Comptes rendus du n°07

EN SOCIÉTÉ

Le Guide Nicaise des Associations d’Amis d’auteurs a été mis en ligne sur le site Gallimard (http://www.amis-auteurs-nicaise.gallimard.fr/) et reprend par ordre alphabétique – chaque lettre est cliquable – les renseignements sur les 300 associations d’amis (dont 200 sont en activité) qui sont contenus dans la version papier du guide : adresse, personne à contacter, éventuellement courrier électronique.

 ApollinaireQue vlo’ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 14, avril-juin 2001 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Trois lettres inédites de Radiguet – signées Raimon Rajki et non datées – à Apollinaire, publiées dans cette livraison, figuraient dans le fonds de la correspondance reçue par le poète que la BnF acquit en 1996. La première commence ainsi : « Cher Maître / Trouverez-vous quelque intérêt à cet essai en prose d’un tout jeune – j’ai 17 ans – ? » La missive rappelle fort, le mensonge sur l’âge inclus, celle que le « jeune » Rimbaud adressait au maître Banville un jour de 1870. À retenir, ce passage de la deuxième des trois lettres de Raimon Rajki à Kostrowitsky : « Pour ma plus grande édification, j’ai lu la préface de votre édition de Baudelaire. Une affirmation de vous m’a laissé rêveur : Baudelaire est le fils d’E. Poe et de Laclos. / Curieuses mœurs et toute baudelairiennes, lequel est le père ? Lequel est la mère ? » Également au sommaire de cette livraison : un article d’Antoine Fongaro (« Des Lys ») qui voit « une scène de masturbation » dans le poème Salomé, et une étude de Laurence Campa, « Vie imaginaire d’Emmanuel Kant par Apollinaire. De Quincey et Schwob sources de La mort de Kant ».

 AudibertiCahiers Jacques Audiberti. L’Ouvre-boîte, n° 22, avril 2001 (1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ce numéro est consacré à la pièce, Le Mal court, récemment entrée au répertoire de la Comédie-Française. Quelques articles sur l’histoire du théâtre d’après-guerre, avec photographies, sur un sublime bavard condamné au silence du purgatoire littéraire. Son « théâtre poétique » est d’ailleurs la part la plus datée de son œuvre. Comme le dit un de ses fans, le lexicographe Alain Rey, dans l’article final : « Audiberti, le romancier surtout, n’est pas encore lisible, vraiment lisible par notre temps de pensée, de paresse unique. Le grand public, drogué par les multinationales du rêve, sera noyé par le torrent de ces mots, par ces cataractes de pitié humaine ». À propos de paresse, le prochain numéro paraîtra dans deux ans.

Camus. Bulletin d’information de la Société des études camusiennes, n° 58, avril 2001 (10, avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). Suite de l’actualité camusienne : on retiendra les publications à venir, d’une part, en novembre 2001, un recueil d’articles et d’études consacré à L’Homme révolté ; d’autre part, en 2004 puis 2006, deux fois deux volumes des Œuvres complètes (enfin !) dans la Pléiade (les précédents volumes de Théâtre, récits et nouvelles et d’Essais datent respectivement de 1962 et 1965). Voilà qui comblera les chercheurs et les curieux : des précisions sur le fonds Camus de la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence (ouvert il y a un an), riche de 100 cartons d’archives et de 1200 imprimés, et la publication d’un inédit, sans doute de la main de Camus, des statuts de l’Université Ouvrière d’Alger, fondée en 1936, dont il était le secrétaire.

GautierBulletin de la Société Théophile Gautier, n° 22, 2000 (Université Paul-Valéry, route de Mende, 34199 Montpellier). Ce numéro copieux comporte deux parties ; des varia d’abord, avec, pour l’essentiel, deux véritables feuilletons régulièrement publiés par le bulletin : les carnets intimes d’Eugénie Fort (la mère du fils de Théo), attachants et un peu tristes, et la chronologie de la vie de Gautier établie par Pierre Laubriet, ici les années 1849-1860, qui mériterait une publication en volume (à la date du 25 juillet 1854, on corrigera Emile en Emilia Galotti). En outre, divers documents, dont un curieux plagiat du jeune Gautier touchant « la statistique industrielle du département de l’Ain ». Malheureusement, cette section présente aussi de pesants pensums (« Les Structures narratives et l’intertextualité dans Constantinople » ou « La Douceur ironique dans Le Capitaine Fracasse »), pages ennuyeuses et inutiles. La deuxième partie du bulletin publie les actes d’un colloque consacré à Gautier et l’Espagne. Les communications, portant presque uniquement sur España, sont dans l’ensemble intéressantes ; elles étudient la mise en musique de certains poèmes (S. Escoubet), leur inclusion initiale dans le récit de voyage (P. Berthier) ou simplement un vers surprenant (F. Brunet s’interroge sur celui qui définit Philippe II comme le « Tibère espagnol »). F. Court-Pérez traite de l’image de la mort, souvent brutale, dans le recueil. On regrette que personne n’ait étudié le vaudeville de 1843, Un voyage en Espagne, auquel il est plusieurs fois fait allusion. Déplorons la présentation exagérément austère et même un peu sinistre du Bulletin Gautier, qu’il devrait être possible d’améliorer sans beaucoup de mal.

GénétiqueGenesis, n° 15 (Jean-Michel Place, 2000, 203 p., 195 F). La plus belle des revues universitaires offre dans son dernier numéro une série de dossiers et de documents qui illustrent la richesse de la démarche « génétique », désormais parfaitement installée au cœur du paysage critique français. Trois articles se consacrent à des peintres : deux à Picasso, le troisième à Kandinsky. On découvre ainsi un Picasso poète à travers plusieurs dizaines d’états extraordinairement travaillés d’un unique poème, tandis qu’une étude sur les carnets des Demoiselles d’Avignon met en évidence de manière minutieuse les « appropriations, emprunts et détournements » effectués par le peintre pour nourrir son projet. La génétique s’étend ainsi au champ pictural, mais sans tenter de le réduire au modèle élaboré pour faire sens du manuscrit littéraire. Parmi les autres articles, on retiendra une enquête sur l’étrange genèse du Simon Leys de Segalen, une très instructive étude sur « Écriture et pratiques intellectuelles dans le monde antique », un essai sur l’examen des écritures dans la médecine du XIXe siècle, un entretien collectif avec quatre membres de l’Oulipo réalisé par Jacques Neefs, l’analyse fouillée du dossier génétique de Poëtique de Pierre Louÿs par Jean-Paul Goujon. Le document le plus étonnant demeurera cependant l’entrevue avec Jacques Guérin réalisée par Catherine Viollet peu de temps avant la mort de ce grand collectionneur. Le récit de sa quête des épreuves et des meubles de Proust mérite d’être médité – de même que son affirmation, paradoxale pour l’amateur exceptionnel qu’il fut, selon laquelle les écrivains ne devraient pas garder leurs manuscrits ! Ce qu’il dit de l’amour des livres et des autographes, ainsi que de sa façon de les rechercher et de les comprendre, devrait être mis au programme de tous les lycées, pour l’instruction de la jeunesse. Diverses chroniques complètent ce gros volume outre la bibliographie exhaustive, établie par Odile de Guidis, des « Études génétiques, éditions, manuscrits » publiés entre juin 1998 et janvier 2000.

HouellebecqLes Amis de Michel Houellebecq, n° 6, février 2001 (122 rue de Javel, 75015 Paris). Bien maigre, ce bulletin, qui publie pour l’essentiel quelques témoignages de lecteurs ainsi que diverses petites nouvelles ! Une (mauvaise) reproduction d’un poème écrit par Houellebecq sur une nappe de restaurant après un concert entretiendra le fétichisme des adeptes. Il reste à la rédactrice de ce bulletin, Michelle Levy, à rassembler des contributions plus sérieuses : l’œuvre (qu’on l’admire ou qu’on la trouve nulle) mérite mieux. On notera que l’association compte un seul « membre d’honneur », Dominique Noguez. Toutes nos félicitations pour cette insigne distinction.

MalrauxPrésence d’André MalrauxCahiers de l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 1, mars 2001 (6 cité Aubry, 75020 Paris). Fallait-il de nouveaux Cahiers Malraux alors qu’il existe déjà une série éditée chez Minard/Lettres modernes ? Oui, en ont décidé l’Association « Amitiés internationales André Malraux », créée en 1998, et Henri Godard, directeur de cette nouvelle publication, qui sera bisannuelle. C’est vrai que la série Minard, lancée en 1972 par Walter Langlois et dirigée aujourd’hui par Christiane Moatti, aura mis trente ans pour arriver à son onzième numéro. Les initiateurs de cette nouvelle publication entendent surtout « désofficialiser, voire désembaumer » Malraux, effectivement « panthéonisé » depuis 1996, et « l’arracher à une vision politique partisane ». « Il est désormais temps, annonce Henri Godard dans son éditorial, que Malraux profite de la levée de cette chape de désapprobation qui a pesé pendant quarante ans sur les intellectuels qui s’étaient opposés à la puissance politique des partis communistes et à la domination idéologique du marxisme. » Dont acte. Mais comment reparler aujourd’hui de Sierra de Teruel – objet de ce premier numéro – sans revenir sur l’engagement, plus que discuté, de Malraux dans la guerre d’Espagne ? On cite bien, dans les références bibliographiques, Franz-Joseph Albersmeier (paru dès 1973), Robert Thornberry (1977), mais on a savamment noyé ces contestataires au milieu d’une pléiade d’ouvrages purement didactiques qui donnent de Malraux un « profil » aseptisé. On ne cite pas les écrits de Malraux réunis sous le titre La Politique, la culture (1996), puisque l’éditrice, Janine Mossuz-Lavau, a sauté la période espagnole, et pas davantage les écrits de Walter Langlois. Et l’on doit effectivement regretter que ledit Walter Langlois n’ait pu donner jour, après L’Aventure indochinoise (1967), à sa Croisade espagnole, pourtant alors dûment annoncée. On ne rappelle bien sûr pas Clara (Le Bruit de nos pas), et, surtout, pas d’allusion à la polémique avec Trotsky : voyons, Gérard Roche, de quoi vous mêlez-vous ?! Revenons au contenu. Ce sont surtout des témoignages rétrospectifs (Louis Page, Denis Marion, Denise Tual), et un article, repris d’une revue espagnole (Filmoteca, décembre 1998), sur la copie retrouvée aux États-Unis de Sierra de Teruel. Mais il était difficile de faire mieux que Marcel Oms : rappelons Cahiers de la Cinémathèque (janvier 1977), et Avant-Scène Cinéma (octobre 1989). Le seul vrai apport vient de Gérard Malgat : « André Malraux et Max Aub : l’Espagne au cœur de l’amitié ». Mais il faudra attendre le numéro 2, annoncé pour novembre 2001, pour avoir la suite de l’article. 

MaupassantL’Angélus. Bulletin de l’association des Amis de Guy de Maupassant, n° 11, décembre 2000-janvier 2001 (148 boulevard de la Libération, 13004 Marseille). Dans ce mince fascicule, pas de place pour l’inessentiel, et c’est tant mieux : un article seulement sur l’œuvre, mais de qualité, c’est Mary Donaldson-Evans qui revient sur le rôle, dans les nouvelles de Maupassant, d’un petit objet bien riche en connotations, l’épingle. Des éclairages sur la réception de l’œuvre (Nietzsche lecteur et amateur d’un Maupassant latin) et sur sa genèse (Tourgueniev en pré-texte), et surtout des inédits : un article railleur de Maupassant sur les prix décernés par l’Académie française, deux petites lettres relatives à Muterse, dernier visiteur du Chalet de l’Isère à Cannes… et un tir groupé d’André-Pierre Join-Diéterle, qui propose des commentaires sur la stratégie de dédicace de l’auteur, restrictive et sélective (liste fournie), revient sur l’interdiction du film Bel-Ami (1965) et atteste que Maupassant a pu rencontrer, en 1888 à Montmartre, Théo Van Gogh, un an avant la parution de Fort comme la mort. 

PoésieLe Coin de table. La Revue de la poésie, n° 6, avril 2001 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris). Outre un éventail de seize poètes nés entre 1908 et 1973, ce numéro renferme plusieurs articles non dépourvus d’intérêt : les souvenirs de Pierre Osenat sur son patient – et ami – Jacques Prévert, une étude de Jacques Charpentreau, « La Fantaisie douce-amère des poètes fantaisistes », un plaidoyer passionné pour Lamartine composé par Jean Malaparte et une bonne présentation, par Antonia Bernard, de France Preseren (1800-1849), le plus grand poète slovène, qui reste peu connu en France malgré une traduction de son unique recueil, paru en 1982. Signalons au « Pêcheur à la ligne » de la page 102 qu’il faudrait donner son vrai titre au tableau de Fantin-Latour si cher à la revue : Coin de table. 

Poésie (bis)Mutations, n° 203, avril 2001, « Zigzag Poésie » (éditions Autrement). C’est un étrange parti que de privilégier le zigzag comme méthode, ou plutôt absence de méthode, de présentation de la poésie d’aujourd’hui. Cela dispense de décrire avec rigueur et permet cette facilité qui consiste à donner la parole aux uns, aux autres, entre trente entretiens d’un intérêt fort inégal. Du reste, les maîtres d’œuvre Frank Smith et Christophe Fauchon ne se font pas faute de le dire d’emblée : « nous nous sommes proposés de rencontrer une trentaine d’acteurs, consacrés ou non, poètes ou non. » Justifiant leur métaphore du zigzag, ils en viennent à des affirmations contestables – comme cette formule : « depuis l’effondrement surréaliste » et terminent leur présentation par un provocant : « oui, il faut être gênant. » Cela gênera beaucoup le lecteur de découvrir un fouillis d’interventions directes, sans pouvoir y capter un fil conducteur, ni délimiter exactement les divers mouvements et les diverses écoles. Jean-Marie Gleize affirme : « Arthur Rimbaud est évidemment notre père à tous », mais c’est pour hasarder que « la seule façon d’effectuer une sortie de la poésie, c’est de ne pas y entrer » – paradoxe corrigé heureusement par la formule « la poésie est le seul lieu de la modernité » – et avance peu modestement : « j’essaie de jouer ce rôle de passeur de la modernité. » Jean-Marie Gleize évoque le rôle de Jacques Réda à la NRf et insiste sur l’importance de quatre poètes ayant joué le jeu de la transversalité, Jacques Roubaud, Denis Roche, Bernard Noël et Michel Deguy. Ce dernier, de son côté, utilise une formule percutante : « la poésie est sortie de son lit et divague dans la plaine. » Après avoir remarqué que « bien entendu personne ne lit de poésie » et que « la poésie me semble avoir une existence sociale mineure », il termine par une obscure invite : « il faut que la poésie sorte de soi. ». Une Argentine vivant en France, Alejandra Rojo, jeune cinéaste, dit quelques petites choses sans grand intérêt et cite une phrase de Pierre Guyotat : « la poésie est l’art de mettre en rapport les choses les plus contraires. » Guyotat a surtout l’art, ici, d’enfoncer les portes ouvertes. Un chorégraphe, Boris Charmatz, tient quelques propos qui intéressent surtout les adeptes de la poésie sonore. L’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens donne un témoignage sur les problèmes de l’édition de poésie et insiste sur l’importance de revues comme NioquesPoésieAction poétique. Jean-Pierre Siméon pose le problème de la présentation des grands poètes devant les enfants des écoles, avec le souci de réaliser de bonnes anthologies comme les Poèmes pour grandir de Martine Mellinette. Il a le courage de critiquer l’abus des ateliers d’écriture, car « on met la charrue avant les bœufs quand on lance des opérations d’écriture qui ne sont pas fondées sur des pratiques de lecture ». Il avance le concept de « laïcité poétique » à l’école, mais se trompe dans l’adjectif quand il écrit que « le point de vue de l’Etat ne peut être que laïc ! » Non, laïque ! Jean-Michel Maulpoix, universitaire et poète, parle des difficultés d’ouvrir l’Université à la poésie, tout en reconnaissant que des interventions de poètes vivants y ont souvent lieu et que des mémoires sont soutenus sur eux. Le canadien Gérard Leblanc précise bien la vitalité de la poésie acadienne, avec le problème du plurilinguisme (Chiac, joual, français, américain). Émergeant du lot, l’interview de Jean-Jacques Lebel est roborative et montre la vitalité du Surréalisme (qui n’est donc pas effondré !) et affirme avec force qu’« un poète qui écrit sous la dictée de l’Université, du Parti, de l’Église, ou du box-office de la littérature, ce n’est plus un poète ». On pourra juger sans grand intérêt les propos pro-Buren de Daniel Lelong, ceux de Pierre Boulez, et la page très banale de Jack Lang. En revanche, l’expérience d’Emmanuel Ponsart à la Vieille Charité de Marseille est éclairante sur ce qui peut être fait pour aider à connaître et aimer la poésie. Édouard Glissant, poète et témoin, écrit que « le poète scrute le réel, il cherche l’invisible ». Il a le courage de dire qu’il n’est pas d’accord avec le rap et l’art graffiti, et « qu’il faut réclamer le droit à l’opacité ». Les excès d’Armand Gatti affirmant « le point de départ de la poésie, c’est l’Internationale », et présentant l’Evangéliste comme « cette crapule de Saint-Jean » peuvent déconsidérer l’auteur de tels parti pris. Les problèmes de la traduction en poésie sont bien ciblés par Emmanuel Hocquart. Le numéro se clôt par un « guide pratique » des éditeurs et des revues, où on s’étonne de ne pas voir citées les Éditions du Laquet et la revue de Sarane Alexandrian Supérieur inconnu. 

ProustBulletin d’informations proustiennes, n° 31, 2000 (ITEM, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris). Proust est certainement un des écrivains les plus étudiés qui soient, tant d’un point de vue biographique que pour son œuvre elle-même. Il est vrai que, sur cette dernière, on dispose d’une masse considérable de documents génétiques, pour ne pas parler de son énorme correspondance. On ne s’en plaindra pas, car ce numéro contient quelques articles d’un grand intérêt. Il comporte deux parties, la première réservée à des études génétiques, la seconde principalement axée sur Sodome et Gomorrhe. Francine Goujon analyse, à travers les manuscrits, le motif du rayon de soleil, relié au projet de ce qui était d’abord, chez Proust, un Contre Sainte-Beuve narratif. Anthony R. Pugh révèle l’identité exacte du copiste de la première dactylographie de La Recherche : Nicolas Cottin. Excellent article de Simonetta Boni sur Proust et Balzac, centré sur l’argent et la mort. On y voit comment, écrivant à son tour des « scènes de la vie privée » ou « parisienne », Proust utilise lui aussi la figure de la riche héritière (Gilberte Swann, Mme Verdurin), mais il s’agit là d’ajouts tardifs à la rédaction de La Recherche, qui ont obligé l’écrivain à programmer la mort de Swann et celle de M. Verdurin : « Ainsi, la mort et l’héritage de Charles Swann permettent de réunir socialement les deux « côtés ». » De bonnes remarques, aussi, sur Nissim Bernard, dont l’énorme héritage implique « une mort quasi certaine », sur Saniette, comparé ici au cousin Pons, et sur Mme de Villeparisis, définie comme « le personnage le plus balzacien de la Recherche » et dont la mort est « une mort annoncée ». L’impact des Ballets russes sur Proust est précisé par Jo Yoshida, qui souligne toute l’influence qu’eut sur l’écrivain une chronique de Suarès sur la danse, parue dans la N.R.f. d’août 1912. L’article est suivi d’une utile « Chronologie des représentations parisiennes des ballets russes (1909-1920) ». La scatologie chez Proust : un thème en apparence inattendu, mais présent de manière récurrente dans toute La Recherche, voilà ce que démontrent, avec force citations, Françoise Leriche et Nathalie Mauriac Dyer dans un très curieux article intitulé « Les Proust aux « lieux » ». On sait à quel point la scatologie fit fureur à la Belle Époque, qui fut celle de l’incroyable succès réservé au Pétomane, le pétulant Joseph Pujol glorifié plus tard par François Caradec et Jean Nohain. Rien d’étonnant à ce que Proust, dans son mimétisme, ait repris un motif qui était alors omniprésent, du folklore enfantin et potachique jusqu’aux plaisanteries de Montesquiou sur le nom du pianiste Léon Delafosse. Mais on ne saurait oublier que le père de Proust est l’auteur d’un « monumental et encyclopédique Traité d’Hygiène », dont la troisième édition (1902-1903) insiste beaucoup sur les cabinets et les fosses d’aisances, témoignant d’une « véritable hantise du reflux de l’odeur fécale », que son fils Marcel aura pu moquer. C’est chez J.-H. Fabre que Proust a trouvé le motif de la guêpe fouisseuse, qu’il utilisera métaphoriquement dans son roman et qu’analyse ici Aude Le Roux. Le « Du côté de Jumièges » de Françoise Chenet-Faugeras montre que l’abbaye de Jumièges et ses légendes pourraient bien être un des motifs d’origine, en 1909, de La Recherche. Les Lupinologues jubileront de voir ainsi Proust rapproché de Maurice Leblanc. L’auteur évoque également Jean de Tinan, à qui Jumièges fut également toujours cher et qui connaissait Proust, rencontré en 1894 dans le salon de Mme de Saint-Marceaux. En fin de numéro, une analyse des premières épreuves corrigées de Swann, que la Fondation Bodmer a acquises en juin 2000 chez Christie’s pour la coquette somme de 663 750 £, soit 6 916 275 FF. 

PsychodoreLes Messages de PsychodoreBulletin de liaison du « Cercle Han Ryner », n° 93, avril 2001 (18 rue des Écoles, 75005 Paris). La première fois que nous découvrîmes Francis Conem, c’était à la chapelle du collège Sainte-Barbe, il y a quelque quatorze années. L’homme était accompagné de Madame et d’un (ou deux ?) Pékinois qui ponctuaient une conférence sur « Cendrars et l’anarchie » – motif de notre présence en ces lieux ô combien sépulcraux – d’aboiements intempestifs mais néanmoins approbateurs. L’événement avait été créé par le « Cercle Han Ryner » (Hi Han Ryner, disait Tailhade). À la fin de la savante intervention du conférencier, la conversation roula sur la question de savoir si l’on pouvait être anarchiste et de droite. Très vite, nous nous rendîmes compte qu’une part certaine des conjurés présents entendaient faire réchauffer leur gamelle à la cantine de Mgr Ducaud-Bourget, célèbre goupillon de lieux d’essence (divine) à Saint-Nicolas du Chardonnet. Nul n’objectera que les « anars de droite » sont gens de bonne compagnie lorsqu’il s’agit de trinquer autour d’un verre de sancerre au bar Le Penalty, mais la guerre nous a montré qu’en cas de coup dur, ces parfaits compagnons pouvaient se muer en fachos très comme il faut, ou plutôt comme il n’aurait pas fallu. Passons. Peu de temps après, nous reçûmes durant un certain temps Les Messages de Psychodore, bulletin rédigé grâce à la seule huile de coude de Francis Conem. L’érudition et la malice feinte du scribe accrochait forcément l’attention du lecteur. Après quelque trois lustres, Psychodore n’a pas changé. Ainsi, héroïquement, Francis Conem, à propos de son « Actualité de Sainte-Beuve », a encore la force d’écrire ceci : « Gabrielle Delzant (Gabrielle de Caritan, née le 1er décembre 1854 à Paris où elle est morte, je crois, le dimanche 15 février 1903) ». Tout Francis Conem – ou du moins l’idée qu’on se fait de lui – tient dans cet héroïque « je crois ». Toute la poésie de l’autodidacte est là. Qui d’autre que lui, en effet, cent ans après, se soucie encore que le 15 février 1903 ait été un dimanche ? Mais les lecteurs d’Histoires Littéraires reconnaîtront l’un des leurs dans ce passant du siècle passé, lorsqu’il accuse la terre entière de lui avoir dérobé un livre… probablement mal rangé : « J’ai donc repris, non les Soliloques du Pauvre qui m’a été subtilisé par une personne croyant sans doute qu’en matière de reliure tout ce qui brille est or, mais les Cantilènes du malheur… » L’évocation de Jehan Rictus tourne, dans ce numéro, presque exclusivement autour de ce genre de déconvenues ; il en va ainsi pour un lot de lettres de Rictus prêtées par Francis Conem à André Billy, jamais rendues, et se trouvant actuellement au fonds Billy de la Bibliothèque municipale de Fontainebleau. L’homme, poète de réputation largement usurpée, fut un diariste diarrhéique. C’est encore son Journal qui lui permettra de ne pas sombrer dans un inexorable oubli. Francis Conem rappelle qu’autour de 1930, il était de « toutes les fêtes des Camelots du Roi, terminant ses jours monarchiste… » Qui cela étonnera-t-il ? Paul Léautaud, renseigné par Deffoux et Auriant, nous avait appris dans son Journal, en date du 27 décembre 1939, que le poète des déshérités était appointé par ces messieurs de la Tour Pointue. 

RevuesLa Revue des revues, n° 28, 2000 (9 rue Bleue, 75009 Paris). Au sommaire : « Emmanuel Mounier : de l’exil intérieur à la refondation d’Esprit », par Goulven Boudic (article extrait d’une thèse de doctorat de science politique, soutenue en janvier 2000 à Rennes) ; « Jacques Laurent et La Parisienne (1953-1958) », par Caroline C. Tachon ; un entretien avec Georges Lorris et Jean José Marchand sur la revue Confluences ; de Pierre Borel, Paul de Gaudemar et Bernard Voyenne, « La revue Toutes Aures, Manosque-Aix-en-Provence, 1940-1942 » ; un entretien avec Mathieu Bénézet, un des meilleurs connaisseurs du monde des revues contemporaines. Tout cela est précis, documenté, utile.

RollinatBulletin de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 39, 2000 (Mairie, 36200 Argenton-sur-Creuse). André Breton aimait par-dessus tout le vers de Rollinat : « Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte », qui était devenu son « Avez-vous lu Baruch ? » Ce bulletin contient deux lettres inédites, sans grand intérêt, à Edmond de Goncourt, et, plus intéressant, un article de Régis Miannay sur le mythe d’un Rollinat disciple de Baudelaire, avec le grossissement bouffon des témoignages autour du « Chat noir ». Tout est remis en place, avec précision et pertinence, et c’est justice, car Rollinat mérite mieux que la vision réductrice habituelle aux spécialistes de la période « Fin de siècle ». On trouvera aussi, réédité, un article du poète Tancrède de Martel daté de 1925, qui proposait aux lecteurs de Nos poètes, chez Lemerre, un témoignage sur les deux œuvres majeures de Rollinat, Dans les brandes et Les Névroses. Enfin, le texte d’une récente conférence de Pierre Brunaud porte sur les hôtes et visiteurs de Rollinat dans sa maison de Fresselines. Parmi eux, Georges Lorin, vice-président des Hydropathes, mais aussi Charles Buet, Gustave Geffroy et Louis Mullem, présenté ici avec la seule étiquette de « musicien », alors qu’il fut aussi un prosateur non négligeable. On savait déjà que Claude Monet y avait passé quelques mois et en avait rapporté vingt-trois toiles. Ce relevé est précieux, car il révèle toute la parentèle, les amitiés parisiennes et les amitiés régionales de Rollinat. On attend une prochaine thèse à l’université d’Angers sur la correspondance et la réception de l’œuvre du poète, et diverses manifestations à prévoir pour 2003, date anniversaire de sa mort. 

San-AntonioLes Amis de San-Antonio. Le Monde de San-Antonio, n° 16, printemps 2001 (1 rue des Moissons, 04000 Digne-les-Bains). Revue trimestrielle éditée par les Amis de San-Antonio. Ce numéro est centré autour d’un « dossier pastiches ». Quelques pastiches réalisés par le Maître, œuvrettes juvéniles sans prétention que seule la ferveur d’une admiration inconditionnelle permet de considérer avec quelque intérêt. Des petits textes à la manière de San-Antonio également très en-dessous du torrent verbal propre à Frédéric Dard. Une série de portraits et de caricatures, et les rubriques habituelles aux publications des Amis de… : des anachronismes dans les rééditions (mal) actualisées des romans du célèbre héros, l’actualité du san-antonisme, le courrier des lecteurs et les petites annonces (échangerais incunable en ma possession contre autre incunable manquant). Le « béru »-mètre de la quatrième de couverture, en forme de biroute fièrement dressée, indique le passage entre le 15 décembre 2000 et le 15 mars 2001 de 346 à 357 abonnés. Bon vent à cette sympathique entreprise de mordus et « que saint Antoine me arde, si ceulz tastent du piot qui n’auront secouru la vigne ! » (Rabelais, Gargantua, I, 27). 

VaillandCahiers Roger Vailland, n° 13, juin 2000, Vailland et le cinéma ; n° 14, décembre 2000, Roger Vailland et l’autre (Médiathèque Élisabeth et Roger Vailland, 1 rue du Moulin de Brou, 01000 Bourg-en-Bresse). Dans le numéro sur « Vailland et le cinéma », on retiendra la publication du scénario inédit de « 93 » (sic). La correspondance échangée alors entre Louis Daquin, le metteur en scène, Roger Vailland, le scénariste, et les producteurs autrichiens du film ramènent aux heures les plus pénibles de la Guerre Froide. Vailland venait de voir sa pièce Le Colonel Foster plaidera coupable (1952), consacrée à la guerre de Corée, interdite par l’inoxydable Anastasie. On apprend qu’Albert Soboul était le conseiller historique de Daquin et qu’il se trouvait dans l’intention des auteurs de faire de l’œuvre d’Hugo une œuvre de propagande, une sorte de mac chicken au ketchup du père Staline, où les gentils et les méchants seraient aisément identifiables à l’aide de couleurs ad hoc. Mickey, quarante-cinq ans plus tard, fera bien subir les derniers outrages à Esmeralda ! Le pittoresque de l’histoire était que le co-producteur, patron de la maison Sirius, un certain M. de Rouvre, gendre des sucres Lebaudy, se réclamait du royalisme le plus intransigeant. Finalement, le film ne sera jamais tourné, et, très probablement, l’histoire du cinéma français n’aura pas eu à en souffrir. Parmi les articles tirés du colloque intitulé Roger Vailland et l’autre, qui s’est déroulé à l’université d’Aveiro du 6 au 9 juillet 2000, nous citerons « Roger Vailland et Gobineau », « Vailland-Sartre : un rendez-vous manqué », « Suétone vu par Roger Vailland », « Simplisme et Grand Jeu », ou encore « Roger Vailland et les écrivains de son temps ». Dans cette dernière étude, André Dedet conte la haine que nourrissait Vailland à l’égard de Céline qui habitait, durant l’Occupation, rue Girardon, dans un appartement situé juste au-dessus de celui où logeaient Robert Champfleury et Simone Mabille, résistants amis de Vailland qui venait les visiter ici régulièrement. En 1950, dans un article paru dans La Tribune des nations, Vailland révélera avoir caressé alors le projet d’assassiner Céline. Il n’en faudra pas davantage pour que cette rodomontade n’alimente la paranoïa de Céline au point d’en constituer l’une des obsessions D’un château l’autre. Signalons enfin la publication de la lettre de Breton au groupe le 23 mars 1928, au moment où les anciens Phrères simplistes s’apprêtaient à sortir le premier numéro du Grand Jeu, ainsi que la réponse de Vailland. Aujourd’hui, on peine à comprendre pourquoi tant de chicaneries de la part du souverain pontife.

ValéryDie Analyse des Bewusstseins bei Paul Valéry, Forschungen zur Paul Valéry / Recherches valéryennes, n° 12, 2000 (Forschungs und Dokumentationszentrum Paul Valéry, Romanisches Seminar der Universität Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel). Le dossier, majoritairement en français, aborde la notion de conscience chez l’auteur de La Jeune Parque avec la belle ambition de rendre sa réflexion, éparse, et de la confronter non seulement aux sciences et théories de son époque, mais aussi aux avancées contemporaines de la neurobiologie ou de la psychologie cognitive. Trop belle ambition ? Parmi les articles qui retiennent l’intérêt, Paul Ryan étudie le continuum allant « de la conscience musculaire aux frontières du dynamisme global chez Valéry », traitant de la perception et de la conscience comme d’actes d’imitation. Karl Alfred Blüher livre d’intéressants rapprochements avec Poe et William James, et J. Ouzounova-Maspéro s’interroge sur l’analyse du pronom « Je ». Enfin, Micheline Hontebeyrie exploite les feuilles volantes abordant la question, mais ce travail relève de la critique génétique, non d’une approche thématique. On reste quelque peu sur sa faim, non que le tout soit inconsistant, mais parce qu’on sent – et on les comprend – combien les contributeurs se sont trouvés là en terrain difficile. Des comptes rendus fouillés de parutions récentes et une mise à jour bibliographique complètent le numéro.

VignyAssociation des Amis de Alfred de Vigny, bulletin n° 30, 2001 (6 avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris). Ce bulletin présente un Vigny en creux, en premier lieu absent de sa couverture et remplacé par un Dumas joufflu de 1845. Il n’est pas non plus évident de retrouver trace – consistante – de Vigny dans les écrits de Lautréamont ou de Maynard, qu’analysent deux articles : Lautréamont ne le mentionne pas dans ses « Grandes-Têtes-Molles » et Maynard lui préfère Hugo et Lamartine. Quelques bribes de poésie retrouvées par-ci par-là n’achèvent pas totalement de convaincre. Les autres articles montrent un Vigny malmené dans ses amitiés littéraires avec Dumas et Sainte-Beuve : celui de Claude Schopp, biographe de Dumas (qui décidément lui vole la vedette), contient des extraits d’un inédit : un long article de Dumas sur Vigny de septembre 1863, paru dans L’Indipendente. Une curiosité à signaler : la publication d’une suite à Chatterton dans La France littéraire de février 1835 (« Lord Chatterton »), où Chatterton ne meurt pas mais est emporté dans le tourbillon de la vie londonienne par une belle anglaise qualifiée de « fée fashionable » ! 

YourcenarSociété internationale d’études yourcenariennes, bulletin n° 21, décembre 2000 (7 rue Couchot, 72200 La Flèche). Ce bulletin s’ouvre sur une correspondance entre Yourcenar et un lecteur éclairé, à la rhétorique admirative et empressée. À l’image de cet échange, celui, muet, que tisse tout lecteur avec l’écrivain pourra être nourri de quelques-unes des interventions composant ce bulletin : une lecture de la nouvelle Kali Décapitée comme un poème, ou le travail sur la « figure du médecin » permettent de parcourir de nouveau cette littérature élevée. Mais d’autres interventions sont fort austères, comme cette étude détaillée des manuscrits de la partie « Animula vagula blandula » d’Hadrien, où les conclusions ne s’avancent pas à donner un sens. 

[Patrick Besnier, Alain Chevrier, Nathalie Fagot, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Michaël Pakenham, Gilles Picq, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Anarchisme. Uri Eisenzweig, Fictions de l’anarchisme (Christian Bourgois, 2001, 300 p., 150 F, 22,87 €). Passionnantes fictions eisenzweigiennes ! Tout commence par un détail, une relecture des comptes rendus par la presse des premiers attentats anarchistes en 1892, qui se placent d’emblée dans une logique de série et alimentent une paranoïa disproportionnée aux événements. Qu’est-ce qui fait peur ? De cette question faussement naïve, Eisenzweig tire un faisceau d’interrogations : pourquoi associer le poseur de bombes aux anarchistes (qui récusent publiquement la méthode), en vertu d’une théorie, « la propagande par le fait », abandonnée depuis dix ans. Pourquoi transformer Ravachol, ce « droit commun », en héros anarchiste ? Pourquoi cette adhésion large des écrivains d’avant-garde à l’anarchisme au moment même des explosions de violence ? L’ouvrage propose une réflexion en deux temps, distinguant l’analyse de la nature de l’anarchisme de son impact dans le monde des lettres (et du droit). D’abord sur un plan strictement historique, une longue enquête sur la nature de l’anarchisme, qui lui permet de légitimer l’image populaire d’une violence sans origine au sens littéral, spectacle angoissant pallié par la construction de la fiction de l’anarchiste-poseur-de-bombes. Mais il met en outre au jour l’importance symbolique du « pessimisme épistémologique » des anarchistes, soit cette exigence d’un mode de communication autre que langagier, « faire pour dire ». Quoi qu’on pense de l’utilisation qui est faite à ce point de la démonstration des théories linguistiques d’Austin, et plus loin du traitement paradoxal qui est réservé à Mallarmé, la démarche frappe par sa cohérence : c’est précisément en s’associant verbalement à l’anarchisme que les écrivains, frappés par les « lois scélérates » de 92-93 qui assimilent la parole à l’acte, vont accéder au statut d’intellectuel, soit être investis d’une parole équivalente à une action. Une piste est ouverte alors sur la relation entre cette flambée de passion anarchiste et l’affaire Dreyfus, dans laquelle l’auteur (qui y consacrera un second volume) voit le réinvestissement des passions politico-littéraires soulevées par les attentats. Autant dire que cet essai foisonne de pistes stimulantes et d’idées neuves, quand bien même on pourrait lui reprocher parfois, à l’inverse de ses devanciers qui ont toujours considéré l’anarchisme comme une donnée brute, d’approfondir insuffisamment les données littéraires, dont le traitement superficiel contraste avec la profondeur des analyses relatives à l’anarchisme. Il n’en reste pas moins qu’on lit rarement des ouvrages d’une telle densité, brassant une documentation (index fourni) fermement tenue en main par une réflexion subtile. On attend la suite. 

Aymé. Marcel Aymé, Lettres d’une vie, réunies et présentées par Christiane et Michel Lécureur (Les Belles Lettres/Archimbaud, 2001, 285 p., 120 F). Ce volume assez inégal rassemble surtout des lettres d’Aymé à sa famille et, en moindre part, à des « amis et confrères ». Disons-le tout de suite, l’édition aurait pu être plus soignée, plus précise, plus scientifique en un mot. D’abord, une courte bio-bibliographie d’Aymé n’eût pas été superflue. Surtout, les notes sont indigentes, sauf lorsqu’il s’agit de parents de l’écrivain ou des villages où ceux-ci demeuraient. On ne voit pas très bien pourquoi toutes ces précisions franc-comtoises (« La Tante Léa tenait un magasin de confection à Dole ») seraient indispensables, alors que quantité d’allusions littéraires, historiques, etc., elles, ne sont jamais éclaircies. Le lecteur, s’il ne le sait pas, ignorera donc qui étaient Estaunié, Carbuccia, Brun ou Hirsch. Mieux vaudrait pas de notes du tout. Certaines coquilles forcent aussi à se demander si la faute en revient à l’écrivain ou à ses deux éditeurs, auxquels l’histoire littéraire des années 1900-1960 ne semble pas très familière : Crinquebille pour Crainquebille, Harancourt pour Haraucourt, Chéron pour Chérau, Dudreuil pour Dubreuil, et bien entendu l’accent aigu superfétatoire sur le prénom de Larbaud. D’autre part, pourquoi imprimer sans cesse en souligné ce qui, d’habitude, se transcrit en italiques ? On n’a pas l’impression que Christiane et Michel Lécureur sachent non plus vraiment ce que c’est que d’éditer des correspondances. L’avant-propos du second insiste presque exclusivement sur les aspects familiaux de la correspondance. Ceux-ci sont évidemment importants, comme on le voit par les lettres d’Aymé à son frère Georges et celles à sa sœur Camille. Mais n’aurait-il pas fallu aussi situer dans son époque littéraire Marcel Aymé, qui, tout de même, n’est pas un météore inexplicable ? Classées en gros par ordre chronologique, ces lettres nous font voir le cheminement personnel de l’écrivain, sa découverte du monde littéraire des années 20-30 et aussi des manigances et belles promesses de certains de ses représentants. Installé à Paris en 1930, Aymé s’y sent assez seul, mais parvient à placer ses contes et romans dans diverses revues et à se faire un nom chez Gallimard. On voit aussi ses positions politiques, qui sont finalement celles d’un homme de gauche, notamment à propos de la guerre d’Éthiopie. Même chose en littérature, où Aymé s’avoue par exemple enthousiaste du Sang Noir et des Beaux Quartiers. L’expérience de la guerre et surtout de la Libération, dont il réprouva hautement les excès, le firent changer un peu d’opinion. « Votre conversion au communisme constituera pour vous auprès des bonnes familles du seizième la meilleure des recommandations », écrit-il dans un article de 1957. On sait aussi avec quelle verdeur et quelle netteté il répondra en 1950 à certains officiels l’ayant pressenti pour la Légion d’honneur, les priant de « se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens ». Attitude que n’ont pas, tant s’en faut, nombre d’intellectuels et d’artistes actuels, anars et révoltés bon teint, toujours prêts à se déculotter pour obtenir de l’Élysée ou de Matignon un tel hochet. On lira aussi une curieuse lettre de 1959 à Mauriac, pour décliner nettement ses invitations à se présenter à l’Académie française. L’amitié d’Aymé et de Céline n’est ici évoquée que par une lettre de soutien, écrite au Président de son tribunal, et par une autre, plus inattendue, à Giono, lui demandant de trouver une résidence en Provence pour l’auteur de Guignol’s band ! Citons aussi comme destinataires des lettres aux « amis et confrères » : Bettencourt, Brasillach, Clavel, Derain, Jouhandeau, Nimier, Queneau, Vlaminck, et aussi Paraz, avec qui Aymé garde d’ailleurs tout son franc-parler, lui reprochant vivement d’écrire « dans un de ces misérables torchons fascistes, qui sont la honte d’un pays civilisé ». Pourtant, dans toutes ces lettres, Aymé ne se livre finalement qu’assez peu. L’homme, qui était, on le sait, très réservé, n’avait rien non plus d’un épistolier prolixe. L’humour apparaît néanmoins parfois : « J’avais dix-sept ans lorsque, consultant le catalogue de la bibliothèque municipale [de Dole], je dis au conservateur : « Je voudrais bien lire les œuvres de Sade ». Le conservateur, qui avait été mon professeur de cinquième, eut à peine une hésitation. « Je ne devrais pas, mais ces livres de Sade, c’est tellement con que je vais te les donner quand même ». » À propos de livres, Aymé cite justement Les Patins d’argent et Les Deux Cousines comme faisant partie de ceux « qui m’ont labouré le cœur ». Il est vraiment dommage que les deux éditeurs n’aient point précisé de qui sont ces deux livres capitaux, que, pour notre modeste part, nous révérons nous aussi. 

Aymé (bis). Marcel Aymé, Œuvres romanesques complètes, tome III (Gallimard, Pléiade, 2001, 2 048 p., 475 F). La parution du dernier tome de cette somme romanesque est l’occasion de redécouvrir la verve d’un conteur que l’on perdrait beaucoup à sous-estimer, c’est-à-dire à ne pas estimer hautement, tant le volume montre de singularité et d’aisance. Consacré aux écrits de 1941 à 1967, il réunit des romans et formes brèves, ainsi qu’un inachevé,Denise, et quelques articles (tous ceux parus durant la guerre, et, en dehors de cette période, les textes traitant de littérature). Aymé excelle à varier les registres dans les nouvelles du Passe-Muraille, du Vin de Paris et d’En arrière, avec une force de condensation qui ne rend pas leurs univers moins complexes que ceux des romans. Alliant satire sociale et histoire, TravelingueLe Chemin des écoliers et Uranus abordent le Front populaire, l’Occupation et l’Épuration en une trilogie au ton souvent cinglant, mais pleine d’un humanisme d’autant plus puissant que le romancier aime et fait aimer ses personnages même les plus noirs. Son jeu est souvent serré – Travelingue paraît dans Je suis partout –, surtout lorsqu’il reprend des discours fascistes, collaborationnistes ou revanchards, mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas mesurer la distance qu’un rire moqueur impose au lecteur, ni noter que les excès et les apologies de la violence au nom du bien commun sont toujours le fait de personnages par ailleurs (mais non totalement) ridicules, le rôle du hasard dans le destin des salauds comme des justes sonnant comme un appel à la vigilance. On lirait volontiers dans le Watrin d’Uranus la conduite que pourrait proposer le romancier : « Acceptant avec optimisme les évidences les plus désobligeantes pour l’espèce humaine, il aimait la vie et les hommes pour ce qu’ils étaient sans éprouver le besoin de les transfigurer et il ne méprisait rien ni personne ». Après la Libération, Aymé ne l’enverra d’ailleurs pas dire à Sartre : « Faire acte d’écrivain libre, c’est contrarier de gros intérêts, se rendre odieux à des groupes puissants et sans scrupules. En fait d’engagement, le reste n’est que foutaise et balançoire. » Le poncif n’est jamais là. Dans La Belle Image, un cadre moyen se voit soudain doté d’un visage de jeune premier : loin d’aller en quête d’aventures, il n’a de cesse de reconquérir sous ces traits son épouse, « dans le neuf [retaillant] des vieilleries ». Sur fond de légende, La Vouivre apparaît simple, et ce sont les paysans qui lui sont mystérieux. Enfin, dans Les Tiroirs de l’inconnu, l’appel au secours qui meut une partie de l’intrigue s’avère une simple fiction. Bref, Aymé semble toujours se placer où l’on ne l’attend pas, et son fantastique tient moins à l’irruption d’un élément anormal (renversement temporel, transformation d’un coiffeur en président occulte de la France, don d’ubiquité, etc.) qu’à la simplicité avec laquelle il s’intègre à la trame de l’usuel : « après avoir fourni à la réalité un départ sur des données nouvelles, [il s’efface] discrètement. » Pour les personnages, il s’agit dès lors de faire avec la transformation, de mesurer les accommodements possibles – d’où une profonde parenté entre les problématiques des récits historiques, confrontation avec l’irrationalité de la guerre, et les contes fantastiques. Les récits multiplient les inventions. Aymé affectionne la parole du rêve ou de la fièvre, comme en témoigne l’extraordinaire ouverture de Travelingue qui, passant du constat au délire, fait voir tous les convives d’un dîner par les yeux d’un père de famille cédant progressivement à une attaque mortelle. D’un bout à l’autre de la société, le romancier parodie le discours des snobs, des cinéphiles, des existentialistes, de Céline, des post-symbolistes, des apaches, etc. La distinction entre personnages secondaires ou principaux est illusoire – tous ne s’appellent-ils pas Martin ? – d’autant qu’Aymé réserve ses portraits les plus truculents pour des créations périphériques comme Germaine Mindeur, la « dévoreuse » d’hommes de La Vouivre (« on ne saurait reprocher à personne d’avoir été surpris et roulé par la tempête »). Aussi les récits semblent-ils sans cesse pouvoir se développer en creusant chaque rencontre, même la plus fugitive, pour associer de multiples destins : c’est ainsi que dans Le Chemin des écoliers des notes, résumés de vie, viennent renseigner le lecteur sur des silhouettes épisodiques. On savourera la grivoiserie et le mordant de certaines formules (« les riches d’aujourd’hui, c’est comme les fromages trop faits, ça ne sait plus garder les distances »), et les linguistes se réjouiront de la graphie des anglicismes comme chortefodeballemétingue ouvrier ou poulovère. L’appareil critique va à l’économie : Michel Lécureur ne se livre guère au commentaire des textes ; il en retrace l’histoire, le contexte de parution, signale les variantes, indique l’accueil de la presse contemporaine, et reproduit les prières d’insérer, souvent hilarantes car l’auteur détourne sans cesse l’exercice. Michel Lécureur s’attache aussi à montrer en quoi le romancier innove, le rapprochant du nouveau roman, etc. Signalons quelques imperfections : la chronologie évoque la sortie d’un même film en 1954 puis en 1956 ; dans La Vouivre, plusieurs expressions dialectales récurrentes, comme vouerie ou faramine, ne font l’objet d’une note qu’à leur troisième ou quatrième occurrence ; enfin, ailleurs, le sens de termes rares ou vieillis, comme café nationalandain ou plat à musique, méritait d’être donné. À signaler la parution simultanée d’un Album Marcel Aymé, œuvre du même Michel Lécureur, remis, selon l’étrange usage de la maison Gallimard, contre l’achat de trois volumes de la Pléiade. 

Banville. Théodore de Banville, Œuvres poétiques complètes, t. VIII, Dans la fournaise, éd. Peter S. Hambly, « Poèmes non recueillis et inédits » (Champion, 2001, 814 p., 600 F). Seuls les tenants d’une vision caricaturale et désuète du Parnasse – et de la trajectoire esthétique de Banville – pourront douter de l’utilité de cette édition des Œuvres poétiques complètes d’un poète qui n’a jamais vraiment répudié le Romantisme et qui a néanmoins été l’un des « tétrarques » du Parnasse à côté de Gautier, Leconte de Lisle et Baudelaire. Malgré l’ampleur du travail qu’il fallait accomplir, l’affaire a été rondement menée, avec un volume chaque année depuis 1994 (t. 1 en 2000, t. II en 1996, t. III en 1995, t. IV en 1994, t. V en 1998, t. VI en 1999, t. VII en 1997), grâce à une équipe internationale comprenant Philippe Andrès, François Brunel, Peter Edwards, Peter Hambly (directeur de l’édition), Rosemary Lloyd, Edgard Pich et Eileen Souffrin-Le Breton. C’est dire que les meilleurs spécialistes de Banville s’y trouvent. Unis dans leur appréciation de l’œuvre du poète et par leur connaissance intime de l’œuvre de Banville et de ses contemporains, les membres de cette équipe doivent être félicités : ce qui pouvait apparaître comme une tâche ingrate pourra désormais déboucher sur une réévaluation critique de l’œuvre. Recueil certes moins célèbre que Les Cariatides (t. 1), Les Odes funambulesques (t. III) ou les superbes Exilés (t. IV), le recueil inachevé Dans la fournaise a été édité à partir du cahier manuscrit conservé à la bibliothèque de Moulins, haut lieu des études banvilliennes. Partant d’une série de poèmes constitués de paragraphes d’alexandrins, empreints souvent d’un réalisme hugolien, le recueil change de tonalité avec Le Guitariste, pantoum, en vers de sept syllabes, ce pantoum étant en effet suivi de nombreux poèmes marqués par l’inventivité caractéristique de Banville (si l’ouverture de La Promenade paraît comporter une prosodie quasi verlainienne : « Oui, nous dit le pâle Ramon, / Dont la tristesse fut touchante, / Même ici, je regrette mon / Pays, où la lumière chante », et parfois une tonalité proche de celle des Fêtes galantes, c’est que l’on a tendance à oublier tout ce que Verlaine devait précisément à Banville). Hétérogène, forcément, la section des « poèmes non recueillis et inédits » est d’un grand intérêt, reposant sur un travail considérable des spécialistes de Banville, qui ont dû au préalable non seulement retrouver des textes inédits et des publications inconnues, mais passer au peigne fin les poèmes publiés sous le nom du poète, y repérant tantôt un texte de Louis Bouilhet, tantôt un pastiche du Chat noir, sans que les éditeurs minimisent les incertitudes qui subsistent, notamment en matière de textes écrits en collaboration avec d’autres poètes, ni le caractère forcément assez délicat de la création de rubriques permettant d’organiser ces poèmes formellement et génétiquement disparates. Youpi, donc, voilà l’œuvre de Banville solidement éditée, avec discrétion, clarté et précision, sans oublier des appendices utiles (notamment des articles peu connus consacrés à Banville), et une chronologie destinée à aider le lecteur dans sa compréhension de ce dernier volume des œuvres poétiques complètes. Fort de ce travail d’Hercule, ce groupe d’érudits pourrait peut-être élaborer une anthologie de poèmes de Banville : le poète d’Erinna gagne à être connu et une telle anthologie pourrait amener de nouveaux lecteurs à une œuvre attachante et, quoique très influencée par Hugo – le présent volume ne cesse de le confirmer –, moins tributaire d’autres œuvres qu’on ne le dit. Élément indispensable du panorama poétique du demi-siècle s’étendant de la publication des Cariatides jusqu’à sa mort en 1891, Banville a été le prétexte pour Baudelaire d’une définition de la « manière lyrique de sentir » et en même temps qualifié – non sans impudence – de « parfait classique », c’est-à-dire qu’il éviterait certains excès romantiques et qu’il recourrait à une versification méticuleuse, quoique inventive. Ce n’est pas un hasard si les métriciens sont de ceux qui regardent de près cette œuvre : que ce soit en faisant des entorses à l’alternance en genre des rimes ou en produisant des fins de vers étonnantes, l’auteur des Odes funambulesques aura exercé une influence capitale sur les poètes majeurs des années 1860-1880, notamment sur Mallarmé, Verlaine et Rimbaud, le poète s’avérant bien moins timide que ne le laisserait imaginer son Petit Traité de poésie française. Il est à espérer que ce monument d’érudition si explicitement dressé « pour mieux honorer la mémoire de Théodore de Banville » produise l’effet escompté. Théodore n’est pas Arthur, mais il mérite sa place au Panthéon des poètes du XIXe siècle.

Baudelaire. Michel Covin, L’Homme de la rue : essai sur la poétique baudelairienne (L’Harmattan, 2000, 184 p., 110 F, 16,77 €). Serait-ce chercher des poux que d’observer que, dans l’une de ses assez parcimonieuses allusions à la critique baudelairienne, Michel Covin appelle Marc Eigeldinger, critique de l’université de Neuchâtel (et non pas Neufchâtel, p. 176), par une contrepèterie cinq fois répétée en deux pages et sans doute involontaire, Eigendilger, ou que les noms d’un célèbre réalisateur et d’une critique soit écorchés (Hitchcok pour Hitchcock, Marie-Claire Blancquard, pour Blancquart) ? Menues inadvertances, dira-t-on. Un lecteur de la poésie du XIXe siècle fera sans doute preuve d’une mansuétude limitée en lisant les pages passablement médiocres que l’auteur consacre au Spleen de Paris – mais que Michel Covin appelle Le Spleen parisien, titre apocryphe qui surgit chaque fois que l’auteur n’emploie pas l’autre titre adopté par les éditeurs du recueil, Petits Poëmes en prose. Rétorquera-t-on qu’on trouve tout de même une exception à la page 109, où l’on parle bien de Spleen de Paris ? Peut-être, mais c’est au détour d’une citation de quelques lignes de Walter Benjamin qui fournissent le titre exact… Humons le parfum dégagé par la quatrième de couverture : « Baudelaire invente le modèle du poète en marche, avec tous les dangers et les obstacles que cela représente à la fois pour la marche (qui veut être libre) et la poésie (qui a besoin de contraintes). La meilleure littérature, est-ce aussi en marchant qu’on la fait ?… Et dès lors, puisque la rue est partout, ne va-t-on pas enfin voir se lever une nouvelle génération d’écrivains ? Ils en ont déjà les baskets… » Y trouvera-t-on une prise en compte de la modernité esthétique de Baudelaire ou une tentative de donner à un livre de philosophie une pertinence contemporaine qu’il ne possède guère ? Force est de constater que, malgré des interrogations parfois stimulantes au sujet de l’attitude de Baudelaire envers les arts plastiques (reposant notamment sur une lecture de « L’Ecole païenne ») ou du « mythe de la prostituée », malgré encore une lecture par moments suggestive de La Chambre double, Michel Covin ne se donne pas les moyens requis pour réaliser le vaste programme qu’il s’assigne. Exception faite pour Benjamin, la plupart des nombreuses études consacrées aux rapports entre Baudelaire et la ville, la modernité et la critique d’art ont été passées sous silence. Comment écrire sur ces questions comme si tant de critiques ne les avaient pas déjà abordées, et souvent avec une attention philosophique d’une rigueur et d’une pertinence historique bien supérieure (R. Burton, G. Froidevaux, A. Hirt, R. McGinnis, J. Monroe, D. Oehler, C. Prendergast, J. Starobinski, R. Terdiman, pour ne citer que les noms qui viennent à l’esprit) ? Intéressant épisodiquement et très inégalement, le présent livre est loin d’être l’une des plus percutantes contributions aux sujets abordés. Trop flou et fondé sur une connaissance très limitée de la critique et visiblement insuffisante de l’œuvre, ce volume ne peut que susciter l’insatisfaction du recenseur… 

Dérèglements. Les Dérèglements de l’art, sous la direction de Pierre Popovic et Erik Vigneault (Presses de l’Université de Montréal, 2001, 263 p., sans indication de prix). Il n’aura fallu que trois ans pour que voient le jour les actes d’un colloque sur « Formes et procédures de l’illégitimité culturelle en France (1715-1914) ». On a vu pire, bien sûr, mais il doit être possible de faire mieux. En trois ans, combien de publications, de colloques, de débats sur ce sujet très fréquenté auront eu lieu, dont ces actes ne tiennent pas compte ? Le vieillissement accéléré des communications « scientifiques » menace de transformer le sens de pareilles entreprises et d’en faire plutôt les témoins que les acteurs d’une histoire. On n’imagine pas que des physiciens ou des biochimistes attendent trois ans les textes d’un colloque ! Puisque le Canada, d’où provient ce livre, est particulièrement avancé en matière d’Internet, faisons-lui une petite suggestion : mettez donc en ligne aussitôt ce genre de produit, fort périssable, quitte à en faire quand même un livre si vous y tenez. Mais revenons à ce qu’il dit, ce livre majoritairement belgo-québécois, sur l’« illégitimité culturelle » en France. L’expression avertit honnêtement le lecteur qu’il devra parfois subir quelques rafales de logorrhée bourdieusienne – avec cependant un taux de dilution qui la rend tolérable. Mais il fallait bien un cadre commun, fût-il approximatif, à ces communications pour le moins hétérogènes, sinon hétéroclites. Le secteur « illégitime », du XVIIIe au XXe siècle, cela représente beaucoup de monde, sinon la quasi-totalité de la « production », puisque aucun écrivain n’y échappe, à un moment ou une autre de sa carrière, par une facette ou une autre de son œuvre, tout dépendant du point de vue. Pour nous en tenir au XIXe siècle, ni Balzac, ni Hugo, ni Flaubert, ni Zola ne font exception à cette fatalité de l’« illégitimation », même lorsqu’il leur arrive (rarement et pas pour tout le monde) de faire figure de modèles – ce qui ne les rend d’ailleurs pas forcément plus « légitimes » pour autant. D’où un doute : n’a-t-on pas confondu « légitimité » et « pouvoir », Bourdieu et Foucault ? Toute cette question est bien compliquée et cet ouvrage ne la clarifie pas. Peut-être la réponse réside-t-elle quelque part dans l’opus bourdieusien, en des lieux inconnus de nous. Il reste que la juxtaposition de textes sur Diderot et Paulin Gagne, sur un rêveur genevois et Alphonse Allais, sur Huysmans et Frédéric de Chirac, permet un parcours en forme de coq-à-l’âne assez piquant, dont les étapes peuvent être instructives ou divertissantes. L’étude par Pierre Popovic de la réception de Gagne par la psychiatrie, qu’il appelle un peu vite et uniformément « positiviste », apporte quelque chose de nouveau, même si l’historiographie récente, riche et complexe, de la psychiatrie française du XIXe siècle (de J. Goldstein à M. Gauchet et J. Carroy, Le Maléfan ou J. Rigoli) est peu utilisée. On lui reprochera l’usage, qu’il trouve sans doute élégant, de sa propre monopanglotte (« La loi dynamique, quant à elle, est le narrème sémiotique qui se trouve au cœur de tout le système positiviste et de son historiosophie »). Comte était un très grand esprit et ses disciples nullement des imbéciles. La façon dont certains d’entre eux ont essayé de construire un savoir de la folie, malgré bien des errements, mérite qu’on la comprenne, jusque dans sa volonté – choquante pour nous – de « psychiatriser » des philosophes et des écrivains. La vérité est que Gagne était un excellent sujet et qu’il le reste. Disons-nous bien par ailleurs que la façon dont les psy du XXe siècle ont freudo-lacanisé à peu près tout, pour être moins « positivistes », n’en est pas plus recommandable, et l’on imagine ce que les historiens futurs écriront là-dessus… Passant de Gagne à Proudhon, Marc Angenot parle ensuite de la manière dont ce dernier fait de Courbet le peintre de l’avenir. On ne voit pas bien le rapport avec la thématique de l’ensemble, mais cela fera toujours quelques pages dans l’un ou l’autre des pavés dont l’auteur nous gratifie avec une effrayante régularité. Michel Biron, de son côté, dans un essai sur Huysmans et le « petit réalisme », qui ne manque pas d’intérêt, s’efforce de décrire l’invention de ce dans quoi il perçoit une forme nouvelle de marginalité. On lui objectera qu’elle était peut-être déjà tout entière chez Baudelaire, pour ne pas remonter plus loin, et que Mallarmé s’y inscrit aussi d’une certaine façon, ce qui limite la singularité de Huysmans à ce chapitre, même si la postérité a classé ces figures de façon diversifiée. Quant à Jarry, dont parle Charles Grivel, il nous semble avoir déjà vu sous cette même plume des choses assez voisines. On s’amusera à la lecture de l’article allègre de Jean-François Chassay sur « L’Écrivain et la masturbation », qui a le mérite de donner des extraits de Pierre Roux (autrefois exhumé par Queneau) et de commenter Bonnetain et son Charlot s’amuse, qui semble décidément sortir ces jours-ci de la confidentialité [pas de commentaire de la rédaction]. J.-F. Chassay ramène entièrement Bonnetain au calque servile de la médecine de son temps. C’est sous-estimer, nous semble-t-il, sa volonté dénonciatrice très réelle, même s’il est vrai que son naturalisme est encore plus mécaniste que celui de Zola. Pour notre période, le texte le plus intéressant du recueil est celui d’Yvan Leclerc sur Frédéric de Chirac, ce personnage dont l’étude manquait à son Crimes écrits de 1991. « Marginal de la marge », Chirac fait ici l’objet d’une enquête difficile dans une archive très lacunaire mais instructive parce qu’elle permet d’entrevoir une entreprise étonnante, profondément subversive, de mise en spectacle de représentations insoutenables pour l’époque, mais très proches des « performances » et autres « installations » familières aujourd’hui. Il y a là des pistes fécondes pour l’histoire culturelle. Nous allions oublier de mentionner le « Allez Allais » de Jacques Dubois, qui n’apprendra quelque chose qu’à ceux qui n’ont pas lu Caradec (honnêtement cité), mais pose la question de la non-entrée d’Allais dans la « grande littérature ». 

FemmesCorps/Décors : Femmes, Orgies, Parodie, sous la direction de Catherine Nesci, Gretchen Van Slyke et Gerald Prince (Amsterdam-Atlanta, GA, Rodopi, 1999). Les études sur les femmes, sur le corps et ses représentations font maintenant partie du paysage universitaire et personne ne songerait à en contester l’importance. Il aura pourtant fallu plusieurs décennies de travail, de persuasion et beaucoup de conviction pour en arriver là. Lucienne Frappier-Mazur appartient à cette poignée de pionnières, qui, inlassablement, ont travaillé pour la reconnaissance d’une certaine spécificité du corps féminin littéraire. Elle laisse une marque considérable, ainsi qu’en témoigne cet ouvrage qui lui rend hommage. Vingt-trois articles, en français ou en anglais, rappellent l’influence de ses études du corps, de la pornographie, de l’obscène, etc., notamment chez Balzac, Sade et Sand, et une importante bibliographie évoque sa longue réflexion sur la représentation du corps social, acteur essentiel dans le processus de construction du moi dans la société occidentale moderne. L’ouvrage est divisé en cinq parties : Nation/génération, Sade et sa descendance, Autofictions féminines, Le corps pauvre et « Narcisse travesti ». Ainsi que le soulignent Catherine Nesci, Gretchen Van Slyke et Gerald Prince dans l’introduction, « [l]a plupart des réflexions tournent en effet autour des modes d’inscriptions du corps féminin dans les textes qui privent les femmes de la représentation de soi ou dans ceux qui ouvrent un accès subversif ». La première partie traite de la façon dont la littérature a exclu le corps et le sujet féminin/maternel dans sa description de la construction d’une nation patriarcale. Naomi Schor, dans « Domestic Orientalism : on the Road with Gustave and Maxime », établit ainsi un rapport entre la description homoérotique des Bretons et la situation politique de la Bretagne comme nation colonisée. La deuxième partie réfléchit sur l’influence de Sade et de sa descendance. Loin de se limiter à une étude purement textuelle, certains auteurs s’intéressent à d’autres représentations du corps, notamment Catherine Lafarge dans « Le Corps d’Ursule », à propos des gravures de La Paysanne pervertie de Restif de la Bretonne. Lafarge tente de montrer comment ces illustrations appuient, répètent et amplifient les « intentions didactiques du romancier » ; en effet, seules les gravures décrivent efficacement la jeune femme. Cette « double représentation » du corps, chez Rétif, donne au texte une toute nouvelle signification. La troisième section se penche sur les écrits de femmes qui donnent finalement une voix et un corps à leurs sujets féminins. Parmi ces textes, retenons l’article d’Isabelle Naginski, « Sisypha : George Sand’s Autobiographical Body », qui examine chez Sand l’utilisation du mythe de Sisyphe et expose ainsi pourquoi cette écrivaine change à maintes reprises le sexe de ses narrateurs au cours de sa carrière littéraire. Ce ne serait pas parce que Sand – et/ou son narrateur – s’identifiait à un sexe plus qu’à un autre, mais plutôt parce que son identité créatrice se retrouvait dans Sisyphe, écrasé par son lourd fardeau. La quatrième partie s’intéresse au corps pauvre : « corps des pauvres, corps des autres, mais aussi corps effacés ou élidés ». Nerval, selon Frank P. Bowman, se prête à une telle analyse par le fait même qu’il semble en avoir beaucoup moins parlé que ses contemporains. Dans « Corps et orgie chez Nerval : L’Imagier de Harlem », Bowman étudie un grand nombre d’œuvres dans lesquelles Nerval décrit des orgies et des femmes sans vraiment les décrire. En fait, l’orgie et la femme ne sont représentées, selon Bowman, que sur un « registre négatif ». La vie même de Nerval – l’absence de femmes en échange d’une carrière littéraire – semble avoir affecté le contenu de son œuvre, et cela expliquerait pourquoi l’écrivain tente d’élider la femme et l’orgie de son œuvre littéraire. La dernière section comporte des études sur la représentation, ou la construction, du moi vu par les autres ou par soi-même. Dans « Self-portrait with Skin : Masquerade and Self-exposure in Michel Leiris », Julie Solomon s’intéresse par exemple à la description du corps dans l’autobiographie de Michel Leiris. Dans son désir d’immortalité, ce dernier se sert de nombreuses tactiques afin de préserver son corps « textuel ». Il considère la peau comme la seule représentation fidèle du corps mais, comme Solomon le souligne, puisqu’il nous est impossible de quitter notre peau, il va de soi qu’il est impossible de se représenter. On lira avec intérêt tout l’ouvrage, même si certains aspects matériels (la typographie, l’organisation de la première partie du livre, etc.) nuisent à une lecture fluide et agréable. De plus, l’énorme gamme d’auteurs, de genres et de thèmes étudiés compromet en partie l’utilité d’un tel ensemble. Mis à part le thème dominant, celui du corps, on ne trouve que très peu de points de jonction entre les articles. Il s’agit néanmoins d’un bel hommage au travail de Lucienne Frappier-Mazur et qui réussit, au moins, à bien montrer l’impact qu’il aura eu dans de nombreux domaines.

Flaubert-Maupassant. Thierry Poyet, L’Héritage Flaubert Maupassant (Kimé, 2000, 280 p., 170 F). L’heure était venue d’une synthèse sur les rapports entre Flaubert et Maupassant, désormais rendue possible par l’édition de la correspondance croisée et par des articles ponctuels. Il s’agit là d’un cas de figure exemplaire, peut-être unique dans l’histoire littéraire, puisque le lien maître/disciple se complique d’une filiation qu’on a supposée biologique. Thierry Poyet, par ailleurs auteur de Pour une esthétique de Flaubert d’après sa correspondance (2000), aborde le sujet selon des angles et sous des formes variées, en traitant d’abord la question générale de l’héritage en littérature, à travers ce cas particulier : qu’est-ce qui se transmet d’un capital symbolique ? « Gustave Flaubert est moins un Père Noël qu’un Dieu. Il ne donne pas, il est. Il ne donne pas la littérature en héritage, il est cette littérature ». Cette interrogation globale reparaît en conclusion, quand l’auteur envisage les liens dialectiques entre écrire et vivre, toujours dans une perspective comparative : Flaubert vit pour écrire, quand Maupassant n’a jamais sacrifié la vie à l’œuvre. La partie centrale du livre se fait plus analytique, en adoptant l’ordre du dictionnaire pour illustrer les ressemblances et les différences, de A comme AfriqueAntisémitismeArgent, jusqu’à Z comme Zola, en passant par la lettre P, la mieux dotée en entrées névralgiques : PaternitéPessimismePhotographiePoésiePolitique. La forme du dictionnaire présente évidemment des commodités d’exposition, et elle possède une grande force mimétique pour qui approche Flaubert, mais elle a ici l’inconvénient de figer une relation mouvante en la sérialisant et en réduisant les positions à la logique binaire du même et de l’autre. On aurait aimé que l’ouvrage ne se limite pas au face à face de deux individus, mais qu’il replace cette relation singulière dans le « champ littéraire » contemporain et dans l’histoire des mentalités. La misogynie, par exemple : attitude partagée entre les deux célibataires, mais doit-elle quelque chose à l’influence de l’aîné ? N’est-elle pas à comprendre en référence à une image de l’artiste qui dépasse le lien Gustave-Guy ? Intéressé surtout par la biographie et par la psychologie, des profondeurs ou de surface, Thierry Poyet entend laisser place à l’anecdote. On est prêt à s’interroger avec lui sur ce qui fait sens dans une vie d’écrivain, à condition qu’il ne prenne pas ici comme référence, à plusieurs reprises, les biographies d’Henri Troyat. D’une manière générale, ce livre procède par accumulation de citations (l’auteur parle du « flot impétueux des citations »), ce qui renforce l’effet « fiches de lecture » produit par la structure discontinue de l’alphabet. Il ne suffit pas d’employer un style familier et de multiplier les exclamations, comme autant de prises à témoin du lecteur, pour donner une étude vivante : il manque à celle-ci, pour être entièrement convaincante, une langue travaillée, une méthode d’approche réfléchie et une attention plus grande accordée aux œuvres littéraires.

FrancophonieNouvelles Écritures francophones. Vers un nouveau baroque ?, sous la direction de Jean Cléo Godin (Presses de l’Université de Montréal, 2001, 442 p., 170 F, 25,92 €). Naguère encore, quand quelque original issu d’un peuple « colonisable » (comme disait Queneau) ou plus ou moins colonisé faisait de la littérature en français, son intégration à la littérature française se faisait aussitôt et sans douleur, malgré les doutes ou les protestations. Aujourd’hui, sans que les Français s’en soient encore très bien rendu compte, il existe une francophonie littéraire très largement émancipée, effervescente et pas du tout décidée à rentrer dans le rang « français ». La périphérie est en train de prendre sa revanche en découvrant ce qui réunit l’Afrique, les Antilles, le Québec, la Belgique, etc., dans une communauté qui se dispense désormais de toute référence au « centre ». Au point que la littérature française pourrait passer aujourd’hui pour une littérature francophone parmi d’autres. Et qu’on n’évoque pas sa haute ancienneté et sa longue histoire : les spécialistes de ces autres littératures vont démontreront très bien qu’elles remontent elles aussi bien au-delà du XXe siècle, surtout si, comme en Afrique, on prend en compte leur enracinement dans des oralités immémoriales. Autrement dit, l’histoire littéraire de ce qui s’est écrit en français demande un sérieux réaménagement, aussi bien documentaire que conceptuel. Tenu à Dakar en 1998, le colloque, dont sont issus les textes rassemblés ici, représente une avancée considérable dans cette direction, à partir de l’idée que ce qui rassemblerait toutes ces périphéries tiendrait au caractère « baroque » de leurs productions littéraires. Le terme est à entendre ici à la fois comme un référent historique, une notion littéraire et un moyen de retraduire l’idée contemporaine de postmodernisme. Il recouvre une force de dérèglement des catégories et de la langue elle-même, manifeste surtout en Afrique mais tout aussi bien, à des degrés divers, chez des auteurs belges ou québécois. L’un des facteurs les plus puissants de cette agitation résiderait dans les situations de diglossie ou de multilinguisme typiques des pays qui ne sont dits francophones que pour simplifier. On verra ce qu’il en sera en France même le jour où la pression qui s’exerce partout en faveur de la réinstauration au moins partielle des langues régionales aura fait son œuvre. En attendant, pour s’y préparer, ce gros livre où s’entend l’heureuse agitation des pays qu’il évoque permet de faire le tour de nombre de questions et d’œuvres dont la « métropole » n’a que rarement pris la mesure. Combien de noms reconnaissez-vous dans la liste suivante : Maurice Bandaman, A.M. Niane, Olympe Bhêly-Quenum, Masa Makan Diabaté, M.F. Robinary, Sony Labou Tansi, Williams Sassine, Boubacar Boris Diop, V.Y. Mudimbe, Bernard Bottey Zadi Zaourou ? Ils font tous ici l’objet d’une étude, à côté d’auteurs plus connus comme Édouard Glissant, Calixthe Beyala ou Maryse Condé. Le rassembleur de ces essais, Jean-Cléo Godin, rappelle les origines du mot « baroque » : le mot désignait d’abord une perle irrégulière. Il nous permet de nous en faire d’un seul coup tout un collier. 

Gide. André Gide, Souvenirs et voyages, édition présentée, établie et annotée par Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, 1467 p., 390 F). Qui sait si ce cinquième volume de Gide en Pléiade ne sera pas celui qui retiendra peut-être le plus l’attention de la postérité ? Gide romancier et Gide diariste s’éloignent, avouons-le, assez. Et ils pourraient bien céder la place au biographe de soi-même et au témoin de son temps. Se trouvent ici réunis une vingtaine de textes de longueur et d’intérêt fort divers, parmi lesquels émergent deux blocs : d’une part Si le Grain ne meurt et les autres écrits autobiographiques, d’autre part les voyages (Voyage au CongoRetour du TchadRetour de l’U.R.S.S.Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. »). On y mesure à la fois la démarche si personnelle de Gide et l’influence considérable qu’il eut sur son époque, mais aussi sa volonté de laisser un témoignage individuel portant sa marque. Il lui fallut surtout un grand courage, aussi bien pour faire certains aveux dans Si le Grain ne meurt que pour dénoncer les abus coloniaux ou les dysfonctionnements – euphémisme – de la Russie stalinienne. Les deux livres de voyage en Afrique furent une véritable bombe, que les compagnies coloniales incriminées se hâtèrent de désamorcer, afin de conserver leurs privilèges et le travail forcé des indigènes. À vrai dire, comme le remarque Daniel Durosay, « Gide ne condamnait pas le système colonial dans son ensemble » et, « sur le fond, il demeurait persuadé du devoir d’assistance des peuples civilisés à l’égard des simples et des humbles ». Mais il avait poussé son cri contre l’injustice, au milieu de la bonne conscience de l’époque, et ses deux livres sont bien plus qu’un reportage : un constat terrible et accablant. Les deux livres sur l’U.R.S.S. procèdent de la même démarche, à ceci près que Gide avait, comme tant d’autres, mis un immense espoir dans le pays de la révolution bolchevique. On pourra certes trouver assez naïves, dans Retour de l’U.R.S.S., certaines observations enthousiastes de l’écrivain, touriste de marque choyé et piloté partout, mais qui ne vit naturellement que ce que le maître du Kremlin voulait qu’il vît (il n’est que de comparer son livre aux vingt pages terribles du Mea Culpa de Céline, qui alla en U.R.S.S. pendant la même année 1936). Ajoutons qu’à Paris, Gide avait été préalablement et très longuement « chauffé » par des propagandistes à tous crins comme Ehrenbourg et Münzenberg, dont Martine Sagaert, dans ses notes, souligne le rôle essentiel. Néanmoins, une fois de retour, il entendit un autre son de cloche et vit à quel point on l’avait berné et manipulé. Déjà, son premier livre n’avait pas dissimulé son profond désarroi. Mais son honnêteté intellectuelle – qui était grande – lui fit un devoir de publier les dures Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. », qui le firent passer pour un traître aux yeux de presque toute la gauche. Peu soucieux de se faire du tort à lui-même, il préféra rester un homme libre, ce qui est tout à son honneur. Plus personnels, et parfois pénétrés d’un certain souci d’auto-justification, sont des textes comme Et nunc manet in te et Ainsi soit-il, où Gide se cherche lui-même parmi ses souvenirs, non sans quelque abandon. Le premier texte, centré essentiellement sur sa femme Madeleine et fort curieux, doit, pour être pleinement compris, être mis en pendant avec Si le Grain ne meurt. Gide témoin de lui-même, des autres et de son temps : l’homme et l’écrivain se fondent, en une voix qui reste singulièrement présente. Il est intéressant de voir comment, chez lui, l’intellectuel humaniste – il relit Bossuet et Horace de Corneille en pleine savane du Congo – coexistait avec un esprit sceptique, qui savait à quoi s’en tenir sur les vertus de toute société : voir ses Souvenirs de la cour d’assises. Mais pourquoi aller si loin ? Il n’est, pour mesurer toute sa diversité et toute sa complexité, que de lire les pages, merveilleuses de sensibilité et de pudeur, qu’il a consacrées à Dindiki, ce petit singe qu’on lui avait offert au Congo.

Gide (bis). André Gide, Pierre de Massot, Correspondance 1923-1950, édition établie par Jacques Cotnam (Centres d’Études gidiennes, diffusion AAAG, 2001, 263 p., 108 F). Grande était la diversité des correspondants de Gide, lequel avait parfois bien du mal à répondre ponctuellement à tous. Les quelque 150 lettres échangées durant près de trente ans entre lui et Pierre de Massot, même si elles n’apportent pas de précisions capitales (Gide ne s’y livre guère), permettent cependant de mieux retracer leur amitié et surtout de mieux connaître le second, dont la personnalité n’était pas ordinaire : Massot fut, entre autres, l’ami et le proche de Picabia, de Satie, de Duchamp et de Suarès. Ce fut également un écrivain assez divers, oscillant de la célébration révolutionnaire (Saint-Just, Dzerjinski) à l’introspection la plus intime, et d’une veine poétique fantaisiste au lyrisme éperdu de DS. Ici, nous voyons, non pas le disciple, mais l’admirateur à la fois tremblant et émerveillé de Gide, à qui Massot déclarait vouer « une ferveur passionnée et ma tendre admiration ». Ses lettres, dont un certain nombre sont perdues, sont évidemment plus longues et plus prolixes que les brefs billets que lui adresse Gide, à qui il finit par confier ses difficultés et son désespoir, mais aussi certains aspects de sa vie intime – aspects qu’il exprimera dans ce livre étonnant et attachant, d’ailleurs si proche d’un certain Gide, Mon corps ce doux démon. Massot, qui eut une vie assez dure, trouva sans nul doute dans l’amitié de Gide un très grand réconfort. Souvent, il sollicite un rendez-vous, ce qui ne faisait pas toujours l’affaire de son correspondant, constamment harcelé de demandes de ce genre ou bien trop rapidement de passage à Paris. C’est donc Gide qui fixe les rencontres ou les remet à plus tard, impatient de « fermer le guichet », comme il disait. Néanmoins, l’affection ne semble pas douteuse, qu’il éprouvait pour Massot, pas plus que l’attention qu’il témoigna à ses difficultés matérielles. Avec générosité, il sut le secourir au moment où celui-ci était près de sombrer dans le désespoir. Malheureusement, en dépit de son soutien, jamais Massot ne réussit à réaliser son rêve : être publié chez Gallimard. On voit aussi, dans les lettres de Massot, l’admiration éperdue que celui-ci éprouvait pour l’œuvre de son aîné, à qui il demande obstinément les titres qui lui manquent et qu’il ne peut s’acheter. Admiration qui inclut Corydon, qu’il qualifie de « traité logique, si nécessaire », ce qui dut toucher Gide, lequel, rare faveur, lui offrira à sa parution Si le Grain ne meurt. Et, pour l’aider matériellement, il lui proposa même de classer, moyennant rétribution et en vue d’une publication qui ne se fit jamais, les lettres et poèmes d’Athman. Certaines déclarations de Massot purent néanmoins l’étonner, ainsi tel aveu contenu dans sa lettre du 16 août 1939, ou bien la singulière suggestion qu’il lui faisait de citer son nom dans son Journal ! Mais c’était là simple excès de ferveur gidienne, car toutes les lettres de Massot sont exclusivement pleines de Gide et se gardent bien de citer ses autres amis. La lecture de cette correspondance croisée a donc, on le voit, le mérite de fournir un éclairage des plus révélateurs sur la personnalité de Pierre de Massot. Un appendice contient en outre d’intéressants documents sur les rapports Gide-Suarès, et Jacques Cotnam a par ailleurs le mérite d’avoir su mettre à profit les lettres inédites de Massot à Suarès. Autant dire que cette publication intéresse au premier chef l’histoire littéraire. Ajoutons que l’édition est remarquable par la substantielle préface, très documentée, et par l’annotation à la fois riche et précise. Autre qualité : elle est nantie d’un double index (noms et titres) fort utile. Nous n’y ajouterons qu’une minuscule précision, à propos de ce qui est dit dans la préface sur l’impécuniosité finale de Massot : le 17 mars 1961 eut lieu à l’Hôtel Drouot une « vente de solidarité au bénéfice de Georges Bataille et de Pierre de Massot ».

Halévy. Sébastien Laurent, Daniel Halévy. Biographie (Grasset, 2001, 420 p., 180 F, 27,44 €). Remarquable travail que cette biographie du directeur des célèbres Cahiers verts ! Ce condensé de la thèse toute récente de Sébastien Laurent permet d’apprécier ce qui se fait de mieux en histoire à Sciences-Po (où il enseigne), au carrefour de l’histoire politique, de la sociologie et de l’histoire culturelle (ce qui inclut l’histoire de la vie littéraire). Daniel Halévy était un excellent sujet. Né en 1872 et mort en 1962, fils du compositeur Ludovic Halévy, neveu de Prévost-Paradol, frère du philosophe Élie Halévy, en famille avec les Bizet et les Vaudoyer, condisciple de Proust et de Robert Dreyfus (on en passe), il devait bénéficier de tous les avantages intellectuels et sociaux de l’appartenance à ce milieu tissé très dense et détenteur d’une influence considérable, du théâtre à l’Académie en passant par la presse et l’édition. Pour l’historien, Halévy permet d’abord de comprendre ce qui a permis l’ascension sociale d’une famille juive peu à peu déjudaïsée (Daniel était né protestant), engagée dans les combats du libéralisme bourgeois du XIXe siècle, y compris l’affaire Dreyfus, bientôt en butte au harcèlement des antisémites de plus en plus menaçants de l’entre-deux-guerres. Il est aussi l’occasion d’étudier le formidable basculement qui l’a amené à des positions idéologiques et politiques a priori difficiles à comprendre mais qu’il ne fut pas seul à rejoindre. Jeune intellectuel militant, Halévy, très actif dans les mouvements socialistes de la fin du siècle, finit par s’aligner sur Maurras et l’Action française, au point de soutenir Vichy. Sébastien Laurent analyse brillamment cet itinéraire. Il l’explique en partie (nous résumons ici très schématiquement) par le désenchantement de l’intellectuel bourgeois qui avait quelque peu idéalisé le prolétariat ouvrier, séduit pour finir par un peuple paysan et un terroir plus authentiques à ses yeux et plus susceptibles de régénération. On voit comment la convergence allait pouvoir s’effectuer avec le pétainisme. Tout au long de ce parcours, Halévy n’a pour autant jamais cessé de se référer à la littérature et de se vouloir écrivain. C’est cet aspect de sa biographie qui pourra le plus intéresser les littéraires, en éclairant l’ensemble des conditions socio-politiques et idéologiques qui servent de toile de fond à des mouvements trop souvent étudiés de manière isolée. Des petites revues symbolistes de Condorcet aux auteurs des Cahiers verts, Halévy aura été pendant un demi-siècle en contact étroit avec tous les écrivains majeurs ou mineurs de son temps, de Proust à Giraudoux en passant par Péguy, Mauriac, Malraux et des dizaines d’autres. Son rôle auprès de Bernard Grasset – et souvent contre lui – lui a permis d’orienter de manière décisive la maison d’édition qui publie aujourd’hui sa biographie. Lui-même n’aura cessé d’être présent par des dizaines de livres et des centaines d’articles depuis le Nietzsche qui lui avait apporté la notoriété, sans parler d’une correspondance très abondante. Devant ce dossier foisonnant, on admirera la façon dont Sébastien Laurent utilise une documentation d’une extrême richesse pour faire ici bien plus que le portrait d’un homme : celui de tout un milieu et de plusieurs époques que nous ne connaissions parfois que de manière superficielle. L’histoire littéraire du XXe siècle est en effet bien plus complexe que celle axée sur la modernité plus ou moins « de gauche » (dadaïste, surréaliste, existentialiste, etc.). Il est bon de se rappeler qu’il y eut aussi une modernité de droite, ne serait-ce que pour mieux en comprendre les résurgences potentiellement dangereuses et pour mieux en évaluer les périls par la mise en évidence de glissements insidieux aux conséquences catastrophiques. On sera reconnaissant à l’éditeur d’avoir préservé ce qui fait de cet ouvrage un instrument de travail qui sera utile à de nombreux chercheurs. Les cent dernières pages du livre comprennent un index des noms (d’Otto Abetz à Stefan Zweig), une description complète des sources manuscrites dans les collections publiques et privées ainsi que des sources imprimées (accompagnée d’une intéressante note de l’auteur sur la méthodologie de la biographie intellectuelle), une bibliographie de Halévy (y compris sa réception), ainsi qu’une excellente bibliographie qui fait la part des « instruments de travail » et celle des livres et « travaux universitaires » (mémoires de maîtrise ou de DEA et thèses inédites). Remarquons à ce propos avec quelle efficacité les historiens savent, beaucoup mieux que les littéraires, s’appuyer sur de tels travaux d’étudiants – et surtout leur rendre tout le crédit qui leur est dû. 

Intimités. Gabriel Matzneff, Les Soleils révolus. Journal 1979-1982 (L’Infini, Gallimard, 2001, 545 p., 160 F, 24,39 €). Gabriel Matzneff est un homme très occupé. Il le fait savoir minutieusement tout au long des 500 pages du neuvième (!) volume de son journal intime, assuré que la comptabilité de ses jours et de ses nuits passionnera le moindre lecteur. Or, même si la mode en fait rage actuellement, le journal intime est peut-être le genre le plus fictif qui soit. Il est vrai qu’il sert aussi à s’admirer soi-même. Ce journal d’un Priape détaille les émois de l’auteur devant de nombreuses adolescentes, dont il semble faire grande consommation : parfois trois ou quatre par jour, précise-t-il. Matzneff ou l’homme couvert de lycéennes. Il recopie religieusement, à tout hasard, des passages des lettres qu’il leur adresse ou qu’il en reçoit. « Mes maîtresses », se rengorge-t-il sans cesse. La capeline du Père Ubu vient remplacer celle de Casanova : MA liste de MES maîtresses ! Il y a aussi des « lectrices », qui veulent le « rencontrer » ou le « connaître », mais oui. Cet homme très demandé (« Je ne puis jamais être seul, c’est épuisant ») consigne également les innombrables coups de téléphone féminins qu’il reçoit dès qu’il met les pieds chez lui, entre deux déjeuners, deux rendez-vous, deux discussions sur Byron ou la liturgie orthodoxe. Le Tout-Paris littéraire et autre défile dans le compte rendu de ses rencontres en ville. Tout le monde l’admire, le lui dit et redit. « Nombreux coups de téléphone […]. Ma chronique pour Le Monde […]. Déjeuner avec […]. Appels de Pascale, de Lauriane, de Claire […]. Le manuscrit de Vénus et Junon est sur la table de Laudenbach […]. Je me trouve très joli garçon ». Comme toute figure parisienne bien connue, l’auteur, qui déjeune et dîne en ville sans trêve, nous confie sa solitude, son isolement, etc. Nul doute qu’il est sincère, et aussi lorsqu’il croit vraiment être quelqu’un qui compte. Dans son avant-propos, il souligne que « les débauches auxquelles je [me] livrais appartiennent au passé », et que, pendant la rédaction de ce journal, il a aussi écrit des poèmes, deux autres livres, ainsi qu’un roman, « que je tiens pour mon meilleur roman », et termine en nous recommandant son journal pour « le vif-argent du phrasé, l’écriture brute de coulée, la vie à bout portant […], le style ». Tant de modestie étonne. Matzneff – qui se trouve très sympathique – a visiblement une haute idée de la moindre ligne qu’il écrit. Et la continence n’est guère son lot, en littérature pas plus qu’en amour : déjà huit romans, neuf essais, trois récits, deux recueils de poèmes et neuf volumes de journal intime. Mais, que voulez-vous, tout ce qu’il vit, entre « mes maîtresses », ces nymphettes insatiables, folles de lui (bien entendu) et enthousiastes de ses livres (idem), les amis et les gens de lettres, tout cela est tellement intéressant, tellement passionnant ! Lorsque Gide lui offrit son Voyage au Spitzberg, Mallarmé tiqua en voyant le titre, croyant à un voyage réel. Quelques jours après, il lui déclara : « Ah ! vous m’avez fait grand peur, je craignais que vous n’y fussiez allé ! » N’en doutez pas, bonnes gens : Gabriel Matzneff, lui, y est bel et bien allé : « Mon journal est véridique, mais il n’est pas complet », avertit-il. Aurions-nous échappé à 500 autres pages ? Il est vrai que cela aurait tout aussi bien pu en faire 50 000 : « Nombreux coups de téléphone […]. Ma chronique pour Le Monde […]. Déjeuner avec… » Etc., etc., etc. Coda : Je finis par trouver sacré le désordre de mon nombril. 

Journal intime. Bernard Delvaille, Journal. t. 2. 1963-1977 (La Table ronde, 2001, 447 p., 145 F). Ces pages mènent à belle allure l’auteur de la trentaine à la quarantaine : loin de remplir chaque jour son journal, il ne s’y penche qu’irrégulièrement, s’en veut, mais maintient un allegro qui saute parfois plusieurs mois à pieds joints, au fil de notations toujours rapides, pour tenter de « ne livrer que les éclaircies ». Celles-ci donnent au texte un ton de ferveur en demi-teinte : « J’étais fait pour le bonheur ; j’en pressentais la saveur, le fumet. Mais il échappe toujours. Il existe bien de petites voluptés. J’en ai connu. Entre toutes, celles que propose le voyage, celles que laisse deviner un visage, celles que peuvent donner un poème, une musique, toutes choses qui ne sont que vent. » Du vent, non : de ces trois domaines – lieux, amants, art – Delvaille tire la matière d’un jeu de combinaison extrêmement plaisant. Sans cesse en partance, c’est avec raison que ce claustrophobe qui, comme Stendhal et Larbaud, « ne [s]e sen[t] chez [s]oi qu’à l’étranger », s’exclame : « on ne pourra jamais dire de moi que je fus un assis, sinon entre deux chaises ». Il traverse et retraverse la France, la Baltique qu’il affectionne (« Gare du Nord, c’est pour moi la gare »), l’Allemagne, l’Islande, la Grande-Bretagne, l’Italie, le Portugal, le Lichtenstein, les États-Unis, etc., et quand il est à Paris, il déménage. Autant d’escales forment une liste où chaque étape convoque le souvenir d’une autre : à New York, des valses ramènent Vienne ; à Bâle, l’avenue de la Liberté « rappelle étrangement la rue Jeanne-d’Arc, à Rouen » ; à Sofia, une noce à l’hôtel évoque le Sheraton de Baltimore. La mémoire est le vecteur de ces rapprochements entre des réalités séparées, et le va-et-vient des trains, taxis et avions n’est que la matérialisation du mouvement affectif et intellectuel qui structure en continu l’ensemble du journal, une mise en réseau des choses et des êtres au gré des tropismes physiques et sensibles du locuteur. Or les lieux abritent les amours : Vaduz rappelle Lansdowne Crescent, et donc, également, « la nuit […] avec Jeff ». Les listes s’entremêlent. Séducteur impénitent, Delvaille « croise » en toutes villes et explore bars, saunas, parcs et plages. Ni description salace, ni fausse pudeur ; plutôt le rythme vif du catalogue juanesque où le texte pressé de vivre joue de l’accélération et de l’ellipse. Au sein de cette vitesse, le ton peut se faire élégiaque – « Pourquoi nos amours s’achèvent-elles à l’aube ? Pourquoi ne se revoit-on plus ? » – et certains extraits construisent l’À une passante du sexe et des transports contemporains : « Le grand et beau Norvégien, retrouvé dans l’avion et que l’on m’avait présenté, la veille, au Cintra. À Orly, il prit l’avion d’Oslo. J’ignore son nom, et ne le connaîtrais jamais. » Troisième source de jouissance, littérature et musique habitent pareillement chaque moment et entrent dans l’échange. On rencontre ici et là Ashbery, Duchamp, Hardellet, Morand, De Roux, Soupault, Noël, Frémon, Jouhandeau, Hellens, Bosquet, Renaud Camus, Ron Padgett, Oster, Butor, Gysin, etc. Mais ce sont plus encore ses lectures qui, chez Delvaille, occupent les différents terrains. Il tisse ses remarques de citations de Stendhal, Gide, Huysmans, Montherlant ou Tibulle, sans compter, ici et là, ses propres poèmes. Et son discours travaille sans cesse la langue intertextuelle de l’écriture, dont il rend l’épaisseur : « Le sommet de l’Empire State Building vient de s’éclairer. Les quatre feux rouges de l’extrémité de la pointe signalent. C’est Claudel qui emploie ce verbe intransitivement » ; « Aéroports, aéroports, il y a poésie à simplement nommer ainsi deux fois la même chose. Nommer devient invoquer », etc. Observateur de la vie quotidienne plus que des événements, il note « l’hystérie collective » des sermons de Billy Graham à Londres, mais 1968 ne le concerne guère, et il avoue son ennui de la politique et ses doutes envers ses propres capacités d’analyse ou d’abstraction. L’intérêt est ailleurs : il construit un texte, ancré entre biographie et essai, qui lui permet de faire circuler son existence entre vie et esthétique. Le journal relève de la même disparate que les œuvres qu’il aime : « Peu à peu, sans que le public ne s’en aperçoive, il se crée sous nos yeux une nouvelle forme de littérature. À la limite de la poésie lyrique, de la préface, de la note de voyages, de la nouvelle ou du jardin intime. C’est la forme de littérature que je préfère : le Larbaud de Jaune bleu blanc, Aulu-Gelle, Cingria, Emilio Cecchi, ceux qu’on appelle les fragmentistes. » Il n’y a ici à l’œuvre aucune clause de sincérité (le portrait d’un adolescent aguicheur, fils de la logeuse américaine, a tout d’un remake de Lolita), sinon à soi-même. Dans la suite de jours, marquée en contrepoint par la mort, tels ces cercueils transportés parmi les passagers des bateaux desservant les îles finlandaises, Delvaille, païen quand il s’avoue se masturbant sous les orages, ou romantique quand il écrit : « J’ai pensé à mon âge, à tout ce que je n’ai pas fait, à tout ce que j’ai été incapable de réussir, et j’ai pleuré », s’est voulu avant tout fidèle à ses désirs. Avec ses frequent flyers et sa libido boostée, sa gourmandise réconcilie avec le moi – sans doute parce que, s’il cherche une langue simple, je et jeux sont ici plus séduisants que chez la plupart des tenants contemporains de l’exercice autobiographique simultané du cul et d’un style sans relief. 

Journal intime (bis). Jocelyne François, Journal 1990-2000. Une vie d’écrivain (Mercure de France, 2001, 252 p., 110 F). Onze années de journal intime, sous-titrées « une vie d’écrivain ». Ce sous-titre n’est-il pas un peu ambitieux ? N’est pas Virginia Woolf qui veut. Car il en va parfois des journaux intimes comme de feue l’écriture automatique surréaliste : ils n’intéressent guère que leur auteur, et encore dans la mesure où cela flatte sa vanité de se voir imprimé noir sur blanc. On peut également s’interroger sur le besoin pressant qu’ont certains écrivains de voir publiées de leur vivant les notes qu’ils rédigent quotidiennement. S’ensuivrait-il en effet que tout ce qui tombe de leur plume soit vraiment du plus grand intérêt ? A moins qu’une telle hâte ne recouvre un certain manque de confiance en la postérité ? Entendons-nous bien : que l’écrivain attache une extrême attention à tout ce qu’il écrit, rien n’est plus légitime, ni même plus nécessaire. Et qu’une publication d’œuvre d’elle, une lecture publique à Beaubourg, une traduction étrangère en cours, que tout cela, disons-nous, soit très important pour Jocelyne François, nul n’en doute, encore une fois ; mais faut-il pour autant en faire à chaque fois la confidence naïve au lecteur ? Certaines insistances lassent très vite. « Ce matin, j’ai remis au Mercure mon manuscrit : Le Sel. Simone Gallimard m’a fait l’immense joie de le publier le plus vite possible (pour fin mars) sans le lire auparavant. C’est, de nos jours, une magnifique histoire d’édition qui me remplit de gratitude » (10 février 1992). « Le Sel y a connu un succès si considérable qu’au retour Simone Gallimard a demandé une réimpression » (7 octobre 1992). « je n’ai apporté mon manuscrit au Mercure que le 22 novembre vers 17 heures. Le 25, à 19 heures, Simone Gallimard me téléphonait son enthousiasme. Tout ce qu’elle m’a si longuement dit m’a beaucoup touchée, émue… » (28 novembre 1994). Même chose pour des manifestations genre Salon et Foire du Livre : « Le Salon du Livre lui-même, un succès pour mes livres et pour moi ». Des considérations admiratives pour divers écrivains assez parisiens (Sollers, Pleynet, Quignard, Bobin) alternent avec des satisfactions personnelles : « Le 14 juin [1996], j’ai reçu une lettre du ministre de la Culture, Philippe Douste-Blazy, m’annonçant ma promotion au grade d’officier des Arts et lettres. J’étais chevalier depuis 1984 (sous Jack Lang). C’est un grand honneur dont je suis consciente et heureuse. » Mondanités ? Non pas, mais peut-être illusion un peu comique face à certaines réalités officielles, que ne goûtent que ceux qui n’ont pas su les fuir ou les refuser. Il est souvent question aussi de la compagne de l’auteur, Claire, peintre, et de visites communes à des expositions, des vernissages, etc. On y trouve enfin des notations au jour le jour traduisant une certaine inquiétude devant l’actualité : guerres du Golfe et de Yougoslavie, conflit israélo-palestinien. Pour sincères qu’elles soient, des notes personnelles constituent-elles un livre ? C’est la question qu’on se pose souvent en lisant ce Journal 1990-2000, et à laquelle on finit par répondre négativement. 

Laforgue. Pierre Brunel, Dictionnaire pour l’étude des Complaintes de Jules Laforgue (Éditions du Temps, 2000, 191 p., 85 F, 12,96 €). Selon une idée largement reçue, qui n’est pas entièrement démunie de pertinence, l’Agrégation suscite aujourd’hui trop d’ouvrages opportunistes, destinés à meubler les C.V. de ceux qui se trouvent devant cette situation assez peu commune, quoique cyclique : une demande éditoriale qui dépasse l’offre intellectuelle. Malheureusement – dans la perspective de ceux qui jugent incompatibles l’Agrégation et la recherche – le présent dictionnaire n’entre guère dans cette catégorie. Utile au-delà du contexte du concours, il apporte une aide considérable au lecteur des Complaintes, qui y trouve de nombreuses informations que ne fournissent pas les éditions commentées du recueil. Reposant sur un débroussaillage lexical scrupuleux et sur une très bonne connaissance de la critique laforguienne, ce dictionnaire comporte d’autres qualités qui apparaissent lorsqu’on le compare avec le « glossaire-concordance » de La Forgerie des Complaintes de Jules Laforgue publié en 2000 par l’équipe Hubert de Phalèse. Plus exhaustif, forcément, qu’un travail d’une petite vingtaine de pages, le livre de Pierre Brunel fait montre aussi d’une perception plus fine des contextes des locutions ou noms communs et propres abordés, ce qui ne surprend pas de la part d’un comparatiste féru de mythologie et d’un critique conscient des difficultés philologiques que l’éditeur de la poésie doit essayer de résoudre : prise en compte essentielle s’agissant des Complaintes, recueil dont l’un des traits marquants est une trame serrée de références culturelles et autotextuelles mais qui pose aussi des problèmes d’édition, en particulier en ce qui concerne la conservation ou la normalisation de l’orthographe. Hubert de Phalèse accorde à hypertrophique une courte entrée qui se borne à citer la définition de Littré ; le Dictionnaire de Pierre Brunel accorde plus d’une page à hypertrophie et hypertrophique, prenant en considération les significations du mot chez Laforgue, et notamment dans la Chanson du petit hypertrophique, complainte d’avant Les Complaintes. Y voir uniquement un dictionnaire serait limiter la portée d’un volume qui comporte aussi un versant encyclopédique très précieux compte tenu de la densité allusive du recueil. Fort de cette volonté de comprendre les mots et expressions dans le texte, Pierre Brunel dépasse également le sens donné par les dictionnaires pour le mot ubiquité, afin de mettre en évidence l’équivoque sexuelle véhiculée par le verbe ubiquiter dans la Complainte du vent qui s’ennuie la nuit. Évitant toute polémique inutile, l’auteur exprime néanmoins ses réticences face à certaines lectures des meilleurs spécialistes de Laforgue, tout en rendant hommage aux travaux de ses prédécesseurs. Certes, on relèvera quelques détails discutables et de menues lacunes : pour masque au sens de « visage », il aurait été utile de rappeler qu’il s’agit d’un terme du langage familier ; ribotte n’est pas une « orthographe propre à Laforgue », mais une orthographe assez répandue, utilisée par Rimbaud dans Les Pauvres à l’Église ;aubader n’est peut-être pas uniquement un « néologisme formé sur aubade, avec un rappel d’aube, contenu dans ce mot », mais un mot-valise suggérant aussi le verbe gambader. Il aurait été possible du reste d’accorder plus de place aux calembours de Laforgue, dont voici des exemples pris dans trois complaintes consécutives : 1° Tout est frais dans la nature – Tout effraie dans la nature ; 2° comme un qui préside – commun qui préside ; 3° la vie est unique – la vie est tunique ; 4° aux mille yeux vivants – aux milieux vivants (le premier exemple a été relevé par Jean-Pierre Bertrand, les autres par Mérédith Le Dez et Céline Herbert). Toutefois, combien d’erreurs commises dans les autres glossaires laforguiens ont été évitées (ce n’est pas Pierre Brunel qui confondra cant et can’t, ou qui oubliera Sade en commentant l’allusion à Charenton de la Complainte des blackboulés) : son dictionnaire apportera des éclaircissements même aux Laforguiens chevronnés. 

Maistre. Henri de Maistre, Joseph de Maistre (Perrin, 2001, 298 p., 129 F). Descendant direct du célèbre écrivain, Henri de Maistre, disparu prématurément en 1995, a écrit une biographie intellectuelle très dense de son ancêtre, dont la première édition était parue en 1990. Il a ainsi voulu réagir contre les nombreuses évocations antérieures, « véritable monument de dévotion », qui confondaient un peu trop la vie et l’œuvre. Documentée, nourrie de recherches et réflexions personnelles, son livre fait une large part à l’Histoire et aux idées. On y suit les diverses étapes par lesquelles Maistre, « homme de fracture et de rupture », forgea sa doctrine. Une réserve, cependant : les quinze années passées en Russie n’ont droit qu’à trente pages sur près de trois cents, ce qui peut sembler un peu rapide. C’est en effet lors de sa longue ambassade que l’écrivain mûrit des ouvrages comme Les Soirées de Saint-Pétersbourg et l’Examen de la philosophie de Bacon, dont il n’est quasiment rien dit ici. On s’explique mal une telle lacune, et ce d’autant plus que les origines familiales et les débuts de l’écrivain sont parfaitement retracés par l’auteur. Issu d’une famille originaire de Nice, Maistre, fils d’un sénateur anobli, poursuivit jusqu’à la Révolution une carrière de magistrat, mais de magistrat un peu hétérodoxe, faisant partie de la confrérie des Pénitents Noirs de Chambéry et s’affiliant surtout à la franc-maçonnerie, ce qui lui servira en Russie. C’est dès sa jeunesse que ce « réformateur impétueux » s’affirma comme un « monarchiste frondeur », qui devint très tôt suspect à la cour de Turin. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura à souffrir de cette réputation, qu’il se plut inconsciemment à aggraver par certains faits et gestes aussi bien que par ses premiers écrits, ces Lettres d’un royaliste savoisien qui sentaient un peu le soufre. Il eut également à pâtir de la redoutable avarice de la monarchie sarde, qui payait chichement ses fonctionnaires et ses ambassadeurs. L’auteur montre fort bien comment Maistre prit très tôt conscience de la véritable nature de la Révolution française. Dès 1794, il était convaincu que la monarchie absolue était morte et que tout retour en arrière était impossible, la Révolution marquant le passage à une époque radicalement nouvelle. Aussi s’opposait-il au rétablissement de la monarchie absolue, tout comme – le fait mérite d’être souligné – à tout démembrement de la France. On voit qu’il serait bien imprudent de le confondre avec un ultra de 1815. N’en faire qu’un idéologue de cabinet serait également naïf : Henri de Maistre révèle comment son ancêtre fut amené, en 1793, à effectuer des missions d’espionnage. Répétons qu’il est dommage que l’auteur ne se soit pas davantage attardé sur le long séjour en Russie, riche en épisodes singuliers et d’ailleurs très caractéristiques. Envoyé en 1803 pour représenter à Saint-Pétersbourg un pays qui n’existait pratiquement plus (la monarchie sarde), le diplomate-écrivain parvint à tirer son épingle du jeu, au point de devenir l’ami et le conseiller du tsar Alexandre Ier. Ses sentiments envers Napoléon mériteraient un chapitre à part, tant Maistre y flottait, comme toujours, « entre la passion et la raison ». Il est assurément dommage qu’il n’ait pas abouti dans sa tentative d’obtenir, après Tilsitt, une entrevue avec l’empereur, auquel il se flattait, avec l’aval secret du tsar, de communiquer ses plans pour la régénération de l’Europe… Comme le dit l’auteur, « Maistre s’est cru désigné par la Providence pour mettre un terme au mal napoléonien ». Rien de moins. Mais pouvait-on attendre autre chose de celui que son descendant a défini comme « ce funambule qui marche sur le fil tendu entre la raison et la passion » ?

Michaux. Henri Michaux, Œuvres complètes, tome II, édition publiée sous la direction de Raymond Bellour (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, 1488 p., 445 F). Le découpage chronologique de ce volume, qui va de 1947 à 1959, permet de mesurer l’extrême fertilité de Michaux, tant pour le nombre que pour la variété générique et l’ambition de ses productions. En dix ans, de la fin des errances à l’exploration des drogues, il publie des titres aussi importants qu’Ailleurs (qui regroupe les voyages imaginaires au pays de la magie, etc.), La Vie dans les plis (avec le « Portrait des Meidosems » ou la « Mitrailleuse à gifles »), Face aux verrous (dont le magnifique « Agir je viens », les encres des « Mouvements » et les « Tranches de savoir »), et Misérable miracle et L’Infini turbulent – les premiers des grands textes consacrés à la mescaline et autres stupéfiants, et où la valeur documentaire de l’expérimentation physiologique ne doit pas occulter la tentative littéraire de construction d’un dispositif (dessins, textes, notes marginales, etc.) apte à rendre compte de la simultanéité et des différents régimes de vitesse des impressions. À côté de ces sommets, le volume abonde en textes méconnus : éléments mis de côté au fil des rééditions et que Bellour et Tran donnent immédiatement après chaque ouvrage, ou livres devenus introuvables, comme Nous deux encore (1948), ce dialogue avec le feu qui causa la mort de l’épouse de Michaux, brûlée par sa robe enflammée, et où le poète ébauche l’image froidement douloureuse de ces errantes de l’ombre qui prendront plus tard la parole sous sa plume : « Défenestrée d’elle-même, elle cherche comment rentrer. Le vide où elle godille ne répond pas à ses mouvements. » On trouvera aussi Veille (1951) et Quatre cents hommes en croix (1956) – suite de poèmes et dessins qui révèle l’ambivalente fascination de Michaux pour la figure du Christ et où l’apport typographique de Bettencourt est rendu manifeste – mais aussi des commentaires d’images de Zao Wou-Ki et Matta, et quelques textes de circonstance. Maître des formes brèves, le poète adopte une posture moraliste classique (« L’Expédition d’Alexandre n’est mentionnée clairement par aucun écrivain hindou. Cet ambitieux avait pourtant cru faire quelque chose de mémorable ») ou décalée (« Ne pas se laisser condamner à défaire les chignons de bronze »). Le ton oscille entre un humour pince-sans-rire et le tableau d’un malaise – comme lorsque le locuteur de Quelques jours de ma vie chez les insectes s’accouple à une chenille avant de la dévorer – à moins qu’il ne s’astreigne à la neutralité des protocoles médicaux. Si Michaux poursuit sa quête d’un espéranto lyrique, la réflexion sur la performativité du langage prend une place nouvelle, avec le travail de violente imprécation ou de protection de « Poésie pour pouvoir » dans Face aux verrous, soit une tentative d’action à distance via la parole qui rappelle irrésistiblement l’Artaud des sorts, sans que l’auteur ne l’évoque, non plus d’ailleurs qu’au sujet du peyotl. Plus encore que dans les volumes consacrés à Éluard ou Prévert dans la même collection, l’abondance des dessins liés aux textes montre combien la littérarité du XXe siècle est entrée dans un régime iconique, évolution dont Michaux, par sa double activité, aura évidemment été un acteur-clé. On retrouve ici les dessins d’Apparitions, les tracés de Mouvements et les graphies mescaliniennes, soit des dizaines de pages d’images, dont les éditeurs montrent qu’elles nécessitent une lecture aussi rigoureuse que les mots. Dans leurs notes, ils accordent d’ailleurs logiquement une large place à d’autres documents visuels (reproduction de manuscrits, de reliures, de certains envois, etc.). La seule réserve est d’ordre matériel, pour déplorer que, devant la flagrante inadaptation du papier bible – les signes de Mouvements au recto se voient fortement par transparence au verso – et au vu des prix de la collection, un autre papier ou un système de saut de page n’ait pas été utilisé, au moins pour cette suite. En revanche, le sérieux et l’intelligence de l’édition méritent tous les saluts. La chronologie apporte enfin des précisions sur la date et la nature des expositions auxquelles Michaux a pris part dans les années 50, précisions inestimables pour évaluer l’impact de la peinture gestuelle de Pollock, par exemple. Fouillées, les notices poursuivent sous forme fragmentaire mais avec une cohérence qui s’impose au fil de leur découverte (par exemple sur la prégnance de la ligne ou sur la tension entre essai et fiction chez Michaux), une proposition de lecture de l’ensemble de l’œuvre. Elles signalent les échos internes, motivent les évolutions, répertorient et évaluent les articles et les analyses les plus marquantes consacrées à chaque ouvrage ou suggèrent de voir ici et là le déplacement possible de certains référents réels ou historiques. Bellour et Tran n’hésitent pas à recourir à des concepts parfois ardus, tel que le virtuel ou la notion de pli chez Deleuze, pour donner sa pleine résonance actuelle à l’œuvre, et ils savent faire grâce au lecteur des évidences, préférant attirer son attention sur des points susceptibles d’être mal perçus. Les notes sont invariablement judicieuses et instructives, qu’il s’agisse des informations bienvenues que Yolaine Escande apporte sur certaines références asiatiques, d’indications sur l’intérêt de Michaux pour la musique ou d’informations minutieuses sur tel ou tel protagoniste de sa vie intellectuelle (noms propres et titres de revues cités en notes faisant d’ailleurs l’objet d’un index). Bref, l’appareil critique est un modèle d’excellence. 

Michelet. Jules Michelet, Correspondance générale, textes réunis, classés et annotés par Louis Le Guillou, tome 12 (Champion, 2001, 1052 p., 500 F). Avec ce douzième tome s’achève la vaste entreprise de publication de la Correspondance de Michelet menée par Louis Le Guillou. Comme dans les volumes précédents, on trouvera non seulement les lettres de l’historien, mais celles de ses correspondants, ce qui donne une idée du réseau de relations européen qui existait autour de l’un des grands intellectuels du XIXe siècle. Les lettres des quatre dernières années, de 1871 à 1874, ne sont pas aussi nombreuses que celles des périodes de pleine activité de Michelet ; les graves problèmes de santé qui jalonnent la fin de sa vie ralentissent le rythme de sa correspondance. Cette raréfaction même reflète néanmoins le traumatisme que subit Michelet avec la défaite de 1870, le siège de Paris et les événements de la Commune : ici, les lacunes de la correspondance – rien sur la Commune – figurent ces « silences de l’Histoire » qui marquent selon Michelet les moments les plus tragiques. Les lettres qu’il reçoit de la part de nombreux correspondants européens à propos de sa brochure La France devant l’Europe (1871) témoignent du bouleversement des esprits et de la difficulté de repenser la politique internationale et le rôle de la France après la défaite. La correspondance éclaire également les problèmes administratifs posés par le rétablissement de la République. Michelet tente en vain d’obtenir la restitution de la chaire du Collège de France qu’il avait perdue pour n’avoir pas prêté serment à l’Empire. La genèse de sa dernière œuvre, l’Histoire du XIXe siècle, se donne à lire à travers les lettres qui sollicitent renseignements ou prêts d’ouvrages. Plusieurs pièces manifestent le souci de s’orienter vers une histoire débordant résolument le cadre de la nation, pour devenir européenne. L’œuvre en chantier est conçue comme une série de volumes relativement autonomes, chacun mettant en évidence une « époque » de l’histoire contemporaine. Relatif au sentiment d’une existence désormais précaire, ce choix autorise aussi une certaine liberté de publication, rendue nécessaire par les difficultés de l’édition après la guerre (chute des ventes, faillite de Lacroix, l’éditeur de l’Histoire de France). La stratégie d’adaptation aux nouvelles conditions de travail est pourtant indissociable d’une conception de l’histoire renouvelée en fonction des spécificités de l’époque moderne, en particulier l’accélération du rythme des changements. Les lettres et documents ultimes, incluant le testament de l’écrivain, apportent des informations sur la façon dont il concevait lui-même l’avenir de son œuvre, de ses papiers, de son « image » (don de son portrait et de celui de sa femme à un musée). Les dissensions qui naissent immédiatement après cette mort entre les héritiers, et qui aboutissent entre autres à la dispersion de sa bibliothèque, permettent de mesurer les enjeux de l’appropriation de la mémoire de l’écrivain. Une deuxième partie du volume est consacrée aux suppléments : de très nombreuses lettres retrouvées depuis la publication des tomes précédents et classées, lorsque cela a été possible, par ordre chronologique. Bien des lacunes se trouvent ainsi comblées et des datations précisées. Cette somme impressionnante de documents offre maintenant un matériau cohérent à l’étude de la vie littéraire, politique et intellectuelle du XIXe siècle. 

1848. 1848, une révolution du discours, sous la direction d’Hélène Millot et de Corinne Saminadayar-Perrin (Éditions des Cahiers intempestifs, Saint-Etienne, 2001, 292 p., 140 F). 1848, césure dans la vie littéraire et politique, n’est pas une simple donnée contextuelle pour l’histoire littéraire, comme l’ont établi les travaux de Dolf Oehler, référence omniprésente de ce riche volume. Partant donc du principe que cette crise politique fut aussi une crise rhétorique entraînant le divorce durable de la littérature et du politique, Helène Millot et Corinne Saminadayar posent la question de la dimension littéraire de 1848, suivant trois axes, l’articulation de la littérature et de la Révolution, l’attitude des écrivains pendant la période, la mise en récit de 48. Si l’analyse minutieuse des positionnements politiques de Hugo, Lamartine et Dumas ne nous a guère semblé apporter davantage qu’une bonne synthèse des travaux existants, les deux autres sections sont autrement dignes d’intérêt. L’article liminaire d’Alain Vaillant, outre qu’il pose efficacement le cadre des réflexions suivantes, propose une brillante entrée en matière sur la littérarité réelle ou supposée de 1848. Accusée d’être une révolution déclamatoire poursuivant l’ombre des orateurs de 89, l’événement est ici décrit comme révolution littéraire : un de ces moments qui tentent de relégitimer une littérature-discours, littérature de la parole héritée de l’ancien régime, à contre-courant de l’histoire qui travaille à l’avènement de la littérature-livre, où la littérature n’est plus parole médiatrice mais objet médiatisé. Les articles suivants mettent bien en évidence l’enjeu littéraire qu’est 48, d’abord en abordant la recherche des responsabilités littéraires. Alors que Judith Lyon-Caen observe dans les mémoires des Académies et sociétés savantes la mise en place d’un topos stigmatisant une littérature « pervertissante » dans laquelle 48 aurait pris ses racines, Jean-Yves Mollier montre que les lectures classiques des acteurs de la Révolution invalident ce mythe, et propose une critique de la notion, mythique elle aussi, d’Esprit de 48. Dans ce discours sur les responsabilités littéraires, un thème prédomine, abordé dans plusieurs contributions, celui de la dévaluation ironique de 48 comme ersatz de 89, qui dénonce une double illégitimité, celle des acteurs qui singent 89, celle des écrivains qui parlent pour le peuple. La continuité problématique entre le discours de 89 et celui de 48 fait d’ailleurs l’objet d’un judicieux article de Delphine Gleizes, dont on peut regretter qu’il revienne sur un terrain déjà balisé par Alain Vaillant. Abordant le problème sous l’angle de la légitimité, Hélène Millot s’intéresse à la vogue des sociétés chantantes et autres goguettes, où se développe une chanson populaire susceptible d’incarner cette légitimité déniée aux écrivains. Allant plus loin, elle propose une séduisante conceptualisation de la chanson populaire comme « rumination » de l’histoire, qui renoue le fil de la légitimité et de la continuité, en ce sens que la chanson se faisant chronique, réactivant les références historiques au gré de l’actualité, leur conférerait sens et continuité. C’est à ces écrivains du peuple, dont on souligne simultanément la responsabilité et l’illégitimité dans l’épisode quarante-huitard, que Paule Petitier redonne la parole en analysant la reconstruction du discours micheletien sur le peuple après 48. Se tournant vers l’histoire naturelle comme pour faire son deuil d’un peuple décevant qui s’est trahi lui-même en se donnant à qui bafouait sa loi, l’historien va reconstruire dans le monde animal un modèle qui lui permettra de penser autrement les relations du peuple (ici les insectes) et de son historien. Enfin, Philippe Régnier propose un éclairage décalé de la mise en cause des « Maréchaux des Lettres », dans un article richement illustré traitant du débat sur les utopistes au sein du Charivari, débat qu’il met en relation avec une lutte plus étroitement corporatiste des publicistes, qui se veulent les seuls vrais ouvriers de l’écrit. Ce rapide aperçu donnera une idée de la haute tenue du volume, édité avec soin et ponctué de vignettes empruntées à Callot, dont le ton espiègle et grinçant produit un effet de décalage bienvenu dans une production universitaire. 

Noailles. Laurence Benaïm, Marie Laure de Noailles. La vicomtesse du bizarre (Grasset, 2001, 474 p., 138 F). Il est des biographies qui dépassent leur sujet même, pour constituer des essais sur le goût et les modes d’une époque. À ce titre, elles sont autant de documents capitaux, permettant de saisir la littérature et les arts à travers tout ce qui les entourait. Tel était l’excellent Splendeurs et misères de Jacques Doucet de François Chapon (1984) ; telle est aussi cette biographie de la très parisienne Marie Laure de Noailles, née Bischoffsheim, qui fut un temps la muse des Surréalistes. Journaliste, Laurence Benaïm a écrit un livre documenté, mais en prenant soin de replacer son modèle dans son époque, au milieu de ses partenaires et comparses. Loin de se perdre dans toute sa documentation, elle est parvenue, sans fausse note ni naïvetés, à donner un portrait à la fois contrasté et précis d’une vedette du Tout-Paris des années 1920-1970. Et ce portrait est celui d’une femme insatisfaite, richissime héritière mariée par hasard à un homme de grand goût, mais peu porté sur les femmes et dont les passions étaient l’athlétisme, les fleurs et les jardins : le vicomte Charles de Noailles, nanti d’un des plus beaux noms de l’aristocratie française. Union de convenance, qualifiée de « mariage cousu de fil blanc » par Laurence Benaïm, qui ajoute ironiquement : « Entre eux, les Noailles ne cultivent pas une intimité dévorante. » Marie Laure était la petite-fille de cette terrible comtesse de Chevigné, née Laure de Sade, qui impressionna tellement Proust. Vicomtesse de Noailles, elle réunissait ainsi trois hérédités disparates : les banquiers juifs Bischoffsheim, le marquis de Sade et les aristocratiques Chevigné. Mais ce fut surtout une femme secrète et solitaire, mal mariée et qui ne pouvait guère aimer que des homosexuels. Son seul et impossible amour fut Cocteau, qui la « trompa » avec Natalie Paley. Ce sera ensuite un défilé d’amants, sans jamais parvenir à trouver chaussure à son pied : Edward James, Maurice Gendron, Ned Rorem, Oscar Dominguez, Igor Markevitch, Jean Lafont, etc. En revanche, le couple Noailles était parfaitement uni en ce qui concernait le mécénat. Ils prirent, en quelque sorte, le relais des Étienne de Beaumont, mais, à part Cocteau, protégèrent surtout des peintres (Dali, Tanguy), des architectes (Mallet-Stevens), des décorateurs (Frank, Rivière), des musiciens (Auric, Poulenc, Sauguet) et des cinéastes. Il suffit de rappeler qu’en 1929 ils commanditèrent L’Âge d’or de Buñuel, Le Sang d’un poète de Cocteau et Les Mystères du Château du dé de Man Ray : extraordinaire trio de films. Mais le scandale provoqué par L’Âge d’or éclaboussa durablement Charles de Noailles, qui dut même démissionner du Jockey-Club. Comme mécènes, le couple Noailles fut à la hauteur de sa tâche, imposant Dali à Paris, commandant une maison cubiste à Mallet-Stevens et une cantate à Poulenc, et allant jusqu’à offrir à Auric, en cadeau de mariage, une villa à Hyères. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, son étoile pâlit : le scandale de L’Âge d’or avait « vacciné » Charles de Noailles, naguère prompt à signer de gros chèques, contre l’avant-garde. La solitude et le désarroi de Marie Laure ne firent dès lors que grandir. Dans ses derniers temps, entourée d’une cour d’éphèbes et de parasites, elle était devenue un personnage de roman de Françoise Sagan, protégeant pêle-mêle François-Marie Banier, l’acteur Pierre Clementi, le sculpteur César, le chanteur Adamo… Tombe la neige ! Charitablement, mais judicieusement, le cahier d’illustrations ne reproduit point de photos de la dernière Marie Laure, fantôme obèse et glouton, « Mère Ubu » égarée dans le pop art et mai 68. Tombée de l’art dans le kitsch, elle écrit et surtout peint avec acharnement. Les poèmes que cite Laurence Benaïm montrent un esprit inquiet et mélancolique, attiré par le fantastique. Le livre contient également de bonnes évocations : Misia, Chanel, Crevel, Dali, Cocteau, Bérard, Picasso (qui détestait Marie Laure), Poulenc, Éluard, Markevitch, etc. – mais pourquoi n’y a-t-il pas d’index des noms cités ? On y croise bien des personnages curieux, frivoles ou falots, tel le beau-père de Marie Laure, l’écrivain Francis de Croisset, qui voulait « être quelqu’un à n’importe quel prix » et dont l’œuvre tout entière, dès sa mort, sombra pour toujours. Livre de sociologie aussi, qui nous montre comment des privilégiés parvinrent à traverser tranquillement deux guerres mondiales sans grand dommage, tout en organisant des ambulances et en plaignant « nos pauvres blessés » : simple interlude entre des fêtes et des réceptions. Certains traits valent leur pesant de moutarde. André Breton, écoutant un extrait de la Cinquième Symphonie de Beethoven et demandant à son voisin : « C’est beau ! De qui est-ce ? » Un ouvrier, du haut d’une échelle, ayant crié à la comtesse de Chevigné : « Ah ! la belle gonzesse ! », Laure lui répliqua du tac au tac : « Attends un peu, mon petit ! Tu n’as pas vu le devant. »

Rimbaud. Graham Robb, Rimbaud (Basingstoke et Oxford, Picador, Londres, 2000, 552 p., prix non marqué). Sans doute est-ce faire preuve d’une certaine témérité que de consacrer à Rimbaud, aujourd’hui, une nouvelle biographie. Mais si le principal désintéressé ne croyait pas si bien dire dans Une saison en enfer (« À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues »), on n’est pas cette fois en présence d’un exercice de style ou d’une entreprise opportuniste. Une vie de plus, donc, mais exempte des tendances tantôt hagiographiques, tantôt réductrices si habituelles dans le domaine. Graham Robb poursuit avec intelligence et brio la tradition minoritaire de biographies fondées sur de véritables recherches : c’est la première biographie depuis celle du regretté Pierre Petitfils (1982) à reposer sur un travail d’archives aussi bien que sur une tentative de lire tout ce qui, de près ou de loin, touche à la biographie de Rimbaud. Patti Smith n’a pas apprécié, semble-t-il, cette vie de Rimbaud où l’on chercherait en vain l’attitude révérencieuse imposée par le mythe de Rimbaud (l’agressivité des réactions à toute réduction hypothétique de l’auréole d’Arthur laisse penser que l’on est dans le domaine du sacré, ou du moins d’un pseudo-sacré laïque qui en tient lieu) ; certes, s’il arrive parfois que l’esprit – wit – de Graham Robb se retourne contre le poète lui-même (et a fortiori contre Verlaine), son livre n’en circonscrit pas moins, avec une grande netteté mais aussi une réelle sensibilité, des aspects essentiels du rapide parcours poétique de Rimbaud. Homosexualité, absinthe, anarchisme font partie des ingrédients de la réputation de Rimbaud, et Graham Robb ne manque pas d’y consacrer des pages pénétrantes : ni euphémisme, ni recherche d’images racoleuses. Il faudrait sans doute ajouter quelques « peut-être » supplémentaires : l’auteur paraît trop confiant dans notre capacité de comprendre la manière dont Rimbaud concevait l’homosexualité et tend à réduire la cohérence de la dimension idéologique des poèmes de 1870-1871 ; par moments discutable, cette biographie n’est cependant jamais tendancieuse. Faut-il critiquer l’excessif recours à Delahaye et, à un moindre degré, Izambard, Pierquin, voire Berrichon, et l’emploi de pincettes trop courtes pour certains potins ? Étiemble n’aurait pas manqué de le faire. Comment, cependant, éviter de puiser dans les seuls témoignages qui nous restent d’une vie qui a semblé trop insignifiante, ou trop gênante, pour que bien des témoins s’expriment ? Impossible, en effet, de contourner le mythe de Rimbaud, tant il a commencé tôt. Tout compte fait, Graham Robb a produit non seulement la meilleure biographie rimbaldienne du monde anglo-saxon, mais l’une des meilleures vies de Rimbaud qui existent actuellement, conjuguant les qualités de recherche documentaire de Petitfils et les subtilités d’analyse poétique de Jean-Luc Steinmetz : si ce dernier avait, pour la première fois depuis Enid Starkie, produit une biographie de l’œuvre poétique et non seulement du poète, il n’avait pas fait avancer la connaissance documentaire ; si Petitfils avait apporté une contribution massive à l’étude biographique, il avait peu pris en compte, dans sa biographie, le fait précisément que Rimbaud fût un poète. Graham Robb est en effet non seulement un biographe chevronné qui a été bombardé de prix pour ses biographies de Balzac ou Hugo, mais un grand spécialiste de la poésie du XIXe siècle (en particulier de Baudelaire), qui a écrit l’un des plus impressionnants livres en la matière (La Poésie de Baudelaire et la poésie française, 1838-1852). En lisant la présente monographie, on retiendra, autant que les éclairages biographiques, des exégèses suggestives et percutantes comme lorsque l’auteur propose de voir dans Le Bateau ivre une identification au père voyageur, l’enfant de la fin du poème devant sa froide flache étant Arthur, si éloigné des prouesses de son paternel mythique puisqu’inconnu. Nonobstant le recours à une chronologie de composition de l’œuvre, trop traditionnelle et à certains égards fort problématique (l’auteur reprend l’idée de « trous » dans la créativité de Rimbaud), Graham Robb se méfie souvent pertinemment des prémisses interprétatives des biographies, ce qui apparaît notamment dans ses remarques démystifiantes au sujet de la fin d’Une saison en enfer. On apprécie aussi le fait que l’auteur n’ait pas essayé d’euphémiser la mort du poète, contrairement à certains de ses prédécesseurs qui rejouent, indesinenter,« La Mort d’Ivan Illitch » de Tolstoï, Arthur atteignant sa crevaison d’une manière en somme idyllique et transcendante. En définitive, il s’agit de la meilleure biographie de Rimbaud parue à ce jour, et qui fait bien le tour de la question, avec une ironie intelligente, persuasive et entraînante ; jamais un paragraphe ennuyeux… même quand, la poésie dissipée, la vie de Rimbaud devient d’une écrasante monotonie. Soulignons pour finir – puisqu’il s’agit d’une qualité fort révélatrice de ce livre – que les traductions proposées par Graham Robb sont souvent impressionnantes de vigueur et de fidélité, même si traduire « Merde pour moi ! » par « Fuck me ! » est d’une licence que Banville n’eût peut-être pas admise…

Saint-John Perse. Raymond de Sainte-Suzanne, Une politique étrangère. Le Quai d’Orsay et Saint-John Perse à l’épreuve d’un regard. Journal novembre 1938-juin 1940 (Viviane Hamy, 2001, 390 p., 179 F, 27,29 €). Ce regard est celui de Raymond de Sainte-Suzanne, attaché au secrétariat général du Quai d’Orsay, dont Alexis Léger (souvent désigné ici comme « Axel ») était alors le grand maître depuis 1933. Ce fonctionnaire tenait un Journal intime, qui nous est révélé ici, précédé d’une substantielle introduction d’H. et Ph. Levillain. Observateur quotidien de Léger, Sainte-Suzanne se révèle un témoin d’autant plus aigu qu’il apprend peu à peu à déchiffrer son chef. Mais, en fait, c’est tout le Quai d’Orsay qui est évoqué ici, avec ses intrigues, ses hésitations, et le rôle souterrain des passions individuelles, rôle fort bien mis en lumière par Sainte-Suzanne. On suit la marche à la guerre, puis les illusions de la « drôle de guerre », vue de l’intérieur d’une administration qui est loin d’être toujours très bien informée. Si le Quai ne varia point, dans l’ensemble, dans son opposition au pangermanisme, on constate qu’il se leurrait étrangement en croyant, en avril 1940, que le moral allemand était très bas et l’effondrement de l’Allemagne, prévisible… En mai 1940, c’est la guerre civile ou un coup d’état militaire à Berlin qu’on tient pour certains. De premier ordre, ces informateurs du Quai, dont Sainte-Suzanne écrit en août 1939 : « Les nouvelles sur le fléchissement du moral allemand données par nos consuls avec un ensemble, une énergie remarquable provoquent un immense espoir dans la maison. » Léger partageait, à la même date, cette illusion, déclarant : « Non, Hitler ne peut pas faire la guerre avec un pays qui s’effrite comme l’Allemagne. » Le 2 septembre 1939, soit la veille même de la déclaration de guerre, son secrétaire note : « Axel croit que Hitler ne peut s’engager en raison de l’opinion allemande. » Le Führer ménageant son opinion publique !!! Espérons que quelque historien s’amusera un jour à exhumer des archives du Quai les dépêches envoyées en 1939 par nos consuls en Allemagne. Encore ne faudra-t-il pas être trop dupe de ce genre de littérature, car, comme le note très justement Sainte-Suzanne à propos des informations qu’elles donnaient : « Elles sont utilisées au maximum et présentées comme certaines. » Et ce Journal montre bien toute la lutte, dans les couloirs et antichambres du Quai, entre les « durs » et les « mous ». Si certains gardent l’espoir, d’autres n’en ont plus guère et prophétisent sans extravagance que l’Europe est finie. Non moins lucide, Sainte-Suzanne note en septembre 1939 : « Non, les gens n’ont plus la foi. […] le gagnant c’est Staline. » Dans tout ce Journal, la grande présence, celle qui fascine le plus Sainte-Suzanne, c’est son chef, cet Alexis Léger qui a si parfaitement tué en lui Saint-John Perse (il fera l’inverse, on le sait, après 1940) et dont ce livre nous offre un extraordinaire portrait par petites touches presque quotidiennes. De temps à autre, l’auteur s’essaie à synthétiser la personnalité de cet être à ses yeux si énigmatique, et cela donne de rapides portraits psychologiques, comme celui-ci : « Axel : Art de persuasion qui tient de la magie. Souplesse extravagante de la tactique. Pourtant obstination inexorable dans le but. Infatigabilité et patience. Maîtrise de soi sans jamais aucune défaillance. Volonté de domination et plaisir de vaincre. Vie hiérarchisée. Très passionné. » Cette obstination est celle de la résistance à outrance à l’Allemagne, que Léger ne cessa de préconiser vigoureusement, conseillant même une riposte militaire après la remilitarisation de la rive gauche du Rhin. On nous objectera qu’il n’avait pas la tâche facile, puisque, durant ses sept ans de fonctions, il dut servir non moins de treize ministres successifs des Affaires étrangères… Mais, précisément, sa continuité dans son poste lui permettait de faire mieux triompher ses vues. À cela s’ajoutait un énorme orgueil personnel et, très bien vue par Sainte-Suzanne, une curieuse passion pour le pouvoir, qu’il prenait mille précautions quotidiennes pour conserver. « Il y a autant de volupté à dominer un homme qu’à posséder une femme » : cette réflexion extraordinaire de Léger, rapportée dans ce Journal, ne donnerait-elle pas à penser que, aux yeux de celui-ci, la politique ne différait pas tellement de la littérature, que son ami Valéry avait définie comme « l’art de se jouer de l’âme des autres » ? Et qui sait si le secrétaire général du quai d’Orsay ne jouait pas avec les hommes autant que le poète le faisait avec les mots ? Tel est bien ce que nous montre ici, jour après jour, Sainte-Suzanne. Question politique et diplomatie, Léger tranchait fort sur son prédécesseur Berthelot, qu’il poussa d’ailleurs insidieusement vers la sortie (voir la biographie de celui-ci par J.-L. Barré). Anglophile, disposant de bons amis américains, il croyait aussi à la nécessité du pacte franco-soviétique (il pensait d’ailleurs que Staline n’attaquerait pas la Finlande), mais restait plein de défiance envers l’Italie. À cet égard, il était l’héritier parfait de la longue et absurde tradition anti-italienne du Quai, tradition que Laval s’employa un moment, mais en vain, à briser. L’effondrement de l’Éthiopie face à Mussolini, puis celui de la Pologne face à Hitler, l’avaient beaucoup surpris : il croyait qu’elles tiendraient (sous la foi des rapports de nos consuls là-bas ?). Violemment opposé à Georges Bonnet, Léger – qui avait un peu l’oreille de la gauche en France – choyait Daladier et pratiquait avec Paul Reynaud un jeu de bascule qui lui fut fatal. Pour le reste, il nous est montré comme quelqu’un qui lit assez peu les télégrammes et les dépêches, et préfère les conversations, les entretiens personnels et même une certaine diplomatie secrète. Ayant parfaitement compris la puissance de la presse moderne, il sait à merveille utiliser celle-ci et dispose de nombreux amis et alliés parmi les journalistes et parlementaires. En mars 1940, Sainte-Suzanne peut noter en toute conscience : « Je tiens pour capitale, décisive, l’action d’Axel dans la politique française depuis l’annexion de Prague. » Se trouve également mis en lumière le rôle non négligeable tenu par certaines femmes du monde, maîtresses ou confidentes d’hommes politiques : Hélène de Portes (qui poussa Reynaud à limoger Léger en mai 40), Marie-Louise de Crussol et Marthe de Fels, qui fut la maîtresse de celui-ci. On trouvera à ce sujet de très intéressantes réflexions de Sainte-Suzanne sur Léger amoureux : « il domine la volupté et reste son maître, intégrant ses forces dans son jeu, bien qu’il soit sentimental. […] Je dois dire que rarement voluptueux a si rigoureusement administré sa vie, avec une sagesse si contrôlée ; ce qui fait qu’il cumule la volupté aux avantages de l’ascétisme. » Nous avons gardé le meilleur pour la fin. Le 20 janvier 1940, Sainte-Suzanne note, au milieu d’un long paragraphe sur Léger : « Littérature : il a trois idoles : Chateaubriand, Céline, Bernanos ». Saint-John Perse se délectant aux aventures de Bardamu et de l’abbé Donissan : il nous avait caché cela ! Comme le remarquent les deux annotateurs du texte : « Mais après tout, le jardin privé de Saint-John Perse ne livrera jamais ses secrets. » Celui de l’éminence grise du Quai d’Orsay en livre du moins ici quelques-uns, grâce au regard vigilant et perspicace de son humble subordonné.

Saint-Exupéry. Consuelo de Saint-Exupéry, Lettres du dimanche, préface d’Alain Vircondelet (Plon, 2001, 162 p., sans prix marqué). Dans une note apposée en bas de page à une lettre de Consuelo, Alain Vircondelet écrit : « Consuelo fait souvent allusion à cette occultation dont elle fut victime dès la mort de Saint-Exupéry. Celle-ci s’accrut pendant l’édification du mythe jusqu’à son exclusion quasi définitive. » Les choses ont bien changé. Aujourd’hui, le mythe Saint-Ex décroissant un peu après l’apothéose du centenaire, c’est apparemment le mythe de Consuelo qui monte à l’horizon et nous menace. Après les Mémoires de la rose, voici ses lettres au « commandant ». Il s’agit de lettres que Consuelo, en 1943, commença à lui écrire de New-York et qu’elle continua de rédiger bien après sa disparition, jusqu’en 1954. On nous précise cependant : « Ces lettres n’ont pas été envoyées, à l’exception d’une seule » – on ne nous dit point laquelle. Il est également précisé que ces lettres « ont été rétablies, quand cela s’imposait, dans une syntaxe correcte ». Pourquoi ne pas les avoir laissées telles quelles ? Galanterie à part, il est surtout regrettable qu’on ait choisi de publier ces lettres alors que celles de Saint-Exupéry à Consuelo restent inédites et qu’on ne sait quand elles seront publiées. Toujours est-il que nous devons, en attendant, nous contenter de celles de son épouse. Y perdons-nous au change ? On rappellera que Saint-Exupéry était le troisième mari de Consuelo, laquelle avait auparavant été l’épouse de l’écrivain Enrique Gómez Carrillo, auprès de qui elle succéda à la célèbre chanteuse Raquel Meller. Ces Lettres du dimanche constituent, par force, un monologue, adressé à un mari d’abord absent, puis porté disparu. Il y a naturellement de tout dans ce monologue, débité avec une volubilité qu’on pourrait qualifier de sud-américaine : déclarations d’amour, implorations, souvenirs, rêveries, méditations, anecdotes, simple bavardage, etc. Le tout ne va pas sans quelque monotonie, et le lecteur éprouve l’impression vaguement gênante d’ouvrir le courrier des autres. A l’inquiétude de la séparation, puis au désespoir de la mort de son mari se mêlent fréquemment des accents lyriques : « Je t’envoie de grandes colonnes de lumière, aussi grandes que mon espérance de te revoir, aussi touffues que des forêts vierges du Brésil pour t’envelopper, te rendre invisible aux Messerschmidt qui veulent te griller. » Assez piquant est ce petit dialogue rapporté entre elle et Saint-Ex, au sujet d’une conquête féminine de celui-ci : « Une femme m’a dit les lignes de la main à la NRF. Elle est très belle et elle m’a chatouillé les mains. J’ai envie d’aller la retrouver pour qu’elle me touche partout… Tu me permets cela ? / Je lui répondis : Bien sûr… mais dépêche-toi, que ça se fasse vite, parce que je ne veux pas qu’elle te plaise davantage… / – Ah ! Merci, oui, je te le dirai. » On nous précise ensuite que Saint-Ex revint rapidement en disant : « Tu sais, cette femme est une idiote. » Nous voilà rassurés. Dans sa préface, Alain Vircondelet met très haut l’œuvre de Saint-Ex, qu’il définit hardiment comme « un immense vol de nuit, une marche obscure dans sa propre angoisse, qui lui faisait rejoindre les doutes nocturnes de Pascal et de Rimbaud ». Quant à Consuelo, il faut, assure-t-il, voir en elle « une catholique très pieuse », ce que nous ne contesterons certes point. Et, puisque le mythe de Consuelo provoquera certainement de nouvelles biographies de celle-ci, nous croyons être utile aux futurs biographes en leur donnant un petit détail dont il serait dommage qu’il se perdît. En 1936, Léo Malet publia clandestinement une curieuse plaquette constituée d’épreuves photographiques du manuscrit d’un texte assez libre de lui, dont le titre n’avait, Dieu merci, rien de bien mystérieux : Ne pas voir plus loin que le bout de son sexe. Un extrait : « Une belle poitrine attire / une belle poitrine retient / que de tendres soins elle réclame / de ma main brillante qui ne pique pas. // nul n’a passé les pointes de tes seins / sans peur ni sans malheur… » À cette plaquette tirée à seulement 30 exemplaires, souscrivirent divers amis de l’auteur : Éluard, Dominguez, Hugnet, Claude Cahun et Consuelo de Saint-Exupéry. 

Sainte-Beuve. Michel Crépu, Sainte-Beuve. Portrait d’un sceptique (Perrin, 2001, 263 p., 119 F, 18,14 €). C’est toujours une bonne surprise, quand on s’attendait à lire une biographie, que de découvrir un essai, c’est-à-dire le produit d’une véritable réflexion critique. Ainsi en va-t-il de ce livre très prenant, où Michel Crépu s’est proposé de faire le portrait intellectuel de Sainte-Beuve, par ailleurs bien situé historiquement. Réfléchir sur la critique de Sainte-Beuve, c’est finalement réfléchir sur la critique elle-même, et Michel Crépu observe très justement de son modèle : « Il y a un monde entre l’architecture fine d’un de ses portraits et tel tribunal à la mode du jour. » Intoxiquée de sociologie et surtout de morale, toute une critique actuelle, en effet, « ignore l’art du portrait […], n’ayant de cesse de faire la leçon par ignorance, honte cachée d’elle-même ». Cette myopie qu’on a tant reprochée à Sainte-Beuve, n’est-elle donc pas finalement « amour de la nuance, amour de la vérité » ? Oui, on nous l’a répété à satiété, il ne sut pas juger à leur exacte valeur Balzac, Baudelaire et Flaubert – lesquels avaient au reste pour lui de l’estime ou de la considération. Mais Barbey d’Aurevilly ne s’est-il pas lui aussi trompé dans certains de ses jugements critiques, d’une folle injustice ? L’essentiel n’est pas là, mais dans le regard que Sainte-Beuve sut porter à la fois sur les livres en général et sur la littérature de son temps. Pour lui, la question centrale aura toujours été, selon Michel Crépu : « Comment ne pas être romantique ? ». Tel est le titre du dernier chapitre de cet essai, titre explicité en ces termes : « Comment habiter ailleurs que dans cette forme d’imposture éclatante mais sans renoncer à la beauté ? ». Et le curieux roman de Volupté ne constitue-t-il pas le constat d’une « désolation inapte au tragique » ? Tout cela se trouve analysé et précisé tout au long de l’ouvrage, dans ce qui constitue une sorte de revue des intercesseurs successifs de Sainte-Beuve : Chateaubriand d’abord, qui lui inspire des sentiments fort contradictoires, puis Joubert, Senancour, Hugo, Lamennais, Maistre, Pascal et Port-Royal. Ne sont pas pour autant négligés des comparses ou des figures de second plan qui, tel Villemain, jouèrent un rôle dans sa formation intellectuelle. Michel Crépu s’est également attaché à préciser ce qu’il juge une question importante, celle de la « transmission littéraire », autrement dit la liaison entre le XVIIIsiècle et le Romantisme, qui joue en effet un rôle fondamental dans la pensée critique de Sainte-Beuve, historiquement placé à la croisée des chemins. Dira-t-on que l’auteur a ici essayé d’appliquer à Sainte-Beuve lui-même la méthode critique de celui-ci ? Ce ne serait pas un mince éloge. En tout cas, son livre n’a rien de plat ou de convenu ; il dessine un véritable portrait critique, qui entend bien expliquer son sujet de l’intérieur même, avec, ajouterions-nous, tout ce qu’un essai suppose de partialité voulue et assumée. Bien des passages seraient à relever, ainsi que telles considérations sur des portraits de Prudhon, Ingres et Manet, qui élargissent opportunément la perspective. Nous citerons pour finir ce passage sur Senancour : « Oberman donc, contre René, Joubert n’étant pas un allié assez sûr – pas assez malheureux : on ne peut se fier à ces doux provinciaux qui n’ont pas réellement goûté aux vraies eaux froides d’une époque devenue « brutale ». Puisque la tristesse a bien des chances d’être le dernier mot de tout, autant la puiser chez celui qui en est l’allégorie vivante, « une soirée d’octobre » comme Senancour, un malheureux authentique, foncièrement honnête dans la manifestation de son cafard métaphysique. La vérité de tout cela est que la tristesse, par essence, est plus morale que le bonheur. L’homme de bonheur, lui, ment forcément quelque part, sinon il ne serait pas heureux. »

Notes de lecture

 Apollinaire. Peter Read, Apollinaire et « Les Mamelles de Tirésias ». La revanche d’Éros (Presses Universitaires de Rennes, 2001, 248 p., 120 F). Peter Read ne se contente pas de rappeler avec beaucoup de verve les origines de la pièce, sa préparation, sa représentation et la longue polémique qu’elle suscita, en apportant de-ci de-là quelques éléments nouveaux. Il situe l’œuvre dans son contexte historique, la guerre, bien sûr, et le triomphe de Thanatos dans la boucherie de Verdun, pour montrer qu’Apollinaire chante la joie de vivre, l’amour et la fécondité : revanche d’Éros. Le contexte historique, c’est aussi les grèves des ouvrières dans les usines d’armement, qui font tache d’huile et s’accompagnent d’une revendication des droits civiques. La Thérèse/Tirésias d’Apollinaire, qui réclame des droits égaux à ceux des mâles et prétend devenir soldat, artiste, ministre, savant, tout aussi bien que groom ou petit télégraphiste, n’est pas autant qu’on l’a cru un être de fantaisie ou d’utopie ; elle répond au contraire à une actualité féministe brûlante. Enfin, le « drame surréaliste » est replacé dans le mouvement de renaissance artistique de l’époque : « en 1917, le génie d’Apollinaire est intact », constate Peter Read, contrairement à une idée encore trop souvent reçue. Livre incontournable pour les amateurs d’Apollinaire. 

Apollinaire-Havet. Guillaume Apollinaire, Mireille Havet, Correspondance, éditée par Dominique Tiry avec le concours de Pierre Caizergues et Pierre Plateau (Centre d’Étude du XXe siècle, Université Paul-Valéry, Montpellier, 2000, 132 p., 120 F). Connaît-on bien Mireille Havet ? Elle a quinze ans quand elle écrit à Apollinaire avec une insolence (bien calculée) de gamine « Je crois que vous êtes un peu fou » et que celui-ci publie dans Les Soirées de Paris du 15 décembre 1913 sa « Maison dans l’œil du chat ». C’est pendant la guerre que leurs échanges épistolaires prennent forme. Apollinaire s’amuse visiblement de la spontanéité, des inventions cocasses, du langage imagé de sa correspondante et, en bon épistolier, lui renvoie la balle sur le même ton. « T’es un poyète (mauvaise graine ! hou ! vilain, pas sérieux) », lui lance-t-elle, et lui de répliquer : « toi t’es pas une vraie muse […] t’es cependant un vilain petit museau. » Un curieux marivaudage se fait jour entre les élans plus verbaux que sentimentaux de la jeune fille et le poète à la fois complice et prudent. Nonobstant quelques erreurs de transcription, ne cachons pas le plaisir que nous ont donné ces pages. Et puis, n’oublions pas les chercheurs, qui y trouveront des précisions biographiques et les manuscrits en fac-similé de quelques poèmes, notamment d’une (toute ?) première version de Paysage et de Cœur couronne et miroir.

Aragon. Rémi Soulié, Le Vrai-mentir d’Aragon. Aragon et la France (Éditions du Bon Albert, 2001, 95 p., 100 F, 15,24 €). Petit pamphlet triste, le livre de Rémi Soulié s’emploie à démontrer que, tantôt dadaïste et tantôt stalinien, Aragon s’est beaucoup contredit. Il s’en scandalise. Enfantin.

Baudelaire. Louis Aguettant, Lecture de Baudelaire (L’Harmattan, 2001, 223 p., sans prix marqué). S’intéressant à quelque vingt-quatre poèmes de Baudelaire, cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1978. Malheureusement, la republication de ce livre d’une portée somme toute assez générale ne s’imposait guère, tant il reste en deçà des autres introductions aux Fleurs du Mal disponibles aujourd’hui, et tant la critique baudelairienne a connu d’importants progrès depuis 1978, sur presque tous les plans (philologique, métrique, sémantique, sociologique). Un spécialiste de Baudelaire ne dirait sans doute pas aujourd’hui, après les exégèses de Pierre-Georges Castex et Antoine Fongaro, que La Beauté « exprim[e] » « le goût d’une beauté impassible et immobile, sculpturale », lecture dite « parnassienne » qui néglige à la fois le sens du poème (le poète meurt pour son art) et sa forme (il s’agit d’un « sonnet libertin » qui n’a donc rien des caractéristiques supposées immobiles de la forme censément fixe, mais pourtant si mobile, qu’est le sonnet). Reposant souvent sur des prémisses plus ou moins romantiques, le livre de Louis Aguettant témoigne parfois, il est vrai, d’un goût suffisamment conservateur en la matière pour mettre en évidence avec une acuité toute involontaire l’originalité baudelairienne. Prenons un autre sonnet, À une passante, où l’auteur épingle d’emblée les vers 2-3 – « presque vulgaires » avec leurs « détails de costume d’un goût bien bourgeois » – avant d’estimer que les vers 6-8 ne sont pas « à l’abri de toute critique », avec une métaphore d’ouragan « bien fâcheu[se] » et une représentation maladroite du poète qui regarde la passante : « la rime à ouragan amène extravagant, qui est aussi contestable avec sa nuance de ridicule qui n’est pas dans fou. Il semble probable que Baudelaire a pensé fou, et que la rime lui a imposé extravagant […] ». Heureusement, les grands poètes ne se laissent pas imposer ainsi des rimes au prix de contresens sémantiques et la lecture de Louis Aguettant repère avec précision, tout en en déformant la signification, les endroits où Baudelaire s’éloigne volontairement de la poétique du Romantisme, telle qu’elle s’exprime par exemple dans Une allée du Luxembourg de Nerval. Il serait peu généreux, certes, de s’en tenir à de tels traits symptomatiques devant un livre qui atteste aussi des qualités positives mais compte tenu de la qualité de beaucoup de présentations récentes (comme le Baudelaire de John E. Jackson, paru en 2001), il est difficile de recommander l’achat de ce volume.

Baudelaire, Rimbaud. Luc Decaunes, Charles Baudelaire ; Lionel Ray, Arthur Rimbaud (Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 2001, 256 p. et 208 p., 80 F, 12,20 € chaque). Serait-ce faire preuve d’une attitude excessivement critique que de s’interroger sur l’utilité de cette republication de volumes datant respectivement de 1952 et de 1976 ? Malgré quelques petits ajouts à la bibliographie faits avec un manque de discernement flagrant dans le volume consacré à Rimbaud – on y trouve L’Œuvre, commentée par Claude Jeancolas, édition médiocre avec un commentaire d’une indigence peu commune, mais non les éditions critiques d’une toute autre qualité de Pierre Brunel, André Guyaux et Jean-Luc Steinmetz ; y figure la biographie du même Jeancolas mais non celle, antérieure, de Pierre Petitfils où Jeancolas avait puisé l’essentiel de ses informations –, il s’agit bien de republications, ce qui n’apparaît pas clairement dans le volume de Lionel Ray. Utiles lors de leur première publication, ces petites monographies, qui prennent une forme similaire (« présentation et anthologie ») sont assez chères, surtout lorsqu’on tient compte de la qualité des éditions en format de poche des œuvres des deux poètes. Rarement cités aujourd’hui, les essais qui accompagnent ces anthologies étaient d’un certain intérêt, comme lorsque Lionel Ray a poursuivi le travail d’exégèse érotique amorcé par Marc Ascione et Jean-Pierre Chambon (sans pour autant citer leur article fondamental « Les “Zolismes” de Rimbaud », paru dans Europe de mai-juin 1973), mais ils sont désormais à bien des égards caducs, compte tenu des progrès de la critique. Parfois, les maisons d’édition maintiennent ainsi – chichement – des titres surannés au lieu de financer de nouveaux travaux de présentation (il suffit que la vente se maintienne… mais que de lecteurs déçus !). Heureusement, Baudelaire et Rimbaud sont toujours des « poètes d’aujourd’hui ». En général, la critique se périme bien plus vite.

Blanche. Laure Murat, La Maison du docteur Blanche. Histoire d’un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant (Jean-Claude Lattès, 2001, 425 p., 149 F). Il s’en est fallu de peu pour que la célébrissime « maison du Dr Blanche » passât pour un pur mythe, sorti de l’imagination de quelques-uns de nos pourtant plus haults écrivains – Gérard de Nerval et Guy de Maupassant, pour ne pas les nommer. Ouverte à Passy dans l’ancien hôtel de la princesse de Lamballe en l’an 1846, elle devait être démolie en 1925. Celui qui en fit la réputation, un certain Émile Blanche (1820-1893) – reçu docteur en médecine en 1848 et qui, dans l’ombre de Philippe Pinel et d’Étienne Esquirol, devait se spécialiser dans la « psy » –, avait en outre demandé à son descendant, le peintre et critique d’art Jacques (dit Jacques-Émile) Blanche, de brûler les dossiers de ses patients, « ces secrets d’atroces misères ». La messe était dite ? Non, puisque la sinistre loi de 1838, qui autorisait les internements les plus abusifs (cf., en 1913, l’affaire Camille Claudel), obligeait les directeurs d’asile à conserver les registres d’inscription. Laure Murat a réussi à remettre la main sur ces registres. Le plus difficile, quoique non souligné, était d’arriver « après Foucault ». En résumé : Pinel n’avait nullement libéré les « fous » de leurs chaînes mais les avait remis dans un nouvel « enfermement ». On ne va pas retracer ici l’histoire de l’anti-psychiatrie – née « aux alentours de Mai 68 » et, circonstantiellement, parfaitement justifiée – mais, à force de « dé-construire », on en oubliait l’histoire effective, la psychiatrie dans-les-faits. Laure Murat aura sans doute « bénéficié » d’une première avancée, à l’initiative de Claude Quetel et Jacques Postel, avec leur Nouvelle Histoire de la psychiatrie (1994), mais nous lui devons à nouveau être gré d’avoir remis les pendules à l’heure. Que dire d’autre ? Qu’on en apprend de belles sur la famille Halévy, sur les conditions d’internement des femmes – et pas des moindres : Mme Esquiron, la comtesse de Castiglione, Marie d’Agoult –, sur les dérapages folie-criminalité. Nous avons apprécié la classification annoncée « d’entrée de jeu » et opérée entre « visiteurs amicaux », « parents inquiets », « malades intermittents », « patients incurables ». Hé oui, si l’on avait à l’époque trouvé remède à la syphilis, les asiles auraient été un peu moins remplis. Reste la question de l’hérédité, sur laquelle Laure Murat se garde bien, à juste titre, d’intervenir, livrant les textes tels qu’écrits en leur temps. 

Bloy. Léon Bloy, Les Dernières Colonnes de l’Église, préface et notes de Michèle Fontana (La Chasse au Snark, 2001, 166 p., 110 F). La hargne de Bloy se déploie comme d’habitude avec son mélange de splendeurs surprenantes et de bassesses fatigantes. Consacré essentiellement à des catholiques trop tièdes pour son goût, ce volume n’est pas aujourd’hui le plus intéressant de Bloy : les « colonnes » qu’il attaque sont depuis longtemps écroulées. Brunetière, Coppée ou Bourget, on se soucierait plutôt de chercher en quoi ils n’étaient pas tout à fait nuls ; or c’est d’abord à leur succès que s’en prend Bloy. Le chapitre consacré à Huysmans retient davantage, car cet auteur continue d’habiter nos bibliothèques et de nous poser des questions. Les remarques sur son style sont cruelles et souvent justes. Un seul élu se voit loué et vanté : Jehan Rictus, proposé comme un « Publicain de la Poésie » après le cortège des Pharisiens. La préface de Michèle Fontana est dense et informative, les notes beaucoup plus développées que celles de l’édition Bollery-Petit du Mercure de France ; en appendice, des notices présentent utilement les différents auteurs évoqués par Bloy. 

Bonnefoy/Gracq. Anne Mortal, Le Chemin de personne. Yves Bonnefoy, Julien Gracq (L’Harmattan, 2000, 480 p., sans prix marqué). Le chemin est le lieu de l’errance inguérissable, d’une nostalgie continue. Qu’il soit celui du voyage ou celui du « dedans », où l’on s’égare si simplement, si irrémédiablement. Anne Mortal propose un cheminement à travers l’œuvre de Gracq et de Bonnefoy, en suscite les croisements tout en suggérant leur sinuosité. Elle suit le parcours, territoire d’une quête et trajet de l’expérience poétique, « qui se dessine par la succession des lieux venus à la rencontre de la personne, et qui frôle les mythes de soi. » Cette étude demeure parfois absconse.

Carco. Jean-Jacques Bedu, Francis Carco : au cœur de la bohème (Éditions du Rocher, 2001, 460 p., 135 F, 20,58 €). Jean-Jacques Bedu est bon chrétien. Après la joue gauche, c’est la droite qu’il tend. Pourtant, il évolue : outre qu’il s’encanaille diablement, il vient d’inventer un genre, la « biographie d’ambiance » qui est à l’essai biographique ce que la musique de supermarché est à Bela Bartok. Cinq pages d’ambiance, un fait (sans date), cinq pages d’ambiance, un fait (avec date, imprécise ou erronée), etc. Après avoir accablé l’an dernier Maurice Magre d’une biographie molle, Bedu s’est attaqué à Carco. Le voilà à l’assaut de la Butte, il se fait des frissons partout, il croise des apaches, des marlous et des putes. Ah le surin ! Oh le raisiné ! Son Carco est-il mieux que son Magre ? Hormis les niaiseries dont notre biographe a le secret, les imprécisions et les erreurs, la paraphrase (et pour cause, ce livre est essentiellement une compilation de fragments des livres de Carco imposés comme vérité historique sans aucune distance critique), les hors-sujet et les digressions complaisantes où il étale ses confitures sans sucre, les zones d’ombre caractéristiques des biographies menées à la paresseuse et un penchant fâcheux à la dérive romanesque, à l’exception de ces détails, Jean-Jacques Bedu a fait un livre, c’est indéniable, et il y a mis des photos. En somme, Bedu a encore fait du Bedu, un brouet clairet destiné à la bourgeoisie ennuyée et bonasse, point trop cultivée, point trop curieuse. Sacré Bedu, le vrai demi-sel ! 

Celan. Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance, 2 tomes (Seuil, 2001, 720 et 800 pp., 420 F les deux volumes). La publication en un somptueux coffret de l’abondante correspondance échangée entre Paul Celan et son épouse Gisèle Celan-Lestrange contribue à sonder le vertigineux abîme d’un poète blessé et hanté par sa mémoire. Tendues par un amour jamais démenti, à la lisière de l’indicible, ces lettres, enrichies de nombreux documents, accompagnent le cheminement angoissé de Celan vers sa folie dévastatrice. Elles constituent comme le témoignage nécessaire d’un parcours artistique douloureux qui n’a de cesse de traquer toute trace de négation de l’homme. La singularité de Celan, que l’on retrouve ici en filigrane, tient au choix délibéré de la langue ennemie qu’il persécute presque en l’« embabelisant » de mots étrangers, et qui s’impose comme celle de son exil intérieur en « Celanie ». Le vertige que peut faire naître cette correspondance chez qui la lit réside précisément dans ses silences assourdissants, nourris d’un amour non vaincu par la déréliction et d’une souffrance que n’a jamais apaisée l’écriture. 

Céline. Lucette Destouches, Véronique Robert, Céline secret (Grasset, 2001, 167 p., 85 F, 12,96 €). Très peu « secret » en vérité. Quasiment toutes les anecdotes racontées par Lucette Destouches dans ce court volume, et bien d’autres en plus, se trouvaient, sous forme de discours direct ou indirect, dans la biographie de Frédéric Vitoux, La Vie de Céline, parue chez le même éditeur en 1988. En treize ans, les souvenirs de la vieille dame se sont quelque peu émoussés. Aussi l’éditeur aurait-il pu nettoyer certaines bévues criardes : Neuruppin en Prusse devient une improbable ville du Far West, « New Ruppin » ; le docteur Jacquot s’appelle Jacquat ; Les Beaux Draps, dont l’essentiel est consacré à la débinette de juin 40, est écrit en 39 et publié l’année suivante. Autre pataquès chronologique, non d’ordre historique mais intime : Lucette Destouches a rencontré Céline en 1936 mais affirme qu’elle aurait accepté si nécessaire un ménage à trois avec Élisabeth Craig, pourtant définitivement sortie de la vie de Céline en 1934. Malgré ces inexactitudes, l’impression que laisse le livre est, en arrière-plan, celle d’une image vivante et paradoxalement assez exacte d’une femme entraînée dans une aventure conjugale pour le moins hors du commun. Elle efface ce qui pouvait rester, pas grand chose sans doute, du portrait très peu flatteur que Marc-Édouard Nabe avait improvisé d’elle, il y a quelques années, dans son « roman » Lucette. Étrange permutation : la Lucette de Nabe évoquerait plutôt cette image de sorcière égarée, telle qu’elle apparaît sur la photo de couple reproduite en couverture de Céline secret. Photo où Céline montre une physionomie très douce, un peu ironique, aux côtés d’une mégère en cheveux dont on avait pourtant entendu dire qu’elle ne pouvait supporter ce cliché, où son visage est méconnaissable. 

Cobra. Joseph Noiret, ChronoCobra (Didier Devillez Editeur, 2001, 96 p., 100F). Joseph Noiret – co-fondateur de Cobra pour la Belgique, avec Christian Dotremont – dresse un panorama du mouvement, suscité par le constat que ce qu’on en sait aujourd’hui ne correspond pas exactement à ce qu’il était : réduction du rôle des écrivains, sous-estimation des manifestations, des publications et des activités qui eurent lieu durant ses trois années d’existence, de 1948 à 1951. C’est dans sa valeur de déposition que réside l’intérêt de l’ouvrage. Le mouvement Cobra débute au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – dans une période de bouleversements sociaux et politiques engendrée par les ravages d’une idéologie dévastatrice qui fut un phénomène nouveau dans l’histoire des hommes – et fut le fruit d’une volonté de créer l’avenir. Il trouve son origine dans des groupes expérimentaux belges ou hollandais, dans le Surréalisme-Révolutionnaire. Il est placé sous le signe de la diversité : des individus, peintres et écrivains pour la plupart, des nationalités (autonomie par rapport à Paris), des cultures et des moyens mis en œuvre. Ces différences constituent une source d’inspiration et de renouvellement intarissable. Noiret insiste clairement sur le fait que Cobra se fonde sur un travail collectif et internationaliste qui refuse tout excès théorique et tout dogmatisme. Les lois dictées, la logorrhée des commentaires et le mercantilisme sont rejetés. Le mouvement est avant tout une manière de vivre, basée sur une collaboration expérimentale et spontanée. Les rencontres, les échanges, les manifestations, les expositions, la correspondance de Dotremont, la publication de la revue Cobra et de quelques ouvrages comme Les Jambages au cou de Corneille-Dotremont sont des éléments importants de cette expérience. En 1951, après trois années, certains peintres se servent personnellement du mouvement en laissant de côté les écrivains. L’art devient une marchandise et les peintres se tournent vers Paris. Joseph Noiret met en évidence les particularités de Cobra mais ce panorama, en distillant des souvenirs, n’échappe pas aux travers de la redite et du survol, si bien que l’ensemble est un peu inégal. Certaines omissions sont regrettables (l’explication du nom du mouvement, par exemple, qui est le fruit du rapprochement des initiales de trois capitales nordiques, CO-penhague, BR-uxelles, A-msterdam) et certains points, comme les productions de ces individus dissemblables, mériteraient d’être développés. 

Colportage. La Bibliothèque bleue et les littératures de colportage, textes réunis par Thierry Delcourt et Élisabeth Parinet (Honoré Champion, 2001, 288 p., 130 F). Les actes du colloque tenu à Troyes et à Chaumont en 1999 rassemblent les textes d’une vingtaine de communications sur ce sujet dont la connaissance a considérablement progressé depuis l’époque héroïque de Louis Morin, pionnier et fondateur, relayé par Alfred Morin, son fils. La bibliothèque bleue de Troyes et son émule normande couvrent essentiellement les XVIIe et XVIIIe siècles, mais la question du colportage, qui en est indissociable, concerne encore le XIXe siècle (rappelons-nous les débuts de Michel Lévy). De savantes études permettront aux dix-neuviémistes d’apprécier le poids de cet héritage, ainsi de celle de Laurent Guillaume sur la période 1854-1870, celle de Barbara Day-Hickman sur Napoléon dans la bibliothèque bleue, ou celle de Jean-Pierre Seguin sur les « canards ». Bel ouvrage d’érudition, encadré par deux textes de Roger Chartier, qui enrichissent ces travaux érudits d’une réflexion de plus large portée. 

Critique. Jérôme Roger, La Critique littéraire (Nathan, 2001, 128 p., sans prix marqué). Réédition, revue et augmentée, d’un volume paru en 1997 chez un autre éditeur. On est souvent sceptique sur l’utilité de ces petits essais aux sujets vagues et vastes pour des étudiants peu au fait de questions aussi complexes. Jérôme Roger réussit à n’être ni insipide ni trop général. La comparaison des deux versions, 1997 et 2001, montre des changements, parfois énigmatiques (l’épigraphe de Starobinski remplacée par une de Butor), mais dans l’ensemble révélateurs : Bourdieu (« réductionniste ») et surtout Derrida se font taper sur les doigts, et Barthes tirer l’oreille pour son S/Z, décidément trop simplet. De nouveaux noms apparaissent : Péguy et Jean-Claude Mathieu ont droit chacun à un paragraphe ; l’épistémocritique est maintenant mentionnée. Mais Blanchot, dont la méthode est au moins aussi « réductionniste » à sa façon que celle de Bourdieu, est toujours révéré sans mesure. Trop de petites erreurs pour le recommander aux étudiants sans précautions ? Philippe Lejeune pour Umberto Eco, Claude au lieu de Jacques Dubois, Sarrazine pour Sarrasine, etc. 

Critique (bis). Jean-Thomas Nordmann, La Critique littéraire française au XIXe siècle (1800-1914) (Le Livre de Poche, 2001, 320 p., 55 F, 8,38 €). On pouvait tout craindre avec un pareil titre dans une collection de poche. Eh bien, non ! là où un tâcheron paresseux se serait contenté d’une compilation facile et soporifique, nous trouvons un ouvrage de première main, original, bien écrit, intelligent et de bout en bout intéressant. Il fallait beaucoup de vertu à l’auteur (auteur d’une thèse sur Taine et la critique scientifique) pour repasser à travers une littérature que le préjugé moderniste nous fait trouver d’emblée indigeste et dépassée. Il a eu le courage de tout relire et celui, peut-être plus grand encore, de dire qu’il y a, dans les ouvrages poussiéreux de nos prédécesseurs, des choses dignes d’intérêt, riches d’idées et parfois passionnantes. En trois cent pages, il parvient à faire le tour des grandes phases de la critique, de « l’impulsion romantique » à « l’âge de la modernité scientifique » puis aux « Inquiétudes et réévaluations » fin de siècle. Sans jamais accorder plus de quelques pages à chaque auteur, il résume avec efficacité et profondeur les grandes articulations historiques et théoriques qui sous-tendent les travaux d’une quantité de critiques, les uns écrivains, les autres journalistes, les troisièmes professeurs, etc., avec toute la diversité proliférante que cela suppose. Il le fait sans surestimer ni sous-estimer la valeur de cette production qui n’est pas toujours parasite et contribue plus qu’on ne le croit souvent à l’évolution de la littérature elle-même. On lira avec intérêt (et non sans surprise parfois) tout ce qu’il dit de Villemain, de Taine, de Hennequin, de Montégut, de Lemaître, de Blum, de Faguet, de Sarcey, de Péguy, de Bergson, etc., pour ne citer que les plus connus – les moins connus n’étant pas les moins curieux ou les moins subtils. On ne lui reprochera qu’un penchant un peu corporatiste à vanter les Normaliens, fort nombreux dans son échantillon. Un index de plus de 200 noms donne une idée de l’ampleur du terrain couvert et une bonne bibliographie ainsi qu’une excellente chronologie rendront des services inestimables à tous ceux que le sujet intéresse. Une petite anthologie d’une quarantaine de pages a dû en revanche donner des insomnies à l’auteur : comment choisir dans la masse considérable des textes étudiés ? Le résultat est évidemment décevant : pas assez d’auteurs et des extraits trop courts. Que Jean-Thomas Nordmann nous permette de lui faire une suggestion : qu’il propose sans tarder une véritable anthologie de deux ou trois mille pages à Robert Laffont pour Bouquins : tous les dix-neuvièmistes lui en seront reconnaissants. 

Critiques. François Chaponnière, Flâneries irrespectueuses (Valère et Tourbillon, Sion [Suisse], 2001, 264 p., sans prix marqué.). C’est du Valais que nous arrive ce journal de lectures d’un homme à la fois éclectique et indépendant. Nous laisserons volontairement de côté tout ce que l’auteur dit de la littérature suisse de langue française pour ne considérer que l’Hexagone proprement dit. La vitalité actuelle de notre littérature semble faire problème pour François Chaponnière, qui étrille à la fois les « nostalgies couleur de muraille de Modiano », « l’aride tiers-mondisme désertique de Le Clézio », « le marketing féministe des Hélène Cixous, Luce Irigaray et autres dames habiles à écouler leurs produits » et « l’éternel fume-cigarettes de Casanova-Sollers jouxtant les binocles de Kristeva ». L’auteur serait-il diplomate ? De curieuses pages sont consacrées aux efforts obstinés que Mitterrand aurait tentés pour tâcher de faire obtenir le prix Nobel à Michel Tournier, chauffant à ce sujet notre ambassadeur à Stockholm et se désolant longuement lorsque Claude Simon décrocha la timbale. Sur le même Tournier, de piquantes remarques sur les « ahurissantes illustrations narcissiques » d’un Magazine littéraire à lui consacré, que l’auteur feuillette dans le TGV. Même irrespect pour le passé, ainsi lorsqu’est épinglée cette phrase d’un vieil article de Montherlant sur la défunte B.N. : « On voit même des nègres, dont le front fait un effort visible pour penser. » Intitulé Brève Histoire de la littérature française, un texte décapant met allégrement aux oubliettes l’Existentialisme et le Nouveau Roman, une bonne part du Romantisme et du Surréalisme, et s’étend au contraire sur Senancour, Labiche, Vitrac, Mandiargues et Raymond Roussel. Terminons sur cette profession de foi aussi imprévue qu’originale : « Je donnerais tout Gide pour une chanson de Bobby Lapointe. » 

CuriosaDictionnaire des œuvres érotiques, préface de Pascal Pia (Bouquins, Robert Laffont, 2001, 540 p., 139 F, 21,19 €). Réédition d’un volume paru en 1971. La préface que Pascal Pia avait donnée à l’édition originale est mentionnée sur la couverture, mais toutes les notices de ce Dictionnaire, loin de là, et hélas, ne sont pas sorties de sa plume savante et ironique. Celle sur La Dragonne, signée « X.G. », vaut son pesant de ce que l’on voudra : « Joyeusement antimilitariste, ce livre mêle agréablement [sic] satire et poésie. » Intéressant, ce jugement de Xavière Gauthier sur le chef-d’œuvre de Jarry… 

Delacroix. Jean-Paul Kauffmann, La Lutte avec l’ange (La Table ronde, 2001, 272 p., 120 F). Dans la chapelle des Saints-Anges, à l’entrée de Saint-Sulpice, cette église « vouée à l’inhabituel », se trouve l’une des dernières toiles de Delacroix. Le peintre a représenté l’un des passages les plus énigmatiques de la Genèse, celui de la lutte de Jacob contre l’Ange. À cette œuvre de commande officielle, Delacroix travailla plus d’une dizaine d’années. Pourquoi avait-il choisi précisément cet épisode biblique ? Pourquoi reprit-il au même moment la rédaction d’un journal interrompu pendant vingt-cinq ans ? Qui peut connaître les ressorts profonds du créateur, le flot confus des affaires intimes, des histoires familiales, toutes ces forces latentes, que l’artiste a métabolisées silencieusement pour les projeter dans son œuvre ? Avec patience et minutie, Jean-Paul Kauffmann sonde ce mystère de la création, cette lutte ontologique d’avec l’ange qui est à la fois le Mal et l’origine. Il démêle l’écheveau, suit les traces, réunit les coïncidences qui semblent converger en une forme de prédestination, établissant un « faisceau de preuves ». Il y a de Maigret et de Tintin – personnages tutélaires ici convoqués – dans cette enquête qui remonte jusqu’à l’énigme de la naissance du peintre et s’imprègne des lieux de l’enfance. Mais ce qui en constitue la puissance et la singularité, c’est le caractère empathique de la démarche. La Lutte avec l’ange, c’est à la fois la Bovary de Gustave, tant « Delacroix a mis sa peinture dans sa vie », mais c’est aussi la tentative de salut par l’art. Car « les prisonniers ne se lassent jamais de regarder les murs de leur cachot ». 

DelpastreMarcelle Delpastre, dossier rassemblé et présenté par Jan dau Melhau (Plein Chant 71-72, automne 2000-hiver 2001, 279 p., 120 F). Toujours attentive à bien servir des auteurs, des œuvres ou des mouvements quelque peu négligés ou mal connus, la revue Plein Chant consacre un numéro double à Marcelle Delpastre, écrivain au parcours peu banal et, il faut l’avouer, fort mal connu malgré des publications abondantes et variées. Poète et paysanne enracinée en Limousin, née en 1925 et morte en 1998, elle dit d’elle-même qu’elle « cultive principalement la ferme familiale et la poésie, accessoirement le dessin, la broderie, le chant traditionnel, l’ethnographie et la littérature française autant qu’occitane ». Le dossier de Plein Chant reprend les éléments d’une exposition consacrée à l’auteur et y ajoute nombre de documents : riche iconographie en noir et blanc et en couleurs, extraits de correspondance, témoignages, études diverses, le tout augmenté d’une anthologie de 200 pages qui permet de se faire une idée de la variété des talents de Marcelle Delpastre. Œuvre considérable, dont une très large portion est aujourd’hui publiée par Payot, et qui présente la particularité d’être féconde en français comme en limousin. Ce bilinguisme conquis et assumé ne relève aucunement du folklore (au sens péjoratif du terme) mais veut affirmer que français et limousin sont « deux langues égales, qui se complètent l’une l’autre sans se substituer l’une à l’autre, qui disent chacune à sa manière ce que l’autre dirait autrement, ou bien ne dirait pas ». Signalons, parmi les documents reproduits ici, une belle lettre d’Henri Pichette, dont un fac-similé permet d’apprécier le jeu des encres rouge et noire. Une chronologie et une liste des « protagonistes » (le principal étant l’initiateur du dossier, Jan dau Melhau, « écrivain de langue occitane à géométrie variable », à côté d’Yves Rouquette, de Claude Seignolle, etc.) ferme le volume. De la belle ouvrage. 

Deman. Adrienne et Luc Fontainas, Émile Van Balberghe, Publications de la Librairie Deman. Bibliographie, préface de François Chapon (Archives-Musée de la littérature, Bruxelles, 2000, 375 p., 450 FB). Que le lecteur imagine le travail d’une colonie de fourmis moissonneuses dans un monastère bénédictin et il aura le commencement d’une idée du labeur auquel se sont attelés les dignes fils de Myrmex que sont les auteurs de cet ouvrage. Edmond Deman (1857-1918), libraire installé à Bruxelles dès 1882, se lança dans l’édition à partir de 1888. Il publia au total une cinquantaine d’ouvrages jusqu’en 1912, dont un bon tiers est constitué par les recueils de son ami Verhaeren. Chacune de ces publications est disséquée avec une précision chirurgicale, qui, pour une part, échappe au profane pour ne s’adresser qu’au spécialiste de l’édition. Mais c’est le principe même de l’ouvrage. Mille quatre cents exemplaires, provenant de collections publiques et privées, ont été traqués, retrouvés et méticuleusement épluchés. C’est ainsi que sont portées à notre connaissance les dédicaces de Bloy sur Le Mendiant ingrat qui viennent à point nommé compléter la gourmande publication, par Michel Malicet et Pierre Glaudes, du Journal à L’Âge d’Homme, ou encore le quatrain – riche de sous-entendus – laissé par Mallarmé sur l’exemplaire de Pages appartenant à Méry Laurent (« L’an a changé de chemise / Ainsi dans un geste fier / Méry garde la main mise / Sur tous les trésors d’hier »). Citons également les projets ou propositions d’édition avec Huysmans, Verlaine, Régnier, Morice, etc., eux aussi répertoriés avec méthode.

Ducasse. Vincent Labaume, Le Soulèvement de Pantin (chez l’auteur, 2000, 96 p., sans prix marqué). On en apprend de belles sur l’auteur des Chants de Maldoror dans cet opuscule sympathique et délirant qui traite de l’affaire Troppmann. Comme on pouvait lire dans Le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de mai 1870 à propos du livre de Lautréamont : « Est-ce une gageure ? L’écrivain a l’air fort sérieux. » Difficile à dire, mais son texte est roboratif. 

DuhamelGeorges Duhamel parmi nous, textes et iconographie présentés par Françoise Danset et Paul Maunoury (Éditions du Valhermeil, 2001, 144 p., 145 F). C’est à une « biographie par l’image » de l’auteur de la Chronique des Pasquier que convie ce petit ouvrage composé à l’occasion d’une exposition à l’Abbaye de Créteil. Il se feuillette comme un album de photographie familial : avec plaisir et un peu de nostalgie. Si ces clichés révèlent l’homme, ses plaisirs, ses maisons, ses proches, ils renseignent aussi sur son parcours littéraire. Les citations tirées de l’œuvre illustrent les photographies plutôt que l’inverse et donnent de celle-ci un aperçu éclairant. Ce livre est aussi le portrait d’un homme en prise avec son siècle, qui, tour à tour, observe l’évolution des deux grandes « puissances » (Duhamel s’est rendu au printemps 1927 en URSS, puis, à l’automne 1928, aux États-Unis, dont il a rapporté Le Voyage de Moscou et Scènes de la vie future), dénonce la montée du nazisme, annonce la Seconde Guerre mondiale (Mémorial de la Guerre blanche). Le livre se découpe en six périodes – de 1919 à 1966 –, c’est-à-dire de la naissance de la vocation de l’écrivain jusqu’à sa mort. Les événements familiaux côtoient les publications et les manuscrits ; les photographies sont tantôt officielles, tantôt privées, et la plupart sont inédites. Dans un petit texte, inédit aussi, écrit entre 1928 et 1930 et figurant en introduction, Duhamel esquisse une autobiographie où se trouve précisément justifié ce souci de mêler tous les plans : « J’ai fait de ma vie, trois parts, non point distinctes mais perpétuellement emmêlées. L’une est celle que je donne à la composition de mes ouvrages. […] La seconde part, je la consacre aux voyages, c’est-à-dire à connaître le monde. […] Un écrivain digne de ce nom doit, pour remplir sa mission, s’efforcer de comprendre les tourments, les conflits et les entreprises d’une société en pleine transformation. La troisième part est celle que je consacre à mon foyer où grandissent maintenant mes trois fils. » Par la richesse de son iconographie et l’intelligence de son agencement, cette publication rejoint l’ambition des albums de la Pléiade et de la collection de l’Abécédaire. 

FlaubertSalammbô, présentation de Gisèle Séginger (GF Flammarion, 2001, 466 p., 44 F). Gisèle Séginger est une spécialiste confirmée dont des ouvrages récents ont exploré les questions d’esthétique et d’histoire posées par l’œuvre de Flaubert. Elle donne ici une édition d’un roman aujourd’hui quelque peu négligé, la postérité critique s’étant attachée d’abord à Madame Bovary et accessoirement à L’Éducation sentimentale, jusqu’à une période plus récente où Trois contes et Bouvard et Pécuchet semblent avoir trouvé des amateurs en nombre croissant. Quel roman époustouflant pourtant que ce morceau de bravoure où l’on passe son temps à s’entr’égorger en version originale dans un contexte fabuleusement multiculturel ! On comprend que le public de l’époque ait été fasciné, même si le lecteur d’aujourd’hui fantasme sans doute moins que le mâle second Empire (on est en 1863) aux descriptions titillantes de la petite Salammbô, malgré ses relations équivoques avec un serpent de la grande espèce. On regrette quand même que le romancier la tue en une phrase un peu cavalière. Flaubert avait raison de ne pas vouloir qu’on illustre son roman et Gisèle Séginger nous explique pourquoi dans sa présentation, non sans se répéter au demeurant. On lui en veut par conséquent un peu d’avoir déposé tant de notes savantes au bas des pages : ne jouent-elles pas, à leur manière, le même rôle que des illustrations envahissantes et forcément toujours fausses ? Que nous importe la justesse linguistique et archéologique de la documentation de Flaubert puisqu’il s’est donné tout ce mal – Gisèle Séginger le montre bien – pour que tout soit compréhensible et visualisable sans recourir aux dictionnaires ? Quitte à annoter, puisque le genre l’exige, il aurait été préférable de rejeter le tout en fin de volume afin de ne pas faire obstacle à la fluidité de la lecture. D’autant que cette annotation est parfois très précise, parfois très sommaire, et qu’il lui arrive de définir deux fois le même terme de manière différente (ainsi, sauf erreur, du cinnamome). Les lecteurs apprécieront la chronologie, la bibliographie, le dossier (La Genèse d’un vieux projet Fiction et histoire ; Le Roman des religions ; Documents) et la reproduction, pour la première fois, du « chapitre explicatif » que Flaubert voulut un temps (il avait heureusement changé d’avis) intercaler dans son texte, transcrit ici d’après le manuscrit original conservé à la Bibliothèque Bodmeriana de Genève. Redisons-le : cet ancêtre de la littérature gore a gardé intacte toute sa ressource de choc et constitue une formidable démonstration de l’irremplaçable magie des mots et des phrases – quand un artiste véritable décide de prendre la chose au sérieux.

Frank. Bernard Frank, Rêveries (Le Dilettante, 2001, 160 p., 89 F). « Quand j’avais dix-huit ans, et après avoir lu mes premiers écrits, Sartre m’avait dit, un peu perplexe : “Il faudrait pourtant que vous travailliez. Mais voilà, vous écrivez pour ne pas travailler !” » S’il n’y avait pas eu Lafargue, il y aurait de toutes façons eu Frank. Mais qu’on ne s’y trompe pas : comptez le nombre de pages remplies depuis qu’il livre une chronique hebdomadaire régulière – et depuis Le Matin, avec aujourd’hui Le Nouvel Observateur, ça va faire vingt ans. Drôle de paresseux ! Publie pas ? Voyez le « du même auteur » : ces Rêveries sont son treizième titre. OK, il a pas mal changé d’éditeur, mais il y a une loi qui interdit le vagabondage en littérature ? C’est bien sous cet angle qu’il faut suivre, et qu’il faudra relire son œuvre. On plaint d’ailleurs son futur annotateur, parce que l’ami Bernard a un art consommé de brouiller les pistes en faisant croire qu’il donne des repères. 

Gide. Peter Schnyder, Pré-textes. André Gide et la tentation de la critique (L’Harmattan, 2001, 248 p., 130 F, 19,82 €). Une première édition de cet ouvrage parue en 1988 se trouve ici reprise et complétée pour constituer au bout du compte une étude pleine d’intérêt sur les années de formation du jeune Gide, au moment où certains voient en lui l’« introuvable successeur de Sainte-Beuve » (Thibaudet). Articulé en brefs chapitres axés, de manière très gidienne, sur des verbes d’action – Lire, Observer, Analyser, Dialoguer, Expérimenter, Traduire, Se connaître, (Se) Renouveler –, l’ouvrage fait avec tact et précision le tour assez minutieux de la question. Sans négliger les questions d’éthique et d’esthétique, l’étude restitue le parcours et les interrogations de Gide dans le contexte d’une histoire littéraire très dense où s’éclairent les remous de la fin du Symbolisme et les conflits de génération qui déboucheront sur une nouvelle modernité. En annexe, un dossier sur Gide face à Barrès, une sur Gide lecteur de Nietzsche, une sur les premiers critiques de Gide. Vaste « bibliographie sélective » et bon index. 

Gide (bis). Bertrand Poirot-Delpech, « J’écris Paludes » (Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 2001, 118 p., 95 F, 14,48 €). Pour ceux qui savent encore à quoi renvoient les noms de Gide, de Mauriac, de Claudel, et pour qui les émois de la jeunesse symboliste des années 1890 évoquent encore quelque chose, voici un petit livre plein de charme et de simplicité raffinée. « Sotie », comme son prétexte, il livre des souvenirs au ton juste, quelques portraits, une ou deux anecdotes, l’esquisse d’une histoire littéraire où le Gide de 25 ans vit encore pour le Barthes de la modernité – tout cela sans lâcher le fil conducteur que fut Paludes pour Poirot, adolescent d’autrefois, et qu’il demeure pour Delpech, écrivain pensif d’aujourd’hui, que l’on remerciera de ne pas jouer au penseur. 

Guénon. Jean-Luc Maxence, René Guénon : le philosophe invisible (Presses de la Renaissance, 2001, 280 p., 129 F). Les amateurs devront encore attendre la vraie biographie intellectuelle de René Guénon dont ce livre ne fait que souligner le manque. Vite compilé, écrit à la va-comme-je-te-pousse, sans recherche sérieuse, cet essai a pour principal mérite de ne pas en rajouter dans le ténébreux et de garder ses distances avec ce qui s’agite dans le monde plus ou moins frelaté de l’ésotérisme où les naïfs voisinent avec les illuminés, à côté de quelques rares savants authentiques. Mais on n’apprendra pas grand chose sur celui qui, né catholique à Blois, mourut musulman au Caire, produisit force écrits plus ou moins érudits et fut le défenseur de la Tradition qu’il voulait protéger des affadissements et des abêtissements. C’est dire que l’ouvrage est destiné à prendre très vite le chemin des solderies, rayon New Age. Dommage pour Guénon. 

Heine. Heinrich Heine, Tableaux de voyage, traduction et notes par Florence Baillet (Éditions du Cerf, 2000, 216 p., 195 F). Les éditions du Cerf poursuivent la publication des œuvres complètes de Heinrich Heine, dans la collection de la Bibliothèque franco-allemande dirigée par Michel Espagne. La dernière livraison rassemble les trois premiers Tableaux de voyage que le jeune écrivain, touriste fantasque de son propre pays, écrivit entre 1824 et 1826 : le Voyage dans le Harz, carnet folâtre de l’étudiant fuyant les longs ennuis de ses études de droit à Göttingen, La Mer du Nord, souvenirs de son passage sur l’île de Norderney, et Idées. Le livre du tambour Le Grand, autobiographie erratique d’un enfant du siècle nostalgique des grandes heures de l’épopée napoléonienne. Ce nouveau volume s’ajoute aux Tableaux de voyage en Italie (1828), parus dans la même collection en 1997. On conjecture qu’ils seront suivis par le dernier des tableaux publié par Heine, consacré cette fois à l’Angleterre. Simple supposition, qui s’ajoute aux interrogations que suscite cette nouvelle édition : sur l’ordre de parution et le choix de publication des Tableaux en volumes séparés, alors qu’ils avaient été réunis par l’auteur ; sur le pari, car c’en est un, d’une nouvelle traduction, quand Heine lui-même avait supervisé la traduction française et préfacé l’ensemble pour l’édition de 1834 chez Michel Lévy à Paris ; sur l’abandon du titre original de Reisebilder, que Heine avait voulu conserver pour cette même édition tout en s’en justifiant dans sa préface : « Par une espèce de superstition littéraire, j’ai laissé à mon livre son titre allemand. Sous ce nom de Reisebilder, il a fait son chemin dans le monde (beaucoup plus que l’auteur lui-même), et j’ai désiré qu’il conservât ce nom heureux dans l’édition française. » Dans la présentation de Florence Baillet, également traductrice de ce nouveau volume, rien, hélas, ne permet de répondre à ces questions. Si les notes balisent judicieusement ces récits où abondent les allusions biographiques, historiques et littéraires, la postface, éclairante du point de vue de l’interprétation, passe très vite sur les problèmes liés à l’établissement du texte et sur le parti pris éditorial. Mais existe-t-il seulement ? À des spécialistes reconnus, peut-on faire l’injure de penser qu’ils méconnaissent les enjeux scientifiques d’une nouvelle édition des œuvres de Heine ? On ne peut donc que s’en prendre à l’éditeur, qui se soulage aujourd’hui d’un vrai travail d’édition en alléguant son souci d’alléger l’apparat critique sans alléger le prix du livre. On se consolera à la lecture de cette littérature buissonnière, à sauts et à gambades, qui mêle, librement et sur tous les tons, les impressions de voyage à la satire politique, l’autofiction à la polémique littéraire. En attendant l’édition de référence qui continue de faire défaut. 

Histoire littéraireL’Histoire littéraire : ses méthodes et ses résultats. Mélanges offerts à Madeleine Bertaud, réunis par Luc Fraisse (Droz, 2001, 872 p., 576 F). Qu’on ne s’y trompe pas : malgré son titre, ce très gros volume d’hommage ne constitue aucunement un traité qui ferait le tour du thème annoncé, ne serait-ce que parce qu’il s’agit en partie d’une machine de guerre contre les fossoyeurs (c’est ainsi qu’ils sont décrits) de l’Université d’avant 68, disparue avec les anciennes certitudes et les vieilles hiérarchies. À cet égard, la préface de Laurent Versini vaut son pesant de votes au CNU ! Certains bastions font encore de la résistance, trente ans plus tard, et n’en finissent pas de régler des comptes. À examiner la liste des auteurs, on constate qu’une sorte de confédération rassemble des alliés retranchés, les uns dans ce qui reste de la Sorbonne, les autres dans quelques universités de province. Une géo-politique du pouvoir universitaire pourrait ainsi être esquissée. Mais laissons cette tâche aux sociologues pour regarder de plus près ce que contient ce volume. En dépit de certaines déclarations tonitruantes, on constate que les perspectives sont moins tranchées et souvent moins radicales qu’on ne pouvait le craindre. Certains auteurs n’hésitent pas à prendre des positions nuancées et vont même parfois jusqu’à citer favorablement l’adversaire en adoptant (avec mesure) sa terminologie. Le chef d’orchestre du volume, le proustien Luc Fraisse, donne ainsi une « ouverture » qui n’usurpe pas son titre et ne se refuse pas à évoquer quelque chose comme une synthèse future entre ancienne et « nouvelle » critique (l’appellation ne subsiste que sous la plume de ses victimes), pour le plus grand bien de l’histoire littéraire. Quelques-uns des textes réunis permettent en effet de l’entrevoir. Pour ne nous en tenir qu’au champ couvert par Histoires Littéraires, c’est le cas, à des degrés divers, des articles de Roger Marchal sur « L’Étude des milieux littéraires », de Jacques Landrin sur « Les Recherches d’histoire littéraire sur l’époque romantique », de Lise Sabourin sur l’Académie française au XIXe siècle devant la critique, ou d’Antoinette Weber-Caflisch sur « Fiction historique et demande d’histoire littéraire ». Parmi les « enquêtes historiques », notons celles d’Annarosa Poli sur George Sand et de Claude Pichois sur Baudelaire. La plus grande partie des textes réunis portent cependant sur les périodes antérieures à la nôtre, dédicataire oblige. Index des noms de personnes. 

Ionesco. Gisèle Féal, Ionesco : un théâtre onirique (Imago, 2001, 262 p., 140 F, 21,34 €). Ionesco classait son théâtre en pièces « réveillées » et pièces « oniriques ». C’est à ces dernières que s’attache l’auteur. Elle y étudie cinq thèmes : le langage, la quête de l’inconscient, la sexualité, la mère et la paternité. Tout cela, étudié pièce après pièce, ne va pas sans lourdeur, mais servira peut-être à des étudiants rédigeant une maîtrise sur un de ces thèmes. 

Jabès. Éric Benoit, Écrire le cri : « Le Livre des questions » d’Edmond Jabès (Presses universitaires de Bordeaux, 2000, 190 p., 110 F). Arguant de la difficulté du texte, Éric Benoit propose une exégèse linéaire et minutieuse du premier ouvrage du long cycle jabésien. Son introduction rappelle avec clarté les enjeux de ce projet général : interrogation sur les pouvoirs d’une écriture d’après les camps, sur la présence de Dieu, sur la relation au lecteur et au langage, etc. Le Livre des questions est-il pour autant ardu au point de justifier un commentaire intégral ? L’exégèse proprement dite n’échappe pas à la paraphrase et à l’énoncé d’un « vouloir dire » de l’écriture qui peut laisser dubitatif sur son utilité, voire paraître opérer une réduction. Pourtant, dans l’ensemble et lue en regard des pages de Jabès, l’étude propose bel et bien d’enrichir les effets de sens. Indiquant soigneusement les innombrables ruptures énonciatives, mais renvoyant chaque passage à ses échos dans d’autres phrases du livre ou du cycle, elle souligne les solidarités et la cohérence à l’œuvre et excelle à montrer comment « l’apparence de discontinuité textuelle […] se résout en continuité profonde ». Éric Benoit replace Jabès dans le terreau de la culture juive. Il éclaire le statut des personnages de rabbins poètes, cite l’intertexte biblique et convoque la mystique et sa théorie du langage, avec, par exemple, le rappel de la tradition herméneutique du jeu de mots et de la paronomase, une pratique que Jabès démarque quand il écrit « Aïe… Aïe… La plainte du peuple juif est dans le corps de l’Éternel [le nom d’Adonaï] », etc. Le critique s’appuie en outre sur la forme et le sens en hébreu des termes français, pour suggérer que certaines associations sont motivées par une sorte de conscience homophonique bilingue : ainsi la comparaison entre « débris de paroles » et « ailes brisées d’abeilles » est-elle soutenue par le jeu isolexique sur bris, mais intervient peut-être aussi parce que l’hébreu dit les deux termes paroles et abeilles avec une même structure consonantique, debarim et deboroth. Les rappels historiques ou biographiques sont toujours pertinents, tout comme les passerelles tendues vers un autre poète du livre, Mallarmé. L’ouvrage est modeste parce qu’il se plie à la linéarité du livre qu’il commente, et l’on pourrait donc n’en pas voir la finesse d’analyse, mais, se gardant de vouloir tout dire et privilégiant des remarques fondées sur un savoir propre, Éric Benoit nourrit la lecture qu’il se propose d’accompagner. Reste qu’on n’aurait pas forcément regretté une structure moins dépendante de celle du livre, ou une conclusion valant bilan au terme du parcours. 

Jacottet. Philippe Jacottet, Carnets 1995-1998 (La Semaison, III) (Gallimard, 2001, 147 p., 85 F, 12,96 €). Philippe Jaccottet égrène depuis 1984 les notations extraites de ses carnets, considérées comme des « graines légères, pour replanter, essayer de replanter la forêt spirituelle ». Dans ce troisième recueil, les récits de rêve voisinent avec les notes de lecture, les impressions de voyage, l’écoute des musiciens. Le traducteur admirable qu’est Jaccottet a longtemps occulté le poète qu’il est avant tout, tout en finesse, en élégance, en simplicité pleine de graves résonances, dans une langue parfaite. C’est ici le poète qu’on suit dans ses questionnements et dans son attention aux ombres des rêves – semaison féconde et riche moisson future. 

Jouvenel. Christine Manigand, Henry de Jouvenel (Pulim, 2000, 326 p., 120 F). Ici, l’amateur d’histoire littéraire, alléché par un nom dénué d’inanité sonore, passera son chemin. L’auteur s’est en effet refusé à envisager son personnage côté courtil. Aucune lettre intime ne lèvera le voile sur la personnalité du bel Henry. Pas la moindre confidence inédite sur la vie partagée avec Colette (lui filait-il des roustes ? Faisait-elle bien la cuisine, au moins ?). Seules une photo sur la couverture et deux ou trois furtives allusions viendront rappeler que Monsieur de Jouvenel croisait effectivement la malicieuse Poyaudine, de temps en temps, le matin, devant la porte de la salle de bain. Bref, on comprend vite que le portrait de l’oiseau a été exécuté non pour le plumage, mais bien plutôt pour le ramage. De ce point de vue, Christine Manigand a réalisé un travail remarquable, dans un style clair – ce qui peut être raisonnablement considéré comme un don de Dieu pour un historien –, qui entend se cantonner exclusivement à l’action civique de l’homme, s’attelant ici à une sorte d’anthropologie culturelle d’un membre en vue de la classe politique de la Troisième République. Le chapitre sur le Pacte à quatre de juin 1933 restera pour longtemps son pré… carré, tant est impressionnant l’épluchage des archives et des témoignages. L’évocation de Mussolini désirant échanger avec la France le Tchad et la Tunisie – qu’il n’a pas – contre la Yougoslavie – qu’il n’aura pas davantage – dans une improbable partie de « Risk » laisse pantois et met à sa juste place tout le mérite de Jouvenel. Grand feudataire du journalisme – appelé au Matin par le répugnant Bunau-Varilla –, sénateur de la Corrèze, ministre-éclair de l’Instruction publique et de l’Outre-Mer dans les cabinets Poincaré et Daladier, délégué de la France à la S.D.N., haut-commissaire en Syrie et au Liban, et ambassadeur à Rome, ce gendre idéal ne commet aucune erreur dans son cursus honorum. Au point que, malgré tout, pendant une petite moitié de l’ouvrage, cet élégant douste-blazien, ce grand bourgeois à guêtres amateur de guêpières, tour à tour waldeckiste, combiste et poincariste, tape sur les nerfs du lecteur moyen, recalé au bachot et apte au service militaire. Par bonheur, à la page 109, Louise Weiss vient nous délivrer en lui administrant la discipline : « S’il fut un grand maître ès sciences amoureuses, Henry ne se révéla qu’un petit maître ès sciences politiques. Ses élues étaient éclatantes, ses postes électifs l’étaient moins… » C’est précisément à partir de ce moment-là qu’il commence à nous devenir enfin sympathique. Et cela correspond aux dix dernières années de sa vie, qu’il met au service d’un pacifisme militant, relayé par sa Revue des Vivants, dont on aurait aimé qu’il lui fût consacré le chapitre confisqué par celui du promoteur du développement en Limousin. Du côté de la chicane : nous regretterons le redoutable « aéropage » (p. 12), forfait indubitable d’un imprimeur « aréophagique », et quelques bénignes répétitions (Jouvenel n’a jamais adhéré au parti radical ; le rôle de Jean-Louis Aujol auprès de Jouvenel). Mais gardons-nous de mettre des Ursins dans un Jouvenel de fort bon cru. 

Lorrain. Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, présentation par Hélène Zinck (GF Flammarion, 2001, 342 p., 44 F). Nul ne se plaindra de voir l’ami Lorrain sortir des collections spécialisées, quand bien même ce serait pour obtenir le douteux statut d’auteur « scolaire ». Pourtant cette réédition n’emballe pas, du fait surtout de sa mise en page aguicheuse et étouffante (pléthore de polices ! le titre du chapitre en cours sur chaque page, malgré la maigreur des marges !), qui lui donne une allure de manuel. La mode étant au « dossier », Hélène Zinck a complété son introduction d’un dossier qui n’évite pas les redites et nous semble paradoxalement pointu pour la collection. L’accumulation de documents (intertexte, prétexte, réception critique), pour intéressants qu’ils soient, a l’inconvénient de noyer le lecteur néophyte et d’occulter les qualités littéraires de Lorrain aux dépens d’une fabrique du texte certes plus tangible, mais qui rate l’œuvre.

Lupin. Jacques Derouard, Maurice Leblanc : Arsène Lupin malgré lui (Séguier, 2001, 354 p., 120 F, 18,29 €). Deuxième édition revue et corrigée de cette biographie du discret Leblanc, dûment accompagnée de l’index et de la bibliographie de rigueur. Curieuse biographie en creux, d’où Leblanc est le plus souvent absent. Non que l’on veuille insinuer que l’auteur n’a pas fait son boulot, bien au contraire. L’information est abondante, les citations aussi, mais elles concernent davantage l’homme que le créateur, passées les années de formation, et si l’on sait tout des contrats éditoriaux de Lupin, rien ne perce de sa genèse. On recommandera donc aux seuls inconditionnels cette honnête biographie qui sent encore trop la colle et les ciseaux pour se transformer en biographie intellectuelle. 

Magnard. Simon-Pierre Perret, Harry Halbreich, Albéric Magnard (Fayard, 2001, 450 p., 180 F, 27,44 €). Quelle bonne idée que de faire revivre le trop oublié Albéric Magnard, fils de Francis Magnard du Figaro et compositeur de tout premier intérêt. Pour cela, les deux auteurs, Simon-Pierre Perret et Harry Halbreich, se sont partagé le travail : le premier signant la partie biographique (pp. 11-395), le second une étude savante et tout à fait lisible de son œuvre (pp. 398-612). Cet « homme et l’œuvre », qui nous ramène quelques dizaines d’années en arrière, à l’époque où le genre biographique n’avait pas été encore proscrit par une université qui allait bientôt découvrir les vertus du e muet dans la poésie parnassienne, est réjouissant. Malheureusement, il y manque cette méthode qui garantit le sérieux du travail : pas d’appareil critique, aucune référence, pas de bibliographie, et que d’erreurs ! Le chapitre sur l’affaire Dreyfus, réduit au minimum, est à cet égard remarquable. On y voit le marquis de Morès vivre quatre ans après sa mort, Ludovic Trarieux, devenu Jacques, créer une très hypothétique Société des Droits de l’homme, etc. Un livre, donc, qui permettra d’en savoir un peu plus que ce qu’on en savait sur Magnard, mais qui – tout au moins pour sa partie biographique –, devra être pris avec prudence. 

Manuscrits. Antoine Coron, Marie-Odile Germain, Trésors de la Bibliothèque nationale de France. 2. Aventures et créations, XIXe et XXe siècles. Bibliothèque nationale de France, 2000, 240 p., 190 F, 28,97 €). De la plus prestigieuse bibliothèque française, le premier volume présentait les « trésors » datant de la période VIIIe-XVIIIe siècles, de l’exemplaire de L’Ami du peuple annoté par Marat au Cahier de notations de chants d’oiseaux d’Olivier Messiaen. On y retrouve, bien sûr, les dernières préemptions de la maison, comme la « Lettre du voyant » de Rimbaud (avec une notice mentionnant le nom des propriétaires successifs, mais omettant l’avant-dernier, le père Henri Saffrey) ou les épreuves des Fleurs du mal annotées par l’auteur, mais aussi, ce qui n’est pas rien, le manuscrit autographe du Rite du peyotl chez les Tarahumas d’Artaud et celui de Stèles de Victor Segalen. Le volume délire sympathiquement vers la fin, avec l’enregistrement du 10 décembre 1937 de Je Chante de Charles Trenet et les lettres de Jacques Réda à Michel Butor. La préface est de Jean-Pierre Angrémy, qui, à défaut de survivre par son œuvre romanesque, a désormais la consolation de rester dans l’Histoire comme le directeur de la Bibliothèque nationale sous la période la plus difficile et la plus contestée de son évolution. 

Mauriac. Lucienne Sinzelle, Mon Malagar (Gallimard, 2001, 140 p., 85 F, 12,96 €). Pour qui escomptait avoir accès à l’arrière-cuisine de Malagar, sa curiosité restera sur sa faim. Ni ragots acrimonieux, ni souvenirs mélancoliques. Car ce qui fait précisément la force tendre de ce récit, c’est le ton juste de ce témoignage d’une enfance pauvre dans l’arrière-pays bordelais, au début du siècle dernier. Que celle-ci se soit déroulée dans le cadre de la propriété de François Mauriac n’en est qu’un aspect anecdotique. Fille d’un ouvrier agricole brutal, rustre et intempérant, la petite « Nénette » retrouvait chaque été, comme camarade de jeux, le fils du « seigneur du château », Jean Mauriac. Mon Malagar est une longue lettre à lui adressée, en écho à sa propre évocation de ses séjours estivaux à Malagar. François Mauriac n’y apparaît que comme un être à la fois impressionnant et lointain, un dieu lare qui arpente son domaine comme un habitant de l’Olympe, sans connaître les tréfonds des âmes qui le peuplent. C’est ce paradoxe que souligne José Cabanis dans sa préface : « Ce n’est donc pas si simple. Ces confidences suggèrent une autre lecture de Mauriac, chez qui tout était contraste. Il prit parti pour les prêtres ouvriers, pour les travailleurs basques, il s’indignait des injustices commises dans les pays lointains qu’il n’avait pas visités, mais le prolétariat misérable qui aurait pu lui être familier, il ne le connaissait pas. […] Malagar fut le rêve poétique de Mauriac. Comme toute œuvre qui en vaut la peine, une création, unique, elle aussi. Les souvenirs de Nénette la font voir autrement, côté cuisine. Ils ne la diminuent pas. » Alors, envers du décor ? Pas seulement, et ce serait faire injure à ce livre vibrant qui n’eût sans doute pas connu le même retentissement si son terrain d’action n’avait pas été le « château » des hauteurs de Verdelais. Ce récit d’une simple fait immanquablement songer au Charles Blanchard de Charles-Louis Philippe. Une enfance idyllique, bien que miséreuse et difficile, ressuscite dans son évocation, que viendront bientôt abîmer les drames qui en font perdre l’innocence. Et Mauriac, que « Nénette » appelle encore aujourd’hui « M. François Mauriac », n’apparaît que comme une ombre, un fantôme beckettien. Il eût sans doute été étonné par cet autre visage de sa querencia qu’il n’a pas su deviner. Lucienne Sinzelle ne larmoie pas sur son sort pourtant peu enviable et fait revivre la fillette douce et enjouée qui, soixante ans après, a retrouvé le camarade des jeux de vacances d’été dont elle était secrètement amoureuse. En restituant le temps de l’innocence jamais vaincu par les affres de l’existence, Lucienne Sinzelle apparaît comme l’un de ces bâtisseurs de cathédrales anonymes qui contribuèrent à l’édification d’un chef-d’œuvre. Elle n’est pas un personnage mauriacien. Et la « mauvaise garenne » – car c’est ce que signifie Malagar – a donné là l’un de ses fruits les plus inattendus et les plus émouvants. 

Mémoires. Pierre Daix, Je prends tout mon temps. Mémoires (Fayard, 2001, 526 p., 150 F). Acteur ou témoin de bien des événements majeurs du XXe siècle, depuis son entrée précoce en résistance, Pierre Daix a connu beaucoup de monde et vécu de multiples épreuves. Les lecteurs pour qui la guerre, le nazisme, le communisme, la guerre froide, etc. ne sont que des chapitres dans des manuels d’histoire trouveront dans ces mémoires la trace vivante des horreurs et des erreurs qui ont bouleversé le siècle. Certains épisodes donnent le sentiment d’une prodigieuse distance, comme préhistorique, même quand on les a connus ; c’est pourquoi il est important d’écouter de pareilles voix pendant qu’il en est encore temps, pour que le souvenir des anciens combats, avec leur poids de souffrance humaine, ne disparaisse pas dans l’insignifiance. Dans le domaine littéraire, on sait quel rôle Pierre Daix a joué auprès d’Aragon ainsi que dans l’histoire des Lettres françaises. On retrouvera naturellement ici des évocations, des anecdotes, souvent assez rapides, qui contribueront un jour à la documentation des historiens, mais la consultation de l’index révélera vite que cet aspect de l’ouvrage n’est pas essentiel à son projet : on le regrettera. Les amateurs d’art moderne sont mieux servis et ces mémoires aident à comprendre quelque peu la bizarrerie apparente des rapports entre intellectuels communistes et art contemporain, avec Picasso dans le rôle de révélateur. 

Minutes. François Sentein, Minutes d’un libertin (1938-1941) (Le Promeneur, Gallimard, 2000, 290 p., 145 F). Réédition augmentée d’un journal publié en 1977, où l’on voit un jeune monarchiste montpelliérain osciller entre foi maurrassienne et refus du fascisme, ferveur sportive et entrée dans les cercles intellectuels, ascèse esthète (« toujours la vie petite m’a séduit ») et tournée des bordels. Assistant en 1938 aux rassemblements des jeunesses hitlériennes à Nuremberg, il remarque leur érotisme et refuse de prêter son corps et sa vitalité à la destruction. Tenant à la fois du Céline du Voyage et de Spender ou Isherwood, il démonte la logique des passions belliqueuses (« Toute tragédie doit être d’abord suspecte »), et décide dès l’abord de se tenir en dehors du conflit (« mon régiment est tout choisi : le 1er Déserteur territorial »). Tout en évitant les compromissions, il côtoie Fernandez ou Rebatet, mais professe son mépris pour la fausse révolution de Pétain, « vieux lapin célibataire et stérile ». Si le diariste affirme une individualité résistant à toute classification, les catégories (politiques, éthiques) qui permettent cette position marginale sont en revanche nettement de l’époque. Le journal fait l’éloge de Sade, Montherlant et surtout Cocteau, attaque l’écriture de Malraux, Barrès ou Mauriac, et cite des rencontres avec Wahl, Chris Marker ou l’ami Jacques Laurent. Au-delà des anecdotes et du témoignage, le texte séduit par son jeu gourmand sur le mot et la chose. Il fait entendre dans Collioure le « nom rouillé » d’un « collier de corail », et dans « Brasillach » l’étincelle ; « l’ingénieur Eiffel […] montre son savoir-fer », et Sentein, provincial, se peint en « Tityre parisien ». Dans ces moments pongiens, le corps de la langue, immédiatement renvoyée à ses référents, redouble les plaisirs du jour, ainsi de ce souvenir d’un repas : « Carpe qu’elle [la maîtresse de maison] nous servit ! je dirai l’instant que tu auras été dans cet hiver, je gidifierai sur ta chair de vase exquise. Carpe diem ! » 

MythesLe Regard d’Orphée. Les mythes littéraires de l’Occident (Seuil, 2001, 216 p., 120 F, 18,29 €). Le fil directeur de ces brèves relectures de sept mythes fondamentaux (Orphée, le Graal, Roméo et Juliette, Don Quichotte, Faust, Don Juan et l’inattendu « Voyage en Italie »), est de prendre la mesure de leur « jeunesse », c’est-à-dire de leur présence vive dans la littérature et la pensée occidentale moderne. Les approches proposées sont diverses et inégales. Ainsi Michel Zinc affirme que « chercher le Graal ailleurs que dans les mots serait un contresens radical », et livre, dans une lecture détaillée du texte de Chrétien de Troyes, le fin mot de cette quête de l’absolu, celui du don de soi et de l’écoute de l’autre. Philippe Sollers se propose de chercher, à l’inverse, sous le mythe de Don Juan, la réalité de Casanova. On peut se demander s’il est vraiment intéressant de savoir quel « travail » devait fournir Casanova pour laisser les femmes désespérées derrière lui. Plus juste semble sa conclusion sur le rapport de l’illustre séducteur à la liberté, qui appelait cependant un développement. La plupart des interventions soulignent les effets de miroirs existant entre ces mythes et les préoccupations de l’Occident moderne. Ainsi, les rapports de Faust au savoir et à la morale, ou les enjeux psychanalytiques du couple, lisibles dans le « Roméo et Juliette » de Julia Kristeva. Mais le plaisir est plus grand lorsqu’il s’agit d’aller sur les traces d’Orphée, avec Pierre Brunel, d’Apollinaire à Cocteau, pour confirmer que la principale vertu des vrais mythes est d’en engendrer d’autres. 

NaturalismeRelecture des « petits » Naturalistes, sous la direction de Colette Becker et Anne-Simone Dufief (RITM hors série, 2000, 495 p., 120 F). La Relecture des « petits naturalistes » est en cours et c’est tout à fait satisfaisant. Soulignée par la réédition de Terrains à vendre au bord de la mer d’Henry Céard l’année passée, la qualité du corpus abordé est de nature à susciter l’enthousiasme. Fruit de trois journées d’études, une trentaine de contributions s’attache dans le volume dirigé par Colette Becker et Anne-Simone Dufief à analyser les fameux petits Naturalistes et à ressusciter les figures encore négligées du groupe. Si Edmond de Goncourt, Camille Lemonnier, Léon Hennique ou Paul Alexis raflent la vedette, on aborde sous les angles les plus divers la vie sociale de ces écrivains, leur poétique, leurs modes de « parrainage littéraire », mais aussi leurs témoignages, leurs romans à clés et les débats qui ont parcouru leurs écrits. Nourri des interventions de Daniel Compère, René-Pierre Colin, Jean-Louis Cabanès, Jeannine Paque, Jacques Dubois, Charles Grivel, etc., le volume apporte beaucoup d’informations sur Bonnetain et son Charlot s’amuse, sur l’image de la femme chez Robert Cazesur les Petites comédies de Jean Jullien et même sur Alfred Sirven (1828-1904), ex-préfet de Dreux condamné à plusieurs reprises pour l’audace de ses pamphlets, dont la bibliographie trop ignorée a pris depuis plusieurs années – devinez pourquoi – un relief piquant : Au pays des roublards (1886), Filous, voleurs et Cie (1890), Les Infâmes de la Bourse (1863), Les Abrutis (1865), Les Imbéciles (1863), Les Crétins de province (1865), Beau Maquignon (1891), Vieux polissons (1865), Mauvaises langues (1864), Les Femmes qui déshonorent (1882), sans oublier Les Prisons politiques (1868-1869). Doté d’un double index (auteurs et titres) et de notices bio-bibliographiques (on les aimerait plus riches), ce volume constitue un excellent ouvrage de référence. 

Nerval. Corinne Bayle, Gérard de Nerval. La marche à l’étoile (Champ Vallon, 2001, 255 p., 130 F, 20 €). Cet ouvrage parcourt l’œuvre de Nerval telle qu’elle a été nouvellement éditée dans les trois volumes de la Pléiade. Chaque écrit fait l’objet d’une analyse détaillée, souvent suggestive. Ne se cantonnant pas dans les réductions de l’analyse structurale, de l’étude thématique, notamment occultiste, ou de l’analyse psychopathologique, essentiellement psychanalytique, l’auteure rassemble néanmoins quelques éléments de ces points de vue en un faisceau pour rendre compte de « l’étoilement » d’une œuvre éparpillée et inachevée, en lui donnant le fil conducteur d’une « marche à l’étoile ». Le style est dense. La sympathie à l’égard de Gérard est manifeste, et elle sait rendre à son œuvre son unicité et son mystère. La part belle est faite aux Filles du Feu, aux Chimères, et aux écrits de la fin (on peut trouver cependant que la référence psychopathologique, quoique présente, est trop brève, mais c’est le lot des critiques contemporains, qui n’ont pas réactualisé leurs connaissances en ce domaine). Là où l’on s’attendait à un ouvrage académique de plus, une heureuse surprise. 

Nizan. Robert S. Thorneberry, Les Écrits de Paul Nizan (1905-1940) : portrait d’une époque. Bibliographie commentée suivie de textes retrouvés (Champion, 2001, 752 p., 720 F, 109,76 €). Mieux qu’une bibliographie. Un recensement de tous les écrits retrouvés de Nizan (en comptant sa correspondance), avec, pour chacun, un commentaire résumant la teneur du texte, ou son objet. L’ouvrage a toutes les qualités d’un usuel pour les vingtiémistes. En fin de volume, quelques textes retrouvés de Nizan, ceux-là donnés in extenso. Index.

Nodier. Charles Nodier, Mélanges tirés d’une petite bibliothèque ou Variétés littéraires et philosophiques (Plein Chant, 2000, 430 p., sans prix marqué). Très beau fac-similé de l’édition originale, tiré à 250 exemplaires sur vergé naturel. Ces mélanges comprennent notamment la première étude consacrée aux Fous littéraires, plusieurs textes sur la question de l’orthographe et des réflexions diverses qu’inspirèrent à Nodier des livres rares des XVIe et XVIIe siècle. Les lecteurs de Nodier connaissent la profondeur et la diversité des vues du bibliothécaire de l’Arsenal ; ceux qui ne le lisent pas continueront à ignorer ce qu’ils perdent. 

Nouveau roman. Francine Dugast-Portes, Le Nouveau Roman. Une césure dans l’histoire du récit (Nathan, 2001, 244 p., sans prix marqué). Voilà bien longtemps qu’on n’en avait plus entendu parler, après tant d’années vouées au matraquage quelque peu terroriste de la part de bruyants personnages entourés de thuriféraires plus ou moins écumants. De Robbe-Grillet à Sollers et à Ricardou, ce fut toute une époque consacrée, selon certains, à la mise au tombeau définitive de la littérature française. Même si celle-ci a en effet bien du mal à s’en remettre, les nouvelles de sa mort étaient grandement exagérées. Entre les années 50 et aujourd’hui, on a beaucoup écrit, beaucoup débattu, beaucoup réfléchi, et les produits n’en sont pas nuls ou illisibles. Peut-être les auteurs de cette époque ne seront-ils pas célébrés par les Lagarde et Michard du prochain siècle, mais il se trouve ici et là des choses qui ressemblent à des œuvres. L’auteur de cet essai ne se place cependant pas sur ce terrain et sans doute a-t-elle raison. Son ouvrage relève plus de l’histoire culturelle que de l’histoire littéraire à proprement parler et c’est ce qui en fait l’intérêt, malgré les simplifications auxquelles obligent les normes d’une collection pédagogique. Replonger le Nouveau Roman dans le contexte social, politique, philosophique – sans oublier le contexte artistique et le cinéma, voilà qui permet un point de vue souvent neuf, à la fois plus précis que d’habitude et plus englobant. La seconde moitié du XXe siècle prend de l’épaisseur avec le recul. Une bonne chronologie, une bibliographie, un index et des recommandations de lecture jointes à chaque chapitre font de cet ouvrage une source d’information tout à fait recommandable. Nous ne pouvons cependant pas passer sous silence un amusant lapsus, très révélateur de ce qui occupe réellement les éditeurs tandis qu’ils disent ne penser qu’à la littérature : le deuxième chapitre, intitulé « Subversions » dans le corps de l’ouvrage, devient « Subventions » dans la table des matières ! 

Pivot. Patrick Rambaud, Bernard Pivot reçoit… (Grasset, 2001, 196 p., 89 F, 13,57 €). Réédition d’un ouvrage paru en 1989. Les invités de Pivot sont ici Breton, Camus, Céline, Cendrars, Cocteau, Malraux, Mauriac, Queneau, Sartre et Vian. L’auteur se défend d’avoir écrit une parodie et « surtout pas un essai, même pas une critique et moins encore un pamphlet ». Les dialogues sont constitués de citations authentiques des auteurs mis en scène, ce qui donne à l’ensemble un côté factice et par trop caricatural (Breton n’était tout de même pas qu’une baudruche pleine de suffisance). 

Plagiat. Roland de Chaudenay, Les Plagiaires. Le nouveau dictionnaire (Perrin, 2001, 400 p., 145 F, 22,11 €). Une mise à jour du Dictionnaire des Plagiaires paru en 1990. On regrette que quelques références ne soient pas toujours assez précises pour remonter aux sources. Quelques lacunes (par exemple Asunrath, chez Losfeld, 1971). Copieux index. 

Poésie. Étienne-Alain Hubert, Circonstances de la poésie. Reverdy, Apollinaire, Surréalisme (Klincksieck, 2001, 436 p., 180 F). Éditeur de Pierre Reverdy et d’André Breton, Étienne-Alain Hubert a écrit une œuvre critique importante qu’il a pour la plupart laissée éparpillée. Cet ouvrage rassemble une trentaine d’études – parues d’abord comme articles ou préfaces entre 1979 et 1998 – sur des auteurs et des sujets apparemment divers mais abordés avec une orientation commune : reconstruire au prix d’une enquête minutieuse les circonstances dont les œuvres se sont nourries pour conduire à une compréhension intime. En effet, le titre emprunté à Reverdy – en tête d’un article publié en 1946, qui était une réplique implicite à l’enthousiasme militant de la « poésie de circonstance » – est réutilisé dans une intention différente. L’apport de ce recueil réside dans les sujets qu’il aborde. La théorie de l’image chez Reverdy est renouvelée. Certaines questions sont reconstruites avec rigueur, comme l’excellente archéologie de l’année 1919, la chronique de la revue Les Trois Roses fondée en 1918 par Justin-Frantz Simon ou encore le retour sur l’analogie établie par Apollinaire entre le Surréalisme et la découverte de la roue. Des mises au point importantes sont aussi apportées, tel le Petit Historique d’une appellation « cubisme littéraire » (en collaboration avec Michel Décaudin). Certaines questions sont définitivement réglées, comme celle de la dérivée de l’« appellation incontrôlée » qu’est le cubisme : le « cubisme littéraire » justement. D’autres sont neuves, comme les contes de Reverdy, sorte de chroniques visionnaires qui font pénétrer le lecteur dans une histoire mouvementée avec une force poétique incontestée. Le rôle décisif joué par la lecture de Rimbaud – et tout particulièrement des poèmes en prose – dans la formation de Pierre Reverdy et Max Jacob, ainsi que l’étude consacrée aux trois motifs – la mer, l’amour, la mort – dans Corps et biens de Desnos – qui montrent comment ils peuvent se combiner de manière complexe, en version grave ou ludique – sont passionnantes. L’essai sur les deux types d’écriture surréaliste et leurs finalités dans L’Immaculée Conception de Breton et Éluard (en collaboration avec Marguerite Bonnet) l’est tout autant dans la mesure où il envisage le sujet par le truchement de deux chapitres de la partie Les Médiations. Outre la réutilisation, depuis longtemps repérée, du Kama Sutra dans L’Amour, cette étude s’attarde sur d’autres procédés analogues de détournements. Quelques réserves cependant. Des redites sont à noter, de par la forme même de l’ouvrage. D’autre part, si le champ Reverdy est bien balayé, il est cependant regrettable qu’Apollinaire et le Surréalisme (abordé par des essais consacrés essentiellement à Breton, Desnos, Éluard) ne bénéficient pas d’une égalité de traitement. 

Poésie (bis). Paul-Louis Rossi, Les Gémissements du siècle (Flammarion, 2001, 250 p., 120 F). « La poésie n’est pas un genre. Il s’agit sans doute d’une des plus anciennes pratiques humaines », note P.-L. Rossi, pour se distancier de tous ceux qui gémissent sur la mort supposée de la poésie. Lecteur attentif, désabusé mais non pas désenchanté, le « vagabondage » qu’il propose n’a pas le caractère pédagogique et systématique que pourrait laisser supposer son sous-titre. L’« introduction » dont il s’agit nous promène en fait en divers lieux (l’occasion est souvent une rencontre) et dialogue au hasard des livres et des échanges avec des poètes admirés et pourtant familiers, d’Apollinaire à Ponge, et de Péret à Michaux. Nulle technicité dans ces remarques, observations, digressions, notes et méditations, mais une authenticité de ton et une justesse désarmée qui feront aimer avec lui ceux qu’aime l’auteur. 

Ponge. Marie-Laure Bardèche, Francis Ponge ou la fabrique de la répétition (Delachaux et Niestlé, 2000, 191 p., sans prix marqué). Un essai dense et méthodique sur les jeux de « répétitions », imitations, analogies, autotextualités et autres variations qui constituent le cœur même de l’écriture de Ponge. L’entreprise, menée par l’auteur d’une thèse sur La répétition, un principe de création littéraire, est technique, mais permet d’aborder des pans obscurs des rapports du poète aux mots : le degré de motivation de l’association de « mimosa » à la fleur qui porte son nom s’examine autant avec les dernières armes de la sémiologie qu’avec la curiosité de l’amateur de poésie. L’examen du traitement des clichés, du « déjà dit », ou le rapprochement du texte « le savon » et de l’écriture de la fugue sont loin d’être ennuyeux. Ces réflexions entrent dans une perspective plus large des rapports de l’écriture à la répétition, des traditions de l’imitation, aux avancées du nouveau roman. 

Portraits. Sophie Bassouls, Écrivains. 500 photographies (Flammarion, 2001, 504 p., 199 F, 30,33 €). Des portraits d’écrivains contemporains en noir et blanc, certains célèbres, d’autres qui ne le sont pas, ou pas encore. Quelques physionomies incitent à poser la seule question importante de l’iconographie littéraire : qu’est-ce qu’une « tête d’écrivain » ? Et peut-on avoir une « tête d’écrivain » sans être écrivain ? Les auteurs portraiturés sont présentés par ordre alphabétique. Le recueil se feuillette en cherchant les grands absents… et les inclus par galéjade (Françoise Giroud, Didier Decoin, Paul-Loup Sulitzer, etc.). Note personnelle : Rita Gombrowicz était fort sexy. 

Rimbaud. Henri Dumaine, Rimbaud récupéré. Chronique et analyse d’un centenaire médiatique (La Caravelle, 2001, 326 p., 140 F). Pourquoi ce livre, concernant la fameuse année Rimbaud 1991, n’est-il pas paru plus tôt ? Tout d’abord, explique l’auteur, parce que pas moins de six éditeurs en ont refusé le manuscrit. Ensuite parce qu’il lui a fallu attendre pour avoir accès à certaines sources d’information et s’introduire dans diverses archives officielles. Henri Dumaine s’est proposé de dresser un double bilan : de tout ce qui s’est imprimé sur Rimbaud durant l’année 1991, et de toutes les manifestations auxquelles ce centenaire donna lieu, en France comme à l’étranger. Inutile de dire que la plupart des articles de journaux épinglés ici pourraient être signés Loyson-Bridet, tant ils rivalisent de niaiserie, de lieux communs et d’esbroufe. Le florilège reproduit ici est merveilleux ; certains journaux ont cependant refusé à l’auteur l’autorisation de reproduire ces pages de gloire. Quant aux manifestations officielles, leur liste est assez ahurissante : le nombre de colloques Rimbaud tenus en 1991 eût suffi, par leurs intervenants, à remplir la place de la Concorde ! L’auteur prend un malin plaisir à reproduire tous les titres des interventions tenues lors de tous les colloques, en une immense liste qui donne à penser qu’on a seulement oublié de disserter sur « Les chiens dans l’œuvre de Rimbaud » ou sur « Rimbaud et la Nouvelle-Calédonie » Ne parlons pas non plus des initiatives souvent comiques prises par Jack Lang, alors ministre de la Culture. Particulièrement intéressant est le chapitre intitulé « La Manne phynancière », où Henri Dumaine détaille les chiffres des subventions officielles distribuées aux colloques, manifestations, expositions, etc. Nos princes, qui gémissent souvent de n’avoir pas d’argent pour telle catégorie sociale ou tel projet public, semblent n’avoir eu aucun mal à débloquer d’énormes crédits pour ce que l’auteur nomme « le festival Rimbaud ». Ce qui est remarquable, c’est qu’à aucun moment Henri Dumaine ne fait le moindre commentaire. Sérieux comme un pape, il reproduit des citations qui sont autant d’Himalayas d’imbécillité ; il recopie des titres de communications aberrants ; il aligne sans sourciller des totaux vertigineux, qu’il classe par colloque, par ville, par pays, puis tire un trait et transcrit tranquillement le total général, digne de Rockfeller ou de Bill Gates. Mais nul ne peut douter qu’en dedans de lui-même, il n’éclate tout le temps de ce que Fenimore Cooper eût nommé « le rire silencieux de Chingackook ».

Sagittaire. Gérard Guégan, Ascendant Sagittaire. Une histoire subjective des années soixante-dix (Parenthèses, 2001, 427 p., 144 F, 22 €). En 1975, Jean-Claude Fasquelle et Grasset confiaient à Gérard Guégan le soin de relancer les anciennes éditions du Sagittaire. Avec ses amis Raphaël Sorin et Olivier Cohen, Guégan y publia plus de soixante-dix livres jusqu’en 1979, date où Grasset mit fin brutalement à l’entreprise. Ce volume de souvenirs rend compte de l’histoire brève et intense de ces années. On lit avec plaisir les portraits d’auteurs ou d’amis liés au Sagittaire : Annie Le Brun et Radovan Ivsic, Jean-Pierre Enard, Henrik Stangerup parmi d’autres. Guégan fait aussi passer sa détestation pour de nombreux contemporains, particulièrement Guy Debord avec qui il avait auparavant travaillé aux éditions Champ libre. Mais la verve de l’auteur devient parfois pesante, et presque pontifiante, sur des sujets inattendus : ainsi, s’adressant à de supposés jeunes gens qui – les malheureux – n’auraient pas connu les années 70 et leur liberté sexuelle, il insiste sur ses ébats avec toutes sortes de jeunes femmes (car il plaît beaucoup aux dames). Ces épisodes ne nous ont pas toujours paru nécessaires : après tout, P.V. Stock, dans son Memorandum d’un éditeur, ne nous dit rien de ses éventuelles étreintes avec la veuve Tresse, et nous nous en passons bien… Proposant une « histoire subjective », Guégan n’a pas un regard très critique sur sa production : faut-il être si fier d’avoir publié deux livres de Jean Edern-Hallier, un roman du journaliste Maurice Achard, Comment éviter le cancer, dépister et guérir ou les recettes de cuisine de deux anciens de la gauche prolétarienne ? Et lorsque Bertrand Poirot-Delpech ou Jérôme Garcin sont présentés comme des augures, lorsqu’on nous fait partager l’angoissante attente des Prix, on se dit que, finalement, c’est un bien petit monde que celui de l’édition. Le sous-titre d’Ascendant Sagittaire semble vouloir répondre à celui des Lipstick traces de Greil Marcus (« Une histoire secrète du XXe siècle »), et les livres ont en effet bien des points communs, de Guy Debord au mouvement punk. Mais la complaisance excessive de Gérard Guégan limite regrettablement la portée de son récit. 

Sept sages. Marcel Jean, Arpad Mezei, Genèse de la pensée moderne dans la littérature française, préface d’Henri Béhar (L’Âge d’Homme, Bibliothèque Mélusine, 2001, 230 p., 140 F). L’Âge d’Homme réédite ce livre de Marcel Jean et Arpad Mezei, dont la première édition date de 1950 (chez Corrêa, dans la collection dirigée par Maurice Nadeau, « Le Chemin de la vie »). La figure de Lautréamont assure la continuité entre ces deux dates, par le titre de la collection et par l’illustration de couverture de notre réédition (portrait par Valloton). Lautréamont traverse tout autant l’œuvre des deux essayistes, auteurs la même année d’un Maldoror et éditeurs des Œuvres complètes en 1971, que cet ouvrage même, dont il constitue l’un des auteurs centraux, parmi Sade, Rimbaud, Mallarmé, Jarry, Apollinaire et Roussel. Cet essai, exemple enthousiasmant de critique littéraire surréaliste comme l’affirme Henri Béhar dans sa préface, a le mérite de s’attacher aux rapports entre l’homme (en tant qu’auteur d’une œuvre de fiction) et le réel qu’il décrit et ordonne, en dépassant la dichotomie entre l’œuvre et l’homme et en faisant appel autant à la philosophie qu’à la psychanalyse ou à l’herméneutique. Car leur méthode, pour rendre compte de la « logique divergente » de ces œuvres, se doit d’être syncrétique. Cet essai reprend autant les « dadas » surréalistes qu’il annonce, de façon prémonitoire, à propos de Lautréamont, les recherches intertextuelles à venir (vivement souhaitées par les auteurs) ou les tentatives formelles d’un Borgès dans Fictions (paru en 1951). La tentation est alors grande de transformer le titre de cet essai en Genèse de la critique « postmoderne ».

Situationnisme. Isidore Isou, Contre l’Internationale situationniste (Hors Commerce-d’Art, 2001, 373 p., 145 F, 22,10 €). Tout le monde aujourd’hui (jusqu’à Sollers) veut être ou avoir été situationniste. La célébration et l’engouement sont spectaculaires, avec force biographies, rééditions, publications diverses. Quelqu’un que cela fait enrager, c’est Isidore Isou, le pape du Lettrisme, doctrine grandiose servie par des microgroupuscules où Guy Debord a fait ses premières armes – ce que l’on sait plus ou moins mais qui mérite d’être précisé dans la perspective d’une histoire des avant-gardes sans cesse en voie de réécriture. Le livre où Isou regroupe tout ce qu’il a écrit depuis 1960 contre ceux qu’il considère comme des imposteurs, des hérétiques et, pour finir, des néo-nazis, permet de mesurer la constance de ses dénonciations et la vigueur de ses anathèmes. Un demi-siècle d’activisme tous azimuts n’a nullement entamé la combativité du lutteur et fauteur de scandales excentrique débarqué à Paris de sa Roumanie natale en 1945, déterminé à faire le même remue-ménage que son illustre prédécesseur Tristan Tzara. Maurice Partouche, dans un texte de présentation documenté et raisonnablement équilibré retrace les grandes lignes des rapports entre Isou et Debord, entre Lettrisme et Situationnisme. On voit bien que s’y rejoue la grande lutte entre Tzara et Breton, entre Dada et Surréalisme – avec l’espoir, du côté d’Isou, que l’histoire reconnaisse son antériorité, de même que Dada attire aujourd’hui plus vivement l’intérêt que le Surréalisme. On sait qu’en ces matières rien n’est jamais joué. Enragé mais patient, Isou a peut-être raison de ne pas désespérer de l’histoire.

Stendhal. Georges Blin, Stendhal et les problèmes de la personnalité (Corti, 2001, 655 p., 195 F, 29,73 €). Georges Blin est l’auteur, sur Baudelaire et sur Stendhal notamment, de quelques ouvrages justement réputés fondateurs et qui restent, quarante, cinquante ou soixante ans après, ce qui est rare en critique littéraire, des références fondamentales : Baudelaire (1939), Le Sadisme de Baudelaire (1948), Stendhal et les problèmes du roman (1958). L’ouvrage qui nous est ici proposé n’est pas exactement une nouveauté, mais la réédition de ce qui fut la thèse principale d’un doctorat d’Etat en 1958, augmentée d’une bibliographie, d’un index des noms, d’un argument détaillé et de deux annexes plus récentes, issues de cours ou de conférences du Collège de France dans les années 60 ou 80, « Henry Beyle premier » et « Stendhal et l’idée de morale ». Sur l’auteur de la Vie de Henry Brulard, cette somme constitue le pendant psychologique exact, jusque dans la symétrie des titres, et nécessaire, de la grande étude narratologique publiée cette même année 1958, tant il est vrai, à l’encontre d’une certaine doxa postérieure, que chez ce « romancier de lui-même », l’œuvre est inséparable de son auteur. Deux grandes parties – « Ce qu’on est pour autrui », « Ce qu’on est pour soi-même » – forment cette étude du moi stendhalien où l’approche psychologique (et non psychanalytique, sauf, très discrètement, dans l’annexe I) est inséparable d’un complexe historique, philosophique et évidemment littéraire, et réalisent cette saisie globale d’un moi écrivant à la recherche de lui-même, tout particulièrement dans cet ultime chapitre où psychologie et narratologie se rejoignent, celui qui est consacré à l’autobiographie. Ce gros volume témoigne d’une ambition totalisante trop délaissée aujourd’hui par une critique plus spécialisée, et qui est véritablement d’intérêt public.

Stendhal (bis). Victor del Litto, Les Bibliothèques de Stendhal (Champion, 2001, 256 p., 312 F). Beyle écrivait dans les ouvrages qu’il possédait, inscrivant des réflexions littéraires ou autobiographiques, voire des corrections à ses propres textes. Aussi ceux qu’il laissa à Civitavecchia à sa mort attirèrent-ils très tôt l’attention. Victor del Litto en retrace l’histoire : leur pieuse conservation par les Bucci jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’avidité mal venue de certains chercheurs, l’occultation de la bibliothèque par son acquéreur florentin Gentile, puis la façon dont lui-même dénonça un scandale qui aboutit à la remise du fonds à la bibliothèque Sormani de Milan en 1970 (et au catalogue duquel ces pages de 1980 auraient dû servir de préface). L’appendice reprend des inventaires anciens de cet ensemble et recense les ouvrages annotés disponibles aujourd’hui dans le monde, mais ces péripéties longuement détaillées n’intéresseront guère que la stendhalie vraiment la plus ardente.

Stendhal (ter)Stendhal, un journaliste anglais, études réunies par Philippe Berthier et Pierre-Louis Rey (Presses de la Sorbonne nouvelle, 2001, 238 p., 120 F). L’ouvrage réunit des interventions qui rendent compte d’une lecture récente de Paris Londres (1997), édition concentrée des chroniques stendhaliennes envoyées à la presse britannique de 1822 à 1829. La diversité des intervenants n’empêche pas ces lectures d’être lassantes, puisque au moins quatre d’entre elles s’attardent sur les bons – et mauvais – mots de Stendhal fustigeant ses contemporains, des plus obscurs aux plus illustres : Chateaubriand, « le grand hypocrite », Hugo, classé dans les « charlatans ». Cette verve mauvaise est moins dirigée contre les œuvres que contre la vie littéraire de son temps, véritable jungle où le succès avait ses revers et ses bassesses. Le recueil doit être lu dans le même esprit de distance ironique, en n’oubliant jamais que toute écriture journalistique est par essence superficielle et condamnée à avoir la vue courte. 

Triolet. Huguette Bouchardeau, Elsa Triolet (Flammarion, « Grandes biographies », 2000, 370 p., 130 F). Avec les travaux de Dominique Desanti (Les Clés d’Elsa, 1983), de Lily Marcou (Les Yeux et la mémoire, 1994), de Marie-Thérèse Eychart (publication des Écrits intimes, 1998) et les Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet que publie Michel Appel-Müller, la personnalité d’Elsa Triolet est loin d’être méconnue par la critique française. Qu’apporte la biographie rédigée par Huguette Bouchardeau ? Un nom certes, celui de l’auteur d’une biographie à succès d’Agatha Christie, et un livre léger qu’il est agréable de parcourir. Mais rien de neuf ici, ni mise en contexte ni problématique innovantes. Passons rapidement sur ce produit semi-commercial. 

Vercors. Jean Bruller, La Danse des vivants (Le Mans, Création & Recherche, 2000, 424 p., ill., 1600 F pour les ex. de tête, 800 F pour les ex. brochés). De nombreux lecteurs connaissent à n’en pas douter Vercors (1902-1991) et notamment son célèbre Silence de la mer (1942). Beaucoup moins savent que Vercors – de son véritable nom Jean Bruller – a d’abord été un dessinateur, de 1921 à 1942, et un dessinateur de talent. On doit à l’heureuse initiative d’Alain Riffaud la réédition de ces 160 estampes de Bruller primitivement distribuées sous forme de cahiers – Les Relevés trimestriels – publiés entre 1932 et 1938. Une substantielle notice, agrémentée d’une bibliographie et de dossiers annexes, permet de découvrir une œuvre graphique sombre, souvent noire, qui porte sur l’humanité un regard grinçant où l’homme, promis à la mort, subsiste dans la solitude, écrasé par le regard de l’autre ou par l’indifférence de la nature. Chaque planche met en place l’interaction d’un instantané et d’une légende, souvent lapidaire, qui contraste violemment avec le sujet qu’elle est censée désigner. Bruller affectionne les vues en plongée, les diagonales assassines au service d’un morne statisme désespérant. Un passant semble-t-il béat ? La scène se passe dans un sordide décor de banlieue et de gazomètre. La fenêtre éclairée d’une image nocturne – ô belle nuit étoilée ! – désigne en fait une agonie. La famille-je-vous-hais n’offre qu’un espace d’incompréhension, le visage paisible de l’aimée une « boîte à mystères »… Le travail de Bruller suscite chez le lecteur une rêverie désabusée qui charmera les amateurs de Léautaud. On sait gré à Alain Riffaud d’avoir rendu accessibles ces œuvres qui témoignent du talent graphique de Bruller – Le Silence de l’amer… – et à l’Association mancelle Création & Recherche d’avoir réalisé avec tant de soin ce beau livre-objet. 

Vialatte. Alexandre Vialatte, Chroniques des Arts ménagers (Au Signe de la Licorne et Bibliothèque municipale de Reims, 2001, 77 p., 89 F). Un véritable enchantement. Cette mince et élégante plaquette distille tant de poésie et de fantaisie qu’on se demande par quel sortilège inexplicable les chroniques qu’elle rassemble purent paraître, de 1967 à 1970, dans la revue Arts ménagers. Écoutez plutôt : « Le jour prend une couleur ambrée. La Lorelei peigne ses cheveux d’or. Les brouillards viennent. Rentrez en classe. Le sous-bois sent les cèpes, la cave sent la futaille, la mer est haute, récoltez les houblons. Le son du cor meurt au fond des bois, voici le moment de manger les premières huîtres, voici la date où le célèbre Danton fit massacrer les prisonniers. » La postface de Philippe Kaeppelin nous révèle que nombre de passages, et aussi de vocables utilisés, furent inspirés à Vialatte par les gravures du Dictionnaire français illustré de B. Dupiney de Vorepierre (1860). Traitant tour à tour des douze mois de l’année (sauf janvier, inclus dans le texte liminaire), Vialatte confectionne un almanach bien personnel. Chacun de ses textes constitue un fascinant microcosme, auquel il a su donner tout le charme du poème en prose. On songe au Jarry de La Chandelle verte, au Fargue de Vulturne, devant ce jeu avec le langage, ces cocasseries jetées avec une audace tranquille, au détour d’une phrase innocente. Démarche essentiellement poétique, dans sa logique insidieuse et dérapante : « Que fait l’homme en décembre ? Il donne le prix Goncourt. Il bouche les issues du rucher (sauf une), il nettoie les râteaux, il astique la faucille, il descend au cellier, il fait tresser des paniers par le grand-père. Il plonge les lacets dans du vinaigre chaud pour les empêcher d’être cassants. » Se déroule ainsi une espèce de légende de la vie quotidienne, où le non-sens et le coq-à-l’âne font un excellent ménage avec la sagesse des nations : « L’homme évitera en février : de pêcher les baleines trop jeunes (c’est interdit et il en résulte des ennuis) ; de rempoter ses plantes d’appartement dans des vases trop grands, quoi qu’il en puisse penser ; et d’attendre que la corneille devienne sérieusement amoureuse pour déclarer au fisc ses revenus de l’an passé (il serait presque déjà trop tard ; ils doivent être déclarés le 28). » Illustrations on ne peut plus adéquates, extraites du bon dictionnaire du susdit Vorepierre. « Le mois d’avril date de la plus haute antiquité »…

YourcenarMarguerite Yourcenar essayiste. Parcours, méthodes et finalités d’une écriture critique. Actes du colloque international de Modène, Parme et Bologne, textes réunis par Carmilla Biondi, Françoise Bonali-Fiquet, Maria Cavazutti et Elena Pessini (Société internationale d’études yourcenariennes, 2000, 321 p., sans prix marqué). Si les interventions réunies dans ce recueil ne révèlent pas de grandes nouveautés dans les attitudes intellectuelles ou esthétiques de Yourcenar, c’est à mettre au compte de la cohérence qu’elle observa dans sa vie et ses travaux. Cela n’enlève rien à l’intérêt de connaître ses lectures de Borgès ou de Mishima, ou les rapports qu’elle observe entre temporalité et peinture. Il paraît peut-être moins primordial de trancher sur le genre de Sources II, notes de « toute une vie », qui ne sont d’après l’auteur « ni pensée, ni confidence ». Une écriture qui se pose comme moyen essentiel d’expression de soi a droit aussi à l’informe, à l’inachevé, comme pan intime de la vie intérieure de l’écrivain. Si l’on peut dégager de ces analyses un « esprit yourcenarien », ce serait sans doute « l’engagement détaché », autant sensible dans Diagnostic de l’Europe que dans ses grands personnages de fiction, d’Hadrien à Zénon. 

 

La Critique en un mot

 

Bal. Renée Bonneau, Carnet de bals. Les grandes scènes de bal dans la littérature (Larousse, 2000, 216 p., 245 F, 37,5 €). Désenchanté. 

Barillet. Pierre Barillet, Quatre années sans relâche (de Fallois, 2001, 335 p., 120 F). Kaléidoscope.

Lectures. Frédéric Beigbeder, Dernier inventaire avant liquidation (Grasset, 2001, 222 p., 89 F, 13,57 €). « 89 F ».

 

[Paul Aron, Carole Aurouet, Patrick Besnier, Jean Boite, François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Éric Dussert, Nathalie Fagot, Thierry Gillyboeuf, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Laurence Guellec, Jeanne Humphries, Céline Laisney, Yvan Leclerc, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis, Bertrand Marchal, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Steve Murphy, Philippe Oriol, Paule Petitier, Gilles Picq, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]