apparaît comme l’ébauche de L’Herbe d’avril, et des lettres de Pergaud à Gaston de Pawlowski (en remerciement pour son compte rendu du Roman de Miraut dans Cœmedia), à Marie Sauguet (après lecture de son livre À travers le voile). Fort nécrologique, par ailleurs, ce bulletin, mais malgré tout plein d’un entrain p’titgibusien. 

PoésieLe Coin de table. La Revue de poésie, n° 11, juillet 2002 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris ; 120 p., 14 ). Les numéros se succèdent et le Coin de table reste La revue de La Poésie. Cette formule frappée au coin de l’exclusive (la poésie est une et le Coin son unique serviteur authentique), on peut la trouver désolante, autant que la revendication concomitante d’une « poésie de qualité », dont la qualité se mesurerait à l’émotion procurée. Les textes de Jacques Charpentreau (membre du comité de direction) donnent le ton, et il est détestable. Pas seulement parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils n’ont d’autre objet que de dénigrer ce qui leur est étranger, les écrits d’autrui, la culture d’autrui. Dommage pour les autres auteurs, dommage pour Bernard Lorraine qui présente le peintre-poète brésilien Vincent Monteiro, dommage pour Achaltchi Oki et pour tous les poètes d’hier et d’aujourd’hui qui se trouvent rassemblés sous cette pauvre bannière – et qui ne demandent sans doute qu’à être lus, et à laisser lire.

Portugal. Arsenal, n°6, Littératures/Portugal, 2001 (BP 66614, 29266 Brest cedex, 15 €). Quand on reçoit une revue comme celle-ci, élégante, ouverte et généreuse, on voudrait mettre au coin les pleureuses professionnelles d’une littérature crue morte. Rangeons donc les mouchoirs, mieux vaut lire Jean-Claude Pinson (« Du fait poétique aujourd’hui »), ou la poésie-fiction de Jean-Luc Caizergues. Et ce n’est pas parce qu’ils n’entrent pas dans les territoires arpentés par Histoires littéraires qu’on se privera de dire au passage le plaisir de relire les poèmes de Keith Barnes, déjà parus chez Maurice Nadeau, ou de recommander la lecture d’un bon dossier sur la « littérature portugaise ». On y découvrira les textes, entre autres, de José Ricardo Nunes et de Fernando Guerreiro. Un regret seulement : l’absence de références bibliographiques précises – et une suggestion : donner quelques textes en version originale, pour le ton et la couleur. 

RimbauverlainomaniaLes Amis de La Grive, n° 165, juin 2002, Rimbaldomania, Verlainomania (16 rue Kennedy, 08000 Charleville-Mézières ; 125 p., 8 €). Moins réussi que le précédent, ce numéro de La Grive. Entre une étude compassée sur la ridicule statue de Rimbaud qui trône à Paris en face de la Bibliothèque de l’Arsenal – l’œuvre très Jacklanguienne intitulée « L’Homme aux semelles devant » – et une interminable série de poèmes saugrenus et tape-à-l’œil de Gaston Compère, est présentée une prétendue « photographie inédite de la mère de Paul Verlaine, extraite de l’album personnel de P.V. » Ce document, qui provient de la collection de Jean-François Colléaux, président du Cercle du Bibliophile ardennais, montre une vieillarde dont les traits ne rappellent, ni de près ni de loin, ceux de la mère du poète. D’après un spécialiste du poète maudit, elle n’a pas plus d’authenticité que la photographie de Germain Nouveau qui figurait dans le même album, passé en vente à Paris il y a quelques années. « On voulait un numéro drôle », annonce la rédaction de La Grive dans l’avant-propos du bulletin. Objectif atteint ?

Romantisme. Romantisme, Revue du dix-neuvième siècle, n° 115 « De ceci à cela » (Sedes, 1er trimestre 2002, 128 p., 15 ). Curieux titre que celui de ce « numéro libre » de Romantisme, mais qui dit bien finalement le hasard qui préside à la juxtaposition d’articles échappant à la contrainte du thème imposé. Le hasard faisant bien les choses, il offre surtout une belle occasion de relire Les Travailleurs de la mer, avec Claude Millet qui met au jour les trois schémas d’intrigue amoureuse dont la combinaison façonne ce roman d’amour foutraque : roman courtois, comédie moliéresque, histoire de Rebecca et Isaac dans la Genèse. Un Hugo venant rarement sans son Dumas ces temps-ci, Frank Wagner s’efforce de rééquilibrer les comptes en revenant sur Les Trois Mousquetaires à la faveur d’une revue des lectures psychanalytiques, notamment, de l’œuvre, pour en analyser la littérarité. Dans l’article qui donne son titre au recueil, Isabelle Daunais consacre une étude aussi subtile qu’un peu byzantine du vitrail de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier comme objet modèle de la lecture des Trois Contes. Les études féminines ne sont pas en reste, avec Pierre Laforgue qui prend appui sur les Portraits de femme pour révéler au cœur du projet de Sainte-Beuve les rapports entre critique et féminin ; et Nicole Cadène offre aux béotiens l’occasion de découvrir un versant de l’historiographie féminine du XIXe siècle victorien, en analysant les spécificités du récit de la Vie de Marie Stuart par Agnès Strickland. Dans une perspective historiographique toujours, Laurent Fédi expose le programme de moralisation et de rationalisation de la vie politique proposé par la Critique philosophique de Renouvier et Pillon, ses acteurs, et les raisons de son échec. Nous n’avons pas très bien saisi les enjeux du dernier article, basé sur un rapprochement entre Baudelaire et Nietszche. En somme, un numéro composite mais plein d’intérêt, sous une belle couverture due à Gustave Moreau, dont la facture évoque curieusement les marbres paysagers italiens. Sans que rien de ceci ait réellement rapport avec cela.

StendhalL’Année stendhalienne, n° 1, 2002 (Champion, 352 p., 40 ). On peut payer ce prix, et même davantage, pour un travail d’impression de qualité, une conception éditoriale sérieuse ou inventive, mais pour cette chose-là ? En couverture, du rouge et noir, évidemment, sous la forme de deux éclaboussures d’encre. L’intérieur est imprimé (en Suisse) dans un caractère indéterminé et hideux, une mise en page déséquilibrée et indigeste tant les marges ressemblent à celles d’un livre de poche, l’encrage est épais, écrasé, sur un papier offset on ne peut plus ordinaire, quasiment du papier d’élection (mais d’un grammage supérieur tout de même) que les marchands soldent massivement après chaque grand-messe républicaine. Le brochage est cousu, ce qui serait un bon point, mais par cahiers de trente-deux pages qui coûtent moins cher. La vénérable maison Honoré Champion semble avoir perdu le goût du livre bien fait et opté pour la production rapide à base d’informatique. Or l’informatique est, en typographie, un outil sans finesse ; utilisé à la va-vite, comme c’est le cas pour la plupart des publications savantes aujourd’hui, il donne des résultats aisément repérables par leur aspect uniformément triste et gauche. La négation même du livre ! Mais quelle proportion de lecteurs est-elle sensible à cette décadence ? Dans L’Année stendhalienne, on trouve les fautes « typographiques » (ce terme convient mal quand il s’agit de « brut de disquettes ») les plus répandues dans ce genre, telles qu’elles apparaissent inévitablement lorsque le travail est à base de fichiers produits par des logiciels peu ou mal maîtrisés, que l’éditeur se contente de faire assembler et approximativement homogénéiser. Parmi les scories les mieux caractérisées : les numéros des notes sont en exposant, comme les appels ; il y a un espace inutile entre l’apostrophe et le guillemet ouvrant, parce que, sans cet espace, le logiciel composerait un guillemet fermant, ce qui serait fâcheux pour un début de citation ; les points de suspension sont soit un signe typographique unitaire, soit trois points successifs, etc., etc. On échappe aux insupportables caractères « génériques » sans valeur typographique, dus au passage d’un système informatique à un autre, souvent imprimés tels quels. Il ne semble pas que l’évolution récente de maisons très anciennes soit le fait d’une usure ou d’un laisser-aller à la facilité, mais reflète bien une politique éditoriale élaborée par de nouvelles équipes ignorantes du livre, des « commerciaux » qui pensent probablement que le domaine « savant », traité et maltraité comme on l’a dit, peut lui aussi, moins bien peut-être que le roman de plage et l’album de cuisine, produire argent et cotation boursière. L’équipe de L’Année stendhalienne, publication qui « prend le relais de L’Année Stendhal, victime de tribulations éditoriales qui la dépassent », n’en peut mais, bien sûr. Son rédacteur Philippe Berthier se charge de la « chronique » d’actualité, dans un style alerte (voir l’exécution nécrologique de Jacques Laurent) ; le « carnet critique » recense des volumes parus entre 1999 et 2001 en France et à l’étranger ; en continuant à remonter dans le volume, on trouve en « notes et documents » une description des fonctions remplies par Stendhal à Brunswick en 1807 et de ses rapports avec Pierre Daru, avec des lettres inédites. Les 280 pages restantes sont constituées d’études dont les quatre premières, toutes dues à de savants Japonais, sont rassemblées sous le titre « Stendhal au Japon ». Le volume se continue avec des textes dont la qualité d’écriture et la finesse d’interprétation font honneur à l’écrivain, et dont la variété de sujets rend la lecture plaisante, depuis l’étude d’Yves Ancel consacrée au goût, ou plutôt au manque de goût de Stendhal pour la forme poétique, à l’exception de La Fontaine, jusqu’à l’analyse du « dossier de presse de La Chartreuse de Parme » par Jacques Houbert. 

VerlaineRevue Verlaine, n° 7-8, 2002 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490, 08109 Charleville-Mézières ; 365 p., 22,87 ). Pas moins de quatre auteurs de cette revue sont des collaborateurs réguliers ou occasionnels d’Histoires littéraires. Ils doivent se sentir un peu laids, sous cette couverture jaune pisse à la maquette innommable, et dans cette typographie d’une infinie tristesse, imprimée par un artisan rural de la Loire, et éditée par le Musée-Bibliothèque Rimbaud de Charleville, qui nous avait habitués à des productions plus soignées. Le contenu est extrêmement savant et métrique. 

VignyAssociation des Amis d’Alfred de Vigny, bulletin n° 31, 2002 (6, avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris ; 96 p.). Cette livraison vaut surtout par la présentation, par Jacques Charpentreau, de cinquante-trois lettres inédites d’Alfred de Vigny à une jeune femme jusqu’alors inconnue, Mme Cécile Chollet, née de Labattut, d’une famille méridionale établie à la Martinique. Vigny a dû la rencontrer chez les Clérembault qui avaient des attaches avec les familles établies dans les Antilles et à Charleston aux États-Unis, ville où naquit la jeune Cécile. Jacques Charpentreau, qui dirige la Maison de poésie, a publié ce lot de lettres en volume, comme la même maison l’avait fait en 1997 pour cinquante lettres inédites de Juliette Drouet à Victor Hugo. Dans le cas de Vigny, les lettres de Cécile Chollet semblent avoir été détruites à la mort du poète. Sophie Marchal publie ses premières recherches sur la famille de Cécile Chollet, avec un tableau généalogique et la reproduction d’une miniature représentant la correspondante de Vigny, qui figure aussi en médaillon sur la première de couverture. Ce dossier confirme que nombre de correspondances de grand intérêt dorment encore dans des collections privées.

[Michel Braudeau, Alexandre Gefen, Jean-Louis Jeannelle, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis, Sandrine Raffin, Éric Walbecq, etc.]

Livres reçus

Comptes rendus

Amour. Alain Vaillant, L’Amour-fiction. Discours amoureux et poétique du roman à l’époque moderne (Presses universitaires de Vincennes, 2002, 236 p., 22 €). Que voici un ouvrage éclairant, roboratif, et qui situe l’étude littéraire, avec une grande science et une franche et fraîche témérité, dans un rôle primordial. La littérature a sa place dans l’ordre épistémologique comme « discours particulier qui aurait pour tâche de combler les lacunes dans un système de savoirs positifs ». Voici que devient nécessaire ce regard neuf sur l’alliance fondatrice du discours sur l’amour et du roman, et réhabilitée la fiction, autant celle de l’amour que celle que déploie le roman. « Deux illusions, l’amour et le roman, dont nous savons à quel point elles sont entachées d’irréalité et de fausseté, se font le don mutuel de l’existence. […] Le roman, lui, aurait continué à s’amuser du jeu combinatoire, stérile et figé, du conte, s’il n’avait accueilli cette parole qui, sans doute, n’est vraie que par lui, qui est tout mensonge. » L’étude porte principalement sur un ensemble de romans français du XIXe siècle, car il ne s’agit pas de dégager une poétique générale ou une topique du discours amoureux ou de l’amour, mais de cerner un ou des moments de transformations perceptibles dans la définition même de la littérature comme parole immédiate, éloquente, efficace à la littérature comme livre, indépendante du code de l’éloquence. Le roman, du Siècle des lumières à la fin du XIXe siècle, tire sa force, loin des codes, de la liberté et de sa précarité. Si la pensée fondatrice de l’ouvrage est historique, historienne (comment et pourquoi le roman explore-t-il le domaine de l’amour ?), le discours ne repose pas sur un ordre chronologique, et encore moins évolutionniste. Certes, une étude de Diderot (Supplément au voyage de Bougainville et autres œuvres moralesJacques le fataliste), est placée en tête, et une sur Proust en fin d’ouvrage, mais Laclos suit Zola (Une page d’amour), et Fromentin (Dominique) suit Flaubert (Madame BovaryL’Éducation sentimentale). C’est qu’il s’agit de cerner des stratégies fictionnelles ; la défaite de l’éloquence du sujet parlant chez Zola et la complexité de la machine argumentative mènent à la substitution de la « description à connotation érotique […] au discours amoureux » ; la transformation du discours amoureux en discours énigmatique dans Les Liaisons dangereuses a ouvert au roman moderne le champ infini des interprétations contradictoires ; toute une conception du pouvoir de la parole se met en scène, entre confiance, utopie, ironie et sublimation esthétique, de Balzac (Le Lys dans la vallée) à Flaubert. C’est à Proust (Un amour de Swann, entre autres) qu’il revient de fermer l’étude, lui qui établit l’analogie entre ces deux illusions, l’amour et l’art et qui, dans le personnage de Swann, « incarne le meilleur de l’utopie amoureuse du XIXe siècle », les plaçant à l’intersection de la raison, de l’émotion et de la mémoire. Au passage, des analyses de Dominique et des Misérables, lumineuses, montrent les codages, les cryptages qui organisent une fiction, non sur un mode allégorique et, par conséquent, lisible, mais selon une forme d’hermétisme imperceptible et qui autorise un rapprochement, en toute dissimulation, entre biographie et discours amoureux : l’un et l’autre « marquent en fait l’aboutissement d’un processus commencé dès le début du siècle, chez Mme de Staël ou Chateaubriand, et continué […] chez Balzac et Flaubert ; désormais, il n’y aura de discours amoureux possible que cautionné par la parole du sujet écrivant. Faire parler d’amour dans un roman reviendra alors, pour le romancier, à raconter ses amours. Autrement dit : l’aboutissement littéraire du discours fictionnel de l’amour est l’autobiographie. »

Censure. Bernard Joubert, Anthologie érotique de la censure (La Musardine, 2001, 374 p., 18,29 €). Ce livre très documenté, de surcroît fort amusant (pourrait-il en être autrement ?), est surtout une histoire de la censure des livres en France depuis 1945. On y apprend bien des choses curieuses, notamment le détail des mécanismes ayant abouti aux interdictions, reposant souvent sur la fameuse loi du 16 juillet 1949 « sur les publications destinées à la jeunesse ». On ne sera pas surpris de trouver, dans les commissions de censure, des gens venant de Vichy et de la Ligue au Secrétariat général de la Jeunesse, métamorphosée après la guerre en Cartel d’action morale et sociale, animé par le pétainiste Daniel Parker. Gauche et droite fraternisaient d’ailleurs allègrement dans les commissions, où l’on trouvait côte à côte l’indéboulonnable abbé Pihan et le communiste Raoul Dubois. Et, dans sa préface, Jean-Jacques Pauvert rappelle utilement que « ce sont les hurlements de la presse communiste […] qui ont empêché, à l’époque, la législation du planning familial, la retardant de vingt ans » : la contraception, quelle perversion capitaliste, camarades ! Certains hommes politiques s’illustrèrent aussi dans la croisade : Marcellin bien sûr, Frey, mais aussi Robert Schuman (« père de l’Europe et père fouettard ») et Mitterrand (une cinquantaine de livres interdits alors qu’il était ministre de la police, en 1954-55). Quant aux auteurs condamnés, le livre fait alterner les noms célèbres (Miller, Réage, Nabokov, Sade, Noël, Hardellet, etc.) avec d’autres moins connus, pornographes occasionnels ou tâcherons des curiosa : Grey, Foëx, Jourdan, Loulot, Genka, Oncle Henri, Esparbec, Ernest Ernest, Bouyxou (ombre de Le Gloupier, que me veux-tu ?). Au passage, une mise au point : contrairement à ce qui s’est parfois dit, Bataille n’eut jamais l’honneur d’être traîné devant les tribunaux. Pour chaque auteur et livre étudié, on nous donne en extrait les pages scandaleuses, ce qui permet de faire des réflexions. Très détaillées, les notes de l’auteur sont précieuses et nous promènent dans les coulisses de bien des interdictions. Très utile aussi, le double index des auteurs et des titres. Chronologiquement, le dernier ouvrage examiné est La Veuve et l’orphelin d’Esparbec, interdit à l’exposition en 1995 pour incitation à la pédophilie. Irait-on vers la fin de la censure ? Bernard Jourdan ne le croit pas, qui note que la loi de 1949 n’a jamais été abrogée. Et ce sont les plaintes d’associations (généralement familiales et catholiques) qui permettent à présent de poursuivre un livre ou une revue. Il serait à cet égard intéressant de savoir dans quelle mesure ces associations sont représentatives, et de combien d’adhérents (ne disons pas de membres !) elles peuvent se réclamer. Toujours est-il que, globalisation ou pas, la censure est loin d’avoir dit son dernier mot et que des cohortes de nouveaux abbés Pihan ou de Daniel Parker, déguisés en libéraux, sont sans doute impatients de prendre la relève. Rien de plus normal, au demeurant, car, comme le disait un charmant auteur, « la censure est une institution admirable, parce qu’elle fait croire qu’il existe des livres dangereux. »

Dali. Jean-Louis Gaillemin, Désirs inassouvis. Du Purisme au Surréalisme 1925-1935 (Le Passage, 2002, 250 p., 35 €). Cette étude très fouillée et très nuancée représente une étape nouvelle dans la connaissance de Dali et ouvre des perspectives particulièrement intéressantes sur le Surréalisme lui-même. Mieux encore, la lecture en est stimulante. Le chemin qui conduisit Dali de sa Catalogne natale jusqu’au Paris des Surréalistes se trouve remarquablement éclairé, non moins que toute sa période parisienne. L’auteur se concentre plus particulièrement sur les rapports du peintre avec l’architecte Emilio Terry, dont se trouve reproduit un portrait resté inconnu (1934), qui est peut-être l’un des chefs-d’œuvre de Dali. Cependant, nous n’avons pas affaire ici à une banale monographie artistique, mais à un véritable essai, qui concerne aussi au premier chef l’histoire littéraire, comme le montrent par exemple les évocations de Crevel, très lié lui aussi avec Terry et qui servit de lien entre celui-ci et Dali. On y voit aussi comment, en 1929, Breton fit tout pour essayer d’attirer à lui un Dali très séduit par Bataille et dont les théories paranoïaques s’éloignaient assez de ses conceptions de l’automatisme. Il est par ailleurs intéressant d’observer comment le Surréalisme sut mettre à profit un certain monde très parisien (les Noailles, Faucigny-Lucinge, etc.), ravi de jouer aux mécènes. Mécénat qui fut parfois très efficace, comme l’a montré la récente biographie de Marie-Laure de Noailles par Laurence Benaïm, et qui nous ferait appeler de nos vœux quelque bonne Histoire sociale du Surréalisme… Revenons à Dali, pour dire que l’étude de Jean-Louis Gaillemin est aussi un véritable essai esthétique, qui montre comment l’artiste parvint à subvertir le paysage architectonique classique, pour revendiquer une « esthétique de la répugnance » et imposer l’ornementation Art Nouveau (Guimard, Gaudi). Mais il y eut chez lui toute une évolution, parfois bien contradictoire, mais jusqu’ici peu étudiée et que l’auteur retrace magistralement, en évoquant notamment l’amitié qui unit Lorca et Dali. Répétons-le, ce livre ressortit de l’histoire littéraire non moins que de celle de l’art ou même de la société. Richement illustré (in-texte en noir et blanc, et hors-texte en couleur), l’ouvrage abonde en analyses précises et éclairantes, en citations, en références, en documents. Citons au hasard tel développement sur Lautréamont : « Les Chants de Maldoror contiennent une théorie anthropologique qui n’a rien à envier aux déclarations parcimonieuses de Rimbaud sur l’hallucination volontaire. […] Mais si Lautréamont est proche de la théorie rimbaldienne de « l’hallucination volontaire », sa conclusion est inverse. Loin du « Je est un autre », elle se traduit par cette affirmation contraire : « Si j’existe, je ne suis pas un autre ». Cri solipsiste et anarchiste, loin de cette volonté surréaliste de mettre la poésie (ou la peinture) à la portée de tous. » L’auteur, qui est historien d’art, est parvenu à un éclairage neuf, riche et suggestif, sur un aspect et un moment capital du Surréalisme. On ne saurait en dire autant de la quasi-totalité de ces innombrables ouvrages, qui, chaque année, chaque mois, presque chaque jour, paraissent sur le Surréalisme, comme des moulins débitant désespérément la même farine…

Décadents. Julia Przybos, Zoom sur les Décadents (Corti, 2002, 297 p., 19 €). On se préoccupe de plus en plus, chez les dix-neuviémistes, de l’interaction des techniques optiques du XIXe siècle avec sa littérature, ce qui a pu donner lieu à d’intéressants ouvrages (de Philippe Hamon à Philippe Ortel, disons). Ici, l’optique est surtout une métaphore, et une technique d’exposition, qui tient d’ailleurs autant du roman que de la pédagogie. Le principe en est le zoom, qui permet d’approfondir progressivement un panorama initial, en explorant des détails isolés et jugés révélateurs. Bien qu’elle ne soit réellement mise en oeuvre que dans les derniers chapitres, où l’on va du panorama à des études de textes, l’idée n’est pas mauvaise et donne à l’ouvrage un tour original. Pour autant, sa contribution aux études de la décadence s’avère mince, en dépit de la masse de références brassées. Oscillant entre l’image du zoom et celle du kaléidoscope, l’auteur s’est donné pour tâche de lire la presse (corpus non précisé) et la production populaire (pas de bibliographie), estimant y trouver l’expression des préoccupations du temps, ce qui se conçoit, même si on dispose déjà des travaux de Marc Angenot sur ce principe. En revanche, on conçoit moins le lien établi avec les œuvres dites décadentes, qui sont mises « en résonance » avec ce premier corpus. La production décadente se trouve alors donner l’image de « ce que ressent une partie importante de la population », ce qui ne manque pas de sel. Ou faut-il supposer que l’époque est elle-même décadente, et surtout unanime ? L’absence de définition du corpus, de principes de sélection des articles (sauf tautologique : à partir de ce qu’on sait de la décadence) et de l’objectif poursuivi, condamnait l’auteur à accumuler les citations et les références sans perspective. À cette première difficulté s’en ajoute une autre, qui tient au manque de recul historique, lequel empêche de distinguer ce qui appartient en propre à l’époque, que ce soit dans le discours social ou dans les œuvres littéraires (par exemple la culture du récit de sang dans la presse est loin d’être une spécificité de la seule fin de siècle, si l’on songe aux « canards sanglants »). De là, sans doute, les nombreux à-peu-près : Baudelaire aurait affirmé que la mode est « le moyen de faire du nouveau » et se serait trompé dans la mesure où l’on constate trente ans plus tard l’uniformisation du costume par la mode. Il nous souvient pourtant avoir lu l’évocation de cette uniformisation vestimentaire sous la plume de… Baudelaire en 1846 (l’habit noir, « expression de l’égalité universelle », est devenu la « livrée uniforme de désolation »). On pourrait citer encore le contresens sur Villiers, vu comme un zélateur de la science et des savants, à contre-courant de son époque. Ce ne sont là que de minces détails, mais qui ajoutent au sentiment de vague du propos. Ces approximations sont accentuées par le choix de l’auteur de procéder par collage, par juxtaposition, ce qui lui permet de faire l’économie des transitions (et donc du sens). De temps en temps, les morceaux choisis sont articulés par… d’autres citations, d’ouvrages critiques à présent, qui ne peuvent guère se substituer à un point de vue, surtout lorsqu’ils ajoutent aux imprécisions de l’ouvrage. Ainsi, à propos du rôle de la métaphore : identifiant dès l’abord la métaphore, la comparaison et l’analogie, l’auteur se contente de citer à l’appui des travaux qui confondent eux-mêmes pensée métaphorique et rationalité imaginative (Lakoff et Johnson). On renverrait volontiers aux analyses autrement plus éclairantes de J. Schlanger sur la pensée analogique. Or cela n’est plus un détail, car le traitement de l’analogie est la clef de voûte de tout ouvrage qui se donne pour objet la prolifération décadente des images, qu’on l’appelle éclectisme ou, comme ici, kaléidoscope. On ne demandera par conséquent rien d’autre à cet ouvrage que de présenter à sa mode, c’est-à-dire avec vivacité et entrain, des faits déjà bien connus sur la confusion fin-de-siècle (quelques passages nous ont néanmoins semblé neufs, notamment celui consacré à la manie de la statufication des grands hommes), Paris entre Babylone et Babel, le scepticisme, le voyage et la religion, et on pourra y puiser quelques citations originales, car Julie Przybos a eu le mérite de remonter aux sources. Reste que l’absence de propos se mesure à l’incapacité de l’auteur à conclure : la conclusion de l’ouvrage est moitié moins longue que ce compte rendu.

Dumas (I). Alexandre Dumas, Le Maître d’armes, introduction de Michel Cadot (Maisonneuve et Larose, 2002, 313 p., 11,5 €) ; Alexandre Dumas, Souvenirs dramatiques, préface de Pierre-Louis Rey (Maisonneuve et Larose, 2002, 323 p., 22 €) ; Catherine Toesca, Les 7 Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (Maisonneuve et Larose, 2002, 311 p., 15 €). La météo des grands hommes est chargée cette année : voilà qu’après la tornade Hugo il se met à pleuvoir des Dumas, dans de petits formats trapus et colorés. Un roman d’abord, Le Maître d’armes, qui exploite très librement les souvenirs du célèbre Grisier, que fréquenta Dumas et qui avait connu quelque célébrité en Russie alors qu’il enseignait son art à la jeunesse de Saint-Pétersbourg : là, il avait lié amitié avec un jeune officier, Annenkov, impliqué dans un complot qui lui vaudra la déportation en Sibérie, où le rejoindra courageusement sa jeune compagne, la Française Pauline Gueuble. Tout ceci donne à Dumas l’occasion de quelques belles scènes (les ridicules de la communauté française, la famille impériale, la chasse à l’ours, l’attaque du convoi par les loups) dans un roman pas trop soigneusement ficelé, mais qui se laisse lire. On lira surtout les Souvenirs dramatiques du même, qui mêlent lectures critiques ou comparées (Sophocle contre Voltaire, Casimir Delavigne contre Mély-Janin, Pichat et son Léonidas), réflexions sur des contemporains (Scribe), souvenirs de théâtre (récit des relations houleuses entre Dumas et les acteurs de la Comédie-Française, notamment Mlle Mars). On y trouve aussi quelques pages d’histoire, soit pour raconter la curieuse équipée du baron Taylor, homme de théâtre et expéditionnaire en Égypte, chargé de ramener de fameux obélisques, soit pour relater des débats oubliés (devant le Conseil d’État à propos des théâtres subventionnés) auxquels il prit part, aux côtés de Hugo notamment. Tout cela est très cavalier de ton, Dumas n’hésitant pas à recopier des pages entières des œuvres citées, quand ce ne sont pas les minutes du Conseil d’État… mais aussi à laisser le lecteur en plan lorsqu’il arrive à un épisode déjà raconté ailleurs : allez voir, dit-il, mes mémoires. À noter que ce volume, comme le précédent, est une réimpression en l’état de l’édition originale, ce qui explique les facéties de pagination (apparition prématurée, p. 401 du t. I, de la p. 315 du t. II) et les coquilles nombreuses. L’ouvrage n’en est pas moins d’un grand intérêt. On n’en pourra dire autant du troisième opus dont nous gratifient les éditions Maisonneuve et Larose, dont on serait bien en peine de distinguer le propos, tant l’ouvrage est confus et peu maîtrisé. Il devait y avoir là le dessein d’évoquer Dumas à travers un personnage qui semble surgir de son passé et lui offrir ensuite un modèle. Mais la passion exclusive de l’auteur pour Dumas et le peu de rigueur de ses analyses font dévier le projet vers on ne sait quel mélange d’hagiographie et de spéculations hasardeuses. On pourra sans dommage limiter sa lecture à l’iconographie et aux annexes, pour le moins curieuses et bien documentées, présentant tout ce que Dumas baptisa Monte-Cristo : le roman, mais aussi un bateau, un château, un journal, des cigares…

Dumas (II). Bernard Fillaire, Alexandre Dumas et associés (Bartillat, 2002, 143 p., 14 €). Alors qu’à la faveur d’un bicentenaire où l’on s’aperçoit qu’Alexandre Dumas n’est pas un écrivain aussi dénigré qu’il y paraissait il y a quelques mois, alors que les Dumasiens commencent à reprendre espoir, Bernard Fillaire lance dans la mare un gravillon qui se rêve pavé. Cet essai « entend rétablir la vérité en apportant une note différente dans une symphonie unanime » et « envisage aussi plus largement de lancer une réflexion sur la question de la collaboration littéraire ». Le propos est simple : Dumas, dont les œuvres principales ont été écrites par d’autres, principalement par Auguste Maquet, est l’exemple-type de l’imposteur que l’intelligentsia littéraire se plaît à honorer, refusant de voir la vérité en face, « non que les universitaires craignent qu’en éclairant les collaborateurs, cette lumière fasse de l’ombre à leur auteur, mais que cet auteur ne devienne l’ombre de ses collaborateurs ». Se plaçant de lui-même sous l’égide du « truqueur » Eugène de Mirecourt, dont le pamphlet de 1845, Maison Alexandre Dumas et Cie, ouvre la longue série des écrits anti-Dumas, Bernard Fillaire, quelque quatre-vingts années après Gustave Simon et son Histoire d’une collaboration. Alexandre Dumas et Auguste Maquet (1919), tente à son tour de rendre en totalité à Maquet ce qui ne lui appartient qu’à demi. Apparemment, tout est bon à prendre pour pourfendre « la négritude littéraire » dans ce factum sans queue ni tête : couverture opportuniste en ces périodes de célébration, où s’étale en grosses lettres « Alexandre Dumas », et dessous, en plus petit, « et associés », le tout surplombant le portrait de l’écrivain par Gustave Le Gray ; délires narratifs en italiques où un homme mystérieux déguisé en stylo demande à l’auteur de devenir le sien (cf. pp. 29-30) ; attaques contre les éditeurs et les biographes de Dumas ; comparaisons hasardeuses ; amalgames discutables entre adaptation, plagiat, imitation – avec une pique à Guy Debord qui n’avait rien demandé ; copiés-collés de correspondances diverses censés démontrer l’usurpation ; bibliographie des œuvres de Maquet suivies, pour celles dont la paternité revient à Dumas, de la mention « avec Alexandre Dumas », etc. Personne n’ignore que Dumas s’est le plus souvent fait aider par de nombreux collaborateurs, mais de là à dire que Maquet, le plus zélé d’entre eux, a rédigé pratiquement seul les plus grands romans de l’écrivain… L’étude comparative des manuscrits de Maquet et de Dumas, que réclame Bernard Fillaire, a toujours fait long feu quand elle essayait de prouver cette accusation (Simon lui-même s’y risque à partir des manuscrits du chapitre « L’Exécution » des Trois Mousquetaires dans les pages 34 à 49 de l’édition originale d’Histoire d’une collaboration, mais le résultat n’est pas probant). Certes, Dumas demandait à Maquet d’effectuer les recherches préparatoires, de lui soumettre un plan et de rédiger une première version, mais il retravaillait le tout, ce qui l’autorisait à signer de son seul nom. Bernard Fillaire jugera sans doute cet argument irrecevable, les Dumasiens étant pour lui les adeptes aveugles d’une secte dont « Dumas, gourou littéraire » serait le guide. On s’étonne par ailleurs que Bernard Fillaire, qui semble si pointilleux sur l’honnêteté intellectuelle, se contente, dans son essai, d’une si pauvre rigueur scientifique. Les à-peu-près historiques côtoient les a priori violents, trop de sources ne sont pas citées, certaines références sont vagues et les lieux communs abondent (« Quand on écrit, tout est présent, tout s’arrête. Les jours sont identiques »). Le plus embarrassant est que, tout en prétendant rompre avec les discours officiels sur l’auteur de Monte-Cristo, l’auteur n’en finit pas de voir en Dumas l’image d’Épinal que certains amateurs continuent de répandre. On aurait préféré que la réhabilitation de Maquet, romantique engagé et auteur compétent – sur ce point notre essayiste iconoclaste a peut-être raison, « Maquet eut une œuvre. Il eut un style, une musique » –, que cette réhabilitation, donc, se fasse de façon moins violente vis-à-vis de Dumas et de ses admirateurs. L’agressivité nuit à la pertinence. Pauvre Maquet, cette fois encore. La réédition n’est pas encore pour demain.

États d’âme. Vicomte Phoebus, Retoqué de Saint-Réac, Mes États d’âme ou Les Sept Chrysalides de l’Extase, suivi de À la poursuite de Retoqué de Stéphane Le Couëdic et Christian Soulignac (Fornax, 2002, 256 p., s.p.m.) ; Carnets du Collège de ’Pataphysique, n° 8 (15 juin 2002). L’existence du Spicilège des œuvres incomplètes du Vicomte Phoebus, Retoqué de Saint-Réac, daté de 1995 (lisez 1904), était connue depuis que les auteurs de l’Encyclopédie des farces, attrapes et mystifications lui avaient consacré une notice en 1964. Durant près de quarante ans, un silence prudent avait accompagné les chercheurs. Et voici que paraissent simultanément trois publications consacrées au vicomte (il n’y a pas que des comtes en littérature), sans omettre les accessoires habituels, lettres ouvertes, tracts et bilboquets. Tout avait commencé dans les années 50, rue du Théâtre, dans le petit appartement-bibliothèque de Lucien Biton qui abritait ses trésors asiatiques, voire rousseliens (on les a vus depuis circuler sur catalogues), et l’emplacement suffisant, entre deux épis, pour poser les verres et une bouteille de blanc sec. Mes États d’âme ou Les Sept Chrysalides de l’Extase, sans être le seul prétexte des visites de N.A. et F.C. à Lucien Biton (les Japonais qui venaient fouiner dans ses livres rares notamment s’en foutaient complètement), revenaient finalement toujours sur la carpette. D’une voix nasalo-vibrante, Lucien Biton débitait ces pastiches d’un Robert de Montesquiou mâtiné de Gabriel de Lautrec et de Laforgue, de Jean Lahor et de son ami Stéphane, d’Emmanuel Signoret et de Jarry, Tailhade, Dujardin, Maeterlinck, sur fond publicitaire de Plotin, Nietzsche, Schopenhauer, Joubert, Fouillée et autre Cousin de la famille, dans un tel foisonnement de vocables symbolards qu’il paraît difficile d’y retrouver ses petits, autrement dit les auteurs supposés. Comment ! il y avait donc encore des Symbolistes en 1904 ? On en apprend tous les jours. Ce retard à l’allumage prouverait que le ou les auteurs appartiennent vraiment à la génération suivante. Mais alors, quel intérêt de pasticher des œuvres dont on a eu le temps depuis vingt ans de se moquer ? Jeux de Normaliens ? Les clefs de Mes États d’âme sont molles et les serrures bouchées. Bien sûr, il y a chez Saint-Réac du Montesquiou (Fézensac), mais il ne faut pas oublier que, depuis 1849, Nadar a fait de M. Réac un type nouveau sans noblesse aucune. Et la baronne bas-bleu qui « a le sac » rime-t-elle agréablement avec Diane de Beausacq ? La cible était-elle alors plus visible qu’elle ne l’est devenue aujourd’hui ? Si le vicomte a fait scandale, ce fut dans un milieu bien restreint, car le livre à peine paru semble être déjà tombé dans l’oubli, à part son annonce parmi les publications récentes dans le Mercure de France du 1er janvier 1905. Il y avait trop de monde là-dedans pour qu’on puisse s’y intéresser. Depuis que Stéphane Le Couëdic a reconnu qu’il ne savait rien à son sujet au cours du Colloque des Invalides de novembre 2001 (Du Lérot, éditeur) a paru l’édition fac-similé de Christian Laucou (Fornax éditeur) dont les notes typographiques sont précieuses (réimposition du premier cahier, identification des caractères, la Française légère et les vignettes d’Auriol, et quelques autres en provenance d’une fonderie allemande), car ce sont les exercices typographiques, avec ou sans filet, qui font tout le charme de ce curieux bouquin. On suivrait volontiers Christian Laucou dans son identification des auteurs, Georges Chennevière et Louis Farigoule, si vraiment celui-ci ne finissait pas par être un peu trop gâté par la postérité. En même temps ou quasi, le n° 8 des Carnets trimestriels du Collège de ‘Pataphysique (1 gidouille 129 EP, vulg. 15 juin 2002) publie seize pages, et en couleurs, de Mes États d’âme précédées d’une minutieuse étude de Barbara Pascarel, qui ne détesterait pas voir ici la main de Jean Dayros, l’auteur des Solitaires. Alors qui ? Les supputations iront encore leur train tant qu’on n’aura pas découvert une preuve externe, à défaut d’une revendication de paternité. Enfin, le bibliomane cherchera à se procurer la Lettre ouverte à Monsieur Gilles Firmin […] par le sieur Christian Laucou (Fornax, 2002), qui complètera, s’il est un jour achevé, le dossier des Affaires qui constituent, si l’on en croit l’auteur d’un essai à paraître, l’histoire authentique du Collège de ’Pataphysique…

GideGide aux miroirs : le roman du XXe siècle : mélanges offerts à Alain Goulet (Presses universitaires de Caen, 2002, 356 p., 28 €). Ce recueil donne l’occasion de comprendre le mot fameux de Malraux sur Gide : « le contemporain capital ». Mot qui semble excessif à qui n’a pas connu le temps où le seul nom de Gide embaumait le soufre, les épais sourcils noirs coopérant à diaboliser le regard oblique de ce Satan sentencieux. L’admirable, chez Gide, c’est d’abord sa faculté d’admirer et, se mirant, de s’admirer en train d’admirer. Un feed-back s’amorce, car Narcisse séduit entre tous. Un Narcisse assez singulier puisqu’il ne s’aime qu’en retour, au terme d’une double réflexion. Il est justement ce miroir, rêvé par Cocteau, qui réfléchit très bien avant de renvoyer ses images. Conséquence : savoir vampiriser à point nommé le disciple admiré. Le rapport à Malraux illustre cela à merveille. Lors de l’affaire des sculptures volées au temple de Bantaï-Srey, le témoignage de Gide en faveur du jeune aventurier encore presque inconnu vient à point. S’ensuit quelque corres­pondance, où André M. raille un peu André G. : « Il y a deux sortes de romanciers d’aventures, ceux qui ont des aventures et ceux qui n’en ont pas… M. André Gide, je vous respecte et je vous admire ; mais vous êtes, dans l’ordre de l’esprit, un romancier d’aventures de la seconde catégorie. […] Vous considérez l’homme qui agit comme le disciple du maître qui n’agit pas, et [faites preuve ainsi] d’une psychologie dont s’attristent les anges » (Jean-Claude Larrat cite là un brouillon retrouvé d’une lettre non forcément envoyée, mais, en janvier 1925, Malraux avait déjà la langue bien pendue). Jean-Claude Larrat relève judicieusement que c’est dès lors que Gide, jusque là simple aventurier de la drague, devient voyageur témoin, se mêle de dénoncer l’oppression en URSS, les colons du Congo ou du Tchad, mille exactions, bref s’engage, gêne, préfigure Sartre aux cent colères. Certes, sur sa pirogue africaine, Gide ne lit pas Marx, mais Bossuet. C’est son côté Raymond Roussel. Moins composite, Gide serait moins comique, et moins charmant. Très solide : le même Gide de 1890 à 1950, mais aussi très variable suivant l’admiré du moment. Le talent de se faire le disciple de ses disciples n’a peut-être jamais été mieux incarné. Rien de plus flatteur pour la jeunesse. Gide ne fait pas là du jeunisme : c’est sa nature, comme disait Léautaud qui honorait la nature partout, même chez les « anti-naturels » (mot daté). Chose pratique, il paraît influencer sans même qu’on l’ait lu. Étonne moins dès lors l’ampleur si diverse d’une in­fluence – ou d’une inflexion – qu’on serait bien en peine de caractériser dogma­tiquement. Il y a du Gide dans Queneau, qui, lui, a lu tout Gide quand ils se croisent (aux échecs) dans un hôtel de Torri del Benaco au bord du lac de Garde, l’été 1948. Les trente auteurs de ces mélanges unis vers six terres (que dis-je ? six cent soixante six !) en décèlent des échos, des traces indirectes, Ménalque ou Édouard, Lafcadio ou Nathanaël, chez Robbe-Grillet, chez Duras, chez Barthes, chez Christiane Rochefort, chez Modiano, chez Philip Roth, jusque chez Cixous, au « sujet dés-assujetti »… Bref Gide, c’est Dieu : le dieu caché, celui qui a brisé son miroir. Vous ne perdrez pas votre temps avec ce livre, qui s’apparente davantage à un numéro spécial de revue qu’à un traité : gros avantage pour le lecteur qui aime saisir les choses par n’importe quel bout. À qui aura eu le mauvais esprit de pénétrer par l’arrière ce gros volume d’homma­ge à deux A.G., au corps réparti en cinq sections principales (influences, œuvres, rencontres, miroirs, sujet de l’écri­ture), la récompense sera d’un accord de Brassens : ce lecteur sera entré par la section annexe « Images et regards croisés » où Suarès, la photographie, Bernard Noël, Perec, Gracq et Albert Cohen précèdent « le modeste » auteur du Bulletin de santé – chanson où se trouvent en fait « les tas de bouillons » que l’auteur, Jean-François Jeandillou, du savant article « Un prêt-à-chanter : la locu­tion défigée », a cru ouïr dans Les Trom­pettes de la renommée. Au-delà du renom, ce qu’il faut saluer chez Gide, c’est la santé.

LouÿsMille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis. 1890-1917, édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon (Fayard, 2002, 1314 p., 45 €). Quel boulot ! Il fallait toute la patience de saint Jean-Paul Goujon pour dater, classer cette hénaurme, prolifique et quasi monstrueuse correspondance. Mille lettres, plus quatre-vingt-douze encore inédites, et encore rien qu’à son frère ! Monstrueuse quand on pense qu’en plus Pierre Louÿs, sur la fin de sa vie, relisait ces lettres pour les annoter et les enrichir de nouveaux commentaires ! Il est vrai qu’il avait participé (en 1908) au concours du mot le plus long, mais quelle frénésie aura-t-il mis à vouloir ainsi narrer sa vie par le menu (mais qui ne consiste pas pour autant en moindres détails) et à vouloir encore par suite se la remémorer. Pour être vraiment honnête avec ce double travail de Pénélope, il faudrait lui consacrer presque autant de pages que l’ouvrage lui-même. Le revuiste, qui ne craignait pas de devoir s’atteler à la tâche, mais qui ne voulait pas entraîner une double fatigue pour le lecteur, a jugé qu’il valait mieux essayer d’en revenir à l’essentiel après la lecture de ces 1316 pages. Comme par hasard, il s’agit d’une lettre du début, datée du 16 avril 1890, où Louÿs, dans la fleur de ses vingt ans, dit résumer ses principes après les avoir longtemps ruminés : « Je ne ferai rien pour me faire connaître. Je supprimerai toute espèce de réclame, et comme première mesure, je ne me ferai pas éditer, mais imprimer à mes frais pour des distributions entre amis, afin que pas un volume ne soit mis en vente. Je ne veux pas qu’un Lemerre ou un Vanier mette son nom sur la première page d’un ouvrage de moi. Je ne veux pas être un numéroté dans leur catalogue. Je ne veux pas qu’un inconnu ou un ennemi puisse acheter sous l’Odéon pour 3,50 f le volume où je me serai mis tout entier et que je ne veux confier qu’à des mains chères. Je ne veux surtout pas être nommé dans un article de critique ; pas même dans les bulletins bibliographiques […]. Ce n’est pas tout. Je changerai de pseudonyme à chaque ouvrage afin de dérouter encore plus ce public que je hais. Comme je m’écarte de lui, je ne lui reconnais pas le droit de me juger, pas même pour dire du bien de moi. Je me révolterais sous une fausse critique, mais je serais encore plus blessé d’une louange tombant à côté. […] Ah ! si j’était sûr de moi, Georges, quel rêve je ferais ! Écrire ! Écrire ! Vivre pour écrire. […] Ne montrer jamais, à personne, un vers de soi. Rester pour les autres un homme du monde à vue étroite, et, enfermé dans son cabinet, accoucher des chefs-d’œuvre. Mais brûler tout avant de mourir, avec la satisfaction de se dire que l’Œuvre sera restée vierge, qu’on aura été seul à la connaître comme on avait été seul à la créer, et qu’on a condensé en soi-même la joie la plus grande qu’un cœur humain ait éprouvée, et d’autant plus immensément grande, qu’elle n’aura pas été prostituée ! » La question n’est pas de savoir si Louÿs s’est ou non contredit dans ses actes ; l’homme a bien, d’une certaine façon, brûlé sa vie ; elle est d’une vibrante contemporanéité : quel écrivain aujourd’hui souscrirait à un tel évangile ? Maintenant, comme dit le proverbe qui n’en est peut-être pas un, trop de richesse nuit (enfin, il n’a pas été émis par les pauvres !). On en est paradoxalement, après cet extraordinaire voyage dans la vie d’un homme qui n’a fait que multiplier les aventures alors qu’il ne rêvait que de vivre en ermite, à regretter le non-dit. Pas tellement l’absence de notes un peu nourries, non (on comprend que l’éditeur ait mis son couperet, on ne comprend pas, en revanche, qu’il n’ait pas mis d’index – et l’on s’étonnera que le correcteur ait laissé passer bien des fautes dans les translations et traductions de l’allemand et du latin). On en est à regretter de ne pas en apprendre plus sur les amours dissimulées, sur les projets avortés, comme ce Dictionnaire historique des femmes, projeté en 1904, qui devait être réalisé collectivement et comporter quatre volumes de 1200 pages chacun ! Car Louÿs est bien aussi tout entier dans ce qu’il n’a pas réalisé.

Nodier. Vincent Laisney, L’Arsenal romantique. Le salon de Charles Nodier (1824-1834). Présentation de Bernard Leuilliot (Champion, 2002, 840 p., s.p.m.). Si toutes les histoires du Romantisme font référence à Nodier et au rôle capital du salon de l’Arsenal dans la genèse du mouvement, aucun travail de synthèse n’avait été réalisé récemment pour nous permettre d’en comprendre le fonctionnement et d’en mesurer avec précision le retentissement. C’est ce que propose Vincent Laisney dans un travail qui se situe au carrefour de l’histoire littéraire, de la sociologie et de l’étude des œuvres. Étudiant les « rites de sociabilité » déployés le dimanche soir dans une étonnante variété d’activités, il nous montre quelle formule originale Nodier avait élaborée, quel espace de liberté et d’invention fut l’Arsenal dans les dix premières années de son activité. L’étude se fonde sur l’ensemble des mémoires et souvenirs publiés, mais aussi sur des documents inédits (en particulier un volume inexploité du journal d’Antoine Fontaney). L’une des singularités de l’Arsenal fut l’accueil toujours libéral fait aux inconnus et aux petits provinciaux. Le livre leur consacre un chapitre important : certes, Aloysius Bertrand est devenu célèbre, mais voici son ami Théodore Foisset (auteur d’un curieux faux Nodier), le breton Édouard Turquéty ou Jasmin le poète ouvrier d’Agen. Comme il y a de « grands hommes de province à Paris », l’Arsenal est au fond un « grand salon de province » installé dans la capitale ; cela ne tenait pas à une simple générosité de Nodier ou au souvenir de sa jeunesse bisontine, mais surtout à de précises raisons stratégiques et pour ainsi dire philosophiques. À côté des « oubliés », on guette bien sûr les grands noms. Le rapport Hugo-Nodier était bien connu, mais l’analyse fouillée qu’en donne Vincent Laisney permet de mieux comprendre les crises qui ont marqué leur relation si profonde. Pour d’autres écrivains, tout aussi proches de Nodier, la relation ne peut aboutir pleinement pour des raisons de susceptibilité ou par crainte de rivaliser avec Hugo : on le voit dans la place très difficile à définir que tiennent à l’Arsenal un Vigny ou un Lamartine. Pour les participants plus jeunes, la situation n’est pas moins complexe, et il faut des analyses très nuancées pour échapper aux catégories toutes faites : sur le duo Gautier-Nerval, en particulier, quelques pages inventives et perspicaces expliquent le curieux sort fait à l’Arsenal dans leurs écrits : Nerval recourt à l’imaginaire et à la fiction, Gautier se mure dans un silence énigmatique. Aux dimanches de l’Arsenal, on ne rencontre pas seulement les écrivains, mais aussi des musiciens (en ce domaine, c’est Marie Nodier, « muse-icienne », compositrice et interprète, qui vole la vedette à tous les autres ; on eût aimé plus de détails sur la présence évoquée de Liszt et surtout sur le mystérieux Zimmermann, mentionné plusieurs fois sans qu’il soit présenté), des peintres, des artistes en général, des éditeurs, des directeurs de revue. Se constitue ainsi un véritable panorama de l’activité romantique. Quoiqu’il s’agisse d’une thèse, l’auteur a su faire place à une certaine fantaisie, par nécessaire fidélité à Nodier : ainsi, l’intitulé des sept parties de son livre est-il calqué sur l’Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux et l’étude s’ouvre-t-elle sur un amusant (et authentique) sujet de dissertation. On ne verra pas là un mimétisme laborieux, mais une intime compréhension de l’esprit même de Nodier et de sa modestie : si, dans sa conclusion, Vincent Laisney reconnaît ne pas livrer de « résultats spectaculaires », il fait mieux : il donne à comprendre de l’intérieur un moment capital de la vie littéraire.

Perec. Isabelle Dangy-Scaillierez, L’Énigme criminelle dans les romans de Georges Perec (Champion, 2002, 387 p., 64 €). Avec le RomPol, Perec a trouvé une forme en adéquation avec certaines de ses préoccupations (la quête, la perte, l’énigme), tout en les distanciant par la dégradation du pastiche : la formule policière est en effet souvent traitée de façon irrespectueuse, Perec semblant se plaire à insérer dans ses textes de mauvais romans policiers, des caricatures du genre. Que représente donc pour Perec ce modèle qu’il maltraite ? Isabelle Dangy-Scaillierez répond à cette question à partir de trois directions de recherche, le roman policier comme modèle narratif, l’imaginaire de la transgression, l’imaginaire de l’enquête. Il s’agit d’une thèse dans les règles de l’art, remaniée efficacement, et qui procède systématiquement par inventaire précis suivi d’analyses solides évoluant du plus simple au plus métatextuel. Si l’ensemble, d’une grande clarté, se lit avec intérêt, on peut regretter l’usage fait, un chapitre durant, de la notion fatiguée de « subversion d’un genre », fragile en ce qu’elle implique préalablement de figer le « policier » dans des figures canoniques, et d’autant plus contestable qu’elle le réduit au roman de détective, en laissant de côté toute une tradition française qui rattacherait le policier au roman populaire (alors même que l’auteur souligne le style « roman populaire » de certains emprunts, mais en le rattachant au feuilleton). Cela mis à part, Isabelle Dangy-Scaillierez montre de façon convaincante que la forme policière sert d’abord à ruiner le mythe de l’auteur au profit d’un artisanat revendiqué, le ressassement et les répétitions typiques du roman populaire, liés aux stéréotypes et la bouffonnerie, pouvant être associés à une pratique adolescente – ou délibérément immature – de l’écriture et de ses pouvoirs (auxquelles on pourrait rattacher la multiplication par les personnages de systèmes de contraintes qui évoquent le jeu enfantin). Cette prédilection a des résonances métaphysiques, tant la solution de l’enquête apparaît généralement insignifiante par rapport à l’ampleur de l’énigme traversée. Puis le roman de détective, parce que la subtilité de l’auteur s’y mesure à la sagacité du lecteur, au-dessus du duel entre détective et coupable, est considéré de façon métatextuelle comme un modèle de la lecture. Le RomPol fournit également à Perec un univers, celui de l’interdit, de la violence, de la clandestinité, qui sera présenté dans une seconde partie, sans grande surprise quant à ses thèmes (« l’imaginaire » du meurtre, du vol, de la loi absente suppléée par la contrainte auto-appliquée) mais toujours pertinente dans le détail des analyses : en particulier, la donnée fondamentale du roman policier – la présence du crime, toujours déjà là au moment où s’engage l’enquête – est réinterprétée à l’aide des outils de la psychanalyse, comme symbole d’une culpabilité associée au langage et à sa duplicité, à sa prétention à tenir lieu de réel. L’auteur estimant à bon droit que l’intérêt de Perec pour les concepts de la psychanalyse permet de supposer la présence sous-jacente de ce type de démarche investigatrice en deçà de l’enquête policière proprement dite, elle s’appuie à nouveau sur la psychanalyse à propos du faux et de la falsification (rattachée à la filiation, elle apparaît comme l’indice d’un sentiment d’usurpation à l’égard d’un moi authentique et perdu). Cette approche prend de l’importance dans la troisième partie, qui s’attache à « l’imaginaire de l’anamnèse » (exploration nostalgique d’un passé enfoui, voire tentative de prise de contrôle sur un passé qui résiste), « l’imaginaire visuel » et celui de « l’énigme », le désir de savoir débouchant à son tour sur un désir de maîtrise qui se résout dans les constructions imaginaires. Le récit policier souligne ainsi, conclut l’auteur, les mécanismes de séduction à l’œuvre dans l’écriture, l’auteur offrant au lecteur un double dont il est convié à se délivrer, ou avec qui il plongera, au contraire, dans le plaisir narcissique des constructions fantasmatiques.

PeintureL’Écran de la représentation. Théorie littéraire. Littérature et peinture du XVIe au XXe siècle, sous la direction de Stéphane Lojkine (L’Harmattan, 2001. 455 p., s.p.m.). On pourrait s’étonner de l’empan de ce volumineux ouvrage qui couvre pas moins de cinq siècles et deux arts (de Brantôme à Rushdie, en passant par Léonard de Vinci), n’était la volonté de Stéphane Lojkine de démontrer que la fonction de l’écran est intrinsèque à la représentation, et partant, concerne n’importe laquelle de ses réalisations. C’est ici que le bât blesse, et que le recueil déçoit : si la théorie proposée ici a quelque validité (ce qu’on ne conteste pas), il ne reste plus guère aux contributeurs qu’à l’appliquer au mieux de leurs capacités, chacun s’évertuant à retrouver dans son territoire de recherche favori la fameuse structure voile/projection, ce qui au mieux donne à beaucoup d’articles l’aspect d’une guère enthousiasmante application, au pire d’une fastidieuse tentative de raccrocher ses propres wagons à la locomotive lojkinienne (est-ce pour cette raison que l’introduction théorique réinscrit et reformule longuement chaque étude dans la ligne orthodoxe présentée par le directeur du recueil ?). Néanmoins ce volume propose quelques articles essentiels pour qui s’intéresse aux rapports entre représentation littéraire et image, à commencer par ceux de Stéphane Lojkine lui-même, en dépit d’un style guère engageant. À partir d’une lecture subtile des deux morts de Julie dans La Nouvelle Héloïse, l’auteur tente de dégager le concept d’écran qui articule selon lui deux ordres de la représentation, le géométral qui régit l’espace et le symbolique qui construit le sens. Cet écran qui délimite et signifie est d’abord analysé comme ce qui manifeste l’occultation, la perte du référent réel, que suppose la représentation, mais aussi ce qui permet, du fait de cette occultation et contre elle, une représentation, l’occultation et la projection se réalisant sur la même surface (qu’elle soit thématisée ou qu’elle reste symbolique). L’écran s’avère alors davantage qu’une métaphore, une fonction de la représentation, proposition appuyée par le rapprochement avec la théorie de la vision d’Alberti (l’écran étant ce plan qui coupe le cône de projection de la vision pour que s’y forme une image). L’écran devient donc la limite, seuil et enveloppe tout la fois de deux espaces, reliés et séparés par lui, celui d’un espace vague qui peut être le réel, et d’un espace restreint : on retrouve alors la structure constitutive du moi freudien (qui n’est pas pour rien présenté dans une topique), interface unissant un surmoi conçu comme projection et un ça comme inclusion. De ces stimulantes analyses, la plupart des contributeurs retiendront surtout le jeu sur occultation et projection, qui leur donne parfois l’occasion de lectures convaincantes, comme celle que M.-T. Mathet consacre à la visite d’Emma à Binet à la fin de Madame Bovary. Les introductions théoriques menant à tout pourvu qu’on en sorte, il était judicieux d’en sortir en découpant dans le vaste champ de la représentation une période singulièrement sensible à cette problématique. C’est ce que fait Philippe Ortel, auteur d’un ouvrage paru depuis sur des questions proches, et qui donne un article de synthèse sur l’écriture et la projection au XIXe siècle. À partir de la critique du daguerréotype, dispositif technique faisant l’économie de l’homme, de la main (Focillon) pour devenir pure trace (impression), Philippe Ortel analyse la fortune du concept de transparence, en peinture d’abord, puis dans la littérature, par le biais des préfaces et textes théoriques. C’est l’occasion de redécouvrir le lien secret du lyrisme romantique aux réalistes, chacun s’efforçant de réduire la distance entre le moi et le monde, en faisant du corps du poète la « lyre sensible » où jouera la nature, pour les uns, en se faisant miroir, vitre, écran sensible pour les autres. Nous atteignons ainsi la fin du siècle, où s’affirmera simultanément une prose visant à la transparence, et une poésie choisissant avec Mallarmé de fétichiser l’écran lui-même. Une fois ces maîtres articles traversés, nos lecteurs pourront à leur gré butiner de plus brèves études (Gautier, Giono, Aragon et Breton pour nos siècles), en regrettant que l’abondant dossier iconographique soit desservi par la médiocre qualité des reproductions, comme pour illustrer le destin tragique de la représentation… entre voile et trame.

Notes de lecture

 

Adam. Anne Hogenhuis-Seliverstoff, Juliette Adam (1836-1936) : l’instigatrice (L’Harmattan, 2002, 305 p., 24,40 €). Le sujet – un siècle de vie politique et littéraire – justifiait une biographie fouillée. Ce n’en est pas une. L’auteur, qui a précédemment publié des ouvrages sur les relations franco-russes de jadis, a consacré une part qu’on peut trouver excessive à la Russie dans l’existence de Juliette Adam, à propos de laquelle le cruel Tailhade susurrait que, pour elle, Adam n’était pas le premier homme. Quelques coquilles (le pauvre Coppée perd un p, le terrible Quesnay de Beaurepaire, persécuteur des compagnons anarchistes, devient « Beaurepère »), quelques erreurs : Sagallo n’était pas un roitelet des côtes de Somalie, mais une localité de la région ; le général Seliverstoff ne fut pas occis « en plein boulevard » mais dans sa chambre de l’Hôtel de Bade (il est curieux que l’auteur, qui porte son nom, soit imprécise sur cet ancien chef de la police politique russe qui réprima sans douceur l’agitation anti-tsariste), de même qu’il est improbable que les autorités françaises aient permis à l’assassin Padlewski, comme l’affirme Anne Hogenhuis-Seliverstoff, de disparaître après son méfait. En réalité, Padlewski avait réussi à s’enfuir à l’étranger avec la complicité ouvertement revendiquée de l’épouse d’Albert Duc-Quercy, chroniqueur du Cri du Peuple, et avec celle du compagnon de Séverine, le journaliste Georges de Labruyère, qui signa peu après dans l’Éclair un article au titre-pétard : Comment j’ai fait évader Padlewski. 

Alcool. Michel Covin, Les Écrivains et l’alcool (L’Harmattan, 2002, 491 p., 39,50 €). « Mais comment font-ils pour continuer d’écrire en buvant autant ? […] Comment les roses de la littérature peuvent-elles naître sur le fumier de l’alcoolisme ? » C’est ainsi que Michel Covin pose dès ses premières lignes les termes du problème qui l’occupe. Des écrivains aussi différents que Marguerite Duras et Joseph Kessel, Michel Leiris et Hemingway, en passant par Michel Déon, Bukowski et une dizaine d’autres, sont rapprochés dans une analyse des rapports de l’alcool au corps, à l’identité, aux femmes, à l’homosexualité, à la mort, à la religion, à la résolution, au sentiment de culpabilité, à la violence, au voyage. Un livre dense, pertinent dans ses choix et ses analyses, sans conclusion comme il est sans ordre de composition, selon l’aveu de l’auteur lui-même. À consommer avec modération.

Analyse. Éric Bordas, Claire Barel-Moisan, Gilles Bonnet, Aude Déruelle, Christine Marcandier-Colard, L’Analyse littéraire. Notions et repères (Nathan, 2002, 232 p., s.p.m.). A l’ère des grands systèmes succèdent, on le sait, l’émiettement, le pragmatisme et l’éclectisme des idées, mouvement dont on doit sans doute se réjouir, mais qui ne facilite pas le travail des pédagogues contraints à rassembler pour les étudiants du premier cycle en moins de 240 pages assorties d’exemples et d’une bibliographie, tous les concepts et les méthodes nécessaires de cet exercice étrange, mi-technique, mi-herméneutique, qu’est « l’analyse littéraire » telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée à l’Université. Envisageant avec lucidité et courage la difficulté intrinsèque qu’il y a à réunir « la pluralité d’approches » (sémiotique, narratologique, stylistique, etc.) dont nous sommes désormais coutumiers et l’embarras encore plus grand qu’il y a à les intégrer de manière globalisante, Éric Bordas propose de les mettre « au service de la lecture d’un texte dont la richesse est telle qu’elle nécessite des savoirs pluriels pour en rendre compte ». Entreprise modeste et démocratique de balisage et de compromis dont les auteurs de ce manuel, visiblement jeunes et courageux, se tirent fort honorablement

AnthologieRéalisme et Naturalisme. Anthologie, présentation et dossier par Éléonore Roy-Reverzy (GF Flammarion, 2002, 126 p., 3,30 €). Cette anthologie n’apprendra rien aux initiés. Les profanes, en revanche, trouveront dans ce petit volume une synthèse utile, littérature et peinture mêlées, sur le Réalisme et le Naturalisme : après les problématiques d’usage sur « littérature et réalité », un choix de textes pertinent, du côté de la théorie comme du roman ; un dossier iconographique qui, de L’Enterrement à Ornans à L’Absinthe, présente les grands classiques du genre ; un dossier chronologique et des notices biographiques sur ces peintres et romanciers, autrefois si scandaleux, aujourd’hui bien établis. Un peu court (c’est la contrainte de la collection), mais efficace.

Apollinaire (I). Michel Décaudin, Apollinaire (Le Livre de poche, 2002, 283 p., 7,20 €). L’un des meilleurs spécialistes d’Apollinaire rassemble en ce volume dense l’essentiel de ce qu’il faut savoir de l’auteur d’Alcools. Il s’attache non seulement aux aspects les plus connus de l’œuvre, mais aussi au journalisme, au théâtre et au cinéma sans jamais donner la sensation du recopiage ou du résumé. Bibliographie commentée, chronologie détaillée et « petit bottin apollinarien », ainsi qu’un index et quelques illustrations, enrichissent ce modèle de vulgarisation aussi utile qu’agréable. 

Apollinaire (II). Laurence Campa, Apollinaire critique littéraire (Champion, 2002, 270 p., s.p.m.). Excellent travail que cet Apollinaire, critique littéraire, sérieux, fouillé, nourri, réfléchi. On y examine le poète faisant le critique et le critique en profitant pour faire le poète, le renifleur d’œuvres en devenir, guidé parfois par l’amitié plus que par l’esthétique, le contempteur de l’Académie, le portraitiste inlassable et le fantaisiste qui invente des ouvrages imaginaires (MarninxLe Pont Chinois et Tzimin-Chac qu’il ne reste donc plus qu’à écrire) lorsque les services de presse viennent à manquer. Sans compter son fameux pseudonyme Louise Lalanne, signataire des chroniques sur La Littérature féminine publiées dans les Marges ou les articles signés Pascal Hédégat. La bibliographie est riche comme la curiosité de cet homme captivant, les commentaires éloquents, les conclusions claires : « ici on invente une nouvelle critique » aurait-on pu indiquer sous le titre de ce livre. 

Art justicier. Chaké Matossian, Saturne et le Sphinx. Proudhon, Courbet et l’art justicier (Droz, 2002, 226 p., 16 €). Curieux ouvrage que celui que Chakè Matossian donne dans la jolie collection Titre courant de Droz. L’objet est en multiple et insaisissable : il s’agit d’abord de lire un texte de Proudhon (Du principe de l’art et de sa destination sociale) écrit sur ou à partir de Courbet, sans se priver d’intégrer à la réflexion du philosophe sur le peintre une réflexion sur la représentation du premier par le second. Mais il s’agit aussi plus largement de répondre à une question effectivement séduisante, l’art peut-il se soustraire à la tyrannie ? Par la complicité qu’entretiennent la fascination de l’image et la servitude volontaire, l’art revêt en effet une dimension hautement politique, qui sera étudiée ici grâce à un concept-pivot – de la théorie de Proudhon comme du présent essai – très curieux, « l’esthésie ». Le concept d’esthésie, faculté esthétique en tant qu’elle se rattache à la sexualité, permet d’arracher l’art aux spécialistes d’esthétique, et de l’inscrire dans un référent scientifique physico-médical. Il explique le pouvoir tyrannique exercé par l’image, c’est-à-dire la nature de la croyance sur laquelle se fonde tout pouvoir. On conçoit que Proudhon soit amené à développer ce concept par une réflexion croisée sur le réalisme d’une part (qui met en évidence la réalité de l’esthésie, dépouillant l’art de ses mirages), par la Révolution d’autre part, identifiée au degré zéro « jaculatoire » du langage symbolisé par le juron du Père Duchêne. Ce résumé permettra peut-être de mesurer l’intérêt des questions abordées ici, mais donnera une faible idée du caractère compliqué, voire biscornu, de la pensée de l’auteur. Jonglant entre le texte de Proudhon, les tableaux de Courbet et les références, réelles ou supposées, encodées par l’un et par les autres, Chakè Matossian produit à la fois de nombreuses analyses très pertinentes (Proudhon peint par Courbet en Mélancolie, la démonstration de l’esthésie à partir du rapprochement pictural de la femme et du cheval, etc.), et s’égare avec la même aisance à prendre des analogies pour des raisonnements (lecture du Retour de la conférence), ou ses propres métaphores pour des éléments constitutifs des objets étudiés. Au lecteur donc de faire le tri, d’exercer sa vigilance, et de renouer seul les fils d’une réflexion dont on perçoit par moment la cohérence malgré l’éparpillement du texte (l’absence de conclusion nous semble symptomatique du refus de l’auteur de construire réellement et méthodiquement son objet). Ces réserves faites, on signalera la qualité des nombreuses illustrations, et l’intérêt de l’ensemble : il n’est d’ailleurs pas exclu que les défauts de méthode soient la conséquence du caractère complexe de l’objet que s’est donné l’auteur, entre esthétique et philosophie politique. Il convient donc de mesurer les réussites et les failles de l’ouvrage à l’aune des difficultés de ce projet ambitieux. 

Artaud et aliiNathalie Barberger, Le Réel de traviole : Artaud, Bataille, Leiris, Michaux et alii (Presses universitaires du Septentrion, 2002, 231 p., 21 €). Le livre de Nathalie Barberger commence très fort : par une citation de Roland Barthes qui ne peut que faire sortir illico de ses gonds tout lecteur sensible. Barthes assène comme une évidence : « La littérature s’affaire à représenter quelque chose. » Erreur étrange. Celui qui écrit (ce qui s’appelle écrire) veut, voudra toujours, infiniment plus :  il veut modifier le métabolisme du lecteur. Sans la connaître – et pour cause –, la chimie intime du corps d’autrui le navre. Masquer sous des dehors enveloppants ce projet mutagène participe d’une hypocrisie des plus communes, sinon de la plus sale inconscience. À elle seule, elle justifie la fuite des illettrés devant les lettres : n’est-il pas loyal de prévenir avant d’attaquer ? Et si l’acide se conduit sans la conscience d’être acide, en s’offrant comme du miel, n’est-il pas encore plus virulent ? Ainsi la victime visée préfère, judicieusement, croquer des chips en visionnant le Loft. C’est à peu près la vie du joyeux Bonobo dans sa clairière, idéal adolescent. Le caramel de la vie semble meilleur que le vitriol de la langue ; il est plus digeste. Marquant cet intervention­nisme, on peut en situer le projet dans la structure du langage. Si vous estimez que le langage est impropre à de tels ravages, comparez la physionomie et les mœurs de l’homme avant et après que sa structure ait commencé d’être hantée par les catégories d’une grammaire. Les manipulations du cadre qui, soit par le biais d’une drogue, soit par un jeu photographique, soit à travers toute sorte de transformation arbitraire propre à désorienter, bientôt débiliter le lecteur, lui feront voir le « réel » de traviole, causeront l’égarement ou la perte du sens : ces effets, certes en nombre infiniment supérieur à ceux de nature à produire l’effet contraire, sont aussi infiniment plus faciles à produire. Bataille ne s’avisa jamais de poser la question de Malraux quant à la vertu de l’œuvre d’art, laquelle continue d’agir à travers les mutations du contexte, bénéficie en ses métamorphoses d’une valeur ultraculturelle qui, depuis que nous avons ouvert les yeux sur la totalité des œuvres, nous rend contemporains d’un artiste de la préhistoire comme de celui qu’on appelle fou. Le nihilisme documentaire opère à l’inverse, l’anamorphose va dans le sens de l’entropie, de la dévalorisation. S’il est sensible, le lecteur avide de sens s’effondre, empoisonné. L’absurde assomme ou il tue. Voilà où conduit « le refus de tout système fabricateur de réalité ». Autant user d’un pistolet. Réagissant à cette sorte de tentative, Isidore Ducasse écrivait : « il semble parfois qu’on tuerait un livre. » 

Augiéras. François Augiéras, Le Diable ermite. Lettres à Jean Chalon 1968-1971 (La Différence, 2002, 256 p., 18 €). Pierre Leyris rappelle dans son volume de souvenirs Pour mémoire un adage qui convient à merveille à François Augiéras : lorsque le diable a mal il se fait ermite, lorsqu’il va mieux il redevient le diable. Ermite ou artiste, c’est un Augiéras en chair et en action – il est dragueur en diable et ne manque pas de rappeler qu’il fit le trottoir à Tanger – qui apparaît dans ces lettres. On le découvre aux aguets, coincé en hospice, en butte aux incompréhensions locales, ce qui nous vaut ce « rapport de la gendarmerie de Domme déclar[ant] que l’on me voyait souvent cet été, « torse nu, immobile en haut des falaises », je faisais tout simplement du yoga ». Il est désireux de voir encore la Grèce, d’écrire, de peindre, il est inspiré, habité. Une saine vitalité. Reste l’impécuniosité. De ce point de vue, il semble avoir été secouru. Il faut reconnaître que le rôle joué par Jean Chalon et par quelques autres, son éditeur Étienne Lalou, et son proche entourage – on pense à Paul Placet, par exemple – ne peut pas être oublié. Cette correspondance montre qu’il faut se méfier de la figure du poète maudit, du bohème, du déclassé. Ce mythe littéraire est trop parfait, trop confortable. 

Aymé. Michel Lécureur et Thierry Petit, Les Chemins et les rues de Marcel Aymé (Tigibus, 2002, 139 p., 39 €). Itinéraire luxueusement illustré dans la vie et les livres de Marcel Aymé : la province (Joigny, Villers-Robert, Dole, La Vouivre) et Paris (Montmartre, les théâtres de l’écrivain et, bien sûr, la traversée de Paris). C’est avec un plaisir de curiosité que le familier de l’œuvre d’Aymé se laisse conduire de la rue Poliveau où habite l’épicier Jamblier (« Jamblier ! 45 rue Poliveau », hurlait Grangil-Gabin dans La Traversée de Paris d’Autant-Lara) au bistrot du quartier Saint-Gervais où Martin-Bourvil s’effare d’entendre son compagnon de route traiter de « salauds de pauvres » les consommateurs miteux d’un bistrot à leur image. L’album est beau, mais un regret : l’absence d’images des films La Jument verte et La Traversée de Paris. Préface de Benoît Duteurtre. 

Balzac. Arlette Michel, Le Réel et la beauté dans le roman balzacien (Champion, 2001, 328 p., 54,88 €). On aurait pu croire Balzac insoucieux de la beauté, tout occupé qu’il était à décrire une création médiocre, mesquine et laide. Si la beauté n’est pas l’objet premier de ses travaux, il existe pourtant une poétique du beau chez Balzac, dont Arlette Michel montre qu’elle est le fruit d’un dialogue du réel et de l’idée amorcé dès les premières œuvres. Aussi cet ouvrage opte-t-il pour un parcours qui suit le développement chronologique de l’œuvre : les premiers apprentissages mettent déjà en évidence une réflexion naissante sur les pouvoirs de l’image, et la découverte d’une forme très moderne de « beauté du médiocre », identifiée à la manifestation d’une vérité du réel. C’est donc dans des formes clefs du réalisme, comme la description, que l’auteur va chercher dans une seconde partie la beauté balzacienne entendue comme rencontre de l’effet de réel et du symbolisme, avant d’étendre la démarche à d’autres formes dont la référence est picturale, le portrait et le paysage. Mais la beauté typiquement balzacienne est avant tout expression : exaltée par le pathétique, elle atteint au sublime, qu’il soit sublime de la terreur ou de l’arrachement à soi, comme le montre Arlette Michel en s’attachant, dans les études philosophiques et les études de mœurs, à la beauté tragique du drame. La beauté de l’idée, cet envers analogique du réel, est enfin d’ordre métaphysique : la dernière partie dépeint un Balzac mythographe, travaillé par les images du sublime christique, et par la tentation du désespoir, de plus en plus pressante après 1842. Dans l’assombrissement d’une œuvre qui semble n’avoir plus à dire que la destruction, l’effort de l’espérance échoue contre le spectacle d’un mal que la beauté ne transcende plus. 

Barricades. Alexandre Hurel, Carnet de barricades : des écrivains dans la mêlée (1830-1871) (Pimientos, 2002, 221 p., 18 €). Voici les circonstances qui ont conduit l’auteur à entreprendre cette anthologie : « Sous les pavés la misère. Plaisanterie de potache, ainsi je me représentais les pages qui suivent, avant de plonger dans le sujet et d’appréhender sa consistance de gravats et de sang. Les événements de 1986 auxquels je participai, sitôt passés, sitôt oubliés, en la matière furent une mauvaise école. Alors on ne risquait pas grand-chose à faire le zozo du côté du boulevard Saint-Michel. […] Quinze ans plus tard, l’heure vient enfin pour moi de me plonger dans ces barricades, non pas dans celles que j’avais pu fréquenter, dont on a compris qu’elle relevaient principalement du folklore, mais bien dans celles de mes aînés, qui m’apparaissaient comme pétries des promesses d’un romantisme pour partie littéraire : les Trois Glorieuses, nerveuses syllabes claquées au vent, la Commune, vibrant souffle de basse. » Ce volume réunit ainsi les récits, les dialogues, les portraits les plus vifs et les plus représentatifs des écrivains du XIXe siècle sur les luttes révolutionnaires de 1830, 1848, 1851 et 1871. Le choix est clair : pas question de privilégier la reconstitution historique ou de faire entendre la voix des opprimés ; il s’agit, certes, de témoignages de première main, mais de grande valeur littéraire et capables de donner toute leur dimension épique aux événements. Chaque temps du processus révolutionnaire est décrit à l’aide d’extraits tirés des Mémoires, Souvenirs ou Journaux de Dumas, Chateaubriand, Vallès, Flaubert et autres ; parmi la quinzaine de textes sélectionnés, c’est l’Histoire d’un crime (1851) de Hugo qui revient le plus. Les écrivains mettent en valeur la scénographie révolutionnaire, dont les principales étapes sont la préparation des barricades, les scènes de fraternisation, « l’heure de s’enivrer », l’héroïsme et la lâcheté, la violence, la capture ou la fuite. Le parcours se termine par le chapitre Les Comptes de l’amère loi, « dans lequel on constate que chacun tire le bilan qui lui sied des événements passés, et que Rimbaud achève de jeter la poésie dans la rue ». 

Baudelaire. Walter Benjamin, Charles Baudelaire : un poète lyrique à l’apogée du capitalisme (Payot, 2002, 291 p., 9,75 €). Walter Benjamin reste pour les historiens du XIXe siècle l’un des grands passeurs vers cette époque et un penseur sans cesse à méditer. Le Charles Baudelaire comme Paris Capitale du XIXe siècle est inachevé, et cet inachèvement confère à ce texte une magie plus importante encore. Des textes comme Le FlâneurLa Modernité et surtout Zentralpark ne font que dessiner les fondations du grand livre que Benjamin rêvait sur Baudelaire. Souvent citée, voire pillée, l’œuvre de Benjamin dessine un autre XIXe que celui que la commémoration hugolienne laisse deviner, davantage placé sous le signe de Saturne, ouvert à cette certitude que, comme l’écrit Jean Lacoste dans sa préface, l’histoire « est un enfer toujours renouvelé, l’éternel retour du même, c’est-à-dire des vainqueurs ». 

BeckettSamuel Beckett à Roussillon (Séguier/Archimbaud, 2002, 75 p., 12 €). Une référence à la ville de Roussillon dans En attendant Godot peut intriguer le lecteur qui ne sait pas que l’écrivain y séjourna de 1942 à 1945 pour s’y cacher de la Gestapo. C’est à Roussillon que
Beckett, encore inconnu en France, choisit d’écrire dans la langue de ce pays. Il y travailla comme ouvrier agricole et y jeta les bases de son œuvre. Sa demeure existe toujours (une association s’est constituée pour la sauvegarder et en faire un centre d’études). Aussi la Maison Samuel-Beckett, outre diverses manifestations, a-t-elle décidé de lancer une revue, dont cette plaquette constitue en quelque sorte le numéro zéro. On y trouvera le récit de ce projet, ainsi que quelques premières approches critiques de cette œuvre (Beckett et la peinture, théâtre et roman, création, sens et éthique), hélas un peu trop canoniques. De l’histoire littéraire que diable ! 

Blin. Hermine Karagheuz, Roger Blin (Séguier/Archimbaud, 2002, 80 p., 12 €). Évocation pleine de sensibilité des derniers jours et des obsèques de l’acteur-metteur en scène Roger Blin, qui fut le compagnon de l’auteur. Un ton juste dans l’émotion, sans pathos ni grandiloquence. On croise des silhouettes attachantes ou intéressantes, comme Alain Cuny, Samuel Beckett, Jean-Louis Barrault, Paule Thévenin, Marias Casarès, sans oublier le grand Artaud. 

Borel (I). Pétrus Borel, Champavert : Contes immoraux, texte établi d’après l’édition originale, présenté et annoté par Jean-Luc Steinmetz (Phébus, 2002, 309 p., 20 €). Bien plus que de contes immoraux, il s’agit de contes cruels avant la lettre, si l’on ose dire. Mais, comme nous y invite Jean-Luc Steinmetz dans sa vigoureuse préface, il faut dépasser l’image de « sadien inconditionnel » qui reste trop souvent attachée à Borel. Publiés en 1833, ces sept récits attestent une vision, une allure et un style bien personnels ; ils révèlent aussi un écrivain plus complexe que ne le veut sa légende bousingote. Ne le voit-on pas, par exemple, faire, au détour d’une page, l’éloge senti de « l’immortel et délicieux Watteau », bien avant les Goncourt, Houssaye et Michelet ? Ces contes cruels, dont la langue charrie volontiers des vocables étrangers, expriment un exotisme particulier, souvent hispanique (l’Espagne, Cuba, la Jamaïque), et leur romantisme est pimenté par une ironie qui se teinte d’humour noir. Champavert, qui n’est certes pas écrit par le premier venu, aura des lecteurs d’exception : Baudelaire, d’abord, qui y prendra notamment cet obi qu’il introduira dans Sed non satiatia ; Swinburne, ensuite, qui écrira sarcastiquement que le Lycanthrope « se suicida par presses interposées ». L’édition de Jean-Luc Steinmetz mérite des éloges, à la fois par la correction du texte et par les cinquante pages de notes très précises qui le suivent. 

Borel (II). Pétrus Borel, Écrits drolatiques, édition de Jean-Luc Steinmetz (La Chasse au Snark, 2002, 176 p., 16 €). L’offensive Borel se poursuit, ce dont on doit se féliciter. Voici donc un savoureux recueil de textes peu connus, voire inédits, qui complètent et nuancent l’image que l’on a ordinairement du Lycanthrope. Ce qui frappe peut-être le plus est la verve dont ne cesse de faire preuve l’écrivain, qui n’écoute que son humeur sarcastique et tape allègrement sur les gens et les choses. Parfois, il est injuste, comme dans son évocation de Balzac aux Jardies ou sa caricature des Anglais en France. Mais, le plus souvent, il fait mouche, qu’il tonne contre l’installation de l’obélisque de Louqsor, tourne en ridicule le mariage du duc d’Orléans ou vitupère la ville d’Oran. Encore plus curieuses sont ses « physionomies » comme Le Gniaffe et surtout Le Croque-mort, où la satire se change en humour noir. On remarquera aussi les textes de la période algérienne, dont le long poème inédit Le Voyageur qui raccommode ses souliers (1850). Vers pédestres à souhait, mais d’une cocasserie endiablée : « Or donc ce pèlerin, voyageant pour les mœurs / Des fleuves et des gens, pour l’étymologie / Des cours d’eau, des torrents, des lacs et des humeurs, / Un soir – non rien n’est beau comme l’Ethnologie ! – / Était, jambes en croix, assis dans un gourbi… » Borel aura décidément été fidèle à lui-même presque jusqu’à la fin. Presque, car le recueil se clôt sur un autre poème inédit, écrit en 1858 pour la fille du sous-préfet de Mostaganem. Loin d’y badiner, l’écrivain y jette un regard en arrière sur sa vie passée, répétant tristement : « Mon âme a perdu ses ailes ! » Assagi, Borel ? Non, mais désabusé, et sentant soudain tout le poids et l’usure du temps. Au reste, les textes réunis ici ne reflètent pas que son humour bien particulier, et lorsque, par exemple, il stigmatise, dans L’Obélisque de Louqsor, le pillage des antiquités et l’abandon des monuments français, on croirait souvent entendre un de nos contemporains dénoncer les excès du Patrimoine ou les trafics archéologiques : « C’est au nom de la science et du progrès que la plupart de ces crimes sont consommés. » Excellente édition de Jean-Luc Steinmetz, qui, outre sa préface, a enrichi chaque texte de notes et d’une substantielle présentation. Fruit de longues recherches et d’une véritable réflexion sur Borel, ce petit paquet irrespectueux mérite de se trouver dans toutes les mains. 

Calet. Henri Calet, Poussières de la route (Dilettante, 2002, 317 p., 18,50 €). « Vous êtes en train de surclasser tout le lot de ceux qui écrivent actuellement dans les journaux. Je serais directeur de journal, d’hebdo ou de revue, je vous attacherais aux destinées de ma feuille à prix d’or », confiait Raymond Guérin à Henri Calet en 1945. Poussières de la route est le titre d’un des vingt-sept récits de ce recueil préfacé et annoté par Jean-Pierre Baril. Ce sont des sujets de la vie quotidienne, des petits faits, contés avec un style sans heurt ni pointe. Mais Calet avait lui aussi sa petite musique. Il avait en outre le talent, peu commun, de donner l’impression à son lecteur qu’il ne s’adressait qu’à lui, qu’il n’écrivait que pour lui. « Dans un bureau de tabac niçois, j’ai observé un vieux monsieur qui s’obstinait à vouloir un timbre-poste de 40 centimes pour affranchir une carte postale. Il semblait ne pouvoir admettre que cela coûtât 8 francs ; il n’avait pas dû envoyer de cartes postales depuis une vingtaine d’années. C’était touchant. « Ah, je ne savais pas, répétait-il, vous êtes sûre ? » Et il s’en est allé, sans acheter son timbre » (Poussières de la route). Cela, c’est du pur Calet. Notre époque le redécouvre, et c’est heureux. Pour lui, le purgatoire est terminé. 

Camus. Denis Salas, Albert Camus. La juste révolte (Michalon, 2002, 125 p., 9 €). Cette austère petite collection est « animée par l’Institut des Hautes Études sur la justice » et l’auteur est un magistrat : on ne s’étonnera pas que le ton ne soit pas spécialement léger. L’essentiel est d’expliquer le rapport paradoxal de Camus à la justice par le rappel des épisodes historiques qu’il a vécus : des années 30 à sa mort, la guerre, la résistance, l’épuration, la décolonisation, la guerre froide, autant de questions réelles que la vie posait et qui entraînaient de douloureux débats. Camus est ainsi parfois conduit à « penser la justice contre elle-même ». 

CélineActualité de Céline, études réunies par Alain Cresciucci (Du Lérot, 2002, 239 p., 30,49 €). Ce recueil d’études est assez inégal, dont la moitié n’illumine guère et se borne souvent à moudre du grain déjà bien connu, voire bien émietté. Par exemple, l’article de Véra Maurice sur la figure du médecin dans les œuvres de Céline : on recense les médecins, on les caractérise, on passe au suivant. Ou bien, comme le fait Catherine Rouayrenc, on se livre à une analyse des syllabes et des allitérations. Il y en a ici 36 pages, sans doute utiles pour les spécialistes, mais d’une lecture fastidieuse. Et puis toujours la « petite musique », toujours l’antisémitisme, comme s’il n’y avait rien d’autre à étudier dans cet océan. La palme en revient à Greg Hainge, qui établit un long parallèle entre les pamphlets et le film Shining de Kubrick ! Destouches-Nicholson, même combat, en somme ? Tout cela est enrobé, ainsi qu’il convient, dans une sauce de « feed-back » et de Deleuze-Guattari des plus postmodernes. Loin de ces lassants exercices prétendument savants et qui ne nous renseignent que sur leurs auteurs, A. Vergneault s’interroge sur « Céline paradoxe », homme et écrivain également voués à la solitude et au scandale. Un parallèle pas si absurde avec Pascal et le Jansénisme, porteurs d’une idée pessimiste de l’homme assez analogue – à ceci près que, chez Céline, tout se résout en une synthèse comique. Article beaucoup trop compartimenté et théorique de J. Bénard sur la correspondance de Céline, correspondance sur l’édition de laquelle Jean-Paul Louis fait par ailleurs le point, tout en en précisant les contrastes (ensembles conservés intégralement, ensembles disparus ou détruits). Assez instructive est l’étude d’Alain Cresciucci, « Céline à l’école », autrement dit dans les manuels scolaires. On en apprend de belles, mais qui, dans le fond, n’ont rien de surprenant : tout comme les critiques textuels, les pédagogues ne font que débiter inlassablement la doxa et la vulgate. Céline avait eu beau nous avertir que les idées ne valent pas grand-chose, elles triomphent, d’une certaine manière, à notre époque. 

Chéret. Ségolène Le Men, Jules Chéret : affiches de cirque. Exposition, Namur, Musée Félicien-Rops (Somogy, 2002, 64 p., 19 €). Jules Chéret (1836-1932), que l’on surnomma le Watteau des palissades, fut de son vivant un affichiste célèbre, dont l’œuvre avait déjà ses collectionneurs. Ce petit album très bien ficelé reflète le charme des affiches de cirque, d’art forain, de music-hall, conçues par cet artiste un peu oublié aujourd’hui. L’utilisation de la couleur et le sens du mouvement sont aussi vigoureux dans son art que dans celui d’un Toulouse-Lautrec. Qui mieux que Chéret a illustré les exploits de Miss Lala aux Folies-Bergère, ceux des frères Leopold, « acrobates grotesques musicaux », à l’Horloge des Champs-Élysées, ceux d’Holtum, l’homme aux boulets de canon, à l’Hippodrome, ceux de l’Homme-obus au Cirque d’hiver ? Dans son introduction, Ségolène Le Men rappelle la place de l’œuvre de l’affichiste dans la vie artistique de son temps. O Seurat ! O Champsaur !

Cocteau-Genet. Pierre-Marie Héron, Cahiers Jean Cocteau. 1. Genet et Cocteau : traces d’une amitié littéraire. Textes inédits et retrouvés de Cocteau (Passage du Marais, 2002, 240 p., 21,20 €). Un volume consacré à la forte et houleuse amitié qui lia, du 14 février 1943 à la mort de Cocteau, le 11 octobre 1963, deux des poètes les plus libres de leur siècle. Les faits sont pour la plupart déjà rapportés dans les biographies qui leur sont consacrées, mais il faut tenir compte de l’ajout de documents inédits assez nombreux, des références à des témoignages comme celui de François Sentein (tiré des Nouvelles Minutes d’un libertin) et de l’insertion des vingt-neuf illustrations de Cocteau pour Querelle de Brest. On y découvre un Genet exigeant et injuste, et un Cocteau qui se montre d’un grand dévouement, fasciné par les audaces de son protégé et, sur la fin de sa vie, plein d’amertume. Le 19 juillet 1943, Cocteau avait déclaré au procès de Genet : « Que vous dire de Jean Genet ? C’est le plus grand écrivain du siècle et, croyez-moi, je m’y connais… » Le 10 septembre 1960, le même Cocteau note dans son journal : « C’est maintenant Genet qu’on porte aux nues et moi qu’on défenestre. Ma vie a peut-être été trop longue. » Quatre jours plus tard, il ajoute : « Ils viennent de « découvrir » Jean Genet. J’ai bien peur de n’être jamais « découvert ». Il y a en moi quelque chose à quoi ils sont allergiques et resteront allergiques. Mathieu dirait : l’art de vivre. » 

Collectionneurs. Maurice Rheims, Les Collectionneurs. De la curiosité, de la beauté, du goût, de la mode et de la spéculation (Ramsay, 2002, 363 p., 22,30 €). Aimable promenade au pays des antiquités à travers une série de propos généraux et décousus sur l’histoire des biens, des objets, des œuvres, émaillés d’anecdotes et de repères chiffrés. On savait le commissaire-priseur Rheims amateur d’objets de prix, on le découvre ici compilateur. Après Paul Eudel, son livre n’apprendra pas grand-chose aux spécialistes de la chaise Louis XVI ou du timbre à deux sous de 1842, néanmoins il plaira aux bourgeois désireux de trouver un placement sûr à leur épargne. Sûr, c’est vite dit : comme le précise Maurice Rheims, les cotes sont comme les desseins de Dieu : imprévisibles et, pis, elles sont soumises à la mode. N’empêche, tout à son audience du Figaro, notre académicien ne mélange pas les torchons et les serviettes : un collectionneur de Série noire ou de jouets Kinder n’entrera pas ainsi dans le club merveilleux du monde des collectionneurs qui, on le comprend vite, sont gens de bien. À en juger par l’ultime état des tendances récentes de la collection papetière, le livre est cher ou n’est pas (pseudo Malraux) : « D’une façon générale, le nombre de livres désiré par les amateurs se restreint infiniment, ne serait-ce que par le fait que pratiquement personne ne lit plus couramment le latin et que l’époque ne se prête plus guère à la méditation, à la rêverie. En revanche, la hausse des magnifiques livres illustrés par les grands peintres modernes s’explique par l’extraordinaire intérêt porté à l’expression artistique contemporaine. » Encore eût-il fallu préciser quelles tendances de l’art contemporain. Notre nouvel Yvonne de Brémond d’Ars touche parfois au sublime lorsqu’il émet des pronostics (guère mieux écrits que le reste du livre) : « Que le mode de vie journalier change, que les hommes s’assagissent, et le cours de certains livres délaissés reprendra une ascension justifiée. » Madame Soleil n’aurait pas dit mieux. Mais les affaires sont les affaires – on regrette à ce propos que Maurice Rheims ne s’ouvre pas sur les mystères de l’Hôtel des ventes qui n’ont pas grandement changé depuis Rochefort – et l’on parle beaucoup d’argent dans ce livre. C’est aussi frappant que le portrait de certains collectionneurs maniaques à n’y pas croire. Et là on regrette encore que la plupart des personnages apparaissent masqués, que les anecdotes ne soient pas livrées avec la mention de leur source, enfin que l’index attendu soit absent. Du travail de vulgarisateur. Bel exemplaire toutefois. Pas rare. 

Comédiens. Christian Gilles, Théâtre. Passions (L’Harmattan, 2002, 213 p., 19,80 €). Christian Gilles a beaucoup écrit sur le cinéma (plusieurs volumes chez cet éditeur) et produit des biographies d’Arletty et de Ginette Leclerc. Il donne ici des « portraits-entretiens » de dix-neuf comédiens, de Pierre Arditi à Georges Wilson (par ordre alphabétique), sans aucune indication des lieux et des dates où ces entretiens ont été recueillis. Réalisés sur une période de vingt ans, ils tiennent chacun pour l’essentiel en deux pages, complétées d’un bref portrait et d’une chronologie. Les questions sont télégraphiques, les réponses le sont parfois aussi (« Naît-on comédien ? » – « Je le crois », Suzanne Flon). Il s’agit avant tout, comme en prévient l’interviewer, d’« hommages » respectueux. Tout le monde est beau, gentil, extraordinaire, dans le monde mer-veilleux de la scène et de l’écran. On s’en doutait. 

Commune. Paule Lejeune, Louise Michel l’indomptable (L’Harmattan, 2002, 332 p., 27,45 €). Réédition d’un ouvrage paru en 1978. Le texte, très Veillées des chaumières, est d’une platitude qui confine à l’indigence. Un si beau sujet ! Quant à l’éditeur, il ne s’est pas foulé : la composition du texte, qui sent son reprint vite fait mal fait, tient de la machine à écrire des années 70. 

Dames surréalistes. Whitney Chadwick, Les Femmes dans le mouvement surréaliste (Thames et Hudson, 2002, 256 p., 25 €). Problématique. Le titre français, déjà, généralise indûment « les femmes » quand le titre original indique « Women artists », ce qui restreignait fortement le champ de l’étude. Ce livre mélange tout, opérant, à partir de l’œuvre d’une vingtaine de women artists, des regroupements thématiques et des réflexions sur le Surréalisme et les femmes. Breton est le grand accusé, pris dans ses contradictions entre libération et puritanisme, entre son aspiration à l’amour unique et la pluralité de ses expériences (on lui reproche ses trois mariages). Whitney Chadwick entend montrer combien plus libres sont toutes ces femmes, de Leonora Carrington à Lee Miller (« belle et rebelle » [sic]), de Remedios Varo à Frida Kahlo, et elle accuse Breton de les avoir en général brimées et méconnues. L’exploration de l’œuvre de ces femmes se résume alors en dérives vers l’hermétisme et les rivages jungiens : chapitre 4, « La Femme et la terre » ; chapitre 5, « Les Femmes artistes et la tradition hermétique ». Le celtisme n’est pas loin ! L’éternel féminin de Whitney Chadwick nous attire ainsi vers d’infâmes marécages où la pensée se perd. Elle était prévenue pourtant, comme elle a l’honnêteté de nous le dire : plusieurs des artistes contactées, Dorothea Tanning, Léonor Fini, Meret Oppenheim, ont dit leur refus de se laisser enfermer dans une telle cage, et la troisième a interdit toute reproduction de ses œuvres dans ce livre. Les illustrations, justement, donnent peut-être la clé du volume ; au nombre de deux-cent vingt, c’est par elles qu’il existe, et pour elles. Relativement bon marché, l’ouvrage se vend certainement bien aux stands de livres des musées et des « grandes expositions », mais le texte ne doit pas être destiné à la lecture. Sur ce sujet complexe, on en restera au numéro déjà ancien d’Obliques, autrement vif et intelligent, où Annie Le Brun dénonçait violemment le « concept » de « femmes surréalistes ». 

Darien. Georges Darien, Florentine (Finitude, 2002, 44 p., 9 €). Publiée en 1890 dans la Revue indépendante, la nouvelle Florentine n’avait été reprise que par Auriant dans les deux versions de son livre sur Darien. On y retrouve l’atmosphère de Biribi et le ton naturaliste : Florentine est une sœur tunisienne de Carmen. Il s’agit d’un complément utile aux diverses rééditions de Darien. Regrettons que la quatrième de couverture reprenne le ton d’Auriant, dont la grandiloquence a trop nui à Darien. 

Dumas (I). Alexandre Dumas, François Picaud. Histoire contemporaine (Mille et une nuits, 2002, 62 p., 2,50 €). Le lecteur de hasard risque de s’interroger sur la nécessité de rééditer François Picaud, une nouvelle qui ressemble davantage à un synopsis rapidement noté, mais le chercheur s’en réjouira : il s’agit du premier canevas du Comte de Monte-Cristo, absent même de la Pléiade, nous dit René Godenne, qui présente ce texte. 

Dumas (II). Alexandre Dumas, Les Morts vont vite, préface de Francis Lacassin (Rocher, 2002, 438 p., 21 €). Bien qu’on la doive en grande part au bicentenaire, c’est une riche idée que la réédition de ce recueil de souvenirs, qui montre l’auteur d’Antony sous son meilleur jour : aussi sûr en amitié qu’il put être infidèle en amour. Sous un beau titre emprunté à une énigmatique ballade germanique, Dumas avait rassemblé une série de portraits ou de souvenirs, sous forme de biographie ici (Chateaubriand, Béranger, Hégésippe Moreau…), là d’anecdotes et de souvenirs personnels (Marie Dorval, le duc et la duchesse d’Orléans) auxquels l’éditeur a ajouté deux morceaux sur Gérard de Nerval et Nodier. Le tout paraît écrit au fil de la plume, ou du moins se lit comme tel, avec le plaisir qu’on aurait à entendre causer. Il a beau se comparer sévèrement au génial et doux causeur qu’était Nodier, la conversation de Dumas est pleine de charme sinon d’exactitude, et ce n’est pas un mauvais guide que l’amitié pour entrer un instant dans l’intimité du salon de l’Arsenal ou du duc d’Orléans. 

Dumas (III). Michel Cazenave, Alexandre Dumas, le château des folies (Christian Pirot, 2002, 192 p., 16,80 €). Au fil de la plume, une évocation de Dumas à partir de son fabuleux château de Monte-Cristo, folie centrale ouvrant comme un fenestron sur le génie débraillé et prolifique du maître des lieux. La minceur du propos explique sans doute l’excès de la célébration, qui pioche au hasard dans les œuvres et les documents de quoi alimenter la circulation de quelques lieux communs (la revanche trop éclatante du génial quarteron consumant sa fortune en un potlatch qui signe son irrémissible altérité). Comme il est courant dans ce contexte hagiographique, rien ne résiste à l’exclusive passion de l’auteur : ce Vallès est un raciste, ce Balzac n’est qu’un jaloux, voyez les témoignages d’admiration signés Hugo, Baudelaire, Nerval. Curieux comme on ne se lasse pas d’évoquer Dumas : sans doute serait-il trop exotique de s’intéresser à l’écrivain pour autre chose que son succès et sa prodigalité ? La question, entrevue page 202, reste sans réponse. À lire les pages enthousiastes consacrées au trop symptomatique château de l’entrepreneur des lettres, on se demande ce que les critiques du siècle prochain écriront sur la dispendieuse épopée de Jean-Marie Messier. 

Flaubert (I). Pierre-Marc de Biasi, Flaubert (Découvertes-Gallimard, 2002, 128 p., 11,60 €). Flaubert-sa-vie-son-œuvre selon le principe de la désormais consacrée collection Découvertes. C’est concis, précis, bien structuré. Peut-être un peu trop de fac-similés de manuscrits – dans génétique il y a tic – et pas assez de portraits photographiques, mais, comme toujours dans cette série, la qualité des illustrations est irréprochable. 

Flaubert (II). Sylvie Triaire, Une esthétique de la déliaison : Flaubert, 1870-1880 (Champion, 2002, 477 p., 69 €). La mélancolie n’empêche pas de travailler ni de créer, au contraire : à preuve Flaubert. Sylvie Triaire en fait la démonstration, d’un fort niveau d’abstraction, grâce à l’étude de La Tentation de saint Antoine, de Bouvard et Pécuchet et de Trois contes. Pour la suivre, disons tout de suite qu’il faut être très versé dans le travail universitaire actuel sur Flaubert, sans compter une solide familiarité avec la psychanalyse et la logique deleuzienne, plus quelques autres byzantinismes théoriques incontournables. À ce prix, on saura tout sur l’accumulation, la brisure et la circulation – trois « mouvements fondamentaux de l’écriture flaubertienne », de même que sur l’« abdication identitaire » ou « l’évidement mélancolique » qui la soutiennent. Malgré la pesanteur laborieuse de certains chapitres où l’on sent la thésarde transpirer d’ennui, beaucoup de passages sont pleins d’intérêt, par exemple à propos de peinture, du « choix oriental » de Flaubert ou de l’« acédie », intrigante mais féconde pathologie. Difficile de ne pas tomber sur ce dernier terme, d’ailleurs, car l’auteur l’emploie à tout bout de champ avec une délectation manifeste, encore qu’elle s’abstienne de le définir avant la page 224. Pour traduire la chose de manière peu académique, disons que c’est ce qui arrive au convaincu le jour où la conviction l’abandonne et où l’anachorète se demande soudain ce qu’il fait là. Moment critique où le thésard, lui aussi, doit résister à la brusque envie de balancer ses fiches à la poubelle ; moment bien connu du recenseur également, qui préférerait parfois être ailleurs. Mais quand on s’appelle Flaubert, cela donne des chefs-d’œuvre. 

Flaubert (III). Gustave Flaubert, Correspondancepremière édition scientifique, texte établi sur les autographes, annoté et présenté par Giovanni Bonaccorso (Nizet, 2001, 2 vol., 869 et 1108 p., 150 €). Dans un préambule, le maître d’œuvre de cette nouvelle édition de la correspondance de Flaubert donne les raisons qui l’ont incité à se lancer dans cette aventure, à fournir aux chercheurs de l’avenir « un instrument de travail fiable ». Selon lui, les éditions précédentes ne répondent pas « aux exigences de la recherche scientifique », leur texte « souffre encore de manipulations et d’erreurs de lectures de toutes sortes », les lettres sont souvent mal datées et l’on a parfois dénaturé le style même de l’épistolier. Ses reproches s’adressent même à l’édition de la Pléiade (où une lettre adressée à Mme des Genettes est publiée deux fois, avec des dates différentes). Les exemples de bévues qu’il donne sont édifiants. Au début, il y eut la censure exercée par Caroline de Commanville, nièce de Flaubert, qui a sabré sans état d’âme toute marque des gauloiseries avunculaires (ah ! la censure familiale !… Ombre de Paterne Berrichon, que me veux-tu ?). Par la suite, les passages sautés, volontairement ou non, et les erreurs de lecture se sont multipliés (un exemple entre cent : « la fameuse bouteille qui se soûlait » quand il fallait lire « la fameuse bouteille qui se roulait »), la ponctuation, certes très personnelle, de Flaubert a été « améliorée ». Cela dit, pour « scientifique » qu’elle prétende être, cette nouvelle édition des lettres de Flaubert n’est pas non plus d’une fidélité absolue au texte original. Giovanni Bonaccorso reconnaît qu’il s’est permis de corriger « les archaïsmes d’orthographe » de Flaubert, et il se trouvera probablement des exégètes pour lui en tenir rigueur. Pour l’heure, il convient de saluer le travail accompli et la patience requise pour une telle entreprise. Gustave lui-même ne rechignait pas à se lancer dans de tels bagnes dès que la littérature était en jeu. Un index des noms cités est donné à la fin de chaque volume, mais un index général à la fin du second eût sans doute été préférable. 

Frank. Bernard Frank, Vingt ans avant. Chroniques du « Matin de Paris », 1981-1985 (Grasset, 2002, 477 p., 21,90 €). Après une préface virevoltante et narquoise, une suite de coq-à-l’âne à laquelle il n’est nullement défendu de prendre plaisir. L’auteur, vieille carpe frétillant dans le milieu littéraire de son arrondissement, débite un bavardage continu mais qui n’ennuie pas. On parcourt cela avec la même délectation distraite avec laquelle on écoute, par la fenêtre, une fin d’après-midi ensoleillée d’été, les considérations sans fin de la concierge avec sa collègue de la maison voisine. On se dit que c’est idiot, que ça n’a aucun intérêt, mais on écoute quand même. Ah ! une précaution : M. le typographe d’Histoires littéraires, veillez bien à ce que le nom de Bernard Frank soit correctement orthographié, pour ne pas vous attirer une réprimande comme celle qu’on peut lire à la page 41 : « Lorsque j’ai reçu ce carton [d’invitation], ce qui en a gâché un peu la lecture, c’est de voir qu’on avait mis un « c » à mon nom. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond au service du protocole. Des changements s’imposent. Des têtes doivent tomber. Déjà, Jack Lang, avant les élections, lorsqu’il m’envoyait des invitations, des circulaires, avait cette fichue manie. On ne sait pas orthographier correctement les noms des écrivains qui comptent et on devient ministre de la Culture ! » (chronique du 10 juillet 1981). Bernard sans K sait avoir la dent dure et a ses têtes de Turc. Philippe Sollers en est une : dès que ce nom vient sous sa plume, on le sent remuer ses bottes. Il n’est pas le seul : depuis des années, Annie Le Brun ne parvient pas à publier une chronique sans y glisser une vacherie contre Sollers. Il leur en impose donc tant, le gros Philippe ? 

GideAndré Gide et l’écriture de soi : actes du colloque de Paris, 2 et 3 mars 2001, textes réunis et présentés par Pierre Masson et Jean Claude (Presses universitaires de Lyon, 2002, 262 p., 20 €). On a les amis que l’on mérite, surtout à titre posthume, quand l’admiration peut s’exprimer de manière désintéressée. Gide, qui suscita de vives inimitiés, voire des haines, à la mesure de sa gloire et sous le prétexte de ses mœurs (qu’en serait-il aujourd’hui, à lire la bile vertueuse de certains hebdomadaires patrouillotiques !), possède un noyau ferme de lecteurs que son ouverture d’esprit et sa générosité continuent de souder autour de la lecture ou de la relecture de ses écrits. En témoignent les actes de ce colloque, dont on ne peut tout citer, bien entendu, mais où l’on notera les interventions d’Alain Goulet (« L’Écriture du moi dans les fictions gidiennes ») et d’Amon Alblas (« Le N’importe quoi, le n’importe comment et le n’importe où : trois dimensions de l’écriture du Journal de Gide »), qui sont particulièrement pertinentes et permettent de replacer dans un contexte historique plus cohérent, plus large (tout simplement plus cultivé), la béate tarte à la crème du jour niaisement baptisée « autofiction ». On y trouvera aussi maintes pistes intéressantes sur la place centrale du désir, assez « particulier » en l’occurrence, dans l’élaboration et la structuration de l’œuvre gidienne. L’ensemble est remarquable et prouve l’excellente santé du défunt.

Glissant. Dominique Chancé, Édouard Glissant. Un traité du « déparler » (Karthala, 2002, 280 p., 23 €). Cet essai sur l’œuvre romanesque d’Édouard Glissant a pour centre La Case du commandeur, publié en 1981, en même temps que Le Discours antillais. S’y impose le thème du « délire verbal » ou « déparler » qui touche la société antillaise. Autour de ce noyau, les romans de cet auteur sont ordonnés en un minutieux parcours : précédant La Case du commandeurLa LézardeLe Quatrième siècle et Malemort, qui mettent en scène les causes de la propagation du mal. L’événement central est celui de la mort de Papa Longoué, le vieux quimboiseur capable de révéler l’avenir, guérisseur et mémoire incarnée de l’identité antillaise et des souffrances vécues. Dépositaire de la parole vraie, sa mort voue les individus à l’errance d’un discours divisé et incertain, un réseau de fausses évidences. Sont ensuite étudiés les romans qui ont suivi La Case du commandeur : Mahagony (1987), Tout-monde (1993) et Sartorius (1999). Dominique Chancé y voit la réalisation quelque peu modifiée du « Traité du déparler » qu’annonçait La Case du commandeur. Cela lui permet de relire la théorie du « tout-monde » comme un « déparler » à l’œuvre dans les romans de l’écrivain. L’intérêt évident de cette lecture d’ensemble et la finesse de certaines analyses ne font que plus regretter que l’auteur se soit limité à une analyse des thèmes à l’œuvre dans les romans de Glissant. Il aurait été intéressant de relire les thèses de l’écrivain sur la société antillaise à la lumière de considérations sociologiques ou historiques plus précises. Sans rien ôter à l’intérêt de l’étude du détail du texte, cela aurait permis de ne pas cantonner l’analyse au commentaire d’un tissu de citations. 

Guitry. Jean Piat, Je vous aime bien, monsieur Guitry (Plon, 2002, 313 p., 20 €) ; Jacques Lorcey, Sacha Guitry et son monde, tome 2, Ses interprètes…, tome 3, Ses amis… (Séguier, 2002, 328 et 318 p., 17 € chaque volume). Sur la couverture du premier ouvrage, le visage de Guitry apparaît comme un spectre, relégué dans la pénombre par le portrait de son biographe avantageusement dépoitraillé : tout le livre est là, dans cette vulgarité, clamée déjà par un titre ridicule, au ton protecteur. Le (très) peu que Jean Piat pouvait avoir à dire tient en quelques souvenirs de tournage de deux films, Le Diable boiteux et Napoléon. Tout le reste est recopiage et banalités. La seule originalité du volume tient au mode de narration : le biographe raconte la vie de Guitry… à Guitry lui-même ! « Toute votre vie, Sacha, vous avez été un travailleur acharné », et patati et patata. Lamentable. À signaler la publication des tomes 2 et 3 du Monde de Guitry, de Jacques Lorcey. L’auteur a recueilli autrefois les témoignages des amis et des interprètes du maître, dont bon nombre ne sont plus parmi nous. L’ensemble est assez monotone, tant le ton est à l’éloge sans réserve, à l’adoration la plus confite (seule fausse note, les confidences de Michel Simon, qui ne s’est pas gêné pour dénoncer l’attitude des proches de Guitry – Prince, le secrétaire, en prend pour son grade : « Voilà par quoi était entouré le cher Sacha que j’adorais, des maquereaux, des putains, des ordures »). L’iconographie, en revanche, est des plus intéressantes. Deux photographies étonnantes : Guitry déguisé en Little Tich, le nain aux longues chaussures, et Guitry travesti en Joséphine de Beauharnais lors d’une soirée très intime chez Albert Willemetz. Et que sexy, cette Lana Marconi qui passait pour préférer les dames !

Hardellet. Françoise Demougin, André Hardellet : une œuvre hors du siècle (L’Harmattan, 2002, 192 p., 17 €). Issu d’une thèse, et un des rares ouvrages consacrés entièrement à ce poète et écrivain « mineur » mais attachant, et qui se situait moins à côté ou dans le prolongement du Surréalisme, qu’au sein d’un réalisme magique à la Mac Orlan. Quoiqu’il se présente en quête de l’Éternité, il apparaît comme bien de son temps, et d’un milieu étroit : c’est un homme de l’entre-deux guerres, anarchiste ou plutôt escapiste, grand bourgeois parisien vivant de ses rentes, se nourrissant de ses rêves et aimant boire avec ses amis Fallet ou Brassens, et fréquenter les ginguettes et les petits bals. Chez cet habitant des Halles, le recours à l’argot représentait une forme d’encanaillement verbal. Sa « bibliothèque imaginaire », marquée par la nostalgie, est à juste titre reconstituée. L’auteur a beaucoup de sympathie pour son sujet, mais a de la peine à en décoller, et ses développements sont aussi chaleureux que laborieux. Elle donne une biographie sommaire, propose une analyse facile de certains de ses thèmes obsédants (la femme, le clochard, le chasseur) et des ses lieux privilégiés (la ville, le jardin, l’horizon). Sont adjoints quelques témoignages inédits d’amis, un rappel de la réception critique de l’œuvre (qui fut généralement très positive, mais que le public ne suivit pas), et une bibliographie apparemment complète. Un livre plutôt réservé aux fervents de l’auteur de Lourdes, lentes… et de la Promenade imaginaire.

Hugo (I)Exilium vita est. Victor Hugo à Guernesey (Hauteville House, Paris-Musées, 2002, 152 p., 24 €). Catalogue bilingue, français et anglais (le titre général, en latin, mettait sans doute d’accord la perfide Albion et la douce France) d’une exposition qui s’est tenue à Hauteville-House et qui reconstitue l’univers de quinze ans de séjour du poète « là-bas dans l’île ». Notice de présentation de Sheila Gaudon, préface du maire de Paris.

Hugo (II). Colette Cosnier, Hugo et le Mont-Blanc (Éditions Guérin, Chamonix, 2002, 193 p., s.p.m.). Dans ce livre rouge portant sur sa couverture une petite vignette colorée représentant un blondinet au regard angélique (l’auteur de Han d’Islande) sur fond de montagnes enneigées, Colette Cosnier se penche sur ce fameux voyage aux Alpes d’août 1825, lequel, une fois décapé de sa couche d’anecdotes, est intéressant à plus d’un titre : il consacre, quelques mois après le sacre de Charles X, l’amitié de Victor Hugo et de Charles Nodier ; il annonce le grand cycle des voyages et des récits de voyages de l’auteur du Rhin ; il est soutenu (financièrement) et sous-tendu (littérairement) par un projet original de collaboration entre Lamartine, Hugo et Nodier, avec Taylor pour la peinture. La postface raconte dans le détail les trois moments de cette aventure qui débute par le voyage proprement dit jusqu’à Chamonix, se poursuit par l’excursion au Mont-Blanc et s’achève par l’avortement du Voyage poétique et pittoresque au Mont-Blanc et la vallée de Chamouny – tel était son titre complet – commandé par Urbain Canel. En dépit de ses références approximatives et de son style un peu naïf, l’ouvrage a le double mérite de réunir les textes de Hugo et de Nodier sur le Mont-Blanc et de corriger point par point, grâce à la consultation scrupuleuse des Carnets de Hugo – seul document fiable – les erreurs diffusées par les récits romancés du témoin et de Marie Nodier. Surtout, il dissipe un doute quant à l’identité du peintre qui accompagnait Hugo et Nodier, en remplacement du baron Taylor : on pensait qu’il s’agissait du jeune Oscar Gué, c’était en réalité son oncle Julien-Michel Gué, décorateur de l’Opéra-Comique. La dernière partie de la postface tente d’analyser les rapports de Hugo à la montagne, mais n’atteint pas les résultats de Sylvain Jouty dans sa préface des Vacances du lundi : peu convaincante est la thèse d’un « traumatisme de la Mer de Glace » (Hugo faillit, dit-on, perdre la vie en glissant dans un précipice) pour expliquer la place « fort mince » de la montagne (par rapport à la mer) dans son œuvre. Aussi mince soit-elle, cette place n’en est pas moins réelle, et peut-être Colette Cosnier aurait-elle pu, pour la rendre plus visible, citer, en plus de l’ode à Balma (seul vestige certain du projet original du Voyage poétique de 1825 – Hugo devait y donner quatre odes), les poèmes V et VII des Feuilles d’automne, « Ce qu’on entend sur la montagne » et « Dicté en présence du glacier du Rhône ».

Hugo (III). Maurice Dessemond, Victor Hugo. Le génie sans frontières (Georges Naef, Genève, 2002, 252 p., 42 €) ; Victor Hugo, l’homme océan (Catalogue de l’exposition de la Bibliothèque nationale de France, BnF-Le Seuil, 368 p., 55 €). Deux albums. Le texte, assez gnan-gnan, du premier accorde au mythe la part la plus large, mais certaines illustrations sont proprement magnifiques (photographies peu connues du poète, qui se départit parfois de ses poses de banni, et vues en couleur de l’intérieur d’Hauteville-House). Curieuse juxtaposition des portraits photographiques des protagonistes de l’« affaire Sainte-Beuve » dans l’album constitué en son temps par le bibliophile Pierre-Marie Lizerolles. Préface de Pierre Hugo. Le second album, Victor Hugo, l’homme océan, est le catalogue de l’exposition Hugo de la Bibliothèque nationale de France (une des dernières préfaces de Jean-Pierre Angrémy, qui va avoir tout le temps désormais de reprendre la « production » littéraire qu’il signe Pierre-Jean Rémy). Les notices ont été demandées à Robert Badinter, Gérald Antoine, Michel Crouzet, Jean Gaudon, Danièle Casiglia-Laster, Maurice Agulhon. Cette exposition, qui s’est montée sous la houlette de Marie-Laure Prévost, a privilégié les dessins et les manuscrits de l’homme qui rit peu (tout au moins en présence des photographes devant lesquels il a posé). Le souffle qui passe à travers ces dessins nous rendra fou.

Hugo (IV). Pierre Brunel, Monsieur Victor Hugo (Vuibert, 2002, 192 p., 15 €). À qui s’adresse exactement ce volume ? Sous le triple patronage de Courbet, Claude Roy et Émile Ajar, il paraît se donner comme un livre plutôt « grand public », parcourant la vie et l’œuvre du poète, mais ce n’est que partiellement vrai : l’auteur hésite entre des généralités bien connues (par exemple sur l’enfant sublime, commenté à deux reprises) et des remarques érudites parfois précieuses. De même, les références vont des travaux les plus sérieux au numéro spécial de Télérama auquel l’auteur paraît accorder une grande importance. En vérité, Pierre Brunel semble à la recherche d’une forme plus libre où il pourrait parler d’autre chose, en particulier de musique à laquelle il multiplie les allusions, des Heures dolentes de Gabriel Dupont au Palestrina de Pfitzner.

Hugo (V). Maxime Prévost, Rictus romantiques. Politiques du rire chez Victor Hugo (Presses de l’Université de Montréal, 2002, 376 p., 23 €). Le sous-titre meschoniquien de cette étude « socio-littéraire » ne doit pas effrayer : elle se lit avec beaucoup d’agrément. L’essentiel de l’œuvre de Hugo, de Bug Jargal et Quasimodo, à L’Homme qui rit et à La Fin de Satan, est ici reconsidéré suivant l’axe d’un rire qui n’est jamais le grand rire de Rabelais : le rictus évolue du ricanement démoniaque de Han d’Islande, droit issu du roman noir (le « rire pervers »), au « rire de force » (expression que Prévost emprunte à Hugo) de Gwynplaine, à travers celui des misérables qui, de bon ou mauvais gré, plaquent cette grimace sur leur face. C’est en fait le topos (ou lieu commun) du rire qui, naguère exacerbé en littérature chez les brigands et les monstres du roman noir anglais de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, intéresse Maxime Prévost, heureux de trouver en Hugo une œuvre où ce topos se développe sur plus de cinq décennies. De très nombreuses références aux ouvrages concomitants, tant français qu’anglais, font apparaître que les phénomènes trop vite attribués à l’influence d’un auteur sur un autre relèvent en fait d’une dynamique socio-culturelle bien plus ample. Prévost note au passage que Hugo, qui s’enorgueillissait de son « nom saxon », est probablement le plus anglo-saxon de nos grands écrivains – d’où quelque réticence du goût français envers ce grand excentrique de sa propre littérature. Suite au succès des Mystères de Paris, Hugo prit acte qu’au lieu de parler du peuple, comme il l’avait fait jusque là, l’écrivain pouvait désormais s’adresser au peuple (réflexion qui, suggère Prévost, a pu le détourner de poursuivre la rédaction de La Fin de Satan) ; il est alors intéressant de voir que, sans jamais renier ce que ses premiers romans devaient au roman noir, Hugo reprend les topoï de Sue en substituant aux faits de nature des faits de société – substitution qui situe en droit ses Misérables nettement plus à gauche que les Mystères de Sue. Un intéressant parallèle entre Gavroche et les gamins de Dickens dans Oliver Twist prolonge ici un autre parallèle entre Barnaby Rudge et Notre-Dame de Paris. Prévost conclut son livre par un « éloge de la mauvaise humeur » qui a le mérite d’insister sur un aspect « inactuel » de l’inspirateur du Bossu de Notre-Dame.

Hugo (VI). Victor Hugo, Quatrevingt-treize, présentation, notes et dossier par Judith Wulf (GF Flammarion, 2002, 469 p., 5 €). Cette édition se donne comme critique. Elle est plutôt scolaire : la numérotation de dix lignes en dix lignes (qui sera plutôt déplaisante au goût de certains lecteurs) paraît faite pour dispenser l’hugologue en herbe de parcourir des pages entières de ce roman. Mais pourquoi la table des matières originale a-t-elle disparu sans laisser de traces ? Elle fait partie du livre et reste le meilleur survol thématique du sujet : « Les forêts – Les hommes – Connivence des forêts et des hommes – Leur vie sous terre – Leur vie en guerre – L’âme de la terre passe dans l’homme » etc. – ce mode scandé d’enchaînement marque bien mieux le rythme hugolien que le découpage décimal.

Huysmans. Joris-Karl Huysmans, Interviews, textes réunis, présentés et annotés par Jean-Marie Seillan (Champion, 2002, 526 p., s.p.m.). Outre une pertinente préface sur le statut de l’interview littéraire au cours des dernières années du XIXsiècle, le volume reproduit le texte des cent-quarante entretiens accordés, sur une période de dix-sept années, par JKH à des journalistes du Figaro, du Gil Blas, du Matin, de La Libre Parole, de La Presse, pour ne citer que les titres des principaux périodiques qui publièrent les propos de Huysmans sur des sujets variés : l’Académie Goncourt, la mort d’Alphonse Daudet, les femmes à l’église, l’envoûtement, les chats, la vente de Médan, l’affaire Adelsward-Fersen, le mouvement littéraire, la réhabilitation de Gilles de Rais, etc. À l’époque, c’était les écrivains qu’on interrogeait sur les faits de l’actualité (cela a bien changé depuis, l’opinion de Patrick Bruel important plus aujourd’hui que celle de Julien Gracq). La première interview retrouvée parut dans Le Réveil du 22 mai 1884 (l’interviewer était Francis Enne) ; la dernière recensée est une courte déclaration reproduite dans Messidor du 4 février 1907. Dans son entreprise, Jean-Marie Seillan a été largement aidé par Huysmans lui-même, qui avait constitué, sa vie durant, des dossiers de presse, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal. Cent quarante interviews, c’est beaucoup, mais Zola en a accordé plus du double (il n’avait pas, il est vrai, la même stature publique que son confrère). Huysmans s’est donc souvent plié, parfois en ronchonnant (le ronchonnement était dans sa nature), à la pratique de l’interview. Après le départ de Jules Huret, qui menait sa célèbre enquête sur l’évolution littéraire, ne confiait-il pas à son ami Landry : « Il aurait voulu savoir si je baisais ! » Huysmans accepterait-il aujourd’hui de passer à la télévision ? On frémit quelque peu en imaginant les questions que lui auraient posées les reporters condescendants et goguenards qui nous assènent chaque jour leur médiocrité suffisante sur le petit écran : « Alors, JK, toujours préoccupé par les messes noires ? » 

Jünger. Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface. 4 (Gallimard, 2002, 504 p., 35 €). « Achetez et lisez, enseigne Joubert, les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l’originalité de leur caractère et de leur âge » – et de conseiller Varron, les Formulae du moine Marculphe, De la vie sobre de Cornaro, car Joubert écrivait cela voici deux siècles. Le siècle vécu en entier par Jünger ayant été l’un des plus riches et tumultueux à tous égards, il fallait pour l’apprécier un esprit ouvert aux sciences comme aux lettres, et assez rodé aux avatars politiques pour relativiser les traverses qui firent de lui successivement l’un des auteurs préférés de l’ex-caporal Hitler – lecteur intéressé des Orages d’acier – et de François Mitterrand, visiteur présidentiel hélicoporté de notre centenaire en mars 1995 (rendez-vous chez Ernst au tome V). Le charme de ce journal est celui d’un Livre de Raison, comme s’appelaient jadis ces carnets où un esprit réfléchi notait tout ce qui lui semblait de nature à l’éclairer. Exercice salutaire, car Jünger ne semble avoir vécu si vieux que pour vérifier la pertinence de son patronyme (Jünger, « plus jeune ») : peu de pages de ce journal qui ne procurent quelque excitation intellectuelle, les remarques pénétrantes alternant avec les récits de voyages d’un homme qui, tant au physique qu’au mental, demeure un exemple de mobilité. À ceux qui éprouveraient quelque réticence à vieillir, le journal de Jünger n’apportera que des encouragements. 

Lamartine. Autour de Lamartine : journal de voyage, correspondance, témoignages, iconographie, études réunies par Christian Croisille et Marie-Renée Morin (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2002, 250 p., 22,50 €). En marge de la vaste et si utile entreprise de la Correspondance générale de Lamartine publiée chez Champion, la vaillante équipe clermontoise nous donne un deuxième volume de mélanges autour de cette correspondance. L’ensemble est hétéroclite et d’intérêt variable, comme c’est la loi du genre. On s’amuse des « souvenirs prosaïques », en partie inédits, du préfet Barthélémy sur le poète, regard acide et vif, sans complaisance. On est déçu du dossier constitué autour du buste de Lamartine par le comte d’Orsay (mais on retient la belle formule de lady Blessington à propos de l’auteur du Lac : « il s’habille tellement comme un gentleman que personne ne pourrait le soupçonner d’être poète »). Dossier révélateur sur la collaboration de Mme de Lamartine à certains écrits de son mari : elle exhorte au travail le jeune Guillaume Lejean, un peu paresseux et qui doit fournir des documents pour L’Histoire de la Restauration. Deux remarques encore : la longue étude de N. Courtinat sur le Voyage en Orient, honnête prose universitaire, est-elle vraiment à sa place dans ce volume de documents ? Et l’essai d’iconographie lamartinienne de M.R. Morin, qui complète heureusement l’exposition de 1990, Lamartine et les artistes au XIXe siècle, est fort utile, mais le serait plus, et plus agréable, s’il était… illustré. 

LarbaudCahier des Amis de Valery Larbaud, nouvelle série, n° 2, Le Manuscrit de « Barnabooth », dossier établi par Anne Chevalier (116 rue Eugène-Carrière, 30900 Nîmes). Ce numéro fort riche confirme l’excellente rénovation des Cahiers des Amis de Valery Larbaud. Tout entier consacré à Barnabooth, il nous révèle d’abord un inédit extraordinaire, vraiment fascinant : les huit pages relatant un rêve fait par le protagoniste au couvent de Serghiévo. Ces pages, où Larbaud anticipe pleinement sur Borges, figurent dans le manuscrit autographe préempté en 2001 à Drouot par la Médiathèque de Vichy (à propos, pourquoi n’a-t-on pas reproduit au moins une de ces pages ?). « Fantasme de possession culturelle du monde », écrit Gil Charbonnier, qui présente fort bien cet inédit, dont il montre que Larbaud finit par l’écarter de la version définitive, parce que trop intime : explication qui semble en effet assez pertinente. De ces huit pages, fort raturées, nous sont offertes deux transcriptions : l’une, littérale, avec tous les repentirs et ajouts ; l’autre donnant prudemment « ce qu’aurait pu être le texte de Valery Larbaud ». Signalons aussi aux généticiens la transcription littérale d’un autre passage, non inédit, du manuscrit. La seconde partie du cahier est consacrée à la réception de Barnabooth (périodiques et correspondances), qui fut, dans l’ensemble, assez chaleureuse. Particulièrement intéressantes sont certaines lettres d’écrivains (Copeau, Valéry, Conrad), et surtout les lettres que Larbaud écrivit pour se justifier, nuancer certains jugements et inscrire son livre – tellement admirable – dans une tradition qu’il voulait française, replaçant ainsi la modernité dans une lignée humaniste. Remarquable aussi la parfaite dignité de Larbaud, refusant toute publicité pour ses livres : exemple à méditer en ces temps médiatiques d’auto-promotion permanente de tant de petits génies des deux sexes ! Pour finir, signalons un compte rendu enthousiaste, par Françoise Lioure, de la récente et catastrophique édition Delvaille des poésies de Levet : apparemment, cette dame n’y a vu que du feu, et parfaite érudition. Elle pourra cependant, comme nos lecteurs, se reporter utilement à la lettre de P. de Saint-Hilaire publiée page 199 de la neuvième livraison d’Histoires littéraires. 

Larronde. Olivier Larronde, Œuvres poétiques complètes (Le Promeneur, 384 p., 29 €). Parce que la raison sociale de son éditeur historique ne portait pas mention de la bonne ville de Lutèce, Olivier Larronde a failli passer à la trappe. Et oui, publier à Lyon, que dis-je : à Décines, à l’enseigne de l’Arbalète (Marc Barbezat, directeur de la maison pharmaceutique Gifrer-Barbezat) n’est pas une voie royale pour pénétrer les esprits parisiens. Jean Genet, qui avait commis la même irréparable balourdise, ne fut sauvé que par l’intérêt généreux d’une maison parisienne. Logiquement, Larronde traînait dès lors une réputation de second couteau malgré les éloges de ses contemporains. Il a même fini – Ah ! le mauvais élève – par se voir refuser, comme à la porte d’une vulgaire discothèque, l’entrée au Dictionnaire de poésie de Michel Jarrety, paru en 2001. En l’absence de Larronde ou de Salabreuil, on se demande bien ce qui justifie l’intégration à ce dictionnaire de Claude Mouchard, auteur, comme plusieurs centaines de poètes français depuis 1970, de trois recueils de poésie parus entre 1979 et 1997 : un pur mystère. Plus raisonnable, le Dictionnaire des lettres françaises (1998) accordait, sous la plume de Françoise Ouvry, dix-neuf lignes honorables (sans débordement ni enthousiasme exubérant) à Larronde et précisait ce fait surprenant : Larronde, mort le 31 octobre 1965, est enterré à Samoreau tout près de Mallarmé. Clic, voilà le déclic : personne ne se serait donc aperçu que Larronde, plus nettement que beaucoup, est un héritier de Mallarmé ? Allons, allons. Il est frappant que nombre de ses poèmes offrent plusieurs lectures métaphoriques, comme certaine époque dudit Stéphane. Alors ? Re-mystère. Cela dit, louons Angelo Rinaldi grâce auquel Larronde a eu les honneurs de ces Œuvres poétiques complètes. N’étant pas parvenu à rédiger la préface du volume de la collection Poésie/Gallimard programmé naguère pour 1999, le critique a permis la parution par Le Promeneur de ce volume fort bien fait, pourvu par Jean-Pierre Lacloche d’une documentation solide. Passons sur la préface de Jacques Roubaud, qui ne manque pas de temps lorsqu’il s’agit de péritextes, postfaces et autres apostilles, qui connaît son affaire et la mène rondement. Jean-Pierre Lacloche signe ici sur Larronde un texte d’importance, plein de délicatesse. Merci, Lacloche. Rinaldi, soyez béni. Larronde est rétabli. « Est-ce à dire ou si c’est à lire ? / – Autrement dit serait-ce à lire / C’est à se dire autrement dire » (Dit-on). 

Le Clézio. Gérard de Cortanze, J.M.G. Le Clézio (Folio, 2002, 298 p., s.p.m.). Réédition en poche d’un ouvrage daté de 1999. La part du mythe n’est pas négligeable dans cette évocation d’un univers Le Clézio qui donne l’impression de s’appuyer souvent sur des images d’Épinal (la Bretagne éternelle, l’Afrique, la légende familiale). Les amateurs apprécieront les va-et-vient opérés par Gérard de Cortanze entre l’œuvre et la parole de l’auteur, nourris de nombreux entretiens, en regrettant le peu d’autonomie que cette proximité laisse au critique. Courte iconographie, bibliographie itou. 

Leiris (I). Annie Maïllis, Picasso et Leiris dans l’arène. Les écrivains, les artistes et les toros… (Éditions du Cairn, 2002, 303 p., 42 €). Rencontres tauromachiques de Leiris et Picasso à Nîmes, autour de leur ami bibliophile et aficionado André Castel, qui fréquentait, outre Pablo et Michel, des personnalités comme Cendrars, Bataille, Cocteau, Paulhan, Dubuffet, etc. Étude fine d’Annie Maïllis sur ces rencontres dans l’arène ou autour d’un pastis. En annexe, des lettres de Cendrars et de Picasso à André Castel, un entretien avec Françoise Gilot et un glossaire tauromachique. Nombreuses photographies inconnues. De la belle ouvrage. Les deux oreilles et la queue.

Leiris (II). André Castel, Michel Leiris, Correspondance 1938-1958 (Claire Paulhan, 2002, 393 p., 35 €). La vision d’une littérature conçue comme tauromachie a en M. André Castel, de Nîmes, un complice acquis puisque Leiris trouva en lui « son mentor dans la planète des taureaux ». Ces 186 lettres, fort bien imprimées en caractères Cheltenham sur papier Minotaure ivoire 90 grammes, n’ont cependant rien d’une corrida ni d’un échange de confidences exceptionnelles : le lecteur de passage peut, sans se sentir indiscret, les consulter, regarder les illustrations (nombreuses photos). Leiris s’y avère un peu sourd : Castel revient cinq fois lui redemander son avis sur un certain Hamlet noir qu’il lui a fait parvenir et sur lequel l’ami de Picasso s’obstine à demeurer muet. N’en disons pas plus sur ce beau volume, complété d’un index et d’un petit glossaire taurin, ensemble à réserver d’urgence aux 998 leirisiens qui persistent en France et ailleurs.

Leyris. Pierre Leyris, Pour mémoireruminations d’un petit clerc à l’usage de ses frères humains et des vers légataires (Corti, 2002, 306 p., 18 €). Contrairement à ce que les mauvaises langues ont pu dire de Pierre Leyris – caractère difficile, un peu raide comme certaines de ses traductions, qui ont été jugées bonnes à reprendre (Les Îles d’Aran, ou La Terre vaine de T.S. Eliot) – ces Ruminations d’un petit clerc offrent l’image d’un autre Leyris. Humble, souple et bienveillant (globalement), ne prenant jamais à partie l’« éditeur » (figure honnie si l’on en croit certains témoins), plongé durant son « vers-la-mort » en réflexions sur la langue, le mot, son travail passé, quelques-uns de ses compagnons (Massignon, Henri Thomas, Caillois, etc.) et les revues auxquelles il a collaboré (84Mercure de France, etc.), fragments volontairement déclassés qui constituent son seul et unique ouvrage personnel. Livre rare, donc, et douloureux. Préface amicale de Gilles Ortlieb.

Loti. Nazareth Topalian, Un duel au soleil : l’affaire Pierre Loti-Archag Torcom (L’Harmattan, 2002, 154 p., 15,25 €). L’auteur de ce petit livre est né en 1933 à Beyrouth et a jugé nécessaire d’attirer notre attention sur ce qu’il est convenu d’appeler « un épisode ignoré » de la vie de Pierre Loti, une vie colorée qui connut certes bien d’autres épisodes plus marquants que celui-ci, dont à première vue nous n’aurions pas perdu grand-chose, en effet, à ce qu’il le demeurât : ignoré. Et pourtant la vie littéraire est ainsi faite, les amateurs de Loti, même modérés, sont des êtres bizarres, curieux, et l’on feuillette ces pages d’abord distraitement, puis quelque chose accroche quand même, insiste : on sait la passion de Loti pour l’Orient et la Turquie, ses voyages, ses articles, outre les romans, dans lesquels il ne manque pas d’éreinter la cause arménienne, ce qui serait aujourd’hui du dernier politiquement incorrect. Au moment où Loti écrit Turquie agonisante, un lieutenant bulgare d’origine arménienne, Archag Torcom, publie Éternelle Turquie !, et, pour appuyer son coup de sang, envoie à Hendaye en novembre 1913 ses témoins provoquer en duel notre immortel et languissant Charentais. Loti est un peu trop glorieux et âgé (63 ans) pour croiser le fer lui-même avec un bouillant ancien élève de Saint-Cyr. Ses amis le pressent d’accepter d’être remplacé sur le terrain par Georges Breittmayer, champion d’escrime de France. Ce à quoi le créateur fardé de Ramuntcho consent finalement. En lui-même, le jeu mondain des candidats au remplacement de Loti sur le pré est divertissant. Mais il est bien plus utile de réexaminer ce que Loti écrivait des Arméniens et de leur sort à l’époque – et ce que les Arméniens avaient à lui répondre. Le ton employé de part et d’autre ferait les choux gras de notre presse aseptisée et sous surveillance. Enfin, quoi que l’on pense de la question arménienne sur le fond, quand bien même on n’en penserait rien, cela donne bien de la nostalgie pour le temps où les duels étaient permis : de beaux duels qui ne s’arrêteraient pas au premier sang versé mais iraient jusqu’aux tripes à l’air, voilà qui dégagerait les bancs de la XVIIe Correctionnelle, les écrans de télévision et les colonnes de nos hebdomadaires.

Louÿs. Jean-Paul Goujon, Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier (Christian Bourgois, 2002, 189 p., 20 €). Avec Marie de Heredia (1875-1963), deuxième fille du poète d’origine cubaine (entré triomphalement à l’Académie française en 1895), devenue « de Régnier » par un étrange mariage avec le poète non moins en vue Henri de Régnier, on se demande à combien on joue ou a joué. Et il n’y a pas dans toute cette affaire qu’une histoire de correspondances croisées, même si c’est cette histoire que Jean-Paul Goujon, après les travaux de Robert Fleury (auquel il rend un plus que juste hommage), s’est employé patiemment à reconstituer. Le chantage, hautement pratiqué par celle qui se qualifie elle-même d’« inconstante », se poursuivra encore après la mort de Louÿs, venant de sa dernière héritière… Pour un Louÿs qui se méfiait du mariage ou même du simple « collage » comme de la peste ! Il ne nous reste qu’à rendre grâce, avec notre auteur, à Pascal Pia et à Thierry Bodin qui, à trois quarts de siècles de distance, ont eu l’heureuse fortune de pouvoir sauver ce « dossier secret » (texte et photographies) du bûcher. Précisons pour les plus curieux : ces plus que précieuses photographies ont été déposées à la Bibliothèque de l’Arsenal, dans le fonds Robert Fleury.

Mère« Ma chère Maman ». De Baudelaire à Saint-Exupéry, des lettres d’écrivains (Gallimard, 2002, 114 p., 2 €). On pourrait adresser bien des reproches à ce petit volume, recueil de lettres d’écrivains illustres à leur maman. S’interroger sur la sélection des lettres (par qui ?) comme sur celle des écrivains (Baudelaire, Flaubert, James, Gide, Proust, Cocteau, Faulkner, Hemingway, Saint-Exupéry – où sont les dames ?), critiquer les notices biographiques ineptes que ne rachète pas la quasi-absence de notes, et même s’indigner de l’encart publicitaire qui, à la fin de chaque section, dresse la liste des ouvrages du même auteur disponibles en Folio, confirmant ainsi la vocation de cette collection à « deux euros » : l’exploitation commerciale du fonds Gallimard. À quoi bon ? Cette anthologie bon marché ne sera pas inutile à qui travaille sur l’épistolaire, au programme dans les lycées. À parcourir pour les déclarations d’amour, ou de haine, ou des deux, dont celle-ci de Baudelaire à sa mère : « je suis convaincu que l’un de nous deux tuera l’autre, et que finalement nous nous tuerons réciproquement. » 

Milhaud. Madeleine Milhaud, Mon XXe siècle. Propos recueillis par Mildred Clary (Bleu nuit, 2002, 144 p., 20 €). Témoignage émouvant de la plus que fidèle épouse de Darius Milhaud, laquelle, née en 1902 et aujourd’hui centenaire, peut se faire fort de répéter le célèbre incipit de Victor Hugo « Ce siècle avait deux ans… » On revit, de l’intérieur, la non moins longue carrière de cet incorrigible compositeur, qui, de 1910 à 1968, malgré les aléas des guerres, de l’exil forcé aux États-Unis, n’aura cessé de livrer quatuors, concertos, symphonies, cantates, opéras, sans compter les œuvres de circonstance (pour un mariage, un anniversaire, pour le cinéma). « Tant qu’il y a de l’encre dans mon stylo, disait-il, ça va ! » C’est toute une partie de l’histoire de l’avant-garde artistique que Madeleine Milhaud nous fait en même temps revivre, avec de très fins portraits de Satie, de Cocteau, de Jean Wiener, de Fernand Léger, de Strawinsky. Mais – car il y a un « hic » – des entretiens radiophoniques peuvent-ils à eux seuls constituer un livre ? On vous livre tout cela « brut de décoffrage », vous n’avez donc même plus la chaleur de la voix. L’interviouveuse n’a pas jugé utile d’apporter les précisions de dates, de circonstances, de lieux qui se seraient imposées. Alors, si vous n’êtes pas déjà au parfum… 

Minet. Pierre Minet, En mal d’aurore. Journal 1932-1975. Édition, préface et notes de Patrick Krémer (Bois d’Orion, 2001, 444 p., 29,50 €). Ce compagnon de route du Grand Jeu se présente ici comme un exemple introverti de la bohême du Quartier latin. Pour ce tempérament ultra-sensible, tout est littérature. Il lit, écrit, et se lit dans son journal, plus qu’il ne vit, encore qu’il soit question, en arrière-fond, d’une liaison hétérosexuelle complexe. Au début du journal, il est atteint d’une des maladies du siècle (la tuberculose) et, à la fin, il subit une opération qui le laisse sans voix mais ne l’empêche pas d’écrire. Sa continuelle auto-fustigation peut lasser à la longue, mais il sait se servir de sa plume non moins que de sa discipline. Et l’on rencontre, au détour d’une page, des portraits lucides, pathétiques ou cruels des grands hommes qu’il a rencontrés. On retiendra celui de Roger Gilbert-Lecomte – ou les derniers jours d’un junkie sous l’Occupation –, celui d’Antonin Artaud dans le rôle du fou du village (Saint-Germain-des-Prés), celui peu reluisant d’Arthur Adamov, mais aussi ceux de Jouhandeau, Limbour, Gide, Paulhan et d’une nuée d’autres écrivains grands et petits, ces derniers n’étant pas les moins pittoresques. L’ouvrage est matériellement bien présenté. Les notes pieuses du présentateur rompent la continuité du journal. Elles sont souvent sommaires et parfois inutiles (« Je relève si peu de La Défaite que mon prochain ouvrage s’appellera : En mal d’Aurore » est ainsi commenté dans une note : « On aura entendu l’allusion à Maldoror »). L’index, en revanche, est bien commode et rendra service aux lecteurs pressés. Ce livre est un intéressant document sur l’histoire littéraire du milieu du XXe siècle, mais limitée à un quartier de Paris et vue du petit bout de la lorgnette, comme à travers un brouillard grisâtre. 

Musique. Déodat de Séverac, La Musique et les lettres, correspondance rassemblée et annotée par Pierre Guillot (Mardaga, Liège, 2002, 444 p., 35 €). Les amateurs trouveront sans doute à glaner sur le mouvement artistique de la Belle Époque dans cette correspondance du musicien Déodat de Séverac (adressée principalement à des membres de sa famille), lequel n’avait malheureusement pas la fantaisie épistolière de son collègue Chabrier. Les spécialistes d’Apollinaire liront avec intérêt une lettre de Séverac à Ricardo Vines du 16 avril 1909 : « Mon ami Apollinaire veut faire une conférence suivie d’un concert au Salon des Indépendants consacré à mes œuvres. Pourrais-tu y jouer ? […] Si cela t’est impossible préviens m’en dès cette lettre reçue, Apollinaire ayant besoin d’être fixé tout de suite pour faire imprimer les programmes. » Quant aux spécialistes de Lautréamont, ils iront droit à l’index des noms cités pour se reporter aux pages correspondant aux six d’Avezac de Castéra que mentionne ledit index. Le rassembleur et l’annotateur des lettres de Séverac est Pierre Guillot ; les précisions qu’il apporte à la suite de chaque lettre sont de première utilité. Pas de fausse note. 

Pagnol. Thierry Dehayes, Marcel Pagnol. Lieux de vie, lieux de création (Édisud, 2002, 143 p., 17 €). Sympathique et vite lu, un parcours de l’itinéraire biographique et géographique de Pagnol. Jacqueline Pagnol, qui vécut trente ans dans l’intimité de l’auteur des Souvenirs d’enfance, donne son témoignage sur divers sujets, dont certains peuvent effectivement ressortir de sa compétence. Cartes postales noir et blanc d’autrefois et photographies contemporaines en couleur constituent l’iconographie, point fort du volume. 

Pamphlet. Jean-Marie Le Hénand, La Marmite littéraire (Éditions de la Mouette bleue, 2002, 204 p., s.p.m.). Curieuse diatribe contre les coulisses de l’édition et de la critique, où bien des gens en prennent pour leur grade. D’abord, les attachées de presse (féminin pluriel oblige) « qui ne lisent jamais le moindre livre, afin de ne pas s’encombrer le cerveau » (!) ; puis les directeurs de collection « qui ne dirigent pas grand’chose, sauf, bien entendu, leur carrière » (!). Une place de choix est réservée aux « ténors médiatiques » du genre Sollers ou Beigbeider, le premier découvrant « chaque semaine, avec émerveillement, dans Le Monde des livres , des génies inconnus nommés Watteau, Casanova, Rimbaud ou Mme de Sévigné », le second « faisant des pieds et des mains pour occuper jour et nuit, avec ses yeux globuleux, micros et caméras ». Catherine Millet : « Du bidon complet, fabriqué par une bonne bourgeoise placide et qui a réussi à passer pour un « authentique témoignage sur la sexualité féminine » ». Comme dirait l’autre, c’est le Pont-Neuf : tout le monde y passe. 

Picasso. Georges Tabaraud, Mes années Picasso (Plon, 2002, 233 p., 19 €). Curieux livre. Interview, plus ou moins préalablement rédigé, d’un journaliste, Georges Tabaraud, par un autre journaliste, Michel Cardoze. De ces deux hommes de plume, militants communistes, donc « bien placés », on attend qu’ils nous fassent mieux comprendre le parcours militant de Picasso et nous éclairent, le recul historique aidant, sur les différends qui ont pu opposer le peintre de Guernica, du Charnier, de La Guerre et la paix, sinon au Parti communiste français, du moins à certains de ses hauts membres, dont Aragon, pour ne pas le citer. Mais le soleil du Midi a manifestement écrasé tous les contrastes : on ne parle même pas de lutte pour l’hégémonie – ça, c’est du Gramsci –, on rabote toutes les aspérités, qu’il sÀagisse de rivalités artistiques, politiques ou même sentimentales. Reste le récit d’une amitié, incontestable, avec deux ou trois anecdotes, il est vrai, fort piquantes : la bouteille d’absinthe du père Frédé, la votation de Bâle, et la mystification montée par Pablo aux dépens de Truman. Peut-être en apprendra-t-on plus avec l’ouvrage de Gertje Uttey (Picasso, the Communist years, Yale, 2000), ici cité, mais sans davantage de commentaires. 

Poésie. Alain Jouffroy, Anthologie de la poésie française à la première personne du singulier (Jean-Paul Bertrand, 2002, 310 p., 23 €). Dans une préface brève, elliptique dans certains raccourcis, Alain Jouffroy s’interroge sur le « je » des poètes, mot commun à tous et en même temps forme d’un langage intime, « unique en plusieurs », selon la formule de Saint-Pol-Roux qu’il cite, « je » qui ne serait plus subjectif ni vraiment « un autre », mais « personne », c’est-à-dire tout le monde. L’anthologie comporte cent huit textes, d’un anonyme à Dudouit, en passant par Villon, Hugo, Baudelaire aussi bien que Scarron, Sponde ou Forneret. Ils se répartissent, non sans quelque arbitraire, en « règle du je », « je du cirque », « je de prince », « je de hasard », mais ne relèvent en rien d’un jeu : ils « interpellent », comme on dit, et provoquent le questionnement fondamental sur les moyens et les fins de la poésie. Une anthologie qui dérange, on ne s’en plaindra pas… 

Presse. Serge Bénard, Les Mots de la presse écrite (Belin, 2002, 390 p., 13,70 €). L’auteur, journaliste de métier, s’est fait lexicographe pour composer ce glossaire du vocabulaire de la presse écrite qui paraît dans une collection consacrée au « français retrouvé ». Pour documenter son répertoire de mots désuets et des néologismes les plus récemment forgés, Serge Bénard a truffé ses notices d’anecdotes qui se laissent savourer avec le même plaisir que celui pris dans la solitude du petit matin, devant un café trop chaud, quand la seule lecture à portée de main est un journal vieux de trois mois qui a servi la veille à contenir des haricots verts. 

Proust (I). Marcel Proust, Un amour de Swann, édition présentée par Mireille Paturel (GF Flammarion, 2002, 340 p., 4,50 €). Comme le veut cette collection à usage pédagogique, Mireille Paturel fournit au texte de Proust la copieuse escorte d’une chronologie, d’une présentation, de notes, d’un « dossier » et d’une bibliographie, avec l’ajout, fort nécessaire, d’un lexique génétique. C’est en effet le cadre de référence de la critique génétique qui occupe ici l’essentiel du terrain. Le dossier, fort bien fait, détaille les manuscrits et leurs mystères, avec une technicité qui ne sera peut-être pas de tout repos pour le lycéen ou l’étudiant, lequel devra disserter sur la sonate de Vinteuil ou la délicate question des catleyas. Les notes, en revanche, insistent beaucoup sur les éclaircissements linguistiques et les précisions historico-culturelles. On s’amusera de voir que le mot « névropathe » a droit à une note tandis que « moleskine », utilisé pour décrire le matériau des couvertures des carnets de Proust, n’est nulle part commenté. Ne s’agit-il pas pourtant de quelque chose d’aussi étranger au jeune lecteur d’aujourd’hui que les bizarres façons fin-de-siècle de s’arranger de la sexualité ? L’évidence (aux yeux de l’éditrice) de la méthode génétique fait du dossier un document infiniment moins lisible que le roman lui-même (malgré le lexique, utile). Comme d’habitude devant les éditions savantes, tout en respectant, on hésite : le lecteur qui s’initie pour la première fois à Proust en sortira-t-il plus éclairé et plus sensible à l’œuvre ? 

Proust (II). Edmund White, Marcel Proust (Fides, 2002, 190 p., 15 €). Pour qui est rebuté par l’épaisseur des dernières biographies de l’auteur de La Recherche, un parcours, en moins de deux cents pages, de la vie et de l’œuvre de Proust, avec une large part accordée à la sexualité de l’écrivain. Le Tadié pour lecteur pressé.

Rimbaud. Gilbert Coustaury, Aphinar (Nicolas Philippe, 2002, 322 p., 16,50 €). Essai pourfendeur sur les exégètes du poète des Illuminations. Sympathique mais un peu épais, d’une véhémence gentiment puérile – du genre retenez-moi-ou-je-fais-un-malheur –, très pisse-copie de Libé en folie (« En ce sale Choa, il n’est pas d’autre choix. Qu’elle aille se faire foutre sur quelque boutre par quelque bougre », « renard ? renaître en art ? », « la route est amère… La route est ta mère », « Paul Demeny, habitant de Douai peu doué »). Quelques perles : telle édition de l’œuvre de Rimbaud est « magistrale – quinze enseignants sur dix-neuf collaborateurs », « Vitalie Rimbaud, petite Cassandre, s’empressa de mourir à 17 ans d’une synovite pour prévenir son voyant de frère ». L’auteur en veut aux universitaires, ouh ! c’est rien que de le dire : « Pauvre Jean-Luc Steinmetz annotant Mes Petites Amoureuses in ŒuvreVie. Il a tout faux. Et il copie. […] Toutes ces notes reprennent celles de Suzanne Bernard sans la nommer. On croit rêver ! Ces gens-là enseignent ! Ils déposent en Classiques Garnier leurs petites notes indistinctes sur Rimbaud » ; Marc Ascione « s’emmêlant les pinceaux dans l’axone » ; Louis Forestier « compilant calembredaines et incongruités des prédécesseurs », etc. S’il déteste apparemment les professeurs de faculté, Gilbert Coustaury n’aime pas davantage les grands éditeurs et l’exprime sans ambages (Gallimard est une « boîte dont la réputation tient au rachat des auteurs que ses concurrents surent découvrir »). Ce faisant, il s’expose au soupçon d’être aigri de n’être point universitaire et surtout à celui de ressentir quelque rancœur du refus de son poussif Aphinar par les principales maisons d’édition.

Rolland. Bernard Duchatelet, Romain Rolland tel qu’en lui-même (Albin Michel, 2002, 444 p., 22,90 €). Comment ne pas regretter l’effacement de Romain Rolland aujourd’hui, la disparition à peu près totale de ses œuvres des librairies ? Bernard Duchatelet, qui lui a déjà consacré de considérables travaux, publie aujourd’hui une somme bienvenue. La première difficulté qu’il rencontre tient au nombre des écrits autobiographiques de l’auteur, sans compter son Journal et ses très abondantes correspondances : le risque est grand pour le biographe de se muer en simple copiste… Bernard Duchatelet nous donne une synthèse qui sera utile à tous les amateurs de Romain Rolland, mais il déçoit sur certains points. On soupçonne qu’il a été contraint par l’éditeur à ne pas dépasser les quatre cents pages, ce qui est manifestement insuffisant et le condamne souvent à rester allusif et trop rapide. Le récit du voyage en Espagne de 1907 se réduit par exemple à onze noms de villes (« Puis, c’est Cordoue, Séville, Cadix, Algésiras, d’où ils reviennent ensemble à Grenade, et regagnent, de nouveau, Madrid en passant par Tolède… »). Ou lorsque Rolland se passionne pour un musicien italien contemporain, Lorenzo Perosi, en qui il voit un nouveau Mozart, rien ne nous renseigne sur sa musique, et sitôt apparu, Perosi disparaît sans que soit expliqué cet enthousiasme. Dans un autre domaine, rien n’est dit de la participation de Picasso à la production du Quatorze juillet en 1936 : la rencontre de Rolland avec la modernité, c’était pourtant intéressant ! Le livre déçoit aussi par son peu de curiosité : on attend des interrogations sur la solitude esthétique de Rolland, particulièrement dans sa jeunesse (pouvait-il à ce point ignorer la poésie, en particulier l’exemple de Mallarmé, lui qui était à la recherche de grandes figures ?). Sur l’antisémitisme qui saisit un temps Rolland, et qui lui ressemble si peu ; ou encore sur la sexualité : tant d’amours chastes, reléguées dans l’amitié, et ce curieux ratage du premier mariage (sa femme tombant malade au début du voyage de noces, « l’amoureux se muant en infirmier » – le couple ne s’en est jamais remis). Sur tous ces points, jamais Bernard Duchatelet ne paraît s’interroger. Si ce volume n’est pas la biographie définitive dont on pouvait rêver, c’est du moins un volume solide qui permettra à de nouveaux lecteurs de prendre contact avec Romain Rolland et la réelle noblesse de son esprit.

Romantisme. Michel Le Bris, Le Défi romantique (Flammarion, 2002, 476 p., 21 €). Ce livre n’est pas une nouveauté absolue. Il s’agit, comme on le dit pour les disques, du « rhabillage » du Journal du Romantisme, publié en son temps par Albert Skira dans sa collection. Le charme du livre tenait en grande partie à sa somptueuse illustration, inévitablement réduite et affaiblie dans cette nouvelle édition. Mais la couverture est encore superbe : elle reproduit le tableau de Caspar David Friedrich, En bateau (1818) qui, sans houle, sans ouragans, ouvre sur un infini lumineux – image suggestive de ce que le Romantisme a de plus réconfortant et peut-être aussi de moins dévalué. La part reste belle, dans le texte, à la peinture, et à cet égard, le livre reste précieux, d’autant plus suggestif qu’il est soutenu par une pensée philosophique sans spéculations abstraites. Il va au cœur des œuvres, accomplissant une manière de Voyage dans le bleu de Ludwig Tieck, défini comme « l’inventeur du paysage en littérature, mais d’un paysage saisi dans ces états suspendus entre chair et songe quand il se confond avec l’âme qui les contemple ». Les références à la musique sont plus rares, mais toujours fines (par exemple au sujet des Phantasiestücke op. 88 de Schumann, chef-d’œuvre moins fréquenté que les autres Phantasiestücke op. 12 et op. 111). La référence à E.T.A. Hoffmann va de soi, mais, approfondie, elle aurait renforcé le propos de l’auteur et illustré ce défi que la littérature lance aux autres arts et que le Romantisme, surtout le Romantisme allemand, a parfaitement su relever. Le comparatiste sera ravi de cet ouvrage. Le spécialiste de littérature française le sera moins, trouvant la part faite à nos écrivains bien minces, relevant des coquilles fâcheuses (Jean Shogar pour Jean Sbogar). La bibliographie a un peu vieilli. Bref, malgré l’avant-propos de cette nouvelle édition, l’ouvrage conserve quelques rides qu’il eût été facile d’effacer.

Saint-Exupéry. Geneviève Le Hir, Saint-Exupéry ou la force des images, préface de Michel Autrand (Imago, 2002, 305 p., 22 €). Dans cet ouvrage sérieux, on regrettera en premier lieu le peu de clarté du titre : que signifie donc la « force des images » ? Quelle est-elle ? Comment la mesurer ? Passons outre à ce qui restera finalement sans réponse pour nous plonger dans l’introduction de Geneviève Le Hir : celle-ci y précise qu’elle analyse la « démarche symbolique » de Saint-Exupéry, c’est-à-dire la construction des images et des symboles dans son œuvre et ce qu’il dit du symbole. C’est ainsi faire de Saint-Ex un poète, ce qu’affirme explicitement son dernier chapitre, « L’ »Art poétique » de Saint-Exupéry ». Mais il est difficile, dans la densité de cet ouvrage, de déterminer les images ou les symboles les plus importants dans son œuvre : est-ce donc l’avion ? Plus loin, l’auteur passe de l’analyse des images – qu’elle replace dans un jeu d’échos en se référant de façon très précise à toute l’œuvre de Saint-Exupéry – à celle des signes, se faisant sémioticienne, voire philosophe. Le lecteur s’y perd : la dernière partie, consacrée au langage, entérine sa démission. Comment dissocier création poétique par l’image et analyse du langage ? Reste la richesse des micro-analyses et des rapprochements d’images et de mots, internes à l’œuvre ou intertextuels.

Sainte-Beuve. Wolf Lepenies, Sainte-Beuve au seuil de la modernité (Gallimard, 2002, 518 p., 25,90 €). S’il est des livres qui détournent de lire, il en est heureusement dont, en revanche, le bonheur communicatif ranime nos facultés. En voici un venu d’Outre-Rhin, traduit par Jeanne Etoré et Bernard Lortholary. Grand lecteur devant l’éternel, Sainte-Beuve méritait un grand lecteur comme Lepenies (sociologue naguère enseignant au Collège de France) pour nous faire regretter l’inexistence d’un CD-Rom apte à contenir, sans alourdir nos planches, les seize gros volumes des Causeries du Lundi, les treize tomes des Nouveaux Lundis, etc. – bref tout ce qui manque en librairie courante de cette véritable mine d’érudition aimable que constitue l’œuvre du grand lundiste. Voltaire jouit de ce mode numérique léger : à quand Diderot, Bayle, Sainte-Beuve, auteurs dignes entre tous d’une consultation hypertexte, car débordants de sens par quelque mot qu’on les avise ? En attendant, ce livre fournit une synthèse foisonnante des recherches d’un critique et d’un historien à la mesure des Balzac et des Hugo qu’il côtoya, parfois non sans aigreurs, mais sans que « ses haines » personnelles, sagement mises à part dans un cahier, obnubilassent jamais longtemps la clarté de son jugement. Le sous-titre français, Au seuil de la modernité, suggère un plongeur prudent, tâtant l’eau avant de se mouiller ; il trahit l’allemand, auf der Schwelle zur Moderne, lequel résume mieux le sentiment de Lepenies d’un critique idéalement placé pour apprécier équitablement l’antique et le moderne, résoudre le conflit toujours réactivé entre eux par la pensée molle. À l’historien, celui de Port-Royal, Lepenies consacre un chapitre de 80 pages, excellent résumé de ce trio de Pléiades. Chez le critique, il relève lemaître mot (celui qui frappe par la fréquence de son emploi) « vengeance » – signe éclatant de la dramaturgie d’un contemporain de Monte-Cristo. Quant à son labeur quotidien, il note : « Le travail du critique devenait de plus en plus ardu en cette époque où l’on avait de plus en plus de livres et de moins en moins de temps pour lire : la postérité, de plus en plus, me paraît ressembler à un voyageur pressé qui fait sa malle et ne peut y faire entrer qu’un petit nombre de volumes choisis. Critique, qui avez l’honneur d’être pour la postérité du moment un nomenclateur, un secrétaire, et s’il se peut, un bibliothécaire de confiance, dites-lui bien vite le titre de ces volumes qui méritent que l’on s’en souvienne et qu’on les lise ; hâtez-vous, le convoi s’apprête, déjà la machine chauffe, la vapeur fume, notre voyageur n’a qu’un instant. » À l’ère du TGV, les choses n’ont fait que s’aggraver… Retiens au moins ce titre, voyageur : le Sainte-Beuve de Lepenies ! 

Sand. Anne Chevereau, Alexandre Manceau, le dernier amour de George Sand. Biographie (Christian Pirot, 2002, 224 p., 20 €). On connaît les amants célèbres de George Sand (Jules Sandeau, Musset, Chopin, l’avocat Michel de Bourges) ; on connaissait mal la relation qu’elle entretint, de 1850 à 1865, avec l’artiste graveur Alexandre Manceau, son cadet de treize ans. La biographie que lui consacre la Présidente des Amis de George Sand est un récit honnête, parfois un peu répétitif, dont les sources essentielles sont la correspondance et les agendas de la romancière. Premières années à Nohant : vie quotidienne laborieuse – Manceau crée, mais lui sert aussi de secrétaire, la déchargeant encore des problèmes de la vie courante – et existence faite de loisirs partagés, dont la dominante est l’activité théâtrale. En 1864, à la suite du conflit entre l’amant et Maurice Sand, le fils bien-aimé, le couple se réfugie à Paris et dans une villa à Palaiseau, jusqu’à la mort de Manceau, prématurée et douloureuse si l’on en juge par cette notation, sur l’agenda de George Sand, à la date du 23 août 1865 : « …Toi qui m’as aimée, sois tranquille, ta part est impérissable. »

Sarah Bernhardt. Michel Peyramaure, La Divine. Le roman de Sarah Bernhardt (Robert Laffont, 2002, 480 p., 21,20 €). La quatrième de couverture rappelle, sans craindre le ridicule, que la vie de Sarah Bernhardt est « romanesque ». Pour ce faire, l’auteur appelle à la barre – de façon alternée et répétitive – différents témoins. Des proches, certes, mais aussi Marie Colombier, dont le pamphlet Sarah Barnum, écrit avec la plume magnanime de Paul Bonnetain, demeure peu crédible. Un roman-fleuve pour les kiosques de gare.

Sarraute. Arnaud Rykner, Nathalie Sarraute (Le Seuil, 2002, 238 p., 23 €). Ce livre est la réédition d’une étude de 1991, revue, complétée (bibliographie et index) et augmentée d’un chapitre, le dernier, intitulé « Visions ». On se réjouira de cette réédition. Nathalie Sarraute a gagné son public ; sa réputation d’auteur difficile recule. Cet ouvrage, qui y a contribué, bénéficie de la parfaite connaissance de l’œuvre mais aussi de la compétence de son auteur en matière théâtrale, qui nourrit le répertoire des mises en scène, la filmographie et la riche dernière partie. Comment commenter l’œuvre d’un auteur comme Sarraute, qui a si pertinemment développé ses propres analyses ? Comment le faire de son vivant, sous son regard, guidé, quoi qu’on en pense, par ses paroles, discrètes mais fermes, sachant qu’elle en sera le premier lecteur ? Le propos de la collection est l’explicitation de l’œuvre : l’étude s’y applique. Mais comment faire, en ce cas, la distinction entre le déploiement des principes mêmes de l’œuvre, souvent explicités par l’auteur, et une lecture critique, distanciée ? Tout est juste dans l’analyse proposée, tout est fidèle à l’œuvre, trop peut-être (voir les très longues citations). On suit avec intérêt les développements sur le tropisme, sur les fictions dialogiques, sur les mises en scène internes, mais la lecture en reflet laisse bien des questions en suspens, que soulève pourtant l’entretien avec Sarraute reproduit à la fin : les conditions de travail, les brouillons, les méthodes de l’écrivain, ses premiers pas vers la publication, ses relations avec Les Temps modernes, sa représentation de ses propres personnages… 

Sciences sociales. Pierre Lassave, Sciences sociales et littérature (PUF, 2002, 243 p., 25,50 €). Les sociologues n’ont pas la réputation de faire dans la légèreté stylistique. Pierre Lassave, spécialiste de la recherche urbaine, a été à bonne école, et le lecteur doit s’attendre à un parcours difficile dans un maquis touffu où les idées sont nombreuses et plus encore les thèmes abordés et les textes commentés. La table des matières, peu explicite, ne rend pas tout à fait compte de la multiplicité quelque peu erratique des références qui y défilent. Il en ressort que sciences sociales et littérature entretiennent des rapports compliqués, très compliqués ! On rencontrera, au fil des chapitres, des dissertations sur force sociologues, avec des développements plus considérables sur Michel Leiris, Louis Chevalier ou Jean Duvignaud. Jeanne d’Arc, qui n’était ni sociologue ni écrivain, a droit à une place de choix, ce qui peut surprendre, mais s’explique parce que l’auteur s’interroge aussi sur les relations entre science, roman et mythe. Le « mythe johannique », particulièrement riche, lui fournit un matériau privilégié – d’où un curieux tableau « multichronologique », auquel ont droit également le Vendredi de Tournier et Les Misérables de Hugo. Tout cela est assez vertigineux et bourré de références extrêmement variées (voir l’index) et l’on finit par se demander, perplexe, si l’ouvrage n’aurait pas gagné à plus de sobriété. Il avait un bon modèle dans Un Cœur simple, le conte de Flaubert qu’il attribue à Maupassant. 

Simenon. Francis Lacassin, Conversation avec Simenon (Éditions du Rocher, 2002, 178 p., 14 €). Que les amateurs  ne manquent surtout pas cette version « corrigée et augmentée » (mais démunie de ses illustrations) de l’album paru aux éditions de la Sirène en 1990. Elle synthétise le contenu de l’ensemble des entrevues que Lacassin, présenté par Gilbert Sigaux à Simenon en 1969, eut avec lui jusqu’à ses dernières années. Simenon, qui, aux questions banales, opposait des réponses invariables, se réjouissait de pouvoir deviser vraiment avec ce véritable connaisseur de toute son œuvre, et il s’ouvre à lui avec un plaisir que Lacassin nous fait partager. Curieux de tout ce que les lecteurs attentifs pouvaient lui apprendre de lui-même, et par ailleurs grand liseur d’ouvrages spécialisés, Simenon avait en haine Napoléon. Pourquoi ? Parce que son code, longtemps en vigueur, interdisait aux étudiants de prendre pour sujet de thèse un auteur vivant. Par ce tour pendable du Corse codificateur, le père de Maigret eut loisir de lire abondance de thèses françaises sur Camus (dont il n’avait cure), mais aucune sur lui-même. 

Simon. Metka Zupancic, Lectures de Claude Simon, préface de Martine Léonard (Éditions du Gref, 2002, 316 p., s.p.m.). Cette analyse poussée de Claude Simon est composée de deux travaux universitaires : une thèse de troisième cycle rédigée entre 1975 et 1977 au sujet de Triptyque et une thèse de doctorat soutenue en 1988 sur Les Géorgiques. Ceci explique le découpage du livre en deux grandes parties et l’évolution des méthodes d’approche utilisées : aux recherches de type sémiotique et structuraliste de la première partie répondent les considérations plus marquées par les travaux de Todorov et Kristeva sur Bakhtine et la polyphonie, mais aussi les travaux moins connus d’Elisabeth Sewel dans The Orphic Voice (1960). Cette dernière lui permet d’analyser les passages continus, dans le texte simonien, de la musique vers la peinture, les mathématiques, la danse, mais aussi différentes formes de rituels. L’auteur conclut à la présence, dans les œuvres de Simon, d’une pensée de type « orphique », trahissant une vision globalisante, de forme structurale, imaginaire et intertextuelle, la tradition mythologique permettant de dégager une vision holistique fortement présente dans son écriture, des jeux de renvois et d’analogies continuels qu’éclaire la pensée orphique. 

Souvenirs. Maxime du Camp, Souvenirs littéraires. Flaubert, Fromentin, Gautier, Musset, Nerval, Sand, préface de Michel Chaillou (Complexe, 2002, 286 p., 8,90 €). Réédition de ces souvenirs parus initialement en 1882-1883. Leur lecture fait souscrire à cette question que pose Michel Chaillou dans sa préface : « Maxime du Camp vit-il jamais la lanterne accrochée aux choses ? » Mais cette lanterne nous fait découvrir des côtés bien piquants de la ménagerie littéraire de son temps. 

Stendhal (I). Stendhal, Lucien Leuwen, édition d’Anne-Marie Meininger (Folio classique, 2002, 930 p., s.p.m.). Il n’est sans doute pas simple d’offrir au grand public un texte fragmentaire et inachevé comme Lucien Leuwen. Anne-Marie Meininger a choisi le droit d’inventaire à l’égard des éditions de référence de Debraye ou Martineau, tout en optant pour une annotation endogène (eh ! oui), qui préfère renvoyer à des fragments de Stendhal plutôt qu’à la glose critique, sans négliger les nécessaires éclairages d’actualité. Folio « classique » oblige, on ne lésine pas : avec ses 750 pages de Stendhal incluant les trois préfaces, ses 160 pages d’appareil critique (notes, index, bio- et bibliographie), chapeautées de quatorze pages d’Alain, ce petit pavé vous prend un petit air de tranche napolitaine à dévorer sur les pistes pour ceux qui y sont déjà.

Stendhal (II). Ali Abassi, Stendhal hybride : poétique du désordre et de la transgression dans Le Rouge et le noir et La Chartreuse de Parme (L’Harmattan, 2002, 222 p., 18,30 €). À moins de vouloir vérifier que, dans Le Rouge et le Noir, « la prépondérance des valeurs du contraste : rouge/noir ne suppose pas une propension à la monochromie, mais bien une prédilection pour une polychromie réduite à ses termes fondamentaux », on évitera sans grande difficulté l’essai d’Ali Abassi, caricature plutôt pathétique de la terminologie postmoderne, que sa maladroite prétention (l’auteur ne propose pas des études mais des « lectographies » pour rendre compte de la réalité « chaologique » des romans beyliens), et ses manquements aux règles les plus élémentaires de la grammaire et de l’orthographe rendent peu pardonnable. 

SuisseAnnales Benjamin Constant. 25. La Suisse sensible (Champion, 2002, 392 p., 44,20 €). Volumineux ensemble d’études sur un domaine peu fréquenté. On y apprend bien des choses sur « le roman sentimental en Suisse romande » (M. Dubois), « César Constant de Rebecque et le théâtre à Lausanne » (J. Aguet), « la sensibilité dans le Journal de Lausanne de 1786 à 1798 » (L. Saggiorato) ou « l’influence de Sterne et de Jane Austen » (V. Cossy). Responsable de l’ensemble, Cl. Jacquier souligne que le développement de cette « sensibilité » est largement dû au désir de rejeter « la réputation de rusticité et de grossièreté » dont le pays était affublé. Le prochain volume des Annales reviendra, nous promet-on, à Constant lui-même, un peu délaissé ici. 

Supervielle. Ricardo Paseyro, Jules Supervielle, le forçat volontaire (Rocher, 2002, 246 p., 21 €). « Les opinions que j’exprime ici n’engagent que moi », prévient l’auteur dès la première page. Ricardo Paseyro, signataire de cette biographie « autorisée » au dernier degré, n’est autre que le gendre de Supervielle (la quatrième de couverture soutient que « nul n’était mieux placé que son gendre » pour signer la première biographie du meilleur poète que le milieu bancaire de Montevideo a donné à la littérature française). Bien que les archives familiales aient été la principale source du biographe, le résultat est peu convaincant. Trait révélateur, l’auteur tient à rappeler qu’il a fallu les services d’un avocat de grand renom pour que les ayants droit du poète réussissent à écarter des œuvres complètes dans la Pléiade les poèmes reniés par Supervielle (heureusement que l’on n’applique pas ce principe à l’œuvre de tous les poètes – que pourrions-nous lire de Rimbaud ?). Cette polémique vaut au livre d’être chargé de diatribes contre « les épaisses compilations à la manière stucturaliste […] une juteuse affaire et le summum du chiqué » et « la simili-érudition des professeurs braconniers de brouillons ». Le nom de Supervielle apparaît à peine dans la première partie du livre, qui est un interminable historique de l’Uruguay (qu’importe au lecteur le nombre d’habitants de chaque province uruguayenne au siècle passé ?). Ricardo Paseyro se targue d’être lui aussi poète et d’avoir fréquenté les mêmes milieux littéraires que Supervielle. On en est content pour lui, et on ne peut que l’admirer de ne pas reculer devant des considérations surannées sur la poésie et les poètes (« Les poètes précoces, Rimbaud, Keats, Novalis, Leopardi, Pouchkine, sont des anomalies. Ils en payèrent le prix fort soit en s’épuisant [sic], soit en mourant fort jeunes »). Moralité : éditeurs, ne demandez pas à un gendre d’écrire la biographie de son beau-père, même si ce dernier est un écrivain à la gloire vertigineusement déclinante.

Théâtre. Patrice Pavis, Le Théâtre contemporain. Analyse des textes, de Sarraute à Vinaver (Nathan, 2002, 232 p., s.p.m.). Les gens de théâtre se sont donné beaucoup de mal depuis une génération pour accréditer l’idée que l’important, c’est la scène et ce qui s’y passe matériellement, que l’acteur et le metteur en scène, l’éclairagiste, etc., sont l’essentiel et font que le théâtre n’est pas réductible à la littérature. Ils n’ont pas tout à fait tort, bien sûr, même si certains en sont venus un peu radicalement à écarter toute considération portant sur les textes, réduits à faire de la figuration, quand ils subsistent. Patrice Pavis réagit à ce « scéno-centrisme » et se met à la place, non pas du spectateur, mais du lecteur le plus désarmé : celui qui n’a pas vu la pièce représentée et qui ne sait à peu près rien de l’auteur, de ses œuvres, de ses idées. C’est pousser sans doute loin l’exercice mais il faut bien donner une chance aux pièces modernes d’exister aussi comme textes. Réparties entre 1982 et 1997, les œuvres étudiées couvrent un large spectre de thèmes, de formes, de styles : des pièces de Sarraute, Vinaver, Koltès, Minyana, Novarina, Durringer, Reza, Lagarce, Corman sont tour à tour examinées à l’aide d’une méthodologie dérivée des théories de la réception, d’Eco en particulier, qui s’efforce de faire une place aux contraintes dramaturgiques inscrites dans les textes et qui transforment le lecteur en « lectacteur ». Avec un souci didactique modeste, Patrice Pavis se livre donc à des sortes d’explications de texte qui empruntent largement à toutes les théories du marché. L’exercice est souvent intéressant, parfois un peu vain, comme toutes les dissections qui s’attachent à des détails sélectionnés pour tirer de plus larges enseignements. L’essentiel est ici que la tentative ait lieu et que des textes soient en effet traités comme tels. Dans une conclusion découpée de manière étrange (on a du mal à s’y retrouver entre les A3, les 2.5, etc.), Patrice Pavis esquisse un relevé de « quelques tendances » de la dramaturgie française contemporaine. Ses remarques sur la préciosité, la rhétorique, l’acteur, l’écriture, etc., pour être rapides, n’en ouvrent pas moins des pistes de réflexion utiles. Ce livre est en soi un symptôme du retournement de situation qu’il analyse : la conception du théâtre en France, aujourd’hui, n’est déjà plus ce qu’elle était encore il y a quelques années. On peut en attendre des surprises.

VentesL’Argus du livre de collection 2002 : ventes publiques juillet 2000-juin 2001 (Artprice, 2002, 924 p., 149 €). Dix-huitième édition de cet Argus composé à l’aide des catalogues de livres passés en vente publique. Les prix sont encore indiqués en francs, mais le lecteur de 2002 se souvient encore vaguement du taux de conversion de cette vieille monnaie avec l’Heurot. Différents index en fin de volume : provenances, éditeurs, illustrateurs, relieurs, thèmes (religion, société, sciences, arts, belles-lettres, géographie, histoire, varia). Nos collègues de la Chronique des ventes et des catalogues en feront le meilleur usage.

Verhaeren. Émile Verhaeren, De Baudelaire à Mallarmé, présentation de Paul Gorceix (Complexe, 2002, 186 p., 8,90 €). Tout le monde n’a pas eu la bonne fortune de rencontrer Huysmans, Villiers, Verlaine ou Mallarmé. Surtout, tout le monde n’a pas aussitôt commenté leur œuvre avec intelligence et discernement, comme l’a fait Verhaeren, guidé par l’intuition plus que par le souci analytique, sans le « belgimatias » raillé par certains critiques de l’époque. Son goût l’entraîne vers les Symbolistes et l’éloigne des Parnassiens, qu’il discute néanmoins sans dédain. Il sait aussi distinguer les poètes, ses compatriotes (Maeterlinck, Rodenbach), qui inventent d’un seul coup une littérature belge en symbiose avec la modernité française mais qui ne se confond pas pour autant avec elle. Les textes, donnés à différentes revues du temps, sont souvent rapides, comme l’est l’annotation du recueil. Paul Gorceix, qui a édité plusieurs anthologies d’auteurs belges pour le même éditeur, donne une présentation sobre mais succincte, qu’il aurait été utile d’accompagner d’une petite chronologie ainsi que d’une bibliographie minimale. Il faut chercher pour comprendre d’où sortent les notes de la fin, dues à André Fontaine – mais où et quand ? Nous avons droit en revanche à une « discographie » quelque peu publicitaire proposant un enregistrement de « 85 poèmes d’amour » de Verhaeren pour la somme de 32,99 euros.

Weil. Simone Weil, Œuvres complètes, VI, Cahiers, sous la direction de Florence de Lussy (Gallimard, 2002, 673 p., 45 €). Avec Simone Weil, on est prévenu : « ses textes ne constituent pas une œuvre au sens classique » d’autant, précise-t-on, que leur majeure partie est posthume. Mais force est de se reposer la question : tout, surtout quand il s’agit de pures notes de travail, vaut-il d’être publié ? Devant cette accumulation de fragments pour le moins héraclitéens, on se demande quelle aurait bien pu être l’œuvre finale. Bref, nous voilà, pour la forme, face à 416 pages de notes de lecture fiévreusement accumulées pour fuir un climat plus qu’incertain, à quoi, pour les rendre lisibles, on a ajouté 84 + 132 pages de notes et d’index, qui ont elles-mêmes nécessité le recours à pas moins de seize collaborateurs dévoués. Pour le fond, cela nous laisse dans l’expectative : la philosophie était bien née, avec Platon, de la séparation du « muthos » et du « logos », et voilà que l’on s’en va repuiser aux sources les moins contrôlables, la mythologie, le folklore, la « philosophie » (?) orientale, la mystique (occidentale), en s’appuyant sur les « mathemata » pour ne tout de même pas trop déraper. Mais, comme disait l’autre, « et si tout cela n’avait aucun sens ? » De fait, Simone Weil choisit de se remettre dans l’action, rejoignant la France libre, à Londres, en novembre 1942.

Yourcenar. Marguerite Yourcenar, Portraits d’une voix. Vingt-trois entretiens (1952-1987), textes réunis, présentés et annotés par Maurice Delcroix (Gallimard, 2002, 459 p., 27,90 €). Texte de vingt-trois entretiens avec différents interviouvairs, présentés et annotés par Maurice Delcroix. La Grande Marguerite parle de sa vie, de son œuvre et de celle des autres, avec quelques dérobades soutenues par un humour et un quant-à-soi très particuliers. Elle s’exprime souvent en langue de bois, mais ce bois est de l’acajou. Malgré son allure de fourre-tout, ce recueil constitue une très vivante introduction à l’univers de Yourcenar.

Zola (I). Alain Pagès, Owen Morgan, Guide Émile Zola (Ellipses, 2002, 542 p., 45 €) ; Gérard Desquesses, Florence Clifford, Agenda d’Émile Zola (1840-1902) (GD, 2002, 160 p., 31 €). Le premier volume est un guide pour les visiteurs du monument Zola, qui est haut et large, avec quelques pierres particulièrement bien travaillées. Ce guide est composé de trois parties : Portraits d’un écrivain (origines familiales, traits physiques et moraux, amours, voyages, mort, etc.), Catalogue littéraire (résumé de chaque chapitre de tous les livres du maître, ses romans de jeunesse comme ceux du cycle des Rougon-Macquart), Rayonnements et métamorphoses (traductions, caricatures, pastiches, adaptations au cinéma). Inutile d’insister sur la somme de connaissances que requiert la rédaction d’un tel ouvrage de la part de ses auteurs, Alain Pagès et Owen Morgan (alliance de l’Université française et de l’Université canadienne). Index des noms de personnes, mais pas d’index des œuvres citées, ce qui est un peu dommage. L’autre volume est un Agenda Zola paru dans une collection qui compte déjà un Agenda Victor Hugo, un Agenda Alexandre Dumas, un Agenda Jules Verne, un Agenda La Fontaine, un Agenda Balzac. Ce nouvel agenda pour 2003, qui est fait pour la table et non pour la poche du veston, est à la hauteur des précédents, avec une iconographie milliardaire : photographies, tableaux peints, fac-similés d’autographes, affiches, caricatures, etc. Le commentaire fait appel à des extraits de l’Émile Zola raconté par sa fille de Denise Blond-Zola.

Zola (II). Jean Bedel, Zola assassiné (Flammarion, 2002, 216 p., 18 €). Retour, avec quelques éléments neufs dans le dossier, sur l’assassinat présumé de Zola. L’auteur divulgue les noms qu’il n’a pu donner lors de sa première enquête, qui date d’un demi-siècle : son informateur s’appelait Pierre Hacquin, et le boucheur de cheminée portait le patronyme prédestiné de Buronfosse. Dans sa préface, Henri Mitterand reste prudent : « La mort de Zola restera un des mystères de l’Histoire. […] l’hypothèse du crime a beaucoup d’atouts pour elle. » Mais elle reste une hypothèse. L’assassinat de Napoléon Ier aussi. Pour Louis XVI, heureusement, il y avait de nombreux témoins.

[Matthias Alaguillaume, Patrick Besnier, Michel Braudeau, Claudine Brécourt-Villars, Pierre Brunel, François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Éric Dussert, Alexandre Gefen, Jean-Paul Goujon, Laurence Guellec, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Morel, Jacques Noizet, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, Michèle Touret, Jean-Didier Wagneur, etc.]

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