Comptes rendus du n°10

EN SOCIÉTÉ

BenoîtLes Cahiers des Amis de Pierre Benoit, numéro spécial, décembre 2001 (4 place de la République, 46500 Gramat ; 102 p., s.p.m.). Ce numéro est entièrement consacré à la publication, sous forme de dictionnaire alphabétique, de la liste des personnages principaux et secondaires des quarante-deux romans de Pierre Benoît. Il s’agit bien des personnages, et non des noms propres. Contrairement à l’usage des index nominum, le maître d’œuvre de ce travail minutieux, Maurice Thuilière, a choisi d’omettre tel ou tel nom de personnalité historique ou politique présente seulement par allusion. Un parti pris qu’on peut regretter. On apprend en tous cas un détail savoureux, celui de la présence, à la lettre D, de : « Ducasse (Isidore), résistant employé aux chemins de fer », personnage du roman Fabrice, publié par Benoît en 1956. L’auteur du dictionnaire précise entre parenthèses : « ce nom est ironique : c’est celui du poète Lautréamont ». 

BibliophileLe Magazine du bibliophile et de l’amateur de manuscrits et autographes, n° 15, mars 2002 (36-38 rue Charlot, 75003 Paris , 50 p., 7 €). Le Magazine du bibliophile et de l’amateur de manuscrits et autographes n’occupe pas un créneau facile. À mi-chemin entre érudition et vulgarisation, il se présente depuis octobre 2000 comme un relais entre l’interprofession des libraires et marchands, et l’anonyme cohorte des clients. Composé comme un véritable mag en quadrichromie – un luxe appréciable qui n’empêche pas cette remarque de vieux ronchon : les 48 pages sont vendues sept euros, un prix peu attractif d’autant que les publicités ne manquent pas –, il accompagne l’actualité des ventes et des expositions en offrant une appréciable variété d’informations pratiques : annonces des salons, foires et marchés aux vieux papiers, parutions de catalogues à prix marqués avec le relevé des livres les plus marquants, etc. En préambule, le patron de l’organe donne un éditorial sur un sujet piquant : les descriptions d’exemplaires dans les catalogues de ventes. On sait quelles trouvailles verbales les livres médiocres inspirent aux « experts ». On regrettera par conséquent la mesure de Jacques Renoux lorsqu’il vise un seul cabinet d’expert qui s’est obstiné à décrire des Que Sais-je ? en état moyen à l’aide de circonlocutions aussi poétiques qu’euphémistiques – on appréciera par exemple telles « cicatrices de mouillure ancienne ». Il eût été juste de composer un dossier complet car l’imagination des rédacteurs de catalogues force le respect. Les « infimes rousseurs » ou le « rare bulletin d’errata » provoquent, depuis toujours peut-être, les sarcasmes amers des clients rasés et les colères des connaisseurs qui ne confondent pas le fac-similé et l’autographe original. Mais le numéro ne se limite pas à cette bénigne remontée de bretelles (il s’agit évidemment de ne pas se mettre les marchands à dos) puisque l’on trouve encore un itinéraire touristique au pays des quinze libraires de Rouen (guide de référence), un topo à vol d’oiseau sur les envois d’auteur (source appréciable sur le sujet), une mise en garde contre les vraies-fausses originales et la liste des bibliographies susceptibles d’éviter l’erreur. Le tout est étayé par des articles de spécialistes tels que Bertrand Galimard-Flavigny, Pascal Fulacher (rédacteur-en-chef d’Arts et métiers du livre), Henri Gourdin (le biographe d’Olivier de Serres à propos de son Théâtre d’agriculture) ou Alain Riffaud (sur l’œuvre graphique de Jean Bruller dit Vercors). Cette livraison de mars du Magazine du bibliophile est assez fournie et la palette large des informations, portraits et interviews consacrés à des écrivains, des collectionneurs (ici, Jean-Marc Hovasse, biographe de Hugo), des relieurs (exposition Air neuf de la Bibliotheca Wittochiana), des éditeurs et des illustrateurs, des collections publiques, etc. À noter encore un article sur l’édition en héliogravure de photographies de Willy Ronis, et cet autre signé Eric Chenebier sur les imprimeries privées d’Ancien Régime, qui conduit à se poser une question d’actualité : existera-t-il dans un siècle ou deux des érudits pour s’intéresser aux éditions en chambre contemporaines que la reprographie et l’informatique favorisent grandement ? Ou plutôt : ces productions subsisteront-elles autrement que sous la forme de feuilles vierges de toute poudre depuis longtemps effacée ? Pour le coup, les documents seront Très rares et Inconnus des bibliographies. Ça promet. 

BibliophilieLe Livre et l’estampe, revue semestrielle de la Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, 2001, n° 156 (Boulevard de l’Empereur 4, 1000 Bruxelles). Au sommaire de la dernière livraison de cette revue où l’on trouve toujours à glaner des informations inédites, un article de Valérie Demeyre sur les rapports avec Félicien Rops – « le tant folâtre », selon Baudelaire – et l’avocat touche-à-tout Edmond Picard, une étude fouillée cosignée par Philippe Roy et Émile Van Balberghe sur les relations, qui ne furent pas toujours faciles, entre Léon Bloy et l’écrivain belge Camille Lemonnier. René Fayt consacre « un hommage belge à Pascal Pia », et Auguste Grisay donne une bibliographie des éditions originales du poète belge Noël Ruet, dont les recueils furent illustrés par Rassenfosse ou Donnay. Suivent un compte rendu du voyage en Écosse de la Société de bibliophiles éditrice du présent bulletin – les « trésors » décrits sont ceux de diverses collections publiques ou privées ­– et une chronique des publications électroniques par Jacques Hellemans. Le tout de très bonne tenue, dans la sobriété et la précision.

CamusSociété des études camusiennes, n° 61, janvier 2002 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). Avec ce numéro de début d’année, le bulletin fête ses vint ans d’existence et prouve sa vitalité : de nombreux articles – on retiendra celui, trop court cependant, de Marcelle Mahasela, responsable du centre de documentation Albert-Camus sur le sujet original du bestiaire du romancier, qui a donné lieu à une exposition à Aix-en-Provence. Pour les Camusiens, les rubriques traditionnelles : le compte rendu des colloques et l’actualité bibliographique. Enfin, deux articles conséquents sur L’Homme révolté, dans le cadre du cinquantième anniversaire de sa publication. 

Céline. L’Année Céline 2000 (Du Lérot-IMEC, 2001, 212 p., 33,54 €). Rodée depuis pas mal de temps, la formule de L’Année Céline fonctionne parfaitement, et chaque livraison apporte son plein de documents, d’études et d’informations. Dans celle-ci, les lettres – du moins ce qu’il en est parvenu – de Céline à l’écrivain breton Théophile Briant (1938-1954), présentées par une bonne et riche étude d’Éric Mazet. Suit la correspondance croisée Céline-Abel Gance, qui donne pour la première fois, les réponses du cinéaste. Certes, il s’agit là de bref billets, en général pour fixer des rendez-vous, mais ils sont intéressants en ce qu’ils témoignent des relations entre les deux hommes, et évoquent surtout le projet d’adaptation cinématographique du Voyage. À ce sujet, on peut se demander s’il n’existerait pas quelque part le scénario de cette adaptation : qui sait ? Autre adaptation, et tout aussi malchanceuse, celle faite du même livre par l’américain Francis Norman (1933) et qui se trouve transcrite ici. Preuve de l’intérêt que suscita immédiatement ce roman, lequel n’a depuis tenté, sauf erreur, aucun réalisateur de cinéma… On sait que 2001 fut une année faste pour les Céliniens avec la réapparition du manuscrit du Voyage, préempté par la BnF : L’Année Céline déroge avec raison à la stricte chronologie, pour insérer deux articles d’Henri Godard, analysant longuement ce manuscrit et ses enseignements. Intéressant petit dossier sur Éliane Bonabel, disparue en 2000 et évoquée par des témoins : figure très originale, et, de surcroît, très belle femme, comme en témoignent deux photographies. De son cabanon danois, Céline demandait inlassablement à l’oncle d’Éliane de lui envoyer des cartes postales fossiles de Clichy, reproduites ici et qu’il épinglait au mur, pour les contempler avec avidité. Quant à la Chronique, elle est toujours aussi riche, avec sa bibliographie critique et sa revue de presse. On y constate à quel point on parle sans cesse et partout de Céline, parfois à tort et à travers. Particulièrement croquignolesque est, comme d’habitude, la rubrique « Manuels scolaires », où se trouve par exemple épinglé un manuel de littérature française de classe de seconde, dont la biographie de Céline nous apprend sans rire qu’il « fut grâcié par le général de Gaulle en 1951 ». Toutes nos félicitations au directeur de cette collection scolaire et aux correcteurs. Vive l’amnistie, monsieur ! 

DumasCahiers Alexandre Dumas n°28 (Encrage, 2001, 350 p., 20 €). Ce numéro est consacré à la publication de la première version, jusqu’ici inédite, de Christine de Suède, « tragédie en cinq actes » et en vers reçue à la Comédie-Française le 20 mars 1828, avec demande de corrections. Après de nombreuses péripéties et de très abondantes modifications dont celle du titre, devenu Stockholm, Fontainebleau et Rome, la pièce fut jouée le 30 mars 1830. Entre temps, Henri III et sa cour et Hernani avait imposé le drame romantique. Comme le remarque Claude Schopp, si la première version avait été jouée en 1828, Dumas aurait simplement été vu comme un épigone de Casimir Delavigne. Cet épais cahier regorge de documents souvent inédits et d’informations précieuses, en particulier sur la mode des Christine qui s’empara du théâtre parisien dans ces années-là. Cette richesse a son envers : le lecteur doit faire lui-même la synthèse d’un dossier complexe éparpillé en rubriques parfois un peu confuses : « Les Christine », « Encore des Christine ». La diversité des informations (registres du théâtre, rapports de censure, critiques, correspondances, biographies d’acteurs) rend la lecture difficile pour qui n’est pas au fait des problèmes. Il nous semble que le travail de synthèse revenait au préfacier, alors que Claude Schopp se contente d’un avant-propos relativement bref, d’ailleurs intéressant. Dommage que l’édition n’ait pas été menée à son terme véritable ! Nous n’avons pas compris pourquoi la couverture indique « Christine à Fontainebleau, drame en cinq actes » et la page de titre « Christine de Suède, tragédie en cinq actes ». 

HouellebecqHouelle. Bulletin de l’Association des Amis de Michel Houellebecq, n° 9, 2001 (122 rue de Javel, 75015 Paris ; 24 p., 2,50 €). Houelle prend de la bouteille (nouvelle maquette un rien branchouille) et de l’épaisseur : ne nous emballons pas, on y trouve toujours autant de naïvetés et d’opportunisme (les Particules évoquent Auguste Comte ? Vlan, tartine sur Comte, et mon livre, et mon site…), mais il faut saluer l’apparition de voix dissonantes et la tentative de certains auteurs pour lire Houellebecq en critiques au lieu de laisser parler la foi. Le bavardage Houellebecq-Arrabal, hélas, est si consternant qu’on est tenté d’y voir une nouvelle manifestation de la stratégie houellebecquienne, pas très neuve mais toujours efficace, de crétinisation du lecteur. 

LarbaudCahiers Valery Larbaud, nouvelle série, n° 1, 2001, Valery Larbaud, Mario Puccini, Milan Begovic, Lettres d’Italie. Dossier établi par Jean Joinet (Association internationale des Amis de Valery Larbaud, Les Eygalades B, 116 rue E. Carrière, 30900 Nîmes). Renouveau, véritable rinnovamento : voici les Cahiers Larbaud à présent sous forme de véritable livre, de format in-8° et imprimé avec soin, sur beau papier, par l’imprimerie des PUF. Le changement est très heureux, et cette nouvelle série ne pouvait être mieux inaugurée que par la correspondance échangée par Larbaud et Mario Puccini d’une part, et Milan Begovic d’autre part. Avec ce dernier, les échanges furent plus réduits : cinq lettres en tout, où l’écrivain croate exprime son espoir de voir représenter à Paris sa pièce L’Inconnu devant la porte. En revanche, nous avons une centaine de lettres croisées Larbaud-Puccini, étalées de 1921 à 1956. Larbaud y joue surtout le rôle d’un agent de liaison et conseiller littéraire, à qui son correspondant, qui rêve lui aussi de Paris, demande souvent de placer des textes dans des revues françaises ou de susciter des traductions. Lorsqu’on sait que Larbaud faisait de même avec de très nombreux autres écrivains, aussi bien italiens – Comisso, Bacchelli, Gazzo, Svevo, Angioletti, Fiumi, Montale, Capasso, Settanni, etc. – qu’espagnols ou sud-américains, on mesure à la fois toute sa générosité et son esprit de sacrifice. Tout cela l’occupait d’ailleurs énormément, ce qui explique aussi ses désirs de clôture et de retirance. Romancier, conteur, critique et essayiste, attentif aux littératures étrangères, Puccini devint tout naturellement l’ami de Larbaud. Cette amitié fut concrétisée par leur visite en commun, avec Begovic, à Recanati, en 1924, sur les pas de Leopardi. C’est donc très opportunément qu’ont été joints à ces correspondances, la célèbre Lettre d’Italie de Larbaud, ainsi que des textes (inconnus, sauf erreur) des deux autres écrivains relatant aussi ce pèlerinage. Précisons que les lettres de Puccini et de Begovic, écrites en italien, sont ici traduites en français, tout comme leurs textes respectifs. L’ensemble se trouve complété par des notices bio-bibliographiques fort utiles sur Puccini et Begovic, des notes, des dédicaces et diverses reproductions. On y apprend beaucoup de choses, aussi bien sur Larbaud que sur deux écrivains moins connus. Souhaitons que les nouveaux Cahiers Larbaud donnent souvent des numéros monographiques d’un tel intérêt. 

LautréamontCahiers Lautréamont, 2e semestre 2000, Les « Poésies » d’Isidore Ducasse (AAPPFID, 32 avenue de Suffren, 75015 Paris). Volume rassemblant les Actes du colloque de Marseille (octobre 2000) et s’interrogeant en tous sens sur ces deux petits fascicules, dont on n’a sans doute pas fini d’épuiser la double énigme. Comme le souligne Patrick Besnier, l’accord est à peu près réalisé aujourd’hui sur le fait que Poésies représente non pas un reniement, mais un dépassement de Maldoror. Tout d’abord, un beau cadeau, en milieu de volume : la reproduction photographique intégrale de Poésies I et II, faite sur les exemplaires Loudun récemment resurgis. Éric Walbecq recense et étudie avec toute la précision bibliographique voulue les cinq exemplaires (en tout) connus de ces fascicules. Le reste des interventions cherche soit à préciser de possibles sources, soit à caractériser des procédés d’écriture. Jacques Noizet souligne que Ducasse « paraît plus soucieux de musicalité que de sens commun» et distingue chez lui « une pratique qui se donne en exemple sans se prétendre exemplaire ». Bonne étude des choix stylistiques de Ducasse par Patrick Besnier, qui, scrutant énumérations, parallèles et surtout asyndètes, montre que Ducasse veut dépasser le principe d’identité. D’assez probants rapprochements avec William Shakespeare de Hugo sont établis par Peter Nesselroth : même goût de la formule péremptoire des deux côtés, en effet. Quant au vocabulaire scientifique utilisé dans Poésies, il a, selon Claude Perez, une fonction « offensive et agressive ». Recherches des sources : Jean-Louis Debauve exhume « la parole ridicule » du très classique et catholique Turquety, auteur d’un poème sur l’Océan ; Liliane Durand-Dessert démontre tout ce que Ducasse devrait à Mickiewicz (KonradDziady), « souvenir-écran », mais aussi « souvenir-totem », tandis que Jean-Pierre Lassalle repère chez Richardson et Young des prototypes ducassiens. À citer aussi les interventions d’Alain Chevrier (Deschamps), Jean-François Perrimond (l’Orient), Hasumi Tazaki (l’hystérie), Michel Bernard (les distributions de prix), Roland-François Lack (poésie et prosodie), Jean-Jacques Lefrère (épiphanie de Poésies). Une sorte de lecture « fumiste » du Romantisme frénétique vu à travers Nodier et Baudelaire, voilà ce que discerne Claude Zissmann dans les œuvres de Ducasse, éclairant ainsi certains passages de Maldoror et de Poésies. On fera un sort particulier aux considérations de Sylvain-Christian David sur le bestiaire de Poésies et ses judicieux rapprochements avec Commerson. Les études ducassiennes fleurissent au Japon, comme le montre la remarquable et très utile mise au point de Naruhiko Teramoto sur les éditions de Chenu, Pascal et Maturin vraisemblablement utilisées par Ducasse. Toujours le Japon, avec l’intéressante étude de Hidehiro Tachibana sur Horiguchi, grand traducteur et « passeur ». On y apprend au passage que le département de littérature française de l’Université de Tokyo, créé en 1889, n’eut que treize licenciés jusqu’en 1912. Ils se sont rattrapés depuis, et on annonce que le prochain colloque Lautréamont aura lieu au Japon, ce qui n’est que justice. 

MatriculeLe Matricule des anges, n° 37, 15 décembre 2001-15 février 2002 (BP 20225, 34004 Montpellier Cedex 1, 60 p., 5,03 €). Que lire de la production contemporaine, quand on se défie des suppléments littéraires serviles des grands quotidiens, qu’on dédaigne les banalités des newsmagazines, et qu’on craint les complexités de la critique universitaire ? Aucune revue n’est parfaite, mais le Matricule a deux énormes qualités, la variété (roman, poésie, nouvelles, théâtre, essais, jeunesse) et l’honnêteté, au sens classique du terme. Ici, on ne traite pas les oeuvres comme des produits, on les écoute, avec modestie, et on en parle sans esbroufe. Cette apologie liminaire a surtout pour objectif de faire excuser l’incapacité dans laquelle se trouve Histoires littéraires, trimestriel volontiers tardif, à rendre compte de cette revue bimensuelle avant qu’elle ne quitte les kiosques. Dans le numéro courant, vous auriez donc pu lire un dossier consacré à l’éditeur Franck Venaille, une rencontre avec l’éditeur André Dimanche, un panorama de la littérature mexicaine, des critiques tous azimuts, la revue des revues, et la rubrique d’histoire littéraire (assurée par Eric Dussert), la page « Les égarés les oubliés » consacré à Robert Ganzo.

MaupassantL’Angélus, bulletin de l’Association des Amis de Guy de Maupassant, n° 12, décembre 2001-janvier 2002 (148 boulevard de la Libération, 13004 Marseille). Les lecteurs d’Histoires littéraires retrouveront dans ce numéro de L’Angélus une amie de Maupassant, Hermine Lecomte de Noüy, dont Jacques Bienvenu donne, en fac-similé, des extraits inédits de carnets intimes relatifs à… L’Angélus, le dernier poème de Maupassant. Après cette forte entrée en matière, Floriane Place-Verghnes propose un survol de la pratique dédicatoire de Maupassant, qui mériterait d’être affranchi de la tutelle genettienne. Les données collectées par Thierry Selva sur le vocabulaire de Maupassant (par comparaison avec Zola, Flaubert, Proust) sont peut-être suggestives, mais le seraient davantage avec une méthodologie plus rigoureuse (les principes de sélection du corpus sont pour le moins légers : comment prétendre comparer, au prétexte de retenir un nombre de pages égal, la quasi-totalité de l’œuvre romanesque de Flaubert et Maupassant à trois malheureux romans de Zola ?). Plus laborieuse nous a semblé l’explication de texte d’Ayten Er sur L’Auberge, émaillée de fautes et de coquilles, et on cherche encore le propos de Marie-Anne Zouaghi-Keime dans son article sur « mémoire et création » dans les contes : « Les chemins de la création, éminemment mystérieux, ne semblent pas permettre une plus grande systématisation. » Au numéro suivant, donc ! 

NRfLa Nouvelle Revue française, janvier 2002 (Gallimard, n° 560, 366 p., 15 €). Avis aux gidiens, la NRf publie une série de lettres inédites de Gide à Marcel Drouin (1895-1900, la suite au prochain numéro). Le morceau central de cette livraison est cependant le dossier « littérature italienne », qui aurait mérité un panorama moins sec que celui que propose le critique Fabio Gambaro. On y trouvera quelques fonds de tiroir (une nouvelle de Primo Levi), un peu de promo (entretien avec Tabucchi sur son roman à paraître), un extrait de l’interminable et fameux zibaldone de Leopardi (dont la première traduction intégrale est annoncée chez Allia), des poèmes narquois et chatoyants d’Aldo Palazzeschi, qui font regretter de ne pas savoir l’italien, d’autres de Zanzotto, plus explosés mais n’échappant pas à un certain maniérisme (belle présentation, dans les deux cas, de Philippe di Meo). Sur le même Zanzotto, une réflexion de Pasolini, qu’on peut lire aussi pour l’analyse incisive des logiques de fuite de l’élégie « honteuse ». Du poète Giovanni Raboni, on apprécie une série de poèmes écrits comme du point de vue de l’ange qui écoute au passage les courtes paroles que remuent en eux les hommes, qu’ils soient des apôtres (« Petite Passion ») ou nos ordinaires contemporains. On nous pardonnera de ne pouvoir citer tous les auteurs de ces presque 400 pages et d’extraire arbitrairement de cette foule écrivante quelques productions qui nous ont paru singulières. C’est le cas d’un curieux texte de Hedi Kaddour, Waltenberg, extrait d’un roman léger et roué qui taille sa route en démineur narratologique dénonçant les ficelles du métier d’écrivain. Après la mode des biographies imaginaires relancée par Michon, le filon historique retrouve la technique du décentrement en s’appuyant sur une rhétorique oubliée, celle du parallèle (Vies parallèles), ce qui donne sous la plume d’Alain Anziani un « Pline l’inconnu » assez réussi. Ajoutons une lecture de Jean Follain par Gérard Bocholier. Et vous ne citez pas la « prestigieuse » conférence de Borges sur la métaphore ? Section fonds de tiroir.

PéguyL’Amitié Charles Péguy, n° 95 (juillet-septembre 2001) et n° 96, (octobre-décembre 2001) (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). Les trois articles réunis dans le premier dossier s’attachent à mettre en lumière les circonstances et les conséquences des différends théologiques et institutionnels qui opposent Jacques Maritain et Péguy entre 1907 et 1910. Tandis que Damien Le Gay tente, de manière très partisane, d’expliquer les causes de l’éloignement de Péguy, René Mougel (directeur des archives Maritain) analyse de façon plus fouillée et objective les fondements philosophiques et psychologiques des divergences entre les deux amis. Sylvain Guéna travaille à repérer dans la pensée de Maritain les influences venant de Péguy à travers les thèmes de l’espoir dans le peuple, la révolution, la résistance et la vocation du peuple juif. Ces travaux participent à l’histoire du « renouveau catholique » français et montrent que les débats qui opposèrent alors les deux récents convertis agitent les intellectuels encore à l’heure actuelle. La revue reviendra d’ailleurs sur ces débats dans le courant de l’année 2002. La livraison 96 comprend l’édition des lettres de Péguy à Jules Isaac : 67 lettres, pour la plupart brèves, qui ont trait aux services réciproques que pouvaient se rendre les deux amis. Un dossier philologique concernant l’édition de la Jeanne d’Arc ensuite : faut-il conserver les « blancs » du manuscrit dans l’édition définitive du texte ? Comptes rendus et aperçus bibliographiques complètent les sommaires du bulletin de cette association d’amis de l’écrivain. 

PergaudLes Amis de Louis Pergaud, bulletin n° 37, 2001 (178 rue de la Convention, 75015 Paris ; 96 p.). Au sommaire du dernier numéro de cette sympathique association, on notera la reproduction de la seconde moitié de la plaquette de poésie, L’Herbe d’Avril, que Pergaud avait fait paraître en 1908 à la Société d’éditions du Beffroi, ainsi que diverses réactions critiques à cette sortie. Celles de Francis Carco et de Léon Deubel, l’ami et l’orfèvre en la matière, sont les plus justes. À part cela, trois photos inédites de Pergaud et le traitement de La Guerre des Boutons en bandes dessinées, sauce coco, à L’Avant-Garde et à L’Huma-Dimanche dans les années 50. 

PoésieLe Coin de table. La revue de la poésie, janvier 2002, n° 9 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris ; 128 p., 14 €) va pouvoir ironiser dans sa revue de presse sur l’incapacité d’Histoires littéraires à apprécier ses productions comme elles le méritent. La bonne plaisanterie de la rubrique « chiffons » d’Emma Tulu (la poésie comme défilé de mode) commence à traîner en longueur ; une « revue des revues » consciencieuse sera utile aux amateurs de découvertes esthétiques ; le dossier en revanche, constitué de lettres de poètes sommés de réagir à la proposition « poésie pas morte ? » tourne au défouloir, et ce n’est à l’honneur de personne. Toutes les formes de conservatisme apocalyptique et d’égocentrisme méprisant défilent ici, et on ne peut que saluer le courage et l’honnêteté de ceux, trop rares, qui ont refusé les délices narcissiques de la déploration. Sacralisant la parole des derniers rescapés de la décadence, la revue nous offre pieusement la reproduction d’un poème manuscrit pour chacun, ce qui autorise de plaisants rapprochements entre les oeuvres, souvent bien faibles, et les si vigoureuses déclarations de résistance de leurs auteurs. Résistance à quoi, d’ailleurs ? Au changement, à la complexité, à tout ce qui n’est pas eux ou n’est pas sorti du même sillon. Nos lecteurs les plus pervers trouveront à cet opus véhément et naïf le charme des départs en croisade. 

VaillantCahiers Roger Vailland n° 16, décembre 2001, Les Années de cendres (Le Temps des cerises, 6 avenue Édouard-Vailland, 93500 Pantin). Quand un écrivain a une si longue expérience du journalisme, les écrits journalistiques laissent percer quelques-unes de ses plus fortes préoccupations. C’est sous ce jour que l’avant-propos de Jean Sénégas invite à lire ces textes de Vailland. Ce ne sont pas des reportages ; ce sont des réflexions sur l’actualité internationale : de l’Australie au Pôle Nord, du Japon aux Antilles, de l’Inde à la bataille d’Égypte et la chute de Tobrouk, Vailland, dans les dix-huit articles (dont deux sous pseudonyme) reproduits ici, associe la réflexion sur les faits de la guerre en cours, économiques, culturels, militaires, et une méditation sur un plus large empan historique, rêvant même un moment que « peut-être […] dans quelques générations le village hindou aura oublié qu’il y eut un jour des Anglais aux Indes ». Puisant aux sources disponibles en temps de guerre, Vailland lit dans les événements en cours la permanence de mythes, d’archétypes. Il n’échappe pas, comme le souligne le préfacier, à une fascination pour les « héros » de cette guerre (le jeune soldat allemand, ou Rommel) ; il voit dans la guerre une donnée anthropologique dont la violence n’est pas dénuée de prestige. Elle fait du monde entier « un champ de bataille sur lequel, comme pour l’empire de Charles-Quint, le soleil ne se couche jamais. » De ces textes écrits dans des circonstances aussi vertigineuses et terribles, on retient les traits d’un écrivain attiré par les images équivoques de la guerre, volontiers ironique, qui se détache du présent pour l’éclairer à la lumière d’une culture vaste, variée et qui ose se tromper. 

VallèsAutour de Vallès. Revue de lectures et d’études vallésiennes, n° 31, décembre 2001, Vallès-Mirbeau, journalisme et littérature (Les Amis de Jules Vallès, Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du Onze-Novembre, 42023 Saint-Étienne Cedex 2, 318 p., 30 €). Toujours irréprochables dans la forme, les ci-devant Cahiers Jules Vallès nous reviennent dans une formule renouvelée, ouverte au contexte historique et littéraire de l’auteur de L’Insurgé. Il n’est pas simple de régler ce type de lectures croisées, entre rapprochements hasardeux et plates comparaisons, et ce volume n’échappe pas toujours à ce défaut. L’approche générique était sans doute la plus pertinente : ainsi de la réflexion, trop brève, de Marie-Ève Thérenty sur la tentation narrative dans la chronique journalistique, de celle consacrée par Silvia Disegni au transfert du « poétique » sur la prose ou, respectivement, par Marie-Françoise Melmoux-Montaubin et Corinne Saminadayar-Perrin à la forme du recueil. À moins de s’en tenir délibérément à un des auteurs, comme le fait Éléonore Roy-Reverzy dans un article pertinent consacré à la satire chez Mirbeau. L’analyse lexicométrique des représentations sociales chez Vallès (Ida Porfido) rassemble des relevés qui restent à exploiter réellement, et qui évoquent furieusement les laborieux champs lexicaux chers à l’enseignement secondaire. On passera sous silence quelques articles, certes sympathiques, qui n’échappent pas toujours à une certaine gaucherie, quand ils ne cèdent pas à la célébration du culte de l’écrivain. Il faut laisser sans doute aux critiques circavallèsiens le temps de rôder leur formule, et d’ajuster leurs confrontations.

YourcenarSociété internationale d’études yourcenariennes, bulletin n° 22, décembre 2001 (7 rue Couchot, 72200 La Flèche ; 272 p.). Sans doute sommes-nous encore nombreux à nous souvenir de la couverture de Charlie-Hebdo au lendemain de l’élection de Marguerite Yourcenar à l’Académie-Française : « Marguerite Yourcenar violée par trente-neuf académiciens ! » Et l’infortunée Marguerite, les jupes relevées, expliquait ainsi sa mésaventure : « Je ne me suis pas méfiée ! D’habitude, ils passent la b… au cirage ! » Pas un seul instant, nous n’avions imaginé que l’impeccable auteur des Mémoires d’Hadrien et de L’Œuvre au noir n’avait pu faire autre chose qu’afficher son bon sourire malicieux à la lecture de cette plaisanterie de potache. Le temps a passé et il existe une très sérieuse revue tout à la gloire de Mlle de Crayencour qui porte un nom de maladie honteuse, mais bon… Là, ce n’est pas comme à HL, on ne rigole pas tous les jours. Et cela commence par un rappel à l’ordre des rédacteurs de la part du chef (?) : « Il est rappelé aux auteurs qu’ils sont responsables de leurs citations et qu’il convient donc qu’ils les vérifient avec le plus grand soin. » Suit une liste imposée des abréviations à adopter pour chaque ouvrage de Marguerite, dans laquelle on ne peut s’empêcher de relever le savoureux PCF pourPrésentation critique d’Hortense Flexner. Ces considérations étant faites, ce bulletin n° 22 renferme de bonnes surprises, comme une étude d’A. Halley, sans rapport avec Alphonse, sur « la poésie du vingtième siècle dans la bibliothèque de Marguerite Yourcenar », où l’on apprend, par exemple, que l’hôtesse de « Petite Plaisance » ne possédait que deux recueils d’Apollinaire (Alcools et Calligrammes), considéré pourtant par elle comme l’un des derniers grands poètes français. Mais, pis encore, A. Halley poursuit l’effeuillage de la marguerite en avouant que ces deux volumes sont des éditions de la collection Poésie/Gallimard, datant de 1985 et 1986 ! Qu’on en juge ! Et nous qui nous imaginions qu’une Marguerite Yourcenar devait au moins posséder tous les volumes de la Pléiade… en double et dédicacés par Polybe, Marc Aurèle ou encore Machiavel ! Citons aussi le riche article de M.-C. Paillard intitulé « Pensée et subversion du temps chez Marguerite Yourcenar et Virginia Woolf », où l’auteur rapporte cette phrase réconfortante tirée de Denier du rêve : « Ceux qui vieillissent ne s’usent plus ; ils se conservent. S’user, c’est le contraire de vieillir. » Enfin, dans la louable intention d’étudier la façon de forger son texte sur l’établi, A. Delbrayelle part à la recherche des « Pronoms personnels dans Le Premier Soir », une nouvelle de Marguerite Yourcenar. Nous, qui avions vu autrefois l’écrivain dans sa rutilante cuisine, entourée de casseroles en cuivre, nous étions tout béatement figurés que Marguerite travaillait sa phrase comme elle faisait ses confitures : là elle rajoutait du sucre, ici elle ôtait un vilain participe présent. Et c’est à peu près ce qu’elle confiait, sans chichis, à Matthieu Galey dans Les Yeux ouverts. Que nenni ! C’était compter sans les amateurs de safaris d’insana linguistica, sans la secte des adorateurs du poil de mammouth coupé en quatre qui sévit dans les programmes de lettres de l’Education nationale et qui engendre des générations sacrifiées d’étudiants ignorants, parce qu’ils ont passé un trimestre au lycée à disséquer quinze lignes de Madame Bovary… au lieu de lire le bouquin. Ainsi, tandis que d’autres auraient mesuré l’écart-type moyen entre deux voyelles consécutives dans l’ordre alphabétique ou le nombre de points de suspension avant et après l’apéritif, ici on dénombre 178 « il » (pour Georges), 77 « elle » (pour Jeanne), 17 « ils » (pour Georges et Jeanne) ou encore 11 « On » (pour on ne saura jamais qui). Par bonheur, l’auteur prend soin à la page précédente de nous livrer la clé de cette stupéfiante découverte : « Il : pronom personnel masculin singulier troisième personne, forme conjointe, sujet, désignant Georges », « Elle : pronom personnel singulier, troisième personne … », etc., etc. (sic). Mais le pire dans l’affaire, c’est que ce travail n’est pas inintéressant. Plus qu’à une relecture de la nouvelle, il aboutit presque à une réécriture. Ainsi lit-on à propos de la rupture attendue entre Georges et Jeanne : « Cette scission est d’autant plus marquée que la phrase qui évoque successivement Jeanne et Georges est séparée par un point virgule qui isole les propositions en deux grands ensembles distincts. Cette marque de ponctuation n’est autre que le symbole de la rupture qui se dessine entre les protagonistes. » Un point-virgule ! Qu’y a-t-il de moins inoffensif qu’un point-virgule, je vous le demande ! Ce n’est plus de l’étude littéraire, c’est de la microchirurgie. Lagarde et Michard, réveillez-vous : ils sont devenus fous ! 

[Paul Aron, Patrick Besnier, Éric Dussert, Jean-Paul Goujon, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Gilles Picq, Michèle Touret, etc.]

Livres reçus

Comptes rendus

Apollinaire. Anna Boschetti, La Poésie partout. Apollinaire, homme-époque (1898-1918) (Seuil, 2001, 347 p., 22,50 €). On n’avait pas le sentiment qu’Apollinaire fût un poète ignoré. Pourtant, Anna Boschetti pense le contraire et n’hésite pas à affirmer que « son œuvre est peu et mal connue du public cultivé ». Elle lui consacre donc ce gros essai pour remettre les choses à la place qui, selon elle, leur revient vraiment et propulser Apollinaire au premier rang – ceci contre l’idée dominante qu’il ne se serait au fond rien passé d’important entre le Symbolisme et le Surréalisme. Prévenons tout de suite le lecteur distrait que cet ouvrage paraît dans la collection Liber dirigée par Pierre Bourdieu (le rouge de la couverture annonce la couleur). Il ne devra pas s’étonner d’un ton parfois agressif, toujours péremptoire, ni s’effaroucher du vocabulaire codé caractéristique de l’école, fertile en gesticulations verbales, en poses de redresseurs de torts et en fatwas sociologiques sans réplique. À moins d’avoir été initié aux subtilités du « champ » et de l’« habitus », ainsi qu’aux nuances du « capital culturel » ou à la logique des « homologies structurales » entre textes et positions sociales, l’amateur d’Apollinaire pourra se demander où il a mis les pieds. Tenant pour établi que la vérité et la pertinence de ces constructions ont été démontrées une fois pour toute en matière littéraire par le Maître dans un Flaubert mémorable (qui a néanmoins laissé rêveurs les Flaubertiens), Anna Boschetti s’attache à prouver qu’Apollinaire fut Apollinaire parce qu’il ne pouvait pas être autre chose – la faute à son habitus et à son capital culturel. Le raisonnement circulaire et la tautologie qui sont le vice congénital de la théorie bourdieusienne appliquée à la littérature tournent ici à fond : les « propriétés sociales » l’emportent toujours sur « les points de vue des agents » – évidemment aveugles aux déterminismes qui en font, selon le cas, des poètes cosmopolites novateurs ou d’indécrottables prosateurs bourgeois, genre NRf, tout cela sur fond de « rapports de force » et de « champ de production ». Dans la lutte pour le « pouvoir symbolique », Apollinaire devait succomber et c’est tout juste si la NRf n’est pas accusée d’assassinat : « L’image du poète – abandonné de tous, persécuté et mis à mort […] est une transposition de son expérience » (p. 310). Tout cela parce qu’« aucun contemporain n’est à même de comprendre pleinement les enjeux des expérimentations d’Apollinaire ». Grâce au Ciel, Bourdieu nous a été donné et sa disciple peut se prévaloir, elle aussi, du don de lucidité absolue qui lui rend transparentes la vie et l’œuvre du poète élu. Anne Boschetti refait ainsi à sa façon pour la poésie ce que Lukacs faisait autrefois pour le roman historique. Cela dit, et toute cette urticaire un peu calmée, il faut être juste et souligner les qualités de cet essai : il y a là-dedans d’excellentes analyses de texte étendues à toute la « production » d’Apollinaire ainsi qu’à l’ensemble de ses explorations et curiosités, du côté des arts en particulier. Au nom d’un amour quelque peu dévorant, en guerre contre les analyses formalistes issues de « Jakobson et ses épigones » (est-ce qu’il en reste beaucoup ?), bras théorique des Valéry et autres réactionnaires poétiques du début du siècle, Anne Boschetti se replonge – et nous replonge avec elle – dans les méandres de l’œuvre. On se prend à rêver du bel essai qu’elle écrira quand elle aura défroqué et jeté aux orties sa carapace militante puisque l’impérialisme bourdieusien ne parvient pas à étouffer les séductions d’Apollinaire, faites de multiples porte-à-faux entre les registres, les genres, les époques et qu’il parvient même, douce surprise, à en éclairer ici et là les charmes. Avouons-le donc : logomachie à part, Anne Boschetti a sûrement raison. Un triple index reflète les priorités de son essai : le premier est réservé aux « notions » (bons éléments pour un Bourdieu sans peine), le second aux noms propres (quatre lignes de « Bourdieu » pour sept de « Décaudin », à égalité avec Salmon), le troisième aux œuvres d’Apollinaire.

Ballets. Hélène Laplace-Claverie, Écrire pour la danse. Les livrets de ballets de Théophile Gautier à Jean Cocteau (1870-1914) (Champion, 2001, 560 p., 73,18 €). Ce n’est pas leur faire injure que de dire que les vingt-quatre livrets et arguments reproduits en annexe de l’ouvrage, malgré des auteurs parfois prestigieux, peinent à susciter l’intérêt, une impression qui souligne a contrario la qualité du discours historique et critique qui leur est consacré ici, puisque Hélène Laplace-Claverie parvient à rendre son objet passionnant. Sa première partie retrace l’histoire du ballet et de ces textes destinés à en exposer l’intrigue : l’auteur y montre les implications esthétiques et sociologiques des querelles de préséance qui opposent en pratique comme en théorie les maîtres de ballet, les compositeurs et des auteurs aux connaissances chorégraphiques et musicales fort variables ; elle sait multiplier les références à la tradition antérieure comme à la danse la plus contemporaine (si bien que la délimitation temporelle indiquée par le titre paraît parfois singulièrement modeste) pour éclairer les enjeux d’une période paradoxale, où se côtoient tant les imitateurs de Giselle que les Ballets russes ou la Loïe Fuller, dans un bouleversement des pratiques qui mêle crise et renouveau. À partir d’une documentation riche et variée, et au terme d’un travail minutieux de recherche et de reconstitution de textes peu ou mal conservés, maniant aussi bien le prospectus que l’article de journal, la correspondance privée, les programmes de représentation, la réflexion des chorégraphes ou celle des poètes, le livre raconte en effet la sclérose de l’Opéra et l’émergence de lieux alternatifs où se dessinent des pratiques nouvelles, mais où se préserve aussi une excellence que l’institution ne représente plus. On apprend notamment beaucoup sur le retentissement des spectacles italiens comme Excelsior, et on comprend pourquoi Mallarmé pouvait faire l’éloge des Folies-Bergère ou de l’Eden-Théâtre : c’est une véritable cartographie évolutive des lieux de danse parisiens et provinciaux qui est élaborée. Les conditions qui sont faites aux écrivains impliqués dans les ballets, qu’il s’agisse de Gautier, Lorrain, Claudel, Richepin, Mendès, Valéry ou Cocteau, sont exposées avec la même précision, par le biais de typologies qui montrent la diversité des textes produits et des degrés d’implication de l’auteur. La seconde partie, consacrée à la poétique des livrets, s’appuie par commodité sur la triade rhétorique de l’inventio, de la dispositio et de l’elocutio, mais loin d’être aride, ce développement explique notamment comment, outre d’innombrables adaptations littéraires et variations sur Giselle et son acte blanc, le ballet s’engage dans une réflexion sur sa propre pratique, en prenant pour thème la danse et son histoire, d’où des effets de citation et aussi de décalage ironique étonnamment proches des principes esthétiques de la post-modernité (on est ainsi frappé de constater qu’un film aussi récent que Moulin-Rouge ne déparerait nullement au sein des exemples parfois fort iconoclastes cités). Mme Laplace-Claverie cherche à définir une spécificité d’écriture en confrontant les textes produits pour la danse à leurs sources littéraires ou aux nouvelles que certains auteurs ont tirées des mêmes arguments, ce qui permet surtout de mettre en valeur l’originalité des livrets qui, par le recours à la description et aux notations psychologiques, en particulier, cessent d’être représentables, et se donnent à voir « dans un fauteuil », ce qu’elle rattache fort justement aux réflexions qui rapprochent alors le texte en soi et la chorégraphie. Cette évolution fait l’objet de sa dernière partie, sur la double émergence d’un « ballet de papier » et d’une danse libérée de toute base textuelle. On a regretté l’absence de reproductions, qui font cruellement défaut quand sont évoquées les illustrations des « ballets à lire » ou des programmes des Ballets russes ; d’autre part, le plan de l’ouvrage, abordant successivement les conditions matérielles et sociales de la création, puis ses enjeux esthétiques, conduit à certaines répétitions inutiles, comme si l’auteur avait voulu s’assurer que les lecteurs tentés de se contenter de telle ou telle partie (ce en quoi ils auraient bien tort) disposeraient des informations nécessaires. Reste qu’outre les textes mentionnés, souvent inédits, les annexes comportent une recension des ballets présentés dans les principaux théâtres parisiens sur la période, et pas moins de trois index. Historiens et théoriciens de la danse comme de la littérature liront donc avec profit cette belle et riche thèse, bien écrite, qui éclaire un pan restreint mais important de l’activité de nombreux auteurs. 

Calaferte. Louis Calaferte, Georges Piroué, Correspondance 1969-1994 (Hesse, 2001, 488 p., 25,76 €) ; Louis Calaferte, Écriture. Carnets IX. 1985-1986 (Gallimard, L’Arpenteur, 2001, 325 p., 21,50 €). Singulier volume que cette correspondance dont la parution, elle-même inattendue – elle paraît anticipée – met en lumière les rapports de deux écrivains qui, pour des raisons différentes, se sont tenus en retrait. On savait quel rétif était Calaferte, mort le 2 mai 1994, mais on ignorait assez la personne de Georges Piroué (né en 1920), dont le plus récent ouvrage date de 1997. Il s’agit des Mémoires d’un lecteur heureux, où ce critique, romancier et traducteur suisse, installé en France à partir de 1950, évoque les « échanges des évidences et des secrets » qu’il entretient avec les livres. Et ces mots conviendraient à décrire sa relation avec Calaferte. Lorsque s’entame le dialogue de ces alchimistes ès-lettres, Piroué est depuis neuf ans conseiller littéraire pour les éditions Denoël, où il a en charge les livres du Lyonnais farouche. La tâche n’est pas des plus commodes car les livres de Calaferte ne sont guère vendables, et le comité de lecture de la maison, instance imprévisible et sotte comme on le devine, impose des manœuvres de sioux aux deux complices. Au passage, il faut signaler qu’un étrange souci de discrétion a fait limiter les apparitions du P.-D.-G. de Denoël, moqué à plusieurs reprises par Calaferte pour son goût des alpages, à l’initiale de son nom : il s’agit d’Albert Blanchard. L’échange de Calaferte et Piroué s’ébauche donc sans surprise sur des questions de manuscrits, dates de parution, d’à-valoirs et de projets. Bien entendu, on échange des compliments, on se fixe des rendez-vous (qu’on rate pour la plupart, Calaferte étant de santé fragile et de fréquentation fugace), on redonde, on se répète. Un choix de lettres aurait peut-être suffi, même si les deux épistoliers se dévoilent largement. L’un comme l’autre, ils apparaissent comme des laborieux austères et profondément attachés à leur labeur (« Notre “essentiel” à nous, écrit Calaferte à Piroué en 1978, aura été notre fidélité dans le désintéressement des choses de l’esprit »), des discrets ou bien des ours qui, à s’être trop bien protégés des relations fourbes et superficielles du monde des lettres, ne parviennent à s’exprimer qu’après une longue approche. Ils conserveront toujours une réserve que ne brise ni le respect, ni l’admiration mutuels. Le caractère le plus frappant de leur correspondance est, au fond, son autisme. S’il est question souventes fois de la littérature du temps, on découvre fort peu de noms de confrères admirés ou même simplement lus. Il y a Louis et il y a Georges, le premier cherchant un soutien auprès du second, lequel assiste et conseille autant que possible le premier, les deux rédigeant leurs arts poétiques respectifs et relatant les progrès de leurs travaux en cours. L’épaisseur du livre et la densité des folios disent long de l’estime et de la reconnaissance réciproques ; quant aux lettres, les lecteurs de Calaferte en imagineront la qualité et le caractère désabusé. Autrement dit, la berçante monotonie est vite pardonnée, d’autant que plusieurs vérités s’établissent. Calaferte, plus vif et apte à la colère que le doux Piroué, se « jansénise » peu à peu et sert des pensées mémorables : « Toutefois, l’expérience, l’étude (je suis un boulimique de lectures et un chercheur de “preuves”) et la réflexion m’ont convaincu avec le temps que l’homme ne saurait se détacher, si peu que ce soit, de son œuvre, car l’esthétique n’est en aucune façon “autonome”  elle est l’accomplissement d’une position éthique. […] Par ailleurs, il est inadmissible qu’un écrivain n’aille pas au bout, en homme probe, de la connaissance de son métier. Ce qui est le cas de Balzac et les autres, comme c’est le cas aujourd’hui d’un Camus, d’un Sartre et d’un Malraux – qui sont tout bonnement de mauvais écrivains (et cela se montre textes en main ; je m’y suis appliqué une fois ou deux dans mon journal). » Ce fameux journal, qui n’aurait peut-être pas vu le jour si tôt sans l’entremise de Georges Piroué, ce journal qui constitue une part essentielle de Calaferte, ce journal dont le neuvième tome ne décevra personne, il est aussi nourri et nourrissant que les huit premiers sur lesquels Calaferte nous éclaire dans une lettre. Dès 1972, par exemple : « Nous sommes tous, ceux de notre génération, voués à l’engloutissement. La seule petite chance que nous ayons est celle de l’absolue sincérité sur les hommes que nous sommes, c’est pourquoi je crois beaucoup à la forme du Journal. Demain, tout le monde saura écrire un livre. La prétention et la bêtise aidant, on aura des bouquins par-dessus la tête, alors que l’homme trouvera sa ration de rêves à la télévision. » N’est-ce pas un peu prophétique ? En somme, les deux livres laissent une grosse envie de retourner à l’œuvre de Calaferte et de découvrir enfin les livres de Piroué, son cousin germain en littérature. Ces deux-là n’ont pas joué. 

Curiosa. Jean-Pierre Dutel, Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1880 et 1920 (Chez l’auteur, 2002, 680 p., 180 €). Un livre important pour les bibliophiles amateurs de curiosa. L’auteur, qui est libraire d’ancien à Paris, dans le sixième arrondissement, a consacré plusieurs années à établir ce catalogue appelé à s’inscrire dans une lignée fameuse – de la Bibliographie des ouvrages relatifs à l’Amour, aux Femmes, au Mariage de Jules Gay (1861) à L’Enfer de la Bibliothèque nationale de Fleuret, Perceau et Apollinaire (1913), de la Bibliographie du roman érotique au XIXsiècle de Perceau aux Livres de l’Enfer de Pia. Une phrase de ce dernier est citée, avec une légère amputation, par Jean-Pierre Dutel dans son court (mais précis) avant-propos : « Des comparaisons de typographie, de bandeaux, de lettres ornées et de fleurons permettraient peut-être l’établissement d’une savante bibliographie des éditions belges [plus ou moins] clandestines ; mais il est peu probable qu’un de nos contemporains veuille s’attacher à une entreprise de ce genre. » Pia, en l’occurrence, péchait par pessimisme – ce n’était pas la première fois, mais il avait ses raisons – car un libraire « contemporain » a fini par s’atteler à cette tache. Après une série de notices biographiques sur les libraires-éditeurs étrangers (Gay et Doucé, Kistemaeckers, Maheu, Brancart, etc.) et français (Lehec, Paul Ferdinando dit Charles Carrington, les deux Briffaut, Daragon, etc.), et sur les principaux imprimeurs, auteurs et collectionneurs de curiosa, la nouvelle Bibliographie présente successivement 312 pages de notices sur les ouvrages « érotiques publiés clandestinement en français entre 1880 et 1920 », suivies de 172 pages de reproduction de pages de titres (à raison de quatre par pages) et de 107 pages de reproduction des ornements utilisés par les imprimeurs. Cette dernière partie sera assurément, dans l’avenir, des plus précieuses pour les tentatives d’identification de l’imprimeur de tel ou tel curiosa. En annexe, l’auteur reproduit en fac-similé différents documents d’intérêt variable, comme la couverture de catalogues clandestins parus à différentes époques, ou la page du carnet sur lequel Apollinaire nota, le jeudi 2 mars 1905, la référence d’un ouvrage en allemand : « Kinder-Geilheit [Lubricités enfantines] / Geständnisse eines gestän / dnisse [sic] eines knaben [les aveux d’un petit garçon] / Berlin 1900 / adapt. française 1905 La Jeunesse / d’un Don Juan / par G.A. » Commentant cette annotation du poète, Jean-Pierre Dutel donne cette précision : « Document capital prouvant qu’Apollinaire n’est en rien l’auteur des Exploits d’un Jeune Don Juan contrairement à ce qu’affirment depuis presqu’un siècle les spécialistes du poète » (la quatrième de couverture revient sur cette prétendue découverte : « L’auteur apporte la preuve que ce second texte n’est qu’une traduction par Apollinaire d’un érotique étranger »). En fait, la source des Exploits d’un jeune Don Juan n’est pas inédite, comme le prétend l’auteur de la Bibliographie : elle est connue depuis quelques années des « spécialistes du poète » (il en fut notamment question dans la revue Que vlo’ve)… De Gay à Fleuret, de Perceau à Pia, tous les « greffiers de l’Enfer » ont eu à cœur de corriger les erreurs et les oublis de leurs prédécesseurs. Gageons qu’un futur bibliographe de curiosa rectifiera cette bévue mineure de la Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1880 et 1920, livre important, livre utile, dont on ne déplorera que l’absence d’index des noms d’auteurs cités.

Debord. Vincent Kaufmann, Guy Debord. La révolution au service de la poésie (Fayard, 2001, 410 p., 23,30 €). Debord par-ci, Debord par-là – le culte rétrospectif du dernier héros des années 60 a de quoi agacer, en particulier ceux qui n’ont pas oublié le formidable coup de poing expédié par La Société du spectacle, avec son élégance de forme et de langue, et la sensation qu’elle causait de découvrir une pensée d’une brutalité inouïe et parfaitement pure – ce qui soulignait cruellement la confusion ou le toc d’une grande partie de ce qui discourait alors. Aussi faut-il être reconnaissant à Vincent Kaufmann de nous donner cet essai qui ne vient de nulle part. C’est lui qui y insiste, en se peignant en lecteur sans qualités, comme l’homme de Musil, admiré de Debord. Contre les essayistes engagés, il faut préférer cet essayiste dégagé – ce qui implique tout le contraire de l’indifférence ou de la négligence. Très présent dans son livre, il sait rappeler et se rappeler ce qui creuse irrémédiablement la distance du sujet à l’objet, du lecteur à la vie qu’il cherche à comprendre. Il s’agit donc ici de tout autre chose que d’une biographie, même si tous les détails nécessaires y figurent et sont interrogés. L’essentiel est plutôt dans l’interrogation constante, attentive, mais également sceptique, dans l’attention compréhensive à la mélancolie profonde du personnage central de l’enquête, cet « enfant perdu » dont le mystère demeurera entier. On n’apprendra pas grand chose des premières vingt années de Debord, qui se fait naître lui-même pour de bon en 1951. Pas grand chose non plus des amis, des amours, sinon qu’ils furent tous d’une grande liberté. On découvrira en revanche avec intérêt bien des détails concernant ces années si proches et pourtant si obscures qui virent apparaître et disparaître de multiples avant-gardes à travers des événements (à commencer par ceux de la guerre d’Algérie, de mai 68, etc.) dont le sens demeure parfois incertain. Il faudra lire ce livre pour mieux comprendre Isidore Isou et le Lettrisme, par exemple, dont la place dans l’histoire contemporaine est bien loin d’être insignifiante. De même pour Lebovici, Champ Libre, Asger Jorn ou pour tel mouvement italien des années 70. Vincent Kaufmann réveille ces fantômes encore proches avec curiosité et détachement, depuis une position (les années 90 ; la Suisse – c’est-à-dire nulle part) qui les rend énigmatiques bien qu’encore vaguement familiers. On le sent fasciné par cette révolte, ce refus si constants, si déterminés, de la part de quelqu’un qui ne demande rien et n’attend rien mais ne cesse pas pour autant de penser, d’agir, d’écrire, de filmer. La couverture de l’ouvrage exprime admirablement la force de cette négativité en affichant un grand rectangle d’un noir d’encre, là où apparaît d’habitude un portrait. Les faux-semblants de toute biographie sont ainsi exposés violemment, sans un mot. La langue de Vincent Kaufmann, simple, précise, ironique, élégante et mesurée, dit sa distance et son respect. On ne trouvera pas ici de notes érudites, de documents d’archives inconnus (quelques photographies cependant) – Vincent Kaufmann renvoie volontiers pour tout cela à la biographie de Christophe Bourseiller. Une très longue note retiendra pourtant l’attention (p. 355) : il y est question de l’intérêt de Sollers pour Debord, à partir de l’arrivée de ce dernier chez Gallimard, grâce à Jean-Jacques Pauvert, avec une esquisse de parallèle qui pourrait annoncer un Sollers fait sur le même ton, sympathique et distant. Cet essai n’est pas une biographie, mais certains détails auraient mérité une vérification, comme celui qui fait fréquenter par Debord un bien étrange lycée Isidore-Ducasse, à Pau, en 1942. Comme le dit Vincent Kaufmann à la page 20, en dérapant sur un subjonctif : « Qu’aurait-on souhaité que Debord fisse ? » Péchés véniels qui ne pèsent pas très lourd mis en balance avec un essai qui est, à divers sens du mot, une bonne action.

Epidictique. Devenir roi : Essais sur la littérature adressée au Prince, sous la direction d’Isabelle Cogitore et Francis Goyet (Ellug, 2001, 284 p., s.p.m.). La louange fait plus que façonner une propagande d’État. Il s’agit, certes, d’une écriture politique, mais aussi d’une écriture du politique – et d’une écriture « littéraire » du politique. Car, dans les temps anciens d’hétéronomie des Lettres, on ne saurait tenir pour marginales toutes les expressions d’un service, d’une dette ou d’une demande. Avant de postuler, avec la modernité, une forme d’intransitivité de l’écriture, il est clair que les propos classiques de la rhétorique alimentent toujours les manières de s’exprimer sous l’Ancien Régime : on écrit quelque chose à quelqu’un en tenant compte des statuts sociaux de chacun. La louange ne constitue pas un dispositif provisoire et suranné des Lettres, mais au contraire un de ses foyers. C’est le mérite de cet ouvrage collectif que de prendre au sérieux cette littérature longtemps tenue pour marginale, voire méprisable. Dans l’héritage des divisions rhétoriques anciennes, l’épidictique était voué à l’éloge et au blâme, il avait affaire au présent, il jouait de l’amplification et il recherchait le beau. Par ce terme, il ne faut pas entendre des qualités seulement esthétiques, mais bien éthiques : l’épidictique établit des valeurs communes. La structure de l’éloge est encore structure mémorielle : elle suppose un partage collectif de valeurs. Quand ce partage n’a plus cours, les éloges paraissent inauthentiques, exagérés, obligatoires, alors qu’ils inspiraient poètes, historiens et public, qu’ils mettaient en valeur les mots du poète en même temps que les faits du patron, qu’ils disaient le vrai, le mémorable, un vrai collectivement reçu et non abstraitement produit. L’épidictique ne cherche pas forcément la vérité en elle-même ni ce qu’il faudrait faire dans tel ou tel cas, mais il met au jour ce qui permet justement d’évaluer une situation. Distribuer la louange et le blâme, c’est disposer sur la place publique les degrés des vertus sociales et des vices évitables. Avec la deixis, on montre du doigt, on met devant (epi) les yeux ; mais on a besoin d’une technique de discours pour faire saisir la mise en situation des valeurs : epi veut dire aussi « plus », l’épidictique établit ce qui vaut plus par le surplus de son propre discours. L’amplification est bien son outil favori, puisque son propos est d’exhiber dans un cas singulier une valeur pour tous. L’éloge n’opère pas de façon univoque : soit du sommet de l’État vers le public (propagande), soit des individus vers le monarque divinisé (flatterie) ; l’éloge court le long de circuits retors, y compris ceux du simple divertissement et du plaisir de la performance. L’important est que ces circuits composent une trame sociale. L’éloge de quelqu’un passe aussi par l’éloge du langage à le décrire. Il faut un discours conscient de sa valeur pour établir les valeurs d’une situation. La figure politique de l’épidictique tient ainsi à la reconnaissance de sa propre valeur, comme discours de vérité sans doute, mais surtout comme puissance du discours. Et si le souverain moderne prend les allures du grand décideur, de l’homme de la situation, alors l’épidictique, qui apprécie ou déprécie les événements, qui établit le prix de tel mouvement, de telle posture, de telles paroles sur le marché symbolique des valeurs sociales, apparaît bien comme l’art des situations. Ce sont ces situations que les différents articles de ce volume cherchent à analyser. D’abord, dans les manières de « devenir légitime » (de la Consolation à Livie par Isabelle Cogitore à La Chartreuse de Parme par Daniel Sangsue, des modes de légitimation d’un changement dynastique par Nicholas Myers aux lectures de l’usurpation à partir de Machiavel et de ses traducteurs par Gérard Luciani). Ensuite, les éloges cherchent évidemment un « devenir vertueux » (d’où les études de la clémence médiévale par François Bérier, de la libéralité dans l’Arioste par Mireille Blanc-Sanchez, du courage chez François Ier poète par Jean-Max Colard, de la piété chez Sponde par Christine Deloince-Louette et de la prudence entre sublime et raison d’État par Francis Goyet). Enfin, la louange littéraire tourne aussi du côté démiurgique du « devenir artiste », dimensions fondamentales du tressage entre art du politique et poétique des arts (les exemples ici touchent aussi bien Le Brun étudié par Christopher Allen, le Titien par Françoise Létoublon, Grapaldo par Martine Furno, deux figures de reines (Catherine de Médicis et Jeanne d’Albret) par Claudie Martin-Ulrich et Fellini face au Duce par Caroline Eades). Il faut, cependant, bien reconnaître la différence de traitement qui touche l’Ancien Régime et la modernité. Les nombreuses études sur l’Antiquité et, surtout, sur les XVIe-XVIIIe siècles ne trouvent leurs répondants modernes qu’avec une étude de La Chartreuse de Parme et une analyse des films de Fellini où l’éloge et l’adresse au prince ne peuvent que prendre des tournures ambiguës. Ce déséquilibre n’est pas le fait du hasard, ni de l’orientation exclusive des éditeurs. Elle tient aux nécessités même de l’histoire. Francis Goyet, en particulier, montre bien qu’après Kant (comme figure symptomatique), c’est tout le rapport entre politique et Lettres qui change. Pourtant, c’est justement dans ces écritures devenues en partie étrangères que prend racine la modernité littéraire et esthétique. Elles sont d’autant plus nécessaires à étudier, et ce volume collectif d’autant plus important à méditer. 

GautierLe Tombeau de Théophile Gautier [Lemerre, 1873], édition critique publiée sous la direction de François Brunet, avec la participation de Marie-Rose Guinard, Claudine Lacoste, Marie-Françoise Montaubin, Peter J. Edwards, Jean-Claude Fizaine, Jean-Marc Hovasse, Pierre Laubriet, Jérôme Thélot (Champion, 2001, 319 p., 54,90 €). Cette publication est une excellente entreprise car, après la réédition de Sonnets et Eaux-fortes procurée par Joël Dalençon en 1997, voici le corpus Lemerre du Parnasse au complet. L’introduction de François Brunet, très fournie, passe en revue la tradition du Tombeau poétique, genre très pratiqué au XVIe siècle, tombé en désuétude aux XVIIe et XVIIIe, puis refaisant timidement surface avec le « poème-tombeau » de Banville. Au XXe siècle, le tombeau musical réapparaît avec des ouvrages dédiés à la mémoire de Couperin, Debussy et Dukas. Le projet de Lemerre, dont Catulle Mendès fut le maître d’œuvre au départ, prit une telle envergure – 73 poètes au total – que l’idée d’une réunion autour d’un repas funèbre dut être abandonnée. L’intérêt essentiel du recueil tient dans l’ensemble des jugements portés sur l’œuvre de Gautier par des poètes nés entre 1802 (Cosnard, Hugo) et 1851 (Plessis). L’équipe de spécialistes n’a pas lésiné sur l’annotation (116 notes), mais on se demande pourquoi la reprise de leurs offrandes par Banville, Leconte de Lisle, Cros, Houssaye et Hugo est indiquée tandis que celles de Coppée, Dierx, France, Sully Prudhomme et Swinburne sont passées sous silence. La note 20 traite convenablement de Clairville mais la phrase consacrée à Koning, un de ses collaborateurs (notamment pour La Reine Carotte en 1872 et La Fille de Mme Angot en 1873), déclare candidement une ignorance totale : le pauvre n’est gratifié ni de prénom ni de dates. Comblons ce trou. Victor (ainsi se prénommait-il) Koning (1842-1894) fut journaliste, auteur dramatique et directeur de théâtre (dès 1868, il dirigeait la Gaîté). Pour les amateurs de petite histoire, Jane Hading fut sa première épouse. Dans la même note, ajoutons que Siraudin est décédé en 1883 et, selon Vapereau, « né à Paris, le 18 décembre 1813 » (plutôt que « né à Sancy vers 1813 »). Heureusement, les 115 autres notes sont éclairantes, qui plus est tout est traduit du grec, du latin (sauf pour « Stant manibus arae », page 143), du provençal, de l’italien, de l’anglais, de l’allemand, car, semblable à ses modèles du XVIe siècle, ce tombeau se caractérise par son plurilinguisme : Swinburne s’est surpassé, avec six contributions en quatre langues. Les notices biographiques sont documentées, ce qui est appréciable lorsqu’on a affaire à certains oubliés et dédaignés. Quelques erreurs et quelques lacunes sont cependant à relever. Dans la notice Swinburne, qui est de loin la plus longue, les chaleureux remerciements adressés à Heredia par le poète anglais pour la correction de ses vers français ne sont pas mentionnés. Il est difficile de classer Heredia parmi « les grands noms de l’époque » en 1873, et il est inexact d’appeler Mallarmé un « maître » en 1875. On sait que les petites revues ont la vie courte, mais affirme que L’Art fut fondé en décembre 1865, cela le prive de ses cinq premiers numéros. Plus grave, Mallarmé se voit privé de six mois de son existence. François Brunet a « laissé toute latitude » à ses collaborateurs, mais n’a point fait circuler les notices parmi eux : Gustave Ringal aurait été certainement pourvu d’un état-civil, car ce pseudonyme cache le futur préfet Gustave Pradelle (1839-1891), ami de Cros et d’Aicard, auteur de Christophe Colomb (1867), collaborateur de La Renaissance littéraire et artistique. Le tableau Coin de table de Fantin-Latour étant reproduit sur la couverture, il importe de savoir que Valade joua un rôle plus important dans cette revue que Pierre Elzéar, lequel n’est pas décédé à Paris, ni « vers 1916 (ou 1902 ?) », mais à Villefranche-sur-Mer en mai 1916. Valade fut le secrétaire « perpétuel » des Vilains-Bonshommes de 1869 à 1872. Après l’incident Rimbaud-Carjat, un changement de nom s’imposait : Elzéar prit la relève en devenant le secrétaire du « Dîner des Sansonnets » à l’automne de 1872. En ce qui concerne Cladel, il est affirmé que « ses premiers romans paraissent chez Lemerre » : en fait, son premier, Les Martyrs ridicules, préfacé par Baudelaire, parut chez Poulet-Malassis en 1862. Le no 335 des Hommes d’aujourd’hui ne fut publié qu’à cause de la mort de Cros – Verlaine l’avait terminé dès décembre 1886. Glaser, membre de la Société des gens de lettres, mourut en 1930. Plus fâcheux est d’apprendre que l’apport poétique d’Amédée Pigeon est faible. Il n’est nullement besoin d’avoir feuilleté Les Deux Amours pour savoir qu’il s’agit d’un recueil de vers et non d’un premier roman : la cote Ye du Catalogue des imprimés de la Bibliothèque nationale de France l’indique. Passons sur le lapsus Michel Dreyfous pour Maurice Dreyfous. Malgré ces défauts et ces erreurs, auxquels on peut ajouter l’absence, dans la bibliographie, de l’article de L.J. Austin, « Mallarmé and Gautier : new light on Toast funèbre », publié par deux fois, ce travail apporte beaucoup de renseignements et souligne l’importance de Gautier en mettant à la portée de tous ce « beau monument qui l’enferme tout entier », connu principalement à cause des envois de Hugo et de Mallarmé – lesquels envois sont traités dans une postface qui démontre ce que le Toast funèbre de l’un doit au thrène de l’autre. Il est regrettable que l’éditeur n’ait pas reproduit le fac-similé du poème de Hugo du Manuscrit autographe (janvier-mars 1932), ni une page de l’édition originale pour faire état de sa typographie impeccable. D’ailleurs, lorsqu’on prend soin d’imprimer poëte, on devrait respecter les normes de la maison Lemerre et éviter l’emploi de « À » et « Ô ». Signalons enfin que la quatrième de couverture montre une confusion regrettable entre Jean Aicard assis et Ernest d’Hervilly debout…

Hugo (I). Pierre Brunel, La Légende des siècles (première série, 1859) : fonctions du poème (Éditions du Temps, 2001, 191 p., 16,01 €). Soulignant avec modestie que cet ouvrage, destiné à aider les agrégatifs, représente un outil pédagogique et une recherche personnelle mais non pas une monographie exhaustive, Pierre Brunel n’en a pas moins fourni un travail très utile pour le public visé et stimulant pour tous ceux qui s’intéressent au recueil. Tenant compte des principales analyses antérieures, notamment le livre de Pierre Laforgue (Victor Hugo et La Légende des siècles, 1997) qui est la référence en la matière, et l’introduction courte mais perspicace de Claude Millet (« La Légende des siècles » de Victor Hugo, 1995), Pierre Brunel n’adopte ni l’approche génétique de Laforgue, ni un parcours synthétique (et surtout synchronique) comme celui emprunté par Cl. Millet. Évitant le piège de la lecture globale prenant en compte tous les poèmes, linéairement – ce qui empêche généralement de lire en profondeur des poèmes et encourage d’autant la paraphrase (défauts qui sont loin d’avoir été contournés dans le livre de Claude Rétat, « La Légende des siècles » de 1859, 2001) – le livre de Pierre Brunel propose une série de problématiques informées par des conceptions critiques (mythocritique, phénoménologiques) qui n’ont pas souvent fondé des lectures du recueil (malgré les travaux, notamment, de Pierre Albouy). Vouant une attention particulière aux continuités métaphoriques et thématiques, l’auteur s’intéresse aux « fonctions du poème », et un peu moins aux fonctions du poète (comme l’indique la quatrième de couverture). Entreprise qui amène Pierre Brunel à s’occuper de réseaux sémantiques ou d’angles d’approche comme « l’ophidien », « la fulguration », « l’épopée en abîme ou la dilatation », « la nomination », « la dislocation », « l’interrogation et les modes de l’ironie hugolienne » et « la multiplication et le tremblement mythologique ». Fort de cette méthode, il a pu développer une lecture en spirale du recueil où ne sont négligés ni son historicité – notamment son allusivité politique –, ni ses procédés narratifs et rhétoriques. En tant que comparatiste, Pierre Brunel est du reste sensible à l’héritage des poètes romantiques d’autres pays d’Europe, consacrant par exemple des pages pénétrantes à un rapprochement inédit : « De Shelley à Hugo : le mythe de Prométhée » (signalons, pour conforter l’hypothèse intertextuelle avancée, que dans Zim-Zizimi, le nom Osymandias est une allusion au sonnet Ozymandias de Shelley, l’un de ses plus célèbres poèmes, la référence s’expliquant par le thème commune de la vanité de la gloire). C’est le chapitre consacré à la versification qui représente le seul maillon faible de l’ouvrage : les scansions proposées sont souvent problématiques et, si l’on dit en 3/5/4 le vers « Que le temps, moissonneur + pensif, plus tard changea », ou si l’on se limite à l’hypothèse d’un « trimètre » pour « On entendait le pas + boiteux de la Justice » (ou du reste « J’ai disloqué ce grand + niais d’alexandrin. »), on néglige un trait massivement utilisé dans le recueil, consistant à mettre en relief, par un effet suspensif, l’adjectif qui suit la césure ; le vers « Charlemagne, empereur à la barbe fleurie » ne peut être scandé 4/8 ; on ne peut logiquement parler d’un travail sur le quatrain pour la fin de Zim-Zizimi, texte écrit en paragraphes en vers et non pas en strophes. Il convient cependant de remarquer que beaucoup de travaux portant sur La Légende des siècles contiennent à ce sujet des flottements conceptuels (même le livre de Judith Wulf, qui rendra également de précieux services aux agrégatifs, « La Légende des siècles » de Victor Hugo, 2001). Toujours est-il que, pinailleries à part, ce livre, qui se termine sur un « petit lexique hugolien », restera un apport significatif à la critique hugolienne bien après le changement de programme de l’agrégation, tout comme les ouvrages consacrés à Laforgue par le même auteur l’année dernière.

Hugo (II). Pierre Laforgue, Hugo, romantisme et révolution (Presses universitaires franc-comtoises, 2001, 272 p., 16 €). Pour commencer par le superficiel, on remarque avec plaisir que les presses universitaires proposent de plus en plus souvent des volumes d’une esthétique et d’un confort de lecture irréprochable, tant mieux. On ne trouvera pas sous cette séduisante jaquette un essai, mais une série d’articles en grande part déjà publiés. L’introduction dessine habilement une trajectoire permettant d’articuler ces textes à partir de l’insistance de Hugo à penser ensemble littérature et politique, ce qui est une façon élégante de donner le change, tant l’importance des essais proposés nous semble se situer ailleurs. La distribution des articles en trois séries – « Être poète », « Écrire Les Contemplations », « Penser l’histoire » – ne masque pas l’hétérogénéité du recueil, la première série regroupant des analyses remarquables – bien que n’évitant pas les redites – issues d’une même recherche autour du statut du je hugolien, tandis que les deux autres mêlent les textes de circonstance à des réflexions plus largement articulées, en archipel, autour de Quatre-vingt-treize et de L’homme qui rit notamment. On pourrait regretter que le lecteur ait à opérer lui-même la synthèse et le tri, mais on choisira de se féliciter d’une démarche qui permet de faire varier les angles de perception et d’améliorer ainsi notre compréhension de cet objet miroitant que construit Pierre Laforgue. Nous partons de Cromwell, et simultanément du sacre dérisoire de Charles X : « Quand donc serai-je roi ? » Dans sa préface, Hugo s’efforce de construire le modèle d’une légitimité poétique, s’opposant à l’illégitimité et non à l’usurpation (car le poète est légitime du fait de l’usurpation qu’il revendique et non contre elle). L’interrogation du poète sur son propre pouvoir emprunte donc le canal politique, comme Pierre Laforgue le montre par la suite en analysant notamment la productivité du couple Roi/Moi dans Le Dernier Jour d’un condamné, mais cette appropriation de la figure monarchique est une exigence poétique : il s’agit de s’interroger sur le « sujet » poétique, condition du lyrisme. L’interrogation sur la légitimité d’une poésie lyrique s’exprime par une interrogation parallèle sur le légitimisme, attachement à un principe référentiel, ici le Roi, là le Moi. La grande force des ces analyses est d’interpréter les choix génériques de Hugo, du lyrisme à l’épique, ou encore au roman, comme la réponse à une problématique poétique, qui se définit à partir de ces pôles de référence que sont la présence ou l’absence du je sujet (respectivement du lyrisme à la Bouche d’ombre, parole sans sujet contre laquelle le poète doit se défendre). Ainsi l’épisode des tables tournantes sert-il une lecture convaincante de l’articulation des Contemplations et de la Fin de Satan, l’épopée en troisième personne éludant un moment le problème du Sujet que pose le discours sans origine des tables, jusqu’à ce que soit trouvé enfin le Moi poétique (dont Satan apparaît ici comme le double défectif, comme ailleurs le Chaos), Moi constitué dans « Ibo », et triomphant dans l’énoncé d’une poétique qui reprend le contrôle de la parole par « Ce que dit la Bouche d’ombre ». Sujet, poétique et politique, tel aurait pu être le véritable titre de ce recueil, qui ne fait retour qu’in fine sur la Révolution (malgré un article étonnant sur la mobilisation de l’esprit de Chénier, soumis à une véritable cuisine poétique par Hugo spirite), ce qui n’est guère gênant puisque, comme le dit Pierre Laforgue, toute œuvre de Hugo écrit la Révolution, quel que soit son positionnement politique (du rejet initial à l’étude puis à l’acceptation d’une histoire dont la Terreur ferait partie, à partir du Deux Décembre). On revient donc à l’histoire par l’intermédiaire de l’épopée (1852-1862), et surtout dans trois articles inédits consacrés à Quatre-vingt-treize. Mais c’est aussi revenir sur le Moi, puisque ce roman opère une problématisation de la famille comme enjeu politique (l’ancien régime s’élaborant sur une perception erronée de la famille comme lignage, excluant l’humanité dont elle est pourtant l’expression, aux dépens d’une vision révolutionnaire qui en fait le premier degré de l’appartenance à l’humanité). La Révolution brise-t-elle ou fonde-t-elle la famille ? Cette interrogation appartient autant au romancier écrivant Quatre-vingt-treize pendant la Commune qu’au père qui perd son fils Charles, et va perdre bientôt le second. Cette expérience que fait Gauvain de la recomposition d’une famille symbolique est celle de Hugo. Si l’imaginaire est le premier affecté par la Révolution française, la Révolution est aussi un lieu textuel privilégié pour recomposer son propre imaginaire, et Hugo n’aura cessé de l’entreprendre à travers le siècle et les genres, comme le montre Pierre Laforgue. Tout au plus lui reprocherait-on d’abuser du terme de « textualité » (on ne sait pas ce que c’est) et des pirouettes conclusives pas toujours très convaincantes, mais là encore l’essentiel est ailleurs, et l’amateur perdu dans le déluge éditorial actuel trouvera au minimum dans ce volume un point d’appui sûr et stimulant, à la fois refuge et point de départ de nouvelles lectures hugoliennes.

Journal intime. Edmond Buchet, Les Auteurs de ma vie (Buchet Chastel, 2001, 360 p., 19 €). Réédition du livre de 1969, auquel ont été adjoints une préface de Véra et Jan Michalski – fondateurs des éditions Noir sur Blanc et, depuis 2000, propriétaires de la maison Buchet-Chastel – et la photographie de la porte de l’hôtel de la Paluze (18, rue de Condé), siège des éditions depuis juin 1946. Fondée en 1929 par le mystérieux Robert Corrêa – il quittera la France pour le Brésil en 1936 – sous le nom de Corrêa, puis de Corrêa et Cie avec l’arrivée de Jean Chastel et Edmond Buchet, l’entreprise a pris le nom de Buchet-Chastel en 1959 lorsque Buchet en prit la direction. Avocat spécialisé dans le droit des gens et musicologue, Buchet (Genève, 1902-Genève, 1997) quitte le monde des tribunaux internationaux et son professeur Vincent d’Indy pour celui des affaires. Michelin, General Motors, Radio-diffusion suisse, vente par correspondance sont les étapes qui le conduisent à Corrêa, où il découvre que son nouveau métier impose de concilier « proxénétisme et apostolat ». Rédigé sous la forme d’un journal, le livre est un ouvrage roboratif et documentaire, comme le sont souvent les mémoires et journaux d’éditeurs, ces plaques tournantes de la littérature en gestation. C’est aussi un journal littéraire car Buchet, qui ne manque pas de plume, a su y mettre assez d’humanité et de cœur, y tracer des portraits qui restent en mémoire. Entamé à Genève le 16 mars 1935, le journal s’ouvre sur cette remarque joliment ingénue d’un bibliopole en rodage : « Je viens de rentrer de Paris où j’ai fait ce qu’on appelle pompeusement le service de presse d’Un homme se lève, ce qui consiste tout simplement à dédicacer les exemplaires destinés aux critiques. Il paraît que cette corvée est indispensable. » Le journal se clôt le 13 mai 1968 sur la passation de pouvoir au nouveau patron Guy Schœller (1915-2001). Entre-temps, c’est une longue fréquentation de Charles du Bos qui amène avec lui les livres de Maritain, Mauriac, Crémieux, Isabelle et Jacques Rivière, les succès de Maria le Hardouin, Charles Plisnier (premier Belge à conquérir le Prix Goncourt), Roger Vailland, le mystère Maurice Sachs (auquel de longues pages sont consacrées) et aussi Louis Dimier, Jean Cassou, Jean Malaquais et ses deux femmes, Roger Rabiniaux, Daniel-Rops, Marcel Raymond, Lawrence Durrell, Guy Debord, Kléber Haedens, Henry Miller, Robert Brasillach, Marcel Moreau, Eugène Ionesco, André Gide, Roland Topor, etc. On y trouve également la genèse de collections importantes, celle de Maurice Nadeau alors transfuge des éditions Robert Marin, « Le Chemin de la vie » lancée en 1950, les « Grandes Professions françaises » où Henri Mondor publie son Grands Médecins et Delavignette ses Bâtisseurs de la France d’Outre-mer, les anthologiques « Pages immortelles », « Dans l’histoire », « La Barque du soleil », « L’Éventail » dirigée par François Erval, « Le Vrai Savoir », etc. Trois remarques qui ne déprécient pas l’intérêt de cette réédition : des erreurs de dates commises par les préfaciers sont corrigées par le texte de Buchet lui-même ; la couverture grise du volume ne confirme guère leur propos inaugural lorsqu’ils déclarent « raviv[er] l’image graphique de la maison en habillant les livres d’élégantes couvertures » ; enfin, il manque un catalogue rétrospectif des publications de la maison depuis les origines : proposé en annexe, il aurait constitué un outil de référence et un hommage au travail d’Edmond Buchet, personnalité de l’édition littéraire des années 1935-1970, et à celui de ses successeurs.

LautréamontLautréamont, textes réunis par Henri Scepi et Jean-Luc Steinmetz (La Licorne, n° 57, 2001, 242 p., 18,50 €). Pour ce numéro qui proclame en sous-titre « Retour au texte », on peut voir comme un reste d’idéologie surréaliste la présence des collages d’Alain Le Yaouanc – d’ailleurs très beaux – qui contribuent à l’excellente présentation de cette revue universitaire poitevine. Comme caution littéraire d’avant-garde, une interview d’Alain Jouffroy pleine de suffisance plus que de provocation, et un plagiat négatif d’une déclaration de Brecht par un Valère Novarina d’ordinaire plus abondant. Passez muscade. Robert Pickering tente l’impossible : une étude génétique en l’absence d’un avant-texte, mais il le fait avec subtilité. Ce n’est pas le cas de l’article suivant qui réalise, lui, l’impossible en matière de surinterprétation : il tient pour plagiat le rapport établi par Marcelin Pleynet entre un court et vague texte de Charles Maturin et un long texte de Ducasse. Agnès Machet donne une étude globale et fine, en quelque sorte « phénoménologique » sur le contre-champ et la vision dans les Chants. Le texte de Jean-Pierre Lassalle, infatigable pérégrin du Surréalisme et des études ducassiennes, (« Isidore Ducasse, ou les vingt faces de l’icosaèdre »), relève plutôt du discours poétique et peut-être de la révélation occultiste. Gérard Dessons, disciple de Meschonnic, étudie la ponctuation des Chants dans la perspective de l’oralité : bon sujet, mais quid des habitudes de l’époque, et du substrat linguistique espagnol ou franco-uruguayen ? Un spécialiste japonais de Ducasse présente une étude sur « Le Masochisme de Lautréamont » (puisque cette disposition est l’inverse du sadisme, n’est-ce pas ?), dans un article qui n’aurait pas déparé un numéro des années 70 de la très orthodoxe Revue française de psychanalyse. Et en prime quelle confusion entre l’homme, l’auteur, le narrateur, le personnage ! Elisabetta Sibilio donne un extrait de sa thèse italienne. Henri Scepi étudie « Le Rire de Maldoror », autre bon sujet, mais que de longueurs ! Avec la prose dense de « Isidore Ducasse et le langage des sciences », Jean-Luc Steinmetz ouvre un vaste chantier, qui mériterait un abord pluridisciplinaire. Un manque : Ducasse n’a pas appris les sciences seulement par le programme scolaire, mais probablement par la « littérature scientifique » qui va des extraits de Buffon aux nouveaux magazines pour la jeunesse (les nouveaux romans de Jules Verne naissent quant Ducasse fomente ses œuvres). Un second universitaire japonais termine sur la « giration créatrice » de Mervyn : à noter que, dans nombre de ces textes, le vol des étourneaux comme figuration métatextuelle et autoreférentielle est l’autre cliché en passe de remplacer ceux des Surréalistes, la série des « beau comme » et le slogan sur « la poésie faite par tous ». L’article linguistique et lexicologique de Jacques Philippe de Saint-Gérand est très décevant dans ses résultats : il n’exploite pas les rapprochements historiques avec les dictionnaires du temps qu’il mentionne, pas plus que les impressionnantes colonnes où son ordinateur a rassemblé alphabétiquement les mots des Chants de Maldoror (10 408 items différents). Au total, même en proclamant leur rejet du « textualisme », les références les plus récentes sont très souvent Sollers et Pleynet, pourtant restés tels quels depuis vingt ans en matière d’études ducassiennes. De même, à deux exceptions près, les travaux des chercheurs déclarés « biographistes » sont ignorés, volontairement par les uns, involontairement par les autres, alors qu’ils sont non moins « textualistes » par leur découverte de nouveaux textes de Ducasse, et « contextualistes » puisqu’il explorent le contexte culturel. Du fait de cette lacune, sans parler du caractère souvent jargonnant de nombreux articles, ce numéro spécial n’est pas à la hauteur de ceux qui ont fait la réputation de cette revue, ni de l’attente des lecteurs de Ducasse.

Matisse. Matisse-Rouveyre, Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Hanne Finsen (Flammarion, 2001, 670 p. 100 €). Ce pavé grand in-4° renferme 1182 lettres (et non 1300 comme le prévoyait M. Dérens dans le catalogue de l’exposition Rouveyre à la Bibliothèque historique de la ville de Paris en 1955) et 144 reproductions hors-texte en couleurs de lettres et enveloppes décorées par Matisse, sans compter les multiples illustrations en marge des lettres. C’est le troisième recueil important de lettres de Matisse – avec celles à Bonnard et Camoin. Bien que l’accent soit mis sur le peintre et sur son activité plus que sur l’œuvre littéraire de son correspondant (qui fut aussi un merveilleux illustrateur), les amateurs d’histoire littéraire découvriront un Matisse passionné de poésie, comme en témoignent ses éditions illustrées d’eaux-fortes et de lithographies originales de Baudelaire, Mallarmé, Ronsard et Charles d’Orléans, pour lesquelles il fut aussi responsable de la sélection des textes – même si, pour les deux derniers titres, son choix a sans doute été influencé par Rouveyre (le peintre ne semble pas avoir connu l’édition de Charles d’Orléans illustrée d’eaux-fortes du peinture-graveur Jean Frélaut, publiée peu avant – en 1949 – par Roger Lacourrière). Mais ce ne sont pas les seuls auteurs auxquels Matisse se soit intéressé puisqu’il a également illustré des œuvres de Montherlant, de Reverdy, les Lettres de la religieuse portugaise et, à la fin de sa vie, divers textes de Rouveyre consacrés à Apollinaire. On s’étonne de le voir rechercher, en 1942, un exemplaire du Désespéré de Bloy. Curieusement, les biographes de Matisse n’avaient pas remarqué que ces lettres étaient conservées à la Bibliothèque royale du Danemark. Le destinataire, temporairement brouillé avec Marie Dormoy, avait été enchanté du bon accueil antérieurement fait par cette bibliothèque à sa donation de lettres autographes du critique danois Brandès. Ne souhaitant pas, malgré une situation pécuniaire très modeste, voir disperser un ensemble qu’il jugeait important, il avait décidé d’en faire don à cette bibliothèque (Matisse fut informé de son projet dès 1951). Cette donation était quelque peu oubliée quand Hanne Finsen, spécialiste danoise du peintre dont le musée de Copenhague conserve d’importantes œuvres, la découvrit à la Bibliothèque royale. Le volume de correspondance reproduit aussi les lettres de Rouveyre conservées dans les archives Matisse, quelques autres pièces dispersées après la mort de l’écrivain et vingt-cinq lettres anciennes (1905-1936) conservées à la Bibliothèque Jacques-Doucet. Mais cet ensemble débute essentiellement au printemps de 1941, lors des graves opérations subies par le peintre à Lyon, et prend fin en septembre 1954, à peu près deux mois avant sa mort, survenue le 3 novembre. Les lettres ont été très nombreuses pendant toute la guerre car Rouveyre s’était réfugié à Vence, et Matisse, installé à Nice en 1938, ne séjournait plus que très occasionnellement dans la capitale. Après le retour de l’écrivain à Paris en juin 1946, les rapports seront surtout épistolaires et la prose de Matisse se raréfie à partir de 1947 (ce dont se plaint son correspondant, notamment en février 1951). Les lettres de Rouveyre sont sensiblement plus importantes que celles de Matisse qui n’en a laissé que 549, y compris des billets et télégrammes (dont quelques-unes sont d’ailleurs de sa secrétaire). Mais il est juste de noter que son activité était alors centrée sur la chapelle des carmélites de Vence qui sera consacrée en 1951 : son correspondant sera d’ailleurs mis à contribution pour vérifier certains points de spiritualité ! Finalement, malgré ses désirs, Rouveyre, qui écrit le 30 mai 1950 « J’ai Paris dans la peau… j’y suis né », ne reviendra pas dans le Midi. La correspondance fourmille évidemment de détails sur les recueils de poèmes de Ronsard et Charles d’Orléans, et sur les discussions avec des éditeurs, menées souvent par l’intermédiaire du correspondant parisien. Le lecteur n’ignorera rien non plus des difficultés rencontrées par Rouveyre pour éditer ses souvenirs sur Apollinaire et des vers inédits de ce dernier, ce qui donnera lieu à quelques démêlés avec Jacqueline Apollinaire, Louise de Coligny-Chatillon et l’éditeur suisse Cailler. Finalement, un Apollinaire orné de lithos paraîtra en 1952, qui faisait suite à un autre ouvrage de l’écrivain, Repli – un titre qui sera longuement discuté – paru en 1947 avec des lithos et des linogravures du peintre. C’est à tort que l’on jugerait un peu longues les remarques des deux correspondants sur leur santé respective, ou les multiples citations de Ronsard et Charles d’Orléans, car toutes ces lettres font preuve d’une amitié profonde et agrémentée d’un étonnant humour (« Moi comme nourri depuis ma jeunesse au sein de Minerve, encore que je ne me rappelle plus bien si Minerve a jamais eu du lait », écrit Rouveyre le 24 mai 1952). De leur côté, les spécialistes de Léautaud trouveront de nombreux détails sur ses relations souvent houleuses avec l’écrivain, qui était loin d’apprécier sa « curiosité de cloporte ». Il arrive que les deux correspondants soient en désaccord sans que leurs relations en soient altérées. Ainsi, à propos de l’exposition Dubuffet de 1947, très appréciée par Matisse, son correspondant note au contraire : « Aucune originalité vraie, trucage systématique […]. Je ne vois pas que cela soit remarquable. » La plupart des lettres du peintre sont décorées de fleurs, de figures ou de simples traits de crayon qui sont reproduits en couleurs dans le volume. Ceux de Rouveyre, peu nombreux – il avait pratiquement cessé de dessiner – sont souvent techniques, inclus dans le corps de la lettre (par exemple la disposition de sa chambre). Ce volumineux ensemble est présenté en deux parties : à droite le corps de la lettre, à gauche la description de l’autographe, l’adresse (en général abrégée), les notes et la reproduction des illustrations de Rouveyre. On eût aimé retrouver quelques détails biographiques supplémentaires sur Jean Denoël, relation déjà ancienne de Rouveyre et qui travaillait alors pour Gallimard (les papiers de Denöel, qui contenaient des lettres de Rouveyre, ont été dispersés il y a quelques années), et surtout sur Lydia Delectorskaya, omniprésente dans la correspondance : elle était depuis 1936 ou 1937 aux cotés du peintre comme secrétaire-intendante, car il vivait, ce qui n’est pas précisé, séparé de sa femme Amélie depuis 1940. Signalons enfin quelques précisons : page 47, Miton était le chat de Marie Dormoy ; page 216, il faut lire Marcel Alcanter de Brahm, poète né en 1868 et conservateur honoraire au musée Carnavalet ; page 307, il s’agit de Léon Deffoux, spécialiste des Goncourt, de Zola, Huysmans, etc. ; page 594, le libraire Richard Anacréon, voisin de Rouveyre rue de Seine, organisait dans ses vitrines des expositions consacrées à des écrivains ou peintres amis, avec photos, manuscrits, dédicaces.

Maupassant. Guy de Maupassant, Des Vers et autres poèmes, présentation et notes d’Emmanuel Vincent, préface de Louis Forestier (Publications de l’Université de Rouen, 2001, 474 p., 28 €). On ignore généralement que Maupassant a voulu être reconnu comme poète. Certes, nombreux sont les écrivains qui ont écrit des vers pendant leur adolescence, mais Maupassant a cru en son destin de poète jusqu’en 1880 (il avait trente ans). Ainsi, il écrivait à un de ses amis en 1876 que l’une de ses pièces de vers allait lui donner « la réputation des plus grands poètes » ! On est tellement persuadé que Flaubert a mis Maupassant sur le chemin de la prose qu’on oublie de remarquer que, dans une lettre fameuse datant de 1878 où le maître exhorte son disciple à travailler, il lui dit : « Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! […] De 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut-être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. » On observe donc que seulement deux ans avant sa mort, c’est bien au poète Maupassant que Flaubert s’adresse. Maupassant va éditer chez Charpentier, grâce aux recommandations de Flaubert, un volume intitulé Des Vers, et, pendant un bref moment, il croit que sa nouvelle Boule de suif sera utile pour le lancement de son recueil de poésies. Mais le succès retentissant de Boule de Suif transforme le destin de l’écrivain, qui abandonne la poésie en cette année 1880 pour se consacrer à des contes, des nouvelles et des chroniques. José-Maria de Heredia a confié en 1900, à propos du recueil Des Vers‚ que « ce sont en effet des vers, d’excellents vers que ceux d’Au bord de l’eau et de Venus rustique, d’une allure aisée, construits solidement et exactement rimés ; mais ce ne sont point des vers de poète. » Ce jugement, qui peut paraître sévère, est celui que Maupassant lui-même aurait porté sur sa production poétique, on n’en peut douter si l’on observe que, quelques mois seulement après la publication de Des Vers‚ il écrit en novembre 1880 une chronique révélatrice sur l’état d’esprit du Maupassant poète à la fin de cette année. Ladite chronique s’intitule L’Inventeur du mot Nihilisme‚ dans laquelle Maupassant raconte les débuts de Tourgueniev. Et voilà ce qu’il dit de l’écrivain russe : « Se croyant poète, comme tous les romanciers qui débutent, il avait fait quelques vers, publiés sans grands succès. » Puis il explique que l’écrivain vit soudain son destin changé par une revue qui lui avait commandé une nouvelle en prose et qui obtint, à sa parution, un succès rapide et imprévu qui encouragea le Russe à poursuivre une série de courtes études. Le parallélisme des deux écrivains devient alors d’autant plus frappant que Maupassant indique que l’originalité de l’écrivain apparaît surtout dans les courtes nouvelles où « il sait composer en quelques pages une œuvre absolue ». N’est-il pas étrange que Maupassant donne à ce moment-là, à travers Tourgueniev, une image exacte de son propre cas d’écrivain, Et ne serait-on pas enclin à penser que, ne se croyant plus poète, il s’oriente dès lors vers les courtes nouvelles en prose ? Mais le fait que Maupassant ait renié ses poèmes n’indique pas nécessairement qu’ils soient sans intérêt (songeons, toutes proportions gardées, à Rimbaud !). On conçoit alors qu’il était du plus grand intérêt de relire les poèmes de Maupassant qui se trouvaient disséminés dans des ouvrages peu accessibles. Or l’œuvre poétique de Maupassant vient de bénéficier pour la première fois d’une édition critique complète, avec notices et variantes, sous le titre Des vers et autres poèmes, réalisée sous l’impulsion d’Yvan Leclerc, qui dirige la collection Maupassant. Les éditions critiques de l’œuvre de Maupassant ne concernaient que les contes et nouvelles, et les romans. L’édition d’Emmanuel Vincent, très soignée, est la plus complète qui se puisse trouver actuellement. Elle représente un progrès considérable par rapport aux volumes dont nous disposions. Ainsi le recueil de l’édition du Cercle du Bibliophile se voit augmenté de trente-quatre poèmes, dont les pièces érotiques. Emmanuel Vincent ne s’est pas contenté de regrouper les poèmes disséminés dans divers ouvrages, il apporte aussi des inédits : quatre poèmes et autant de fragments. L’appareil critique est volumineux, la recherche du meilleur texte possible est toujours effectuée et apporte d’heureuses améliorations. De nombreuses variantes sont citées, des remarques précieuses viennent de l’exemplaire de Des Vers annoté par Flaubert et jamais exploité encore. Quelques manuscrits de poèmes sont reproduits. Une annexe donne d’intéressants documents, difficiles d’accès. Une préface de Louis Forestier pose les questions essentielles sur l’importance de la poésie. Ainsi l’éditeur de Maupassant dans la Pléiade écrit : « La veine poétique de Maupassant disparaît-elle totalement en 1880 quand paraissent presque simultanément Des Vers‚ et Boule de suif, comme si le succès de ce genre-ci scellait le déclin de celui-là ? » Et il ajoute que l’abandon de la poésie n’a pas pour seule raison le manque de succès‚ mais « parce que sa poétique n’allait trouver à s’exprimer pleinement que dans la prose ». Idée intéressante. Le seul reproche que l’on pourrait adresser à Emmanuel Vincent est qu’il nous laisse parfois sur notre faim. Ainsi écrit-il à propos de Mallarmé (année 1875) : « On sait qu’il [Maupassant] a fréquenté pendant un temps ses “jeudis”‚ au 87 rue de Rome. » En dehors de la coquille « jeudis » qui doit être corrigée en « mardis », on aurait aimé plus de détails sur les rencontres Mallarmé-Maupassant de la rue de Rome, qu’aucun biographe des deux écrivains n’a mentionnées, semble-t-il. Mais il est vrai que le but de l’ouvrage est surtout de donner l’ensemble des textes avec un appareil critique satisfaisant, et cet objectif est pleinement atteint.

Périodisation. Le Temps des lettres : quelles périodisations pour l’histoire de la littérature française du XXe siècle, sous la direction de Michèle Touret et Francine Dugast-Portes (Presses universitaires de Rennes, 2001, 250 p., 19 €). Une interrogation sur la temporalité de la littérature qui signe l’engagement des études littéraires dans l’enquête historique : on a effectivement toutes les chances de faire avancer la question en reconsidérant les découpages reconduits par trop de chronologies littéraires prêtes à consommer. Deux études présentent d’abord les périodisations établies dans d’autres domaines ; Jacqueline Sainclivier montre qu’en Histoire on est passé d’un découpage en fonction des deux guerres, qui met l’accent sur le politique, le temps court, la rupture, à une insistance sur le temps long, la continuité, les mouvements de fond ; Pierre Brunel propose une comparaison avec la périodisation de la musique. Puis un ensemble de points théoriques sur les modalités de la périodisation. Emmanuel Bouju synthétise à peu près toutes les difficultés que l’on retrouvera dans le volume ; il tire la leçon du paradoxe de Zénon : diviser le mouvement ne peut pas rendre compte du mouvement (Michel de Certeau a lui aussi souligné dans le travail historique une fascination pour la coupure) ; il précise la double historicité de l’œuvre littéraire, et distingue deux types de périodisations, objets d’un consensus dans tout le volume : une périodisation endogène, qui revient souvent à une histoire des chefs-d’œuvre ou, au mieux, de leur réception ; une périodisation exogène, imposant à la chose littéraire les découpages d’une autre mesure du temps, arbitraire mais heuristique : le siècle, la décennie, la génération. Il souligne enfin un ensemble de phénomènes qui contraignent la périodisation, dont il convient de prendre acte (le volume montrera toute la difficulté à en faire quelque chose) : un principe d’axiologie, qui fait de la périodisation un acte de réception comme un autre ; un principe de téléologie ; un principe d’immobilisation ; un principe d’unification du devenir littéraire, devant lequel il propose d’emprunter à Ricoeur la notion de « tuilage », pour voir dans le temps littéraire la succession de devenirs multiples. Yves Baudelle, à la suite de Jauss, prend le parti des coupes synchroniques et propose une série de critères, du rapport à l’histoire aux dominantes thématiques en passant par l’horizon d’attente et les modèles esthétiques du moment ; ces coupes renseignent surtout sur la superposition des œuvres retenues par la postérité et des best-sellers de l’époque. Bruno Blanckeman cherche à repérer des pôles plutôt que des bornes, et comme l’histoire générale invite à gommer l’effet de rupture de la guerre. Henri Béhar présente les réalisations de la Banque de données d’Histoire littéraire de Paris-III, vaste entreprise quantitative ; l’établissement des critères en est passionnant : événements, œuvres, auteurs, mouvements, générations, genres, thème ; chacune de ces lignes de partage demanderait examen. Guy Larroux et Charlotte Andrieux introduisent l’histoire de la critique et de la linguistique. Anne-Rachel Hermetet examine comment l’idée de littérature française contemporaine a été élaborée en Italie, entre classements officiels et discours militant. Jean-François Massol, dans une lecture de manuels scolaires récents, formule ce qui est peut-être le nœud du volume, en montrant que le retour d’un souci du contexte ne pousse pas pour autant les auteurs de manuels à considérer l’inscription historique des textes comme un élément de leur signification ; l’histoire reste en l’air, non pas évacuée, mais pire : inoffensive, sans pertinence. Suivent un ensemble d’examens qui disent toute la difficulté d’une entreprise diachronique : la minutie de la spéculation a quelque chose d’intimidant, et quand il faut se lancer dans une proposition de périodisation, il est difficile de prendre véritablement acte des problèmes théoriques. Un ensemble d’études sur la poésie (Christine Dupouy, Jean-Pierre Zubiate, Anne Malaprade, Stéphane Bikialo) convergent autour de l’idée forte d’une bascule néo-lyrique de l’écriture poétique, mais pas sur sa datation : l’intérêt devient plus d’avoir produit une catégorie critique ou un outil de lecture qu’une histoire. Jean-Pierre Zubiate souligne d’ailleurs combien les lectures textualistes de la poésie ont fait de son histoire une suite de réalisations de la modernité en acte, hors de tout rapport au siècle. Plusieurs lieux chronologiques permettent ensuite d’examiner le déroulement du XXe siècle littéraire par coups de sondes : la Première Guerre, 1930 (Jacques Poirier), le tournant du siècle (Jean-Yves Debreuille), l’existence de courants (Bruno Curatolo sur le roman noir). Marc Bernard se demande quand commence le XXe siècle et désigne dans le siècle une erreur fertile mais aussi un élément de la représentation du présent littéraire ; l’informatique (la BDHL en l’occurrence) permet de substituer la chronologie à la périodisation, et de mettre en évidence des lacunes (la négligence dont souffrent les auteurs à cheval sur deux siècles, le remodelage d’une « naissance littéraire ») : on fait au mieux l’histoire de l’histoire littéraire, de son système de valeurs. Une réflexion précieuse de Michèle Touret prend acte de ce que la périodisation a d’abord pour fonction de rendre les faits pensables ; elle se demande si la Première Guerre constitue une période ou une rupture, montre qu’une certaine représentation du littéraire et de sa valeur, survalorisant les ruptures esthétiques, empêche de considérer ce moment homogène d’une littérature de témoignage comme une période, et s’inscrit dans la suite d’E. Bury qui proposait de déterminer des frontières polémiques dans l’histoire littéraire, pour faire quelque chose comme un méta-récit des enjeux du littéraire. Le contemporain est l’objet des derniers articles, qui créent à nouveau des repères de lecture à l’intérieur d’un corpus, anticipant parfois les sélections de la postérité : M. Dambre, sur les années 50 ; Dominique Denès et Didier Alexandre sur l’institution et la datation du Nouveau Roman ; Marc Gontard sur le post-modernisme ; Jacqueline Bernard et Anne Cousseau sur le roman contemporain ; Dominique Viart sur l’esthétique contemporaine. C’est une tentation de beaucoup d’études que de proposer avec l’idée de périodisation des principes herméneutiques, une géographie opératoire, un partage des eaux critiques plutôt qu’un rapport au temps. Scrupuleuse, ouverte, inventive, la réflexion tient en suspens une partie de la difficulté. Comme s’il fallait choisir qui, de la considération réelle de l’histoire, ou de l’exactitude théorique, peut un moment rester « en l’air » pour qu’on puisse dire quelque chose des œuvres. 

Zola. Henri Mitterand, Zola. L’Homme de Germinal (1871-1893), tome II (Fayard, 2001, 1192 p., 42 €). Le premier tome de cette monumentale biographie de Zola avait paru trop tôt (1999) pour que nous puissions en rendre compte ici, à notre grand regret car on aurait aimé pouvoir dire tout le bien que l’on pensait de ce magnifique exercice biographique, en particulier pour les éclairages qu’il donnait sur la formation esthétique du jeune Zola, et pour certaines pages brillantes utilisant comme une interface graphique une toile de Manet pour distribuer les éclairages sur tel ou tel aspect de la vie de Zola : une biographie intellectuelle, à la fois érudite et de lecture toujours stimulante, accompagnée d’une iconographie soignée. Était-il possible de maintenir ce cap en abordant les grands massifs de l’œuvre zolienne ? L’écueil était double, puisqu’il fallait non seulement apporter du neuf sur une période plutôt bien connue de la vie de Zola, mais aussi renouveler d’une façon ou d’une autre le regard d’Henri Mitterand lui-même, dont l’œuvre zolienne est bien connue de tous. Le pari est tenu, à peu de choses près. Si l’on retrouve dans le deuxième tome un format, une méthode, une maîtrise des sources inégalable, qui ne déparent en rien la somme que constituera l’ensemble des trois volumes, le lecteur un tant soit peu informé sera parfois agacé de retrouver des développements connus, puisqu’ils proviennent parfois tels quels des notices de l’édition Pléiade des Rougon-Macquart. On peut comprendre qu’Henri Mitterand ait considéré que le grand public ne connaissait pas ces textes ; en revanche, on ne peut croire qu’il n’ait depuis cette époque rien changé à sa perception de Zola, que la somme critique qu’il a élaborée depuis n’ait rien apporté à sa pensée initiale. On regrettera encore – question de tempérament sans doute – qu’à l’instar de Zola, il sache mal se défendre parfois des tentations du sentimental. On reste gêné par les déclarations enflammées relatives à Jeanne Rozerot, bombardée plus belle femme de son siècle, et associée de façon bien indiscrète aux descriptions glorieuses du corps de Clotilde Rougon dans Le Docteur Pascal. Voilà pour les réserves, somme toute mineures. Il serait absurde d’y voir matière à invalider l’apport de ce volume richement illustré qui devrait pouvoir passionner les néophytes, tout en fournissant une somme de référence aux chercheurs, et ce n’est pas rien que de réunir cet éventail de lecteurs. Biographie intellectuelle, sentimentale, histoire de la création (et de sa réception critique) mais qui n’ignore rien de la dimension matérielle de la vie – que ce soit son cadre, ses contraintes, ses aspects strictement comptables – cet Homme de Germinal est un modèle du genre. Ajoutons que la force d’Henri Mitterand réside dans la variation des sources, l’utilisation fréquente des souvenirs, mémoires, qui permettent classiquement de donner de la chair à un récit, mais également de restituer l’effet produit par Zola sur ceux qui l’ont approché. Il y insiste fréquemment, les ragots de Goncourt sont à prendre avec moult précautions ; mais s’ils ne nous apprennent guère sur un Zola « authentique » de toute façon inaccessible, ils nous permettent de recomposer en creux, par une méthode quasi échographique, le personnage à partir des sentiments qu’il a inspirés à son confrère. C’est cette saisie oblique de la personne par ses reflets qui empêche la masse des faits, des contextualisations, des exposés historiques, d’étouffer l’homme Émile Zola, et qui préserve dans ce monument d’érudition un espace d’ambiguïté, d’irréductible non-coïncidence à soi-même qui est la vie même. On attend avec curiosité autant qu’impatience le troisième et dernier volume.

Notes de lecture

Adaptations. Hervé Monnanteuil, La Fabrique de rêves (Les Cahiers du Vivarais, 2002, 226 p., 18,50 €). Un essai qui prend des allures de pamphlet et se propose de montrer l’indigence et la lourdeur d’adaptations de certains romans au cinéma ou à la télévision. Rares sont les metteurs en scène et les scénaristes qui se sauvent. Une place d’honneur est naturellement réservée à Didier Decoin, dont, entre autres, l’adaptation du Comte de Monte-Cristonous vaut des pages extrêmement sévères. Il est vrai que cette pièce montée est tellement lamentable que l’auteur avait beau jeu et qu’on ne peut que le suivre lorsqu’il suggère que les éditeurs qui ressortent en format de poche le roman de Dumas, « pourraient mettre du beurre dans leurs épinards s’ils s’avisaient de publier également le scénario, ainsi intitulé : “Didier Decoin / Le comte de Monte-Cristo / avec la collaboration d’Alexandre Dumas”. » Cette exécution se termine par un trait assez drôle : « Puisque M. Decoin semble infatigable, nous lui suggérerions d’adapter à présent les Mémoires de guerre de De Gaulle, avec Depardieu dans le rôle-titre, à moins qu’il ne préfère réserver à celui-ci Le Grand Meaulnes, un Meaulnes qui serait, pour changer un peu et faire rêver les concierges, l’amant de la femme d’un ministre. »

Amazone. Natalie Barney, Toujours vôtre d’amitié tendre. Lettres à Jean Chalon 1963-1969 (Fayard, 2002, 191 p., 98,40 €). Jean-Claude Brialy n’a pas été le seul à cultiver l’amitié de très vieilles dames. Il avait un rival en Jean Chalon – savez ? le chroniqueur du Figaro, le biographe de ces chères – auquel Natalie Barney, l’Amazone de Remy-la-science, accorda la grâce de quelques papotages autour d’un thé et celle d’une correspondance pleine d’affèteries que même une lectrice de Christine Arnothy n’oserait plus et dont quelques passages bien choisis sont publiés en volume. L’annotation de cette correspondance a été assurée par son destinataire et l’intérêt littéraire de ces notes vaut son pesant d’huile d’arachide : « à cause de mes échecs répétés au permis de conduire, j’y avais renoncé » – « un lièvre tué par mon beau-frère et que Natalie avait chargé Berthe de faire cuire » – « un remarquable thé que j’avais apprécié lors d’un trop bref séjour à Grandson cet été-là ». Ma chère !

Aragon. Daniel Bougnoux, Le Vocabulaire d’Aragon (Ellipses, 2002, 95 p., s.p.m.). Le caractère décevant de ce petit ouvrage tient plus au modèle éditorial imposé qu’aux analyses de Daniel Bougnoux elles-mêmes : parcourir en quatre-vingt quinze pages l’œuvre d’un auteur à l’aide d’une trentaine de mots ne permet ni d’être pédagogique – les limites de l’exercice poussent au survol, à la référence entendue et à l’effet de style –, ni d’apporter réellement à la recherche – le modèle du dictionnaire n’est qu’une fausse bonne idée : les analyses sont fragmentées et ne permettent aucune conceptualisation suivie et cohérente. Daniel Bougnoux réussit pourtant à donner une bonne synthèse de termes aussi essentiels que « Croyance », « Double » ou « Roman », et développe une réflexion très intéressante sur les mots « Aimer », « Famille » ou « Critique de l’individualisme ». On sera plus réservé sur le sort réservé à « Communisme » (pourquoi pas plutôt « Stalinisme » ?) : après avoir reconnu qu’Aragon, entraîné par l’idéologie, avait écrit des pages navrantes, le critique avance la traditionnelle parade : « Mais que représentent celles-ci, à l’échelle de son œuvre ? » On voit mal pourquoi la valeur littéraire des textes d’Aragon empêcherait d’aborder de front un point aussi essentiel.

AsieFrance-Asie. Un siècle d’échanges littéraires, textes réunis et présentés par Muriel Détrie (Libraire-Éditeur You Feng, 2001, 406 p., s.p.m.). Dédié à Étiemble, décédé depuis, cette collection de vingt-huit études sur les échanges littéraires entre littérature française et littératures asiatiques, est issue de journées organisées par Jean Bessière et Pierre Brunel. Passeur entre les deux mondes, You Feng a eu l’excellente initiative de les éditer en les faisant imprimer en Corée, avec l’aide de divers sponsors. Les plats servis sont copieux et variés, et d’un excellent rapport qualité-prix. Une première partie explore quatre champs : 1) les problèmes de traduction, d’édition et de critique, avec la traduction des romans populaires japonais, des œuvres dramatiques de la même langue en français et en anglais, et des contes chinois de Pu Songling (Muriel Détrie) ; 2) la réception de la littérature chinoise, du roman japonais (excellente mise en perspective de Georges Gottlieb) et de littératures plus récemment introduites : littérature coréenne et d’Asie du Sud-Est (Gérard Voisset) ; 3) les figures singulières comme Mishima (hypertrophiée par rapport à sa culture d’origine), Natsume Sôseki, le poète japonais Ôoka Mokoto, ou le poète chinois Ai Quing, et les écrivains chinois contemporains À Cheng et Gao Xingjian ; 4) l’édition et la réception de la littérature française en Asie : en Thaïlande, à Taïwan, en Chine (telle que reflétée dans la Critique des littératures étrangères) et au Tibet. La seconde partie, « Intertextualité, réécriture, représentation », examine les rapports des écrivains asiatiques face à littérature française : intertextualité et réécriture de la littérature française en Chine (Zhang Yinde), regards d’écrivains chinois sur la littérature française du XXe siècle (Annie Curien), ainsi que le cas d’Ôe Kensaburô entre Rabelais et Céline, Sartre et Camus. Les rapports dans le sens inverse font suite : les romans et nouvelles de l’écrivain réunionnais Marius-Ary Leblond et sa réécriture des mythes indiens (J.C.C. Marimoutou), Queneau et le papillon de Zhuangzi (Yvan Daniel), Pascal Quignard et son rapport de fascination et de prédation envers les littératures asiatiques, et telle pièce à la mode du Théâtre du Soleil. La troisième partie est consacrée aux « images croisées » : les allers-retours Inde-Occident, la mécompréhension du philosophe japonais Kuki Shüzô par Heidegger, les images de la Chine traditionnelle ou révolutionnaire chez les petits Français, et, last but not least, la littérature japonaise pour enfants introduite dans la France d’aujourd’hui. Certains essais sont parfois arides, ou embrassent de trop loin leurs domaines d’élection. Mais tel quel, ce recueil d’études, avec ses bibliographies, sera un ouvrage de référence en littérature comparée, et il concerne un continent littéraire d’avenir.

BéguinDe l’Amitié. Hommage à Albert Béguin (1901-1957), textes réunis par Martine Noirjean de Ceuninck (Droz et Université de Neuchâtel, 2001, 281 p., s.p.m.). Quinze études très diverses tracent un portrait du critique suisse, en s’appuyant essentiellement sur le Fonds Albert Béguin de la Bibliothèque de la Chaux de Fonds, sa ville natale. L’ensemble constitue le portrait d’un homme remarquable, à l’activité débordante : directeur de revues (dont les Cahiers du Rhône et Esprit), germaniste de haut rang, éditeur, essayiste et professeur. Particulièrement instructive est la contribution de Cyrille Gigandet sur les rapports d’Albert Béguin avec un Gaston Gallimard éternellement fuyant ; au même moment, les jeunes éditions du Seuil savent au contraire l’accueillir, et c’est là qu’il accomplit un grand travail comme directeur de collections, aussi bien que dans les colonnes d’Esprit. L’ensemble du volume offre un intérêt constant ; les documents concernent Aragon, Benjamin Fondane, Jean Cayrol, Ramuz, etc., mais le plus surprenant est la correspondance avec Francis Poulenc. Elle montre Béguin, exécuteur testamentaire de Bernanos, épaulant le compositeur dans la difficile genèse de Dialogues des Carmélites. Il meurt un mois avant la première parisienne de l’opéra, à 56 ans.

BestiaireChiens et chats littéraires, édité par Sibylle Birrer, Annetta Ganzoni, Marie-Thérèse Lathion et Ulrich Weber (Archives littéraires suisses, Éditions Zoé, 2002, 343 p., 35 €). Beau et fort volume où les meilleurs compagnons de l’homme – après les livres – sont à l’honneur. Entre les Chats de Baudelaire et les chiens de D’Annunzio, des essais signés Jean Starobinski, Gérard Macé, Francis Cheneval, Jacques Chessex, etc., dans cet album concocté au pays des coucous. Intéressante étude de Sibylle Birrer sur « La tradition littéraire des dialogues de chiens », et extraordinaire photographie de Borges avec chat blanc sur canapé. Ouah ! Pas d’accord ? Miaou.

BiographieLa Biographie. Modes et méthodes, actes du deuxième colloque international Guy de Pourtalès, université de Bâle, 12-14 février 1998, textes réunis par Robert Kopp (Champion, 2001, 416 p., 51,83 €). Comme tous les volumes d’actes de colloque, cette livraison des Cahiers Guy de Pourtalès est un ensemble composite, où le meilleur côtoie le pire. On retiendra de cet épais volume une contribution bien documentée de Daniel Madelénat sur les choix des biographes vers 1918 (Strachey, Maurois) et 1998 (Gallo, Dosse), une analyse par Luc Fraisse des contradictions de Proust concernant la méthode de Sainte-Beuve, des réflexions pertinentes sur le statut de l’autobiographie dans l’œuvre de Flavius Josèphe par Anne Bielman et Eric Le Berre ; par ailleurs, une bonne demi-douzaine d’articles évoquent ou prolongent les travaux de Guy de Pourtalès sur Louis II de Bavière, Nietzsche et les musiciens. 

Blanc. Louis Blanc, Lettres d’Angleterre (1861-1865), choisies, commentées et annotées par Gilbert Bonifas et Martine Faraut (L’Harmattan, 2001, 432 p., 33,55 €). « Dans le cadre de cet ouvrage qui n’a pas prétention à être une édition savante, il n’a évidemment pas été possible de passer plus de 350 lettres en revue. On a dû se contenter de coups de sonde effectués à des périodes différentes. » Beau boulot, néanmoins, même si un peu sapé, comme les auteurs l’ont tardivement découvert, par la mise en ligne de l’intégrale sur le site Internet de la BnF. On regrettera seulement de ne pas en apprendre un peu plus sur le parcours de ce militant socialiste de la première heure, qui se fit remarquer dès 1839 par une brochure avant-gardiste sur l’Organisation du travail, se vit condamné comme factieux avant même le coup d’État de 1851 et n’échappa à la déportation qu’en choisissant l’exil. Nos commentateurs, professeurs de civilisation britannique à l’Université de Nice, se sont naturellement attachés à l’image que donne de l’Angleterre victorienne notre journaliste, vingt-deux ans exilé et devenu correspondant du Temps à Londres, mais ils se contentent de conseils de lecture pour qui voudrait en savoir plus sur la place de Blanc dans le socialisme français, sur la situation des divers proscrits au Royaume-Uni et les querelles qui les divisèrent pendant toute cette deuxième moitié du XIXe siècle. Pourquoi Blanc ne fut-il pas de la Première Internationale ? « Bien qu’invité […], il n’y assista pas », c’est tout ce que vous apprendrez. Marx n’a droit qu’à quatre petites occurrences, sans références précises. Bon, des historiens qui n’ont pas voulu se frotter à l’idéologie, mais ça équilibre avec ceux qui se mêlent d’idéologie au mépris de l’histoire.

Blanchot. Christophe Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible, essai biographique (Champ Vallon, 2001, 635 p., 32 €). Il y a une immense gageure à vouloir appliquer le modèle de la biographie au penseur et à l’écrivain qui a remis en cause de la manière la plus radicale les fondements même de ce type d’approche : comment raconter la vie de celui qui a théorisé la disparition de l’auteur dans l’acte d’écriture ? Christophe Bident opère ce va-et-vient continuel et subtil entre information biographique, commentaire des textes publiés et essai théorique, montrant à plusieurs reprises que Blanchot autorise ce qu’il nomme « un certain mode de reconnaissance du biographique » (il faut lire à ce sujet l’analyse des chroniques littéraires données au Journal des débats pendant la Guerre, notamment au sujet de la critique de Mallarmé par Henri Mondor : on y découvre un Blanchot plus complexe que ce à quoi on le réduit habituellement). Bien que difficile, la lecture de l’ouvrage de Christophe Bident convainc très rapidement de la nécessité d’un tel travail : à plusieurs moments, Blanchot se situe au cœur de ce qu’il advient au XXe siècle, depuis les luttes des années 30 où il s’engage quotidiennement par son activité de journaliste dans les milieux d’extrême-droite, la guerre et l’immédiate après-guerre qui représentent des périodes d’intense réflexion théorique et politique, mais aussi les luttes idéologiques des années 60 auxquelles il prend part ponctuellement, mais toujours avec une grande autorité. Blanchot est l’homme du « faux pas », qui a commis des faux pas, en a pensé les conditions de possibilité et les implications, mais qui a porté une œuvre dont la cohésion et l’unité sont frappantes : dès le départ, il y a la rencontre avec Lévinas, et tout au long de sa vie, une application à tenir les exigences de l’amitié avec des hommes comme Antelme, Mascolo, Laporte ou Derrida. Le parcours du siècle de Blanchot que propose l’essai biographique de Christophe Bident ouvre sur une pensée continuellement en prise avec les événements et pourtant comme en retrait, se creusant, se complexifiant sans cesse. On peut regretter une certaine tendance à l’encensement, qui conduit l’auteur à ne pas prendre assez de distance avec une pensée qu’il répète parfois jusque dans son style littéraire très hermétique, et à trop insister, comme pour compenser l’impression d’élitisme qui obère son œuvre, sur l’importance de Blanchot. 

Bloy. Léon Bloy, Les Funérailles du Naturalisme, préface de Pierre Glaudes (Les Belles Lettres, 2001,180 p., 20 €). En novembre 2000 apparaissait dans une vente publique le manuscrit présumé disparu des conférences données par Léon Bloy lors de son équipée danoise de 1891, dont seuls la séance préliminaire et le texte consacré à Zola nous étaient connus. Il revenait à Pierre Glaudes, éditeur du Journal, de présenter ces textes aussi séduisants que puissants, destinés à éclairer les Danois sur l’état véritable des Lettres françaises, sur la « supercherie naturaliste » (qui avait ses adeptes au pays de Jeanne Molbech), sur les gloires véritables qu’il convenait de révérer, Baudelaire, Barbey, Villiers, Verlaine, ici abusivement regroupés en un groupe spiritualiste dont Bloy aurait été le héraut. En face, le titan Zola, « porte-globe », échappe presque à la diatribe bloyenne, par son originalité et sa force créatrice, dont sont pitoyablement dépourvus les membres de l’Etat-Major du Naturalisme (Goncourt, Daudet, Maupassant), perdus en outre par la grande faute de Flaubert, l’idolâtrie de la lettre, la passion de la phrase. On le voit, tout n’est pas neuf dans ce recueil : vite lassé d’une entreprise sans doute moins victorieuse qu’il ne l’avait escompté, Bloy a volontiers pillé ses propres articles voire ceux de Barbey (préhistoire du copier-coller) ce qui n’ôte rien à l’intérêt de l’ensemble, dont Pierre Glaudes souligne nettement les enjeux dans le parcours esthétique d’un Bloy qui cherche, sans toujours éviter les incohérences, à affirmer son jugement en s’affranchissant de l’influence de ses deux mentors, Barbey et Huysmans. 

BnF. La Bibliothèque nationale de France : collections, services, publics, sous la direction de Daniel Renoult et Jacqueline Melet-Sanson (Electre-Cercle de la librairie, 2001, 240 p., 35 €). Ouvrage sur les fonctions et missions de la B.n.F. cherchant à conjurer les controverses orchestrées par les médias depuis l’ouverture du site Tolbiac. En dépit de renseignements utiles sur l’ensemble des départements et de leurs collections (Tolbiac, Richelieu, Arsenal, Arts du Spectacle, Sciences et techniques et Audiovisuel, nouvellement créé), et du passage en revue des expositions, conférences, colloques et site Web, il ne semble pas que cet ouvrage, d’un prix exorbitant, soit d’une réelle utilité au lecteur novice en quête de guide, a fortiori au chercheur aguerri. 

Camus. Jean-Jacques Brochier, Albert Camus, philosophe pour classes terminales (La Différence, 2001, 142 p., 10,52 €). Pourquoi rééditer, trente ans après, un pamphlet censé par principe être dicté par les circonstances et appelé, avec la fuite du temps, à perdre de sa virulence originelle ? Eh bien, c’est qu’il s’agit plus que d’un simple pamphlet, mais d’une demande tôt formulée de procès en révision, et que le fil du temps, loin d’infirmer, tend plutôt, les redoutables manuels de littérature aidant, à justifier. Camus avait accepté le prix Nobel de littérature en 1957. Sartre, lui, le refusera, en 1964. L’argument de départ peut sembler mince, mais c’est, comme on dit, l’arbre qui cache la forêt, ou la partie visible de l’iceberg. Où est en effet passé le journaliste d’Alger républicain, qui, en 1938-1939, semblait dénoncer l’exploitation coloniale, quand, en 1955, éclate la guerre que le gouvernement français va, pour toute sa durée, refuser de nommer comme telle ? Camus est tombé entre temps dans le plus pur confusionnisme idéologique, mettant sur le même plan Sade, Marx, Staline, Mussolini et Hitler (confusionnisme que l’on retrouve chez d’autres aujourd’hui, qui parlent tout uniment de « totalitarisme », banalisant du même coup les régimes néo-fascistes). Personne ne lui a par ailleurs demandé de se faire philosophe, mais voilà qu’il entend aussi se faire le chantre, contre l’« existentialisme », de ce qu’on a appelé la « philosophie de l’absurde ». Camus était effectivement plus facile à lire que Kierkegaard ou Heidegger, d’autant qu’à l’époque ils n’étaient encore que très partiellement traduits. Or non seulement cet « absurde » n’a rien à voir avec le père Ubu, mais l’on découvre rapidement que, loin d’encourager en retour à la révolte, il en fait plutôt un épouvantail : il ne se penche sur elle que pour mieux l’étouffer. Le « philosophe » mal armé devient un pur moraliste coupé du monde, et l’on ne s’étonnera pas de le voir préférer « sa mère à la Justice » (discours pour le Nobel en 1957). Non, Camus n’est ni Sartre ni même Gide. « S’il est intéressant pour nous, conclut Jean-Jacques Brochier, c’est à condition de reléguer dans le placard aux accessoires le pantin moraliste et toutes les œuvres qui tentent de lui donner réalité. » Rappelons que Roger Caillois avait tôt et ironiquement répondu à Camus : « Non, Sisyphe ne faisait pas un travail inutile : il se faisait les muscles. » 

Céline. Pol Vandromme, Céline (Pardès, Puiseaux, 2001, 125 p., 11,28 €). L’abondante critique célinienne, la publication entre-temps de textes inédits ou introuvables dans les années 60 n’a pas découragé l’éditeur de cet opuscule de rééditer un texte de Pol Vandromme millésimé 1963, sans qu’on n’y ait rien lu qui justifiât cet engouement : des topos enthousiastes et approximatifs sur « le réfractaire » (engagé volontaire quand même), « la mort », « les juifs », « la guerre », « le langage », en une sorte de portrait-digest Céline-tel-qu’il-s’écrit. Malheureusement, avec un écrivain aussi retors et manipulateur, il est bien dangereux de se laisser aller à croire au discours des textes, et de se tailler un Céline dans les formules de Voyage ou de Bagatelles. Ce genre de statue tombe souvent de son piédestal sur le lecteur imprudent. Ce ne serait pas faire injure pourtant à un des écrivains majeurs du siècle que de le considérer toujours avec une lucide distance. Un mot en particulier à propos de la laborieuse explication autour du mot juif, mot qui ne signifierait rien chez Céline, à force d’extension à l’ensemble des dégoûts ; l’auteur n’ignore sans doute pas que c’est là une ligne de force de l’antisémitisme au moins au tournant du siècle, non plus qu’il ne peut ignorer qu’un mot ne flotte pas, détaché, dans l’air des pures et impures Idées : des personnes réelles ont payé le prix de telles élucubrations autour de mots imprécis. Comme quoi, tout le monde peut se faire rattraper, face à Céline, par la tentation du rachat. 

Cendrars (I). Blaise Cendrars, Les Armoires chinoises (Fata morgana, 2001, 72 p., s.p.m.). Comme le rappelle Claude Leroy dans la présentation qu’il propose à la fin de ce volume, Cendrars avait pour usage d’annoncer la parution d’œuvres qui ne furent parfois pas même écrites, d’où l’incertitude qui pèse sur l’existence de nombreux ouvrages, une incertitude entretenue par l’apparition, au fil du temps, de textes à tort réputés imaginaires, soit que leur publication eût été longuement retardée, soit qu’on trouvât tardivement une « preuve » de leur édition (comme ce fut le cas pour la Légende de Novgorode, dont un exemplaire fut découvert chez un libraire bulgare), soit enfin que le hasard révélât un inédit parmi les archives de l’écrivain. Les Armoires chinoises entrent dans cette dernière catégorie, à cette différence que nulle part Cendrars n’avait évoqué leur existence… C’est à la surprise des spécialistes qu’un extrait en fut retrouvé et publié en revue en 1963, avant d’être recueilli dans les Œuvres complètes. Mais on a encore exhumé depuis d’autres éléments de ce texte : il forme aujourd’hui un bref récit de trois chapitres, resté inachevé, et que cette nouvelle édition a voulu rassembler. Et il se voit ici accompagné d’un choix d’extraits d’autres œuvres de Cendrars relatifs à son bras perdu, car, singulièrement, ce texte tronqué puis remembré parle d’amputation. Le manuscrit date de 1917 et, dans son analyse, Claude Leroy invite à voir dans cette transposition âpre de la blessure reçue en 1915 le moment où Cendrars renverse positivement la perte : non seulement, comme Michaux dans Bras cassé, il découvre en lui l’homme gauche, mais il se rend la privation « opportune ». Enfermé dans une armoire chinoise par une bienveillante vieille dame, un poète y voit ses mains tranchées ; il mange « la confiture qui coule de ses bras mutilés » et sa réclusion sanglante devient baptême et gestation : « recroquevillé, la tête en bas, inondé, oint, accroché à un arbre de chair […] il se croyait encore dans le ventre de sa mère ». Une seconde fois, celui qui avait forgé son pseudonyme comme un hommage au phénix trouvait à renaître de ses cendres. Le succès de ce long et douloureux processus, dont le texte offrirait les minutes, se signalerait alors précisément par l’inachèvement de celui-ci, bûcher devenu inutile et délaissé pour d’autres projets d’écriture, de nouveau possibles. À mi-chemin du conte fantastique et du poème en prose, entre images violentes et souvenirs d’enfance imaginaires, ces armoires, même suspendues, méritaient bien d’être redonnées à ouvrir aux lecteurs de Cendrars : elles annoncent la beauté horrible du bras arraché devenu lys rouge de sang de La Main coupée, qui ne paraîtra qu’en 1946. Et si l’on est d’abord dérouté par l’assemblage des différents éléments du volume, il faut féliciter le commentateur d’avoir opté pour une postface, préservant l’étrangeté et la force initiale de la première lecture avant d’en proposer des clés fort convaincantes. 

Cendrars (II). Blaise Cendrars, 1. Poésies complètes avec 41 poèmes inédits ; 2. L’Or suivi de Rhum et de L’Argent ; 3. Hollywood, la Mecque du cinéma, suivi de L’ABC du cinéma et de Une nuit dans la forêt (Denoël, 2001, 429, 358 et 231 p., 25, 22 et 20 €). Les éditions Denoël ont entrepris la publication des œuvres complètes de Cendras et confié l’entreprise à Claude Leroy, auteur de plusieurs monographies consacrées à l’écrivain manchot. Les mêmes éditions avaient déjà publié, dans les années 60, un ensemble de huit volumes d’œuvres complètes dépourvues de tout appareil critique. Ce n’est pas le cas de la réédition actuelle, dont les trois premiers volumes viennent de paraître. Le tome 1 contient l’œuvre poétique : Cendrars l’avait déjà réunie pour la première fois en 1944. Le présent volume est enrichi de nombreux poèmes inédits. L’éditeur a bien sûr inclus La Légende de Novgorode, poème publié à Moscou en 1909 sous le nom de Frédéric Sauser et que Cendrars, à partir de Séquences (1913), a fait figurer en tête de ses bibliographies. On douta fortement de la réalité de cette plaquette mythique jusqu’à sa découverte en 1995, chez un bouquiniste de Sofia, par un poète bulgare nommé Kirill Kadiiski. L’inventeur la publia en fac-similé dans son pays, en même temps qu’une traduction bulgare du texte, puis l’adressa à la fille du poète, laquelle fit traduire cette Légende en français, avec le fac-similé de la plaquette russe. Le texte, qui contient de nombreuses allusions à l’œuvre future de Cendrars, a posé à la critique un problème que Claude Leroy résume en ces termes : « Que ce poème, si proche parfois du Transsibérien, puisse précéder les Séquences de trois ans pose une énigme qui attend toujours son mot. » C’est aujourd’hui un secret de polichinelle que la plus grande suspicion touche l’authenticité de cette plaquette désormais conservée dans une collection privée suisse. Le collectionneur acceptera-t-il un jour que son exemplaire soit soumis à une expertise matérielle ? Faute de quoi, l’édition Fata Morgana de La Légende de Novgorode finira par être rangée dans les bibliothèques à côté de l’édition du Mercure de France d’une certaine Chasse spirituelle… Le deuxième volume de la réédition Denoël contient L’Or, qui est sans doute le roman le plus connu de Cendrars – paru pour la première fois en 1925, il fut remanié par l’auteur en 1947 (c’est cette dernière version qui a été retenue) –, ainsi que Rhum, qui porta également le titre de La Vie secrète de Jean Galmot, et L’Argent, roman laissé inachevé. Quant au troisième volume, il contient trois textes sur le cinéma présentés et annotés par Francis Vanoye. 

Chardonne. Jacques Chardonne, Ce que je voulais vous dire aujourd’hui (Grasset, Les Cahiers rouges, 2001, 184 p., 7,50 €). « Rien de plus dangereux, pour un écrivain que ses lettres », écrivait Jacques Chardonne à Paul Morand. Risque conscient et maîtrisé, couru au quotidien par l’auteur des Destinées sentimentales à travers des milliers de lettres, dont le choix présenté ici suggère le flux continu, même si le parti pris de ne pas donner les lettres dans leur intégralité prive du charme imprescriptible de la correspondance, cet affleurement et cet effleurement de la « vie ordinaire ». Restent les saillies, l’enthousiasme aigri d’un esprit vif sans cesse en éveil, où perce parfois une forme de gentillesse bourrue, rétractile. Ces lettres à l’écriture bandée comme un ressort sont le gueuloir flaubertien de Chardonne, ogre insatiable de vie qui s’était fixé comme seule règle de toujours « rester un vivant ».

Chateaubriand. Agnès Verlet, Les Vanités de Chateaubriand (Droz, 2001, 368 p., 51,22 €). Cet essai provient-il d’une thèse ? Si oui, la transformation a été réussie. Car l’érudition et le sérieux sont présents, mais bien utilisés : Agnès Verlet livre une réflexion qui éclaire le concept de Vanités, en particulier dans sa représentation picturale, et enrichit la compréhension des Mémoires d’Outre-Tombe, présentée comme une peinture de Vanités. On en sort convaincu. Clair, bien écrit, intelligent, cet essai constitue une référence à la croisée de la peinture et de la littérature, en liant texte et image, métaphores et représentations picturales. Pourtant, il était ambitieux de s’attaquer de front à deux grandes composantes de la culture européenne : l’auteur s’en sort avec aisance en proposant des définitions de plus en plus fouillées de « vanités », comme « rapport de l’homme au temps, à la vie dans sa mortalité », en peinture comme en littérature, et en revenant aux sources de ce qui constitue en définitive une « expérience sensible », même si, à l’origine, celle-ci a été théorisée par les auteurs antiques, la Bible, les peintres de la Contre-Réforme, puis renouvelée par Chateaubriand.

Cinéaste. Noël Herpe, Le Film dans le texte : l’œuvre écrite de René Clair (J.-M. Place, 2001, 258 p., 22 €). L’auteur, enseignant en histoire du cinéma et en littérature française du XXe siècle à l’Université de Chicago et collaborateur de Positif, est un exégète de René Clair. Avec à son actif la codirection du collectif René Clair ou le cinéma à la lettre (2000) et le numéro spécial consacré au cinéaste par la revue 1895 (octobre 1998), il a largement contribué à la réhabilitation de ce réalisateur étrangement absent de l’histoire officielle. En effet, si Clair n’est pas victime d’une véritable antipathie, à l’instar d’un Carné ou d’un Duvivier, il se voit malgré tout distribué d’un emploi fantomatique, probablement dû, selon l’auteur, à son « inspiration étrangère aux modes », à son « culte de la personnalité impossible » et à sa « volonté persistante de se maintenir en retrait derrière ses films ». Cette étude n’a pas pour autant été motivée par cet oubli institutionnel. Elle prend sa source dans la constatation d’une ambivalence entre l’écrit et l’écran chez Clair, dont la singularité réside dans le fait qu’il la conçoive en termes dialectiques, sinon conflictuels. Comme le remarque Noël Herpe, le cinéaste « balança perpétuellement entre l’idée de cinéma comme langage autonome et la nostalgie de la littérature comme divinité déchue ». L’auteur a choisi de s’intéresser à ce qu’il nomme « l’œuvre parallèle », non pour réévaluer son œuvre littéraire méconnue ni pour en proposer un inventaire, mais pour envisager le « dialogue d’ombres » que ses écrits entretiennent avec ses films par leur « statut de création en négatif ou d’architecture enfouie ». C’est également pour l’auteur l’occasion de revenir sur la notion d’« auteur de films » et sur celle de la légitimation du cinéma en tant qu’égal de la littérature. L’ensemble s’organise en trois temps. Noël Herpe reconstitue d’abord les étapes de la formation intellectuelle de Clair selon différents axes tels que ses opinions de jeunesse, ses textes consacrés à Paris et aux écrivains qui ont marqué son imaginaire, ses récits et poèmes écrits autour de la guerre 14-18 ou encore ses premières chroniques pour L’Intransigeant au lendemain de la guerre. Dans un deuxième temps, une partie des textes écrits par Clair pour le cinéma sont envisagés, de « l’émotion lyrique des années 20 jusqu’à la morgue académique des années 60 ». Alternent alors évocation chronologique et perspective plus thématique. Il est intéressant de suivre la construction cinéphile très cohérente d’une pensée qui envisage réellement le 7e art comme un langage en soi et non comme un mimétisme littéraire ou théâtral. L’auteur termine par la partie « De l’écrit à l’écran » dans laquelle il montre notamment que ce n’est pas une théorie du cinéma qu’a développée Clair, ni un système critique ou historique, mais une singulière poétique. 

CocteauJean Cocteau à Montparnasse, ailleurs et après (Éditions des Cendres-Musée du Montparnasse, 2001, 93 p., 20 €). « Jean Cocteau n’était pas à proprement parler de Montparnasse comme Kisling, Modigliani et tant d’autres, même s’il y fit de longues incursions. […] À la vérité, Cocteau était de partout. » Dans sa préface, Pierre Bergé explique le titre du catalogue qui accompagne l’exposition qui s’est tenue du 6 novembre 2001 au 3 février 2002 au Musée Montparnasse. Ce musée, ouvert il y a quelques années seulement, est réparti sur plusieurs ateliers au fond d’une allée presque champêtre sise au pied de la Tour Montparnasse, laquelle ne jetait pas encore son ombre sur le quartier lorsque Cocteau venait y rencontrer ses amis. Le jeune poète adulé des salons mondains de la rive droite fut présenté par Misia Sert à Diaghilev, régisseur des Ballets russes, et vite introduit dans les milieux cubistes autour de Picasso. Les contributions de Pierre Chanel et de Christian Parisot évoquent les concerts, les conférences et les lectures d’alors, les journaux et revues qu’on faisait ensemble, la mode vestimentaire, la bohème artistique qui vivait là, à peu de temps de la guerre. Le lecteur retrouve un article de Cocteau sur Modigliani et des documents autour du scandale de la représentation de Parade, ainsi que nombre de portraits que les amis dessinaient mutuellement d’eux. Le plus beau document du livre, commenté par Sylvie Buisson, est une série de photos prise par Cocteau une journée d’été, le 12 août 1916 exactement, et qui montre les amis : André Salmon, Ortiz de Zarate, Pierre-Henri Roché (en uniforme), Modigliani, Moïse Kisling, Pâquerette, Picasso, Max Jacob et Marie Vassilieff sur le boulevard Montparnasse, aux abords de La Rotonde où ils venaient de déjeuner ensemble. L’ailleurs et après, finalement, est représenté par les reproductions de tableaux, huiles ou pastels, que Cocteau exécuta bien plus tard, à partir des années 1950, après avoir, grâce à ses peintures murales, découvert la couleur dont il enrichissait désormais son graphisme. Cette partie de son œuvre picturale est commentée par Jean Touzot, et le catalogue se clôt sur une biographie de Cocteau établie par Annie Guedras, directeur du Musée Cocteau en voie de construction à Milly-la-Forêt – où l’on aura bientôt la possibilité de découvrir d’autres aspects de l’œuvre multiforme de celui que Diaghilev surnomma « Jeanchik ». 

Cocteau, Balthus, Giacometti. James Lord, Des hommes remarquables. Cocteau, Balthus, Giacometti (Séguier, 2001, 261 p., 23 €). Si vous remarquez ce livre en librairie, c’est que vous êtes déjà un fin connaisseur. Tout a été fait à l’économie : on a rarement fait plus plat pour une couverture, on ne coud plus, on insère précipitamment le cahier photos dans les dernières pages de l’ouvrage, et si vous voulez quelque information un peu consistante sur l’auteur et ses autres oeuvres, il vous faudra recourir à Internet. Ce qui ne manque pas d’être paradoxal pour un livre à l’écriture si précieuse, et pour un auteur qui n’en est plus tout à fait à ses débuts. Révélé par ses deux ouvrages sur Giacometti (Giacometti portrait, paru en 1980, et Giacometti : a biography, paru en 1986), James Lord s’est lancé depuis les années 90 dans ce genre très particulier, en même temps que très risqué des « mémoires personnelles » : Picasso et Dora [Maar] en 1993, Six femmes d’exception en 1994 – dont Gertrude Stein, Alice Toklas, Arletty et Marie-Laure de Noailles – et ces (trois) Hommes remarquables en 1996. L’auteur mesure lui-même les limites du genre : « J’ai rencontré beaucoup d’autres hommes et femmes remarquables et intéressants […]. J’épuiserais la patience du lecteur et mon énergie d’écrivain à les énumérer ou à les décrire tous. » James Lord a néanmoins poursuivi son entreprise avec six nouveaux « portraits » en 1998, dont celui de Peggy Guggenheim. Des éclairages chaque fois très particuliers, pour ne pas dire souvent inattendus, sur tous ces phares du monde des Lettres et des Arts, qui se gardent bien d’être des hagiographies et n’entament en rien ni ne dispensent de la lecture des œuvres. On lira, et en fait relira ici avec délectation cet historiquement premier article d’importance (avec celui de Georges Bernier, dans L’Oeil) sur le volontairement énigmatique « comte de Rola » (traduisez : le peintre Balthus), paru jadis dans Commerce (traduction Paul Alexandre). La nouvelle traductrice (Claudine Richetin) aurait pu en outre relever qu’avait jadis aussi été réédité le premier ouvrage de Balthus, l’histoire du chat Mitsou ? 1921 (avec une préface de Rilke), et publié, avec le texte, l’ensemble des illustrations réalisées en 1933 pour les Hauts de Hurlevent. Mais un excès d’informations aurait sans doute nui. 

Colette. Judith Thurman, Secrets de la chair : une vie de Colette, traduit de l’américain par Hélène Collon (Calmann-Lévy, 2002, 633 p., 32 €). La fascination exercée par Colette ne semble pas s’éteindre. En témoigne cette nouvelle biographie fleuve érudite (avec un index fort utile), où Judith Thurman, déjà connue pour celle qu’elle consacra à Karen Blixen, propose une analyse féministe de celle qui se montrait pourtant hostile aux suffragettes, auxquelles elle promettrait rien moins que « le fouet et le harem » ! Une vie de Colette de plus, donc, qui demeure un heureux contrepoint à celle de Claude Pichois et d’Alain Brunet (parue en 1999) en ce sens qu’elle met l’accent, en les approfondissant, sur des aspects peu étudiés, depuis la Colette libre et entravée de Michèle Sarde (1978). Son hédonisme auto proclamé (« Le premier obstacle où je bute, c’est le corps de femme allongé qui me barre la route, un voluptueux corps aux yeux fermés, volontairement aveugle, étiré, prêt à périr plutôt que de quitter le lieu de sa joie »), son non-conformisme qui lui fait préférer, à la bourgeoisie bien-pensante, les milieux du théâtre, du music-hall et du demi-monde homosexuel. Judith Thurman ne néglige pas pour autant les relations complexes et équivoques de Colette avec sa mère, ni l’analyse critique de ses oeuvres, montrant avec perspicacité combien nombre d’entre elles (La Vagabonde, par exemple) anticipent ce qui lui arrivera dans la vie. Cette biographie, à l’iconographie par ailleurs intéressante (cf. la rarissime photographie de la marquise de Morny habillée en femme) mérite d’être classée parmi les ouvrages de référence. Qu’on ne s’effarouche pas du titre, à première vue racoleur : Secrets de la chair est emprunté à André Gide, qui adressa à Colette une lettre enthousiaste après avoir lu Chéri. Signalons au passage que Marguerite Moreno n’était pas à moitié argentine, mais espagnole, et que le nom du dandy qui eut maille à partir avec la justice pour ses « ballets bleus » en 1903 s’orthographie Adelsward-Fersen (Jacques d’). 

Conte philosophique. Gérard de Senneville, Le Merveilleux Voyage en Espagne d’Omar ben Alala et autres contes du futur (Éditions de Fallois, 2001, 194 p., 15 €). La bonne idée de ce recueil est sans doute d’avoir opté pour la version temporelle du roman philosophique, le point de vue de Sirius étant plus facilement acceptable sous forme de regard rétrospectif de nos lointains descendants. Cette méthode donne toute sa mesure dans le conte très réussi consacré aux fouilles de Guéret (la Chine de l’an 6421 découvre les vestiges d’une civilisation guérétoise dont le rayonnement devait s’étendre sur tout le royaume, longtemps cru légendaire, de France), d’une grande drôlerie, et d’une grande finesse de ton. Dommage que la chute trop appuyée trahisse la réussite de l’ensemble. Sans doute l’auteur aurait-il dû s’en tenir à cette longueur (une trentaine de pages) qui le contraignait à produire autre chose que des tableautins satiriques. Les autres textes en effet déçoivent, parce qu’ils apparaissent comme la simple transposition, plus ou moins narrativisée, d’un discours journalistique, dans le goût du « feuilleton » des quotidiens à prétentions intellectuelles. Sans autre appui que l’immédiate actualité, de nombreux contes, quelle que soit la pertinence de l’observation de départ, tournent au persiflage ou au billet d’humeur, et devront être consommés rapidement avant péremption. 

CritiqueManières de critiquer, études recueillies par Francis Marcoin et Fabrice Thumerel (Artois Presses Université, 2001, 318 p., 16,77 €). S’il n’y avait qu’une raison pour justifier la lecture de ces lourds actes d’un colloque de l’Université d’Artois, ce serait sans hésiter la qualité des entretiens menés par Fabrice Thumerel, et singulièrement celui avec Christian Prigent, d’une pertinence aiguë, d’une vivacité rare. Mais heureusement pour ceux que le souvenir de TXT irrite encore, il y en a plein d’autres, notamment un, habile et titillant, avec Michel Contat journaliste : pas facile de défendre Le Monde des livres, en effet. On aura compris que les organisateurs de ce colloque, sous la houlette de Francis Marcoin, ont choisi de donner à la critique toutes ses acceptions et de multiplier les points de vue (sociologique avec Thumerel, textanalytique avec Bellemin-Noël, génétique avec Contat bis) et les modes d’approche. Ce qui nous donne les entretiens sus-cités (il faut y ajouter Desportes, de Ralentir travaux, et Bellemin-Noël), mais aussi des articles érudits cousus au petit point (Philippe Logié sur la critique clandestine que recèle la traduction au Moyen Âge, Reynald Squadrelli sur la « néantisation de l’exotisme », héritage flaubertien de Segalen), de l’histoire littéraire intelligente (sur l’écrivain-critique, en trois temps, Gide, Valéry, Barthes), voire de la micro-histoire littéraire (Sylvie Patron sur le titre de la revue Critique), des articles théoriques de fond (Zard sur la critique littéraire philosophique, Thumerel sur la sociologie de champ) et encore des analyses décentrées, entre journalisme et université, ou littérature et revue. On peut regretter la position défensive de Tiphaine Samoyault, s’obstinant à répondre à des critiques (« peut-on être critique et écrivain ? »), qui n’ont pourtant de pertinence que celle qu’elle leur accorde personnellement, au risque de gauchir une réflexion par ailleurs intéressante sur les lieux de définition de la valeur littéraire. Il faut bien avouer pour finir que Francis Marcoin et Fabrice Thumerel ont un peu tiré tous azimuts, à l’image du texte final, éclaté, de Jean Delabroy, et avec les réussites et les ratages de tout travail collectif. On ne saurait s’en plaindre, car c’est comme ça qu’on aime la critique universitaire : remuante. 

Curiosa. Sylvie Aubenas, Obscénités : photos interdites d’Auguste Belloc (Albin Michel, 2001, 96 p., 14,94 €). Les saisies policières ont parfois du bon, et c’est grâce à l’une d’elles, effectuée en 1860, que le Cabinet des Estampes de la BnF se trouve conserver pas moins de 195 clichés obscènes de Belloc, don du Procureur impérial six ans plus tard… C’est cependant très peu sur les quelque 5 000 photos saisies en 1860, et dont l’immense majorité fut détruite ou distribuée charitablement dans les bureaux de la Préfecture. N’importe. Ces clichés sont l’œuvre d’Auguste Belloc (1805-1867), qui, connu par ses portraits et ses nus parfaitement académiques, mérite de passer à la postérité par ces vues stéréoscopiques sans mystère, évidemment non signées. Détail amusant, elles se trouvaient, lors de la saisie, dissimulées dans de fausses reliures portant le titre inoffensif d’Œuvres complètes de Buffon ! Mais n’est-ce pas là aussi de l’histoire naturelle ? Délicatement coloriées à l’aquarelle, ces photos sont en tout cas remarquables. Certains pourront les trouver un peu monotones, mais n’est-ce pas la loi du genre ? Aussi bien s’agit-il de variations sur un même motif interdit. Et bien malin qui dira si cette absence de mystère voulue ne contribue pas en fait à augmenter le mystère… Le visage du modèle restant toujours dissimulé ou hors champ, les photos mettent en scène, vu de dos ou de face, un sexe dénudé, qui bâille telle une bouche d’ombre, « dans les baisers du satin et du linge ». Les jupons, les dentelles, les soies, les velours, tout cela est retroussé par un vent furieux, ou plutôt par une main habile, qui groupe, ordonnance et révèle. Bonne présentation de Sylvie Aubenas et Ph. Comar, qui évoquent Baudelaire et le fameux tableau de Courbet, L’Origine du monde. À voir ces brusques anatomies jaillissant dans les atours et décors Second Empire, on se dit aussi que c’est là comme la face cachée des portraits d’Ingres, et ce dont peut-être celui-ci rêvait en peignant ses bourgeoises aussi épanouies que leurs capitalistes de maris. 

Debord. Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord (1931-1994) (Pocket, 2002, 592 p., 9,30 €). Réédition de cette biographie du situationniste fameux. L’auteur a bâti son ouvrage sur le recueil de nombreux témoignages (et il a bien fait, plus on ira, moins il y aura de gens qui auront connu Debord et Napoléon). L’ensemble est structuré, dégagé de gloses, et s’en tient aux faits et aux dates, ce qui est très bien. Gérard Guégan, interrogé par Christophe Bourseiller au cours de son enquête, se plut à piéger ce dernier et à dévoiler sa mystification au cours d’une émission de télévision qui constituait un second piège pour le biographe. Quelque temps plus tard, le même Guégan publiait un très narcissique, très complaisant et très pontifiant Ascendant Sagittaire qui n’apportait rien de vraiment neuf sur Debord par rapport au livre de Christophe Bourseiller. On regrette, dans cette Vie et mort de Guy Debord foisonnante de personnages, l’absence d’index des noms cités, qui limite l’utilité de l’ouvrage. 

Dix-neuvième. Elvire de Brissac, O dix-neuvième ! (Grasset, 2001, 340 p., 19,80 €). Le genre des vies parallèles n’est guère en faveur de nos jours. Elvire de Brissac le ressuscite dans un livre qui mêle le roman et l’essai pour raconter à la première personne l’histoire croisée d’un échec et d’une réussite. Échec et réussite qui n’ont rien d’univoque puisque l’échec est celui de Lamartine, confondu avec celui des idéaux romantiques en matière d’action sociale et politique. Son gâtisme terminal, ses dettes, sa graphomanie mercenaire, le ratage de sa vie publique – tout cela ne peut occulter l’immense succès de ses premières œuvres et leur durable incrustation dans la mémoire collective. Son vis-à-vis inattendu, Eugène Schneider, l’homme du Creusot et du lobbyisme politique au premier rang du système impérial, l’homme de la modernisation industrielle de la France, ce fondateur de dynastie a lui aussi connu ses revers, une fin difficile et des passions irrationnelles. Pour tous deux, l’Histoire n’a pas été tendre après les avoir beaucoup gâtés. Descendante de Schneider, Elvire de Brissac porte un prénom qu’elle a cru longtemps devoir au prestige d’une œuvre de Lamartine : elle se trouve ainsi comme naturellement au point de rencontre de ces deux images contradictoires du XIXe siècle, et son livre vagabonde d’un versant à l’autre dans ce qui ressemble à la quête d’une identité faite de ces deux héritages. Ce faisant, Elvire de Brissac a su explorer aussi bien les archives familiales que celles de la Commune et restituer les errements du poète, les ambitions de l’industriel, les haines mûries contre ce dernier par un peuple d’ouvriers dont elle comprend le ressentiment. Le ton est personnel, allègre, parfois fantasque (nombreuses citations de Queneau ou de Jarry), sans prétention savante (les notes restent sobres et peu précises, Sartre est une référence, Flaubert fournit l’ambiance). Le tout se lit agréablement, avec parfois une touche plus grave, ainsi dans les dernières pages où l’auteur évoque ses lectures faites rue de Richelieu : dans la salle des Imprimés se rencontrent symboliquement la culture du livre (celle de Lamartine) et la culture industrielle (la fonte employée par Labrouste), comme se croisent au XIXe siècle la poésie du cœur et l’élan vers le futur. Le ton est ici ce qui compte, plus que l’érudition. 

Duras. Claude Burgelin, Pierre de Gaulmyn, Lire Duras (Presses universitaires de Lyon, 2001, 624 p., 28,96 €). Voilà un recueil d’articles qui réconcilie avec le genre du colloque ! Les interventions, très nombreuses (trente-neuf), n’offrent que peu de temps morts ; tout s’enchaîne à un rythme soutenu et témoigne d’une grande qualité d’analyse. Marguerite Duras est explorée en tous sens : romans, biographie, interventions publiques, films, adaptations théâtrales. Chacun des aspects de l’écrivain est examiné, les passages d’un domaine à l’autre (esthétique et politique, plurigénéricité d’œuvres comme L’Amante anglaise) sont exploités et l’œuvre est prise comme un ensemble auquel renvoient toutes les facettes étudiées. Mais le principal intérêt de ces communications tient à l’effort de nombreux critiques pour rendre compte du permanent travail de construction de son image qu’effectue Duras. Il s’agit de se prémunir contre le danger d’idolâtrie, mais aussi contre l’agacement que ne manquent pas de susciter bien des aspects de l’œuvre et de la personnalité de l’auteur. Celle-ci semble être aujourd’hui « aux portes du Purgatoire », comme l’indique Claude Burgelin dans son introduction, justifiant du même coup l’intérêt d’un tel colloque : « On peut ne point aimer Duras, ses intempérances narcissiques et ses mises en scène mégalomanes. On peut ne point aimer son style, ses propos assertifs, son emphase dramatisée. Il demeure qu’elle a renouvelé la langue narrative et le champ de la prose – et ce par l’usage entièrement nouveau et personnel qu’elle a fait de certains rythmes, de certaines coupes et ellipses, de certains usages des temps, des pronoms, des indéfinis. Nous ne voyons plus les êtres et leurs affects, la communication amoureuse, peut-être même certains modes de la connaissance de la même façon que nous les voyions avant elle, tant elle a su tailler dans la langue des creusées ou des dévalements, y frayer des raccourcis ou des abrupts inattendus. » Les communications les plus intéressantes touchent, bien sûr, à la radicale nouveauté littéraire de Duras, mais aussi à sa dimension publique, dont traitent Jean-Pierre Martin (« “Ce qui m’émeut, c’est moi-même” ») et Olivier Chazaud (« Les Médiations physiques : Outside ») ou encore les textes sur « Duras en public » : les parodies de l’écrivain dans « Duras raillée » de Frédérique Martin-Scherrer ou Duras télévisée dans les textes de Noël Nel, et de Philippe Roger.

Existentialisme. Jean Wahl, Esquisse pour une histoire de « l’existentialisme » (L’Arche, 2001, 64 p., 9,30 €). On comprend que L’Arche se félicite d’avoir publié en 1949 cet opuscule, première pierre d’une collection dont on connaît la qualité, mais on le dira tout net : le temps a réduit l’intérêt de cette esquisse, et le volume en lui-même, imprimé en corps quinze ou seize pour atteindre une épaisseur acceptable commercialement – mais presque sans marges – est proprement illisible. 

Fellation. Franck Evrard, De la fellation dans la littérature (Castor astral, 2001, 240 p., 18 €). « La main à plume vaut la main à charrue. » Un livre alléchant, donc, et qu’il faut lire à genoux ? Oui et non. Le propos en est évidemment inattendu, encore que l’auteur nous assure que la fellation constitue « un thème littéraire à part entière ». Mais tout est thème, voyons… Cette étude fait la part belle à la sexualité postmoderne, aussi bien dans le commentaire que dans les extraits cités. S’y trouve ainsi privilégiée toute une littérature des années 1990, dont il n’est pas sûr, d’ailleurs, qu’elle survivra, même par ses descriptions turlutesques. Il y a néanmoins, çà et là, des choses piquantes, ainsi lorsque Alice Massat exprime son horreur des cornichons « qui marinent dans le vinaigre, comme des bites de petits Martiens ». On pourra aussi soupçonner Franck Évrard de s’être quelque peu amusé à écrire son commentaire, rempli d’invocations à Barthes, Foucault et Deleuze, et qui cite Sollers et Guyotat comme s’il s’agissait d’Ezéchiel ou de Salomon. Et quel art d’enfoncer des portes ouvertes, en énonçant pompeusement et longuement de simples évidences : « Le sucé ne connaît qu’une anatomie fonctionnelle placée sous le signe du bon sens phallocratique et qui pourrait se résumer par la tautologie suivante : “Un trou est un trou”. » Dommage aussi que l’histoire de la fellation ne soit pas ici plus complète, surtout pour l’époque classique, qui oscilla de la plus large tolérance (où se distingue, comme toujours, le fameux casuiste Thomas Sánchez) à l’incongruité, laquelle faisait proclamer en 1777 à l’anonyme Lyre gaillarde : « Con, cul, tétons, même bouche, / Avec moi l’on peut choisir… » Et libre à chacun de voir dans la fellation une vision du monde, une philosophie ou même une morale. Une science aussi, peut-être ? Mais Trois Filles de leur Mère nous conseille le laxisme : « Elle suce mal, mais elle avale bien. » 

FlaubertLa Bibliothèque de Flaubert, sous la direction d’Yvan Leclerc (Publications de l’Université de Rouen, 2001, 356 p., 23 €). Toute la bibliothèque de Flaubert en un seul volume, voilà ce que propose cet ouvrage double, à lire et à consulter. À lire parce que la deuxième partie réunit les actes d’un colloque consacré en décembre 1999 au rôle des lectures dans la création flaubertienne. À consulter parce que dans la première partie, l’équipe réunie par Yvan Leclerc fournit toutes les données documentaires sur la bibliothèque du bibliomane de Croisset : l’inventaire de la bibliothèque telle qu’elle est actuellement conservée à Canteleu (1616 livres, dont 1030 ont effectivement appartenu à Flaubert, les autres ayant été acquis par son héritière de nièce) ; l’inventaire notarié après décès du 21 mai 1880 (1689 livres, mais dont une minorité seulement – 207 – est identifiée par un titre et/ou un nom d’auteur) ; les deux catalogues de la succession Franklin-Grout (la nièce de Flaubert) en 1931 (223 livres de Flaubert). Le croisement de ces données, complétées par l’historique des tribulations de la bibliothèque, permet donc de reconstituer, virtuellement au moins, cette bibliothèque de Flaubert, même si celle-ci ne représente qu’une part d’une documentation qui passait plus souvent par l’emprunt que par l’achat. Cet ouvrage de référence est évidemment indispensable pour tous les chercheurs flaubertiens, mais aussi pour tous les curieux d’une histoire littéraire qui est d’abord une histoire de livres. 

FolkloreChroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus dans le Mercure de France 1905-1949, réunis et préfacés par Jean-Marie Privat (Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, 536 p., 19 €). Il en aura fallu de l’eau sous le pont Mirabeau pour qu’Arnold Van Gennep (1873-1957), « créateur de l’ethnographie française » comme le salua en 1974 Nicole Belmont – qui a fait du « folklore » une véritable discipline scientifique – retrouve la place qui lui est due dans la grande aventure de l’histoire des sciences humaines. Saluons à notre tour la longue patience de la Librairie Picard, qui, depuis 1937, avait suivi la gestation de la magistrale somme du Manuel de folklore français contemporain (neuf volumes) – patience couronnée par la réédition parallèle, en 1999, dans la collection Bouquins-Laffont (quatre volumes). Restait un gros trou, hélas !, pas encore tout à fait comblé : le travail de Van Gennep pour la noble maison du Mercure de France. Pourquoi, dès lors, les éditions du Mercure de France n’ont-elles pas pris l’initiative de cette réhabilitation ? Lorsqu’Alfred Vallette proposa, au printemps 1904, à Arnold Van Gennep de tenir une rubrique intitulée « Ethnologie, Folklore », non seulement l’initiative est novatrice – l’ethnologie n’apparaissait à l’université que sous l’étiquette de « sciences religieuses » –, mais le contrat annonce clairement la couleur : « Remy de Gourmont m’a dit que vous sortiez des milieux universitaires et anarchistes. Le deuxième point est un bon point… Vous pouvez commencer votre chronique par “Merde pour X”, ou autre chose… Vous aurez toute liberté et toute licence… » Van Gennep ne s’en privera pas, s’attaquant à toutes les institutions, qui le lui rendront bien en le tenant soigneusement à l’écart. Il n’occupera une chaire d’ethnographie que pendant trois brèves années (1912-1915), et en Suisse (à Neuchatel), s’en faisant virer pour avoir dénoncé les complicités de la Suisse avec l’Allemagne dans la guerre ; il ne sera pas sollicité lors de la création du Musée des arts et traditions populaires en 1937 et devra attendre 1945 – et ses 72 ans – pour se voir attribuer une subvention du CNRS et pouvoir se mettre à la rédaction de son Manuel. Fallait-il ne présenter qu’une sélection de ces libres chroniques – 150 sur 250 comptabilisées –, alors que l’ouvrage paraît sous le patronage d’un « Comité des travaux historiques et scientifiques » qui dépend des ministères de l’Éducation nationale et de la Recherche ? Pourquoi ne pas avoir publié l’intégralité des chroniques ? Pourquoi n’avoir pas respecté l’ordre chronologique et avoir choisi une présentation thématique en trois grandes entrées : folklore, littératures et arts, chansons ? Par crainte de redondances, on redissémine et on perd la méthode en cours d’élaboration. Il est alors facile d’accuser par suite Van Gennep d’un manque de méthodologie, d’autant que cette édition, qui se donne des allures scientifiques, ne comprend ni appareil critique, ni index. À chacun de s’y retrouver ! Les leçons de pédagogie (nouvelle) de Van Gennep n’ont décidément guère servi à notre compilateur. 

Fous littéraires. André Blavier, À propos des fous littéraires (Éditions des Cendres, 2001, 59 p., 6 €). Plaquette très sympathique, qui contient la transcription d’un entretien qu’André Blavier accorda peu avant sa disparition à Stéphane Fleury. Une discussion à bâtons rompus (ou intacts), dans laquelle Blavier soulève et rabat le masque sur son action de dénicheur de fous littéraires. Ombre de Raymond Queneau, que nous veux-tu ? 

Genet. Didier Eribon, Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet (Fayard, 2001, 340 p., 19,50 €). Ce livre de Didier Eribon, qui s’inscrit dans la suite des travaux engagés avec les Réflexions sur la question gay, prouve l’intérêt et la pertinence des études sur le champ des genres et des sexualités. Partant de la scène du défilé des Carolines se rendant en procession à l’emplacement d’une vespasienne détruite dans le Journal du voleur, l’auteur met progressivement en place ce qu’il nomme « une éthique de la subjectivation minoritaire » ; il fait se croiser les œuvres d’écrivains comme Gide, Jouhandeau ou Green et les analyses de Foucault, de Sartre, de Bourdieu (continuellement présent, avec Foucault, aux fondements de cette morale du minoritaire), mais aussi Bataille et Lacan, attaqués avec énergie et brio. Ces deux théoriciens abordent, plus ou moins directement, l’homosexualité qu’ils circonscrivent et stigmatisent ; ainsi chez Bataille, la transgression n’est possible que grâce à l’acceptation de la légitimité de l’interdit et de la loi – hétérosexuelle : « Il apparaît clairement que Bataille se situe dans l’espace social, culturel et sexuel de la normalité dont il peu décider, à sa guise, de transgresser, quand bon lui semble, les interdits. Genet n’a pas le choix : il est a-normal, hors normes, définitivement et totalement “irrégulier”, et le seul choix qu’il puisse avoir est de revendiquer cette a-normalité dans laquelle l’ordre social l’a inscrit. Il ne s’agit pas pour lui de “transgresser” un ordre auquel il n’appartient pas. Il est de l’autre côté des règles, au-delà de la frontière instituée par ce que Foucault appellera, dans son Histoire de la folie, la “ligne de partage” par laquelle une société rejette un certain nombre d’individus à l’extérieur d’elle-même. » C’est avec Lacan que Didier Eribon croise le fer avec le plus de vigueur, appelant à résister au terrorisme psychanalytique et s’aidant de manière très féconde des travaux de Pierre Bourdieu. Mais c’est à Foucault que l’auteur revient continuellement : il le place face aux textes de Genet et montre la pertinence d’une lecture croisée de ces deux esthétiques de l’existence. 

Gourmont. Remy de Gourmont, Victor Segalen, Attentif à ce qui n’a pas été dit. Lettres à Victor Segalen, annotées et présentées par Thierry Gillybœuf (Finitude, 2001, 60 p., 9 €). Cet ouvrage édité avec grand soin et tiré à petit nombre reproduit les cinq courriers que Gourmont adressa à Victor Segalen. Il y est question de Zola, de Flaubert, de la syphilis, des thèses médico-littéraires, de Gauguin et de Stèles L’annotation montre une connaissance étendue de l’univers gourmontien. En annexe, le fac-similé de la mise en musique de l’Histoire tragique de la princesse Phénissia de Gourmont par Segalen. 

GracqJulien Gracq : entretiens (José Corti, 2002, 320 p., 18,5 €). Voici regroupés six entretiens, échelonnés de 1970 à 2001, dont une bonne partie figurait déjà dans les Œuvres complètes (d’ailleurs quand un questionneur cite une entrevue antérieure, certaines notes y renvoient pour référence, plutôt qu’aux pages du volume, ce qui est curieux). Connaître ces textes n’ôte rien au plaisir de la lecture : ils dialoguent étroitement avec En lisant en écrivant ou les Lettrines, et Gracq, s’il s’amuse de certaines questions, déploie dans ses réponses toute sa finesse critique. Pas un temps mort, pas une baisse de régime dans ces propos que l’on dévore, que l’écrivain y aborde sa fréquentation de Breton, les catégories littéraires, son admiration pour Jules Verne (c’est sa longue discussion avec Jean-Paul Dekiss), l’influence de la géographie ou la critique génétique. Un régal. 

Hallucination. Les Arts de l’hallucination, sous la direction de Donata Pesenti Campagnoni et Paolo Tortonese (Presses de la Sorbonne nouvelle, 2001, 177 p., 21 €). Les nouveaux dispositifs optiques inventés au XIXe siècle, approchant de la production de l’hallucination, ont induit en retour une réflexion sur le rapport de l’hallucination, de la vision, et de l’illusion (bien posée par l’article de Tony James en ouverture), qui ne pouvait que renouveler la question de la mimesis (notamment en abandonnant l’opposition entre imitation et création, comme le montre Paolo Tortonese à l’aide du De l’intelligence de Taine), qui débouche sur celle de la place du réel dans l’art (l’objet peut-il être signe de lui-même ?), évoquée à travers l’exemple de la sculpture polychrome par Stéphane Guéguan. Tel est le fil rouge des contributions des spécialistes du cinéma, de la littérature et d’esthétique qui ont confronté leurs approches au cours d’un colloque à Turin en 1998. Pour une fois, la pluridisciplinarité fonctionne parfaitement bien, parce qu’on travaille ici sur les mêmes objets (le panorama, le cinéma de Lumière, les sculptures hyperréalistes, polychromes ou de cire) et souvent à l’aide des mêmes textes (Moreau de Tours ou Maury, mais aussi Taine et Flaubert). Max Milner revient sur la drogue, cause ou conséquence de la décadence, et dans l’art décadent subséquemment ; Silvia Bordini présente avec beaucoup de finesse la mode séductrice et inquiétante du panorama, emblème de la substitution de la consommation d’images à l’expérience réelle ; on retrouve cette même inquiétude dans le vertige qui saisit le public des premiers films des frères Lumière, évoqué par Jacques Rittaud Hutinet dans une lecture aussi subtile que juste des réactions médiatiques et populaires à la « machine à photographier le temps ». Il revenait à Philippe Hamon, qui a publié récemment un essai sur l’image au XIXe siècle, de conclure et de ramener le débat sur la littérature, en s’interrogeant sur le sens de la rhétorique du faire-voir (ekphrasis, hypotypose), sur ce que « voit » le lecteur dans le texte, fût-il réaliste, amorçant ainsi une topographie du texte conçu comme espace, sédimenté et accidenté, dont les plans et les reliefs restent à explorer. Mention spéciale pour l’édition soignée de ce recueil remarquable, généreusement pourvu en illustrations de qualité, et d’une mise en page aérée et agréable à l’œil. 

Hériot. Bernard Pharisien, L’Exceptionnelle Famille Hériot (Némont éditeur, Bar-sur-Aube, 2001, 240 p., 26 €). L’« exceptionnelle » famille est celle du cofondateur des Grands Magasins du Louvre, Auguste Hériot, associé en l’affaire à l’illustre Chauchard. Leur histoire concerne celle de l’établissement du grand commerce parisien. Cependant, deux d’entre eux, les deux Auguste, l’oncle fondateur et le neveu, ont flirté malgré eux avec la littérature. Auguste Ier (1826-1879) a inspiré à Zola l’Octave Mouret d’Au Bonheur des dames – les Notes Beauchamp annexées au manuscrit dans les collections de la Nationale en font foi ; et le portrait d’Octave que trace Zola peut décrire la photo d’Auguste. Auguste II (1886-1951) fut quelque temps (1910-11) le chevalier servant de Colette Willy, de treize ans son aînée. Dix ans plus tard, les contemporains le reconnaissent sous les traits de Chéri (les autres croient à tort qu’il est le modèle de Maxime dans La Vagabonde) ; on le retrouve encore, vingt ans après, sous les traits de Coco Vatard dans Julie de Carneilhan (1941). Des photos du livre le montrent dans sa splendeur et disent peut-être pourquoi Colette n’avait pu l’oublier. 

HistoireLes Écrits de Fernand Braudel, t. III, L’Histoire au quotidien, édition établie et présentée par Roselyne de Ayala et Paule Braudel, avec une bibliographie générale des œuvres de Braudel (Éditions de Fallois, 2001, 609 p., 25,92 €). Henri Hauser, écrit Fernand Braudel, était capable « en une matinée de travail allègre de dégager l’essentiel d’un gros livre, fût-il écrit en langue étrangère ». Bien que la langue des historiens ne soit pas absolument une langue étrangère, nous aimerions avoir l’esprit de synthèse de Hauser pour dégager l’essentiel de ce troisième et dernier volume des écrits de Braudel, si composite et si riche cependant. Les éditeurs se sont bien ingéniés à isoler quelques thèmes fédérateurs pour ventiler la masse des articles, mais cette unité de façade ne compense pas le disparate des situations et des contraintes, rapport ministériel et préfaces côtoyant interview, comptes rendus de lecture, résumés de cours du Collège de France. N’importe, il faut accepter de picorer au gré de textes où s’exprime, de façon égale en revanche, une « voix » d’une séduction intellectuelle incontestable, une pensée toujours juste, honnête, exigeante aussi. Qu’il lise pour nous les grandes thèses de Goubert ou de Vilar, qu’il évoque pour des enseignants brésiliens sa pédagogie de l’histoire pour l’enseignement secondaire, qu’il raconte sa propre vocation de chercheur, on est séduit et comme réconforté de la largeur de vue qui le caractérise, ce mouvement incessant d’une histoire qui, pour s’enraciner dans l’attention au matériel, n’en va pas moins avec facilité aux grands mouvements, au temps long. Il cite cette réflexion de Benedetto Croce, que tout événement, même le plus humble, implique l’histoire du monde : telle est l’histoire de Braudel, et la passion qui l’a animée. Le seul écrivain de ces pages, qui s’en étonnerait, est Jules Michelet, dont le retour en grâce dans les années 60 laissait espérer quelque évolution des pratiques du « peuple raisonnable des historiens ». L’article inédit que Braudel consacre en 1962 au précurseur de l’histoire globale, s’intitule « Michelet toujours vivant ». Comme celle de Michelet, la parole de Braudel est toujours terriblement vivante, comme l’ont bien compris les éditeurs de ce beau volume, qui le concluent par un article de 1980, profession de foi d’un grand enseignant et d’un grand historien contre le repli frileux des institutions : « Je suis de ceux qui voudraient laisser à toute expérience jeune le droit de vivre ou de mourir d’elle-même. » 

Hugo (I). Emmanuel Godo, Victor Hugo et Dieu. Bibliographie d’une âme (Éditions du Cerf, 2001, 282 p., 24 €). Le problème épineux posé par la religion de Hugo, déiste et anticlérical, que le clergé a voulu sans succès ramener dans le droit chemin à sa mort, est ici reformulé par Emmanuel Godo, maître de conférences de l’Université catholique de Lille et spécialiste des rapports entre littérature et spiritualité. L’auteur, grand lecteur de Hugo sinon hugophile, proclame que la vérité ne se trouve pas ailleurs que dans ses livres, qu’il cite en abondance et qu’il analyse en critique littéraire avisé. Est tout simplement évident son postulat de départ : écriture et spiritualité sont consubstantielles chez Hugo, même si sa foi, car Hugo en a une, évolue. Elles se déploient ensemble selon un système propre à Hugo, singulier, irréductible et incomparable. L’auteur réalise des mises au point sur l’idéologie de Hugo et sa récupération ou sa déformation par les pouvoirs et les partis politiques de tous bords. On est loin du débat sur son anticléricalisme ou sur son athéisme ; Emmanuel Godo souligne le paradoxe – sinon le contresens – de la sacralisation du grand homme laïque par la Troisième République qui, à terme, cependant, réalise son projet poétique d’être un mage. De même, la gauche de la fin du XIXe siècle exploite l’indépendance qu’il a sans cesse réaffirmée par rapport à l’Eglise, pour asseoir son discours juste avant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, occultant ainsi sa foi en Dieu, pourtant le moteur de la vie, de l’action et de l’œuvre du poète, selon l’auteur. Suit une anthologie de dix textes représentatifs de la spiritualité de Hugo, dont un, méconnu, tiré d’un fragment non publié des Travailleurs de la mer, « La Mer et le Vent », qui révèle une « véritable théologie de la mer ». 

Hugo (II). Louis Perche, Victor Hugo, présentation et anthologie (Seghers, 2001, 200 p., 12,30 €). L’homme-océan tente bien des éditeurs en cette année du bicentenaire, et il n’était que trop prévisible que beaucoup s’y noieraient. C’est d’ailleurs le seul avantage de la manie hugolâtrique actuelle : la parution simultanée d’un grand nombre d’ouvrages facilite les comparaisons. À ce petit jeu, le premier éliminé est assurément Louis Perche, qui propose, outre une anthologie tout à fait honorable, une présentation de « Torugo » qui n’évite aucun des pièges de l’hagiographie, tout en repassant le vieux disque biographique (Adèle et Juliette, Hernani et le rocher d’exil) dont nous abreuvent en ce moment tous les canards cherchant à éviter de parler de ce pour quoi Hugo vaut qu’on s’en souvienne. Rien de plus vague que ces rapprochements hasardeux de vers par lesquels on soumet au roi Hugo tous les poètes qu’il aurait « inventés » (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, etc., Apollinaire compris). Il est bien difficile, somme toute, de faire partager son enthousiasme aux incroyants, quand on n’est pas servi par un talent un tantinet inspiré.

Hugo (III). Henri Pena-Ruiz, Jean-Paul Scott, Un poète en politique : les combats de Victor Hugo (Flammarion, 2002, 447 p., 21 €). On met rudement à l’épreuve, par les temps qui courent, l’indulgence des lecteurs : il est à souhaiter que cette malheureuse année Hugo ne finisse pas par dégoûter d’une œuvre qui attire soudainement à elle toutes les médiocrités. On évitera cette dramatique extrémité en faisant l’économie du pensum d’Henri Peña-Ruiz et Jean-Paul Scot, laborieuse entreprise dépourvue de projet autre que la paraphrase de morceaux choisis et la tartine professorale (ils s’en expliquent à la page 17 : Hugo détestait les morceaux choisis, aussi ont-ils imbriqué leur « texte de présentation et de commentaires avec des pages et des citations tirées de ses oeuvres » – on n’est pas plus conséquent). À moins que l’hagiographie puisse être considérée comme une perspective organisatrice suffisante (il s’agit, selon l’introduction, de « donner une idée du génie de Victor Hugo », tâche urgente en effet). Est-ce au moins de la bonne vulgarisation ? Les chapitres suivent la méthode scolaire du balayage systématique de l’œuvre à partir d’une notion-clef – jamais analysée ni même historicisée, comme si les mêmes mots avaient toujours le même sens sous la plume de Hugo, et jamais contextualisée, comme si poèmes, romans, correspondance relevaient du même discours unifié et transparent. Les auteurs ne prétendent pas apporter « une thèse de plus, mais un éclairage nouveau ». Le propos prête à sourire, dont on ne sait s’il faut l’imputer à la naïveté ou à l’opportunisme. Avant de prétendre apporter quoi que ce soit à un sujet, on aurait pu commencer par s’informer des travaux existants, et reconnaître ses propres dettes : pas une note, pas même une bibliographie dans ce pavé (les Hugoliens sont cependant remerciés en introduction, collectivement car ils sont trop nombreux pour être cités).

Hugo (IV). Paul Lafargue, La Légende de Victor Hugo. Postface de Romain Bassoul (Mille et une nuits, 2002, 88 p., 2,50 €). Commémorations et célébrations unanimes ont quelque chose d’oppressant, et les funérailles de Hugo durent être particulièrement redoutables à ce point de vue. Emprisonné à Sainte-Pélagie – donc plutôt à l’abri de la ferveur générale –, Paul Lafargue a réagi par ce pamphlet. On comprend son exaspération, mais ce portrait de Hugo en « étalagiste littéraire » et en ami de l’ordre est peu convaincant : les bourgeois, explique l’auteur, « se contemplaient et s’admiraient dans Hugo, ainsi que dans un miroir ». C’est pousser décidément loin les préjugés et le droit à la paresse intellectuelle. 

Hugo (V). Evelyn Blewer, La Campagne d’Hernani, édition du manuscrit du souffleur (Eurédit, 2002, 448 p., 60 €). Dans le déluge de livres sur l’homme qui rit peu, cet ouvrage est un des rares à apporter du neuf sur l’œuvre. Il s’agit de la publication, replacée dans son contexte historique, du « manuscrit du souffleur » de la pièce la plus célèbre du géant-de-la-littérature-française. Evelyn Blewer a identifié le copiste qui fut chargé du travail : il s’appelait Pierre-Marie Masson et était secrétaire-souffleur de la Comédie-Française. Le texte de ladite copie est reproduit intégralement dans le volume, qui donne les états successifs de la version scénique restés inédits jusqu’à aujourd’hui, et dévoile quelques aspects cachés de la « phâmeuse bataille ». On recommande, sans réserve. 

Hugo (VI). Juliette Drouet, Mon grand petit homme… Mille et une lettres d’amour à Victor Hugo, choix, préface et notes de Paul Souchon (Gallimard, L’Imaginaire, 2002, 830 p., 11,50 €). On pouvait rêver qu’en cette année de bicentenaire verrait le jour une édition complète et annotée des quelque 18 000 lettres (chiffre approximatif !) que Juliette a écrites à son idole. Las ! Il faut se contenter de la médiocre réédition de Paul Souchon, qui date de 1951, non revue et non augmentée. On se reportera avec plus de profit à l’édition, plus sérieuse, d’Évelyne Blewer (qui comporte en outre les 300 réponses de Victor), ou en parcourant les dix-sept volumes de l’édition Massin, où figurent nombre de lettres capitales, absentes de l’édition de Souchon. On trouvera surtout matière à consolation en relisant les mille et une litanies de cette femme qui eut à la fois le génie de l’amour et celui de l’écriture. Car – ce n’est plus un mystère pour personne –, Juliette était une amante exceptionnelle (50 ans de passion incandescente), et aussi un écrivain. Qu’on s’en convainque en relisant son premier billet (« je t’écris avec une épingle noire […] ») et son dernier, qui date 1er janvier 1883 : « Cher adoré, je ne sais pas où je serai l’année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce mot : JE T’AIME. » 

Hugo (VII). Patrick Besnier, l’ABCdaire de Victor Hugo (Flammarion, 2002, 120 p., 9,95 €). La petite collection des « ABCdaires » s’enrichit d’un nouveau volume. Car plus qu’un dictionnaire – on connaît, dans cette catégorie, l’ouvrage de Van Tieghem, jusqu’ici inégalé, Dictionnaire de Victor Hugo (1970) –, cet abécédaire constitue une mise au point aux entrées classées par ordre alphabétique (et renvois internes), autant de synthèses thématiques ou biographiques sur Hugo, sa vie, son œuvre et ses contemporains, qui prennent en compte les dernières recherches. Parfois attendues (Léopoldine), les entrées sont parfois plus surprenantes : celle sur Büchner apporte des informations véritablement nouvelles concernant ses rapports avec Hugo. Bref c’est un petit vademecum hugolien bien fait et agréable à compulser.

Hugo (VIII). Krishna Renou, Victor Hugo en voyage (Payot, 2002, 348 p., 16,95 €). À lire le titre, on peut penser avoir affaire à un récit de vie ou, mieux, à une mise au point autour du voyage chez Hugo et son importance dans l’œuvre : que nenni. En prenant comme point de départ les remarques de Hugo lui-même sur le voyage, qu’il définit dans Le Rhin comme autant intérieur que réel – parce qu’il donne autant à voir qu’à penser, Krishnâ Renou brode une biographie déguisée, en suivant un plan chronologique, et, marque biographique certaine, en nommant le principal protagoniste « Victor ». À force de décliner toutes les acceptions de « voyage » (imaginaire et concret, spatial et temporel) et des termes voisins (itinéraire, mouvement, etc.), l’auteur perd de vue son objet, sans déterminer non plus véritablement les implications des voyages dans l’œuvre. Un de ses sous-titres, « Dans la foulée de Napoléon », laisse présager un parallèle convenu entre ces deux grandes figures de l’Histoire, mais renouvelé s’il est rapporté à leurs nombreux passages et séjours en France ; mais comme le livre lui-même, le paragraphe ne tient pas ses promesses et fait dans le biographique allusif : combien il eût été plus intéressant d’évaluer l’impact des déplacements du grand homme dont la construction de sa légende !

Hugo (IX). Joe Friedemann, Victor Hugo, un temps pour rire (Nizet, 2002, 204 p., 22 €). Voilà bien un amphigouri lexicologique pour, au bout de deux cents pages, ne presque rien apprendre sur le rire chez Hugo. Car si l’auteur entend bien différencier en introduction le rire de l’humour, du comique, du grotesque et de l’ironie, il ne définit jamais son objet, qu’il affirme être davantage un thème, sinon un « gène » (?), qu’un concept opératoire. Pourtant, il lui donne une portée idéologique, aussi peu définie. Cet ouvrage est en réalité composé d’études sur les œuvres, présentées par ordre chronologique, de Han d’Islande à L’Homme qui rit, en passant par Notre-Dame de Paris et Les Misérables. Cette forme diachronique a le désavantage d’accumuler les répétitions sans permettre de mise à distance théorique. Le titre, Victor Hugo, un temps pour rire, drôle s’il est peu éclairant, est seulement justifié en conclusion : il donne le ton de cet ouvrage, très confus, qui privilégie à « rire » les adjectifs « rieur » et « rieuse », qui, par leurs connotations, desservent le propos. Un seul exemple suffira. Que penser de cette phrase : « Le moteur premier d’une approche thématique rieuse, c’est l’essence même du texte, comme porteur d’un message véhiculé par la pensée de son auteur » ? Aucune réponse ni aucune conclusion solides ne se dégagent de cet ouvrage : elles sont toujours à venir. À d’autres de poursuivre le travail : ils peuvent quand même prendre appui sur les quelques bases, citations et références autour du rire chez Hugo et ailleurs, qu’a le (seul) mérite de fournir cet ouvrage.

Hugo (X). Victor Hugo. Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, Tome I. Avant l’exil (1802-1851) (Fayard, 2001, 1366 p., 44,50 €). De la belle ouvrage : une somme, à en croire les responsables, ancien et nouveau, du Groupe Hugo (à qui est tout entier dédicacé l’ouvrage), Jacques Seebacher et Guy Rosa. Premier tome d’une biographie parue à l’occasion de ce bicentenaire qui a cette fois du bon, le livre enterre non pas Hugo, à qui il redonne voix et surtout vie, mais toutes les biographies précédentes. D’un sérieux universitaire achevé, il se caractérise aussi par cet esprit, khâgneux si l’on veut, mais surtout hugolien, qui mêle une érudition de bon aloi, allègre, parfois espiègle, à la clarté et à la densité du propos. C’est sans doute grâce à ses références nombreuses à l’œuvre, aux citations, pour la plupart inconnues, qui émaillent ce livre, mais surtout grâce à la fidélité à son esprit, que l’auteur ressuscite le mieux Hugo. Ses titres de chapitres sont savoureux ; le choix de composer deux cents chapitres pour le bicentenaire, comme le souci de l’allusion drolatique dans les remerciements, qui ne s’interdit pas d’égratigner au passage son objet, font de ce livre une production hugolienne au bon sens du terme. Dès les pages liminaires, on plonge avec délectation dans cette biographie, un sourire de connivence aux lèvres, pour peu qu’on s’intéresse à la littérature du XIXe siècle et à Hugo. Bien loin des Kahn et des Gallo, Jean-Marc Hovasse livre un pavé digeste et maniable, avec des annexes fouillées sur la généalogie et les voyages de Hugo, un index des noms et deux cahiers d’illustrations faisant, selon le souhait de l’auteur, partie intégrante de son livre. Outre son esprit, cette biographie présente un grand mérite dans le traitement interne de son propos : l’auteur affirme et prend position à chaque chapitre. Après avoir établi une fois pour toutes les faits, il les commente et les analyse en toute lucidité en les rapprochant de l’œuvre, qui constitue son point de départ initial. Mais il va plus loin en liant ses remarques à l’image de Hugo, créée dès le vivant de l’auteur, et même à son mythe. Car les commémorations elles-mêmes contribuent à forger le mythe de Hugo, ces commémorations que Hugo dénonce parfois, comme le rappelle Jean-Marc Hovasse dans son chapitre introductif, mais qu’il utilise aussi lui-même – voir la publication de William Shakespeare en 1864 pour le tricentenaire de sa naissance. Jean-Marc Hovasse ne se laisse pas déborder par son sujet, mais rend un hommage mérité à Hugo. On attend avec impatience la suite. 

Krysinska. Florence R.J. Goulesque, Une femme poète symboliste : Marie Krysinska. La Calliope du Chat Noir (Champion, 2001, 224 p., 280 F). Si cette artiste, poétesse, musicienne, romancière, n’a pas été reconnue en son temps, si on s’est moqué d’elle, si on a réduit ses apports dans l’apparition du vers libre, il faut prouver son originalité et son mérite, et ne pas se contenter d’inverser la vapeur en tenant un discours contraire, simplement pour la mettre en phase avec l’évolution du regard sur les femmes dans la société occidentale. Or l’auteur ne le fait pas. Elle rabâche les appartenances identitaires de son héroïne, tant communautaires que minoritaires : femme, étrangère (polonaise, juive), artiste, et elle tient un discours abstrait sur tout ce qui l’entoure, et donc l’opprime. Comme d’habitude, cette conception féministe uniquement négative se nourrit d’interprétations confuses et carbure au pathos. Le mode de présentation lui permet d’éviter d’avoir à apporter des faits, qu’ils soient connus ou tout nouveaux, et de les organiser en un récit biographique : elle se contente de choisir quelques poèmes et de les faire suivre de ses commentaires. Ceux-ci sont pour l’essentiel une application de la vulgate derridienne des universités U.S. Celle-ci revient comme un boomerang, et le lecteur n’a plus qu’à baisser la tête… Inexplicablement, on trouve des analyses phonologiques à la Maurice Grammont, mais l’ensemble n’ajoute pas à la compréhension de ces textes. Le travail biographique se réduit à quelques informations maigrichonnes : l’auteur semble tout ignorer des sources et ressources qu’on peut trouver chez les chercheurs locaux – entendons : les spécialistes du Paris fin-de-siècle. Les bibliographies ont l’air d’être recopiées, et ne semblent pas avoir été méditées ni mises à profit dans le texte. Ce sont pourtant les seules pages, avec les trois photographies de la poétesse, que nous signalerons au lecteur comme méritant d’être photocopiées pour son usage personnel. Le travail technique sur le vers libre – son vers libre, différent de celui de Laforgue, de celui de Kahn, sans parler des discutables hapax rimbaldiens – reste à faire. Ce sera la tâche des métriciens ouverts à l’oralité et à la musique : l’art des refrains, notamment, est totalement passé sous silence, et un éventuel substrat étranger n’est pas à exclure. Pour contrebalancer ce faux départ, on attend, on espère un autre livre, qui va paraître sous peu : l’édition des Rytmes pittoresques par Seth Whidden. Au total, ce livre est l’expression d’une forme de tourisme littéraire, avec sa naïveté et ses préjugés, et un tourisme de luxe (280 F). La touriste est aussi ethnographe, tant son objet est exotique : « Le contexte des cabarets chahuteurs et intellectuels m’a d’ailleurs paru d’un tel dynamisme, et en même temps d’un tel désespoir, que j’en ai conçu le désir de la réalisation d’un film comme projet futur. » Le pire est à craindre. 

Léautaud. Pierre Cabanne, Un réveillon chez Léautaud (Sables, 2002, Pin-Balma, 29 p., 20 €). Il recevait pas mal de monde, finalement, le prétendu misanthrope des lettres. Depuis Pierre Perret (le chanteur des années 70), beaucoup de pèlerins ont pris le chemin de Fontenay-aux-Roses et se sont fait un devoir de publier leur récit. Un récit offrant peu de variantes : la grille du jardin, l’accueil rogue en haut de l’escalier, l’odeur de pipi de chat, la lippe de l’écrivain, son rire de crécelle, etc. Ce qui sauve la plaquette Un réveillon chez Léautaud, c’est sa présentation – une édition impeccable – et sa minceur.

Lindon. Jean Echenoz, Jérôme Lindon (Éditions de Minuit, 2001, 63 p., 6,86 €). Il y eut un temps où tout écrivain un peu arrivé livrait ses souvenirs, racontait ses mémoires, s’attendrissait sur ses années de Bohème, fignolait des portraits de journalistes, d’éditeurs, de critiques, versait une larme sur les oubliés pour mieux faire sentir sa modeste réussite dans la jungle littéraire. Nous avons ainsi des bibliothèques entières débordant de détails sur la vie des écrivains fin de siècle. Il n’en sera pas de même pour ceux de la fin du XXe. Le Jérôme Lindon d’Échenoz a donc toutes les chances d’occuper à l’avenir une bonne partie du créneau. Il le fera avec brio car le portrait qu’il donne de son éditeur et le récit qu’il fait de son propre devenir écrivain (un mot qu’il n’aime pas) sont tout en tendresse et en détails subtils, de ces notations à la manière des grands devanciers qui savaient d’un mot, d’une anecdote, rendre un caractère, évoquer un moment. Les coups de fil de Lindon, ses deux sourires opposés, des « déconseils », son désir de vendre des droits pour des films dont il espérait qu’ils ne se feraient pas, sa manie discutante sur les virgules et les « après que », son refus du paternalisme, etc., ne s’oublieront pas, et tous ceux qui y furent confrontés les reconnaîtront. Au passage, on croisera Beckett et Robbe-Grillet, d’un peu loin. Quant à Echenoz lui-même, il se peint d’une touche légère en personnage de ses propres romans, incertain et désorienté, mais « résistant », avec l’humour fugitif de l’auto-dérision. Très Minuit.

Loti (I)Bruno Vercier et Alain Quella-Villéger présentent « Aziyadé » suivi de « Fantôme d’Orient » (Gallimard, Foliothèque n° 100, 2001, 226 p., 9,15 €). La collection Foliothèque a pour vocation de disséquer une œuvre littéraire, d’en répertorier les thèmes, les sources, les références diverses, et d’accompagner cette étude d’un dossier bibliographique, chronologique ainsi que de témoignages et d’extraits de presse. Le cas de l’Aziyadé de Pierre Loti était évidemment un mets de choix pour un spécialiste de l’auto-fiction comme Bruno Vercier, Loti jouant sur ses identités multiples et ambiguës dès ce premier livre, publié sans succès d’abord, avant de devenir l’un des plus célèbres de son auteur. Le contexte historique est clairement expliqué, ainsi que la question de l’« Orientalisme » en littérature. On relira, entre autres, avec plaisir et profit, le texte de Roland Barthes pointant en 1971 « quelque chose de moderne » dans ce roman alors jugé vieillot par des esprits fins qu’on a, eux, complètement oubliés.

Loti (II). Bruno Vercier, Pierre Loti. Portraits. Les fantaisies changeantes (Plume, 2002, 160 p., s.p.m.). Peu d’auteurs se seront aussi complaisamment livrés à l’objectif des photographes que Pierre Loti. Et dans tous les accoutrements. En officier de marine, bien sûr (tenues d’hiver et d’été, avec ou sans décorations) ou en académicien français, ses uniformes de plein droit, mais aussi en guerrier arabe, en joueur de pelote basque, en citoyen américain, en arabe, en chevalier médiéval, en bédouin, en pêcheur breton… Sans oublier l’inénarrable série où il figure en statue d’Osiris et les fameux portraits en pied où il pose nu et qu’il dédicace « académie d’académicien ». Loti s’y révèle, au sens photographique du terme, attachant, drôle, angoissé par la mort et l’impermanence, très soucieux de publicité (pour des chocolats, la maison Félix Potin, etc.) et conscient d’une évidence qui aujourd’hui nous aveugle : « Il n’y a d’urgent que le décor. »

Malcom de Chazal. Christophe Chabbert, Malcom de Chazal, l’homme des genèses : de la recherche des origines à la découverte de l’avenir perdu (L’Harmattan, 2001, 371 p., 19,85 €). L’auteur mauricien de langue française Malcolm de Chazal, découvert et exalté par les Surréalistes après la guerre de 39-45, a fait l’objet d’études sérieuses de la part de René Agnel, de Laurent Beaufils et de Sarane Alexandrian. Christophe Chabbert, dans cet essai qui reprend l’essentiel de sa thèse, étudie à son tour le prophète inspiré de Curepipe, en insistant surtout sur sa cosmogonie, ou plutôt ses cosmogonies, ce qui explique le pluriel du titre : l’homme, non pas d’une genèse mais des genèses. Il étudie la formation et les influences en insistant sur l’importance de la famille de Chazal marquée par le mythe rose-croix et l’œuvre de Swedenborg, depuis le XVIIIe siècle et le début du XIXe. On sait que Balzac lui-même fut marqué profondément par l’œuvre du mystique suédois. Mais Christophe Chabbert montre aussi que le mythe « lémurien » véhiculé par Jules Hermann et conforté par le poète mystique Robert-Edward Hart a été une source capitale des constructions poético-métaphysiques de Malcolm de Chazal. Les œuvres majeures de ce dernier, Sens Plastique et surtout Petrusmok, en sont l’illustration. Ce qui sauve Malcolm de Chazal de ce qui aurait pu être une divagation occultiste comme il y en eut tant, c’est le souffle poétique qui lui fait splendidement transcender les mythes les plus fumeux, et les pseudo-sciences les plus douteuses. Christophe Chabbert n’hésite pas à le désigner comme « mégalomane », et se démarque des « idolâtres » de l’œuvre chazalienne. S’il signale, à juste titre, l’influence de René Guénon qui invita Malcolm de Chazal à se pencher sur sa généalogie, il est parfois sévère envers les Surréalistes et en vient à dire, ce qui est contestable, que « Chazal a été écarté du mouvement surréaliste » ou que les choses se sont passées « malgré les Surréalistes ». Il semble au contraire que jamais les Surréalistes n’ont cessé d’admirer ce génie qui fascinait Breton. Certes, ils étaient gênés par la présence de Dieu (quelle qu’en fût la définition) dans l’œuvre de Chazal, et par ses constants emprunts aux sources scripturaires. Mais il en était de même pour Martines de Pasqually et Louis-Claude de Saint-Martin que Breton et Alexandrian, pour ne citer qu’eux, ont toujours admiré, si l’on ose dire, malgré Dieu omniprésent. La partie la plus originale de l’essai de Christophe Chabbert est justement celle qu’il consacre à la question de Dieu chez Malcolm de Chazal, sa tentation de la gnose et sa vision du Christ assimilé à la grande figure énigmatique de Melchisédeq. L’essai se termine par une réflexion sur le problème du mal, qui hantait Malcolm de Chazal, comme il hantait avant lui Ernest Naville et Lautréamont. Le style de cet essai est d’une densité parfois un peu touffue, un peu pesante, mais la matière était vaste, et il faut rendre grâce à l’auteur d’avoir eu le courage de tout lire, tout brasser et, assez fréquemment, de donner les clés essentielles d’une œuvre majeure encore et, pour longtemps, à décrypter.

Man Ray. Herbert Lottmann, Man Ray à Montparnasse (Hachette Littératures, 2001, 200 p., 21,19 €). Où l’on apprend que Man Ray « avec son appareil photo […] est comme le voisin doué qui joue de la guitare ». Le choix du débouche-évier eut donc été tout aussi judicieux de la part de l’Américain. Dilemme en tout cas décisif que l’auteur aurait pu nous faire revivre avec, en perspective, des bouleversements pour les histoires particulières des deux ustensiles. Or rien de tout cela, pas une ligne sur l’histoire du débouche-évier (pourtant l’essentiel du texte concerne la vie sentimentale et domestique du photographe), et pas plus sur l’histoire de la photographie, ce qui est plus surprenant dans une biographie de Man Ray. Seul Marcel Duchamp sort plus ou moins indemne de cette lecture : il s’y contente d’y jouer aux échecs. Sa cape à damier lui permet de survoler le récit, fastidieux copié-collé d’anecdotes déjà lues, sans jamais trop s’y compromettre. Il est vrai que lui aussi savait s’y prendre pour fidéliser les voisins : pelle à neige, séchoir à bouteilles et urinoir. 

Méchanceté. Pierre Drachline, Le Grand Livre de la méchanceté (Cherche-Midi, 2001, 307 p., 14,94 €). Quelques citations plutôt qu’un long discours. Georges Clemenceau sur Lyautey : « Voilà un militaire qui a des couilles au cul. L’ennui, c’est que ce ne sont pas les siennes » – Philippe Meyer : « Catherine Trautmann aura été le seul ministre de la Culture capable de faire regretter Philippe Douste-Blazy » – Pierre Desproges : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé » – Victor Hugo sur Barbey d’Aurevilly : « beaucoup plus barbet qu’il n’est d’Aurevilly » – Patrick Timsit : « Il ne faut pas oublier qu’un jour Hervé Villard a été à la mode, je crois que c’était un jeudi » – Laurent Ruquier sur Christine Deviers-Joncourt : « Elle ment comme elle aspire » – Antoine Blondin : « Maurice Druon n’est pas de ceux qui font une carrière éclatante dans la modestie » – Pierre Desproges : « De deux choses l’une : ou bien Jacques Séguéla est un con, et ça m’étonnerait tout de même un peu ; ou bien Jacques Séguéla n’est pas un con, et ça m’étonnerait tout de même beaucoup » – François Truffaut : « Dans La Mariée était en noir, j’avais besoin de montrer un personnage ridicule et prétentieux. Cela nous a aidés de penser à Jean Dutourd » Près de trois cents pages pleines de fiel, de perfidie et de hargne. Hautement jubilatoire. 

MériméeLa Correspondance Mérimée-Viollet-le-Duc, éditée et préfacée par François Bercé (Éditions du CTHS, 2001, 301 p., 16 €). Nous ne saurions dire mieux que la fiche Electre de catalogage de cette nouvelle édition des lettres de Mérimée : « public motivé ». Non que le texte soit ardu. Mais sauf à être biographe, il sera difficile de s’intéresser à ces courtes missives pleines de commentaires sur des intrigues administrativo-politiques mineures, commentaires dont l’acuité même est douteuse étant donnée la position très marginale de Mérimée à cette époque, vieilli et malade, le plus souvent retranché dans sa retraite cannoise. La quasi absence des réponses de Viollet-le-Duc (quatre lettres, dont l’une est tronquée faute de place), n’arrange rien. On se consolera avec les articles que Mérimée consacra au Dictionnaire raisonné de l’Architecture française et au Dictionnaire raisonné du Mobilierde Viollet-le-Duc, donnés en appendices. Le travail d’édition est consciencieux sans être soigné : à son actif, une brève présentation et des notes assez complètes, à son passif l’absence d’index et le nombre excessif de coquilles et de fautes d’orthographe. 

Minotaure. Denis Chollet, Le Minotaure : souvenir d’une librairie de Paris 1948-1987 (Europe éditions, 2001, 290 p., 20,28 €). L’histoire de cette librairie de la rue des Beaux-Arts, qui tint le coup près de quatre décennies, est contée à travers de nombreux témoignages recueillis auprès de ses dirigeants, de son personnel et de ses clients célèbres ou inconnus. Si le texte comporte une densité rare de coquilles, si les propos recueillis sont présentés dans le désordre le plus intégral, l’ouvrage n’en titillera pas moins la nostalgie de ceux qui ont fréquenté cette boutique mythique, spécialisée dans la littérature sur le cinéma. Souvenir personnel : Roger Cornaille, le directeur, n’accueillait pas toujours le chaland avec le sourire ; le personnage, dans sa froideur, apparaissait même assez antipathique. On apprend dans le livre de Denis Chollet que Cornaille se plaignait des nombreux vols commis dans sa librairie par des cinéphiles ardents mais désargentés. C’était un peu de sa faute, aussi, car l’on trouvait des merveilles tentantes dans la boutique – ô cet album de La Strada déjà rarissime, ô cette monographie illustrée sur Marilyn, ô cet essai sur Boris Karloff ! Les clients cinéphiles de la librairie, qui n’étaient jamais très nombreux à la fois, avaient le sentiment de se retrouver entre passionnés, comme des toxicomanes venus s’approvisionner auprès du même dealer (midi et quart). Le Minotaure, au demeurant, ne proposait pas que des livres ou des revues sur l’art dit septième : la librairie était aussi dépositaire des publications du Collège de ’Pataphysique. Au total, un ouvrage brouillon mais attachant, auquel on pardonnera un cahier iconographique maigrelet et l’absence d’index des noms cités. 

Montherlant. Henry de Montherlant, Garder tout en composant tout, textes réunis et présentés par Jean-Claude et Yasmina Barat (Gallimard, « Les Cahiers de la NRf », Gallimard, 2001, 422 p., 29 €). Où en sommes-nous avec Montherlant, trente ans après sa mort ? Cet épais volume de notes et fragments d’origines très diverses ne renouvelle pas l’image de l’auteur. C’est le « grand écrivain » qui parle, cherchant sans cesse la conformité avec son image, se citant constamment lui-même avec satisfaction. On retrouve ses thèmes favoris, la fascination pour l’adolescent, la misogynie, les références à l’antiquité romaine, le goût pour les maximes. À son meilleur, une causticité à la Jules Renard (« Il a échoué à l’Assistance publique. – Tiens, il y a donc un examen ? ») ; au moins bon, la simple platitude (« Seuls les êtres que j’aime ont pour moi une réalité »). Notons aussi quelques pages d’hommage à des écrivains inattendus (Romain Rolland, André Maurois). Le lecteur ne s’ennuie pas, sans pourtant éprouver le désir de retourner aux livres de Montherlant. On félicite les éditions Gallimard de publier ce volume avec soin (notes, index) en plein purgatoire de l’auteur. 

Mystères de Rennes. Henri Mainguené, Les Drames de la vie ouvrière, préface d’André Hélard (Apogée, 2001, 318 p., 15 €). Il s’agit d’une curiosité qui devrait passionner les lecteurs intéressés par le roman-feuilleton et la littérature prolétarienne : menuisier de son état, Henri Mainguené (1853-1912) devint en 1884 conseiller municipal de sa ville de Rennes. L’avis au lecteur informe que, s’il occupe ses « rares moments de loisirs à écrire cet ouvrage », il n’a pas « eu la prétention de [s]e poser en écrivain ». Il entend dénoncer les injustices et réclamer des libertés. Il le fait à travers les péripéties classiques du roman-feuilleton à la manière de Sue ou de Féval ; la subtilité n’est certes pas de rigueur : a-t-on jamais vu méchants plus méchants qu’Albert Tertrais et Georges Jolivet ? Les patrons sont les « Buveurs de sang ». Quant au héros, le charpentier Lucien Duval, il a toutes les qualités requises pour tomber dans les pièges et triompher quand même. Ce « grand roman d’actualités politiques et sociales » (selon le sous-titre) vaut surtout comme témoignage d’un moment de l’histoire du XIXe siècle. Dans sa préface sérieuse et presque vibrante, André Hélard donne tous les éléments permettant la compréhension de ce roman progressiste. Son édition esquisse la comparaison entre les deux versions du livre, d’abord feuilleton du Petit Rennais (1886-1887) avant d’être publié par Marpon et Flammarion. 

Nadar. Nadar (Phaidon, 2001, 128 p., 7,47 €). Album de poche reproduisant certaines des meilleures photographies du maître, qui ne sont pas nécessairement les plus célèbres (souvent, cependant). Plusieurs portraits expriment une expression si juste, si vivante – on la sent si profondément liée à la personnalité du modèle – que l’image semble vivre en trois dimensions.

New York. Chrystel Pinçonnat, New York, mythe littéraire français (Droz, 2001, 328 p., 36,59 €). Cet ouvrage reprend le contenu d’une thèse proposant de relire la production littéraire française de 1945 à nos jours à partir du thème de la ville de New York, considérée comme un mythe urbain. Ce mythe, qui remplace – pour des causes tout d’abord historiques – celui de la ville de Paris, mythe de la modernité du XIXe siècle, permettrait lors de sa réappropriation par les auteurs français un renouveau de leur imaginaire. Il est lu par l’auteur à travers son inscription dans près de quarante romans français, parfois méconnus. Le plan de cet ouvrage, en trois parties, suit de façon un peu académique les trois modalités d’assimilation que l’auteur dégage de façon péremptoire dans l’introduction : par exemple, la transposition simple et l’hybridation, forme la plus aboutie de réécriture du mythe. Même si l’auteur s’attache à un mythe du XXe siècle, elle semble rester prisonnière de techniques d’analyse textuelle du siècle précédent : ses commentaires, présentés les uns à la suite des autres dans l’ordre chronologique, sans lecture transversale, s’apparentent trop à des explications de textes classiques, fondées sur des catégories paraissant anciennes au regard de son sujet, comme le réalisme, le fantastique ou l’exotisme. Comment parler de renouveau de l’imaginaire quand l’utilisation de ce mythe semble réactiver des thèmes littéraires traditionnels ? Le thème de l’exotisme, qui semble le plus opératoire à propos de New York, ville-refuge, peuplée de minorités ethniques ou sexuelles très différenciées, nouvelle Babel aux multiples langues ou argots, décrite dans un style nécessairement hybride, est le plus développé et aussi le plus intéressant pour le lecteur comme pour l’auteur – cela transparaît même dans son écriture. Dans la troisième partie sur « l’esthétique du melting-pot », de loin la plus intéressante car elle fait la synthèse des deux précédentes et propose de définir un nouveau type d’écriture, il faudrait aller plus loin et inventer de nouvelles catégories d’analyse littéraire à la hauteur de cette exotique New York.

Nodier. Charles Nodier, Bibliographie des fous. De quelques livres excentriques (Éditions des Cendres, 2001, 32 p., 6 €). « Aussitôt que la scribomanie a suscité un fou pour parler de telles inepties, la bibliomanie ne manque jamais d’en susciter un autre pour les acheter », écrivait Nodier dans cet article initialement paru dans le Bulletin du Bibliophile de Techener en 1835. Les éditions des Cendres travaillent à la propagation du virus en publiant ce texte bref mais séduisant consacré au « Charenton du Parnasse ».

Opium. Arnould de Liedekerke, La Belle Époque de l’opium. Essai suivi d’une anthologie, introduction d’Olivier Frébourg, avant-propos de Patrick Waldberg (La Différence, 2001, 439 p., 22,50 €). Réédition d’un essai anthologique publié initialement en 1984. Le sujet est riche, sa bibliographie pléthorique. Principalement axée sur les années 1880-1915 – exception faite pour des zozos de la trempe à Artaud et Michaux –, c’est une bible des produits opiacés. Reste qu’on espérait de menues améliorations. D’abord, on est frappé par une absence : Théo Varlet n’est toujours pas pris en compte. Curieux de nature, Varlet a pourtant procédé dès le tout début du XXe siècle à un nombre considérable d’expériences stupéfiantes à propos desquelles il s’est ouvert à plusieurs reprises : dans Le Démon dans l’âme, roman de 1923, dans le récit Télépathie, et dans différentes Notes de haschich disséminées ça-et-là puis reprises en partie dans Le Dernier Satyre (1923). Surtout, il synthétisa sa vision des choses – ou sa version des faits – dans un volume, Aux paradis du Hachich [sic] (1930) dont une esquisse a paru dans la revue Le Manuscrit autographe de mai 1930 sous le titre Topographie du hachich. Cet essai était conçu pour faire suite aux explorations baudelairiennes dont Varlet réfute les impressions jugées trop inexactes. Fantasmagorie fantastique, rêve coloré, envol spirituel, la « littérature des intoxiqués » – dixit René Dalize dans Les Soirées de Paris – s’enrichit avec Varlet de formidables évocations, riches et lumineuses, tentantes pour tout dire. Mais ce « jaloux de la divine extase » troqua un jour sa version idyllique pour celle, plus vraie sans doute, de son overdose. Cet épisode fâcheux de « folie haschichique » est évoquée dans L’Après-midi d’un poète où la drogue personnifiée le tance : « Ne fais donc pas tes yeux en billes de billard : tu y as coupé aussi, le jour où je t’ai si gracieusement suggéré que tu agonisais. Hein ! ta frousse, citoyen positiviste, pour cette pauvre hallucination inoffensive de rien du tout ! » Il avait déjà raconté cela avec un certain accent de sincérité dans ses Épilogues et souvenirs (1925). Cependant, par un biais qu’Arnould de Liedekerke ne soupçonne pas, Varlet est bel et bien présent dans son livre. En effet, comme l’indique une petite correspondance Willy-Varlet récemment vendue à l’hôtel Drouot (le 30 octobre 2001), Willy n’est pas l’auteur de L’Éther consolateur. Ce livre (présent dans la sélection d’Arnould de Liedekerke) fut publié par Albin Michel en 1920. On ignorait jusque-là qu’il était de Théo Varlet. Sans l’entourloupe de Willy, il se serait intitulé Le Huitième Péché. Jouons un peu à l’uchronie : aurait-il figuré dans la présente anthologie ?

Pamphlet. Pierre Jourde, La Littérature sans estomac (L’Esprit des péninsules, 2002, 334 p., 20,5 €). Qui connaît la vigueur des charges littéraires du XIXe siècle ne peut que déplorer l’atonie de la critique contemporaine. Naturellement joue ici ce que Gracq appelait à peu près, dans La Littérature à l’estomac, l’effet Rimbaud : la crainte du ridicule, la phobie de rater le génie méconnu. L’époque actuelle a renoncé au « canon » des grandes œuvres ; faut-il pour autant se contenter du nivellement consumériste du marché de la littérature ? Dans La Littérature sans estomac, Pierre Jourde souhaite relancer avec quelque vigueur le goût des polémiques argumentées. Son essai de critique roborative vise aussi bien des célébrités (Jean-Pierre Richard) que de futurs inconnus (Pascale Roze), mais il prend au sérieux les œuvres que les uns et les autres publient, et il les lit la plume (et souvent les verges) à la main. Ce qui nous vaut de réjouissants portraits de Sollers en Camille Mauclair, de Frédéric Beigbeder en « Glenn Gould du c’est ici que j’habite de cheval », d’Olivier Rolin en Richard Clayderman de la littérature, de Camille Laurens clabaudant dans durassique parc, de Valère Novarina en « hybride de Claudel et de Tabarin ». Sur Gérard Guégan ou Michel Houellebecq, le commentaire se fait en revanche nuancé, toujours attentif à la lettre et au sens, peu désireux d’oublier l’éthique sous la manière. On peut ne pas partager tous les jugements de l’auteur, contester l’un ou l’autre point précis, regretter qu’il soit parfois brouillé avec le F majuscule (flaubert ou flammarion), mais comment ne pas se réjouir de sa verve et du vent vif qu’elle fait courir sur le PLF (paysage littéraire français) ? 

Poésie (I). Jacques de Decker, Un bagage poétique pour le troisième millénaire. Entretiens avec Danièle Sallenave, François-Régis Bastide, Gérard de Cortanze, Jean-Jacques Brochier, Jean d’Ormesson, Jacques Réda, Hubert Nyssen (La Renaissance du livre, 2001, 187 p., s.p.m.). Typique du livre dont on ne sait que faire – le lire ? le parcourir ? le conserver ? Mais alors où le ranger ? le laver ? –, bref du bouquin casse-pied, le Bagage poétique pour le troisième millénaire est la compilation de sept dialogues « passionnants » réalisés entre 1993 et 2000 par Jacques de Decker dans les locaux du Musée d’art ancien de Bruxelles où se réunissent « le mardi midi des amateurs de poésie dont le nombre et la ferveur fascinent chaque fois les observateurs extérieurs ». Ouiche. Le nerf du recueil est cette question : « S’ils devaient se retirer sur une île déserte, quel serait le bagage [du XXe siècle] qu’emporteraient quelques grands témoins ? » Les entretiens sont diversement intéressants, certains très nourrissants. Synthétisons : Danièle Sallenave s’en tient à des considérations géopolitiques (la chute du Mur). Gérard de Cortanze en appelle à la littérature étrangère et, spécialisation oblige, aux Latino-américains. François-Régis Bastide parle (très bien) de musique et de cinéma. Jean d’Ormesson raconte sa découverte de Bossuet. Il se trompe en imaginant avoir inventé Macedonio Fernandez, mais reste l’habile et pertinent causeur que l’on sait. Hubert Nyssen est plus humble que de coutume. Il parle de Max-Pol Fouchet, parmi d’autres. Puis l’unique Jean-Jacques Brochier salue le rôle des critiques poétiques Hubert Juin et René Lacôte, et en profite pour énoncer quelques boulettes mémorables. Exemples : à propos de Malraux qui avait lu, lui, Élie Faure : « Malraux était sans doute un des rares théoriciens de l’esthétique en France. » À propos du Magazine littéraire, cet aveu : « Ce journal n’a pas de ligne, ni politique, ni littéraire, ni idéologique. » Puis, confondant tout à fait actualité éditoriale et littérature : « Selon moi, les livres méconnus, ça n’a jamais existé. » C’est donc avec soulagement que l’on aborde l’intervention de Jacques Réda, humble et délicat, qui cite Milosz, Michaux, Odilon-Jean Périer, Dadelsen, Norge, Guillevic… À la question « Est-ce que nous ne seriez pas, à votre manière, le dernier des poètes ? », il fait cette réponse : « Être le dernier des poètes… Ce serait d’une prétention extraordinaire. On pourrait m’empailler, venir me voir. L’espèce était en voie de disparition… » On intitulerait alors ce recueil Une cage pour le troisième millénaire. 

Poésie (II). Jean-Michel Gouvard, L’Analyse de la poésie (PUF, « Que Sais-Je? » n° 3618, 2001, 128 p., s.p.m.). Après avoir scandé les vers latins dans leur jeunesse, certains ont dû faire face ensuite, dans les années 70, aux laborieuses et austères analyses conduites sous l’empire de la linguistique, dans le sillage de Jakobson et Lévi-Strauss opérant l’autopsie du Baudelaire des Chats. On en est quelque peu revenu et, Nicolas Ruwet disparu, ce genre de démarche s’est fait plus discret et plus modeste, même si ses avatars peuplent sans doute l’univers de la pédagogie. Le petit livre de Jean-Michel Gouvard a le mérite de resituer tout cela dans la longue durée et de rappeler qu’il y eut toujours des analystes de la poésie attachés, non pas à l’interpréter ou à la paraphraser, mais à comprendre comment elle marche. Il ne sera donc pas inutile de reparcourir avec lui rapidement la Poétique d’Aristote, l’éloquence antique dans sa version poétique, la conception rhétorique en faveur à la Renaissance, la version romantique allemande, pour finir par les formalistes russes et leurs émules du XXe siècle. Jean-Michel Gouvard a ses propres préférences, en particulier pour la notion sémantique d’« évocation » mise de l’avant par Marc Dominicy. Y gagne-t-on vraiment? Pour en juger, on aurait aimé voir un exemple appliqué à la poésie moderne – mais le poème le plus récent soumis à l’analyse est, encore et toujours, Les Chats. 

Presse enfantine. Thierry Crépin, « Haro sur le gangster ! » La moralisation de la presse enfantine 1934-1954, préface de Pascal Ory (CNRS éditions, 2001, 487 p., 29 €). Fruit d’une thèse d’histoire sous la direction de Pascal Ory, cet ouvrage ravira les amateurs d’illustrés pour la jeunesse et fournira aux historiens des industries culturelles une abondante information souvent neuve. Il s’agit d’étudier le processus de contrôle de la presse enfantine, à partir des campagnes de dénigrement anti-Mickey des années 30 jusqu’à la loi sur les publications destinées à la jeunesse de 1949, loi dont les effets concrets (essentiellement incitatifs, l’objectif étant d’amener les éditeurs à l’auto-censure) sont démontés dans le détail à partir des archives de la Commission chargée de son application. Au passage, l’historien démolit quelques mythes, comme celui de la mainmise des (mauvais) illustrés américains sur la presse enfantine d’après-guerre, qui a servi de chiffon rouge au front uni des dessinateurs protectionnistes et des éducateurs-moralisateurs, mais également celui de l’éditeur-martyr, Mouchot, victime de son propre entêtement face à une Commission bien moins sévère qu’on ne l’a cru. Si le point fort du travail de Thierry Crépin est sans conteste la méticuleuse exploitation des archives étudiées, privées et publiques, on peut regretter que cette exploitation ne soit pas mise au service d’une réflexion ; les nombreuses répétitions, la faiblesse de certains passages (ajoutés après coup ?), le poncif du style mettent en évidence l’absence d’élaboration conceptuelle du sujet. La notion de « moralisation », son rapport à l’anti-américanisme, la méfiance à l’égard de l’image, ne sont jamais analysés – mais identifiés à un vague « archaïsme » –, l’histoire de ce débat moral dans la littérature enfantine antérieure ne semble pas connue, et l’auteur abuse d’une vision évolutionniste de l’art graphique faisant des comics l’unique incarnation d’une « modernité graphique » d’autant plus floue que confondue avec le « modernisme ». 

Proust (I). Jérôme Prieur, Proust fantôme (Gallimard, Le Promeneur, 2001, 158 p., 14,95 €). Évocation personnelle et intimiste de l’univers de Proust à travers un parcours des « lieux de mémoire » qu’il a laissés. Exercice difficile, en l’occurrence réussi. C’est concis, attachant et brillant – trois adjectifs, selon le procédé de l’auteur de Madame de Villeparisis. 

Proust (II). Marcel Proust, Carnets, édition établie et présentée par Florence Callu et Antoine Compagnon (Gallimard, 2002, 447 p., 24,50 €). Ces carnets – que Mme Straus avait achetés chez Kirby, Beard & Cie pour en faire cadeau à Proust en 1908 – sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. Leur édition n’intéressera pas que les « proustologues », car elle pourra servir de modèle à l’édition génétique de manuscrits, avec la retranscription diplomatique qui respecte au mieux la disposition du texte, les ajouts ou les ratures. De très nombreuses notes de bas de page éclairent ici les références biographiques, historiques ou intertextuelles du texte de Proust, et ce à la lumière du texte final. L’écrivain consignait dans ces carnets des idées pour son œuvre, des noms à utiliser, des fragments de lecture ou des expressions qu’il destinait à tel ou tel de ses personnages. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la genèse de la Recherche pour s’intéresser à ces calepins : Proust y livre d’étonnantes réflexions. Ainsi, cette remarque contre Souday, qui l’avait violemment attaqué : « Il est extraordinaire que M. Souday me reproche d’être incorrect quand c’est l’effort exagéré de logique que je fais qui me fait écrire en un style si désagréable. » Le goût marqué de l’écrivain pour les locutions, les formules ou les erreurs de langage – comme ce cuir, qui annonce le directeur du Grand Hôtel de Balbec : « Le valet de chambre. Alors les Allemands viendront et nous serons littérairement hachés en morceaux » – en rend la lecture captivante. On peut méditer longtemps sur ces quelques mots : « Les rêves érotiques avec sujet rétroactif. » 

Queneau. Raymond Queneau, Comprendre la folie (Éditions des Cendres, 2001, 25 p., 6 €). C’est à la folie littéraire que s’intéresse d’abord Queneau dans ce qu’on pense être une préface abandonnée, à ces oeuvres qui semblent venir d’ailleurs et parler des langues inouïes. Faisant litière des rapprochements hasardeux entre l’art et la folie, distinguant la forme du contenu (idéologiquement) délirant, il cherche à cerner une pensée excentrique, qui ne serait pas une déformation pathologique, mais une pensée à part entière forgeant des catégories autres. L’inachèvement de cette enquête laisse bien des regrets et des interrogations. 

Réception du romanLa Réception du roman français contemporain dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, textes réunis par Anne-Rachel Hermetet (Édition du Conseil scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle-Lille-III, 2002, 181 p., 17 €). Par quels vecteurs et selon quels critères de réception les romans français de l’entre-deux-guerres se sont-ils répandus en Europe ? C’est à poser les premiers éléments de ce secteur très riche de l’histoire des représentations que les collaborateurs de ce recueil se sont employés. On constate l’importance accordée, à l’époque, aux écrivains français et surtout à la N.R.f., dont diverses revues européennes se font l’écho. Mais le rôle joué par la littérature française ne va pas sans d’importantes déformations : modifications de perspectives, réinscription des œuvres novatrices dans un horizon d’attente qui en diminue le potentiel de scandale, interprétations réductrices. Plusieurs articles s’attachent au cas de Proust, particulièrement intéressant en raison des lectures très divergentes qui sont faites de son œuvre. 

Remembrances. Jean-Philippe Bailleux, Souvenirs désabusés (Chez l’auteur, Pamiers, 2001, 210 p., 29 €). Typique publication de souvenirs publiés à compte d’auteur. On y trouve de tout, comme on pouvait s’y attendre. Une enfance toulousaine, l’internat parisien à Henri-IV, Normale Sup’, une rencontre avec un Giraudoux vieilli et aussi désabusé que le titre du livre. Défilé d’amis et de connaissances : Nimier, Paul Guth, Camus entrevu à la N.R.f., le curieux Stephen Hecquet, avocat mondain homosexuel, qui eut quelque célébrité dans les années 1950…. Tout cela semble bien loin. L’auteur, qui travaille dans l’édition, papillonne dans les milieux littéraires, ce qui est prétexte à de longues diatribes sur « l’agronome Robbe-Grillet » ou sur « l’insupportable Anaïs Nin », rencontrée lors d’un passage à Paris et qu’il décrit comme « une petite bourgeoise faisant la comptabilité de ses émois nombrilesques dans son kilométrique Journal, sur lequel les snobs trouvent habile de se pâmer ». Même accablement devant les multiples volumes de Julien Green publiés en Pléiade, dont l’auteur se demande comment Gallimard « a accepté de publier tout cela ». Au milieu de ce fatras, donc, quelques notations qui ne manquent pas de pertinence. Par contre, la correction des épreuves laisse à désirer : que de coquilles ! 

Rimbaud (I). Pierre Chavot, François de Villandry, L’ABCdaire de Rimbaud (Flammarion, 2001, 120 p., 9,95 €). Cet ouvrage composé avec une photocopieuse et des ciseaux est un intéressant florilège des stigmates de tout livre fait avec les livres d’autrui : vieilles tartes à la crème (« Rimbaud imagine puis couche sur le papier des œuvres qui, en 1871, font pâlir l’intelligentsia de Paris. De suite, il s’affirme non comme un poète inspiré mais comme un narrateur prodigieux ») ; noms sabotés (Wermersh, Julien Andrieu, Boubasse) ; copiés-collés drolatiques (« seconde moitié du XIXe siècle » est-il précisé pour plusieurs reproductions de tableaux dont on connaît l’année précise de composition, comme celui de Jef Rosman représentant Rimbaud alité après l’attentat de Bruxelles – ledit tableau étant localisé dans une « Collection particulière » alors qu’il est conservé au musée de Charleville) ; scoops inattendus (« après s’être fâché avec Izambard pour une sordide histoire de livres » ; Rimbaud exhibant sa Saison en enfer à Roche « avec fierté » ; Delahaye conservant « jalousement toute sa vie » son exemplaire de la Saison ; « Delahaye et Verlaine l’ont cru noyé dans les courants chauds des mers du sud » ; la représentation du Passant de Coppée « chahutée par les Vilains Bonshommes » ; Rimbaud « seul personnage sans barbe » deCoin de table, etc.) ; extraits de dictionnaires plus ou moins bien recopiés, comme la notice sur la Commune, sur l’Arabie (« péninsule de quelque 2,5 millions de kilomètres carrés [etc.] », sur Aden (« aujourd’hui capitale du Yémen » [sic]), tromperies reprises de confiance (la carte postale de 1885 de Rimbaud à Delahaye, qui est un faux dénoncé de longue date, la photographie de Paul Demeny – qui est celle de son frère, la photographie du frère de Rimbaud – qui est celle de son neveu Léon, le « Paysage nègre » de Germain Nouveau présenté comme un « dessin d’Arthur Rimbaud ») ; révélations singulières (« l’armée ne plaisante pas sur le chapitre de la tenue et du respect » ; les Vers nouveaux et chansons et les Poésies cités comme s’il s’agissait de recueils établis ou publiés par Rimbaud ; « accusé d’insoumission, Rimbaud est poursuivi jusqu’à Marseille ») ; perles (« Ne parvenant pas à publier ses poèmes, notamment le Jeune Ménage daté du 27 juin, Rimbaud décide de partir en Belgique » ; « Le manuscrit de cette Saison en enfer terminé, l’automne recouvre les Ardennes d’une houppelande de feuilles » ; « Assis sur les bords de la Tamise, Nouveau et Rimbaud rédigent des annonces de presse » ; « En octobre 1878, il vogue enfin vers l’absolu. Grand marcheur, il franchit le Saint-Gothard », les « périodes de silence dues en particulier à la perte de missives » ; « il pose, presque par hasard, pour Le Coin de table »). Le pompon revient à la légende de la photographie de Cheick-Ottman sur laquelle figurent Rimbaud et quelques compatriotes résidant à Aden : « Groupe en voyage d’affaires sur la mer Rouge avant le déjeuner à Shaykh Uthman [sic] ». Les auteurs de cet ABCdaire s’appellent Pierre Chavot et François de Villandry. D’autres travaux en perspective, messieurs ? 

Rimbaud (II). Pierre Lauxerois, L’Opéra fabuleux suivi de Sous la lumière qu’on a créée. Deux essais sur Rimbaud (L’Âge d’Homme, 2001, 286 p., 22,87 €). Selon une logique ébauchée dans des articles publiés dans la revue des Amis de Rimbaud, Rimbaud vivant (n° 35, 36, 38, 39), l’auteur propose une série de lectures, les Illuminations étant au cœur des deux essais regroupés dans le volume. Tributaire de la vieille critique des sources, ce livre pourchasse « les rapports que le poète a entretenus avec les auteurs qu’il n’a jamais mentionnés ». Et d’alléguer d’emblée qu’« on ne saurait oublier qu’au départ le jeune poète n’avait que la culture d’un excellent élève de Rhétorique ». Voici donc Taine, Michelet et d’autres auteurs convoqués pour rendre plus compréhensible notamment les Illuminations. Encore fallait-il connaître certains acquis de la critique rimbaldienne récente (sur ce point, le volume est pour le moins lacunaire : sa documentation est limitée et nullement à jour). Il fallait surtout s’interroger davantage sur la pertinence des rapprochements proposés et procéder à une étude sémantique plus précise des poèmes. Malheureusement, la plupart de ces lectures, rapides et insuffisamment étayées, ont peu de chance d’apporter l’adhésion du lecteur. 

Rivière. Jacques Rivière, Carnets (1914-1917) (Fayard, 2001, 493 p., 26,10 €). Isabelle Rivière noue avec le texte de son mari, Jacques Rivière, un dialogue étonnant. À travers ses commentaires, ajoutés en notes au texte des carnets écrits pendant la guerre, elle en explique les sous-entendus, s’impliquant au point de paraître parfois vouloir répondre directement à l’auteur lui-même. Mais elle semble aussi orienter la lecture des carnets, en pratiquant souvent l’apologie, tout en observant le silence sur certains points de bienséance. Le texte de Jacques Rivière, après tout, provoque déjà lui-même un certain étonnement, en raison de son caractère disparate. La « passion de la mise au point », la rage de « confession » et le goût pour l’analyse intérieure font de Jacques Rivière un témoin parfaitement représentatif de toute une génération travaillée par le souci de la sincérité. Cependant, au-delà de l’attrait qu’éveille ce souci de soi dont témoigne le secrétaire de la Nouvelle Revue française, ces carnets suscitent peu d’intérêt. La tendance à l’introspection qui les habite, pour fascinant qu’elle soit, ne suffit pas, en effet, à compenser la pesanteur des innombrables citations glanées au cours des lectures, ni le caractère monotone de l’exposé des remords et des scrupules religieux, ou de l’exploration minutieuse des voies charnelles et spirituelles de l’amour. 

Roman. Pierre Brunel, Glissements du roman français au XXe siècle (Klincksieck, 2001, 350 p., 23 €). Il ne s’agit pas là du dernier essai de Pierre Brunel, mais plutôt d’un ouvrage d’un genre hybride, issu d’un cycle de conférences, et destiné à un large public désireux de mieux connaître la littérature du XXe siècle sans pour autant vouloir entrer dans les arcanes des études littéraires savantes. L’auteur brosse un vaste tableau des glissements sous-génériques à l’intérieur de l’increvable genre roman, suivant un parcours personnel et éclectique, de Marguerite Audoux à Jean-Jacques Schuhl, en passant par Alain-Fournier, Proust, Gide, Malraux, (mais pas Céline), Mauriac, Sartre, Pérec, Le Clézio ou Echenoz. Le glissement apparaît surtout ici comme un concept mou, prétexte à panorama subjectif du siècle, ou comme une description de la pratique de lecture de Pierre Brunel lui-même, qui compare volontiers son livre à un tramway de la littérature : ouvert à tous, offrant une belle vue sur la ville, de nombreuses stations, et les commentaires du conducteur. Sur le ton de la conversation, mais sans concession quant à la précision des analyses, un ouvrage civil et ouvert, qui ravira tous les amateurs désintéressés de la chose littéraire. 

Romantisme. Christian Chelebourg, Le Romantisme (Nathan, 2001, 121 p., 7,93 €). Le titre de cet opuscule destiné à un public d’étudiants est trompeur. Il traite, non du Romantisme, mais du « Romantisme littéraire français », comme il est précisé seulement dans la quatrième de couverture. Il y aurait beaucoup à dire sur cette tendance très française à ramener le Romantisme à la France d’une part, à la littérature d’autre part, alors qu’on pourrait aussi bien défendre que le Romantisme est allemand et musical… La table des matières propose au seuil du livre une division en trois parties (Historique, Esthétique, Topique), qui inquiète un peu le lecteur. Fors ce tic, le livre est réussi, Christian Chelebourg parvenant presque à faire oublier, à force d’élégance et de liberté, la vocation utilitaire du volume. Il lui arrive de sortir de l’ornière Lagarde-et-Michardienne (« La chute des Burgraves », « le mal du siècle », etc.) et d’être original, par exemple quand il rappelle l’importance historique du Christophe Colomb de Népomucène Lemercier et du Marino Faliero de Casimir Delavigne. Encore doit-il ses originalités moins à lui-même qu’à ceux dont il s’est largement inspiré – sans les citer (si ce n’est dans la bibliographie) : Annie Ubersfeld, Anne Martin-Fugier et surtout Albert Béguin (dans la partie thématique). Le manque de place explique sans doute le procédé, courant dans ce type d’ouvrage ; il ne saurait en revanche expliquer l’indigence de la bibliographie critique (une page), la faillibilité de l’index et surtout l’absence d’introduction et de conclusion. Compilation adroite, cet ouvrage manque de hauteur : une réflexion préalable sur les enjeux du romantisme (problème de périodisation, échange avec les autres arts, articulation avec le réalisme, etc.) eût été nécessaire avant d’entrer dans le vif du sujet. Elle aurait permis à Baudelaire, Flaubert et Barbey d’Aurevilly, pour ne citer qu’eux, de trouver leur place dans l’ouvrage ; elle aurait permis à la peinture, à la musique et à d’autres arts d’y faire leur entrée ; elle aurait permis une vue moins étroite, plus audacieuse, moins frileuse, du romantisme. Il reste à écrire une histoire alternative du Romantisme, qui ne reprendrait pas systématiquement les mêmes exemples (« elle me résistait, le l’ai assassinée », « Insensé qui croit que je ne suis pas toi », « les plus désespérés sont les chants… », etc.), qui articulerait autrement l’histoire des hommes, des formes et des thèmes, qui casserait la périodisation héritée de l’histoire littéraire traditionnelle, qui s’ouvrirait à l’espace européen, qui donnerait sa vraie place aux pratiques sociales des romantiques (sociabilité) et à leur textualisation (socialité). Mais sans doute y faudrait-il plus d’espace que 128 pages.

Sartre. Ingrid Galster, Sartre, Vichy et les intellectuels (L’Harmattan, 2001, 249 p., s.p.m.). Encore un procès en révision. Et l’on commencera par s’étonner que la maison Gallimard, qui semble bien détentrice de l’œuvre complète de Sartre, qui est en train, après ses romans, d’« empléiader » son théâtre, laisse filer chez d’autres éditeurs ce genre d’essai critique, lequel a pour exigence centrale celle de la relecture d’une œuvre « par-delà les passions ». Sartre est au surplus un sujet de choix pour ceux qui s’attachent aujourd’hui à pratiquer la théorie de la réception. Sans doute le premier philosophe à avoir créé une mode, au risque par contre-coup, effet boomerang, d’en devenir la première victime. À partir des nombreux débats qu’a suscités, voire provoqués, Sartre de son vivant, mais aussi et surtout de ceux qu’il continue de déclencher après sa mort, à l’occasion de dossiers ou de colloques qui naviguent joyeusement entre commémoration et révision de l’Histoire, Ingrid Galster, depuis sa chaire allemande de littératures romanes, tente de faire le tri, dans une histoire où se trouvent mis à la question l’homme comme l’œuvre, entre interprétations et mésinterprétations. Maintenant, si sa démonstration est convaincante, parce que minutieusement argumentée, sur la période Vichy de Sartre (comment ses pièces – Les Mouches,Huis clos – ont-elles pu recevoir le visa de la censure allemande ? Comment Sartre a-t-il pu prendre la place d’un professeur juif révoqué au lycée Condorcet ?) – et qui constitue tout de même la moitié de l’ouvrage –, elle l’est beaucoup moins quand elle tente de suivre les « images actuelles de Sartre ». Manque manifeste de méthode, notre professeur se met à égrener des positions sans parvenir à faire ressortir les lignes de force, sauf dans le cas de l’école de Francfort. Posons-le abruptement : contre qui ou quoi se battait Sartre, et qui s’opposait à Sartre ? Contre qui ou quoi s’emploie-t-on aujourd’hui à faire jouer Sartre ? Et au nom de quoi certains s’opposent-ils délibérément à Sartre ? Sans repérer l’« ennemi objectif », comme on le disait à son époque, on passe à côté des enjeux. Pas d’analyse, par exemple, des dissensions à l’intérieur des Temps modernes ; on ne connaît pas Merleau-Ponty, on glisse ensuite sur Althusser. Passé Vichy, on passe même franchement par-dessus l’histoire militante ou idéologique de la France (le PC et ses « enfants » gauchistes, connais pas !). La conclusion, donnée d’ailleurs dès l’avant-propos, est décevante : Sartre n’est que le reflet des contradictions de son temps.

Segalen (I). Étienne Germe, Segalen, l’écriture, le nom. Architecture d’un secret (Presses universitaires de Vincennes, 2001, 230 p., 23 €). La thèse part d’un fait biographique : le père de Victor Segalen, bâtard, avait été abandonné à l’orphelinat par sa mère qui l’a repris quelques semaines plus tard. Il a été élevé par celle-ci et par ses grands-parents maternels. Après son mariage, son histoire a été occultée dans la famille. Voilà le secret. Le père ne porte pas le nom de son père, il s’est d’abord appelé Fual (en breton : urine), nom donné par l’administration de l’orphelinat, puis Segalen, nom de sa mère. Il y a eu une interruption dans la généalogie bretonne. Voilà le nom. Et l’écriture ? La première grande œuvre de Segalen, Les Immémoriaux, a pour thèmes la punition d’un rhapsode maohri, qui a hésité dans la récitation des généalogies, et les effets de la christianisation rapide des Maohris, provoquant un vacillement identitaire qui s’effectue par le changement de nom. L’écriture des Immémoriaux révèle donc, pour l’auteur, le désir de maîtriser sa propre histoire en lui donnant un sens. Autres histoires de dépossession de soi : Le Fils du Ciel, l’avant-dernier empereur de Chine, réduit à l’impuissance, prisonnier dans son propre palais sous la coupe de sa terrible mère adoptive, « homme d’une identité défaillante, homme d’un héritage impossible », enfin l’empereur mort de Siège de l’âme – l’absent de tout tombeau. Ainsi l’écriture serait-elle une pratique « exobiographique » qui rêve en suivant le tracé mystérieux des signes de l’Ile de Pâques ou en retraçant l’étymologie des caractères chinois, à la recherche d’une origine permettant de fonder une nouvelle légitimité, celle de l’écrivain : « Stèles est l’œuvre de l’appropriation du nom. » Que Segalen ait souffert de ce « secret douloureux », on n’en doute pas ; de surcroît, sa jeunesse a été assombrie par une éducation d’autant plus sévère qu’il y avait une tache à dissimuler. Les analyses sur les vacillations de l’identité dans l’œuvre sont souvent convaincantes, mais certaines interprétations sont réductrices, par exemple comment affirmer : « si Segalen est la marque de règne de la dynastie du néant, Fual sera le “Nom caché” : tel est le titre de la dernière des Stèles »? « Nom caché » n’est pas un poème à clé, c’est l’aboutissement de l’œuvre ! Pour peu qu’on lise l’ensemble du poème, on y voit une pensée (proche du taoïsme), une éthique (proche de Nietzsche) et une poétique (proche de Mallarmé). Même si certaines études de détail sont éclairantes, la perspective de l’ouvrage pâtit de l’opération Jivaro de toute critique biographique : rabattre sur les petits secrets familiaux d’un homme, une œuvre qui édifie ses architectures de mots, riches de sens multiples, et qui parfois s’élève, comme la Licorne du poème, vers l’infini. Qu’importent alors les pères, fussent-ils le « sage seigneur Mâ, duc de Lou »…

Segalen (II). Philippe Postel, Victor Segalen et la statuaire chinoise : archéologie et poétique (Champion, 2001, 320 p., 57,93 €). Segalen a pratiqué dans son écriture la théorie du « Divers » qu’il expose dans l’Essai sur l’exotisme. Son premier livre, Les Immémoriaux, a été considéré comme un ouvrage fondateur de l’ethnologie polynésienne ; son œuvre littéraire comprenant des recueils de poèmes (dont Stèles), des romans, a été largement commentée pour sa nouveauté, mais ce n’était pas le cas de ses études consacrées à l’archéologie chinoise. Le livre de Philippe Postel vient combler une lacune de la critique ségalénienne en apportant des analyses des textes que Segalen a écrits à ce sujet et qui ne sont pas encore tous publiés. Il montre que les découvertes faites par Segalen sont tenues, aujourd’hui encore, pour une référence essentielle de l’archéologie de la statuaire chinoise antique. Segalen a élargi le champ des investigations à l’Ouest de la Chine, où il a notamment identifié le tombeau de Quin Shihuang, auprès duquel on a découvert en 1970 l’armée de soldats en terre cuite. Étant donné les vicissitudes de l’histoire chinoise au XXe siècle, les découvertes de Segalen constituent parfois l’unique référence pour des chercheurs contemporains. Segalen est parti de l’hypothèse que la statuaire chinoise est un art à part entière, contrairement à la tradition chinoise qui la considérait comme un artisanat, et qu’elle est un art originel, indépendant des influences indo-grecques et bouddhiques, contrairement à l’opinion des archéologues occidentaux de son temps. L’originalité de l’approche de Segalen, remarquablement exposée par Postel, sinologue lui aussi, a été de replacer l’esthétique des sculptures chinoises dans le contexte de la pensée taoïste qui dominait parmi les lettrés : la statue est conçue comme un ensemble de signes qui renvoient à l’idée de la vie. Philippe Postel définit les caractères de la statuaire chinoise décrits par Segalen comme « un art de l’élan » qui signifie l’élan vital par la grandeur, la puissance, la tension musculaire. Postel met l’accent sur l’originalité de l’écriture critique de Segalen, il montre comment le sinologue nourrit l’écrivain et comment les enjeux de l’écriture animent le sinologue. Segalen se démarque en effet de l’écriture scientifique, qui risque de réduire la relation à l’autre, et, plus encore, de l’écriture « pseudo-exotique » qui impose les impressions de l’observateur. Il cherche une écriture critique proche de celle de Baudelaire, une critique visionnaire, créatrice, qui s’appuie sur une relation profonde à l’œuvre par le geste, le toucher, la photographie, le dessin qui préparent l’écriture. Les recherches archéologiques et les créations littéraires de Segalen sont inséparables d’un itinéraire intérieur, d’un parcours initiatique. Que va-t-il chercher aux confins de l’Empire, au prix d’épuisantes « équipées » ? Il poursuit une méditation sur la mort conçue à l’intérieur d’une alternance universelle. L’écriture critique de Segalen atteint l’énergie qui anime la statue, lui donne une seconde vie. C’est aussi le geste accompli par Philippe Postel à l’égard de l’œuvre archéologique de Segalen.

Stendhal. Stendhal, Salons, introduction et notes de Stéphane Guégan et Martine Reid (Gallimard, Le Promeneur, 2002, 211 p., 19,50 €). Des trois textes d’ampleur et d’origine fort différentes qui composent ces Salons, seul le deuxième, la Critique amère du salon de 1824 par M. Van Eube De Molkirk, s’appa-rente aux grands textes de critique esthétique de Diderot ou de Baudelaire. Mais à défaut d’être clairvoyant ou original, le discours stendhalien sur les salons de 1822, 1824 et 1827, est fort cohérent, et il est tentant de lire ces textes comme les considérations esthétiques d’un enfant du siècle, tant Stendhal déplore l’absence d’énergie ou de force d’âme dans la quasi totalité des œuvres de la Restauration. « L’expression de la force » fait défaut à un art qui, après avoir impassiblement copié les nus impassibles de David, s’étiole de façon quasi irrémédiable. La double introduction de Stéphane Guégan et Martine Reid cherche bien à mettre l’accent sur ce besoin d’un nouvel idéal esthétique (« il nous faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde », écrit Stendhal entre Baudelaire et La Belle Hélène) et sur l’annonce hésitante d’un vrai romantisme pictural, mais le constat général reste qu’en peinture, plus que partout ailleurs, les passions, la force et la vigueur ont deserté l’art et les artistes. Le modèle italien et son sésame absolu, le clair-obscur, ne semblent plus cités que pour la forme quoiqu’avec insistance. Rejetant le nu et le seul dessin du beau muscle, Stendhal ne parvient pas à trouver cette énergie qu’il chérit sous les habits modernes dont il a pourtant l’honnêteté de ne vouloir se passer. Cet élégant volume, riche de nombreuses reproductions, et intelligemment annoté, nous dresse ainsi le portrait d’un amateur insatisfait qui prône une révolution qui a toutes les chances de ne pas répondre à ses préférences esthétiques. Unhappy Mr Myself ! 

Surréalisme (I). Pierre Chavot, L’ABCédaire du Surréalisme (Flammarion, 2001, 120 p., 10 €). On aime cette petite collection pour sa présentation (format et iconographie) et la façon dont l’auteur peut jouer avec les contraintes de l’ordre alphabétique. Malheureusement, ce volume-ci est bien convenu et manque totalement de fantaisie. Lisez plutôt le Dictionnaire abrégé du Surréalisme rédigé par les intéressés. 

Surréalisme (II). Alain Joubert, Le Mouvement des Surréalistes ou le Fin mot de l’histoire. Mort d’un groupe, naissance d’un mythe (Maurice Nadeau, 2002, 380 p., 35 €). Cet ouvrage, édité par celui qui fut le premier historien du Surréalisme, ne peut intéresser que les membres de ce groupe, au titre de souvenirs sur leurs frasques convenues entre 1961 et 1969, ainsi que les spécialistes de ce mouvement. Quel décalage entre le grand style « bretonnant » du mémorialiste et la minceur des anecdotes qu’il rapporte : manœuvres et excommunications groupusculaires, querelles de personnes (ouh ! le vilain Jean Schuster !), conversations de Café du Commerce – s’appelât-il poétiquement La Promenade de Vénus – emballements politiques et littéraires controuvés ! Sans parler d’un autre décalage qu’on devine en toile de fond : avec la médiocrité des œuvres des épigones, et leur absence de retentissement sur l’histoire et la littérature en marche. 

Tardieu. Jean-Clarence Lambert, Visite à Jean Tardieu (Caractères, 2001, 82 p., 11,43 €). Homme de mots, de radio et de théâtre, Jean Tardieu était, s’en souvient-on, aux côtés de Bruno Durocher (pseudonyme de Bronislaw Kaminski, 1919-1996) lors de la création en 1950 de la revue Caractères. Celle-ci a étendu depuis son activité à la publication d’ouvrages et diffuse une petite collection intitulée Visite à… dont le seul défaut est d’être trop discrète. Le poète, traducteur, essayiste et critique Jean-Clarence Lambert – dont viennent de reparaître l’Anthologie de la poésie suédoise et Sugaï – consacre au puer æternus Jean Tardieu, seul authentique citoyen de la bonne ville de Coucou-les-Nuages, un hommage enjoué, synthétique et affectueux. On y apprend que le bureaucrate rêveur ne savait quoi faire de son chapeau, qu’il fut pour Lambert un père en littérature et qu’il sut ouvrir son « Club d’essai radiophonique » (ancêtre des défuntes ACR) à « la poésie libre et en mouvement ». Les autres titres de cette alléchante collection sont : Claude Couffon, Visite à Norge et à Édouard Glissant ; Maurice Cury, Visite à Marcel Duhamel ; Hamid Dabashi, Visite à Amir Parsa ; Nicole Gdalia, Visite à Robert Couturier ; Gérard Cléry, Visite à Marcel Hennart. 

Valet. Jacques Lacarrière, Paul Valet (Jean-Michel Place, 2001, 126 p., 11 €). Vie singulière que celle de Paul Valet : né en Russie en 1905 sous le nom de Georges Schwartz, c’est un jeune pianiste prodige. En 1917, il émigre avec sa famille en Pologne, avant de venir en France en 1924 pour travailler le piano avec Vincent d’Indy. Il abandonne alors le piano et devient médecin. Son œuvre poétique est publiée de 1948 à 1983, chez des éditeurs importants (GLM, Mercure de France, Minuit). Il meurt en 1987. Sa poésie anti-lyrique tend à l’aphorisme et cherche à faire Table rase (titre d’un recueil) de toute illusion, de toute littérature : il veut « Raboter les poèmes / Jusqu’à l’os ». Figure attachante et tragique, quelque chose d’Adamov, peut-être. Ce petit volume à la maquette très réussie comprend une anthologie et une chronologie (due au fils du poète) avec une présentation bien bavarde de Jacques Lacarrière qui, lui, ne rabote jamais jusqu’à l’os. 

Vialatte. Alain Schaffner, Le Porte-plume souvenir. Alexandre Vialatte romancier (Champion, 2001, 320 p., 44,21 €). Alexandre Vialatte souffre d’un terrible malentendu : il serait avant tout un traducteur, un dilettante du roman et un écrivain régionaliste – quand chez lui « l’Auvergne est un souvenir d’enfance ». Si l’influence de Kafka est perceptible par endroits, l’inspiration romanesque chez Vialatte est antérieure à sa découverte de l’auteur duChâteau. Dès lors, comme l’explique Alain Schaffner, « il existe une œuvre romanesque d’Alexandre Vialatte, qui mérite d’être étudiée en tant que telle et dont la cohérence se révèle lorsqu’on prend en compte tous les romans et eux seuls, comme objet d’étude, dans leur spécificité générique ». L’univers de Vialatte se singularise par une géographie onirique et un rapport rétrospectif au temps, qui tendent à représenter, selon ses propres termes, « le folklore d’un pays qui n’existe pas ». Ce pays natal est celui de l’illusion du souvenir revisité qui pose la question de la lutte contre l’inconscient, qui sous-tend toute la création artistique de Vialatte. Bien avant le Nouveau Roman, Vialatte tente une mise en abyme du récit, qui se veut cependant porteuse d’une émotion au service de l’édification d’un « roman-poème ». Inscrite dans la tradition de la complainte, l’écriture de Vialatte s’affirme comme une tentative de communication de l’expérience de l’indicible. À la manière de Queneau, de Dhôtel ou, plus avant, d’Alain-Fournier, Vialatte crée une mythologie de la réalité. Roman du roman, fabrique de l’illusion, l’œuvre romanesque de Vialatte est le dédoublement de « la coïncidence possible de la vie et de sa représentation ». C’est le mérite de cet essai de savoir, par la lentille emblématique du « porte-plume souvenir », révéler une œuvre qui est à la fois « épanchement du songe dans le réel » et « optique du spectateur ». 

Villiers de l’Isle-Adam. Chantal Collion-Diérickx, La Femme, la parole et la mort dans Axël et L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam (Champion, 2001, 480 p., 76,22 €). À la manière d’Eschyle vingt-quatre siècles plus tôt, Villiers de l’Isle-Adam est le précurseur solitaire d’une littérature dramatique résolument nouvelle « dans un mouvement général de bouleversement de la modernité théâtrale ». Pour Villiers, le théâtre doit permettre l’avènement de l’énigme et de l’angoisse ontologiques de la nature humaine, qui se déclinent dans la « trinité » constitutive de la tragédie : la femme, la parole et la mort. C’est ce triple mystère fondateur du tragique humain que Villiers interroge dans Axël et dans L’Ève future, deux œuvres qui semblent se répondre : « un roman fondé sur la parole et un drame se didascalisant en roman ». À la source de ces deux œuvres, il y a la découverte de Baudelaire et de Wagner – le sentiment tragique de la vie et le Liebestod – à laquelle s’ajoute un certain donquichottisme symboliste. Dès lors, dans ce commencement du mythe qu’est la tragédie humaine réinventée par Villiers, la femme sublimée en est l’origine et la fin, de par cette altérité absolue « qui en fait l’équivalent d’un Dieu ». C’est cette réhabilitation de la femme par Villiers qui permet au poète d’atteindre à un moi définitif où s’accomplit, par la mort des amants, l’unité originelle. C’est du moins la lecture prismatique de ces deux « objets littéraires » que propose Chantal Collion-Diérickx.

Zola. Frédéric Robert, Zola en chansons, en poésies et en musique (Pierre Mardaga, 2001, 212 p., 29,50 €). Ah ! Oh ! Le beau, l’indispensable ouvrage que nous offre l’éditeur belge Pierre Mardaga. Jugez plutôt : Frédéric Robert a rassemblé, par ordre chronologique, près de cinquante chansons ou poésies dédiées au père de Nana, ce « phylloxéra de la littérature », accompagnées au besoin de leur partition, et richement illustrées. Chaque morceau est précédé d’une présentation du contexte des publications zoliennes et des circonstances du spectacle concerné (notamment en ce qui concerne ses relations avec Alfred Bruneau). C’est beau, utile, et réalisé avec soin par un éditeur consciencieux, malgré un certain désordre dans les annexes (pourquoi ces bouts d’articles de Frédéric Robert qui auraient pu être intégrés au texte ?), mais il ne faut ni bouder son plaisir ni pousser des z’holà, comme le chantait Élise Faure, promue ici notre caution érudite. Il y a là de quoi composer une véritable histoire parallèle de la réception zolienne, pour compléter sur le mode mineur celle réalisée par Alain Pagès à partir de la presse. Discographie, bibliographie, quatre (!) index : « V’là qu’est tapé, v’là qu’est artiste ! / Je suis nana, je suis natur, je suis naturaliste ! »

[Paul Aron, Carole Aurouet, Jean-Hugues Berrou, Patrick Besnier, Jacques Bienvenu, Claudine Bouretz, Michel Braudeau, Alain Brunet, Colette Camelin, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Louis Debauve, Michel Décaudin, Éric Dussert, Nathalie Fagot, Cédric Gauthier, Thierry Gillyboeuf, Jean-Paul Goujon, Ute Harbusch Ernest Haut, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Pierrre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Bertrand Marchal, Hugues Marchal, Éric Méchoulan, Jean-Paul Morel, Steve Murphy, Michaël Pakenham, Gilles Picq, Claude-Pierre Pérez, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]